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L'avenir de la science historique française

 

Le 20 décembre 2005, des historiens français fort connus ont fondé une association surprenante dans une démocratie afin de défendre, au besoin les armes à la main, la liberté de leur discipline menacée, disaient-ils, par la politique idéologique de la Vè République.

Ce faisant, c'est sans le vouloir qu'ils ont soulevé la question la plus décisive du siècle : la connaissance historique constitue-t-elle une science ou bien le genre narratif demeurera-t-il par nature et à jamais impropre à remédier au verrouillage définitif de la connaissance rationnelle du genre humain que le concile de Trente a mis en place il y a quatre siècles? Si Clio était promise à une révolution copernicienne de ses méthodes demeurées semi rationnelles et semi théologiques, quel regard porterait-elle sur les semi évadés du règne animal ?

1 - Alerte sur le front de la mémoire
2 - Entre l'aveuglement et la sortie de piste
3 - Un problème d'architecture cérébrale
4 - Une radiographie de la pensée historique contemporaine
5 - Le simianthrope débarque dans la science historique
6 - De l'absolu et du relatif
7 - Le péché de manichéisme
8 - De l'intelligibilité de surface et de l'intelligibilité en profondeur
9 - L'avenir de la science historique européenne
10 - Le flambeau à demi éteint du "Connais-toi"

1 - Alerte sur le front de la mémoire

Le 12 déc. 2005, un groupe d'historiens français fort connus a fondé une association surprenante dans une démocratie, puisque la pancarte qu'elle brandissait se voulait républicaine et qu'on pouvait y lire le slogan : Liberté pour l'histoire. Il s'agissait, disaient les protestataires, d'une "entreprise de salubrité publique". Où le coupable se cachait-il ? Dans les arcanes d'un Etat de droit qui n'avait pas craint, disaient les insurgés, de tromper la vigilance du peuple souverain au bénéfice d'une gestion tyrannique du symbolique et en violation du suffrage universel. Qu'on en juge : les rebelles accusaient le Parlement d'avoir pris des libertés dangereuses avec les banderoles en usage dans les déclarations cérémonielles, les résolutions traditionnelles, les commémorations rituelles et tout ce qu'exige le respect des us et coutumes les plus solennelles de la République. Et qui avait bénéficié des audaces d'un législateur despotique ? Des historiens flattés de se voir distribuer des bons points et de faciliter leur avancement dans l'enseignement public au prix d'un asservissement de leur plume aux jugements hâtifs et superficiels de la classe dirigeante de leur temps.

Certes, l'Assemblée nationale était allée jusqu'à promulguer une loi dont la tyrannie interdisait de nier l'existence de la lune et du soleil. Les historiens sérieux jugeaient que ces astres étaient suffisamment intelligents pour se défendre tout seuls dans le ciel de la raison française. Mais s'il fallait recourir à des édicts pour établir que deux et deux font quatre et Hitler un fripon, la question de la valeur des méthodes de licteurs de la science historique moderne remontait aux délibérés en la chambre du roi ; car on se demandait si les " recherches " des historiens de la démocratie étaient secrètes ou si elles témoignaient d'une pénétration d'esprit et d'une vigueur intellectuelle tellement hors du commun et, du reste si bruyamment saluées dans tout l'univers qu'elles suffisaient à réduire à quia les catéchèses, litanies et liturgies de la pensée de circonstances dont les gouvernements des démocraties de confection déploient les pavillons depuis belle lurette. Dans ce cas, à quoi bon prêter main-forte à leur génie !

Mais si des Etats ambitieux de régner sans partage sur la tête fragile des gouvernés fêtaient à trop peu de frais leurs retrouvailles avec les interprétations théologales autrefois enseignées ex cathedra dans les écoles du Moyen-Age , ils ne faisaient que tirer profit de la faiblesse d'esprit d'une Clio rendue cachexique sur l'agora. Du coup, ne fallait-il pas courir aux armes afin de tenter de retirer sa pâture aux orthodoxies dont se nourrissent tous les despotismes, même larvés? Ne fallait-il pas s'interroger sur le degré de capacité des Titans de la mémoire nationale et mondiale à prendre à bras le corps les tâches nouvelles qui s'imposaient à l'heure du retour de la planète aux mythes religieux et au fanatisme des théologies révélées? Puisque les croyances ont toujours fait alliance avec la démagogie divine, les gigantesques travaux d'une historiographie française devenue ronronnante étaient-ils de taille à repousser les nouveaux assauts planétaires des plus vieilles idoles ?

