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Section Les intellectuels et internet
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Internet et la nouvelle élite intellectuelle mondiale

 

Un jour, les historiens d'une raison aiguisée dans l'épreuve souligneront à plaisir que seul un miracle de la technique aura permis à une civilisation vouée à disparaître dans l'engloutissement de la pensée critique sur les cinq continents , non seulement de renaître in extremis, mais de s'armer d'une réflexion dont les performances étaient devenues inaccessibles au mode de transmission seulement ponctuel, sporadique et fragmenté né quatre siècles auparavant avec le commerce de la librairie. L'informatique donnera naissance à une élite plus logicienne que l'ancienne, parce qu'elle se verra armée, par sa solitude même d'une rigueur nouvelle dans l'analyse anthropologique des décadences; et seule cette logique sera en mesure de provoquer un réveil de la pensée plus ressuscitatif que celui du "Connais-toi" de la première Renaissance. Quel spectacle que celui d'une barbarie rendue déchiffrable sur toute la surface de la terre à la lumière des généalogistes de l'encéphale des semi évadés du règne animal !


1 - Vérité politique et politique de la vérité
2 - Identité territoriale et identité cérébrale
3 - La civilisation de masse
4 - Un nouveau modèle de décadence et de renaissance
5 - La barbarie commence seulement
6 - Une élite nouvelle
7 - L'imprimerie et le web
8 - Une analyse anthropologique de la logique
9 - Les élites-tampons et les élites de la lucidité
10 - La fin de l'histoire descriptive
11 - Les humanistes de demain
12 - L'étude bio-psychique des déclins
13 - Les ennuis de Gutenberg
14 - L'avenir de l'histoire pensante
15 - Les internautes

 

1 - Vérité politique et politique de la vérité

Voici tout juste un an que j'ai ouvert ce site. Son succès auprès d'une élite française et francophone m'a surpris. Pourquoi ce besoin d'une réflexion sur l'avenir de la pensée européenne ? La raison critique est née il y a vingt-cinq siècles avec le "Connais-toi" socratique. Mais peut-être n'avait-on pas songé à l'alliance de la pensée civilisatrice avec la raison politique. Je vais profiter du premier anniversaire d'une interrogation pour expliquer davantage les motifs pour lesquels j'ai choisi de m'exprimer sur un support inédit de la communication intellectuelle. Ni les écrivains, ni les philosophes n'en font encore un usage raisonné. Les textes de ce site sont maintenant diffusés en direction de 3000 points de diffraction culturels ; puis ils se trouvent relayés par une phalange d'internautes dont chacun assure la communication du message à quelque cent propagateurs. Quel est l'éditeur qui peut compter sur un tirage instantané de près de 10 000 lecteurs triés sur le volet et à l'écoute d'une recherche intellectuelle de pointe?

Et pourtant, pourquoi s'étonner de ce qu'un large public ne juge pas sans signification le pacte de la vérité avec la politique? Mais l'homme d'action n'a pas la vocation de dire la vérité : il suffit qu'il la connaisse. Il appartient ensuite à son esprit pratique de juger s'il est efficace de l'exprimer ou, au contraire, politiquement désastreux de la proclamer. L'Europe actuelle est divisée sur la question parce que la vérité a quitté les chemins de la banalité. Mais la toile n'est-elle pas un instrument à mi distance de la clandestinité et de la confidence ? Les internautes sont des initiés, sinon des conjurés. Ils forment une société secrète, mais ils ont pignon sur rue et portent pavillon haut.

2 - Identité territoriale et identité cérébrale

Quant à l'alliance de la politique avec la méditation, ne dit-on pas que gouverner, c'est prévoir ? Mais si la gouvernance est précédée par le guide unique qu'on appelle l'entendement, ne constate-t-on pas que l'art de prévoir s'exténue ou s'éteint à l'instant où s'impose l'urgence toute contraire d'un aiguisage de la réflexion, c'est-à-dire à l'heure des déclins ? De plus, diagnostiquer une décadence est une entreprise si peu ordinaire de l'art médical qu'elle demande un outillage d'Esculape aussi nouveau que difficile à conquérir. Par bonheur, si je puis dire, l'enjeu est une question de vie ou de mort pour le malade: si l'Europe cessait d'incarner le destin du cerveau de la première civilisation de la pensée, ses habitants n'auraient plus de destin dans le temps de l'Histoire. La bonne santé psycho-physique des peuples se perpétue au delà de leur éjection du monde politique. Mais une France qui aurait cessé d'incarner une puissance guérisseuse dans l'ordre, indissolublement conjoint, de l'action politique et de l'influence sur la droiture des cerveaux ne serait plus celle dont l'universalité tient à la parole de ses penseurs depuis Montaigne. La vraie France est transterritoriale - mais le web également.

