Retour
Sommaire
Section Penser la méthode historique
Contact


De vera ratione historiae scribendae

Petit traité de la méthode historique

 

Table des matières

Introduction
Chap. 1 - Dans quelle mesure la science historique explique-t-elle ce qu'elle raconte ?
Chap. 2 - Que s'est-il donc passé ?
Chap. 3 - Comment interpréter des événements théologiques ?
Chap. 4 - La théologie de la France
Chap. 5 - De l'apparition du manichéisme démocratique
Chap. 6 - L'obscurantisme démocratique
Chap. 7 - La pesée de l'encéphale
Chap. 8 - Une espèce agenouillée
Chap. 9 - Une science historique flottante entre deux eaux
Chap. 10 - L'encéphale schizoïde de l'histoire universelle
Chap. 11 - L'observation de branchement du réel sur l'imaginaire
Chap. 12 - Une histoire des masques
Chap. 13 - L'épopée du cerveau simiohumain
Chap. 14 - Le naufrage des utopies
Chap. 15 - L'avenir de l'esprit
Chap. 16 - L'avenir de l'éthique
Chap. 17 - Les démocraties tartufiques
Chap. 18 - Une réinterprétation de l'évolutionnisme

Introduction

La fin de l'empire américain n'est plus de l'ordre de la prophétie : elle est d'ores et déjà acquise. Un pôle nouveau de la puissance mondiale est né avec la Russie, la Chine et naîtra demain avec l'Inde et l'Amérique du Sud . Dans ces conditions, la chute accélérée du Nouveau Monde figurera-t-elle dans les livres d'histoire au seul titre d'un épisode, certes titanesque , de l'histoire de l'ascension et de l'effondrement des empires ou bien entraînera-t-elle une révolution culturelle ? Si un séisme politique à l'échelle planétaire n'entraînait pas un approfondissement de la connaissance des ultimes secrets du genre humain, si le "Connais-toi" socratique n'en était pas bouleversé, si toute la civilisation construite, depuis les Grecs, sur le culte d'un logos mythique ne s'en trouvait pas remise en cause dans ses fondements, la notion même de civilisation ferait naufrage, parce que l'empire américain aura anéanti l'idéalisme sacralisé sur lequel le monde politique avait été construit à la double école de Platon et du christianisme .

Mais on ne reconstruira pas l'édifice de la pensée historique mondiale d'autrefois sur les décombres du World Trade Center. Il y faudra un saccage du champ traditionnel de la connaissance de l'humanité jusqu'alors abusivement qualifiée de rationnelle. L'instrument de ce carnage sera une anthropologie critique en mesure d'autopsier un concept en acier trempé, celui de croisade que l'Occident d'un "salut" par l'épée avait tenu pour délivreur, de disséquer des sceptres du langage qui se voulaient les messagers bien aiguisés d'un angélisme de la politique, de radiographier des formes acérées de la puissance des Etats que le séraphisme culturel avait élevées au rang de glaives d'un évangélisme de la pensée, de scanner les théologies de l'abstrait qui avaient rendu rédemptrice une trinité de vocables patelins - la Liberté, l'Egalité, la Fraternité.

Quelle sera la nature de la seconde renaissance de l'intelligence civilisatrice? Celle qui fécondera un nouveau réalisme politique, lequel, loin d'endormir la pensée iconoclaste, lui permettra, tout au contraire, de plonger dans des abîmes inconnus de la condition simiohumaine actuelle et de se nourrir de blasphèmes créateurs. Qu'était-ce donc que la pensée de type idéocratique? Quelles épées le cerveau simiohumain s'était-il forgé sur l'enclume d'un verbe du " Bien " et du " Mal " ? Quelles étaient les troupes d'assaut d'un édénisme sanglant de la politique et de l'histoire ? La Renaissance du XVIe siècle était demeurée timide; celle du IIIe millénaire descendra en profanatrice dans les profondeurs de la bonne conscience cauteleuse dont se nourrissait une espèce oscillante entre les ténèbres et les fausses lumières de son imagination théologique et idéologique . Mais c'est à l'école de son abaissement même que la pensée renaîtra , c'est à l'écoute de son humiliation qu'elle entreprendra une ascension nouvelle.

La crise de la science historique mondiale est celle de ses méthodes. Comment l'historien peut-il prétendre éclairer les événements sur le mode narratif s'il ignore que notre espèce est dotée d'un encéphale qui la branche à la fois sur le monde réel et sur des univers oniriques? Une révolution anthropologique considérable se révèle donc la condition préalable à la définition même de la notion d'intelligibilité applicable au récit des événements.

Le court traité de la méthode que j'ai rédigé dans cet esprit se contente d'établir un diagnostic, de recenser des apories évidentes , de proposer des voies nouvelles de la recherche anthropologique , d'esquisser une spectrographie de l'encéphale bipolaire des évadés de la zoologie , d'expliciter une politologie informée des lois qui président à l'expansion politique, militaire et culturelle des empires. C'est dire que la forme interrogative qui prédomine dans ce modeste résumé des attentes de la science historique de demain voudrait servir d'aide-mémoire à une science historique à la recherche de la révolution copernicienne dans laquelle elle se trouve engagée tantôt à son corps défendant, tantôt corps et âme .

Chapitre 1 : Dans quelle mesure la science historique explique-t-elle ce qu'elle raconte ?

La science historique se heurte à deux types d'énigmes. Les premières sont aisées à répertorier et ne présentent pas d'obstacles à une recherche historique assurée de la solidité de son réseau ferroviaire . Les secondes rencontrent des difficultés de méthode liées tant au fait que l'espèce humaine ne sait sur quels rails elle roule qu'au fait qu'elle refuse farouchement de décrypter l'énigme qu'elle devient à elle-même sitôt que ses moyens d'investigation dépassent les platitudes de l'enquête policière pour corroder les royaumes immunitaires que son inconscient religieux a bâtis .

Tel historien tente de démontrer que le comte suédois Axel Fersen aurait été l'amant de Marie-Antoinette . Tel autre se demande qui se cachait sous le masque de fer . Un troisième voudrait savoir si Staline a été empoisonné , ou comment l'assassinat de Trotsky a été minutieusement préparé au sein de l'appareil d'Etat de l'Union soviétique , ou quels furent les tenants et les aboutissants de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy , ou encore comment Louis XVI a été opéré d'un phimosis qui l'empêchait d'accomplir ses devoirs conjugaux . Autant d'énigmes dont la solution demeure strictement tributaire des moyens d'investigation patentés des historiens d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Quant aux obstacles que les institutions publiques opposent aux recherches des commissaires Maigret de la mémoire des peuples et des nations, ils ressortissent au même statut : il n'est pas permis de divulguer les délibérations des jurés des cours d'assise ou celles des cardinaux réunis en conclave pour élire le successeur de Saint Pierre. Mais défier des interdits de ce type ne pose pas de problèmes à la pensée rationnelle courante. En revanche, les historiens s'interdisent depuis deux mille ans de chercher qui s'est emparé de la dépouille mortelle de Jésus et où il a été enterré, parce que la véritable histoire du cerveau humain ne ressortit pas à la biographie.

Chaque année, le 19 janvier, un miracle spectaculaire est réputé se produire en grande pompe à Naples sous le contrôle d'un notaire apostolique censé en garantir l'authenticité, celui de la liquéfaction du sang de saint Janvier. Aucun historien n'a jamais tenté ni d'enquêter sur la mise en scène de ce prodige par le Vatican, ni sur la psychologie politique dont témoigne une autorité ecclésiale qui ne craint pas de cautionner un miracle commandé à une date déterminée devant un large public. Mais, de toutes façons, une enquête de ce genre serait vouée à l'échec en raison du sacrilège que constituerait en Italie le fait même de la tenter.