2 - Entre l'aveuglement et la sortie de piste

En vérité, la civilisation du début du XXIe siècle ignorait encore à quelle cure d'instrospection critique il aurait fallu soumettre la méthode historique pour que la dégénérescence de la recherche scientifique mondiale sur la nature humaine cessât d'accélérer la montée des obscurantismes à l'école même de l'effacement des cultes et de la lutte pour l'extinction des mythes. Certes, par sa nature même , la récitation officialisée des événements marquants du passé n'a pas favorisé l'audace intellectuelle des premiers spéléologues du simianthrope. Il y avait longtemps que la science du temps se trouvait frappée d'anémie sur le lit de Procuste de la narration simpliste. Quand elle se contentait de rappeler une chronologie décérébrée, Clio n'évitait la chute dans le psittacisme que pour tomber dans les récapitulations amnésiques; et quand elle s'échinait à terrasser la sottise, elle changeait de nature comme de chemise pour s'essayer à des coups de main d'un bonheur inégal sur les terres du philosophe , du psychologue , du psychanalyste , de l'anthropologue , de l'ethnologue. Mais qu'advenait-il du tissu d'un quotidien conduit au décervellement par la désertion des narrateurs et qui en appelait à la commisération des Argonautes en quête du pantagruélion de l'intelligence? Clio était au rouet : s'il lui fallait choisir entre deux arènes, celle du mutisme intellectuel et celle de la migration des narrateurs vers les terres du cogito, comment masquait-elle la déroute de ses pratiques étêtées et abandonnées aux corbeaux, sinon en cherchant un refuge somptueux ou piteux dans le temple de la littérature mondiale?

C'est ce qu'avaient compris les Atlas d'une discipline prise en étau entre l'auto aveuglement et la sortie de piste . Trouvez-moi un seul historien qui ait su sur quel pied danser et qui n'ait changé de taureau et de corrida à chaque instant ! Prenez l'Hercule de la Révolution française, le grand Michelet : vous y trouverez des analyses préfiguratives de la psychanalyse anthropologique de demain - celle de la femme protestante, par exemple, pour ne prendre qu'un seul morceau de bravoure parmi des centaines à faire pâlir d'envie le grand Viennois. Voyez Tocqueville : vous y trouverez force échographies simianthropologiques avant la lettre. Mais hélas, l'œuvre historique ne vit jamais longtemps environnée des poissons des grandes profondeurs ; elle ne connaît que de brèves trouées de la lumière. Bientôt son lumignon un instant tout ébloui des éclairs du génie a rendez-vous avec la chandelle souffreteuse qu'appelle l'éclairage chancelant du train des jours.

3 - Un problème d'architecture cérébrale

Pourquoi la myopie érudite prend-elle bientôt la revanche de la minusculité des chroniqueurs sur les Homère et les Virgile ? C'est que les souverains du survol oublient que l'action politique rencontre nécessairement des obstacles tangibles, donc d'un tout autre ordre que ceux dont la pensée ne fait qu'une bouchée . Jamais Dieu lui-même, s'il existait, ne mettrait la sottise de sa créature hors de combat. Il n'y a pas de littérature capable d'élever la cécité à l'épopée. Si vous la parez des vêtements de l'utopie, elle revêtira les vêtements de la raison dans Platon, More ou Swift et virera au sanglant des contrefaçons de la sainteté. Cette difficultés pose aux alliances de l'histoire avec le génie littéraire un problème d'architecture cérébrale . Certes, les Tacite, les Tite-Live, les Salluste avaient compris les premiers que la science historique repose sur un négoce constant et périlleux entre la minusculité des hommes et la grandiloquence de leurs rêves. Aussi leur plume peinait-elle à faire basculer le récit du grandiose au microscopique, du tragique à la farce, du cruel au ridicule. Comment soulever à bout de bras un singe pathétique, comment le faire ramper sur le sol et l'élever dans les airs, comment lui greffer sans rire des ailes d'aigle dans le dos, comment le livrer pieds et poings liés aux archivistes et à leur poussière, comment le façonner en caisse de résonance de ses dieux anciens et nouveaux ? Le poète de l'histoire oscille entre l'austérité et le comique. Il a beau s'incliner bien bas devant cette " amère, sombre et sonore citerne sonnant dans l'âme un creux toujours futur" , l'armée des chroniqueurs, des biographes et des mémorialistes passe derrière lui et en époussète au plumeau les allées où les vautours ont passé.

