Au Professeur Emmanuel LOUISE-ALEXANDRINE
qui a bien voulu me signaler cet ouvrage
Dans mon texte précédent
- Les rêves
et les chaînes, M. Obama ou la fin de l'illusion -
j'ai souligné que l'échec inéluctable du
sommet des vingt du 15 novembre à Washington - il a déjà renoncé
à l'ambition de détrôner le dollar - ne sera pas définitif en
ce sens qu'il fera changer de direction à l'histoire parallèle
de la pensée et de la politique ; il est évident, disais-je, que
le destin de la politique de la planète passera par l'ascension
de la Chine, du Japon, de l'Inde, de la Russie, de l'Indonésie,
du Mexique, de l'Argentine, du Brésil, du monde arabe, de la Corée
et de l'Afrique du Sud et que la perpétuation du pelotonnement
des Etats européens dans le giron de l'OTAN renverrait à l'agonie
du Vieux Monde dans le provincialisme des décadences.
Puisque l'entente franco-russe
permet d'espérer que ce désastre sera évité, quel sera l'avenir
mondial du "Connais-toi" ? La vraie philosophie conduira
sur les cinq continents à des radiographies anthropologiques des
mythes religieux - et d'abord de l'inconscient politique qui sous-tend
les doctrines des trois dieux dits uniques. Du coup, on tentera
d'observer les problématiques de l'extérieur et il surgira sûrement
un philosophe pour appeler cette nouvelle discipline la "problématologie".
Mais la découverte de la problématique qui permettra de radiographier
les problématiques d'autrefois sera une autre affaire - celle
de la simianthropologie. Qu'adviendra-t-il ce qu'il était convenu
d'appeler la "conscience humaine"? Quel humanisme naîtra-t-il
du traumatisme consécutif à la découverte de leur solitude irrémédiable
dans le cosmos que les évadés de la zoologie seront condamnés
à gérer? Pour le comprendre, il faudra découvrir les relations
que les dieux et leurs autels, y compris d'Allah, de Jahvé et
du culte d'un instrument de torture, entretenaient avec un meurtre
sacrificiel calqué sur ceux de l'histoire et surtout entrer dans
la postérité . anthropologique de Pascal qui disait: "Qui veut
faire l'ange fait la bête".
Les siècles chrétiens
fondaient la politique sur les relations des Etats avec le ciel
d'un " fils de Dieu ". La géopolitique de demain devra nécessairement
placer le moteur immémorial de l'histoire qu'est le fantastique
théologique mais dans la postérité à féconder de Darwin et de
Freud. Il n'y aura pas d'autre chemin ouvert à la philosophie
qu'un nouveau siècle des Lumières - sinon la civilisation mondiale
cessera de faire progresser le savoir et la pensée.
A la lumière de Dieu
, l'Amérique et le monde (éditions Salvator 2008), de Mme
Madeleine Albright, ancienne ministre des affaires étrangères
des Etats-Unis, j'ai tenté d'expliquer les dessous théologiques
de l'expansion de l'empire américain. On remarquera que
ce titre exprime une hiérarchie. Le "Très
Haut" dépasse l'Amérique d'une courte
tête, mais "le monde" se place au dernier
rang, parce qu'il fait l'objet d'une gestion commune de Dieu et
de sa fille.
Cet inconscient théologique
de la politique est-il analysable? Qu'est-ce
que le "coup de l'ange" qui arme une démocratie messianisée
à l'école de ses idéalités sacralisées?
1
- L'Amérique et Machiavel
2
- Les embarras anthropologiques du verbe expliquer
3-
Comment comprendre l'histoire sans rendre compte des mythes
religieux ?
4
- Le sacré et la démocratie
5
- Mme Albright et la politique du surnaturel des Etats laïcs
6
- Radiographie politique de Dieu
7
- L'inconscient du culte du sang dans l'Histoire
8
- M. Medvedev face au " coup de l'ange "
9
- La dissection des dieux
10
- L'avenir " théologique " de la science historique
*
1- L'Amérique
et Machiavel
Mme Albright,
devenue professeur d'université, définit la diplomatie américaine
en des termes fort clairs : "Au début de chaque cours, j'explique
à mes étudiants que le but de la politique étrangère est de
persuader les autres pays d'accepter à ce que nous voulons
. Et à cette fin, le président et son ou sa secrétaire d'Etat
disposent de moyens allant du recours pur et simple à nos forces
armées, au travail patient du tissage diplomatique, sans oublier
l'efficacité des arguments de la logique." (p. 22) On remarquera
que cette définition va plus loin que celle de Machiavel, qui
distinguait le champ de manoeuvre de l'habileté diplomatique du
champ de bataille .
Mais pourquoi
une méthode plus radicale que celle du Prince a-t-elle
échoué ? Deux pages plus loin, on peut lire : "Je crois que
le gouvernement des Etats-Unis s'est complètement trompé dans
sa réponse au terrorisme international, qu'il a porté atteinte
à la réputation de l'Amérique et remplacé par une simple propagande
une stratégie diplomatique de promotion de la liberté." (p.