Quel est le fait historique en attente de son éclairage ? Faut-il élucider le montage du subterfuge ou bien percer les secrets d'une espèce dont l'encéphale est en quête de sortilèges? A quel niveau de profondeur un événement sera-t-il qualifié d'historique ? Poser la question de savoir ce que Clio est chargée de démontrer suffit à souligner la source de la paralysie multiséculaire des méthodes de recherche de la " pensée " historique , parce que le narrateur ne dispose en rien des instruments de la raison qui lui permettraient de connaître la pauvreté de sa connaissance de l'encéphale des fuyards de la nuit animale. Mais alors, à quel moment la science de la mémoire est-elle condamnée au mutisme absolu par sa méconnaissance des énigmes psychobiologiques de l'espèce dont elle croit raconter la véritable histoire et quelle frontière faut-il tracer entre la mémorisation psittaciste des événements et le scannage de la boîte osseuse du simianthrope ? Une anthropologie ambitieuse d'apprendre à peser le genre humain sera-t-elle portée sur les fonts baptismaux de la pensée à la suite de l'engloutissement de la civilisation des idéalités ?

Chapitre II : Que s'est-il donc passé ?

Telle est la première question que les événements du 11 septembre 2001 posent à la science historique mondiale .Certes, il s'agit d'un attentat révélateur du bouleversement des méthodes alors tenues pour fort averties des notaires et des huissiers chargés de tenir le journal de Clio. Mais comment sauvegarder l'enregistrement de leurs constats assermentés si l'élargissement du territoire concerné par leurs enquêtes dévalorise en retour toute la géographie où les trains de marchandise de la mémoire font circuler leurs savoirs au ralenti ? Certes, les voies ferrées du pays sont fermement tracées, mais elles se prolongent maintenant à l'infini. Pis encore : comment seulement qualifier d'objective une connaissance des événements tellement rabougrie que ses frontières deviennent artificielles et la rendent inintelligible à titre rétroactif? Si j'ignore la place qu'occupe tel événement dans le champ du temporel qui lui donnerait son sens et qui le rattacherait à une problématique heuristique et si je sais que seule la connaissance du sens de cet espace permettrait de rendre sa logique interne signifiante, il faudra décrypter à son tour un mutisme de Clio comparable à celui des fourmis ; car ces insectes bénéficient d'une science cohérente des fourmilières et leur savoir se veut aussi irréfutable dans son ordre que celui des chroniqueurs et des mémorialistes de nos cités.

C'est dire que le récit honnête, mais plat des événements domestiques ne présente pas de difficultés entomologiques. La description de la marche à l'échafaud d'un Louis XVI grelottant de froid n'est pas contestable au chapitre de l'exactitude de la narration. En revanche, l'attentat du 11 septembre 2001 place d'emblée la science historique contemporaine dans une situation catéchétique, mais révélatrice précisément en raison de la paralysie de la méthode historique courante, donc parce que le scénario faussé est crédible à souhait sous l'œil des caméras du monde entier. Et pourtant, la falsification de la limpidité apparente du récit est spectaculaire, tellement la version officielle se trouve contredite par le déroulement même de la pellicule.

Que raconte le film ? Que les buildings jumeaux du World Trade Center ne se sont nullement écroulés sous l'impact de deux avions-suicides remplis de kérosène , lesquels auraient provoqué un incendie tellement foudroyant qu'il aurait chauffé à blanc et fait fondre en un clin d'œil la gigantesque armature métalliques enfermée dans une masse de béton de plusieurs centaines de milliers de mètres cubes. En réalité, des explosions soigneusement préparées à divers étages se sont succédées à un rythme calculé ; et les deux titanesques carcasses se sont écroulées comme un château de cartes dans le temps miraculé de neuf secondes.

Mais le commissaire Maigret n'est pas dupe du leurre des explosions visibles, qui n'ont d'autre finalité apologétique que de détourner son attention du mécanisme réel caché sous un trucage dérisoire. Que disent les vrais constats d'huissier ? Que la presque totalité du béton des sols des deux tours a été pulvérisée en un fin aérosol ; qu'une masse importante de fine poussière de fer témoigne d'une vaporisation instantanée du métal , ce qui ne peut résulter que d'une source d'énergie capable de porter en une fraction de seconde et de manière homogène des masses d'acier à la température dite de sublimation ; que des structures d'un poids de vingt tonnes ont été projetées à plus de deux cents mètres ; que de grandes quantités d'acier fondu ont été découvertes dans les sous-sol des deux tours ; que six semaines après l'effondrement et malgré plusieurs jours d'un arrosage continu, de l'acier encore rouge a été retiré des débris ; qu'un taux anormalement élevé de tritium a été enregistré sur l'emplacement des buildings ; que la masse des débris ne correspond pas à celle qu'aurait laissée une explosion de type classique ; que des colonnes nuageuses verticales démontrent l'action de gaz chauds caractéristiques des déflagrations thermo-nucléaires , ce qui a été confirmé par les enregistrements sismiques du Earth Observatory de l'Université de Columbia, situé à une trentaine de kilomètres au nord des deux buildings. S'agirait-il de la preuve de la découverte de la "bombe atomique propre", c'est-à-dire sans retombées radioactives ?

Chapitre III : Comment interpréter des événements théologiques ?

Il est donc bien évident, aux yeux de l'historien de sens rassis auquel il aura été permis d'assister au déroulement trompeur de la bande vidéo, qu'il se trouve dans des conditions fort différentes de celles des spectateurs de l'assassinat de Jules César dans l'enceinte du Sénat, parce que la question du sens de l'événement saute à la gorge de l'historien naïf au ras même de sa narration. Jamais la candeur native de l'histoire ordinaire n'avait eu à connaître d'une interprétation d'Etat aussi instantanément et caricaturalement démentie sur les cinq continents ; et, pour faire mesure comble, voici qu'un troisième effondrement frappe une tour située à proximité des deux premières et qui n'a été heurtée par aucun engin volant et n'a souffert d'aucun incendie. Quel est le metteur en scène de génie qui l'a fait s'écrouler selon le même scénario et dans un synchronisme quasi parfait avec les deux précédentes ?

Thucydide et Tacite sont mis au défi de comprendre le gigantesque hiatus entre le récit de bonne foi des témoins oculaires et la lecture d'une signification officielle réfutée par le déroulement réel de la pièce . Quel est le substrat théologique de la scène ? Nous assistons à un Déluge aussi réel que celui qu'attestent les Ecritures - les tours se sont effectivement écroulées ; mais une voix off nous raconte l'histoire des animaux montant par couples dans l'arche, et Noé les poussant de son bâton et, au plus haut des cieux, l'Eternel surveillant l'embarquement biblique du coin de l'œil, et les froncements de sourcil irrités du Démon ridiculisé par la narration évangélique. Tacite, lui aussi, abonde en scènes mythologiques , mais il adresse force clins d'œil au lecteur. Des aigles survolent les légions de Vitellius en marche sur Rome, des prodiges météorologiques accompagnent la révolte des légions de Germanicus, au XVIe siècle encore, le ciel se convulse sans rechigner au soutien d'un Luther en guerre contre l'Eglise impie et sacrilège qui a fait de Rome le quartier général de Satan. Mais ces témoins ne sont plus crédibles qu'en raison des croyances de leur temps ; et il faut constater que la science historique rationnelle n'a jamais seulement tenté de raconter la vie de Jésus, parce qu'il est impossible de le faire marcher sur les eaux et ressusciter un mort . Mais, dans le même temps, la connaissance du genre humain qui seule permettrait de comprendre pourquoi notre espèce enfante des personnages mythologiques demeure dans les limbes. Comment interpréter une construction théologique crue vraie la tête sur le billot ? Et puisque ce type d'édifices est toujours politique, quelles sont les relations que les Etats entretiennent avec le sacré?