3 - La civilisation de masse

Beaucoup d'internautes se disent que l'Europe ne saurait redevenir agissante sur le modèle de la connaissance imprimée de la vérité rationnelle inauguré par Gutenberg, et cela pour une raison criante et irréversible: nous sommes entrés dans une civilisation de masse qui vulgarise l'écrit multiplié par le support du livre. On sait que le déclin dicté par la disqualification du qualitatif est connu des historiens depuis Tacite et Thucydide, mais qu'il n'a pas été théorisé par ces derniers de manière pertinente. C'est que la mort emprunte des visages trop divers au gré des époques et des lieux. La civilisation alexandrine a laissé le souvenir d'un essor foudroyant des mathématiques, des techniques et de la physique assorti d'une asphyxie totale de l'enquête scientifique sur la nature de l'homme et de son esprit. Byzance a sombré corps et biens dans le sacré et le Moyen Âge a connu le même naufrage de l'intelligence, mais vigoureusement arc-bouté à une scolastique et avec le rude secours des bois de justice des États , parce qu'une divinité menacée d'asthénie a besoin d'instruments de torture pour redresser son ossature et fortifier sa musculature : après un millénaire et demi de léthargie des élites pensantes de la chrétienté, les rescapés de la raison n'avaient-ils pas recommencé de se rebeller contre le ciel ?

Quel est le dénominateur commun de tous les déclins de l'esprit critique ? Le fait que le scalpel de la pensée ne se rouille jamais entièrement : il se trouve seulement que les prérogatives de l'intelligence chirurgicale s'affadissent à tel point sous la poussée de l'ignorance des masses et des demi élites qui en vivent que les derniers bistouris y perdent leur tranchant. Quelles tiédeurs, quelles vapeurs, quels jeux de l'insignifiance intellectuelle ! Quand Anacréon succède à Eschyle au Panthéon de la République des Lettres, c'est que la marée des foules opiacées et de leurs pédagogues édentés conduit les derniers talents à se réfugier dans les artifices, les miniatures et les coquetteries de la préciosité.

4 - Un nouveau modèle de décadence et de renaissance

Mais notre époque obéit à un schéma des décadences inconnu des ancêtres parce que les élites demeurées lucides sont condamnées à rentrer leurs griffes et à regarder passer le train de l'Histoire. Les masses sécrètent des oligarchies privées de piquants. Quant au repli anachréontique dans les agonies raffinées, la planète de Gutenberg se prête mal aux fioritures d'un élitisme dont la lame s'est émoussée. L'ultime investissement de l'imprimerie dans le tiré à part est condamné du seul fait que le livre est devenu à son tour une marchandise à l'usage des foules. Mais, dans le même temps, on assiste à un début de regroupement des aristocraties de la raison, dont les armes se sont effilées à la faveur d'une technique de l'ubiquité et dont les atouts coupants peuvent devenir féconds: qu'y a-t-il de plus cérébral par définition et de plus acéré qu'une civilisation armée de l'outil de l'omniprésence, de l'instantanéité et de la gratuité de la communication intellectuelle?

Notre époque se révèle à la fois ptolémaïque par l'essor foudroyant de ses instruments mécaniques et platonicienne par l'omnipotence de sa messagerie électronique. Cette innovation est planétaire par définition ; mais elle ne répond qu'en partie aux modèles du déclin répertoriés par les historiens antiques. Tacite s'était spécialisé au chevet des démocraties, dont il avait diagnostiqué les pathologies avec précision et Montesquieu, premier radiographe du dépérissement des valeurs, avait observé la nosologie des Républiques, des oligarchies et des monarchies. Mais les masses d'aujourd'hui sont devenues plus tyranniques que celles d'Alexandrie ou de Byzance. Quant à un Moyen Âge partagé entre le porc-épic de sa théologie et l'extase de ses mystiques, aucune classe sacerdotale n'avait régné aussi souverainement sur les cerveaux que celle de la scolastique. Quel contraste avec les derniers augures romains, qui administraient avec des mines éplorées des lambeaux d'un imaginaire religieux autrefois unifié par des rituels austères !

La léthargie cérébrale de la décadence sous Caracalla peut-elle servir de pendant à la dislocation actuelle des esprits ? Nullement, parce que les élites modernes sont loin de se voir réduites au modèle lilliputien : elles conquièrent une forme de présence de la pensée qui, tout en les séparant non moins radicalement des masses et des élites décadentes qu'au cours des effondrements antérieurs de la raison, les nantissent de privilèges quasi surréels. C'est que toutes les renaissances expriment une liberté d'un genre nouveau et tous les déclins des formes connues de la servitude ; mais l'informatique enfante une liberté de l'esprit encore entièrement inexplorée. Qu'est-ce donc de totalement inédit d'introduire la liberté propre à la pensée dans un ordinateur et de la diffuser à quelques milliers de destinataires attentifs? N'est-ce pas nécessairement user d'une forme surprenante de la réflexion que de recourir à l'instantanéité de l'électricité pour communiquer un message sélectionné et d'une efficacité inaccessible à la nonchalance du livre ?

5 - La barbarie commence seulement

On se souvient de la collision en plein ciel entre l'obscurantisme musulman et l'obscurantisme chrétien le plus ancien, celui qui a resurgi en Amérique dans son manichéisme gnostique. Comment la nouvelle élite intellectuelle mondiale prendra-t-elle une avance non moins grande sur le Moyen Âge actuel que les Érasme et les Budé sur la scolastique de leur temps ?

