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Section Penser la méthode historique
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Un songe de Monsieur Descartes
in Corps écrit, n° 2, 2 ème trimeste 1982)

 

Si toute " vérité " renvoie aux signifiants qui la fondent et si les signifiants sont humains par définition, quel sera le signifiant qui rendra parlant le peuple entier des signes? Seul un jugement moral pourra les rassembler. Mais si une éthique se proclame terminale, quelle éthique supérieure à celle-là se présentera-t-elle en l'accusatrice légitime devant le tribunal de l'esprit? Qu'est-ce qui fera dire à une morale en éternel devenir qu'il serait indigne d'un Dieu , s'il pouvait en exister un tel, de proposer aux hommes des verdicts terribles à craindre et des songes à croire ? Quelle sera l'éthique qui démontrera l'immoralité de " Dieu " ? [Voir, La crise de la science historique, in Le Portique, 1er semestre 2001]


1 - A la recherche de la pierre
2 - De la vérité dans la physique
3 - Qu'est-ce qu'un signifiant ?
4 - Le souverain de la chaîne des signes
5 - Vers une grandeur tout autre que celle de l'acier
6 - De l'immoralité de " Dieu "
7 - Le testament de Descartes

[Lorsque l'âme de M. Descartes se désunit de son corps, on déposa son cadavre dans un cimetière réservé aux orphelins, aux étrangers et aux " enfants morts avant l'usage de leur raison "; ses papiers dans un coffre et le coffre sur un bateau, qui s'en vint à Rouen d'où l'on transporta l'âme écrite de M. Descartes sur une embarcation fluviale, laquelle coula en Seine aux approches de Paris. Trois jours et trois nuits ils demeurèrent dans l'eau - au bout desquels " Dieu permit qu'on les retrouvât à quelque distance de l'endroit du naufrage " (Clerselier). On les étendit " en diverses chambres pour les faire sécher " (Id.), ce qui, au sortir de leur tombeau, " ne put se faire sans beaucoup de confusion, surtout entre les mains de quelques domestiques qui n'avaient point l'intelligence de leur maître pour en concevoir la suite et l'arrangement " (Id.).

J'en ai retrouvé plusieurs fragments qui m'ont paru n'avoir pas trop souffert de ce premier désastre. Pour quelques-uns, la Providence a voulu qu'ils fussent mis par leur naufrage dans un désordre qui me parut un dernier effet de l'art. Mais comme l'eau de Seine est extrêmement pernicieuse par la multitude des animalcules qu'elle transporte, je ne puis assurer que ma transcription est demeurée entièrement fidèle dans les quelques passages qui avaient été les plus gâtés. Le lecteur voudra bien oublier ces causes et ces effets pour ne retenir que le prodige d'une restitution sitardive de quelques idées de M. Descartes. ]

1 - A la recherche de la pierre

Un jour que j'escaladais une pente rocheuse une grosse pierre s'annonça par un grondement de la montagne avant de passer à quelques centimètres de mon crâne. Réfléchissant à cet événement minuscule dans l' " ordre naturel ", je me demandai ce qu'il fallait appeler vérité. Était-ce le fait qu'une pierre avait été précipitée dans la vallée? L'incident était incontestable, mais il me semblait un peu court de limiter la définition du vrai à la certitude portant sur l'existence d'un fait. je me mis donc à rechercher si un certain ensemble de circonstances et un certain environnement tout subjectif ne viendraient pas se greffer sur cet incident dérisoire afin de lui conférer un sens, donc une intelligibilité. Alors, la recherche du vrai sur lequel porterait, en réalité, ma conviction conduirait mon esprit à entreprendre un long voyage philosophique dans le royaume du signifiant.

Je décidai en premier lieu de laisser la pierre dans son monde particulier, parmi ses compagnes naturelles, afin que rien d'humain ne vînt fausser le jeu d'un univers entièrement étranger à l'homme. Si les pierres, me disais-je, élisent domicile dans la minéralogie et y vivent entre elles, alors la science minéralogique est une vraie science, parce que muette.

Cependant, par une faille d'abord étroite, mais qui ne cessa de s'élargir, cette science apparemment sans conscience commença de pousser la porte de mon âme. Il m'apparut alors que la minéralogie n'est qu'un signe de l'homme; car c'est par plaisir ou pour son utilité que celui-ci s'exerce à diviser les choses qui l'entourent en différents genres et à ranger impérieusement les pierres à l'écart de tout ce qui est végétal et de tout ce qui est animal. La minéralogie devenait un signal de l'être classificateur que je suis; et, par-delà, de l'espèce éprise de nomenclatures à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir.