Les prodiges du passé étaient transmis de bonne foi par des mythologues qui ne faisaient pas de façon, puisqu'ils étaient sincèrement convaincus de l'historicité des légendes qu'ils rapportaient. Rien de tel de nos jours : le 11 septembre 2001 nous fait assister à des prodiges mécaniques enregistrés sur pellicule, ce qui les rend reproductibles à volonté sur les écrans du monde entier. Comment la science historique contemporaine assumera-t-elle son choix, soit de se mettre délibérément un bandeau sur les yeux devant des centaines de millions de téléspectateurs, soit de se demander quel puissant réseau de personnages politiques a bien pu mettre sur pied un attentat dont le secret de son véritable déroulement est à chercher dans les coulisses de la nation américaine ? Mais aussitôt, une dernière surprise, la plus inaccessible aux méthodes de la science historique traditionnelle attend le narrateur : l'énigme réelle à résoudre se révèle celle de savoir pour quelles raisons nécessairement universelles aucun historien au monde ne se pose seulement la question, alors que le tabou qui le leur interdit n'est plus construit, semble-t-il, sur le même modèle que ceux qui interdisaient à la foi d'observer comment Dieu dirige le monde par un habile mélange des appâts de l'espérance avec la pestifération posthume ?

Comment l'interprétation anthropologique du silence titanesque qui s'est imposé aux politologues sur les cinq continents ne serait-elle pas du ressort d'une science historique libérée des tabous qui paralysent les sciences humaines contemporaines, qui ne sont encore scientifiques que de nom du seul fait qu'elles ont jeté l'ancre à mille lieues de la question de fond qui seule permet de légitimer une anthropologie sérieuse? Car s'il s'agit d'un événement religieux ou parareligieux, que valent aujourd'hui les définitions de la croyance des Voltaire et des Freud ? Erasme écrit qu'on remplirait des cargos avec les morceaux retrouvés de la vraie croix . Mais la définition de la superstition n'est pas celle des légendes cosmologiques : celles-ci servent d'assise aux mythes religieux, tandis que les morceaux de la " vraie croix " sont des fétiches ou des amulettes au même titre que les grandes quantités conservées du lait de la Sainte Vierge ou les innombrables saints prépuces, tandis que l'attentat du 11 septembre 2001 ne saurait se trouver célébré au titre de la Sainte Epine de la démocratie mondiale.

Chapitre IV : La théologie de la France

La France est bel et bien un personnage apostolique par définition, et pourtant elle passe pour exister en chair et en os. Mais qui a jamais touché cet acteur réel de ses mains ? Vous aurez beau froisser entre vos doigts l'étoffe d'un drapeau, je vous défie de capturer Marianne, du seul fait que, de toute évidence, cette personne ne se trouve nulle part ailleurs que dans l'esprit de ceux, parmi les citoyens, qu'on appelle des patriotes, c'est-à-dire des croyants . Mais il vous sera aussi difficile de démentir que la France se trouve seulement dans la tête de ses fidèles qu'il a été difficile à saint Jean de la Croix d'échapper à l'inquisition pour le motif que " Dieu " n'était autre, disait-il, que le feu de la viva flama de amor à laquelle son âme s'était confondue. Pourquoi la France institutionnelle et son pendant ecclésial sont-ils là pour faire croire au peuple que des acteurs cérébraux s'incarneraient, sinon parce que l'encéphale simiohumain entend substantifier l'esprit ?

Pour tenter de répondre à la question de la chosification des symboles et des signes, la science historique devra revisiter la scène de ses démonstrations anciennes, donc réviser le discours et la méthode qui présidait à son expérimentation catéchétique du temps des nations. Mais ne sera-ce pas la boîte osseuse de l'espèce dite humaine que cette discipline se trouvera contrainte d'apprendre à observer du dehors? Sinon comment jamais rendre compréhensibles les interprétations délirantes des théologiens de l'histoire? Leurs récits sont souvent aussi indubitables que ceux de l'effondrement du World Trade Center . Il est certain que Jésus de Nazareth a été crucifié sous Ponce Pilate. Comment se fait-il que, dans l'esprit de ses fidèles, il se soit transformé en fils de chair et d'os de Jahvé, comme la France est censée être devenue un messie physique de la Liberté du monde ? Il est évident que Jahvé, Allah, le Dieu trinitaire ou la France agissent effectivement dans l'histoire ; mais que seraient-ils si les fidèles dans le cerveau desquels ces personnages se sont installés n'en tiraient pas les ficelles ? Le croyant est-il la marionnette de son idole ou l'inverse ?

Cherchons les instruments de la pensée critique qui permettront à la pensée anthropologique de demain de s'engager dans cette voie . Pour l'instant, cette discipline ignore qu'elle se trouve réduite au rang d'une pauvresse ; car elle ne sait pas pourquoi Platon et Cervantès , Descartes et Shakespeare , Kant et Swift sont des personnages imaginaires et pourquoi ils sont hyper agissants précisément de se trouver logés seulement dans les cerveaux qui les précipitent à chaque génération dans l'arène de l'histoire. Qui est le " Dieu " que ses créateurs lancent de siècle en siècle et à toute volée dans le cirque de la politique du monde? Comment se fait-il qu'à l'instar de la France, " Dieu " change de vêtement, de dégaine et de cerveau au cours du temps, mais qu'il demeure reconnaissable d'un millénaire à l'autre, comme Hamlet ou don Quichotte changent de défroque et de grammaire au gré des peuples et des nations sans jamais changer leur vraie démarche, celle du signe et du symbole qui rend universelle leur identité ? Décidément l'intelligence du simianthrope est devenue cruelle le jour où Platon le visionnaire l'a armée du scalpel de la pensée logique.

Chapitre V : De l'apparition du manichéisme démocratique

Où sont les neiges d'antan ? A l'origine de cette longue histoire, l'énigme était seulement de savoir, par exemple, si Thémistocle avait trahi au profit de la Perse la patrie qu'il avait sauvée à Salamine. Mais nous avons été chassés de l'Eden du savoir historique de nos ancêtres : aujourd'hui, il ne nous suffit plus que l'accusation de corruption soit dûment vérifiée pour en connaître les motivations . Comment résoudre la question de savoir pourquoi l'enquête de police portant sur la corruption, depuis six décennies, des milliers de Thémistocle qui avaient sauvé la démocratie en 1945 s'est enlisée sur tout le globe terrestre ? Si nous nous sommes laissé vassaliser par nos sauveurs, l'énigme est de percer les secrets psychobiologiques de la théologie de l'auto-asservissement de notre espèce aux dieux étrangers censés nous avoir délivrés. Les moyens du bord ne suffisent plus aux navigateurs anciens de la science historique : il leur faut hisser la voile d'une connaissance transcendantale des songes dont le genre humain se nourrit.

Supposons que le Candide de M. de Voltaire soit chargé de mener l'enquête de police ; supposons que son optimisme surmonte tous les obstacles bureaucratiques qui s'opposeront à ses investigations; supposons que nous découvrions l'état civil des personnages qui ont dynamité avec soin non seulement les tours jumelles du World Trade Center, mais un troisième building situé à quelques dizaines de mètres seulement des célèbres jumeaux ; supposons enfin que les motivations politiques et militaires des appariteurs ainsi que tous les préparatifs matériels de la tragédie soient révélés; supposons enfin qu'un éditeur en publie le compte-rendu en librairie et que ce best-seller soit aussitôt traduit dans toutes les langues de la terre. Dans ce cas, les méthodes actuelles de la science historique mondiale demeureraient tout aussi paraplégiques qu'aujourd'hui, tout simplement parce que l'explication proprement historique n'est plus définie par l'heureux aboutissement de l'enquête historiographique.

