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La vérité politique et la politique de la vérité

 

Les intellectuels du xxe s. ont été, dans leur immense majorité, de fervents admirateurs du messianisme marxiste. Certains se sont re-convertis au messianisme chrétien, d'autres se sont réfugiés dans le culte de la littérature en dehors de toute réflexion sur le contenu des textes.L'intellectuel du IIIe millénaire sera un anthropologue qui s'interrogera sur le fonctionnement de notre cerveau et sur l'énigme de notre vie dans l'imaginaire.

1 - Le silence de la science
2 - Qu'est-ce qu'une mutation cérébrale?
3 - Nos anciens intellectuels
4 - Le raccourcissement du temps
5 - La tâche des anthropologues
6 - Les " corps mentaux "
7 - Quelques exemples
8 - Les premières fissures
9 - L'accélération de la pensée
10 - Le soldat d'en face
11 - Où en sommes-nous de notre évolution ?
12 - l'avenir de la raison européenne


1 - Le silence de la science

Les nouvelles du jour ont été les suivantes : les Talibans gardaient au secret huit membres d'un organisme international qu'ils accusaient de propager le christianisme sur leurs terres, en dernière instance la patrie des Pharaons venait de rejeter une procédure pénale engagée par les autorités islamiques contre une femme de soixante douze ans , afin qu'elle fût condamnée à divorcer pour le motif que son mari usait des méthodes scientifiques d'exégèse du Coran, en Irlande, l'IRA refusait une fois encore de déposer les armes. Pas un organe de presse, pas une radio, pas une chaîne de télévision, non plus qu'un seul sociologue, un seul anthropologue, un seul philosophe, un seul psychologue, un seul historien, un seul psychanalyste n'osent évoquer ces litiges focaux. Pourquoi, sur les cinq continents, le silence de la science sur le sacré est-il aussi éloquent que celui du Moyen Âge sur la physique d'Aristote?

Une République laïque peut-elle durer si elle ne fait pas progresser la connaissance de l'homme ? La civilisation européenne a-t-elle encore un avenir pensant si elle renonce à s'interroger sur la nature d'une espèce flottante dans les airs depuis son évasion du monde animal ? Comme il s'agit du sujet le plus central qui se puisse formuler - celui du fonctionnement de notre boîte osseuse sur la terre entière - il est évident que le mutisme de la science mondiale répond à un tabou aussi puissant et aussi universel que celui dont l'héliocentrisme demeurait frappé il y a un demi millénaire ; et cette paralysie de la recherche de l'énigme ne s'explique que si la clé de toute connaissance sérieuse de l'humanité n'est autre que la pesée de nos cellules grises. Mais comment trouver la balance ? Pouvons-nous conquérir les armes coperniciennes qu'appelle une telle enquête ?

Supposons qu'un beau matin, en ouvrant mon transistor, j'entende l'explication suivante : en Irlande, la nature de la guerre se définit clairement et empêche fatalement que l'un des deux camps puisse céder à l'autre. Il leur faut inévitablement s'exterminer réciproquement, ce qu'ils font, du reste, sans relâche et consciencieusement depuis trente ans, parce que les uns prétendent non seulement qu'un morceau de pain se change miraculeusement en la chair réelle d'un homme torturé à mort il y a deux mille ans, et cela instantanément, pour peu que l'on prononce certaines paroles rituelles, mais encore qu'un verre de vin soumis aux mêmes incantations subit un prodige non moins saisissant : son contenu se transforme subitement en molécules d'hémoglobine à ingurgiter pieusement. Quant à l'autre camp, il attribue également une grande puissance salvifique à ces prodiges alimentaires réaffirmés par les encycliques de 1947 et de 1965, ainsi que par le catéchisme de 1992, mais à la condition que ces substances soient prises dans un sens plus sacramental que vinicole pour l'une et que l'on ne mêle pas à l'autre l'art du boulanger de faire monter la pâte au four.

Peut-être suffirait-il d'entendre ces quelques mots d'explication d'une métamorphose théâtrale et stupéfiante pour que nos savants ès humanité sortent de leur " sommeil dogmatique " prékantien et qu'ils se disent les uns aux autres: " Dans quelles ténèbres vivons-nous ? A-t-on jamais connu un obscurantisme si tenace et si rebelle à toute lumière de la raison que celui de notre siècle? Qui sont ces insectes qui s'égorgent à soutenir ou à nier un prodige ? Pourquoi tiennent-ils à leurs thaumaturgies comme à la prunelle de leurs yeux ? S'ils ont promulgué des lois qui protègent leur démence collective et s'ils ont ordonné à tous leurs expérimentateurs de respecter les gigantesques billevesées que sécrètent leurs cerveaux, c'est que la profondeur du fossé qui sépare l'entendement de leurs savants de celui de la masse des ignorants répond à une nécessité politique tellement vitale qu'ils ne survivraient pas à un examen critique de leurs songes. "

Mais ce discours serait encore à mille lieues de la vérité : car non seulement personne ne connaît les secrets du crâne de ces étranges fuyards de la zoologie, mais encore, personne ne cherche à les décrypter, et c'est dans l'indifférence la plus complète des sciences humaines que cette titanesque cécité trône au cœur de leur civilisation: au contraire, c'est à leurs rêves qu'ils élèvent leurs autels et c'est à les glorifier qu'ils se vantent de la grandeur et du génie de leur culture.

2 - Qu'est-ce qu'une mutation cérébrale ?

Ce stupéfiant blocage de la recherche scientifique à l'échelle de la planète entière est d'autant plus étrange que cent cinquante ans après Darwin, l'imaginaire écrit encore tous les jours l'histoire réelle de l'humanité sur toute la surface du globe, alors que, dans le même temps, la moitié des empires du fabuleux se sont effondrés dans un grand fracas et que les rescapés de la nuit vivent désormais dans le champ de ruines qu'ont laissé les jardins dévastés de leur vie onirique. Comment traiteront-ils leurs désenchantements? Quels seront les lendemains de leur vie dans les airs? Quand sauront-ils ce que le trépas mondial de leurs utopies politiques signifie pour leur capital génétique? S'il s'agissait de l'événement biologique le plus marquant de leur histoire, conquerront-ils un jour les moyens de la pensée qui leur permettraient de rendre compte des chromosomes qui commandent leur folie?

Pendant deux mille ans, Rome avait tenté d'endiguer les ravages de l'imagination des anthropoïdes supérieurs. Mais le transport de leur cerveau dans leur vie posthume avait échoué. Comme toutes les tentatives de la doctrine de conférer une cohérence interne à ses présupposés-pilotes aboutissaient à la prétention de faire débarquer manu militari le ciel sur la terre, la capitale de la chrétienté s'était résignée à faire brûler séance tenante les hérétiques qui tiraient les conséquences logiques de leurs postulats. Mais c'est en vain que la capitale des bûchers fut à la fois la gardienne des miracles de l'Occident et l'anthropologue avertie qui protégeait les remparts des cités des torrents et des crues de leurs miracles fondateurs.