Toute avancée de la connaissance requiert la conquête d'une extériorité nouvelle du regard. Qu'est-ce que l'extériorité de l'anthropologue, celle qui observe l'habillage du cerveau des civilisations dans le monde imaginaire où elles se pavanent ? L'Amérique s'était déguisée des pieds à la tête en une prophétesse de la " liberté démocratique " à l'échelle du globe. Ce genre de parure est fragile. Elle s'est subitement métamorphosée en un tas de ruines fumantes . Le nuage de poussière tout figuré qu'on a vu monter dans les airs était plus dense que celui dont l'effondrement du World Trade Center n'a offert que la version météorologique. L'Isaïe séraphique des " droits universels de l'humanité " a fait resurgir rien de moins que l'esprit du nazisme, mais sous des coutures que seul le mythe démocratique de la souveraineté des peuples pouvait concrétiser.

Le monde a filmé avec stupeur la civilisation du " chenil tropical de Guantanamo " (Alain Rey) ou du " poulailler humain " (Le Nouvel Obs) . Il faut se rendre à l'évidence : la civilisation du livre est devenue trop lourde et trop lente pour s'armer d'un regard sur des humiliés en plein air et sous les objectifs des télévisions de la bonne conscience du monde entier. La mauvaise conscience demeurait vivace dans les geôles cachées de Hitler tandis que la presse est un royaume de l'image : elle nous a montré des hommes privés de l'usage de leurs yeux par des bandeaux et du toucher par des moufles épaisses. Que signifiait la liberté qui leur était laissée de se tourner vers La Mecque ? S'il s'était trouvé un chrétien dans le lot, lui aurait-on mis un crucifix entre les mains ?

A l'âge de vingt-six ans, j'ai publié un essai scandaleusement intitulé La Barbarie commence seulement. C'était en pleines épousailles du monde avec la liberté universelle retrouvée. Ni l'holocauste, ni les goulags n'avaient livré leurs secrets. On attendait les Videla, les Pinochet, les Staline, les Pol Pot, les Mao aux " cent fleurs ". On pardonnera à ma jeunesse : j'étais inexpérimenté dans la science de la cruauté qu'on appelle l'Histoire. Mais pourquoi la seule " maison d'édition " capable d'approfondir une connaissance anthropologique de l'auto sanctification des civilisations de la torture serait-elle désormais celle qui donnera à l'écrivain et au philosophe une liberté d'expression liée à la liberté de la communication informatique? C'est ce qu'il importe d'examiner.

6 - Une élite nouvelle

De tous temps et par la force des choses les anachorètes du savoir rationnel se sont mis à l'écart des multitudes. Les physiciens, les mathématiciens, les biologistes, les astrophysiciens demeurent les ermites de la connaissance raisonnée. Mais avec la découverte de l'imprimerie, une classe étrangère à la culture des Anciens avait fait son apparition, celle des médiateurs du savoir. La vocation nouvelle de ces clercs se réduisait à diffuser, par l'écrit ou la bonne parole, un message religieux compatible avec une sorte de philosophie de la rue. Depuis la Renaissance, les classes dirigeantes partageaient globalement les rêves et les mythes de leur époque et de leur nation. Aussi, les éditeurs étaient-ils devenus les vecteurs et les transmetteurs naturels des formes semi élitistes de la culture monarchique, puis bourgeoise et, en fin de course, de la forme marxiste du messianisme chrétien .

Les oligarchies spécialisées dans ce type de pastorale n'étaient que les porte-parole ou les prêcheurs de l'esprit et des modes de leur temps, soit parce qu'elles y trouvaient leur intérêt politique, social et financier, soit parce qu'elles partageaient sincèrement les convictions doctrinales de leur siècle, soit parce qu'il se produisait un mélange compact de ces deux ingrédients dans leur cerveau. Pourquoi Philippe II faisait-il exécuter sans sourciller des gentilshommes et même des grands d'Espagne accusés de luthéranisme, sinon parce qu'il était catholique, comme tout le monde, et qu'à ce titre il jugeait indécent ou du moins incongru de se poser des questions de théologie censée résolues depuis des siècles? Mais, dans le même temps, son sens politique lui faisait vivement ressentir la nécessité, évidente aux yeux d'un monarque avisé , de consolider l'unité psychique et cérébrale de son royaume.

Les élites intellectuelles étaient les porte-parole naturels de ce canon de l'entendement des classes dirigeantes. Tout a basculé quand la dictature des masses s'est soudainement hypertrophiée en raison de leur conquête du monopole de la consommation des biens courants. Du coup, on a vu naître une technique de la communication intellectuelle inouïe, qui allait permettre aux élites d'avant garde d'entrer en relation directe, immédiate et gratuite avec une liberté de l'esprit proprement cartésienne et que l'imprimé ne pouvait laisser s'exprimer sans contrainte. Jamais encore la planète de la pensée logique n'avait conquis une forme d'expression souverainement indépendante capable d'armer l'humanité d'un cerveau présent à sa propre souveraineté sur toute la terre.