Quelquefois, saisi par un doute, je me disais de nouveau que les pierres resteraient assurément des pierres quand bien même aucun être vivant ne viendrait les distinguer des autres formes d'organisation de la matière. Mais que faire d'un tel constat? Si la vérité est que les pierres sont des pierres, je ne serai pas plus avancé. je me confirmai donc en mon jugement : si personne ne s'avisait de conférer aux pierres le sacre de ce témoignage de mon esprit qu'est leur relégation dans l'une des trois sortes d'êtres censés rendre trinitaire la matière, leur seule substance n'engendrerait aucune intelligibilité, car elle ne serait le signe de rien. Ce sont donc les soins de mon entendement qui confèrent à la nature une première parole et qui la font s'exclamer : " Je suis divisée en trois parties, comme la Gaulle de jules César : l'une est habitée par l'inerte, l'autre par le végétal et la troisième par le vivant. "

2 - De la vérité dans la physique

Je me demandai alors si je n'aurais pas davantage de chances d'inspecter l'habitation propre des pierres et de connaître les us et coutumes de ce peuple mort si je délaissais la minéralogie pour me tourner vers la physique. J'étais d'autant plus tenté de poursuivre ma route dans cette direction nouvelle que le monde des pierres m'avait adressé la parole sous la forme menaçante de la " loi de la chute des graves " - du moins est-ce ainsi que les mathématiciens des choses inertes croient conférer une intelligibilité naturelle et objective à leur comportement dans la moyenne région de l'air.

Hélas, je ne tardai pas à me trouver emporté bien loin de mon espérance. Car, me dis-je ensuite, si aucun être intelligent ne venait constater, la règle à calcul à la main, que les pierres tombent à des vitesses constantes, cette monotonie désespérante des pierres ne serait pas le signe d'une loi de la matière, qui passe pour fort loquace, et rien ne viendrait faire dire aux pierres en leur langage: " Nous obéissons à des routines bavardes et riches de portée, car nous parlons urbi et orbi de la légalité oraculaire de nos comportements, ainsi que de l'ordre de l'univers, dont la régularité de notre chute porte témoignage."

J'étais loin d'être parvenu au terme de mon voyage; car, selon Épicure et Lucrèce, les pierres sont faites d'atomes. Or, le discours des atomes n'est-il pas (enfin) tellement autonome que je saurai enfin, à l'écouter attentivement, ce qu'il faut appeler la vérité à propos de l'auto-détermination des pierres à s' exprimer en juristes de leurs propres parcours? J'allai donc les interroger en leur science la plus intime. Mais quels ne furent pas ma surprise, mon dépit et presque mon désespoir de ne rencontrer dans cet antre législatif, après un si long périple de ma raison, qu'une prêtresse sévère, qui officiait sur un autel étrange et qui me dit s'appeler Théorie. " N'imagine pas, me dit cette personne, que les atomes parlent par ma bouche. Ils dansent sur un certain air, tantôt constant et tantôt capricieux, dont je parviens à prévoir assez exactement les routines grâce à la machine arithmétique de M. Pascal, que j'ai un peu améliorée. Mais la nature ne tient aucun discours. C'est moi qui appelle Logique les constantes que je tire de ses litanies par le jeu gigantesque du calcul avec le probable. "

3 - Qu'est-ce qu'un signifiant ?

Je reculai épouvanté de ne rencontrer jamais que mon propre visage, si loin que je courusse vers l'abîme des équations. Comment se faisait-il que, quelque route que je prisse pour rendre visite aux pierres dans leur demeure, elles se métamorphosaient obstinément en signes de ma propre entreprise? Si elles me renvoyaient à l'étrange animal qui transforme en discours de sa raison jusqu'aux rites muets des atomes, la vérité parlante était donc bien éloignée des choses mêmes, car elle se cachait dans l'esprit humain, lequel s'efforce, bien à tort, d'interpréter comme des signes compréhensibles les comportements de la matière et de la traquer à cette fin jusqu'au plus secret de sa substance. Mais puisque je ne tombais jamais que sur des signifiants de mon audace au plus profond des objets inanimés, ne pouvais-je du moins tenter de m'observer moi-même, quand je dotais illusoirement la matière des prestiges et des feux de mon esprit? Pourquoi ma raison se montrait-elle si avide d'extraire de la raison de tout ce qu'elle rencontrait?