Sur la terrasse du château d'Elseneur où errent les spectres des Hamlet de l'humanité , voici Homère dans tout l'éclat de sa gloire, voici Saint Jean , l'orchestrateur des collisions du monde avec la parole, voici Bossuet, l'oiseau de proie qui fit resplendir le funèbre. Mais il y avait longtemps que Clio flirtait avec les genèses : Tacite commence par récapituler l'histoire de Rome, donc de l'univers, Tite-Live s'attarde à raconter nos premiers pas hors du règne animal , Salluste l'orfèvre arrache l'humanité à l'errance des cheptels de la Parque: "L'homme qui s'efforce de l'emporter sur les autres espèces doit consacrer toutes ses forces à faire quelque bruit dans sa vie ; seuls les troupeaux que la nature a inclinés vers la terre et que leur ventre a façonnés traversent l'existence en silence." Que sont devenus les ors et les pompes des chrétiens ?

4 - Une radiographie de la méthode historique contemporaine

La science historique contemporaine serait-elle devenue à la fois l'ennemie de la pensée et de l'écriture? Ne lui dénions pas le mérite républicain de se rebeller contre les orientations impérieusement catéchétiques de la mémoire collective dont les démocraties ne sont pas plus avares que les empires. Le moindre des devoirs de Clio est de refuser les gages d'une servante de la classe politique du moment. Mais comment peut-elle prétendre éclairer les faits à la lumière d'un "système cohérent" si elle se garde bien de définir la notion d'"ensemble explicatif" ? Comment se targuer de fuir l' "affectif" et le "magique" si l'on ne sait ce qu'on voudrait exprimer de précis ni par l'invocation d'un "discours critique" dont on ignore les prémisses et les présupposés, ni par des "opérations" qualifiées de "purement intellectuelles" ? On prétend "débusquer le sacré" et ne s'attacher qu'aux "rapports des choses" ; mais tout langage tenu pour "rationnel" en soi et toute "analyse" qui ne radiographie pas sa critériologie secrète demeurent aussi éloignés de la profondeur d'un vrai savoir que la Vulgate de saint Jérôme de la philologie d'Erasme. La science historique contemporaine arborerait-elle les pavillons de complaisance de la "raison" du jour ? Son vocabulaire bien lissé transporterait-il les marchandises de contrebande d'une culture discrètement évangélisée en sous-main?

Il se trouve que les mots n'ont jamais que le sens et la portée des problématiques qui les sous-tendent dans l'inconscient des civilisations. Le savoir facile qui les charrie, les met en ordre de marche et en coordonne les escadrons appelle un scannage anthropologique de ses non dits. La valeur heuristique de la science historique se mesure exclusivement à la profondeur du regard qu'elle est capable de porter sur les tréfonds du simianthrope . Le grand historien a fait ses gammes chez Swift, Shakespeare, Cervantès, mais aussi à l'écoute du Tartuffe ou du Misanthrope. C'est seulement ensuite qu'il lit les grands carnassiers - la Guerre des Gaules ou le Mémorial de Sainte Hélène .

5 - Le simianthrope débarque dans la science historique

Sitôt qu'il a tenté de se rendre pensant à l'écoute des grands fauves, c'est le visionnaire du sanglant que l'historien découvre sous Tocqueville , sous Taine et jusque sous Platon. On ne se mesure avec l'espèce désireuse de l'emporter sur les "autres vivants" par l'ampleur de ses carnages que si l'on se collète, si je puis dire, avec une boîte osseuse peuplée de songes angéliques et de fantômes assassins. Aussi longtemps que nous ne connaissons pas le fonctionnement cérébral d'une espèce peuplée d'idoles meurtrières et livrée à des sorciers sauveteurs , toute la science historique n'est encore qu'une gigantesque contrefaçon séraphique. Mais qui règne sur ses congénères comme sur les vastes troupeaux de Salluste, sinon les hommes d'Etat avertis et les conquérants heureux? Si les troupeaux se donnaient un ciel, ils le feraient retentir de leurs meuglements. Le 4 mars 2006, The Independent rapportait l'information suivante : "Tony Blair a déclaré que Dieu jugera de la question de savoir s'il a eu raison d'envoyer des troupes britanniques en Iraq. Il a fait écho aux affirmations de son allié George Bush ." Le Premier Ministre, ajoute le quotidien, a affirmé que "sa vocation politique repose entièrement sur sa foi chrétienne et que ce sont les valeurs et la philosophie de cette religion qui ont guidé ses pas."

