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Peut-on enseigner "Dieu" à l'école?
Thierry Pfister interroge Manuel de Diéguez
in La Revue politique et parlementaire, nov.-déc. 199

 

Manuel de Diéguez s'interroge sur l'avenir d'une civilisation qui, à l'exemple de la Grèce sous Périclès, déserte le sacré sans avoir conquis les armes de la pensée rationnelle qui lui permettraient de comprendre les fondements anthropologiques des croyances religieuses. La civilisation des Ptolémée nous rappelle que ce double blocage conduit à des explosions dont l'avènement subit du christianisme avait illustré la violence et dont les événements du 11 septembre 2001 ont brutalement rappelé que les enjeux politiques en sont désormais planétaires.


Une enquête parue dans Le Monde a révélé que 65 % des Français voudraient voir " enseigner Dieu " dans les écoles de la République laïque pour le seul motif que les élèves manquent de la culture théologique la plus rudimentaire, au point que le Tartuffe, les Lettres d'un provincial: Le Rouge et le Noir, ou Le Dialogue des Carmélites leur demeurent incompréhensibles. Mais cette même majorité refuse le retour des prêtres à l'école ; et si elle ne veut pas d'un catéchisme, elle ne sait pas si un tel enseignement devrait être confié aux professeurs d'histoire et de géographie, à des sociologues, à des philosophes ou à des pédagogues qui recevraient une "formation spécialisée". Nous avons demandé au philosophe Manuel de Diéguez son sentiment.

R.P.P. - Dans vos deux derniers ouvrages, Le Combat de la raison (Albin Michel) et l'Essai sur l'universalité de la France (Albin Michel), vous faites valoir la nécessité de fonder une véritable science des religions, afin de rendre les mythes sacrés intelligibles au sein de l'Éducation nationale, et vous évoquez la "vie spirituelle" de la République. Le souffle du christianisme iconoclaste des origines vous parait fécond ; en outre, vous dites, avec Steiner, qu'une culture sans spiritualité n'est pas viable ; mais, en même temps, vous êtes incroyant jusqu'au sacrilège inclus, vous défendez à fond la pensée rationnelle, et notamment la vocation de la France à défendre l'universalité de certaines valeurs conquises par le XVllle siècle et par la Révolution française. Y a-t-il là une contradiction ? D'autre part, les récentes déclarations d'un ancien Président de la République sur droit du sol et le droit du sang donnent une actualité nouvelle à votre dernier livre. Concevez-vous comme passible un enseignement de la doctrine catholique dans les écoles ou bien rejetez-vous catégoriquement cette éventualité ?

Manuel de Diéguez - Toutes les grandes religions naissent libres et "athées", puis elles se pétrifient en dogmes rassurants. Mais pour tenter de comprendre les questions que vous posez, il est indispensable de les situer dans le contexte politique et culturel de l'après-marxisme, ce qui nous condamne à approfondir le débat. En effet, l'effondrement du marxisme est un gigantesque événement politico-religieux. Tout le monde l'aurait compris si notre science ethnologique était déjà suffisamment avancée pour nous permettre d'analyser les liens intimes que les mythes sacrés entretiennent avec le politique . Le communisme d'État était mort en 1989, avec la chute symbolique du mur de Berlin ; mais seule sa fin à Moscou même, et dans un putsch militaire, qui aurait pu être sanglant, a sonné le glas de cette doctrine. C'est qu'il fallait le saccage du berceau sacré de la croyance pour que le rayonnement proprement religieux, donc magique, du mythe fût anéanti. Songez à la commotion qu'a subie la chrétienté quand les Turcs s'étaient emparés du tombeau du Christ.

Si le marxisme était demeuré une religion vivante, comme il l'avait été à l'origine, ce serait pendant un siècle que, de toutes les nations de la terre, des armées de croisés se seraient levées pour défendre à la fois le sépulcre divinisé de Lénine et le messianisme prolétarien lié à ce haut lieu de la foi. Toute religion fonde sa légende sur la sanctification de sa naissance - et telle est également l'assise de la foi politique. On sait que Rome avait divinisé son fondateur, Romulus. Il faut distinguer le politique de la politique.