24)
L'explication
en est simple : si vous ne faites pas de distinction entre la
guerre diplomatique et la guerre tout court, vous vous frappez
du même handicap que Ribbentrop, qui recourait à des représentations
d'apparat de l'efficacité des troupes d'assaut du IIIè Reich afin
de séduire les diplomates étrangers qu'il entendait convaincre
"d'accepter ce qu'il voulait". Mme Albright finit par admettre
que le spectacle de ces exercices n'est pas efficace: "En diplomatie,
'Connaître son client' veut dire qu'il faut apprendre à
connaître les pays étrangers et leurs cultures . Et, de nos jours,
les passions religieuses enflamment la planète. Il est donc impératif
de connaître les croyances religieuses et les intentions de ceux
qui les pratiquent." (p.22)
Les lecteurs
de ce site s'amuseront sans doute de la rencontre tardive de l'Amérique
rationnelle avec la théopolitique dont je tente d'expliciter les
fondements depuis huit ans; et ils se demanderont de quels moyens
non seulement la raison américaine, mais la raison mondiale disposent
actuellement pour répondre sérieusement, donc à la lumière d'une
pensée rigoureusement scientifique, à la question impérative de
"connaître les croyances religieuses". Cette interrogation
nous ramène à un thème connu de mes lecteurs : que signifient
les verbes connaître, expliquer, comprendre?
2
- Les embarras anthropologiques du verbe expliquer
Rebroussons
chemin de quelques pas. Depuis que l'humanité a inventé la cité,
ses savoirs se sont progressivement compartimentés, et cela parallèlement
à la spécialisation de plus en plus poussée des activités de notre
espèce. Du coup, les connaissances se sont partagées entre les
sciences dites exactes et les arts. Mais les Grecs rangeaient
encore la musique, la stratégie et l'économie parmi les savoirs
qu'ils qualifiaient de scientifiques, tels la géométrie, les mathématiques,
l'astronomie, parce que les rhapsodes proclamaient depuis des
siècles que le fondateur de toutes les sciences n'était autre
que l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée. La distinction entre
les arts et les sciences est néanmoins demeurée confuse jusqu'à
nos jours : la République enseigne les "sciences politiques",
les "sciences économiques" et les croyances elles-mêmes,
qui se veulent pourtant "révélées" par nature, enseignent
à leur tour les "sciences religieuses". Pourquoi aucune
frontière précise n'a-t-elle été tracée entre l'art de chanter
ou de peindre, par exemple, et les connaissances techniques qui
seules peuvent changer "l'art de gouverner" en une "science"
?
C'est que
la notion de science demeure brumeuse à son tour au sein d'une
raison qui croit rendre parlante par elle-même l'"objectivité"
de son savoir. Si la connaissance scientifique est explicative,
que signifie le verbe expliquer? Prenez la botanique ou la chimie
: ces discipline ne mériteront pas réellement le titre de sciences
qu'il est convenu de leur accorder, parce que, d'un côté, elles
se contentent de constater et de décrire des faits exacts, de
l'autre, elles se satisfont de faciliter l'accès à leur matériau
à seulement le disposer dans un certain ordre. Mais même si la
classification des matières à étudier nourrit parfois l'ambition
de dépasser une documentation laissée à elle-même, donc aveugle,
sourde et muette par définition, l'ordonnancement d'un savoir
dûment étiqueté, numéroté et mémorisé ne le rend pas explicatif.
La classification des plantes résume et simplifie la masse des
végétaux aux yeux du botaniste, mais cette commodité intellectuelle
n'explique en rien leur nature. La classification de Mendeleiev
nous fournit une nomenclature systématique des diverses formes
de la matière et l'expérimentation des chimistes nous conduit
au spectacle des alliances que les substances concluent entre
elles, ainsi qu'à la connaissance de quelques règles qui président
à leurs mariages ou à leurs divorces ; mais aucune science dite
descriptive n'a vocation d'expliquer l'objet sur lequel
elle porte et dont elle enregistre seulement les divers aspects
et les métamorphoses.
Qu'en sera-t-il
de la physique, des mathématiques et de la géométrie ? Elles se
sont fondées pendant des siècles sur un code du savoir explicatif
qui passait pour inscrit dans la nature des choses. On appelait
ce Sésame la logique. Mais, depuis 1904, la relativité générale
a brisé l'alliance précaire que l'Occident avait signée entre
Aristote et Euclide et pulvérisé les critères qu'on avait crus
immuables et immémoriaux pour distinguer à coup sûr le rationnel
de l'irrationnel. Du coup, le savoir scientifique qualifié d'explicatif
a fait l'objet d'un coup de force interne dont l'arbitraire n'est
plus à démontrer: les ouvriers du pragmatisme ont décrété que
la vérification dite expérimentale d'une hypothèse, même contraire
aux principes de la logique classique, enfanterait "l'intelligible"
au sein de la théorie scientifique et en validerait les décrets
artisanaux, parce que tout résultat exploitable légitimerait en
retour la tiare de la raison et engendrerait nécessairement la
compréhensibilité du résultat constaté. Par l'effet d'un miracle
construit sur le même modèle que le précédent, l'expérience persévérait
à vérifier après coup la validité de la problématique placée dans
les coulisses, comme le soleil démontrait sa divinité par sa course
dans le ciel chez les Anciens, à cette différence près que seule
la raison dite "pratique" s'empare désormais en amont du
sceptre de l'intelligible.