Pour l'anthropologue du sacré, il ne suffit pas de ranger les croyances sur le rayon des convictions et des opinions religieuses et de les y laisser dormir, parce que la religion, c'est la substance de la politique et la politique, c'est la substance de la religion. L'homme d'action ne s'y trompe pas : il sait que s'il se donne pour maître le roi du ciel de l'endroit, il s'armera d'un sceptre intimidant aux yeux de l'immense la majorité de ses congénères. C'est pourquoi il est ridicule de brandir le chiffon rouge de la laïcité devant l'habile Tony Blair. Ses conseillers se croient bien inspirés de lui suggérer de ne pas "mélanger la politique et la religion". S'il n'a cure de leurs avis d'enfants de chœur , c'est pour le simple motif qu'il les voit privés de toute connaissance réelle de l'histoire et de la politique, parce que tout véritable homme d'action a appris au berceau que le simianthrope est un animal onirique de naissance et que son cerveau sécrète des personnages fantastiques, mais qu'il sait fort bien rendre à la fois rassurants et terrifiants - car, sans eux, il ne sait de quels réflecteurs fabuleux et de quels focalisateurs mythiques faire les piliers de son identité publique. Quant à la sincérité des hommes d'Etat , il faut savoir que le simianthrope ne distingue pas la vérité de l'expression de son intérêt et qu'il est convaincu de l'existence des dieux qui soutiennent son ambition.

Une méthode historique qui ne dispose d'aucune science de l'espèce simiohumaine dont elle prétend observer et comprendre les cautions mythiques n'est qu'un Œdipe aux yeux crevés, tellement il est évident que l' "humanité" n'est pas encore apparue sous le soleil. Pour l'instant, c'est du simianthrope "sincèrement" enténébré par ses songes que l'historien étudie l'encéphale semi vaporeux, c'est de l'examen de l'animal équilibré par sa folie qu'il doit apprendre à connaître la cécité. S'il ne porte pas un regard de simianthropologue sur les acteurs aveugles de l'histoire antéhumaine et sur la politique semi animale des nations, il décrypte aussi peu les événements que l'historien grec qui vous rapportait les pieuses paroles de Périclès aux Panathénées.

6 - De l'absolu et du relatif

De quel œil Alexandre ou Napoléon observaient-ils le simianthrope ? Si les vrais historiens se spécialisaient dans la connaissance du singe spéculaire, en apprendraient-ils bientôt davantage sur l'encéphale qui pilote cet animal flottant entre deux eaux que les experts les plus illustres, les Moïse, les Jésus ou les Mahomet, qui ont accouché d'un Zeus à trois branches et qui ont enseigné aux évadés des ténèbres à se fabriquer des dieux universels, à se placer sous leur souveraineté exclusive, à leur présenter des cadeaux bien choisis et à leur réclamer des récompenses bien calculées - mais également à se soumettre à des tortures aussi éternelles qu'effroyables sous la terre ? Et pourtant, les cent yeux de Clio sont ouverts ; et ils voient la planète tout entière s'enflammer pour des idoles patelines ou cruelles. Pourquoi la Muse n'en est-elle pas indignée, stupéfiée, pétrifiée, ébahie, ahurie, ébaubie pour un sou, sinon parce que l'homme n'est pas encore né et qu'il faut tenter de regarder cette espèce de l'extérieur - donc à l'aide d'un embryon d'œil tout étonné d'observer la semi animalité de ses dieux.

Et voici que la science historique française proclame fièrement qu'elle ne "connaît que le relatif" . Quelle victoire de la méthode, n'est-il pas vrai, si ce Graal se révélait en mesure d'expliquer comment chaque civilisation se fabrique la chaussure du relatif assortie à son pied. Décidément, cet adjectif se rend bien difficile à peser sur une balance dont les plateaux enseignent que l'absolu simiohumain se définit nécessairement à l'écoute du relatif simiohumain et vice versa . Quels sont les dieux qui versent leurs gages à l'"absolu" et au "relatif" des civilisations ? Qu'en est-il de l' "absolu" selon saint Eole, saint Calchas, saint Sépulcre, saint Marx ou saint Staline si la démocratie est un oracle qui produit une science historique aussi aveugle, muette et sourde sur les fonts baptismaux de la "conscience universelle" que les oracles de Delphes ou de Memphis ?