Sur quel terrain nouveau de la notion même d'objectivité la chronologie s'est-elle donc déplacée ? Sur celui d'une problématique aussi transcendante au décompte des heures que le récit de la vraie vie de la France dans l'âme et l'esprit des Français transcende les péripéties et les tracas quotidiens de ce personnage. Quels sont les jalons et les paramètres de la biographie surnaturelle de la France ? Pour les découvrir, il faut décrypter l'inconscient théologique qui affleure dans la manière dont l'événement du 11 septembre 2001 a été reçu et interprété au sein des gouvernements démocratiques du monde entier et que Jean-François Poirier appelle le " théologique implicite " par opposition au " théologique explicite " .

Au premier abord, l'interprétation à la fois religieuse et cosmologique du cataclysme semble avoir copié le modèle de la panique qui s'était emparée en l'an mil du héros qu'on appelait, en ce temps-là, le christianisme. Mais cette fois-ci, l'ennemi incapturable qui avait envahi la planète n'était plus le signe du retour des dieux antiques bafoués . Il s'agissait du débarquement du Mal sur la terre, il s'agissait de l'assaut de Satan, qu'on appelait maintenant, le Terrorisme. La science historique moderne doit apprendre à observer la singularité anthropologique de cette hérésie, qui réside tout entière dans l'ambiguïté de son apparent gigantisme : comment se fait-il que, dans le monde entier, les classes dirigeantes ne soient nullement dupes de la théologie d'un prodige aussi herculéen, alors qu'on voit des peuples entiers monter à la queue leu leu dans l'arche de Noé d'une démocratie devenue onirique ? Comment expliquer le sauve-qui-peut mondial des nations devant une apocalypse mythologique? Quel est le fossé entre la raison et la catéchèse des modernes ?

Chapitre VI : L'obscurantisme démocratique

On sait qu'en 2005, des " terroristes " nullement tombés du ciel et fort rationnels dans leurs motivations ont déposé des bombes lucifériennes dans le métro de Londres. Aussitôt le chef du gouvernement a enfourché le Pégase d'une théologie de l'apocalypse et tout le monde a pu observer avec quel talent et quelle énergie le rusé personnage s'est appliqué à détourner l'attention de l'opinion publique anglaise de toute explication lucide et rationnelle de l'événement. La mobilisation instantanée de la presse, de la radio et de la télévision autour de la version biblique des explosions a permis d'étouffer dans l'œuf les quelques voix du Démon qui tentaient de faire entendre un discours réellement explicatif . On n'avait jamais vu une classe politique relativement cultivée et héritière des Hume, des Locke, des Newton, exploiter de sang froid la rechute du cerveau anglais dans le manichéisme du troisième siècle de notre ère, et cela à seule fin de détourner du temporel le regard des démocraties pourtant devenues savantes.

Certes, à toutes les époques, une fraction variable de la classe instruite habite le royaume des ténèbres dans lequel les superstitions populaires plongent les nations. Au Moyen-Age, un seul cerveau sur cent mille savait que le miracle de l'eucharistie censé se produire sur l'autel est tout imaginaire. Au XI ème siècle, un Bérenger disait que ce prodige faisait des chrétiens " une troupe de sots". L'Eglise l'avait fait se rétracter " metu mortis" - par crainte de la mort. Mais aujourd'hui, le pourcentage de la classe politique qui n'est nullement dupe de la diabolisation politique d'un terrorisme mythique est devenu considérable. De surcroît , elle ne se trouve plus menacée d'un procès en hérésie. Or, elle se tient aussi coite que l'élite politique du Moyen-Age. Comment se fait-il que la doctrine du terrorisme d'Etat qui ordonne désormais à la raison mondiale de se taire soit largement partagée, et cela, malgré la disparition des bûchers de la Sainte Inquisition, alors que, dans le même temps, on ne se gêne pas de constater qu'à l'instar des Etats, les " terroristes" gagnent leurs galons politiques à remporter leurs victoires par la force des armes ? Quelles sont les responsabilités nationales qu'un suffrage universel supposé rationnel remet périodiquement entre les mains des représentants de la volonté populaire qu'on appelle des députés, si j'ai bonne mémoire? Quelles sont les tâches nouvelles de la raison européenne qui attendent la science historique à l'heure où le manichéisme viscéral, qui est connaturel à toutes les religions monothéistes et qui a pris son essor au troisième siècle de notre ère en Perse, redevient le ressort principal des corps électoraux modernes et l'instrument universel de l'asservissement des peuples démocratiques pourtant proclamés " souverains " par les théologiens de leur liberté? De quel civisme les catéchètes d'un monde supposé être devenu pensant sont-ils responsables si les peuples dits libres se trouvent réduits au rang d'otages d'une offensive planétaire de Manès ? On sait que l'hérésiarque fut écorché vif en 278 par le roi de Perse Behran. Qui écorchera vif le Satan du manichéisme moderne si la France et l'Europe ne sont plus des victimes de la scolastique des démocraties manichéennes, mais si les vrais croyants subissent le sort des phalanges de martyrs prêts à se faire brûler vifs pour que l'humanité réapprenne à respirer avec les poumons de la liberté?

Chapitre VII : La pesée de l'encéphale des chefs d'Etat

J'exagère à plaisir, afin de mettre en évidence que l'accusation de " terrorisme " illustre une forme moderne des combats de la Perse, de l'Inde et de la Chine du IIIe siècle entre un " Bien " et un " Mal " mythologisés et résolument antagonistes. Or, cette théologie politique se veut désormais l'instrument de l'expansion héroïque, donc guerrière de l'empire américain . Que ce manichéisme se nourrisse d'une imagerie religieuse dont les véhicules internationaux s'appellent la presse, la télévision et l'industrie cinématographique, rien ne le démontre mieux que la vassalisation en un clin d'œil des esprits qui en est résultée et à laquelle il arrive que des chefs d'Etat retournés au Moyen-Age semblent s'être aussi sincèrement convertis que Constantin à la double nature du Christ. A la 43e Conférence de Munich sur la sécurité des 9 au 11 février 2007, Mme Merkel a expliqué sans rire que " le passage des menaces symétriques de la Guerre froide aux menaces asymétriques de la Guerre au terrorisme rendait l'OTAN plus nécessaire que jamais".

Une infirmité cérébrale de la planète qui met la science historique mondiale dans l'obligation d'apprendre à peser le niveau intellectuel des chefs d'Etat est assurément sans exemple dans l'histoire politique de l'humanité. Comment les saints et les martyrs de la démocratie remédieront-ils aux carences dont souffre désormais la raison de Clio ? Toute connaissance approfondie du passé, du présent et de l'avenir de la pensée critique se trouvera-t-elle emportée dans le naufrage de la vraie mémoire du monde? Pour l'instant , les secrets psychogénétiques des cosmologies mythiques échappent à une anthropologie rendue hémiplégique par l'abandon de la guerre de la pensée rationnelle inaugurée avec la Renaissance . Dès lors que le récit classique a cessé de passer pour explicatif du seul fait qu'il renvoie à une connaissance désormais par trop superficielle du genre humain - donc réputée se trouver confirmée par une lecture naïve des événements - la vocation de la pensée historique change entièrement de direction et de destin ; et l'on découvre à chaque pas que seule une Clio armée d'une psychologie spéléologique sera en mesure de se hisser au niveau des énigmes à résoudre. Mais pour cela, il faut que ces énigmes soient du moins reconnues pour telles et que l'on comprenne pourquoi les solutions anciennes ont perdu leur crédibilité : car elles ne savaient pas encore que la notion d'intelligibilité historique est toujours le fruit d'une construction cérébrale, du seul fait que le sens n'est pas dans le réel, mais dans les valeurs que nous greffons sur lui.

