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La vérité politique et la politique de la vérité

 

Le rêve d'expansion mondiale de l'empire américain nous ramène un demi siècle en arrière, à l'heure où John Fitzgerald Kennedy faisait le tour des capitales européennes pour obtenir de tous les parlements nationaux, y compris du Bundestag, le désaveu de l'entente franco-allemande amorcée par le général de Gaulle. Pour Georges W. Bush, l'Europe est un Continent placé sous le protectorat d'une puissance étrangère.

1 La meilleure défense est-elle toujours l'offensive?
2
De la gesticulation militaire
3
Le cerveau moyen du monde
4
Les U.S.A. et le génie romain
5
Qu'est-ce qu'un déclin ?


1 - La meilleure défense est-elle toujours l'offensive?

Il est des instants privilégiés de l'Histoire où une politique paraît menacée de tous les dangers, alors qu'en réalité le péril dégage l'horizon d'une manière tellement décisive qu'il présente plus d'avantages à éclater au grand jour que de risques pour l'entreprise; car les obstacles qu'il met en évidence éclairent si bien la situation qu'ils ressemblent davantage à des appels à une stratégie qu'à des barrières dressées sur la route à parcourir.

Il en est ainsi de la diplomatie du Président Georges W. Bush, dont le rêve d'expansion mondiale nous ramène un demi siècle en arrière, à l'heure où John Fitzgerald Kennedy faisait le tour des capitales européennes pour obtenir de tous les parlements nationaux, y compris du Bundestag, le désaveu de l'entente franco-allemande amorcée par le général de Gaulle.

Pour Georges W. Bush, l'Europe est désormais et pour toujours un Continent placé sous le protectorat d'une puissance étrangère. Pour renforcer la puissance dominante du moment, il faut relever le défi d'un désastre, celui de la chute du mur de Berlin, qui prive l'empire américain de toute crédibilité militaire objective. Dans cette perspective, la première tâche est évidemment de demeurer offensif et, pour cela, d'étendre hardiment l'intégration à l'Otan aux derniers candidats à l'entrée dans l'union européenne, à commencer par la Pologne, qui jouera désormais le rôle d'avant-poste de Washington - à moins que l'Ukraine ne suive. Alors, une Europe privée de toute existence politique et militaire indépendante se trouvera réduite au rang de la " vaste zone de libre échange " que le général de Gaulle avait prophétisée.

L'autre pôle d'un encerclement diplomatique et militaire systématique de l'Europe sera l'Espagne : c'est tirer le meilleur parti de l'incapacité des Quinze de reconnaître à la péninsule ibérique le poids que devrait lui valoir son destin politique potentiel, celui d'étendre la zone d'influence de l'Europe au monde latino-américain tout entier. Il est donc dans la logique de l'expansion systématique d'un empire en réalité placé sur la touche de consolider l'union économique hispano-américaine. Dans cet esprit, on aura vu pour la première fois un Président américain ignorer ostensiblement Londres, Paris et Berlin et déclarer qu'il est devenu un globe-trotter - celui d'une hégémonie dont la visée centrale est ouvertement mondiale.

Mais la clarté même d'une politique dont le peu de subtilité faisait autrefois la force, souligne maintenant sa faiblesse, tellement son simplisme la rend anachronique jusqu'à ouvrir les yeux des plus petites nations de l'Europe. Faute d'expérience politique à l'échelle d'un Continent, celles-ci ont besoin de signes brutaux de la volonté de puissance américaine pour seulement l'apercevoir. L'affichage en traits crus de la mise sous un commandement étranger sans nuances des fils de Voltaire, de Kant et de Cervantès est de nature à éveiller leur regard sur le caractère fruste des rapports de force qui régissent le monde réel - les compatriotes de Strinberg, d'Ibsen ou d'Andersen, ces génies locaux de l'universel, sont peu habitués à une politique aussi insistante.