Certes, les massacres sont de si vieilles connaissances de Clio que l'historiographie française ne sait plus comment réciter "nos ancêtres les Gaulois". Depuis que l'histoire dite "des mentalités" a été portée en terre, elle a oublié à quel usage les concepts de "conscience nationale" ou de "formation civique" ouvaient bien servir. Naturellement, les analystes des cléricatures sont informés depuis des siècles de l'évidente stérilité de rassembler sous un même drapeau la "mentalité" du sorcier africain , de la bourgeoise des beaux quartiers, du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau ou du corps des fonctionnaires en cours de sacralisation dans les "démocraties administratives" inconsciemment auto sacerdotalisées de Marcel Gauchet.

7 - Le péché de manichéisme

Et voici que la science historique française se proclame rationnelle en ce qu'elle cultive le "relatif" et que, pour ce motif, elle n'est pas manichéenne . La preuve, c'est que sa haute vocation intellectuelle lui interdit de tourner un film en noir et blanc . A la bonheur! Mais il se trouve que les trois dieux uniques sont manichéens par nature et par définition. Comment écriraient-ils une autre histoire que celles du "Bien" et du "Mal" alternés ? Aussi l'historien moderne a-t-il le devoir de s'atteler à la tâche de se saisir de l'histoire manichéenne de l'humanité, celle dont il s'imagine un peu facilement qu'il s'en est retiré. Il la trouvera exposée en long et en large dans des livres dits sacrés. Il vaudrait mieux qu'il tentât de les déchiffrer en simianthropologue que de s'imaginer qu'à les glisser sous son coude, il en fera disparaître l'énigme. Mais comment conquérir un regard du dehors sur le manichéisme? Il ne suffit pas que la science historique se proclame délivrée de ce péché pour qu'il lui soit permis de détourner les yeux de l'histoire réelle, celle qui se déroule sous ses yeux et qui est manichéenne de la tête aux pieds. S'agirait-il d'une objectivité précisément gagée en secret par son silence complice à l'égard du manichéisme? Est-il objectif de se détourner d'un fléau qu'on trouve décidément bien trop mystérieux pour se risquer à tenter de le déchiffrer?

Une discipline qui s'arme de pied en cap d'une "éthique de la science" ne saurait s'agenouiller devant l'indéchiffrable . De quelle éthique s'agit-il ? De celle, dit la science historique mondiale, qui cherche obstinément la "vérité". Quel en est l'instrument ? L'"honnêteté intellectuelle". Mais n'est-il pas étrange qu'un siècle après 1905, la raison laïque ne se risque plus dans les parages minés du verbe expliquer ? Comment prétend-elle porter un regard de lynx sur les "vrais problèmes" sans que sa timidité ait seulement tenté de les reconnaître pour ce qu'ils sont ? Quelle est l' "honnêteté" d'une logique dont la droiture n'a pas encore appris de la géométrie de Pascal à poser les questions dans des termes appropriés à la difficulté, c'est-à-dire de nature à ouvrir le seul chemin qui donnera accès à leur solution ? Une science historique qui se dérobe à la tâche de forger la méthode qui la conduira à bon port n'est-elle pas condamnée à enseigner une orthodoxie d'autant plus insidieuse qu'elle en ignorera les prémisses ?

Et voici que la science historique française procède à son auto bénédiction terminale à proclamer que la "mémoire divise", mais que "l'histoire réunit". Socrate se méfie des couronnes massives. N'est-elle pas suspecte, la pacification dévote des esprits contenue dans la fiole de la laïcité, n'est-il pas étrange, le remède de l' expertise savante si une Clio convertie à un si pieux évangile ne dispose en rien ni de l'élixir de l'entendement, ni des instruments de la connaissance rationnelle, donc de la méthode qui lui interdiraient de légitimer par la bande ou d'édicter en catimini les versions du passé qu'une objectivité toilettée d'avance l'autorisera ou lui interdira de mettre en lumière ?

8 - De l'intelligibilité de surface et de l'intelligibilité en profondeur

A quelle profondeur l'historien doit-il tenter de connaître et de comprendre l'encéphale du simianthrope ? Les songes et les folies du sacré sont-ils racontables de manière à les rendre relativement cohérents dans leur ordre si c'est justement cet "ordre" qui attend un regard trans animal sur la psychophysiologie qui le commande? Peut-on suivre les aventures des idoles sur l'écran d'une connaissance des ressorts psychiques de notre espèce devenue imperceptiblement transanimale?