7 - L'imprimerie et le web

Certes, la toile peut également donner naissance à une sous-culture anarchique. Mais l'imprimerie a connu le même destin biface. Dès ses premiers pas, on a vu naître à la fois une littérature de colporteurs d'almanachs et la traduction de la bible en allemand par Luther, les premières éditions de Quinte-Curce et une masse de " pronostications " populaires, des versions de l'Enchiridion militis christiani d'Érasme en espagnol, en allemand, en français, en anglais, en italien et des contes salaces. Or, la paralysie contemporaine des droits de la pensée rationnelle résulte du même interdit mondial qu'au XVIe siècle : simplement l'orthodoxie qui juge sacrilège l'analyse anthropologique de l'inconscient religieux ou idéologique de l'humanité exprime désormais une catéchèse " culturelle " au lieu de théologique.

Mais - autre ressemblance avec le XVIe siècle - la politique internationale démontre à nouveau qu'aucun progrès réel et en profondeur de la connaissance de l'humanité n'est possible sans la poursuite du décryptage de la pensée magique et des mythes sacrés qui a commencé il y a vingt-cinq siècles . Ce travail patient et continu de la raison est désormais soutenu par le décodage de nos origines dans la zoologie et de la structure schizoïde du cerveau enfanté par notre évolution. L'avenir intellectuel de la toile est donc inscrit dans la postérité logique de la Renaissance ; mais le conservatisme craintif et lent de la civilisation du Livre ne peut être brisée que par une autre révolution de la communication écrite que celle de Gutenberg, à cette différence près que la pensée contemporaine découvre une vérité terrifiante : l'espèce à laquelle nous appartenons est délirante à titre biologique, parce que notre cerveau est devenu onirique à titre psychogénétique il y a cent millénaires environ.

8 - Une analyse anthropologique de la logique

Alors que la révolution du XVIe siècle résidait dans une mutation de l'approche philologique des textes sacrés, la révolution du XXIe siècle que véhiculera d'abord la toile s'exprimera par une analyse anthropologique de la logique, parce que toute pensée magico-religieuse ou idéologique se fonde sur un socle de propositions étroitement connectées entre elles et constituées en un réseau de propositions dégagées de contradictions entre elles, mais absurdes par le présupposé qui les rassemble. Leur autorité résulte de leur autonomie empruntée. Ce sont des forteresses psycho physiologiques dont la légitimité apparente repose sur l'axiome censé les légitimer et qui demeure soustrait à l'examen.

C'est ainsi qu'à partir de l'hypothèse de l'existence d'un créateur, les trois religions du Livre sont rationnelles. De même, à partir du postulat qu'une classe dirigeante de type évangélique serait possible, l'édifice théorique de la société marxiste n'était pas illogique; de même encore, si les régularités de la matière sont censées véhiculer leur signification innée -leur intelligibilité naturelle - la physique classique n'était pas mentalement incohérente.

L'étude anthropologique de la fonction exorcisante qu'exerce une dogmatique conduit à la connaissance des origines et de la généalogie du cerveau de l'espèce dédoublée par sa propre image mythifiée. Une telle recherche, esquissée par Freud, attend son extension théorique à l'étude de l'Histoire et de la politique.

9 - Les élites-tampons

Le premier théoricien des pseudo élites de la civilisation du livre fut Heumann (1681-1764). Ce précurseur de génie distinguait trois catégories de cerveaux issus du commerce de la librairie au siècle des Lumières : la foule toujours ignorante et crédule, les oligarchies d'une raison emprisonnée dans des codes intellectuels médiocres et dans les apprentissages des combinatoires culturelles à la mode, et enfin les rares esprits créateurs , qu'il appelait " du premier rang ". Ce que la civilisation de masse a rendu impossible, c'est la symbiose entre les hommes de génie, les clercs dociles et le public suiveur. Au XVIIe siècle, un Mersenne, grand jésuite et mathématicien, rendra encore la pensée de Descartes intelligible au réseau de ses relations dans tous les milieux susceptibles de comprendre le philosophe - la haute bourgeoisie, l'aristocratie cultivée, le clergé ouvert à la modernité. Aujourd'hui, les médiateurs sont devenus des vulgarisateurs.

J'avais exposé ces problèmes dans la Revue politique et parlementaire en octobre 1995 (Les intellectuels dans les déclins) - mais leur actualité n'était pas encore devenue suraiguë. L'attaque du 11 septembre 2001 allait révéler les impératifs anthropologiques de la modernité et signer l'acte de naissance d'une lucidité à l'échelle du monde d'aujourd'hui dont le livre ne pouvait recevoir et transmettre le message: un réservoir gigantesque d'un milliard deux cent millions de musulmans devenait explosif à l'échelle du globe ; mais ces mêmes masses politiquement humiliées par un Goliath planétaire se situaient à des années-lumière de la science du cerveau biphasé de notre espèce parce qu'elles n'ont jamais seulement entendu prononcer le nom du premier théoricien de l'imaginaire, un certain Sigmund Freud.