Les transfuges du monde animal avaient vu plusieurs fois le mur de séparation entre le réel et le fantastique s'écrouler sous les coups de boutoir des désastres politiques qu'ils avaient provoqués. Le dernier de leurs naufrages avait été celui du merveilleux marxiste, qui avait remis les clés du salut et le sceptre du pouvoir entre les mains d'une classe à laquelle un statut sotériologique avait été conféré. Le prolétariat mondial avait été messianisé par un évangélisme du travail. Des masses immenses de prophètes de la cité parfaite avaient surgi des ruines de l'empire des anges.

Cette ultime tentative de sauvetage de l'univers d'ici bas avait coûté six millions de trépassés. L'outillage de son enfer s'était révélé moins expéditif que celui d'une eschatologie chirurgicale qui s'était voulue sa rivale en ce monde et qui s'était mise en tête de sanctifier toutes les nations par la sélection des gènes de leurs guerriers. Cette double croisade des purifications de notre capital génétique avait été d'une violence si grande sur les champs de bataille que le gibet à la fois accusateur et médicinal autrefois dressé sur un Golgotha prometteur de félicités éternelles n'avait pu ni reconquérir son autorité à la faveur des désastres d'en face, ni remettre en marche la machine à conjurer les malheurs de l'espérance.

Dans l'impossibilité de jamais reconstituer un purgatoire transtombal - nous avions conçu un organisme de gestion du salut sur le modèle bancaire - rien ne semblait d'une urgence plus impérieuse que de fomenter une révolution des déserteurs de leurs gènes qui fût proportionnée à l'immensité du péril dont ils étaient menacés. Il était tellement vital de prendre la relève du plus grand krach financier de tous les temps que les anciennes thérapeutiques ecclésiales paraissaient certes astucieuses, mais dérisoires. Il fallait enfin oser se demander pourquoi une institution d'achat à crédit de l'éternité avait fermé ses portes après avoir joué à guichets fermés pendant des siècles. L'heure était venue de conduire une réflexion anthropologique sérieuse sur le traitement efficace des infirmités ou des maladies qui frappent les cellules grises d'une espèce irréfléchie de naissance et que sa faiblesse cérébrale catapulte depuis le paléolithique dans le sanglant. Pourquoi les assauts de la dialectique de Karl Marx avaient-ils entraîné la faillite d'un Purgatoire dont le succès avait été constant, alors que le même homme en bâtissait un autre qui avait dû déposer son bilan soixante-dix ans après sa mise en service ?

Or, la réponse à cette question était devenue partiellement possible depuis près d'un siècle et demi à la suite de la découverte de notre berceau parmi les singes que la nature avait rendus anthropoïdes, mais non encore emprisonné dans leurs songes. Il fallait donc se demander si nous pouvions prévoir, sinon faciliter une mutation suffisamment décisive de notre boîte osseuse pour nous permettre de comprendre comment elle fonctionne chez des centaines de millions d'individus branchés de naissance sur de puissantes piles électriques dont les décharges continues leur font prendre pour réels des prodiges matériels que démentent leurs microscopes électroniques.

Mais savions-nous seulement si notre survie demeurerait plausible après le désastre qui frapperaient nos analgésiques? Quel cataclysme avait-il englouti les électrodes et les somnifères de nos utopies politiques? Ces drogues douces ou violentes pouvaient-elles se trouver remplacées par les sages médications d'une intelligence qu'aucun ciel ne pouvait rendre humaine à bref délai? Nous attendions le secours d'un prodige qui accélérerait notre évolution. Mais les réponses pressantes aux questions dont retentissaient nos crânes dépendaient des progrès hasardeux d'une découverte récente et rebelle aux miracles, celle du nouveau Continent de la connaissance socratique, donc tragique, de nous-mêmes dont le Christophe Colomb s'appelait Sigmund Freud. Quelle était, nous demandions-nous, l'animalité spécifique d'un organe catapulté dans l'irréel ?

Pour donner leurs armes d'estoc et de taille aux rares spécimens d'avant-garde que nourrissait une raison scientifique désormais condamnée à la solitude parmi les victimes innombrables de leurs enchantements, il était devenu indispensable de sélectionner les individus les plus rebelles aux vertiges de la multitude, qu'on appellerait les anthropologues transcendantaux et dont les méthodes d'introspection seraient si drastiques qu'elles leur permettraient de se remémorer les étapes de notre évolution dans les ténèbres des millénaires. Comment étions-nous sortis de quelques pas du règne animal? Comment avions-nous marché dans la nuit? Les jalons de notre sortie titubante et inachevée d'un paradis se trouvaient-ils fichés en terre et bien visibles? Étions-nous vraiment dignes d'une attention particulière de la nature ?

Assurément, cette forme de la providence voulait bien faire bénéficier des explorateurs d'un type inconnu des avantages d'un miracle tenace et permanent que nous appelions " évolution ". De son opiniâtreté, il nous fallait tirer la conclusion logique que nous nous trouvions de toute nécessité arrêtés en quelque endroit précis d'un parcours bien aménagé vers un nouvel Eden et qu'il nous était donc interdit d'avance de prétendre être déjà parvenus au terme du voyage : la meilleure preuve de l'inanité de nos vanteries nous était fournie à chaque enjambée par l'incapacité congénitale à nos chromosomes de définir le degré d'animalité attaché à la notion même d'intelligence dont nous faisions couramment usage et qui se modifiait pourtant sous nos yeux tout au long de notre parcours. En vérité, nous ne saisissions jamais, à chaque halte, qu'une ombre de la raison vers laquelle nous courions.

Le genre d'esprits assurés dont nous attendions l'arrivée en provenance de Sirius seraient chargés de la tâche de trouver un fil d'Ariane qui nous permettrait d'assigner un itinéraire intrépide à notre encéphale et de ficher dans le sol des repères aussi reconnaissables qu'inébranlables entre deux ornières - car, d'un côté de notre chemin, le fossé brûlant de l'utopie nous guettait encore, tandis que de l'autre la gueule édentée de la platitude et de la banalité servait de vigie à nos tentations incessantes de renoncer à jamais aux promesses de la pensée.

Pour tenter d'avancer entre les gouffres opposés qui menaçaient de nous happer, il nous fallait découvrir l'axe interne qui régit notre évolution ; et cette logique d'une stabilisation aléatoire de notre statut désespérément vaporeux ne pouvait trouver d'autre pédagogue qu'une science généalogique de l'évolution planifiée de nos crânes sur la terre et dans les airs. Cette sentinelle nous dirait si nous étions tombés en panne entre notre simienneté à demi perdue et notre humanité encore inaperçue et branlante. Mais pour découvrir la nécessité interne et implacable qui pilotait la généalogie de notre futur entendement, nous ne disposions que du phare aux scintillements intermittents que notre simio-humanité demeurait à elle-même. Par bonheur, nous nous agrippions à la bouée de sauvetage de la seule évidence qui nous restait : même s'il ne nous conduisait nulle part, nous nous trouvions fatalement quelque part sur un chemin.