3
- Comment comprendre l'histoire sans rendre compte des mythes
religieux?
Revenons
à la "science diplomatique". Les disciplines les plus démonstratives
de cette aporie sont l'Histoire et la politique, dont la diplomatie
est le bras droit, puisque deux personnages se disputent la bannière
de la connaissance intelligible dans son enceinte, la Description
et l'Explication. On sait que le théâtre de la mémoire
pensive demeure divisé entre les chroniqueurs et les historiens
proprement dits, mais sans que les psychologues et les anthropologues
sachent clairement ce qui distingue les récits des simples mémorialistes
de la science explicative de Thucydide et de Tacite. Cette difficulté
se trouve encore aggravée par l'épaississement des ténèbres dans
lesquelles le terme même d'explication demeure plongé.
On s'accorde à refuser à Xénophon le rang d'un spéléologue de
l'histoire de la Grèce et l'on remarque que, dans ses Mémorables,
l' élégant portrait de Socrate qu'il nous a laissé répond à la
même superficialité d'esprit que celle du narrateur de l'Anabase.
Mais en
quoi Tite-Live ou Tacite sont-ils explicatifs? Le premier s'élève
au rang non seulement d'un peintre de la grandeur de Rome, mais
d'un interprète du génie politique du peuple de la Louve, notamment
dans son analyse du traitement américain avant la lettre que cette
nation réservait aux peuples qu'elle avait vaincus ; car elle
changeait ses ennemis humiliés par leur défaite momentanée en
alliés et en amis tout heureux, semblait-il, d'afficher à jamais
le blason de leur vainqueur sur leur poitrine. Mais expliquer,
c'est donner à comprendre dans la durée; et la connaissance pérenne
du genre humain dont témoignent les narrateurs s'arrête devant
le sacré. Du coup, leur méthode illustre une brèche impossible
à combler : d'un côté ils condamnent la "superstition",
de l'autre, ils ne savent comment séparer les "vrais dieux"
de ceux qui ne méritent pas ce titre du seul fait que les superstitions
dûment légalisées et authentifiées par la loi se changeraient
en vérités de se trouver imposées à la collectivité et entérinées
par l'esprit public.
Il en est
ainsi de Tacite : son code de l'intelligible est celui
que le régime républicain projette sur l'Histoire, mais il reconnaît
que l'empire n'était plus gouvernable à l'école des esprits microscopiques
qui, à la suite de l'assassinat du vainqueur des Gaules, entendaient
ramener Rome dans le lit et le nid de la médiocrité sénatoriale.
Quant à Thucydide, son génie l'a scindé entre le théoricien de
la guerre du Péloponnèse et le premier topographe d'une connaissance
dite historique qui allait rendre désespérément flottantes les
frontières entre la science et les vastes étendues du vécu banalisé:
deux millénaires et demi plus tard, Jérôme Carcopino inaugurait,
avec La vie quotidienne à Rome sous Auguste, l'extension
infinie de la curiosité pseudo historique vers les agences de
renseignements les plus stériles concernant des platitudes de
la mémoire à faire bâiller Clio. Un Henri Amouroux achèvera cette
évolution vers la facilité par des informations sur la composition
du petit déjeuner des Français de son temps.
4
- Le sacré et la démocratie
Le trottinement
de la méthode historique depuis la Genèse pose donc la question
focale du passage du flambeau du verbe comprendre d'un
millénaire à l'autre: comment contraindre cette discipline vagabonde
à tracer une frontière heuristique entre le simple récit et la
science historique proprement dite ? Puisque toute explication
autre que théologique demeurera nécessairement humaine et seulement
humaine, l'intelligible répondra à des motivations et à
des finalités observables ou difficiles à détecter depuis que
l'argumentation banalement rationnelle s'est révélée bien souvent
un masque de l'inconscient quotidien. A quels critères une explication
sera-t-elle qualifiable de scientifique, sinon à la lumière d'un
certain degré de profondeur spectrographique de la connaissance?
Mais dans
quel abîme intérieur l'humanité est-elle en mesure de descendre
afin de tenter de décrypter les vrais secrets de son histoire
? Comment sa plongée dans les arcanes de son encéphale lui permettra-t-elle
de se raconter son destin d'une manière suffisamment rationnelle
pour rendre intelligible la naissance, l'ascension et la chute
des peuples et des nations ? Et surtout, si l'humanité ignore
pourquoi son cerveau sécrète des personnages imaginaires, pourquoi
il les installe dans le vide de l'immensité, pourquoi il s'en
fait des guides et des protecteurs, pourquoi il se transporte
avec ardeur dans des mondes fantastiques, pourquoi il se réfléchit
passionnément dans les miroirs du langage qu'il se construit ,
comment Adam prétendrait-il jamais élever l'histoire au rang d'une
science explicative du destin de l'humanité? Mais comment se résigner
à conclure que les résurrecteurs les plus ardents de la mémoire
ne seront jamais que des narrateurs aveugles, puisque toute profondeur
véritable échappera à leurs prédéfinitions naïves du verbe expliquer?