Du coup, une nouvelle élite intellectuelle internationale a commencé de prendre conscience de ce qu'elle se trouve engagée par la force des choses dans un combat planétaire sur trois fronts de la connaissance rationnelle de demain: sur le premier, elle voit que l'empire américain a reçu une blessure mortelle et que sa fureur le pousse à étendre sur les cinq continents une puissance désormais artificielle, empruntée et contrefaite, mais qui éblouit encore ou pétrifie l'entendement des demi élites de la politique mondiale. La raison d'avant-garde observe l'expansion gesticulatoire et artificielle d'un Titan affolé et pris de panique, comme les esprits critiques du XVIe siècle souriaient des soubresauts de la scolastique.

Sur le second front, la nouvelle intelligentsia assiste à la dernière poussée de fièvre de l'obscurantisme le plus traditionnel et le plus invétéré, celui dont témoigne le spectacle rageur d'une espèce que son évasion encore trop récente de la zoologie n'a pas convaincue qu'elle ne se trouve nullement accompagnée dans le vide par les trois gigantesques personnages célestes qu'Abraham a essaimés sur les cinq continents.

Enfin, le troisième front se situe à l'intersection des deux premiers: on y voit, comme au XVIe siècle, les fausses élites d'une civilisation devenue superficielle se frapper de cécité à l'égard de la bataille qui s'engage entre deux manichéismes retardataires. Pourquoi l'Europe se terre-t-elle entre les croisés du Bien et ceux d'Allah , pourquoi oscille-t-elle entre une servitude dépitée à l'égard d'un maître d'outre Atlantique déjà disqualifié et les accès de colère ou de fièvre qui la secouent de se voir rejetée par son souverain d'hier? Qu'en est-il de la psychophysiologie qui commande ce type de déclin de la civilisation qui fut celle de l'intelligence et de la volonté? Dans l'ombre, les élites nouvelles de la raison s'en font un spectacle. Quelle distanciation nouvelle vont-elles conquérir?

10 - La fin de l'histoire descriptive

Le nouveau spectacle ouvert à la raison résultera du fait que l'Histoire cessera de se présenter sous les traits d'une science descriptive. Il est devenu sans portée de seulement raconter des événements quand seule la réflexion rend intelligible un parallélisme saisissant entre la Renaissance actuelle et secrète des élites et celle du XVIe siècle ; car la quantification mécanique des moyens de communication de la pensée écrite dont l'imprimerie avait subitement apporté les bienfaits au monde a permis à une discipline rare et difficile, la philologie grecque, d'enfanter des élites d'un type nouveau, celles de la révolution, alors jugée sacrilège entre toutes, de relativiser la traduction catholique, donc latine, des évangiles dont l'Église avait sanctifié la version de saint Jérôme à l'époque de saint Thomas. Les premiers hellénistes avaient qualifié la traduction d'Érasme de novum instrumentum pour le motif que son audace allait jusqu'à écrire " Au commencement était le langage (sermo)" au lieu du traditionnel : " Au commencement était le verbe (verbum).

La nouvelle élite renacentiste, donc iconoclaste, qui commence de se rassembler discrètement et à l'échelle du monde sur la toile occupe, elle aussi, une planète du langage, mais d'une parole désormais transportée dans l'espace à la vitesse de l'électricité. A ce titre, elle dispose d'un novum instrumentum dont l'avance philologique décrypte un langage de la démocratie et de la politique dite des " droits de l'homme " et de la " liberté ", devenu médiéval et scolastique à l'échelle de la planète.

La dissection ou la vivisection modernes du pseudo évangélisme des empires n'est plus fournie aux renacentistes d'aujourd'hui par l'accès au texte grec de la " parole divine ", mais par le scalpel de l'analyse anthropologique du cerveau dédoublé de la civilisation mondiale, qui dénonce non plus le masque ecclésial des évangiles, mais les camouflages angéliques de la politique des puissants. Si la révolution moderne de la lucidité ne saurait se donner le moyen de transport de ses idéaux que fut longtemps l'invention de Gutenberg, c'est parce que le Moyen Âge planétaire d'aujourd'hui repose sur un sacré devenu cauteleusement séraphique. Les canons d'une orthodoxie culturelle interdisent aux intellectuels, mais sur un modèle plus vaporeux que celui de Rome, tout examen iconoclaste de la faculté désormais accordée de juger du " vrai " et du " faux " en toute souveraineté. Quand l'autorité légitimante est dévolue aux masses autosanctifiées par leur propre évangélisme démocratique, qu'elles sont censées incarner, le public américain tout entier venge à Guantanamo son sceptre bafoué. C'est l'offense à la sainte image de l'Amérique dans le miroir de sa démocratie qu'il faut laver dans l'eau lustrale des idéaux- et ce type de purification obéit au modèle manichéen du clouage du démon au pilori.

On voit que, sans un regard anthropologique sur une espèce dont les chromosomes sont théologiques de naissance et qui la dédoublent dans sa propre effigie idéalisée, Clio n'a pas accès à la connaissance scientifique d'une Histoire devenue onirique à titre psycho physiologique depuis le paléolithique. Mais Clio n'a pas accès non plus à la radiographie de la servitude qui se mire précisément dans le miroir chargé de glorifier un esclavage glorieusement masqué. Les Européens ne se dénomment pas les vassaux, mais les " alliés " de leur maître. Leur souverain d'au-delà les mers leur interdit de se fabriquer les armes de leur indépendance militaire, mais pour le motif " généreux " qu'il serait absurde de gaspiller leur argent dans des cottes de maille qui feraient double emploi avec celles de leurs protecteurs. L'anthropologie historique psychanalyse le langage des fausses libertés.