Comment allions-nous préciser dans des conditions si difficiles les contours de la notion floue de simio-humanité ? A notre gauche, la mâchoire des ténèbres qui avaient happé nos ancêtres nous était devenue mystérieuse ; à notre droite la lumière de notre future transsimiennité demeurait si lointaine que nous n'en capturions que de pâles rayons. De plus, les régiments d'intellectuels du troisième millénaire dont nous attendions notre désensevelissement d'une heure à l'autre allaient se trouver assiégés de cohortes serrées de rêveurs hagards, certes tout désarçonnés par le soudain naufrage de leurs encéphales, mais devenus seulement plus avides de se convertir à quelque délire ancien ou nouveau sur les vastes étendues de leur platitude ou de leur folie. Pouvions-nous mesurer le degré de simiennité que nos lois et notre politique conservaient et protégeaient à chaque station de notre enfouissement dans les ornières d'un étrange chemin de croix ?

3 - Nos anciens intellectuels

Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, nous avions qualifié d'intellectuels d'habiles acteurs au service des instantanés de notre histoire. Étaient-ils innocents ou rusés à prendre leurs clichés éphémères? Ces comédiens tantôt rutilants, tantôt tonitruants, mais toujours habillés des prophéties sautillantes que commandait l'air du temps, avaient flatté un public de fervents de leur propre candeur. Souvent l'écrivain se veut l'esclave du pouvoir de séduction qu'il exerce et qui le grise en retour. Les domestiques de leur plume se voulaient des annonciateurs prestigieux de la cité des songes à laquelle ils étaient censés servir de brillante avant garde. Leurs grâces portaient les torches de la parole messianique retrouvée. Qu'allait-il advenir des hérauts de l'encrier qui s'étaient déguisés en serviteurs flamboyants d'une délivrance universelle ? L'univers retentissant des fulminations de leur cité idéale avait entraîné dans ses ruines leur gloire au grand cœur et leurs gesticulations d'élus des nouveaux cieux. Que faire des vieux saints de l'utopie politique ?

Et voici que l'affliction qui les frappait nous renvoyait à l'énigme d'un décryptage de ces chanteurs de leur propre éternité. Il nous fallait conquérir un regard d'anthropologues sur leur encéphale enflammé, il nous fallait tirer de ces " cymbales retentissantes " une mutation transsimienne de notre intelligence. Combien d'enivrés des effluves d'un " processus historique " du salut n'avaient-ils pas accompagné le dernier avatar de leur Paraclet dans ses dernières convulsions chinoises, où ils avaient célébré la " révolution des cent fleurs " sur cent mille cadavres ? Où se sont-ils rendus ensuite ? N'ont-ils pas erré parmi les derniers décors du christianisme, dont ils ont tenté de raviver la flamme ? Mais les dogmes de l'Église étaient déjà bien trop épuisés pour accueillir leurs vocalises; puis ils ont cherché refuge dans un structuralisme oraculaire, qui s'était longtemps époumoné à rendre bavards les schémas et les modèles muets de tous nos savoirs. Aux dernières nouvelles, ils ont trouvé un abri précaire dans l'enceinte de l'esthétique littéraire, où ils ont dressé leur dernier temple. Alors, toute notre histoire a fait silence - et nous avons attendu d'autres voix.

4 - Le raccourcissement du temps

Les anthropologues que nous attendons constateront que la parution de L'évolution des espèces de Darwin remonte à 1859 et les premières découvertes de Freud à la fin du XIXe siècle et que nous n'avons commencé de les comprendre qu'après une attente d'un siècle à un siècle et demi. En quoi le décalage tragique entre notre accueil avec effusion d'une croyance comme le pain bénit de notre intelligence et les découvertes heurtées de notre pensée interprétative ultérieure révèle-t-il notre cécité?

Quand les premiers anthropologues sont arrivés, ils nous ont glissé à l'oreille que la constance tranquille des choses n'était pas plus profératrice d'une signification du monde que les vociférations d'un ciel devenu trop changeant à notre gré. Puis ils nous ont gentiment demandé de remédier en tout premier lieu à la confusion qui régnait dans nos pauvres têtes entre la notion de raison et celle d'intelligibilité. " Pourquoi, nous ont-ils suggéré, demeurez-vous tributaires d'un si grand désordre de votre vocabulaire ? Ne voyez-vous pas que vos messianismes explosifs et vos sotériologies délirantes vous font accoucher de vos géhennes ? Votre histoire est jalonnée de vos enfers. Vos camps de concentration en ont été les derniers fruits. Vous avez enfanté une divinité nouvelle : une matière déclarative sous l'habillage de ses performances. Veillez qu'elle n'accouche d'un diable et de ses marmites."

Pourquoi la pesée des notions mêmes de raison et d'intelligence appliquées à l'interprétation de l'évolution de notre tête était-elle demeurée dans les limbes, sinon parce que l'examen, certes profitable, des comportements constants de la matière avait hérité d'un statut oraculaire ? Certes, nos idoles de bois, de pierre ou de fer avaient été abandonnées depuis longtemps, mais nous les remplacions subrepticement par le prestige, demeuré inconsciemment religieux, d'une conception juridifiante de la notion de rationalité. Notre univers simio-humain était censé avoir subitement guéri de son silence par l'effet de la légalisation triomphante de ses us et coutumes.

Alors, nous avons commencé de spectrographier le contenu psychologique des présupposés qui faisaient sécréter une étrange denrée à nos recettes profitables ; et nous avons découvert que nos cultes, eux aussi, appelaient " raison " les rites bien payés des dieux, de sorte que le sacré et la science conjuguaient leurs efforts pour mettre l'univers à l'école du Sens que nous tirions d'une nourriture servie à heure fixe. Notre science terrassait nos autels à seulement mieux donner rendez-vous aux verdicts impavides de la nature, à mieux saisir ses filons, à ne pas se tromper dans le démêlement de ses usages. Quand les anthropologues nous eurent appris à fouailler les entrailles de notre vocabulaire et à en inspecter les arcanes, nous avons commencé de spectrographier la notion d'intelligibilité comme un produit de notre chimie cérébrale.

Puis nous avons compris que notre dichotomie de victimes de la mutation subite et isolée qui avait fait basculer quelques spécimens de notre espèce des ténèbres animales dans un imaginaire immunitaire, avait connu de longues intermittences; mais les faux remèdes se sont bientôt universalisés, entrecoupés de tensions et de refoulements alternés. Une de ces périodes d'accalmie du fantastique avait été le XIXe siècle. Mais le sacré avait seulement subi une déviation, non plus en direction des dieux objectivés par leur culte, mais, tout au contraire, au profit de leur évacuation apparente : une nouvelle pseudo intelligibilité du monde était née par la voix d'une nature tellement ritualisée par sa propre " positivité " que les régularités de ses coutumes l'avaient rendue aussi "parlante" que les dieux oubliés. La science se changeait en Providence tapie dans la matière et qui nous enseignait, "preuves à l'appui", que les usages impavides des atomes étaient devenus locuteurs en remplacement de nos idoles autrefois volubiles, mais décidément trop fantasques et dont les oracles capricieux nous avaient trahi.