Or, la
question du degré de connaissance de notre espèce dont dispose
l'historien pour accéder à un récit réellement explicatif, donc
intelligible des événements - au sens que la science donne à cet
adjectif - cette question a soudainement débarqué sur la planète
tout entière d'une manière d'autant plus traumatisante qu'un retard
de vingt-cinq siècles lui donne désormais une violence tempétueuse.
C'est dire
que la tentative de Mme Madeleine Albright de lever ce lièvre
dans un ouvrage doublement préfacé par Hubert Védrine, ancien
Ministre des affaires étrangères du Gouvernement Jospin et par
l'ancien Président des Etats-Unis , William J Clinton, pose à
une science historique devenue ambitieuse de peser un problème
depuis longtemps familier aux lecteurs de ce site. On peut y lire
: "Depuis les attaques du 11 septembre 2001, j'ai pris conscience
que je m'étais sans doute figée dans une époque révolue. Comme
beaucoup d'autres diplomates de carrière, j'ai dû modifier mes
vues sur le monde et découvrir une réalité qui paraissait nouvelle,
mais qui sollicitait notre attention depuis un certain temps.
Depuis 1990, nous avons assisté à l'avènement de la mondialisation
et nous avons fait des pas de géant dans le domaine technologique.
La révolution de l'informatique a transformé nos vies, tant au
quotidien qu'au niveau professionnel et nous a imposé un vocabulaire
spécialisé. Mais, au cours de cette même décennie, un autre courant
s'est imposé avec force : les mouvements religieux sont désormais
omniprésents et se montrent prospères." (p.20)
La science
diplomatique américaine est-elle du moins en mesure de tenter
de profiter de circonstances qu'elle déclare favorables pour apprendre
à mieux connaître la nature des relations entre les Etats souverains
? Washington va-t-il se contenter de tenir compte de la manière
la plus pragmatique possible des "croyances religieuses et
des intentions de ceux qui les pratiquent" ou bien sa "diplomatie
du sacré" va-t-elle se fonder sur un "Connais-toi"
moins primaire? Autrement dit, quel sera le contenu de la "stratégie"
de Mme Albright à l'égard des dieux si elle ignore tout de ces
personnages?
5
- Mme Albright et la politique du surnaturel des Etats laïcs
On cherchera
vainement dans l'ouvrage de Mme Albright une once de réflexion
philosophique et anthropologique d'avant-garde qui approfondirait
la connaissance de l'espèce simiohumaine, alors que l'état actuel
de notre évolution cérébrale exige le débarquement accéléré d'une
"science diplomatique" soucieuse de la légitimité et du
sérieux de sa stratégie sur une planète que le sacré fait à nouveau
bouillonner. Il s'agit simplement, pour l'ancienne secrétaire
d'Etat, de gérer le plus efficacement possible le surgissement
d'un élément nouveau et important sur l'échiquier de la politique
étrangère classique - celle de la stratégie diplomatique qu'il
appartiendra aux Etats laïcs d'adopter, alors qu'ils sont demeurés
profondément croyants et qu'ils sont désorientés au plus profond
de leur foi: "Mes étudiants ont tendance à mettre la religion
à l'épreuve de la morale et leurs réponses sont formulées par
le biais de l'éthique. Ils veulent savoir pourquoi le monde ne
fait quasiment rien pour soulager la pauvreté et la maladie, pourquoi
on reste impuissant devant les génocides ou encore, comment venir
en aide aux pays sous-développés dans le contexte de la mondialisation.
Les attaques du 11 septembre ont suscité chez beaucoup de jeunes
Américains un sursaut de patriotisme . Un grand nombre a intégré
l'armée ou la CIA ( !) . Mais, pour la plupart, cet élan s'est
révélé un feu de paille. La guerre en Irak a brouillé les cartes
au point que cette jeunesse a commencé de mettre en cause le bien-fondé
de notre politique étrangère et de se demander si le but de l'Amérique
est moins d'exercer sa suprématie (leadership) sur le monde
que de le dominer. Mes étudiants forment un groupe éclectique
et se partagent entre des opinions variées. Comme on peut s'y
attendre, ils sont très divisés sur les questions du Moyen Orient
: ce qui est juste pour les uns est un anathème aux yeux des autres."
(p.22-23)
On remarquera
que Mme Albright distingue avec candeur l'esprit de domination
de l'exercice, réputé innocent par nature, de la suprématie que
signifie, en fait, le terme jamais traduit de "leadership"
- mais nous avons remarqué que la conquête de la suprématie est
le but naturel de la politique étrangère définie comme la volonté
"de persuader les autres pays d'accepter ce que nous voulons"
y compris par "l'utilisation pure et simple de nos forces
armées".