J'observai alors que si les pierres elles-mêmes devenaient obstinément des phares de mon entendement, à plus forte raison toutes choses faites de main d'homme me tenaient des discours éloquents. Je me demandai donc ce qu'il en était de la vérité intelligible quand je constatais qu'un arbre se trouvait planté à tel endroit; et je remarquai que cette certitude devenait tout aussi incompréhensible - quand je la réduisais à un simple constat - que la pierre qui avait dévalé d'une pente de la montagne et qui avait failli me tuer aveuglément. Car ce qu'il fallait appeler vérité, c'était le signe patent de l'agriculture que cet arbre devenait à mes yeux sitôt que je le considérais comme planté. Mais de quoi donc le signe criant est-il le signal? Assurément, me disais-je, du signifiant auquel il renvoie. Qu'est-ce donc que le signifiant qui habille le signe? Nul doute à ce sujet : c'est le sens, car seul le sens fait parler les signifiants. Ce qu'il fallait décidément appeler la vérité parlante, ce n'était donc rien d'autre que la finalité motivée d'une chose, car un signe qui ne dévoilerait nulle intention et ne signalerait aucune direction ne serait en rien " parlant ".

C'était bien ainsi, je le remarquais maintenant, que je pensais déjà auparavant sans m'en douter, quand j'observais les pierres dans l'ordre de la minéralogie, puis dans l'ordre de la physique de la chute des corps, et enfin dans l'ordre de leur structure à l'échelle des atomes. Car, à chaque fois, la pierre devenait un signe du sens rationnel que je croyais faussement pouvoir lui attribuer quand je la dotais d'un langage intelligent. Quelle était donc la nature de ce sens lui-même, dont j'avais toujours subrepticement doté le monde afin de me le rendre signifiant? Assurément, c'était comme des signes de la loi et de l'ordre que j'avais interprété les signes. Qu'était-ce donc que la loi et l'ordre en tant qu'oracles du sens?

Pour tenter de le découvrir, je passai derechef des pierres aux choses que fabrique l'industrie humaine. Allais-je trouver à ces objets une signification différente de celle que j'avais toujours faussement projetée précédemment dans les choses inanimées? Nullement : c'était le même sens que je conférais tout ensemble à l'inerte et aux oeuvres de l'homme. Car, autrefois, j'attribuais aux pierres un sens légal par le relais d'un discours de la logique; et maintenant, je faisais de même à l'égard de l'agriculture quand j'y voyais, mais cette fois-ci tout à fait à bon droit, le signe de l'espèce qui met de l'ordre dans la nature et y fait régner sa loi. Qu'est-ce donc, enfin, me répétais-je, que cet ordre et cette légalité tant désirés, dont j'étais toujours le constructeur, tantôt en le sachant fort bien, tantôt en l'ignorant ? Je me promis d'étudier en sa psychologie la plus ponde l'arbitraire de mon esprit en tant qu'il forge l'ordre et la loi.

4 - Le souverain de la chaîne des signes

Mais, parvenu à cette nouvelle étape de mon voyage, je fus troublé en songe par le spectacle des maillons d'une grande chaîne. Car je vis en dormant que tous les signes humains renvoient à ceux qui les suivent et à ceux qui les précèdent, de sorte que les différents signes se rendent signifiants les uns par rapport aux autres en se plaçant à leur rang sur une sorte d'échelle sans fin. Où vont-ils donc ainsi à la queue leu leu, me demandai-je? Ce bel ensemble a-t-il seulement une destination? Le terme de cette équipée est-il la clé du sens de tout le parcours?

Alors, j'aperçus, dressé au sommet du mont Sinaï des signes, un être fantastique que le choeur des signes chargeait de conclure toute la fable et de la récapituler de manière à l'éclairer rétrospectivement - mais je compris aussitôt que ce personnage, dévalant des hauteurs comme une pierre, ne s'expliquait ni sur sa provenance, ni sur sa longévité, ni sur ses métamorphoses, ni sur ses erreurs passées; et qu'il ne pouvait être né que de l'imagination des hommes atterrés par la longue théorie des signes cherchant en vain leur sens dernier.