C'était ainsi que les germes de la pensée critique qui mûrissaient dans les souterrains depuis Darwin avaient été étouffés sous les moissons de nos utopies sacrées : deux guerres mondiales avaient suivi qui sèmeront sur toute la terre les dents du dragon.

5 - La tâche des anthropologues

Quelles seront les tâches des intellectuels du début du IIIe millénaire ? La première sera d'apprendre à séparer clairement les révolutions parcimonieuses de notre imaginaire culturel ou religieux des mutations profondes qui ponctuent l'évolution du capital génétique de notre espèce et qui modifient non point les performances, mais la nature et la qualité de notre encéphale. Les révolutions confinées dans les fluctuations de nos songes n'accompagnent que l'histoire de nos variations somatiques.

Foin des amplitudes diverses et changeantes de notre vie spéculaire. Il fallait aller bien au delà des représentations fatiguées d'un cerveau vénérateur - c'était un regard sur les mythologies dont nos civilisations se veulent les otages que nous devions conquérir. Tenter de comprendre les hommes de génie dont quelques spécimens était apparus parmi nous, c'était commencer de percer le secret de l'enfantement des chefs suprêmes que notre espèce schizoïde colloque de millénaire en millénaire dans les nues.

A l'heure des premiers craquements du plus grand empire du monde, nous nous étions donné un maître de nos repentances, que nous avions chargé de déplorer à nos côtés et en sourdine le sang que nous versions à la guerre et dont nous lui demandions, dans le même temps, de s'offrir à lui-même le breuvage, afin de s'autoriser à ses propres yeux de nous accorder son pardon au prix de ce marché. Aussi nous étions-nous fait représenter par un héros dédoublé, qui s'était rendu tout ensemble le témoin et le jouet du gibet biface sur lequel notre espèce était condamnée à se clouer sous l'égide de son ciel.

Pourquoi notre souverain voulait-il recevoir pour salaire l'offrande du crime pour lequel il nous châtiait ? Nous étions encore des esclaves ignorants des jeux auxquels notre propriétaire se livrait. Six siècles plus tard, un autre Titan des singes rassemblait cent idoles sous un sceptre unique et fondait à son tour un gigantesque royaume des sacrifices. Apprendre à nous distancier tout seuls de l'encéphale guerrier qui aura plié nos derniers millénaires à son échiquier ne sera pas une mince affaire. Pour nous y retrouver parmi les pièces de ce gigantesque jeu des échecs, nous devrons nous souvenir de ce que les plus grands rois de nos délires se meuvent dans l'enceinte d'une stratégie réservée aux cerveaux dichotomiques qu'ils nous ont empruntés et que ces géants copieurs de notre tête ne bouleversent encore en rien la logistique qui régit notre capital génétique, tandis que les germes annonciateurs de notre future intelligence se manifesteront par des modifications imperceptibles, mais significatives dans le système entier de branchement des transfuges du monde animal , ce qui nous donnera un commencement de vrai regard sur les leurres auxquels notre espèce errante se trouve asservie.

Les anthropologues transcendantaux dont nous recevrons l'enseignement observeront les trépignements cérébraux dont les rescapés de la zoologie sont agités; alors nous serons transportés tout frémissants dans un royaume des lucidités où nous nourrirons longtemps l'espoir d'apercevoir les crânes de nos ancêtres. Puis, peu à peu, nous nous initierons aux secrets des représentations mentales de nos prédécesseurs sur la scène d'un théâtre de leurs songes où ils ne subissaient encore que des métamorphoses mineures de leur encéphale - ce qui leur permettait seulement d'abêtir, selon des modèles diversement façonnés, le fabuleux qui les grisait de ses effluves. Après un apprentissage de quelques décennies, nous saurons à quel moment nos escapades trompeuses vers des royaumes que nous jugions plus rassurants que les nôtres auront commencé de présenter les signes d'une modification réelle de nos capacités intellectuelles.

Pour tenter de nous rendre capables comprendre les embaumements dont nous sommes les victimes, mais également les artisans, et de nous donner à voir nos sarcophages cérébraux consolidé, les anthropologues transcendantaux qui nous serviront de pédagogues - grâces leur en soient rendues d'avance - nous enseigneront en tout premier lieu à reconnaître les formes préhumaines de la notion de vérité dont nous faisons un usage momifié, et cela de telle façon que nous saurons distinguer les métamorphoses de la vie intra imaginaire du cerveau des fuyards du monde animal que nous sommes devenus, d'une part, de nos mutations réelles, d'autre part, qui seules nous conduiront à un bouleversement radical de nos méthodes d'observation du concept même d'intelligence; car notre raison à venir sera dotée de la capacité de cerner le faux dans sa simio-humanité et d'isoler les ingrédients spécifiques qui entraient dans la composition de l'élixir que sécrétait le cerveau de nos aïeux. Alors nous observerons l'erreur comme un personnage doté d'une psychophysiologie reconnaissable ; et nous la verrons marcher de long en large dans nos encéphales simio-humains.

Pour connaître le faux en chair et en os, il ne nous suffira plus d'énoncer les règles d'une méthode garantie par les résultats de nos expériences . Car nous radiographierons le contenu psycho physiologique des "vérités" que l'expérience sera censée démontrer à l'école de ses présupposés. Pour cela, il nous faudra découvrir et formuler la problématique des vraies questions, celles sur le terrain desquelles notre art de bien marcher pourra s'exercer à bon escient. Une méthode n'est jamais qu'une route balisée par un code - mais si l'on ignore dans quel pays de l'inconscient son balisage se situe, on ne pourra connaître ni son lieu de départ, ni son point d'arrivée ni le secret de son économie interne. Du coup, la discipline bien réglée qui prétendra nous enseigner un tracé ne conduira à aucun résultat.

Pour découvrir le territoire sur lequel la méthode anthropologique se révélera efficace, il faut que nous disposions d'une connaissance du faux qui puisse nous fournir l'instrument d'analyse du décalage entre le temps de nos imaginaires triomphants et le temps de nos mutations cérébrales authentiques. Seule une réflexion sur ces espacements révélateurs nous démontrera la différence de nature entre les cultures fondées sur le rêve semi animal et les conquêtes qui modifieront réellement la puissance d'examen de notre encéphale. Puis l'analyse des opérations propres à notre raison simio-humaine d'autrefois nous permettra de transcender peu à peu l'immersion native de notre espèce dans des mondes que nous prenions pour réels et d'identifier les personnages oniriques qui y voyageaient.