2 - De la gesticulation militaire

Aussi les bénéfices, pour l'Europe, d'un assainissement de la politique américaine par une épure qui en souligne la rudesse jusqu'à la caricature sont-ils d'ores et déjà supérieurs sur le long terme aux méfaits de la rechute apparente dans un asservissement politique dont le caractère spectaculaire s'était un peu effacé depuis la chute du mur de Berlin. Le témoignage le plus voyant d'une émancipation progressive et inévitable de l'Europe s'inscrit dans la logique de la disparition de la menace soviétique, dont la contrepartie n'est autre que la gesticulation désespérée et artificielle à laquelle les États-Unis sont condamnés à se livrer afin de tenter de crédibiliser à nouveaux frais une menace atomique évanouie.

Que signifie la mise sur pied hâtive d'une défense anti-missile exorcisante et dont la seule finalité réelle est de redonner son poids militaire perdu à un empire subitement désarçonné par la vaporisation de l'adversaire ? On ne saurait dessiller plus sûrement les yeux des alliés, même complaisants, qu'en s'efforçant de remettre en vigueur le fantasmagorique de l'épouvante afin de redonner leur imaginaire perdu aux armes dépassées de l'absurde. L'Amérique et son sceptre de l'apocalypse ressemblent au roi dévêtu que dépeint un conte d'Andersen : toute la cour feignait de croire qu'il se présentait en solennel apparat - mais un petit garçon s'étant écrié que le roi était nu, une consternation générale s'ensuivit.

Necker : " Commander, c'est dominer les imaginations " . Mais nous ne sommes plus au Moyen Âge où le sacré pétrifiait le bon sens. Tout le monde peut voir que l'arme antimissile est une arme de théâtre dont les efforts aussi titanesques qu'inutiles pour se donner des proportions à l'échelle de l'ambition colossale qu'elle est censée servir sont de nature à faire voir le plus clairement du monde leur caractère ostensiblement onirique sur une scène rapetissée. Au début du IIIe millénaire, le titanesque théologal sonne creux.

Mais les avantages flagrants, pour l'Europe, d'une clarification qui condamne la politique américaine à se forger des adversaires ridiculement mythologiques résultent également du fait que, dans la mesure où l'évolution actuelle de l'encéphale de notre espèce n'est pas tel que les gouvernements occidentaux puissent réfuter par le rire, la dérision ou la pitié une stratégie de la bravade, les petits fils de Platon doivent, tout au contraire, entrer en apparence dans le jeu et feindre de prendre publiquement au sérieux une politique de l'imagination censée substituer sans difficulté des ennemis surnaturels aux adversaires réels d'autrefois.

Certes, il peut en résulter une collision entre la dénonciation lucide du leurre dont s'arme la bannière étoilée et les chances d'une politique machiavélienne d'un genre nouveau. Daniel Vernet a pu écrire : " Qui croira sérieusement aujourd'hui que la Russie s'apprête à lancer des missiles intercontinentaux sur les villes américaines, et inversement, demande un ancien haut fonctionnaire du Pentagone qui a repris du service auprès de Donald Rumsfeld, ministre de la défense de George W. Bush. " (Le Monde, 17 février 2001)

3 - Le cerveau moyen du monde

Mais précisément, le cerveau du monde n'est pas encore d'une cohérence telle que la logique de la situation réelle puisse faire sérieusement obstacle à la continuation impavide de la gesticulation diplomatique d'un vaste empire - simplement le génie d'Andersen nous a rejoints. Le spectacle continue, comme si le conte d'Andersen avait une suite : le petit garçon a été emmené jouer et les grands ont pu reprendre le spectacle un instant interrompu. Le machiavélisme est devenu gesticulatoire à l'échelle de la planète. Il ressortit à un art diplomatique ignoré des Anciens, parce qu'il intègre à la politique l'imaginaire né du fantastique atomique mécanisé.

La Chine et la Russie ont aussitôt scellé une alliance plus étroite, comme si la volonté hégémonique américaine demeurait rationnelle de se fonder sans rire sur la volonté secrète de Moscou et de Pékin de fabriquer ensemble des missiles à seule fin de pulvériser tout l'univers. Jamais le règne de l'imaginaire satanique n'a été plus rudimentaire - le nouveau tombeau du Christ à délivrer des infidèles est la belle au bois dormant que figure désormais la démocratie mondiale.