Or, notre culture philosophique et religieuse demeure incapable de mesurer la profondeur du traumatisme qu'ont subi des centaines de millions d'hommes dont l'espérance eschatologique s'est subitement évanouie. Même nos sciences psychanalytiques ont si mal travaillé dans la postérité de L'Avenir d'une illusion de Freud qu'elles restent désarmées par les exploits politiques de l'inconscient religieux dans l'Histoire. Mais si l'utopie qui avait donné une âme mystique au matérialisme dialectique est soudainement devenue archaïque, la question est de savoir comment notre propre passé religieux pourrait nous redevenir intelligible sans nous reconduire à un archaïsme théologique antérieur à l'apparition du dernier évangélisme armé. II nous faut donc commencer par dresser un bilan des richesses et des risques de caducité de la culture européenne post-marxiste - et ensuite seulement, il sera possible de tenter un examen, sur des bases rationnelles, des moyens de sauver notre mémoire culturelle sans retomber dans l'obscurantisme.

R.P.P. - Comment voyez-vous donc l'Occident de la culture après la chute du marxisme ?

Manuel de Diéguez : Quelques mois seulement après les événements de Moscou, tout se passe comme si l'extinction soudaine et inattendue du soleil du prophétisme faisait apparaître les vrais contours de notre civilisation avec la netteté saisissante d'un monde délivré des sortilèges. La première des évidences me semble être la prise de conscience brutale de la scission entre la pensée scientifique et la pensée mythique. Aucune civilisation n'a connu une dichotomie aussi radicale que la nôtre. Certes, Périclès et ses amis souriaient déjà des dieux d'Homère - mais le peuple grec avait continué de croire en l'existence objective de ses dieux, non seulement jusqu'au triomphe officiel des nouveaux enchantements, mais largement au-delà. Euripide avait couru le péril mortel d'une accusation publique d'impiété, Protagoras avait dû s'enfuir d'Athènes pour avoir douté de l'Olympe et chacun sait que Socrate a bu la ciguë pour avoir paru offenser les Célestes, ce qui mettait en péril l'ordre public, tellement, répétons-le, la foi est consubstantielle au politique.

Mais on aurait grand tort de s'imaginer que les savants grammairiens, exégètes et éditeurs du Musée d'Alexandrie étaient devenus des incroyants. Ils disaient ne plus chercher le "tanneur qui avait tanné l'outre d'Éole'' à l'écoute d'Homère, le Moïse des Grecs ; mais toute la philosophie de la période hellénistique était profondément compénétrée d'une ivresse panthéistique entièrement étrangère à l'athéisme moderne. Porphyre s'attaquera aux fables des chrétiens, mais pour défendre les mythes antiques - et notamment les "profondes vérités" que les oracles étaient censés proférer depuis la nuit des temps. On sait que Plotin est un Platon qui serait sorti de la fameuse caverne pour escalader le Carmel d'une extase philosophico-religieuse. Une mystique de la lumière et une spiritualisation progressive des dieux primitifs conduisent une métaphysique visionnaire à monter de degré en degré vers la délivrance. Depuis Pythagore, la pensée rationnelle était initiatique et contemplative.

Or, la mort du communisme fait voir que notre civilisation est entièrement étrangère à ce schéma : depuis le XVllle siècle, la rupture est consommée entre le savoir objectif et les cogitations proprement théologiques. Nos psychanalystes, nos chimistes, nos ethnologues, nos physiciens, nos mathématiciens, nos géologues, nos généticiens, nos histo-riens, nos sociologues, nos péda-gogues, nos médecins, nos astro-nomes, nos informaticiens, nos agronomes, nos géomètres, nos géographes, nos exégètes, nos psychologues, nos grammairiens, nos linguistes, ne tiennent aucun compte, dans leur activité propre-ment scientifique, des présuppo-sés théologiques qui régissaient encore tous les savoirs à la fin d'un XVllle siècle, où tout le monde était demeuré déiste.

Aujourd'hui, il convient d'ouvrir enfin les yeux sur la vie culturelle des fils de Freud et de Darwin et de méditer sur l'avenir de la pre-mière civilisation fondée sur un fossé infranchissable entre la connaissance et le rêve. Certes, il existera toujours des croyants. Quand le merveilleux n'est plus encadré et domestiqué par l'autel, il prolifère aux alentours et devient vagabond. Tite-Live avait déjà observé cela dans les guer-res puniques ; mais à l'instant où aucune science ne considère plus comme des vérités scientifique-ment défendables des proposi-tions qui avaient été tenues pour incontestables pendant des siè-cles, parce que leur autorité repo-sait sur des textes censés avoir été dictés du haut du ciel, nous entrons dans une vie de l'Histoire dont nous n'avons aucune expé-rience scientifique et politique réelle. Nous ignorons encore ce que devient une société dans laquelle les clercs se trouvent totalement séparés du peuple des croyants, les savants et les ignorants paraissant, à proprement parler, se servir de cerveaux différents.