6 - Les " corps mentaux "

Les anthropologues transcendantaux montreront du doigt la tare d'un gigantesque oubli au cœur de notre philosophie simio-humaine : à savoir que Gorgias, Thrasimaque, Prodicos étaient les personnages d'un théâtre et que Platon démontait leur encéphale en visionnaire de leur cérébralité incarnée. Entre ses mains mains, leur entendement devenait une marionnette agitée dont il tirait les ficelles. Le génie psychanalytique avant la lettre de Platon était celui de tous nos grands écrivains : aucun de ces préfigurateurs n'a ignoré que le corps d'un personnage de théâtre fait irruption sur la scène à l'instant où il se met à parler. Les anthropologues dont nous saluons l'arrivée parmi nous jouissent de la faculté rarissime d'apercevoir de leurs yeux des cerveaux incarnés.

Nos maîtres, nous les trouverons également parmi les géants de l'écriture qui ont mis en scène et rendu visibles depuis longtemps des masses crâniennes en activité et qui les ont dotées d'un corps afin que nous puissions les apercevoir quand ils déambulent sur la scène du monde en acteurs. Qu'est-ce que don Quichotte , sinon un entendement incarné, Hamlet, sinon un encéphale descendu dans une chair? Nos guides introspectifs et mémorieux seront les existentialistes de l'encéphale futur de notre espèce.

Pour spectrographier la symbiose qui s'opère encore entre nos cerveaux d'anthropoïdes et nos corps, les anthropologues transcendantaux du début du troisième millénaire auront droit à notre reconnaissance de tard venus de leur vision, parce qu'ils nous fourniront le seul instrument qui rendra possible la fécondation philosophique de la postérité de notre découvreur, un certain Darwin. Comment apprendrions-nous jamais à décrypter un animal que la nature a changé en un apprenti besogneux de son destin transzoologique si son corps n'était le support visible de l'évolution de sa boîte osseuse et si nous demeurions incapables d'observer l'alliance entre sa psycho physiologie et son encéphale ?

Jusqu'à présent, nos signifiants prenaient appui sur les signes qui les véhiculaient à nos yeux, et nos signes se manifestaient à l'école de notre gestuelle : Diogène se révélait pensant à accomplir des actes qui faisaient de sa raison un acteur - porter une lanterne en plein jour, jeter un coq plumé aux disciples de Platon témoignait de ce que notre entendement disposait de symboles en mesure de le rendre visible. Mais Nietzsche faisait de Zarathoustra non point le porte-parole, mais l'incarnation de sa pensée.

Les intellectuels du troisième millénaire sauront que l'écrivain de génie dispose d'une autre avance encore: il dessine des corps-types que schématise leur destin et vice versa et il fait, de ces destins thématiques la caméra d'une lucidité en mesure de filmer la rencontre des corps avec le gouvernail cérébral qui les pilote. Quand nous lirons l' œuvre d'Eschyle, de Swift et de Molière avec ces yeux-là, notre philosophie portera un regard de visionnaire sur notre raison simio-humaine. Vers 2010, les anthropologues transcendantaux tenteront de retrouver le Platon visionnaire, le Descartes visionnaire, le Kant visionnaire et ils y parviendront en se mettant à l'écoute et à l'école de Cervantès et de Shakespeare. Dès la fin du XXIe siècle, ils réussiront à dater nos cerveaux, donc à les placer dans une histoire de l'évolution intellectuelle de notre espèce.

7 - Quelques exemples

La transition du cerveau ptolémaïque à celui du monothéisme chrétien aurait pu être décryptée même à l'aide d'une chronologie rudimentaire, et donc non encore greffée sur une problématique proprement anthropologique de la connaissance de l'erreur comme acteur "en chair et en os " ; car le monde hellénique décadent s'était livré à une religiosité déjà culturalisée et qui relativisait la démarche et les agissements des dieux à force de les multiplier. Du coup, le Niagara de l'imaginaire sacré dispersait ses eaux et s'évanouissait dans la pâleur des idoles affaiblies ; et leur complexion frappée d'atonie réclamait la fureur et le sang qui arme un Dieu unique. Faute d'axe de rotation central, l'encéphale de l'époque vagabondait d'un pôle de fixation branlant à l'autre et au gré du besoin atavique des premiers évadés du monde animal de solidifier leurs signifiants à les substantifier. En ce temps-là, notre simio-humanité cherchait désespérément des points d'accrochage qui maintiendraient hors de l'eau la tête des nageurs. Le refoulement du fabuleux par la dissémination, la dilution et l'éparpillement de ses ancrages physiques parquait notre espèce dans des enclos si menacés de vaporisation qu'une explosion terrifiante allait s'ensuivre, qui précipitera dans la poussière pour treize siècles un cerveau en quête d'habitat et assoiffé de s'attacher à un sceptre solitaire comme le lierre à un tronc épais.

Et pourtant, cette révolution d'apparence spectaculaire des formes du sacré qui campaient depuis des millénaires dans nos têtes demeurait enfermée dans l'enceinte ancienne de notre raison. Comment aurait-elle répondu à un progrès réel de notre encéphale ? Les prisonniers d'une conque osseuse régie par ses codes mentaux demeurent viscéralement la proie de leurs fabulations diversement construites. Pour qu'il se produise une mutation qualitative de notre raison fluctuante, il faudra que notre œil né dichotomique et scindé entre deux mondes rende notre cerveau théologique observable de l'extérieur et en tant que tel ; et cette extériorité, nous la conquerrons d'apercevoir l'allure et le corps du Dieu portant haut les bannières et les oriflammes de nos erreurs.

8 - Les premières fissures

Quand notre imaginaire chrétien était devenu un acteur cérébral omniprésent, donc dictatorial, il avait obtenu des armes de tous les États de l'Europe leur soutien à son drapeau. Puis il avait commencé de se fissurer par l'introduction forcée d'une machinerie rebelle à sa complexion et que nous jugions sacrilège, celle de la physique d'Aristote. Ici encore, même notre monothéisme demeuré l'otage des crues et des assèchements internes au sacré, donc privé de tout regard anthropologique sur la cécité de ses présupposés, aurait pu prévoir que ces simples modifications de la tension et du voltage de la vie onirique de nos encéphales d'anthropoïdes évolutifs préparaient notre Renaissance et que nos Lettres et nos arts retrouveraient tambour battant droit de cité dans le vieux sillage d'Aristote et des traités antiques de l'art poétique ; mais comme aucune science fondée sur une logique interne de l'évolution de nos chromosomes ne permettait encore de tracer une frontière visible entre les modifications superficielles et les mutations biologiques de notre encéphale, il nous était bien impossible de nous apercevoir que la Renaissance ne disposait que de moyens rouillés de théoriser une vraie distinction entre les diverses formulations possibles de notre imaginaire religieux, d'une part et le bond intellectuel, d'autre part, qui nous aurait permis d'observer pour la première fois de l'extérieur - au sens suggéré ci-dessus - les codages oniriques qui commandaient le fonctionnement de la masse crânienne de notre simio-humanité.