En vérité, cette question n'est pas récente. Elle a commencé de torturer la science historique rationnelle à l'heure de la ruine de l'empire romain. La tragédie de la chute de l'univers dans une contrition et une pénitence subites et sans remède est connue de tous les historiens de la Grèce. Il est avéré que ce désastre intellectuel a suivi de près les invasions des barbares. Le naufrage de toute gloire humaine a passé pour naturel dès lors que l'explication théologique de cet écroulement paraissait évidente à tout le monde. Puisque les païens faisaient chorus avec les chrétiens sur ce point, la légende d'une divinité réputée s'être incarnée en un homme a pu remplacer au pied levé une raison historique qui s'était largement délivrée des miracles et des prodiges des temps primitifs. Puis, à partir du XVIe siècle italien, les retrouvailles tonitruantes de l'Eglise du Christ avec la richesse et la pompe romaines ont réveillé l'esprit cathartique des origines du christianisme et autorisé la lecture populaire des Evangiles dont une Eglise débauchée avait interdit la lecture aux simples. Du coup, la question était devenue pressante de savoir ce qu'il en était de la "pureté" et de ses rapports avec les catastrophes de l'histoire. Les notions de nettoyage, de lavage et de rinçage étaient de nature à servir de lanterne de Diogène à une histoire du cerveau simiohumain .

On se souvint alors, mais un peu tard, de ce que la chute des nations dans l'obésité leur interdit de creuser un sillon glorieux dans les mémoires. Pourquoi Clio répugnait-elle si fort à se mettre à l'école des ripailles et des panses ? Pourquoi racontait-elle sans se lasser la fable du chien et du loup ? Parce que les empires devenus gros et gras perdent leur musculature. Longtemps, les vierges et les prêtresses consacrées dans les temples païens avaient incarné l'alliance de la puissance des Etats avec la maigreur de leurs serviteurs. A partir du IIIe siècle de notre ère les homélies de saint Ambroise avaient enflammé des essaims de vierges toutes fraîches et qui accourraient de tout l'empire se mettre au service de l'heureux successeur d'Apollon ou d'Artémis.

Mais quelle relation établir entre l'allègement corporel de l'espèce et l'allègement de Théétète, auquel Socrate disait : "Si tu ne crois plus savoir ce que tu ignores, tu seras plus léger à toi-même et à autrui." Qu'en est-il de la "légèreté de l'être" devenu pensant, regardant, distancié de l'animal ?

9 - L'avenir de la science historique européenne

Peut-être le renouveau cérébral de la science historique mondiale passera-t-il par une psychanalyse anthropologique des décadences de l'intelligence rationnelle et critique ; peut-être la renaissance intellectuelle de l'Europe découvrira-t-elle les relations que les effondrements de la pensée entretiennent avec le monothéisme. Pourquoi les élites du siècle des grandes invasions ont-elles tout soudainement décidé de renoncer à leur identité mentale ? Pourquoi se sont-elles mises à l'abri dans un orphelinat cosmique et laissées guider comme des enfants en bas âge par une divinité jugée secourable et réputée les prendre en charge du berceau à la tombe, puis à titre posthume? C'est que le nouveau souverain des nues avait précisément été imaginé afin de leur redonner un semblant d'existence dans l'éternité et jusqu'à leur assigner un rang et des dignités à sa cour.

Clinique hippocratique et clinique socratique : Correspondance - Manuel de Diéguez - Jean-Marie Delassus,8 fév. 2006

Une gigantesque migration des narcissismes collectifs en direction des aises d'une immortalité bienheureuse allait permettre à des classes dirigeantes naufragées sur cette terre de se reconstruire une identité dans le ciel. Quand ces élites en perdition se regardaient dans le miroir des travaux et des jours, elles n'étaient plus identifiables, faute de repères magiques, mais elles reconquéraient un empire du spéculaire auprès d'un créateur mythique qui se substituait aux roitelets terrestres que les barbares avaient anéantis.

Le phénomène du déplacement psychique d'une civilisation entière, la France exceptée vers une identité de substitution n'est-il pas redevenu actuel, puisqu'une Europe occupée pour toujours par une armée étrangère, selon les stipulations expresses des traités, ne trouve plus en elle-même le courage - donc les ressources psychiques - de bouter hors du continent les puissantes bases militaires américaines qui se sont implantées sur son sol ?