Or, dans toute société, les convictions de l'ignorance sont aussi fermes que celles du savoir (1).

(1) Socrate : Existe-t-il quelque chose que tu appelles savoir ? - Gorgias : Oui, Socrate ? - S. : Et quelque chose que tu appelles croire ? -G. : Oui, certes. S. : Savoir et croire, est-ce la même chose à ton avis, ou la science et la croyance sont-elles distinctes ? -G. : Je me les représente, Socrate, comme distinctes - S. : Tu as raison, et en voici la preuve. Si l'on te demandait : "Y a-t-il une croyance fausse et une vraie ?", tu répondrais, je pense, affirmativement. - G. : Oui. - S. : Mais y a-t-il aussi une science fausse et une vraie ? G. : En aucune façon. - S. : Le savoir et la croyance ne sont donc pas la même chose. -G. : C'est juste. -S. : Cependant, la persuasion est égale chez ceux qui savent et chez ceux qui croient. G. : Très vrai. - S. : Je te propose alors de distinguer deux sortes de persuasions, l'une que crée la croyance sans la science, l'autre qui donne la Science". (Gorgias, 454 d-e)

Je voudrais insister sur la nouveauté absolue que présente l'Europe de l'esprit dans l'histoire du monde. Certes, le lettré du temps de Porphyre dialoguait déjà difficilement avec le paysan illettré, qui croyait dur comme fer qu'Actéon avait surpris Artémis au bain ; mais le philosophe avait appris à interpréter les croyances ; et il leur donnait une signification élevée. Artémis était également une déesse de la chasteté. Le chasseur audacieux qui découvrait sa nudité rendait Aphrodite jalouse. En revanche, l'Occident ne dispose d'aucune interprétation symbolique ni de la fécondation d'une vierge par le ciel, ni d'une parturition réelle, censée avoir conservé la virginité de la mère, ni de la résurrection d'un homme, réputé avoir bondi hors de son tombeau trois jours après son exécution, ni de la lente métamorphose théologique d'un crucifié en "fils de Dieu", puis en Dieu consubstantiel à son Père, etc. On ne sait pas décoder ces mythes - on ignore ce qu'ils "veulent dire" - et le dogme est là pour ordonner qu'on les prenne à la lettre. Et pourtant, depuis un siècle, l'Occident est aussi la première civilisation à explorer l'inconscient.

R.P.P. - Pensez-vous que l'on pourrait "enseigner Dieu" dans les écoles à la lumière d'une interprétation symbolique du mythe chrétien, et que cela nous permettrait de sauver notre culture de l'oubli ou de l'incompréhension ?

Manuel de Diéguez - Nullement. Tous les théologiens protestants y ont échoué, de Strauss à Bultmann, en passant par le professeur Schweitzer. C'est précisément la raison pour laquelle je souligne avec tellement d'insistance l'impasse culturelle dans laquelle notre civilisation se débat. Car l'histoire est un pédagogue qu'il faut écouter ; elle a déjà démontré que cette voie d'un sauvetage culturel, éthique et philosophique des croyances religieuses est vouée d'avance à un échec certain, parce que Sancho ne voudra jamais que Don Quichotte ne soit pas du village de Sagayo, où tout le monde a pu le rencontrer en chair et en os. Si les penseurs grecs avaient voulu convaincre le petit peuple que Junon, Zeus, Poséidon, Minerve ou Héphaïstos n'étaient que des symboles, ils se seraient fait lyncher, parce que les esprits simples ne sauraient se nourrir de personnages "seulement symboliques", donc privés de la réalité physique qui les fait prendre au sérieux. De même, il est impossible de faire admettre aux croyants d'aujourd'hui que le pain de la messe ne se changerait pas en "chair réelle" du Christ et le vin de l'autel en sang "réel". On sait que le magistère romain a consacré une encyclique entière à réaffirmer ce point capital, trois ans seulement après le concile Vatican II. Le Cardinal de Lubac et le Père Montchanin étaient durement visés, précisément parce qu'ils avaient tenté de transcender le "physicisme eucharistique" de l'Église et de faire valoir le sens figuré du "sacrifice de la messe" à partir de son support symbolique (2).