Quand les anthropologues du IIIe millénaire se pencheront sur les victimes souffrantes que nous demeurons de nous trouver crucifiés sur la croix de notre incapacité viscérale d'observer de l'extérieur la structure bicamérale de notre encéphale, ils verront que cet organe malencontreusement dédoublé par sa peur du vide se livrait à des tentatives nécessairement non moins vaines que désespérées de conférer une autonomie apparente aux deux royaumes aussi artificiellement associés que disjoints qui les obsédaient et qu'ils appelaient aveuglément le sacré et le profane.

Et pourtant, aidés par de tels guides, nous commencerons de nous demander pourquoi le bi-compartimentage de nos représentations nous empêche, pendant un siècle à un siècle et demi, de passer de nos interprétations théologiques à un début de déchiffrage anthropologique de nos imaginaires collectifs, ce qui mettrait du moins notre embryon de pensée sur la voie : car le caractère psychogénétique de nos erreurs nous deviendrait évident si nous parvenions à les observer comme des "corps psychiques".

Certes, une mutation réelle de nos chromosomes n'était pas nécessaire pour nous permettre de comprendre que les découvertes conjuguées de la rotondité de la terre et de l'héliocentrisme allaient nécessairement aménager une transition peu tumultueuse entre une Renaissance demeurée déiste et la "crise de la conscience européenne " que connaîtra la fin du XVIIe siècle. Puis le siècle non moins monothéiste de Voltaire n'en sera qu'un écho amplifié. Mais les mutations biologiques ne sont pas conciliatrices: quand une problématique réellement anthropologique sera en mesure de rendre compte des métamorphoses qualitatives de notre encéphale, la ligne de démarcation que nous serons contraints de tracer entre les simples modalités de l'imaginaire religieux entre lesquelles oscillaient nos ancêtres et la révolution cérébrale qui fera changer de statut à notre espèce nous jettera dans la tempête.

Car nous verrons alors que tout le XIXe siècle avait seulement continué de progresser dans la connaissance expérimentale, donc muette, du fonctionnement du monde physique ; et nous nous demanderons pourquoi la disjonction radicale entre un savoir capable de dresser constat des règles impavides de la mécanique et une science qui portera sur la dichotomie entre le réel et le songe qui régit le cerveau simio-humain aura dû attendre la lentille d'un microscope nouveau, pour se trouver portée sur les fonts baptismaux d'une connaissance scientifique méta simienne. Alors seulement le crâne de notre espèce révélera réellement les secrets de ses origines zoologiques et nous saurons pourquoi nous avons été éjectés d'un paradis pour nous trouver écartelés entre deux mondes.

9 - L'accélération de la pensée

Peu de temps après nous avoir prodigué leurs premiers soins, les médecins des maladies infantiles de notre évolution nous ont contraints de réfléchir assidûment aux longs retards que prend notre faculté de penser. Nous avons sué sang et eau à l'école de notre désenfermement. Les premiers anthropologues accourus à notre chevet nous ont signalé les signes précurseurs des mutations génétiques qui nous promettaient un accès à notre future capacité de raisonner; et ils n'ont pas manqué de nous faire remarquer à nouveau qu'un siècle et demi s'était écoulé depuis Darwin, puis un siècle à peine depuis nos premières explorations de notre inconscient.

Nous progressions donc à vive allure. " L'heure aurait-elle sonné pour vous, nous disaient-ils, d'entrevoir une mutation réelle de votre encéphale? " Certes, nous ne pouvions encore espérer une sortie décisive de notre champ d'interprétation de la notion même de croyance. Si l'idée de " raison " était prématurée parmi nous et si elle faisait encore figure de fontaine d'Aréthuse de l'intelligible, nous avions avantage à nous demander quel " sens " nous forgions sur l'enclume de nos " cultures ". Pouvions-nous souhaiter que nos massacres les plus massifs, que nous avions finalisés pendant des décennies à l'école des temples de nos sotériologies, nous serviraient de propédeutique, si bien que l'heureuse évolution de nos chromosomes nous permettrait de percer les secrets du sang de notre gigantisme idéologique et religieux?

Ils nous ont laissé tout benoîtement imaginer que nous connaîtrions un jour les ingrédients psychiques de nos messianismes et de nos auto bénédictions. Quant à eux, c'était en secret et bouche cousue qu'ils soumettaient nos " corps psychiques " d'hier et d'aujourd'hui aux autopsies les plus cruelles. Entre eux, ils se prétendaient que nos sotériologies étaient nos maladies de jeunesse. En vérité, disaient leurs pessimistes, l'ampleur de nos exterminations tout au long du XXe siècle avait dépassé celles, cumulées, de nos croisades pendant deux siècles, puis de nos guerres de religion dans l'Europe entière, dont les hécatombes ne remontaient qu'à un demi millénaire.

Après tout, leur répondaient les optimistes, la rapidité de nos exécutions mécaniques s'était tout récemment augmentée des promesses et des grâces des atomes que nous étions parvenus à dresser en vue de notre apocalypse. Tout cela pouvait raccourcir le long délai de seize siècles entre la mort d'Archimède et la résurrection d'Aristote au XIIIe siècle, puis le délai encourageant de deux siècles et demi seulement entre saint Thomas et Copernic, et enfin le délai réjouissant d'un siècle et demi à peine entre la crémation de Giordano Bruno et l'apothéose de Voltaire. A les entendre, ce raccourcissement inespéré du temps entre nos découvertes les plus suicidaire et leur rencontre avec une science historique interprétative de notre auto extermination planifiée s'était heureusement poursuivie : on ne comptait que huit décennies entre Darwin et nos camps de concentration les mieux remplis. L'heure leur semblait imminente où le souci de notre survie nous condamnerait à scruter les secrets psycho génétiques de notre simio-humanité.

Les optimistes parmi les observateurs de notre tête se faisaient d'autant plus pressants qu'ils n'avaient pas la majorité: si, par bonheur, disaient-ils, nous nous trouvions contraints de penser un peu plus rapidement qu'autrefois, peut-être pourrions-nous accélérer notre train de sénateur et même hâter le pas à tel point que nous apprendrions, sous la menace, il est vrai, d'une auto-destruction persuasive, à bien distinguer les révolutions encloses dans l'enceinte de notre imaginaire religieux des mutations génétiques à venir de notre entendement. Alors, nous commencerions sur un chemin devenu divinement périlleux, de décrypter les meurtres que nous commettions au cœur du sacré et nous transcenderions d'une manière enfin décisive notre effroi d'avoir manqué notre évasion de la zoologie. Pourquoi notre fausse sortie de notre cécité nous a-t-elle fait tomber dans le sanglant ? Ils nous promettaient de nous aider à observer et à interpréter l'évolution de notre boîte crânienne jusqu'à percer le secret de nos immolations.