Qu'est-ce qu'un empire? 20 septembre 2005

L'empire américain, c'est l'OTAN, 29 juin 2005

L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père, 13 juin 2005

Comment expliquer la passivité politique surnaturelle de l'Europe et de toutes ses élites dirigeantes, sinon par une mentalité religieuse désormais habillée en démocratie et liée, comme la mythologie précédente, à un gigantesque effondrement du temporel ? Si la science historique du Vieux Continent apprenait à greffer sur une simianthropologie critique une problématique des prodiges psychiques qui conduisent les civilisations à la mort,

La science historique face au retour des idoles, 15 mars 2006

elle retrouverait le Montesquieu de l'Essai sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, puis l'Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain de Gibbon (1737-1796) et elle tenterait de comprendre en profondeur les causes simiohumaines de l'effacement de l'Europe de la scène internationale .

10 - Le flambeau à demi éteint du "Connais-toi"

Ce que Clio remarquerait en tout premier lieu, ce serait qu'aucun historien romain n'a raconté l'histoire de la décadence de l'empire, pas même l'auteur , en réalité unique, de la Vie des douze Césars dont la feinte de se démultiplier en douze biographes a cessé de tromper la philologie moderne. Pourquoi aucun historien européen ne raconte-t-il l'histoire de la décadence d'une Europe tout entière occupée par les garnisons armées jusqu'aux dents d'un empire étranger et lâchement consentante à sa vassalisation intérieure? Mais quand, vers 2020 , l'OTAN aura explosé et que l'Europe libérée se réveillera honteuse et traumatisée par son silence d'un siècle entier, les méthodes apeurées et butées d'une historiographie française et européenne aux idées courtes ne prendront-elles pas tout leur sens ? Car les Montesquieu et les Gibbon de la décadence de l'Europe du XXe siècle découvriront que, sans une psychanalyse du simianthrope , la méthode historique se trouve dans l'incapacité de rendre compte de la superficialité d'esprit pendant plus de quatre-vingts ans, d'une élite historiographique de démissionnaires de l'intelligence. Alors la notion de "mémoire" que Pierre Nora avait esquissée trouvera toute sa fécondité méthodologique. Qu'est-ce d'autre, de descendre dans les profondeurs psychobiologiques de l'Europe sinon donner sa portée et ses ramifications à la notion de "mémoire" ? Le Vieux Continent retrouvera-t-il son âme après sa sortie de l'OTAN? L'esprit "faustien" aura-t-il été si irrémédiablement humilié et blessé qu'il ne retrouvera jamais sa vitalité d'antan ? L'Europe sera-t-elle à jamais penchée vers la terre à la manière des troupeaux "que leur ventre a façonnés" ? Tout avenir vivant lui demeurera-t-il interdit, veluti pecoribus, ou bien reconduira-t-elle à la lumière du jour une Eurydice ressuscitée ?

Quel élan et quel souffle que ceux d'une science historique française et européenne qu'inspirera la peinture en relief du destin d'une civilisation autrefois brillante, puis placée au piquet pendant un siècle entier par un empire étranger! Qui étaient les signataires des traités dont les clauses avaient été proclamées éternelles par le maître qui les avait imposées aux petits-fils de la Grèce ? La grande histoire est celle des hautes intelligences, la petite celle des Pygmées de leur propre servitude. La balance à peser l'intelligence des Tacite, des Thucydide, des Michelet est celle de leur âme autant que celle de leur raison!

Deux armes nouvelles de la science et de la pensée guideront les historiens de demain au delà de l'esprit et du cœur des Montesquieu et des Gibbon : la découverte de l'évolution des espèces et celle des empires encore inexplorés de l'inconscient du simianthrope. Quand Clio se décidera à observer une espèce inachevée , à en connaître la bipolarité cérébrale, à s'interroger sur l'animalité propre à un évadé des ténèbres devenu la proie de gigantesques délires collectifs, à découvrir que les acteurs dont elle racontait autrefois la démence et les prouesses confondues lui demeuraient inconnus, peut-être l'Europe avilie, l'Europe humiliée, l'Europe domestiquée laissera-t-elle aux siècles futurs le témoignage d'une civilisation qui sera ressuscitée de rallumer à l'échelle du monde le flambeau à demi éteint du "Connais-toi" .

le 21mars 2006