Il se trouve que les croisades du Bien contre le Mal se sont achevées avec Saint Louis, tandis qu'à l'aube du IIIe millénaire, l'ère des victoires planétaires de la vertu arbore la bannière étoilée et que le saint chrême de la Liberté donne une forte odeur de pétrole aux Frédéric Barberousse et aux Richard cœur de Lion de notre temps.

11 - Les humanistes de demain

Face au nouveau Moyen Âge qu'éclairent les saints cierges de la démocratie et des droits de l'hommes, les humanistes européens sont condamnés à se forger les armes de l'intelligence du IIIe millénaire bien loin des presses de Froben à Bâle, d'Alde Manuce à Venise, de Martens à Louvain et Anvers, de Gryphe à Lyon, parce que l'outil éditorial classique est devenu impropre à rentabiliser dans l'immédiat les travaux sacrilèges des élites d'avant garde du siècle de l'informatique, qui ont pris, comme les élites philologiques de la fin du XVe siècle, un demi siècle d'avance sur leur temps. L'imprimerie ne les retrouvera qu'en 2080, comme Stendhal disait qu'on le lirait vers 1880.

Pourquoi cette avance ? C'est que les renacentistes modernes observent un spectacle bien différent de celui que déchiffraient les hellénistes: c'est à la descente aux enfers de la civilisation européenne qu'ils assistent. Ils filment une décadence placée sous l'œil des caméras (EUROPOLITIQUE : L'avenir intellectuel et politique de l'Europe , L'Europe au rendez-vous de son destin politique). Le premier déclin télévisé de l'Histoire enregistre le fonctionnement affolé et incohérent du cerveau des élites d'un Vieux Monde devenu pathétique.

Pourquoi l'accès au regard anthropologique sur l'Histoire d'une espèce née spéculaire est-il progressif, relativement lent et nécessairement inaccompli ? Parce qu'ils se comptent sur les doigts de la main, les intellectuels européens qui ont combattu toute leur vie et avec une égale vigueur Karl Marx et l'impérialisme américain, le partage du monde à Yalta entre Roosevelt et Staline et le triomphe illusoire du mercantilisme capitaliste consécutif à la chute du mur de Berlin, l'enfermement de l'Europe dans les rets de l'Otan et l'enchaînement des fausses élites aux exploits carcéraux du messianisme prolétarien, le ligotage de la pensée au Saint Office d'une " tolérance " acéphale et l'apologie des cultures tribales, la mise à égalité des musiques folkloriques avec celle de Mozart et de la pensée de Platon, de Descartes ou de Kant avec les exorcismes des devins et des sorciers. Alors que le gaullisme aurait dû engendrer des intellectuels engagés sur un triple ou un quadruple front, l'Europe a manqué la révolution de la méthode historique qu'exigeait la postérité vivante de Darwin et de Freud.

12 - L'étude bio-psychique des déclins

Mais quand l'espèce humaine se laissera décrire et comprendre de l'extérieur, non plus par le recours aux artifices d'un Micromégas ou d'un Swift, mais à partir d'une distanciation fondée sur la connaissance de la généalogie du cerveau transanimal - nos chromosomes cognitifs se sont divisés entre le réel et l'imaginaire depuis des millénaires - le champ d'observation le plus saisissant et le plus planétaire de notre évolution sera précisément celui de l'étude bio psychique du déclin théâtral de l'Europe. A qui ce spectacle serait-il accessible, sinon au type de " maison d'édition " invisible et suspendue dans un espace insaisissable qu'auront mis sur pied des philosophes et des écrivains publiés chez tous les grands éditeurs, mais qui seront entrés dans la postérité anthropologique de Darwin et de Freud et qui se voudront accessibles à un public d'avant garde et hyperciblé ? Un seul auteur de ce type, s'il diffuse ses écrits vers 3000 centres de diffraction sélectionnés atteindra en une seconde dix mille cerveaux formateurs de l'élite " renacentiste " de demain. Les grands humanistes au XVIe siècle - et jusqu'à Descartes au milieu du XVIIe - ont formé une phalange perdue dans le gigantesque empire d'une scolastique dont ils voyaient seuls qu'elle était moribonde, et ils n'ont été connus que par un public initié au latin ; et pourtant, cette élite ultra minoritaire a métamorphosé le cerveau du monde au point que nous vivons encore de l'élan qu'ils ont donné à la connaissance de l'animal parlant.

Je m'adresse à des lecteurs ouverts à un premier passage au scanner de l'Histoire simio-humaine. Il y faut un regard de spectrographe du cerveau biphasé des singes anthropoïdes délirants et qui ne se stabilisent qu'à prendre appui sur leur propre image désespérément mouvante. D'autres porteront plus loin le regard sur la politique d'une espèce livrée à ses propres reduplications dans le fabuleux. Leur œil paraîtra aussi insolite dans son ordre que le regard d'Aristote sur le monde physique aux yeux des docteurs en théologie du XIIIe siècle.