Peut-être, nous suggéraient-ils, était-il significatif qu'une espèce condamnée à s'expliquer le cheminement de sa cervelle à l'école d'une pédagogie de l'assassinat, donc menacée de se détruire avec les armes mêmes de l' animalité cérébralisée à laquelle la nature l'avait conduite, cherchât à percer l'énigme de son encéphale en se mettant à l'écoute de ses autels et qu'elle découvrît sur ce chemin-là l'alliance que son espèce de raison avait conclue avec le crime payant au cœur de toutes ses religions.

10 - Le soldat d'en face

Quand nous avons découvert que notre simio-humanité se forgeait son intelligibilité sur l'enclume de nos trucidations salvatrices, nous nous sommes trouvés mieux armés pour comprendre notre idole et les raisons pour lesquelles elle scellait l'alliance de nos combats avec le sang que nous répandions sur ses offertoires. Je lis, en frontispice de Le soldat d'en face [Der Soldat von Gegenueber von Maxim Ziese und Hermann Ziese-Beringer, Frundsberg Verlag, Berlin 1930, trad. Manuel de Diéguez]:

J'étais collé à mon fusil, prêt à tirer,
Un képi s'élève au-dessus de la tranchée,
Et une main
Jette une pelletée de terre bien haut…
Mon camarade français, je ne t'ai pas manqué!
Ne m'en veuille pas d'avoir tiré sur toi:
Je suis ton frère, ton compagnon ;
Nous sommes délivrés par le sang d'un Dieu.

[Ich lieg an dem Gewehr zum Anschlag an.
Ein Käppi hebt sich überm Grabenrand
Und eine Hand
Wirft eine Schaufel Erde hoch hinan…
Mein Kamerad Franzos, dich traf ich gut !
Du musst nicht böse sein, dass ich dich schoss :
Ich bin dein Bruder ja, bin dein Genoss ; Wir sind erlöst durch eines Gottes Blut.]

Heinrich Lersch

Pendant dix-sept siècles, nous nous étions exercés à élever vers les nues les palais d'une divinité censée avoir pris corps sur la terre; puis nous avons non moins naïvement consacré les trois derniers siècles du deuxième millénaire à déserter les demeures sacrées d'un créateur du cosmos. La raison du XXIe siècle s'engagera dans la voie de l'architecture la plus difficile, celle de bâtir l'édifice d'une connaissance anthropologique de nos trois monothéismes. Ne s'agit-il pas du document le plus extraordinaire et le plus indécrypté que notre espèce ait produit au cours de trente siècles ? Mais, de ces trois témoins de notre cerveau schizoïde que sont le juif, l'arabe et le chrétien, ce dernier demeure le meilleur décodeur de notre historicité énigmatique parce qu'il a engendré la métamorphose de l'un de nos congénères en la personne du créateur : qui sommes-nous à l'école d'un "Connais-toi" socratique dont la postérité a installé l'un des nôtres sur le trône de Jupiter ?

Cette germination appelle des Champollion de notre encéphale. Car il faut se rendre à l'évidence : les premiers pas du condamné à mort que des siècles de théologie ont rendu coéternel au dieu unique furent d'une simplicité désarmante: comme tous les Juifs pieux se disaient " fils de Dieu ", celui qui eut le premier l'idée de se donner ce titre en se mettant à l'écoute d'un " père " qui demandait seulement au peuple innombrable de ses fils de s'aimer les uns les autres, faisait montre d'une foi que toute son époque attendait et qui affleurait dans Cicéron, Sénèque* ou Pline le jeune. Mais le christianisme est devenu un document prodigieux le jour où ce prophète découvrit tout le contraire : le Dieu réel était celui de l'Histoire, et celui-là obéissait à d'autres lois ; celui-là abandonnait ses " fils " et voulait les voir consentir au sacrifice que leur " père " attendait d'eux ; celui-là renvoyait à Osiris et à Mithra, à la grande stupéfaction des historiens modernes de cette religion.

[* Érasme devra démontrer aux humanistes de son temps que Sénèque n'était pas un disciple secret de Saint Paul]

Pourquoi cette gigantesque inversion du " Dieu d'amour "? Pourquoi le ciel nouveau réclamait-il, comme l'ancien, que le sang coulât sur ses autels ? Pourquoi faisait-il d'un crime qu'il condamnait du bout des lèvres la monnaie d'échange du salut qu'il accordait ? Quel est le sens anthropologique de la seule religion qui ait su faire d'un sacrifice une abomination et un élixir ? Le Golgotha réfutait radicalement le doux prophète Jésus, mais le révélait , du même coup, comme le paradigme parfait d'une espèce dont le premier pas hors de la zoologie avait décrypté d'avance toute son histoire : Caïn avait été tout ensemble l'assassin de son frère et le protégé de Jahvé, qui en avait fait le bâtisseur des cités. Le meurtrier n'avait pas été puni et le ciel avait ordonné que personne ne touchât un cheveu de sa tête.

Pourquoi cela, sinon parce que l'homme est un vivant doté d'une double identité, l'individuelle et la collective. La première lui interdit d'affaiblir le groupe par des meurtres privés, la seconde exige tout, au contraire, que le groupe défende sa propre image à verser le sang de l'ennemi qui l'a outragée. D'où les deux faces de l'idole dédoublée sur le modèle de sa créature ; elle se veut irénique à usage interne et armée jusqu'aux dents face au monde extérieur. C'est à ce titre qu'elle condamne l'assassinat de son héraut et qu'elle réclame pourtant le bénéfice de sa mort. C'est que la communauté s'offre à elle-même son propre sang , et le proclame précieux, et le boit ; et elle mange de surcroît la chair de la victime sacrifiée sur l'autel, car cette chair et ce sang sont ceux du personnage collectif adoré qu'elle est à elle-même.

11 - Où en sommes-nous de notre évolution ?

Quand les anthropologues nous eurent donné à voir les fondements de notre simio-humanité , nous avons commencé de réfléchir sur le mode rétroactif qu'ils nous avaient suggéré et nous avons découvert que notre science historique se taisait depuis deux millénaires et demi sur le fonctionnement de notre encéphale. A la bataille de Cunaxa , Cyrus ayant arrêté son cheval devant Xénophon , lui avait ordonné d'annoncer à l'armée que les sacrifices étaient favorables, ainsi que les entrailles des victimes ; et après la bataille, Cléarque, chef des Grecs, ayant convoqué les stratèges leur avait dit : " Mes amis, quand je sacrifiais pour marcher contre le Roi, les victimes n'ont pas été favorables. (…) En revanche, pour rejoindre les amis de Cyrus, les entrailles des victimes ont été tout à fait belles. " [Anabase, II, 3]

Mais la découverte de nos origines animales ne datait que d'un siècle et demi. C'était donc avec un retard modéré que la science de notre évolution nous fournissait enfin le levier qui allait nous permettre non seulement d'interpréter nos camps de la mort, mais de jeter un pont entre le décryptage du capital génétique qui commande nos exterminations massives et la réflexion résolument post freudienne sur l'inconscient de l'Histoire et sur la psychophysiologie de notre dieu biface que les anthropologues du IIIe millénaire avaient élaborée en cachette, dans la crainte de subir nos foudres; car nous savions parfaitement maintenant pourquoi, depuis deux mille ans, notre idole donnait rendez-vous à l'encéphale ambigu de ses "fils " et leur faisait à la fois honnir et glorifier le gibet sur lequel ils se clouaient.