Je me dis qu'il était vain d'inspecter cette cohorte soit en amont, soit en aval de ce qui est signifiant ici-bas; et je me promis de mieux comprendre seulement un seul point, mais décisif, du parcours des signes. Car je remarquai que, tout au long de la chaîne des signes quêtant leur sens suprême, il se produisait des sortes de stratifications du sens; et que ces stratifications passaient pour posséder l'autorité de prononcer la parole de la vérité intelligible sous le règne de l'Ordre et de la Loi. En même temps, je remarquai que ces durcissements de signifiants formaient des êtres collectifs par nature dans les crânes, et que la manière d'infaillibilité grégaire qu'ils se conféraient souverainement à eux-mêmes s'exprimait par le moyen des systèmes, des doctrines et des orthodoxies. je remarquai en outre que ces constructions céré-brales étaient toutes des objets politiques, parce qu'elles se proposaient toutes de penser dogmatiquement, ce qui renvoyait nécessairement à une façon autoritaire de raisonner.

Je me proposai donc d'observer comment les hommes façonnent eux-mêmes leurs encéphales afin de les transformer en détenteurs imaginaires du sens, donc de la parole qui forge l'ordre et la loi, tant dans l'univers des choses inanimées que dans le peuple des objets fabriqués; et comment les nations mettent en oeuvre leur volonté d'organiser les signifiants par le biais des personnages divins qu'ils hissent au sommet de leurs orthodoxies.

Il m'apparut alors que l'homme est un être très craintif, qui s'imagine trop aisément pouvoir échapper à sa solitude quand il met sa faiblesse sous la protection d'un gigantesque et céleste personnage censé penser droitement. "Cogito, ergo sum sacer ", me dis-je. " Je pense, donc je suis séparé. "

5 - Vers une grandeur tout autre que celle de l'acier

Que signifie donc à son tour, me disais-je, ma propre condes-cendance à l'égard des corps collectifs de l'entendement qui ont bâti leur campement dans le cerveau de l'humanité? Certes, les " corps idéaux " de la raison sont les idoles nouvelles du genre humain. Mais les hommes ne seraient-ils pas livrés à l'insignifiance de leur abandonnement dans l'immensité s'ils ne pouvaient s'iden-tifier trompeusement à quelque idéalité capable de leur donner de l'assurance par procuration? Certes, la vénération va spontané-ment aux rassemblements grossiers, mais organisés, aux structures vulgaires, mais agissantes; aux enregimentements médiocres, mais roboratifs des volontés et des voeux; aux dehors trompeurs, mais rassurants, d'un ordre proclamé éternel des choses; certes, l'esprit se conquiert tout illusoirement un savoir dominateur pour tenter de vaincre le silence du système solaire.

Mais ne voit-on pas les nations les plus petites méprisées par les plus grandes comme les hommes chétifs par les hommes puissants? La cause en est que les habitants d'un grand pays ont les moyens de s'armer du gros bâton de leur identité unanime. Leur orgueil et leur volonté de régner grandissent nécessairement à proportion de leur nombre. D'une cohorte de va-nu-pieds, Turenne fait des conquérants; d'une foule indifférente, rebelle, changeante, Rome a fait autrefois la maîtresse du monde. Athènes tirait triomphalement des urnes une image idéale de la sagesse de la Grèce - et l'on voyait ce personnage imaginaire qu'était l'Hellade tout entière dresser son entité vers le ciel de la liberté comme un dieu censé avoir opiné du chef en toute connaissance de cause : car ses verdicts avaient effectivement force de loi sur une vaste surface de la terre. Et sic glu capiuntur aves. Comment l'homme échapperait-il au destin dérisoire et à l'inutilité de toutes ses entreprises, sinon en se coagulant dans les coalitions épaisses? La glu des organismes arrogants et stupides lui fournira le sentiment de se hausser à l'échelle de l'univers.

Ainsi, je rendais grâce à la pierre stupide qui m'avait manqué de peu, car elle ne cessait de conduire la tête qu'elle avait épargnée vers les paysages les plus élevés de la raison contemplative. Je savais maintenant que les hommes ne se fournissent le sens que par le moyen de l'autorité collective qu'ils s'octroient à eux-mêmes dans leurs durs rassemblements; et que toute vérité est " politique " en son essence. Comment, me demandais-je, le philosophe parlera-t-il donc de la sorte de vérité qui (inspire, lui qui sait désormais que les convictions obtuses qui (encerclent de toutes parts dépendent exclusivement de la puissance des corps constitués qui les concrétisent? Comment vaincra-t-il sans armes la puissance que sa sauvage assurance donne à la foule? Les hommes rassemblés sont de puissants minotaures; et nul minotaure ne saurait détenir cette valeur suprême qu'on appelle la vérité. N'est-il pas nécessaire de brandir quelque épée spirituelle au-dessus de l'hydre aux cent têtes de la raison vulgaire, afin de trancher du vrai au nom d'une grandeur tout autre que celle de l'acier?