Depuis la fin de la guerre froide, la politique internationale est entrée dans une dimension dont une psychanalyse transfreudienne de l'Histoire pourra seule démontrer qu'elle exprime un refoulement mondial de l'esprit religieux, la croyance se donnant un exutoire d'un genre nouveau à ressusciter l'esprit de damnation à l'échelle de la planète. La France cartésienne s'est aussitôt engouffrée dans la brèche diplomatique ouverte par une fabulation parathéologique: nous avons scellé avec Moscou un accord fondé sur l'accréditation officielle de la doctrine selon laquelle la gesticulation catéchétique américaine visant à intercepter des missiles inexistants serait crédible - mais nous ne croyons pas un mot de cette dogmatique de la sottise.

Mais le niveau culturel d'une civilisation est le cœur battant de sa politique. Il paraîtra un jour stupéfiant que les élites culturelles de l'Europe du XXe siècle fussent demeurées majoritairement incapables de déchiffrer un texte politique comme on lit un cardiogramme, donc de le recevoir dans le langage dédoublé qui lui est propre. Une civilisation peut-elle vaincre l'analphabétisme des adultes - c'est-à-dire leur enseigner à entendre et à transcrire un discours crypté par définition, à l'instar de celui de l'héraldique ou des échecs, mais selon des modalités à préciser ? Si la langue politique est viscéralement masquée, sur quel modèle l'est-elle?

Dans Le Monde daté du 18 juillet 2001, on peut lire une interview de Georges W. Bush. Question :

Quelle est votre vision des relations entre les Etats-Unis et l'Europe ?

Quand je suis allé en Europe la première fois, c'était pour briser la glace. (…) Nous avons eu un honnête dialogue et je pense qu'ils [les Européens] ont compris que nous étions fermement engagés dans l'OTAN et dans son élargissement.

Comment ce discours est-il codé ? En ce que, d'entrée de jeu, les Européens y sont censés remplir la condition première et tacite de leur subordination. Il doit aller de soi qu'ils seraient grandement effrayés à l'idée que les USA pourraient se retirer de leur territoire. Le souverain les rassure d'emblée: au contraire, il veillera à étendre encore davantage l'emprise de son pays sur leur sol. Mais, sous la première strate du présupposé fondateur se cache le message que les publicitaires appellent " subliminal " et qui servira de masque éthique de la volonté de puissance inhérente au politique :

Je suis persuadé que nous pouvons entretenir des relations très constructives avec l'Union européenne. (…) Nous partageons les mêmes valeurs. Ce sont ces valeurs qui unissent l'Amérique et l'Europe : liberté de la presse, de la parole, de la religion, élections libres. Nos amis européens commencent de comprendre que je respecte l'Europe, notre histoire et, avant tout ses valeurs. Je représenterai mon gouvernement de manière directe, transparente. Tout le monde connaîtra notre position.

Encore une fois, une civilisation en déclin peut-elle être sauvée par une scolarisation préalable des élites, dont les oreilles auront été ouvertes par une pédagogie élémentaire qui les aura rendues globalement capables d'écouter un texte politique ? Que deviendrait une démocratie dont les citoyens sauraient du moins comment, depuis cinq mille ans qu'il en existe des traces écrites, tout discours politique est nécessairement construit sur l'occultation non point astucieuse, mais criante, de ce qu'il dit en réalité ? Exemple :

Le président russe, Vladimir Poutine, a préconisé, lundi, une nouvelle structure de sécurité en Europe incluant la Russie au sein de l'OTAN ou qui la remplacerait par une autre avec la Russie. Moscou et Pékin sont, d'autre part, fermement hostiles à votre projet de défense antimissile NMD.