L'apport
de Mme Albright à la simianthropologie politique est donc considérable;
car elle croit s'imposer un devoir d'honnêteté d'interroger les
théologiens sur ce qu'est une religion, ce qui revient à demander
au devin Euthyphron ce qu'il en est de Zeus: "Les théologiens
universitaires que j'ai consultés clament avec passion l'urgence
qu'il y a, pour les chefs politiques, de s'instruire des diverses
religions et d'aborder leurs croyances comme des moyens de réconciliation
et non comme des sources de conflits." (p. 23)
On ne pouvait
mieux soulever - mais indirectement et sans le savoir - le problème
de fond que pose à la science historique le regard irrationnel
par nature du théologien sur sa théologie. Comment un catéchisme
serait-il en mesure "d'informer" l'élite scientifique mondiale
d'un sujet qu'elle ignore tout autant que les théologiens eux-mêmes,
à savoir les secrets psychophysiologiques de l'espèce spéculaire
? Mme Madeleine Albright invoque naïvement les questions sans
portée scientifique que lui posent ses étudiants et qui répondent
à une civilisation où la laïcité a séparé l'Etat de la religion,
mais nullement pour avoir découvert en laboratoire les secrets
des mythes sacrés : simplement, les devins et les augures étaient
devenus encombrants et exaspéraient les hommes politiques à se
mettre sans cesse dans leurs pieds. Qu'est-ce que le politique
réduit à lui-même ? "Les pays ont des gouvernements et les
gouvernements agissent pour assurer la protection des intérêts
de leurs nations. La diplomatie est appelée à réconcilier des
points de vue différents, au moins afin d'éviter que des guerres
n'éclatent et que le monde n'explose. On compare volontiers la
politique étrangère au jeu des échecs, ce jeu cérébral entre des
partenaires qui s'entendent sur certaines règles. Cette compétition
est fondée sur une logique et les joueurs parlent comme des juristes,
non comme des prédicateurs ". (p.18)
Quelles
sont les subtilités de la théologie que Clio devra apprendre à
décrypter si elle entend approfondir quelque peu sa compréhension
rudimentaire de l'histoire diplomatique laicisée, donc rendre
intelligible non seulement le passé et le présent de l'animal
onirique, mais une parcelle de l'avenir des rêves? Assurément,
une connaissance qui se voudra réellement explicative des songes
théologiques se greffera nécessairement sur une connaissance entièrement
nouvelle de l'espèce follement réfléchie - et depuis des millénaires
- dans les miroirs sacrés qui la dédoublent. Que signifie cette
reduplication invétérée de sa propre image dûment magnifiée et
transportée à titre collectif dans le merveilleux? Le verbe expliquer
ne saurait se trouver appliqué à la mémorisation rationnelle
du passé du simianthrope à partir d'une croyance irrationnelle
par nature et par définition - à savoir que le Dieu qui s'est
scindé en trois branches dans la postérité d'Abraham existerait
moins exclusivement dans la seule imagination de ses adorateurs
qu'Osiris ou Mithra. L'athéisme n'est pas une simple hypothèse
de travail de la science historique et diplomatique proprement
dite, mais la condition même de l'émergence de son véritable champ
de recherches et de la validité de ses interprétations en profondeur
du politique. Mais alors, une raison politique qui abandonne le
songe à son sort sans l'avoir expliqué n'est pas une raison
scientifique.
6
- Radiographie politique de Dieu
Cette évidence
était, en fait, bien connue des historiens dichotomisés sur le
modèle ancien. C'est ainsi que Tite-Live et Tacite croient à l'existence
des dieux romains, mais ils n'en tiennent aucun compte effectif
dans leurs écrits. En revanche, si Jahvé, Allah ou le Dieu des
chrétiens "existaient", au sens que leurs théologiens donnent
à ce verbe, il serait bien impossible, je le redis, à la raison
scientifique moderne de ne pas en tenir le plus grand compte,
tellement la découverte du "vrai Dieu" à la suite de tant
de siècles de tâtonnements stériles et d'égarements inexpliquables
parmi les idoles de tous les autres peuples de la terre constituerait
un événement tellement révolutionnaire que toute l'histoire humaine
en serait à jamais bouleversée dans ses fondements : "Si je
ne croyais pas que les dieux se préoccupent des affaires des hommes,
je ne m'occuperais pas d'eux", dit un penseur grec.
Or les monothéismes
ont un tout autre sens : si l'on annonce à l'humanité qu'elle
aurait découvert le créateur du cosmos, lequel ne se contenterait
pas de gérer l'histoire du monde, mais conduirait ses fidèles
à partager son éternité après leur mort, comment cette espèce
ne descendrait-elle pas en masse dans les rues pour danser de
joie et chanter à tue-tête? Mais si elle apprenait ensuite que
son créateur ne la quitte pas des yeux, qu'il tient jour et nuit
un livre de comptes ineffaçable, qu'il n'accueille dans sa demeure
que ses fidèles les plus recommandables et qu'il livre les suspects
à des tortures éternelles dans son camp de concentration souterrain,
cette espèce ne ferait-elle pas preuve de plus d'intelligence
encore à se précipiter dans les monastères et à y passer ses jours
et ses nuits en prières et en supplications à la fois fort intéressées
et de simple bon sens? Faut-il supposer que, pour l'instant, le
degré de déraison du simianthrope est tel qu'il ne voit pas encore
clairement son intérêt posthume le plus criant? N'est-il pas ridicule
de s'attacher à se raconter seulement à soi-même son bref passage
sans témoin sur la terre, alors que ce monde ne serait jamais
rien de plus qu'une attente coincée entre des félicités sans fin
et un royaume des tortures? Une immortalité malencontreuse ou
bienheureuse ne rendrait-elle pas dérisoire le jeu des osselets
qu'on appellerait l'Histoire?