Prenons, pour seul exemple, la nouvelle doctrine militaire du Pentagone, qui banalise une bombe atomique de moyenne puissance et qui la fait figurer dans la panoplie des armes qui seront mises à la disposition normale de l'État le plus puissant du moment sur la scène internationale. François 1er n'a pas hésité à user de canons contre l'infanterie suisse à Marignan - mais il a fallu une tout autre connaissance des secrets d'un animal dédoublé dans des mondes spéculaires pour que s'ouvre un œil d'historien-physiologue sur la boîte osseuse d'une espèce capturée par les songes qu'elle sécrète; et seule cette vision-là des nouveaux philologues accédera à une connaissance psychophysiologique du langage de l'histoire réelle des singes médiatisés par leur propre image.

Le nouveau " discours de la méthode " sera iconoclaste par définition du seul fait qu'il conduira nécessairement et tout droit à une observation transanimale du cerveau du supersinge qui ordonna le déluge et devant lequel le simio-humain actuel demeure encore humblement prosterné sur toute la surface de la terre. Toute l'aventure de l'adoration religieuse depuis le paléolithique fera irruption avec fracas dans l'histoire psychogénétique des idoles si seulement la science historique de l'âge de l'atome veut bien se souvenir de ce que le Dieu solitaire actuellement régnant est le génocidaire par excellence , celui dont le Pentagone retrouve la trempe et dont il recopie les prouesses. Aussi longtemps que les sciences humaines n'auront aucune connaissance de l'enracinement psycho physiologique des idoles, l'humanisme occidental demeurera aussi désarmé et titubant que la chimie phlogistique.

Le mythe raconte que le Dieu simio-humain était une bête tellement sauvage qu'elle avait fort efficacement planifié la noyade de sa créature sur toute la terre habitée et qu'elle n'avait laissé survivre qu'un seul témoin d'un exploit si mémorable. Comment le singe devenu capable d'un regard sur la sainte férocité du ciel des singes échapperait-il au scanner des historiens de l'inconscient qui auront lu les travaux inachevés d'un certain Sigmund Freud ? Comment Clio demeurerait-elle une muse tellement embryonnaire qu'elle ressemblerait aux théologiens du XVIIe et même du XVIIIe siècle qui persévéraient à ignorer Copernic ? Combien vaine serait la mémoire des nations qui ne disposeraient d'aucune science portant sur le type d'animalité qu'a engendré le malheureux basculement d'un singe anthropoïde dans des fantasmes qui divisent son pauvre encéphale entre le réel et le délire depuis cent millénaires!

13 - Les ennuis de Gutenberg

Revenons aux ennuis de Gutenberg : comment une connaissance de notre histoire que nourrirait une science véritable des chromosomes qui nous livrent à des mondes enchantés et sanglants pourrait-elle se contenter du véhicule du commerce traditionnel du Livre ? C'est espérer que le Prince de Machiavel sera diffusé par les copistes qui calligraphiaient les manuscrits de Cicéron dans les ateliers d'Atticus. Non point que l'imprimerie soit impropre par nature à peindre une planète de la politique où un Empire décide seul du " Bien " et du " Mal" et s'exerce solitairement au tri entre les " barbares " et les " civilisés " ; non point que Gutenberg soit disqualifié pour défendre une gestion redevenue biblique des affaires du globe ; non point que le commerce actuel du livre ne saurait fustiger un Hercule qui proclame haut et fort qu'il dispose " du droit fondamental de se défendre comme il l'entend " - mais uniquement pour le motif que la pensée rationnelle d'avant-garde s'investit désormais dans une anthropologie qui a pris, sur la stature de la science historique d'autrefois, une autre forme d'avance que celle de la critique philologique des textes sacrés des humanistes du XVIe siècle sur les scolastiques, quand Érasme s'indignait de ce que l'autorité du texte latin des évangiles l'emportât sur celle des originaux grecs.

C'est que l'Église n'est plus à Rome. Ses décrétales s'expriment par la marchandisation planétaire du livre. Les philologues de la Renaissance ne pouvaient affirmer leurs droits intellectuels qu'à la suite d'un apprentissage semi clandestin du grec, encore rigoureusement interdit par l'Église en France à la fin du XVe siècle; et il leur fallait former ensuite une vigoureuse phalange de spécialistes ardents à consolider leur nouvel instrument de la connaissance de l'Histoire. Mais ils ne disposaient pas d'une discipline rigoureuse de l'interprétation des textes censés avoir été révélés par le ciel. De cette révélation, les Budé, les Érasme, les Marsile Ficin demeuraient entièrement pénétrés, alors même qu'ils commençaient de s'étonner discrètement de ce que le Saint Esprit fît les fautes de grammaire d'un illettré.