Chapitre VIII : Une espèce agenouillée

Quel est le quotient intellectuel moyen des peuples tout soudainement livrés à une mythologie internationale du "terrorisme" et convaincus de se trouver plongés dans un cosmos rendu subitement apocalyptique par l'irruption d'un fanatisme religieux aussi redoutable que celui du Moyen-Age? J'ai déjà dit que le peuple anglais semble s'être adapté en un tournemain et avec son flegme politique habituel à l'interprétation gouvernementale qui a permis à l'habile Tony Blair de focaliser l'inconscient religieux de la nation sur un ennemi réputé à la fois omniprésent et incapturable ; mais le peuple espagnol a tout de suite compris que son gouvernement le trompait effrontément, et il a refusé d'attribuer à la résistance basque des attentats de fin du monde qui résultaient, de toute évidence, du rôle de palefrenier de l'empire américain que M. Aznar avait joué en Irak. Quatre-vingt douze pour cent des descendants des conquistadors se sentaient humiliés de porter la livrée des écuyers d'un souverain étranger. Mais il faut se souvenir de ce que le peuple espagnol n'a pu être mobilisé massivement contre son gouvernement de valets qu'en raison d'un heureux concours de circonstances : les attentats de Madrid coïncidaient avec le calendrier d'une échéance électorale qui allait permettre au parti socialiste de revenir au pouvoir par accident. Depuis lors, le gouvernement commémore chaque année les attentats comme s'ils avaient été fortuits et sans se livrer à l'ombre d'une analyse de la situation tragique de l'Espagne au sein d'une Europe placée sous le joug de l'OTAN de l'Atlantique à la Mer Noire.

Comment se fait-il que les élites politiques des démocraties modernes cèdent aux attraits d'un maître stupide et lointain ? Comment se fait-il que le peuple souverain puisse servir sous la bannière et le commandement de l'Amérique, comment se fait-il que le suffrage universel puisse se trouver tourné en dérision par des gouvernements élus à l'écoute des verdicts du corps électoral ? La servitude des peuples, que La Boétie qualifiait de " volontaire ", serait-elle innée ? Ni les Gibbon, ni les Montesquieu, ni les Tocqueville n'ont seulement tenté de percer les secrets anthropologiques de l'autodomestication native de l'espèce humaine, parce qu'il y faudrait une psychologie de l'agenouillement des peuples et des nations devant un souverain mythique du cosmos. Mais nous manquons d'une psychanalyse des théologies, c'est-à-dire de nos miroirs les plus parlants et les plus aisés à consulter.

Quels trésors anthropologiques, pourtant, que ces réflecteurs de notre cerveau ! La fidélité de ces constructions narcissiques est non seulement vérifiable de siècle en siècle, mais elles nous fournissent les preuves irréfutables de ce que le besoin de nous prosterner devant un maître n'est pas réservé seulement à notre valetaille : il continue de compénétrer nos élites cérébrales et politiques de la tête aux pieds. Quand les simianthropes affichent leur fierté, c'est seulement parce qu'ils y sont dûment autorisés par le ciel qu'ils se sont donné. Les Grecs disaient qu'ils ne se prosternaient que devant leurs dieux. Ce motif les a empêchés de reconnaître la divinité d'Alexandre , qui s'était fait proclamer le fils de Zeus en Egypte afin de faciliter ses victoires sur les Perses, qui s'étendaient, la face contre terre, devant leur Darius divinisé. Depuis lors, tous les peuples de la terre se laissent beaucoup plus facilement vassaliser pour avoir perdu leur vassalisateur céleste.

Chapitre IX : Une science historique flottante entre deux eaux

Du coup, la science historique contemporaine se trouve dans un no man's land. D'un côté, elle n'est déjà plus à l'écoute de l'historiographie des notaires et des huissiers, de l'autre, elle ne s'enracine pas encore dans une véritable science de l'évolution cérébrale des évadés des ténèbres ; d'un côté, elle sait déjà qu'elle a quitté les bancs de l'école et qu'hier encore elle se trouvait aux mains des catéchètes et des devins, de l'autre, elle n'est pas encore devenue iconoclaste ; d'un côté, elle sait déjà que les guerres de religion ont écrit l'histoire des nations pendant des siècles, de l'autre, elle ne sait pas encore pourquoi le mythe accouche d'une Clio muette ; d'un côté, elle sait déjà que l'empire américain est parvenu à faire débarquer à nouveaux frais une gigantomachie mythique sur la terre entière, de l'autre, elle n'a pas encore appris à radiographier les croisades, l'inquisition, la saint Barthélemy ; d'un côté, elle sait déjà qu'elle doit répondre au gigantesque défi à l'humanisme superficiel de la Renaissance que représente l'explosion mondiale d'une mythologie apocalyptique au sein des démocraties modernes , de l'autre, elle ignore encore que les Thucydide et les Tacite de notre temps seront contraints de se demander pourquoi le Moyen-Age auquel nous retournons à toute allure s'efforce tout autant d'ignorer le déroulement objectif des événements physiques du 11 septembre 2001 que d'étudier le génie littéraire et poétique de Mahomet quand il se mettait à l'écoute d'"Allah" comme Michelet se mettait à l'écoute de la France, d'un côté, elle sait déjà que le génie humain est capable de se donner le rang d'auditeur de personnages collectifs et symboliques et de les intérioriser au point de se faire dicter des tables de la loi sur des monts Sinaï de l'histoire et de la politique ; de l'autre, elle ignore encore comment la boîte osseuse de l'espèce humaine se parle à elle-même de se dédoubler dans le cosmos ; d'un côté, elle sait déjà que nous sommes dotés d'un cerveau dichotomisé, de l'autre, elle ne dispose encore d'aucune pesée de l'animal que sa socialisation condamne à vivre dans deux mondes à la fois ; d'un côté, elle sait déjà que l'ensevelissement de Pompéi sous les cendres de l'Etna ou le bombardement de Dresde au phosphore au cours de la dernière guerre mondiale ne sont pas des drames théologiques ; de l'autre, elle n'est pas encore en mesure de décrypter l'essor du mythe marxiste ou le débarquement dans l'histoire réelle du gigantesque camp de concentration souterrain qui alimente la vengeance aussi éternelle que sanglante de trois idoles réputées omniprésentes dans l'univers.

Chapitre X : L'encéphale schizoïde de l'histoire universelle

Et pourtant les tremblements de terre proprement cérébraux se produisent toujours sur le théâtre dichotomisé du sacré. Qu'est-ce à dire ? Qu'il est inutile de démontrer l'existence du courant électrique en allumant une ampoule, parce que le véritable objet de la démonstration ne porte pas sur l'évidence qu'il existe une forme de la lumière produite par l'électricité, mais sur le fonctionnement du transformateur qui la fait jaillir de la noirceur. Il en est de même d'une science historique devenue bipolaire et désormais condamnée à expliquer tout ensemble sur la terre et dans un univers onirique le déroulement des guerres de religion, les circonstances de l'évasion d'un mort de son sépulcre et le fonctionnement de la poire d'angoisse dont les ressorts interdisent encore de nos jours à la science historique de percer les secrets théologiques de l'attentat du 11 septembre 2001. C'est que l'éclat cosmologique de ces événements est pareil à celui d'une lampe qui nous aveugle, alors qu'il faudrait avoir percé les secrets de fabrication du transformateur biphasé qu'on appelle un encéphale humain et dont les deux pôles nous renvoient à la schizoïdie de la nature elle-même, dont les électriciens nous rappellent qu'elle connaît un courant positif et un courant négatif alternés.

Du coup, les blasphèmes les plus créateurs commencent de nous révéler les secrets qui commandent les deux courants : d'un côté le sacré nous interdit de court-circuiter le phénomène psychobiologique originel qui assure une sacralisation du monde sans cesse recommencée, parce que ce phénomène engendre, puis assure la permanence de la tension entre les deux pôles fondateurs de l'histoire simiohumaine qu'on appelle le réel et le rêve ; de l'autre, il nous interdit de nous tenir debout tout seuls dans le cosmos. Ce que désire l'espèce vassalisée par son cerveau scindé, ce sont des étincelles qui ne jaillissent jamais que de la rencontre du monde des larves d'ici bas avec le fantastique cérébral qui transportera tout le genre humain dans une surréalité qu'il proclamera angélique, donc dans une éternité dont le courant alternatif donne des ailes à une histoire aptère.