Faudra-t-il
donc se résigner à redonner la parole à saint Augustin,
à Tertullien ou à Bossuet? Il est clair que les Etats laïcs du
Vieux Monde que l'Amérique protestante aurait partiellement reconvertis
à la croyance en la possibilité de l'existence d'un Zeus des modernes
seraient condamnés à s'expliquer méthodiquement à eux-mêmes les
interventions d'un créateur tour à tour redoutable et bienveillant
à leur égard. Ou bien les démocraties se fondent
résolument et exclusivement sur les décisions d'un suffrage universel
devenu autonome, ou bien, ils devront encourir le ridicule d'accorder
une place dûment calculée et légitimée à un ciel dichotomique.
Mais il est impossible de jamais réconcilier les Républiques bicéphales
avec telle ou telle foi religieuse biphasée à son tour, parce
qu'il faudrait s'expliquer sur le pont qu'elles jetteront systématiquement
et de manière raisonnée entre deux types de légitimation du politique
inconciliables ab origine.
Dans sa
préface, M. Hubert Védrine souligne expressément cette
scission irrémédiable. "En fait, écrit-il, les Américains
sont républicains… et croyants. Tout cela est très étranger, pour
ne pas dire opposé aux conceptions françaises." (p. II) En
fait, les démocraties croyantes sont le plus souvent des monarchies
constitutionnelles, parce que les rois sont branchés sur le ciel
et que le "sang bleu" est réputé participer de celui de
l'homme-dieu.
7
- L'inconscient du culte du sang dans l'Histoire
Mais si
la Constitution américaine est bifide en ce qu'elle repose à la
fois sur le principe européen de la séparation radicale de l'Etat
et de la religion et sur la proclamation expresse de l'existence
de Dieu, il faudra expliciter la politique schizoïde des modernes
le Discours de la méthode à la main, alors que Washington
ne dispose, pour l'instant, d'aucune méthode historique en mesure
de rendre compte des interventions supposées aussi nécessaires
que certaines du Très Haut dans la politique d'expansion diplomatique
et militaire de l'empire. Que faire avec une religion qui ne se
fonde plus sur un marché minutieusement contrôlé des relations
que les cités sont censées entretenir avec leurs dieux?
Autrefois, les sacrifices étaient commodément tarifés- et pourtant,
les historiens anciens se dérobaient déjà, tantôt discrètement,
tantôt ouvertement à la tâche évidente qui les attendait de rendre
leurs méthodes cohérentes. Il en est de même au sein de la science
historique des modernes : même Joseph de Maistre ou Bossuet passent
outre neuf fois sur dix.
Mais voyez
comme le piège se referme. La raison historique n'est-elle pas
poignardée dans le dos du simple fait qu'il ne lui suffit pas
d'éliminer le sacré pour rendre compte de l'histoire d'une espèce
croyante de la tête aux pieds? Or, il se trouve qu'au cœur du
marché chrétien de la foi, le mythe n'est plus destiné à assurer
le retour rubis sur l'ongle dans les caisses des donateurs du
prix officiel du dieu tué qu'ils déposent sur leurs autels, mais
à convaincre les croyants de s'incarner d'une manière embryonnaire
et larvée dans la victime assassinée, ce qui mène tout droit à
un culte nouveau du sang, celui de l'angélisme démocratique, donc
au tartuffisme du meurtre dont les empires de la "Liberté"
se nourrissent. Le mythe de l'incarnation d'une divinité dont
on boira l'hémoglobine et mangera la chair conduit nécessairement
à l'apothéose des idéalités de 1789, en lesquelles le sujet se
mirera en Narcisse du ciel vers lequel il aura hissé son image
vaporisée par le sacre de la "Liberté".
Qu'en est-il
de la métamorphose américaine, donc protestante, de l'assassinet
de l'autel? Seule une connaissance anthropologique du christianisme
et de ses métamorphoses dans les esprits angélisés par la démocratie
est en mesure de s'articuler avec précision sur la politique des
Etats qui se seront greffé des ailes de séraphins dans le dos.
Observons au microscope électronique comment la foi américaine
fournira à une Clio spéculaire les moyens de rendre intelligibles
aux yeux de la raison de l'historien les relations diplomatiques
entre l'OTAN, dont Washington est le patron et l'installation
d'un bouclier baptisé "anti missile" en Pologne et en Tchéquie
: quand la Russie a répondu à l'expansion pseudo irénique de l'empire
du salut américain à la Mer Noire par le biais de la soumission
de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN, l'installation de fusées
Iskander à Kaliningrad a aussitôt conduit le Pentagone à geler
l'expansion immaculée de l'empire parfait en Pologne et
en Tchéquie.