En revanche, les philologues du langage de la démocratie et de la liberté savent que le discours de l'Histoire n'est pas descendu du ciel et qu'il est l'expression d'une aventure pilotée par des encéphales dont la généalogie - donc l'ascendance - est observable dans le temps. La nouvelle renaissance est celle d'un humanisme devenu capable d'une introspection sans exemple, fondée sur la réminiscence platonicienne revisitée par Darwin. La mémoire nouvelle remonte plus haut qu'Adam - elle ne se retourne pas sur l'Eden, elle voudrait s'y rendre.

A ce titre que l'anthropologie historique se trouve bien davantage en avance sur la tiédeur culturaliste de son temps que le fer de lance de la philologie des humanistes sur le dogmatisme impérieux de l'Église du XVIe siècle. C'est pourquoi j'ai commenté la réforme de Jack Lang (La laïcité face aux mythes religieux, Jack Lang et l'Europe de la pensée), le discours de M. Giscard d'Estaing devant la Convention pour l'avenir de l'Europe (EUROPOLITIQUE : L'avenir intellectuel et politique de l'Europe , L'Europe au rendez-vous de son destin politique), et l'avenir d'une laïcité pensante (La laïcité face aux mythes religieux, Pour une laïcité pensante) dans une perspective inacceptable aux yeux de l'orthodoxie culturelle régnante, mais reçue et comprise par l'élite française et francophone qui me suit sur la toile.

14 - L'avenir de l'histoire pensante

Sur le marché de la presse et du livre scolastiques, l'analyse dite " historique " s'en tient encore à l'analyse éculée des rapports de force dont la pratique est traditionnelle et remonte à Thucydide .Il n'est pas faux, mais superficiel d'écrire : " L'Europe, qui espérait se hisser au niveau américain, voit avec effroi l'avancement du grand projet de l'équipe Bush, la création d'une zone de libre échange réunissant les deux continents américains de l'Arctique jusqu'au cap Horn : 34 pays, 800 millions de consommateurs. L'Europe, même élargie, n'en représente même pas les deux tiers. Avec une telle force de frappe, l'Amérique dictera demain plus encore qu'aujourd'hui les règles du commerce international. " [Le Nouvel Obs du 14 au 20 mars 2002 ] Le même numéro note, au niveau d'analyse accessible à l'œil myope des caméras, que " tout se passe comme si les États-Unis tournaient le dos à la politique d'engagement mondial qui a été la leur depuis près d'un siècle et tentaient de s'abstraire des valeurs universelles du droit international qu'ils ont en grande partie contribué à façonner, surtout depuis la Seconde guerre mondiale. […] Bien calée sur le double socle de sa puissance économique et militaire, libérée des contraintes internationales les plus gênantes, n'ayant aucun compétiteur crédible à l'horizon, l'Amérique peut se permettre de dicter sa propre règle du jeu. "

Mais l'histoire filmée est à l'histoire réelle ce que la bande dessinée est à Goya . Ses analyses demeurent tellement en deçà de l'examen des enjeux réels que l' analyse anthropologique surgira de la nécessité, même pour les élites politiques moyennes, de connaître la psycho physiologie des déclins. Alors, les formes vulgarisées de la connaissance qu'exige le marché du livre commercial prendront la relève de la recherche ciblée que la toile aura rendue possible - mais l'avenir sera déjà plus loin, dans une nouvelle aventure de la pensée.

La décadence réelle de l'Europe s'exprime par les gloussements plaintifs de la servitude voulue et désirée. Les vassaux se révoltent quand leur maître ne leur concède plus le rôle subalterne dont ils se glorifiaient . Pareils à des enfants, ils trépignent de se trouver dépossédés des hochets qu'ils étaient heureux d'agiter . Le Vieux Continent est un moribond auquel les prophéties vieilles d'un demi siècle d'un général français oublié ont donné rendez-vous. Quelques survivants se souviennent qu'il avait exigé le départ des troupes étrangères campées à demeure sur le sol de son pays. Quarante ans plus tard, les armées européennes sont toujours placées sous le commandement d'un général américain. Croit-on que l'Histoire, telle qu'on la raconte à l'école de la démocratie dans les écoles publiques n'est pas la nouvelle récitation ad usum Delphini ?

15 - Les internautes

Pour élever la connaissance historique au niveau de la critique anthropologique, il faut passer outre aux criailleries affectées et toutes récentes des élites politiques mal réveillées par l'électrochoc du 11 septembre 2001, qui n'a blessé que leur vanité, et rappeler leur silence soumis, obéissant et vénérateur depuis cinq décennies. Le vrai secret des déclins est connu depuis deux mille ans : on se gausse, à Washington, de l'élite molle qui règne en Europe comme on se gaussait à Rome des " élites molles " de Carthage. Mais l'étude des élites molles en est aux balbutiements. Cent cinquante ans après la parution de L'évolution des espèces et soixante quinze ans après la parution de L'Avenir d'une illusion, il est significatif que le lieu discret, mais fécond où les renacentistes de demain apprennent non plus le grec, mais les hiéroglyphes qui commandent les ascensions et les déclins des civilisations soit l'atelier d'une Renaissance dont les initiés portent le nom magnifique et sidéral d'internautes.

31 mars 2002