(2) "Il n'est pas permis de traiter du mystère de la transformation du vin en sang et du pain en chair sans souligner l'admirable changement de toute la substance du pain en le corps du Christ et de toute la substance du vin en le sang du Seigneur - et ainsi d e voir sim-plement ce double changement dans ce qu'on appelle la transsignification et la transfinalisation". "Le Seigneur nous apprend à ne pas porter notre attention sur la nature de l'objet, car par les paroles prononcées sur lui, cet objet est changé en chair et en sang".

Les Pères "avaient le souci habituel d'avertir les fidèles de ne pas se fier, dans la considération de ce sacrement très vénérable, aux sens qui enregistrent les propriétés du pain et du vin, mais aux paroles du Christ, dont le pouvoir est tel qu'elles changent, transforment et convertissent dans leurs éléments le pain et le vin en le corps et le sang du Seigneur. En vérité, comme les Pères le répètent souvent, la puissance qui opère ce prodige est la puissance même de Dieu tout- puissant qui, au commencement des temps, a créé l'univers de rien ". (Encyclique, Mysterium fidei. Doctrine et culte de l'Eucharistie, 3 septembre 1965).

L'impossibilité politique de sauver les croyances religieuses héritées du passé de la pensée humaine par le moyen de leur élévation à une signification allégorique, est illustrée à nouveau, de nos jours, par le théologien allemand Drewermann qui, à l'instar de Hans Küng, a été suspendu d'enseignement par son Université catholique de Paderborn, pour avoir soutenu, en lecteur de Freud, de Jung, de Bultmann, que les dogmes religieux reposent sur les "grands symboles ou les mythes" que la "conscience psychologique" de l'humanité a enfantés. La civilisation grecque interprétait déjà Homère de cette façon. Elle avait mis sur pied une technique que les Irénée, et même les saint Paul avaient reprise. Mais cela aboutit à faire couler, toutes les religions dans une sorte de creuset commun, ce qui est incompatible avec la croyance en l'historicité du surnaturel.

L'Église s'opposera toujours, et avec la plus extrême énergie, aux retrouvailles de la foi avec l'imaginaire, donc à la métamorphose des croyances en faits culturels. Quand le cardinal Lustiger prétend défendre la foi au nom de la culture, il trompe délibérément son monde. Il est vrai qu'il peut prendre appui sur l'ignorance crasse de notre élite politique, dont la "foi" se réduit à l'observance de quelques rites sociaux. Demandez donc à Jacques Chirac s'il croit réellement qu'une vierge peut enfanter, à Alain Juppé ce qui est réellement censé se passer sur l'autel dans le sacrifice de la messe : ils tomberont des nues. Quels sont nos dirigeants qui savent pourquoi la chair et le sang réels de Dieu sont réputés se cacher sous les faux semblants du pain et du vin ? Depuis saint Ambroise, l'Église invoque la volonté bienveillante de Dieu, qui veut empêcher le "sentiment d'horreur" des fidèles s'ils voyaient qu'ils mangent réellement de la chair et boivent réellement du sang (3).

(3) "Le corps du Christ est caché pour éviter l'attouchement de la chair crue ; car l'horreur pour la chair crue peut éloigner beaucoup de personnes de ce sacrement, s'ils voyaient un homme manger un homme vivant et dévorer sa chair crue (et crudas carnes vorare). C'est pourquoi ce corps est donné sous la figure et le voile sous lesquels on a coutume de le manger, c'est-à-dire sous les apparences du pain. Le Seigneur lui-même a daigné s'appeler notre pain, en disant, au chapitre VI de saint Jean "Je suis du pain vivant", afin que l'homme mangeant le Christ en personne sous les apparences du pain ne soit pas saisi d'horreur devant sa chair crue". (Saint Bonaventure, De sanctissimo corpore Christi, §33, trad. Diéguez).

R.P.P. - Vous ne pensez donc pas que le vide religieux provoqué par la chute du communisme va redonner une vitalité intellectuelle au catholicisme.

Manuel de Diéguez - Aussi longtemps que le marxisme faisait peser sur toute l'Europe la menace de sa dictature politique et "théologique", il fallait faire flèche de tout bois. Aussi, la plus grande imprécision d'esprit pouvait-elle régner quant à la nature véritable de notre culture. Mais si les Églises se remplissent de nouveau à l'Est, cela ne fera qu'approfondir le fossé qui sépare la civilisation de la pensée des croyances populaires - il existe déjà une rupture sans commune mesure avec celle qui mettait l'élite pensante à l'écart des masses au Moyen Âge . C'est à cette situation qu'il faut réfléchir : quelle est la viabilité d'une société qui s'affiche égalitaire et démocratique, mais dans laquelle la pensée est fondée sur un aristocratisme de l'intelligence et du savoir qui rejette dans l'ignorance et la superstition les grands mythes fondateurs hérités du passé religieux de la nation? Jamais aucune civilisation n'est parvenue à ressusciter des formes dépassées de la pensée et à leur redonner vie.