J'ai dit clairement à M. Poutine, le mois dernier, que la Russie n'était plus notre ennemie et qu nous ne devrions plus nous regarder avec suspicion, mais travailler ensemble à nous débarrasser d'un document qui codifiait la méfiance issue de la guerre froide. C'est ce que signifiait le traité ABM. Il est temps de développer un nouveau cadre stratégique pour la paix. Les menaces auxquelles faisait face ce traité ont cessé d'exister. Mais de nouvelles formes de terreur sont nées: cyberterrorisme, extrémistes fondamentalistes, un extrémisme qui nous menace, menace Israël, notre proche allié et ami et la Russie. Nous devons coordonner notre sécurité pour y faire face et nous doter de la capacité de débarrasser le monde des forces de chantage et de terrorisme. Nous devons donc être capables de détruire tout missile qui nous menacerait.

Dans ce texte, le sujet fatalement passé sous silence, mais seul réel, n'est autre que le partage de la puissance mondiale entre la Russie et États-Unis. Dans cet esprit, il devra paraître évident que la puissance militaire des États-Unis continuera de s'étendre en toute légitimité, bien que la Russie ne soit plus un ennemi. On en donnera donc acte au vaincu, puis on énumérera tout à la suite et sans transition les nouveaux adversaires censés être subitement apparus, à sa place, en veillant soigneusement à masquer le caractère fictif ou microscopique des ennemis chargés de le remplacer. Du coup, il paraîtra tout naturel - c'est la strate subliminale du code - que les USA poursuivront leur expansion mondiale sous la bannière des valeurs.

M. Poutine avait parlé en Slovénie d'une OTAN qui pourrait inclure la Russie. L'idée est intéressante. Mais, entre-temps, nous entrons dans un nouveau cycle d'élargissement de l'OTAN et nous devons tendre la main aux pays qui progressent vers la démocratie et travaillent dur pour se conformer au plan d'action. Mais je vais vous dire ceci : quand la Russie regarde vers l'Ouest, elle n'y trouve aucun ennemi, et il en sera ainsi tant que je serai président.

S'il existait autant de citoyens capables de lire un texte diplomatique que d'électeurs, le monde en serait changé instantanément et de fond en comble, car tout le monde verrait quels maîtres possèdent le pouvoir de mener la politique des " valeurs ", et comment ils scellent souverainement les alliances jugées " moralement " conformes à leurs intérêts.

Comment se fait-il que ce soient les écrivains des petits pays qui ont les yeux les plus ouverts sur le langage dédoublé des puissants, sinon pour le motif qu'il ne sont pas en mesure d'entrer dans le jeu ? Socrate était-il puissant ? Mais la faiblesse aiguise la lucidité. Décidément l'avenir politique de l'Europe se confond une fois de plus avec l'éveil de la raison.

4 - Les U.S.A. et le génie romain

Tite Live raconte les scènes de liesse de la population des cités grecques auxquelles Rome avait accordé la liberté en 197 avant notre ère à la suite de la victoire du Consul Flaminius, aidé des Étoliens et des Achéens sur une Macédoine qui rêvait de soumettre une second fois l'Hellade entière à un avatar d'Alexandre. On appréhendait de voir la domination du secouriste romain succéder à celle du dernier roi de Macédoine. Lorsque le héraut eut proclamé, au cours des jeux isthmiques, que Rome libérait ses alliés, bien qu'elle les eût sauvés d'une autre servitude, la foule courut vers Flaminius : chacun voulait lui serrer les mains et l'embrasser au point que sa vie parut un instant menacée par l'enthousiasme débordant des Grecs pour leur généreux libérateur.

" Il existe quelque part en ce monde, disaient-ils, une nation qui fait la guerre pour la liberté des autres peuples de la terre, et cela à ses frais, avec ses propres forces et à ses propres risques. Cette nation n'accomplit pas de tels exploits pour libérer seulement les hommes dont les terres sont voisines des siennes : elle franchit les mers afin que, dans tout l'univers, aucun pouvoir injuste ne puisse exister et qu'en tous lieux, le règne des lois morales et du droit soit tout puissant. " [Tite-Live, Histoires, Livre XXXIII]

Naturellement, une liberté accordée par plus puissant que soi ne l'est jamais qu'en paroles - on n'est pas souverain devant un triomphateur adoré.