Chapitre XI : L'observation de branchement du réel sur l'imaginaire

Si l'on introduit donc le logiciel de l'anthropologie critique dans l'analyse théopolitique de l'attentat terrestre du 11 septembre 2001, on découvre que le montage dans les airs de cet événement transporte la platitude du monde démocratique dans le messianisme délivreur sur lequel l'espèce humaine s'est construite, puisque les promesses sotériologiques latentes du salut démocratique seront calquées sur l'inconscient eschatologique qui pilote la politique mondiale en sous-main. Du coup, l'histoire terrestre prendra le règne des ténèbres pour cible, du coup, le " Bien " trouvera tout ensemble son glaive et son flambeau, du coup, le Satan du terrorisme n'aura qu'à bien se tenir face au verbe transfigurateur de la Genèse. Mais si le manichéisme s'inscrit dans la logique interne du transformateur, il n'est jamais que l'interrupteur qui mettra les pôles positif et négatif en contact afin que jaillisse la sainte lumière de la délivrance. La scène à laquelle nous assistons est rien moins que celle du débarquement dans l'histoire du cerveau schizoïde de l'humanité. Quel théâtre que le transport de notre espèce dans la clarté de son verbe de feu , et comme il deviendra trivial de raconter le court-circuit cosmologique du 11 septembre 2001 à l'école du seul roman policier !

Mais l'historien du XXIe siècle est aussi un gendarme des mondes oniriques dans lesquels le simianthrope s'égare et s'immerge. Sa vocation est de décrypter les secrets de l'encéphale d'un animal messianisé. Il voudrait savoir comment s'allume le crâne des évadés des ténèbres, il voudrait savoir comment la pile produit une lumière clignotante entre le jour et la nuit, il voudrait découvrir ce qui rend délirante l'histoire du simianthrope .

Pour cela, il lui faut déplacer tout le théâtre de la pensée anthropologique classique afin de tenter d'isoler l'historicité spécifique que seul un encéphale flottant dans le vide et qui s'allume aux feux de sa folie peut sécréter. Quels seront les traits de l'objectivité de la narration que conquerra la science historique de demain si elle parvient à faire débarquer le décryptage du cerveau schizoïde de l'espèce simiohumaine dans la lecture de la suite chronologique des événements ? Pour cela, elle devra observer comment les peuples et les nations mettent en contact les deux pôles, l'onirique et le positif sur lesquels leur encéphale est branché. Alors, elle assistera au spectacle en direct de la formation de connexions inégalement banalisées entre les deux voltages . Les constellations du réel et du songe se trouveront tour à tour bancalisées. De plus, les deux ampérages subiront des variations de courant qui rendront le cours de l'histoire chaotique et sanglant ; et le temporel oscillera dangereusement entre l'hébétude et la frénésie, la léthargie et le fanatisme, la quadriplégie et la fureur .

Mais l'observation de ces basculements tragiques et quelquefois mortels entre le sommeil et la démence, la léthargie et l'hypnose, la passivité et la fureur, ne sauraient suffire à une science historique mesureuse des hautes et des basses tensions du destin: il y faudra un balisage de son nouveau territoire qui la rendra capable de schématiser un parcours théorisé, ce qui exigera un tracé dicté par la cohérence interne d'une dialectique. Celle-ci sera chargée de sous-tendre le récit et de le rendre heuristique à l'épreuve de la narration. Dans le cas où le récitant racontera un terrorisme mythique - celui dont la constellation remonte au 11 septembre 2001 et dont les deux pôles, le réel et l'onirique, ont subi des variations d'amplitude enregistrables jour après jour et parfaitement localisables - il conviendra d'observer, primo, que la métamorphose de l'événements en un phénomène cosmologique et apocalyptique mondial se donnera nécessairement un chef , donc un organisateur et secundo, que ce souverain sera fatalement l'empire dominant de l'époque, ce qui suffira à articuler l'histoire anthropologique avec l'histoire événementielle et à assurer l'assise et l'ancrage du récit historique sur le même territoire chronologique que celui de l'histoire classique.

Chapitre XII : Une histoire des masques

Dès lors, l'observation du temps proprement onirique des peuples et des nations permettra un examen et une explicitation de la marche de l'espèce dans le chaos des circonstances et des contingences. L'historien transcendantal du 11 septembre 2001 observera que le pôle onirique, donc sacré, de la démocratie est construit sur le modèle de l'angélisme classique, puisque le messianisme du salut et de la délivrance qu'assurent les piles des idéalités platoniciennes de 1789 enfante toujours la dichotomie de type manichéen connue depuis les premiers pas de l'Occident. Le manichéisme né au III ème siècle était, de toutes façons, immanent aux trois monothéismes, puisque ceux-ci sont fondés sur la lutte entre la lumière et les ténèbres, Dieu et le Démon. Notre civilisation est donc entrée dans la voie d'une idéocratie sitôt que Platon eut assuré la succession de Pythagore. Depuis lors, l'encéphale d'un animal théologisé par des concepts délivreurs est biphasé de naissance.

Mais si le branchement de l'histoire sur le pôle onirique de l'espèce dichotomique prend nécessairement la forme guerrière, il n'en demeure pas moins fondateur, pour la méthode anthropologique, de peser sur la balance du rêve et du glaive les notions bipolaires à leur tour de force et de puissance politique qui pilotaient l'historiographie monophasée classique; car la théorisation, même inachevée, du champ de la science historique sur lequel le cerveau schizoïde de notre espèce tente d'exercer sa souveraineté biphasée nous révèle aussitôt l'universalité du séraphisme scindé dont nos trois religions du Livre se nourrissent. Le lendemain même des attentats du 11 septembre 2001, l'Amérique a endossé l'armure de l'angélisme propre au monde actuel - le démocratique -qui lui permet de brandir le glaive de sa sainteté bifide . Mais la forme évangélisatrice du manichéisme idéocratique n'est pas née avec le christianisme . Ce masque de la puissance politique remonte à la démocratie athénienne. Périclès se voulait déjà l'annonciateur , le porte-parole et pour ainsi dire le prophète d'une cité qu'il proclamait " l'éducatrice de la Grèce entière " .

Chapitre XIII : L'épopée du cerveau simiohumain

A ce compte, le " terrorisme " spartiate entendait détruire les remparts d'Athènes que Thémistocle était parvenu à faire construire en catimini ; à ce compte, Athènes avait besoin d'arborer le masque de sainteté d'un idéalisme politique censé apporter aux peuples conquis la même Liberté salvifique que les Etats-Unis en Irak ; à ce compte, le "terrorisme" carthaginois , qui interdisait effrontément à l'empire naissant de Rome de régner seul sur la Méditerranée, avait mobilisé le "terrorisme" romain, dont les légions avaient écrasé sous le glaive de la civilisation de la justice et du droit un Hannibal mal compris par la cité des marchands à laquelle il avait tenté d'insuffler son patriotisme ; à ce compte, le "terrorisme" chrétien de Constantin avait lancé la première idole bicéphale de l'histoire à la conquête conjuguée de la terre et du ciel romains, tellement le corps terrestre du dieu bipolaire avait scellé la sainte alliance des Etats avec des séraphins désormais cuirassés. Et que dire des croisades, qui ont précipité l'Europe entière jusqu'à Jérusalem afin de libérer un sépulcre vide ? Que dire des régiments compacts de "terroristes" sanctifiés par Karl Marx et qui se sont rués d'un seul élan sur les riches démonisés à l'échelle de la terre avant de se barricader derrière le mur d'une innocence qui a permis à leur Etat onirique de les retrancher d'un monde des ténèbres pendant soixante-dix ans ?