R.P.P. - Pensez-vous que cet écart peut se creuser à l'infini dans une civilisation de masse ?

Manuel de Diéguez - Pas du tout. Le drame qui menace une société de ce genre, c'est qu'en réalité, elle aboutit bientôt à une paralysie de sa propre vocation à faire progresser la raison. Observez la dichotomie culturelle dont témoignent les travaux de nos plus grands ethnologues. M. Lévi Strauss étudie depuis un demi iècle, avec le génie combinatoire que l'on sait, la cohérence interne des mythes amérindiens. Mais comment ne serait-il pas tenté de valoriser l'objet d'une recherche strictement "structurale" et de disqualifier, en contrepartie, la raison universaliste de l'Occident au profit des "formes de culture" des Amérindiens ? Celles qui sont demeurées acéphales se trouveront mises sur le même pied que celles qui, depuis vingt-quatre siècles, tentent de se fonder sur le combat et les progrès de la raison. C'est ce que Steiner, puis Alain Finkielkraut, ont qualifié de "naufrage de la pensée".

Mais la contradiction est éclatante . Claude Lévi-Strauss doit feindre d'oublier non seulement que lui-même ne croit pas aux mythes qu'il étudie et que, par conséquent, seule son incroyance donc la civilisation occidentale athée - lui permet de se situer en observateur scientifique des Amérindiens ; mais encore - ce qui est beaucoup plus grave - l'ethnologue complaisant à l'égard de l'enfermement d'autrui dans sa culture non critique renonce à faire progresser sa propre raison ; et il la maintient subrepticement dans l'incapacité de comprendre pourquoi les Amérindiens, eux, croient en leurs mythes. C'est tout l'humanisme - donc la connaissance de la nature de l'homme - qui est alors sacrifiée sur les autels muets d'une civilisation qui n'assume pas sa propre aventure intellectuelle. La seule question fondamentale est celle de la vérité ; mais elle est si bien évacuée d'avance par une science ethnologique intéressée seulement aux formes de la croyance des autres, que le blocage de la raison de l'ethnologue devient total à l'égard des croyances mythiques en vigueur dans sa propre société.

Si Claude Lévi-Strauss se décidait à étudier la cohérence théologique interne du mythe chrétien et de ses variantes, il découvrirait nécessairement que ce type de rationalisation du merveilleux est tautologique par nature, donc clos sur lui-même ; qu'il s'agit, par définition, d'un cercle vicieux ; qu'un cercle ne saurait prendre la parole et s'expliquer sur lui-même ; qu'il y faut un regard extérieur sur ses présupposés, donc universaliste ; et enfin que, ce qu'il s'agit précisément d'expliquer, c'est pourquoi des gens de sens rassis peuvent croire sincèrement en l'eucharistie ou à la résurrection d'un mort, comme les Amérindiens croient sincèrement que la lune est une déesse.

Toute science ethnologique qui n'explique pas tout simplement pourquoi, depuis des millénaires, les peuples prêtent collectivement crédit à leurs propres songes - comme Sancho croit en l'enchantement de Dulcinée, auquel il a procédé lui-même - n'est pas scientifique au sens occidental. Une véritable science des religions ne peut être fondée que sur la psychologie. C'est ce que Freud avait compris. On assiste donc à l'étrange spectacle d'une civilisation qui, d'instinct, se nie radicalement elle-même, précisément afin d'éviter que les savants et les ignorants n'en viennent à habiter des planètes différentes - ce qui provoque un vague malaise. Mais dès lors que tout le savoir objectif est devenu scientifique, on ne saurait s'interdire d'en étendre les méthodes à la recherche de l'essentiel : la compréhension de l'irrationalité des neuf dixièmes de l'humanité. "Il faut donc admettre, dit Socrate, qu'un homme seul peut avoir raison contre des millions d'ignorants". C'est cela qui définit la philosophie depuis deux millénaires et demi.

R.P.P - A quelles causes attribuez-vous l'auto-censure que la raison d'Occident exerce sur elle-même ?