6 - De l'immoralité de " Dieu "

Ayant hissé la voile, et m'étant éloigné, comme Ulysse, de l'île des Cyclopes où la force avait sifflé bêtement à mes oreilles, je me trouvais maintenant en vue d'un paysage superbe, mais sévère. La vérité, me disais-je, n'est ni dans le fait, ni dans le signe, ni dans le sens " commun "; car la vérité est la maîtresse souveraine du sens lui-même. Or seule une éthique de l'intelligence est une maîtresse digne d'imposer sa foi aux fabricants vulgaires du sens affublé de ses signes bâtards.

Je vérifiai immédiatement cette certitude nouvelle en soumet-tant à un jugement moral la cohorte des signes aveugles que, dans mon sommeil, j'avais aperçus précédemment en route vers leur signifiant suprême - celui auquel ils conféraient le sacre d'une autorité absolue sur le vrai et le faux. Les dieux, me dis-je, sont donc tout à l'image des hommes : plus ou moins civilisés selon le degré de finesse de ceux qui les ont fabriqués. Ces statuettes, fidèles à leurs modèles, se modifient toujours docilement sous les doigts des artisans qui les travaillent dans leurs ateliers. Mais, bien que les forgerons impénitents de Dieu parent sans relâche leur propre figure des dernières conquêtes de leur théologie de la justice, de la sagesse et de la bonté, il reste que leur Dieu hissé dans les nues et offert à l'adoration des peuples demeure profondément immoral aux yeux de l'intelligence véritable - car cette figure rêvée des hommes trompe les esprits simples en leur donnant un sceptre à craindre et un songe à croire. La vérité n'est pas celle des verdicts qui tombent comme des pierres des monts Sinaï des idoles.

7 - Le testament de Descartes

Alors je vis la solitude s'avancer vers moi comme ma compagne redoutable. Mais qu'est-ce donc, me demandai-je enfin, qu'un homme seul? Où avais-je jamais rencontré un tel être? J'interrogeai les philosophes les plus solitaires des temps anciens : aucun d'eux, me dis-je, n'a vécu sans parenté. Tous ces accoucheurs de l'intelli-gence, me répétai-je, ont trouvé leur réconfort dans le courage de leurs prédécesseurs; tous se sont inscrits dans une lignée comme des chaînons de l'avènement d'une raison à venir. S'ils ont affronté sans armes visibles les majorités de la sottise, c'est parce qu'ils puisaient leurs forces dans un Prytanée invisible; c'est parce qu'ils se sont passé de siècle en siècle le flambeau de leur voyance.

Les suicidaires de la pensée et tous ceux qui burent autrefois avec vaillance la ciguë de l'opinion me rangeront-ils un jour à ma modeste place en leur illustre compagnie? Me permettront-ils d'observer comment ils furent crucifiés sur la croix des erreurs universelles? Comment, pour avoir manié le glaive de l'intelligence, ils furent immolés sur les' étals et les autels des savoirs sûrs d'eux-mêmes? Moi aussi, j'ai consacré ma courte vie à distinguer les vérités musculaires des transmusculaires. Il demeurait quelque chose à voir que d'autres yeux n'avaient pas discerné : ces peuples de la terre qui croient avoir rejeté leurs idoles d'en haut et qui suppléent à la ruine de leur effigie sacrée par le culte des idoles de la terre devenues leurs idéalités redoutables.

Allons, renonçons à ouvrir à l'aide d'une même clé l'univers de la physique et celui des mathématiques; obéissons une fois encore, par ce froid boréal, à la reine trop matinale pour penser juste, qui me fera sans doute attraper quelque fluxion de poitrine. Puissé-je, à l'heure où déjà m'attend mon naufrage, ouvrir les portes du futur à une mathématique autrement universelle que celle du songe juvénile qui me vint visiter dans mon poêle de Hollande; puissé-je susciter quelque artiste nouveau de l'absolu qui reprendra au point où je l'ai laissée l'autopsie que j'ai entreprise de l'Ordre et de la Loi. Mon oeuvre reste, hélas, inachevée et éparse en mes écrits. Puisse-t-elle cependant, et dans l'état où elle est, rappeler aux princes de ce monde que tout pouvoir est menteur.

12 mars 2002