On voit que, depuis les origines du monachisme cérébral simiohumain l'histoire universelle se greffe sur les bombes de la sainteté cloîtrée ou en croisade auxquelles l'encéphale dichotomique des évadés du monde animal sert de niche; on voit que le décryptage anthropologique de la boîte osseuse explosive du simianthrope se maintient sur le territoire d'une histoire où le temps est censé demeurer un grand fleuve tranquille ; mais on voit également que l'interprétation anthropologique de l'évolutionnisme doit faire alliance avec une interprétation des soubresauts d'une chronologie de l'histoire qui soumet la notion d'objectivité à des turbulences, parce que celles-ci ébranlent les repères de l'intelligibilité historique classique. Puisque le " spectacle réel " est tronqué par le cerveau onirique de l'espèce, l'historien qui ignore le fonctionnement de la pile cérébrale des peuples, des nations et des empires n'assiste qu'à la moitié du spectacle. Si l'on entend donc " rendre compte ", comme on dit, des alliances sporadiques du réel avec le spéculaire au sein des civilisations, des époques et de la géographie, ainsi que des collisions durables ou passagères entre les deux cerveaux - si l'on tente donc de conquérir une connaissance de la spécificité du masque angélique qu'arbore aujourd'hui l'empire planétaire de la démocratie - il faut connaître le glaive, donc le sceptre cérébral et théologique du souverain de passage actuellement porteur de la tiare de la présidence des Etats-Unis d'Amérique . Ce glaive, comme il ressemble, en Irak à celui que Calgacus dénonçait dans Tacite: " Font-ils d'une terre un désert, ils disent qu'ils la pacifient ! " (Vie d'Agricola, chap. XXX)

Chapitre XIV : Le naufrage des utopies

Certes, le cerveau bipolaire de notre espèce répond actuellement à un modèle de construction universalisé. Il n'en est pas moins évident que les deux pôles du transformateur se greffent sur des configurations de l'histoire d'un monde biphasé qui en modifient sans cesse la tension, le voltage et l'ampérage. La bombe théologique du 11 septembre 2001 a achevé de casquer un empire démocratique déjà puissamment auto angélisé et dont le Dieu s'était divisé depuis des siècles en trois personnages. On y repérait les modèles juif, athénien, romain, chrétien , démocratique, marxiste, dont les " terrorismes " respectifs présentaient des caractéristiques dont les analyses de l'anthropologie critique doivent vérifier la spécificité. La viabilité méthodologique et la fécondité épistémologique de la science historique de demain est à l'épreuve de ces tests. Car il s'agit d'apprendre comment nous nous situons dans la postérité scientifique du siècle de Darwin et de Freud, dont les découvertes nous ont fait changer d'univers politique et qui nous reconduisent à un réalisme radical, mais fondé sur une métamorphose de la notion d'objectivité. A l'heure où notre lucidité fonde notre solitude dans le cosmos, à l'heure où la découverte de cette solitude nous condamne à assumer avec courage notre responsabilité à l'égard de nous-mêmes dans un cosmos illimité et silencieux, nous sommes également sommés de fonder notre éthique sur une connaissance des capacités de notre capital psychogénétique face à l'infini. Comment ne fonderions-nous pas une civilisation de l'intelligence et de la lucidité transcendante à l'enfermement de nos ancêtres dans un univers circonscrit?

J'ai relevé ailleurs (La Constitution du 23 février 2007 et la défense de la souveraineté nationale, 15 mars 2007 ) que la civilisation de la Chine avait échappé à l'âge messianique de notre espèce jusqu'à sa conversion momentanée à Karl Marx, que la chute du marxisme a converti la Russie des innocents au réalisme politique et économique, que l'Inde bouddhiste n'est pas contaminable par le mythe d'un salut éternel, que le Japon ne présente aucun risque de jamais tomber dans la croyance en une délivrance posthume, que l'Amérique du Sud tomberait des nues si on lui racontait la théologie officielle de la trinité, que l'Europe est devenue largement étrangère au royaume des anges, mais au profit d'une laïcité exsangue, parce que les identités nationales y ont perdu l'assise d'une philosophie profonde de la raison.

Dans ces conditions, que devient le décryptage des masques verbaux du simianthrope? Le monde moderne accoucherait-il d'une mutation psychobiologique du vieux " terrorisme " théologique? Serions-nous sur le point de sortir de l'ère des songes de type religieux ? Dans quelle épopée nouvelle de nos glaives la relève des millénaires de nos masques sacrés nous conduira-t-elle? Quel souffle nouveau le trépas de l'alliance de notre puissance politique avec nos idéalités tartufiques assurera-t-il la poursuite de notre aventure dans les airs et sur la terre? Il semble que le " terrorisme " auquel se livre désormais l'animal onirique soit devenu celui de l'économie. Mais quel est le masque sacré dont il s'affuble? De quoi nourrit-il son manichéisme propre? Rien de moins évangélique, rien de moins angélique, rien de moins séraphique que les armures nouvelles de notre sang et de notre mort. La Russie se contente de mettre sur la table son gaz et son pétrole, la Chine sa production industrielle de Titan de l'Asie, l'Inde talonne les fils de Confucius et de l'Eveillé à l'école de son fer et de son acier, l'Europe tente de ravir au Nouveau Monde le sceptre d'un ciel des moteurs, l'Amérique du Sud lutte contre le géant du Nord qui l'enserre et l'étouffe. Le monde moderne serait-il sur le point de perdre le masque idéaliste qu'il arborait depuis Périclès? L'ambition et la volonté des peuples, des nations, des empires se montreraient-elles à nu ? Le faux ciel de l'Amérique est décidément le dernier à endosser l'armure des saintetés truquées.

Chapitre XV : L'avenir de l'esprit

L'anthropologie critique s'armera des méthodes et de la problématique qui nous permettront de rassembler et de radiographier nos ciboires du langage et de les constituer en documents historiques entièrement nouveaux. L'interprétation de leur encens illustrera les conflits psychobiologiques entre notre cerveau onirique et notre cerveau réaliste. Un seul exemple : au quarante-troisième congrès annuel des parfums de la servitude qui s'est tenu à Munich du 9 au 11 février 2007, M. Poutine a condamné avec force l'odeur des bases américaines, qui ne cessent de se répandre aux frontières de la Russie. Le Secrétaire américain à la Défense, M. Gates, lui a répondu que la démocratie évangélisatrice n'est pas une pestilence, mais la senteur exquise des anges de la liberté, de la justice et de la paix et que la Russie aurait grand tort de voir l'ombre d'une menace militaire dans le nectar et l'ambroisie des démocraties, la piété mondiale trouvant désormais son inspiration et ses dévotions dans les saintes écritures du salut et de la délivrance du monde, lesquelles se fondent sur une théologie et une catéchèse universelles de la liberté politique.

Je grossis le trait catéchétique afin de souligner que seule l'étude du cerveau biphasé d'une espèce née schizoïde est en mesure de rendre intelligible l'histoire réelle du monde. Dans ce contexte, l'attentat du 11 septembre 2001 se révèle une miniature du terrorisme de type démocratique, donc idéocratique: il semble que l'effondrement du World Trade Center ait servi de catalyseur à une critique anthropologique radicale du type de science historique née au Ve siècle avant Jésus-Christ , parce que le contraste entre le récit des faits et la cosmologie odoriférante qui les a aussitôt fait monter dans le ciel de la démocratie manichéenne s'est révélé si flagrant qu'il était impossible à l'embryon de raison du simianthrope de ne pas mettre en cause tout le brouet édénique de sa catéchèse des concepts. Tout se passe comme si cette purification drastique du cerveau simiohumain avait permis aux premiers anthropologues abyssaux de résumer l'histoire terrorisée et terrorisante de l'humanité, tellement l'odeur cosmologique et religieuse de cet attentat devenu mythologique en quelques instants et à l'échelle de tout l'univers simiohumain illustre l'encéphale d'un animal déchiré entre le masque dont son angélisme politique l'affuble à l'échelle de la planète et la puanteur qui le divise entre ses deux encéphales. Comment faire briller l'armure séraphique des empires démocratique, comment frotter la cuirasse de l'évangélisme étincelant qui arme le "terrorisme" capitaliste mondial si une anthropologie interprétative de la véritable postérité scientifique de Darwin et de Freud commence de radiographier les rouages grinçants de la boîte osseuse d'un animal dichotomisé par son histoire?