Manuel de Diéguez - Leur évocation nous entraînerait trop loin dans la psychanalyse culturelle. Disons seulement que l'ethnologue occidental refoule sa mauvaise conscience devant l'hégémonie intellectuelle qu'il est condamné à exercer en égalisant fictivement toutes les cultures - ce qui ne le met que plus dangereusement en porte-à-faux entre deux cultures inconciliables et accroît son "malaise". Je rappellerai également que la pensée scientifique moderne est l'héritière de la situation désespérée dans laquelle la croyance religieuse avait placé les observateurs de la nature au Moyen Age, en leur interdisant de croire à la réalité des faits mis en évidence par des expériences. Puisque c'était le mythe sacré qui détenait le monopole absolu de l'administration de la preuve réellement scientifique et historique, la science était condamnée à une tâche balbutiante et fort éloignée de la pensée proprement dite : celle de conquérir un "droit de savoir" élémentaire et réduit à l'établissement des faits.

Cette bataille indispensable, mais mineure, l'a empêchée de se diriger, dès l'origine, vers les seules questions essentielles : la compréhension du réel, donc l'étude des signifiants que l'esprit projette sur les faits pour les "théoriser". Aussi le savoir objectif ne s'est-il interrogé que très tardivement sur la psychologie des croyances - se contentant de les constater. Les premières recherches vraiment scientifiques sur les religions remontent à la découverte de l'inconscient - si l'on appelle scientifique un savoir qui éclaire son objet et le rend intelligible. Il s'agit aujourd'hui de savoir pendant combien de temps, après la chute du marxisme, l'humanité débâillonnée va continuer de s'interdire à elle-même une recherche audacieuse. La fin du messianisme marxiste se traduira-t-elle par une volonté de cécité, donc par une grave régression intellectuelle de l'Occident, ou bien la voie est-elle désormais libre pour la recherche ? Une Europe débarrassée du messianisme prolétarien, va-t-elle connaître un prodigieux essor philosophique, ou bien une civilisation des autruches se glorifiera-t-elle d'un savoir aveugle, sous prétexte qu'il est efficace ?

R.P.P. - Cela nous reconduit au problème de la transmission, dans nos écoles, d'un savoir théologique susceptible de rendre intelligible Bossuet, Pascal, Claudel, Molière, Racine et Corneille.

Manuel de Diéguez : Peut-être sommes-nous maintenant davantage en mesure de nous demander comment une culture autrefois compénétrée de théologie jusqu'à la moelle peut sortir de l'impasse dans laquelle elle est tombée et retrouver sa vitalité critique sans anéantir son passé. Car tel sera bel et bien le véritable enjeu de la philosophie européenne de demain.

Or, la question qui se pose d'emblée est de savoir quel Dieu serait "enseigné dans les écoles", par quels professeurs et selon quelles méthodes - à supposer qu'on s'en tienne à un seul des trois qui sont qualifiés d' "uniques" de nos jours. Les prêtres enseigneraient un catéchisme, les sociologues, des statistiques. Quant aux "professeurs d'histoire et de géographie", il faut savoir gré à François Furet d'avoir rappelé que l'Histoire n'est intelligible qu'à condition qu'on la pense. Mais à quelle profondeur faut-il la penser ? Comprend-on l'attachement des masses à Staline, qu'on appelait le "petit père des peuples", si la science historique ignore l'étude de l'inconscient ? A quel moment l'intelligibilité de l'Histoire cesse- t-elle d'être historique pour deve-nir philosophique? Tacite explique mieux le culte des Romains qu'un récent manuel d'histoire à intention du secondaire qui résume le christianisme en dix lignes : "A la fin du règne de Tibère, meurt, crucifié à Jérusalem, un inconnu du nom de Jésus. Ceux qu'il avait attirés autour de lui sont désorientés. Le préfet de la province de Judée, Ponce Pilate, a vraisemblablement fait un rapport à l'empereur à ce sujet. Aucun écho de ce fait divers n'est parvenu à Rome" (4). Ce genre d"`objectivité" historique rend d'avance les Pensées de Pascal inintelligibles jusqu'à la caricature.

(4) Histoire romaine, Le Play, Voisin, Le Bohec, P.U.F. 1991, p. 249.