8
- M. Medvedev face au " coup de l'ange "
C'est ainsi
que la théopolitique nous reconduit à la pesée de l'inconscient
religieux qui commande la diplomatie des masques sacrés de la
démocratie. Il y faut une psychanalyse de la condition dite humaine,
donc une anthropologie abyssale, parce que l'Histoire ne devient
compréhensible, donc expliquante, que de se vérifier à l'école
du non dit des autels. J'ai déjà rappelé qu'une histoire livrée
pieds et poings liés à une religion de la Liberté est condamnée
à rendre les événements intelligibles à une tout autre profondeur
de la spectrographie des immolations pieuses qu'autrefois - sinon
le terme même de science appliqué à la connaissance du
temps méticuleusement mémorisé des peuples et des nations deviendra
non seulement inadéquat, mais se videra de tout contenu cérébral
appréciable. Comment le simianthrope négocie-t-il les relations
de sa tête avec son sang et de sa parole avec son corps ? Afin
de tenter de comprendre à quel point une connaissance anthropologique
de l'imagination religieuse du singe vocalisé est devenue indispensable
à l'intelligence de l'histoire diplomatique qu'appelle le XXIe
siècle, observons les formes actuelles de la cécité théologique
des protagonistes de l'histoire des empires.
M. Medvedev
évoque en ces termes le renoncement rieur de Moscou au jeu des
anges dupeurs dans lequel la Russie s'était pourtant laissé piéger
: "Aucune personne sensée ne croit aux contes pour enfants
sur une prétendue menace balistique iranienne, personne ne croit
qu'au bord de la Baltique, à des milliers de kilomètres de Téhéran,
il serait nécessaire d'installer des système d'interception de
cette fameuse frappe balistique, nul ne croit qu'Oussama Ben Laden
puisse se saisir d'un missile et menacer l'Occident en le tenant
sous le bras."
Mais si
M. Medvedev était un ironiste socratique initié aux secrets théologiques,
donc anthropologiques de la politique des anges, il jouerait à
son tour au jeu des séraphins. En quels termes afficherait-il
alors le masque sacré de la Démocratie militaire, comment l'entendrait-on
faire valoir sa collaboration aussi empressée que dévote à la
stratégie de la dissuasion pieuse américaine, comment renforcerait-il
la crédibilité du bouclier anti-missiles saintement installé en
Pologne et en Tchéquie ?
- "Voyez,
dirait-il, à quel point nous sommes à vos côtés, voyez à quel
point nous partageons votre croisade pour la défense de la Vérité
et de la Justice dans le seul monde de la foi véritable, celui
qui assure désormais l'avènement du royaume de la Liberté sur
la terre. Car les missiles du Démon contre lesquels vous entendez
à bon droit protéger la nation américaine passeraient d'abord
dans le champ de tir de nos Iskander; et si, par malheur, nous
devions échouer à combattre les armes du Mal sur notre propre
territoire, leur trajectoire satanique se trouverait ensuite interrompue
par les missiles de votre bouclier évangélique à vous."
9
- La dissection des dieux
Si Mme Madeleine
Albright avait abordé son sujet non point à partir d'une stratégie
destinée à renforcer la suprématie mondiale américaine - ce qui
l'a conduite à ne traiter que du meilleur usage diplomatique possible
des croyances religieuses de l'islam - mais à partir d'une connaissance
des fondements anthropologiques et politiques des meurtres sacrés,
elle aurait doté son pays d'une véritable psychanalyse des idoles,
parce que le monothéisme chrétien a éclairé avec deux millénaires
d'avance les arcanes viscéralement sacrificiels de la politique
internationale. Quel est le regard nouveau que le mythe de l'incarnation
d'un dieu porte sur une espèce vouée à s'idolâtrer elle-même sous
la figure d'ange qu'elle se donne à s'immoler sur la terre ? Car
l'animal auto sacralisateur demeure craintif en diable; il ne
progresse que prudemment, à petits pas et à peu de frais. Sitôt
que les anges d'en face placent, eux aussi, leurs glaives et leurs
crocs en première ligne, on s'aperçoit que les séraphins des deux
bords ne sont pas réellement les dupes des masques sanglants qu'ils
cachent sous leurs ailes. Pendant deux millénaires, le christianisme
avait progressé sous la cuirasse et la bannière des Etats théophages
que leur dieu comestible mettait au service des anges dûment incarnés
qu'ils étaient devenus à eux-mêmes. Puis une Démocratie purifiée
par son propre concept a pris la relève de la théologie de la
manducation évangélique ; et ses sacrificateurs ont changé les
victoires du glaive en pain de la Liberté. C'est pourquoi Mme
Albright achève en toute innocence son ouvrage par un chapitre
intitulé Invoquons les anges.