Chapitre XVI : L'avenir de l'éthique

Pour l'instant, une collision planétaire entre les deux encéphales de notre espèce, l'onirique et le réaliste, va faire exploser une science historique dont toute la machinerie cérébrale s'est rouillée . Déjà, le cerveau dont le glaive de l'idée et le masque évangélique nourrissent le " terrorisme " démocratique est en perdition. Comment défendre des idéalités rédemptrices mondiales si le suffrage universel n'est plus qu'un hochet placé entre les mains d'un empire de l'évangélisme cuirassé ? Puisque l'école des sacrilèges n'est plus celle de Voltaire, qui s'étonnait seulement des ratés de la providence, des sottises du ciel et du gouffre grand ouvert entre le monde tel qu'il est et les mésaventures de la candeur, l'anthropologie critique ouvre un œil nouveau sur les ailes et les plumages de l'humanité . Cette discipline constate que les blasphèmes ont changé de moteur : les profanateurs se demandent maintenant si la tension entre les deux encéphales du simianthrope deviendra créatrice à l'heure où les masques d'un sacré exténué seront tombés, à l'heure où l'âge économique de la politique et de l'histoire aura mis à nu l'encéphale des empires, à l'heure où le manichéisme des idéalités de 1789 n'allumera plus les feux mêlés de la sainteté et de la fureur du fauve humain, à l'heure où l'attentat du 11 septembre 2001 aura achevé sa course errante dans le cosmos et accompli son destin de sonde spatiale de la conque osseuse de l'humanité . Quand le dieu vengeur qui enflamme l'Amérique aura péri sous le couteau de son rêve rédempteur, quand ni le sceptre des idées dites délivrantes, ni l'idole casquée ne viendront bénir l'histoire du fauve bipolaire, une autre lumière de l'intelligence s'allumera-t-elle dans les ténèbres ? Laquelle ?

Chapitre XVII : Les démocratie tartufiques

Dans un monde où la Chine, la Russie et l'Inde deviennent le pôle de la lucidité politique de demain, la science historique ne saurait offrir une longue résistance au gigantesque basculement du spirituel dans le réalisme politique et à la chute de l'idéalisme dans l'obscurantisme et la superstition . La postérité de Darwin et de Freud attend une nouvelle science de la mémoire. Mais il y a plus : la question est de savoir où se trouvera l'empire de l' " esprit ", du côté du rêve ou du savoir. Toutes les conquêtes anciennes de l'intelligence et des sciences n'ont-elles pas illustré une longue marche vers le réalisme politique? La question posée est donc de savoir comment le réalisme politique de demain se greffera sur l'éthique de l'humanité et sur les valeurs qui alimenteront le feu et les victoires de la connaissance.

Pour tenter de le comprendre, observons comment la science historique moderne se trouve contrainte de radiographier la psychophysiologie du masque qu'on appelle l'hypocrisie, et cela non seulement parce que l'évolutionnisme et la psychanalyse l'y appellent, mais parce qu'elle se trouve rabrouée par une anthropologie condamnée, de son côté, à démonter pièce par pièce le moteur central de l'histoire idéaliste, qui n'est autre que l'hypocrisie. Quand M. Kissinger fustige l'hypocrisie de la France qui, à l'entendre, se procurerait du pétrole à bon marché aux côtés de l'Oncle Sam, il abat davantage son propre jeu que le nôtre, tellement la guerre d'Irak n'est compréhensible qu'à l'examen du dessous des cartes de la sainteté démocratique. Car on ne saurait mettre sur pied un empire du Bien et du Mal, c'est-à-dire un manichéisme mondial si l'on ignore qu'une hypocrisie viscérale lui sert de carburant naturel. Mais il est également impossible que trois puissances devenues pensives, la Russie, l'Inde et la Chine, ne mettent leur réalisme politique au service du progrès le plus décisif des sciences humaines, celui qui les condamnera à découvrir les secrets psychobiologiques de l'hypocrisie au plus secret du tartufisme démocratique .

On l'a bien vu au congrès de Munich le bien nommé, où le discours de Vladimir Poutine fut à la fois une dénonciation de la fausse éthique de l'Occident et une condamnation de sa dichotomie, c'est-à-dire de son tartufisme. Où est le "spirituel" si le réalisme politique de demain détiendra non seulement les clés de la connaissance critique de l'histoire évangélisée par des idéalités, mais celles de l'alliance des sciences humaines de demain avec une éthique de la raison d'Athéna, dont Malraux écrivait qu'elle s'appuyait sur sa "lance pensive". Ce que M. Poutine condamnait solennellement n'était autre que la lâcheté des idéalités tartufiques d'une Europe qui ne veut pas savoir qu'elle est occupée par une armée étrangère et qui se couvre du bouclier d'une feinte cécité à l'égard de son asservissement . Or, l'hypocrisie consciente et organisée n'est autre qu'un tartufisme catéchisé.

Chapitre XVIII : Une réinterprétation de l'évolutionnisme

Si les armes de l'intelligence critique et de l'éthique de la connaissance passent du côté de la dénonciation du tartufisme idéaliste, de quel côté la civilisation de la pensée va-t-elle basculer , du côté de la servitude ou du côté des conquêtes de l' " esprit de vérité " ? C'est dire qu'une science historique qui ne se livrerait pas à des analyses anthropologiques de la psychophysiologie qui commande le tartufisme simiohumain ignorerait rien moins que la clé de l'évolutionnisme. C'est une chance pour Darwin et pour Freud que leur postérité au sein de la science historique prenne désormais appui sur une radiographie politique du simianthrope. Qu'en sera-t-il de l'alliance de la vraie " vie spirituelle " avec un réalisme politique devenu abyssal si l'arme de combat que sera le scannage de l'alliance de la lâcheté avec le tartufisme sera précisément celle d'un regard nouveau sur la réalité humaine ?

En vérité, la réécriture entière de l'histoire de la pensée occidentale s'inscrit dans l'approfondissement anthropologique de cette interrogation centrale. Mais le vrai combat de Platon n'était-il pas déjà de retirer son masque à l'alliance tartufique des faux savoirs de son temps avec le faux réalisme des théologiens et des cosmologues? Et qu'enseignent donc le Tartuffe de Molière, Le Rouge et le Noir, le Don Quichotte ou les Voyages de Gulliver, sinon que l'hypocrisie est rarement volontaire, tandis que le tartufisme n'est jamais que l'hypocrisie convertie à la lucidité et qui s'arme du masque de la piété pour parvenir à ses fins . A ce titre, Thibaudet ramenait toute l'histoire secrète de la grande littérature au combat entre deux rivaux, l'hypocrisie et le tartufisme.

Les démocraties idéalistes sont-elles inconsciemment hypocrites ou consciemment tartufiques ? La fausse liberté politique qu'elles s'accordent avec le pieux secours du tartufisme américain est-elle l'arme d'une auto-vassalisation inconsciente ou d'une auto-vassalisation cauteleuse de l'Europe ? Si la Russie, la Chine et l'Inde posaient demain à l'Occident asservi la question d'Eschyle et de Cervantès, de Sophocle et de Molière, de Swift et de Shakespeare, alors la Grèce de Périclès passerait du côté de l'Asie et Platon le "résurrecteur" demanderait à nouveaux frais à l'humanité ce qu'il en est du pacte de la pensée avec l'éthique, de l'intelligence avec le tartufisme politique et de la lucidité avec l'histoire réelle du monde .

le 1er avril 2007