Le dogme est inébranlable parce qu'il est momifié par la tradition. Il existe, en revanche, un catholicisme culturel qui peut se découper en tranches. Celui-là seul est capable de rendre les grandes œuvres intelligibles. Mais nos historiens connaissent-ils si bien la foi du IVe siècle qu'ils feront comprendre saint Augustin aux lycéens, celle du XVIIe pour expliquer Bourdaloue, Fléchier, Bossuet, Pascal ou Fénelon, celle du XIXe pour éclairer Léon Bloy ou Lamennais, celle du XXe pour rendre transparents Claudel ou Bernanos ?

Mais cela ne nous délivre pas de la question de savoir dans quel abîme il faut descendre pour penser l'histoire. Comme la profondeur nous conduit précisément à l'inconscient religieux des peuples, comment l'Éducation nationale formerait-elle des penseurs et des historiens capables de rendre la religion réellement enseignable dans les écoles ? La République n'a pas de philosophie du sacré - et il n'y a pas de chaire de philosophie des religions au Collège de France.

Et pourtant, c'est à des philosophes que la majorité des Français voudraient confier le soin de rendre à nouveau Molière ou Racine lisibles à leurs enfants, comme Périclès aurait voulu rendre Homère compréhensible aux contemporains de Platon. Mais, du coup, il faudrait réécrire entièrement les manuels de l'histoire de la philosophie, comme le suggérait récemment Jean Daniel, et commencer par la tâche la plus urgente de toutes, celle d'élaborer une philosophie de l'imaginaire.

A mon humble avis, cette voie est la seule qui puisse redonner un élan intellectuel à une civilisation fondée sur la pensée critique. Comment une société dont la philosophie serait incapable de digérer son propre passé théologique peut-elle se prétendre une civilisation de l'intelligence ?

R.P.P. - Pouvez-vous nous préciser dans quel esprit vous envisageriez une réécriture de l'histoire de la philosophie ?

Manuel de Diéguez - D'abord, en reconnaissant loyalement que le territoire de la pensée mythique est tellement vaste que c'est vouer toute l'histoire de la raison occidentale à l'inintelligibilité que d'en sous-estimer l'étendue. Descartes est un théologien. C'est l'existence de Dieu qu'il veut prouver à l'école d'un saint Anselme revivifié ; Spinoza, Locke, Kant, Hegel, sont aussi farouchement déistes que Voltaire, d'Alembert ou Newton. Il faut attendre Schopenhauer et Nietzsche pour trouver de grands philosophes athées - et Marx prouve que le penseur athée qui n'a pas vraiment pensé la religion enfante une autre religion (5).

(5) "Marx n'a rien compris à la religion et il nous en a légué une". (Régis Debray, Cours de médiologie générale, GaIlimard 1991, p. 25).

Présenter les philosophes du passé comme des "combattants de la raison" sans expliquer comment ils joutaient avec le mythe religieux, afin de lui faire produire de la raison et comment ils vivaient eux-mêmes du mythe, c'est propager, en réalité, un obscurantisme, et proprement culturel. De surcroît, c'est défendre fort mal la laïcité. Si celle-ci n'est pas inspirée par une raison prospective et capable de descendre dans les secrets de cet être à demi pensant et à demi emmailloté dans la fable que l'homme est à lui-même, il est vain de défendre la "raison".

Encore une fois, qu'est-ce qu'une civilisation de l'intelligence qui a tellement peur de l'intelligence qu'elle relègue le mythe religieux dans le royaume brumeux des terrae incognitae, faute de parvenir à en vaincre les enchantements avec les armes de la pensée ? Qu'est-ce que la philosophie si, vingt-quatre siècles après le seul "vrai et réel" sacrifice, celui de Socrate, elle croit si bien savoir déjà ce qu'est la raison qu'elle en fait un catéchisme à son tour et laisse en friche les trois quarts du psychisme humain ? Une civilisation orpheline de deux évangiles - celui de l'utopie politique et celui de la vie éternelle ne peut que jouer à quitte ou double, et se sauver par un bond vers l'avenir de la lucidité. Si le combat de la pensée devait s'arrêter en Occident pour le triste motif que le capitalisme signerait son triomphe planétaire en condamnant la raison à la timidité, alors nous serions sûrs que notre civilisation aurait épuisé l'élan et la force de sa culture.

R.P.P. - Comment préciseriez-vous les axes de réflexion et les principes méthodologiques d'une nouvelle Histoire de la philosophie ?

Manuel de Diéguez - Il y en aurait sept de principaux.