Qu'en est-il désormais d'un raccourcissement possible du temps de maturation de notre raison? A quel rythme devons-nous apprendre à marcher dans le temps de notre apprentissage aux côtés de l'effigie ensanglantée de notre divinité? Nous avons compris, à l'école du gibet que nous brandissions et dont nous avions fait notre signe de ralliement et notre bannière que l'Europe ne gardera pas longtemps son avance cérébrale sur le reste du monde et perdra bientôt sa place dans l'univers de la pensée si nous ne conquérons pas une connaissance nouvelle et profonde de l'instrument de torture qui nous sert encore de témoin. A quelle station de notre propulsion tantôt grippée et tantôt précipitée notre tête a-t-elle fait halte aujourd'hui? Pourquoi partageons-nous 98,5% de notre capital génétique avec ces traînards de primates que nous avons pourtant laissés sur le bord de la route, à ce qu'il nous semble ? Mais le pourcentage de 1,5% de nos chromosomes réputés flotter dans un air raréfié au-dessus du capital génétique de nos ancêtres n'en livrent pas moins 95% des crânes de nos congénères à une mythologie du sang et de la mort ; et si nous n'inspectons plus les entrailles des victimes animales, nous consommons désormais la chair de l'un des nôtres et nous buvons son sang ; et nous éprouvons encore un si grand besoin de ces prodiges que nos gènes nous commandent d'y croire même si nos yeux ont cessé de les apercevoir sur nos autels.

En vérité, ce sont nos guerres et notre sacrifice que nous devons apprendre à penser à l'école de notre culte. Par bonheur, nous n'avons plus que soixante-dix ans de retard sur les événements: en 1930, les deux auteurs cités ci-dessus écrivaient déjà : " La guerre se dévorait elle-même parce qu'elle devenait mécanique ; parce qu'elle niait la nécessité du sacrifice; parce qu'elle niait la nécessité de la présence du corps du combattant sur le champ de bataille ; parce que le guerrier se voyait livré à un chaos furieux dans le déchaînement des techniques. Sous un ciel sans pitié, sur une terre sans pitié, le combattant était mis en pièces par des machines qui ne pesaient pas davantage sa valeur que celle d'un silex pulvérisé. "

Qu'est devenu notre combat pour notre identité d'Européens si nous ne décryptons pas l'énigme centrale de l'histoire qu'est notre vie dans l'imaginaire et si, depuis la première guerre mondiale, le fer et le feu ont terrassé le sacrifice de sang, de sorte que c'est le tour de l'intelligence de devenir l'acteur principal de notre existence politique? Mais si l'avenir de notre civilisation dépend des progrès de notre raison , comment pourrions-nous marcher sur ce chemin prometteur si nous ne réinterprétions pas le christianisme à l'école de notre évolution - ce qui exige le décryptage de la chair et du sang que nous exposons sur nos autels? Car cette chair et ce sang sont ceux d'un sacrifice qui nous a conduits sous la mitraille .

Si nous conquérions une connaissance réellement scientifique des sources psychogénétiques du destin supposé pensant de notre boîte crânienne, quelles seraient les cultures auxquelles nous donnerions naissance ? Quelle serait, en amont de nos agenouillement, la solitude de la pesée anthropologique de notre nature et de notre destin? A qui nous adresserions-nous en aval et quelles épreuves nos congénères feraient-ils subir aux futurs penseurs de l'Europe? Nous l'ignorons ; mais il est sûr que notre civilisation est à la croisée des chemins : ou bien nous conquerrons quelques longueurs d'avance sur le "Connais-toi" des thuriféraires du sang des gibets, ou bien nous passerons sous la domination d'une puissance étrangère dont la rudesse n'ira pas par quatre chemins, tellement il n'y a pas de sceptre politique durable qui ne soit celui des légions de l'intelligence.

12 - L'avenir de la raison européenne

Quand les intellectuels du troisième type nous eurent appris à décrypter les derniers secrets de l'alliance de toute notre histoire avec la sauvagerie cachée de nos cultes et de nos bénédictions, nous avons commencé d'observer comment, à peine délivrée de la cécité animale, notre espèce s'était vue contrainte de s'aménager une demeure dans le vide et de forger de ses mains un habitat tout mental. Pour ne citer que le plus doué de ces anthropologues du futur, voici un texte de Benoît Goetz : " Que " fait " un espace ? Il attend. Un espace est un plan d'immanence. Mais, par lui-même, il ne " dit " rien. (…) L'espace est pure immanence. Il ne parle pas. Ce qui ne le prive pas, au contraire, de sa puissance d'espacement : il " fait " les vides où des paroles, des gestes et des signes pourront trouver leurs lieux, leurs places, leurs occasions. " [La Dislocation, p. 100]

Ou encore : " La dislocation est le nom de ce qui advient à l'espace quand se rompt ce que l'on peut appeler " la grande analogie " , à savoir la solidarité entre l'organisation terrestre et l'organisation céleste des lieux. Les sociétés traditionnelles, et c'est peut-être là ce qui définit le plus profondément la tradition, inscrivaient les structures d'habitation en référence à un ordre divin. Nulle architecture ne pouvait être pensée sans référence, sans attache ni ressemblance avec un plan divin. Ceci vaut aussi bien pour les sociétés primitives que pour les sociétés occidentales que n'avait pas encore touchées la ' mort de Dieu '. " [La Dislocation, p. 31]

Avant d'élaborer une anthropologie initiée aux plongées du XXIe siècle dans nos mythologies du sang, nous observerons la gestuelle fondatrice des vivants condamnés à se colleter avec l'espace et à y " élire" domicile - car le tragique le plus originel des exilés du " paradis animal " est celui qui leur donne seulement le vide pour assise - et ce vide est aussi muet qu'eux-mêmes. C'est pourquoi ils intercalent des idoles entre leur voix et leur chair. Faire parler et faire taire l'étendue, l'habiter et la disloquer, exorciser les lieux sacralisés et leur donner leur dignité sont les actes premiers d'une espèce citée à comparaître devant le tribunal du silence et de la solitude. C'est pourquoi le meurtre sacré commence par découper un lopin dans l'espace afin de le soustraire au profane et d'y immoler une victime humiliée et glorifiée par son sang. Les anthropologues transcendantaux découperont un espace nouveau et s'en feront un interlocuteur, celui de l'histoire de notre encéphale ; et ils y bâtiront la demeure des habitants de l'infini.

[Je signale l'essai décisif de Benoît Goetz La Dislocation, Architecture et philosophie, Préface de Jean-Luc Nancy, éditions de la Passion, 2001]

20 juin 2001