On trouvera dans Necker des analyses pénétrantes de " l'économie de la subordination ". Tocqueville souligne combien les Américains sont naturellement cartésiens ; mais ce sera sur le modèle romain qu'ils auront géré la soumission du Vieux Continent pendant plusieurs décennies.

5 - Qu'est-ce qu'un déclin ?

On connaît le mot de Valéry : " Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles ". L'Europe donnera-t-elle naissance à l'ultime chef d'œuvre de la raison, celui de conduire le "Connais-toi" de Socrate jusqu'à la victoire de percer les secrets de la mort ? Sera-t-elle la première civilisation capable d'observer son déclin, de le comprendre et de tenter d'y remédier ? Si elle échouait à se redonner la vie, elle livrerait du moins à la mémoire du monde un document mémorable - le diagnostic d'une maladie inguérissable.

Il y a deux sortes de déclins. L'un résulte de la chute dans l'obscurantisme religieux, dont la violence anéantit les chefs d'œuvre de l'art et de la littérature, interdit les exploits des sciences, frappe de damnation la faculté même de penser et allume des bûchers avec des prières. Le monde civilisé n'est plus menacé par les fureurs du sacré - aucune théologie gigantesque ne dressera plus dans les airs l'effigie d'une divinité ivre de sang sur les champs de bataille de la foi.

L'autre forme des décadences est plus subtile : elle s'exprime par la floraison des esthétiques dont la diversification et la multiplication font un beau parterre. La civilisation grecque a fait naufrage dans la richesse ptolémaïque des cultures rutilantes ou gracieuses, mais privées de la colonne vertébrale d'une pensée. C'est cette face plus discrète de la mort qui menace l'Europe. Une mosaïque bien coloriée ne saurait donner à une civilisation un regard de l'intelligence sur sa propre agonie. Les cultures décervelées et qui achètent la beauté avec des broderies ne sont que les dernières plantes d'un jardin épuisé.

Mais en même temps, la science moderne est la première à défricher la mémoire d'une espèce alourdie de deux millions d'années d'une existence semi-réflexive et qui peut désormais voir se dérouler sur l'écran le film d'un grossissement mystérieux de son encéphale. Jamais aucune civilisation n'avait eu accès au spectacle de l'expansion de sa propre boîte osseuse, jamais une culture n'avait pu assister au prodige d'un organe ambitieux de métamorphoses son habitat.

Réfléchir sur la vie et la mort des civilisations, c'est désormais interpréter une pensée qui se collette avec l'étroitesse de son palais. Ce moteur modifie sa propre puissance à se tailler un plus vaste habitacle. Nos cellules cognitives sont en guerre avec notre anatomie. Notre esprit cherche son sceptre avec le secours de nos généticiens. L'étonnement devant le spectacle de notre évolution est le levain nouveau de la civilisation européenne . Pour la première fois, une culture veut disposer d'un observatoire situé à l'extérieur de son encéphale et pourtant intériorisé, mais sur un tout autre modèle que celui des mythes religieux ; pour la première fois également, la raison se révèle un satellite tournant autour du globe et capable d'observer aussi bien les virus des décadences que les germes des résurrections. Jamais encore, l'esprit ne s'était nourri de stupéfactions plus fécondes. Ce sont les semailles des questions qui font la richesse des récoltes.

La civilisation européenne apprendra-t-elle à se pencher sur son encéphale transfigurateur ? On sait que cet organe n'est réellement entré en service que depuis cinq mille ans. Comment se servir d'une loupe dont le pouvoir grossissant lui permettra d'observer le territoire où la pensée s'est armée des jalons de la mémoire écrite ? Quand nous connaîtrons les secrets biologiques qui ont commandé la dichotomie de notre capital génétique entre le réel et l'imaginaire, peut-être le Vieux Continent sera-t-il le théâtre du second miracle grec - celui d'une mutation de notre cerveau qui permettrait à notre civilisation de conquérir le seul sceptre réel de la politique - celui de l'intelligence.

4 août 2001