Mais sans
un regard de simianthropologue sur l'espèce, qui depuis deux millénaires,
se consacre à renforcer son propre sacre, sans un regard d'anthropologue
sur une espèce qui n'élève une idole dans les nues que pour mieux
déguiser sa puissance animale sur la terre, sans un regard d'anthropologue
sur le sacré démocratisé, il n'y aura pas de science des deux
autels de l'Histoire, celui de la Liberté politique et celui du
ciel des anges; car tous deux illustrent non seulement, parallèlement,
mais sur le même modèle le processus d'auto-sanctification inlassable
d'un vivant biphasé de naissance et voué à se donner sa sainteté
sur la terre afin de détourner son regard de la bête qui l'habite.
Mais pourquoi cette espèce sanglante cache-t-elle son animalité
meurtrière sous les masques d'un sacré immaculé, pourquoi se fabrique-t-elle
les miroirs truqués qu'elle appelle des théologies, pourquoi tente-t-elle
de se réenfanter à l'école de sa pseudo-purification angélique?
Si la science historique approfondissait sa connaissance des autels
simiohumains, elle féconderait non seulement des sciences humaines
demeurées manchottes, mais elle porterait le regard sur le narcissisme
proprement religieux des évadés de la zoologie devenus théophages.
Alors elle jetterait un pont vers l'anthropologie des idoles ;
et une voie appienne s'ouvrirait enfin à une science historique
et diplomatique qui ne s'est pas réellement approfondie depuis
Thucydide. Comment un autre chemin s'ouvrirait-il alors en direction
des verbes expliquer et comprendre qui sont demeurés
des nains depuis que la raison simiohumaine a délaissé son scalpel
- celui qui avait commencé la dissection des dieux.
10
- L'avenir " théologique " de la science historique
La question
de l'ultime fondement des religions sacrificielles se trouve dans
le plus ancien code juridique du monde, le code d'Hammourabi,
qui proclamait, il y a quatre mille ans, que la justice est faite
pour protéger les faibles contre les puissants. Mme Madeleine
Albright le rappelle d'une manière instructive, parce qu'elle
en tire une double conclusion, l'une théologique, l'autre politique,
à savoir que, certes, la vocation de l'Amérique lui "vient
du Très-Haut", mais que néanmoins, son rôle est seulement
de "mener, non de dominer" (p.318).
Quelle
est la différence entre le guide et le maître ? Suffit-il de rappeler
le code d'Hammourabi et de le greffer sur l'indouisme, qui exige
que "personne ne fasse à autrui ce qui lui répugne à lui-même",
sur la Thora, qui enseigne : "Tu aimeras ton prochain comme
toi-même", sur Zoroastre, qui a observé que "ce que je
considère bon pour moi-même, je dois également le considérer bon
pour tous", sur Confucius qui dit : "Ce que vous ne voulez
pas que l'on vous fasse, ne le faites pas aux autres", sur
le Bouddha qui "a appris à traiter les autres comme soi-même",
sur les stoïciens, qui professent que "tous les hommes sont
égaux devant la haute instance de la Liberté", sur l'Evangile
qui demande "d'agir à l'égard de son prochain comme il désire
qu'on agisse à son égard", sur le Coran qui demande aux vrais
musulmans "d'aimer leurs frères comme eux-mêmes" ? Cette
pieuse récapitulation ne propose-t-elle pas à la diplomatie mondiale
l'examen anthropologique d'une nouveau "péché capital"
qui dirait : "Ne fais pas à autrui le coup de l'ange, puisque
tu ne voudrais pas qu'on te le fasse".
Mais si
la politique démocratique se faisait théologienne au point de
découvrir que tout l'enseignement rappelé ci-dessus se fonde,
en réalité, sur le rejet "du coup de l'ange" , peut-être
la "science diplomatique" s'enrichirait-elle d'une connaissance
nouvelle des verbes expliquer et comprendre. Car enfin, on n'a
jamais vu le "péché" d'infliger à autrui un traitement
qu'on ne voudrait pas subir se fonder sur la conscience et la
volonté de se montrer méchant. L'injustice ne repose-t-elle pas
toujours sur la prétention d'incarner la Justice et cette prétention-là
n'est-elle pas la figure angélique du mal, celle qui faisait dire
à Pascal que c'est précisément à "faire l'ange"
que l'homme "fait la bête" ?
Peut-être
la fécondité théologique de Mme Albright sera-t-elle de nous donner
à interpréter un certain anthropologue du XVIIè siècle du nom
de Blaise Pascal, qui appelle sa postérité politique à radiographier
le "coup de l'ange" auquel le mythe de "l'incarnation
de l'esprit" a conduit la diplomatie mondiale et dont la théologie
messianique des démocraties illustre l'accomplissement. Mais alors,
expliquer et comprendre l'histoire, c'est conduire
ces verbes encore infirmes à demander aux psychanalystes et aux
anthropologues de prendre la relève des pères de l'Eglise et de
s'interroger en politologues sur l'alliance de Narcisse avec l'idole
qu'il est à lui-même au plus profond des miroirs théologiques
dans lesquels notre espèce se regarde et s'adore.
Le
17 novembre 2008