Le premier motif pour lequel l'humanisme occidental demeure muet devant l'imaginaire religieux est évidemment qu'il n'est pas encore permis de dire qu'il s'agit d'un imaginaire. Il s'agirait donc de montrer comment, tout au long de l'histoire de la philosophie, un autre humanisme a commencé de se formuler, dont la perception des valeurs s'opérait par le relais du symbolique. Cette voie conduira à comprendre pourquoi les cantates de Bach survivent aux paroles naïves qui les ont inspirées, pourquoi les messes de Schubert, de Mozart, de Beethoven, de César Frank, qui composaient pour l'oreille, égalent en beauté celles des croyants, qui composaient pour l'autel, pourquoi l'Oedipe de Sophocle transcende l'analyse freudienne, pourquoi l'érotisme brûlant du Cantique des cantiques fait alliance avec la "vie mystique".

Puisque jamais aucun dieu n'occupa aucun Olympe, l'âme des dieux morts est nécessairement celle des hommes qui leur avaient prêté leur voix. C'est la Renaissance qui, en reléguant dans le surnaturel la dimension onirique de l'homo sapiens, a interdit à la pensée de porter le flambeau de l'intelligence dans les œuvres de la "folie" - tandis que, de son côté, l'Église se barricadait dans des dogmes intouchable.

Secondement, l'humanisme post marxiste ne saurait "enseigner Dieu" dans les écoles et laisser dans l'ombre la question essentielle de la nature politique des orthodoxies religieuses. Le voudrait-on que le trépas même du communisme l'interdirait. Puisque le marxisme mort est le cadavre d'une religion, donc d'une politique, il faudra bien autopsier le politico-religieux -et, pour cela, découvrir les instruments de la pensée qui permettront une telle autopsie. Ces scalpels-là ne nous seront donnés que par une philosophie de l'idolâtrie - car l'idole est au fondement de la politique et de la religion. Mais la pensée rationnelle d'aujourd'hui ne sait même pas ce qu'est une idole en tant que telle, et comment ces engins fonctionnent dans les têtes. Et pourtant, de Platon à Freud, les idoles ne sont pas de bois, de pierre, de fer ou d'airain : ce sont des machineries cérébrales. Si les dieux sont tous des idoles, il faudra bien laisser naître un regard qui ne sera pas de chair pour apercevoir la sorte de "chair" qui appartient en propre aux idoles.

Troisièmement, il serait absurde qu'un siècle après Freud, l'étude de l'inconscient ne s'étend pas à l'histoire de l'inconscient de la notion même de raison en Occident. La pensée rationnelle naïve sécrétait, comme la foi, la croyance en l'intelligibilité du monde, que celle-ci fût octroyée par une divinité ou que l'univers fût censé "parler raison" à seulement se répéter bêtement. Comme l'intelligible invoque des signifiants, et les signifiants des valeurs, comment la recherche philosophique n'observerait-elle pas les formes que l'idée magique d'un sens de la matière a prises de Platon à Einstein dans les sciences de la nature ? Ici encore, une comparaison constante entre les élaborations théologiques et les élaborations théoriques de l'esprit humain devra servir de guide à une histoire de la pensée.

Quatrièmement, trois siècles après Spinoza et Richard Simon, n'est-il pas irrationnel que l'histoire mêlée de la philosophie et des mythes religieux ignore les travaux de l'exégèse scientifique des textes sacrés - et notamment ce qu'ils nous apprennent d'une littérature fantastique qui s'exprimait par la mise en scène de personnages divins ? S'il faut "enseigner Dieu" dans les écoles, il faudra introduire un jour Rabelais et Cervantès dans l'histoire de la philosophie, parce qu'ils ont démonté et utilisé les procédés des écrivains bibliques avec une lucidité et un art consommés - ce qu'on n'enseigne ni dans une Église fermée à la science moderne, ni dans une école laïque tétanisée par la "religion dominante du pays", comme disait Schopenhauer. Une histoire de la philosophie qui préparerait au sauvetage du passé de notre culture ne fera donc éclater l'humanisme plat qu'après avoir dressé des tableaux de l'état de l'imaginaire en tel ou tel siècle - notamment au premier et au seizième siècles, qui sont hautement démonstratifs.

Cinquièmement, l'histoire parallèle des enjeux philosophiques du mythe et des enjeux mythiques de la philosophie permettra seule de comprendre pourquoi telle ou telle question a pu devenir prédominante et même cruciale à tel moment de l'histoire de la raison européenne. Avant Descartes, personne ne s'avisait de trouver étonnant d'exister. On aurait jugé saugrenu de douter qu'on fût au monde. Locke en demeure pantois. Et voici qu'un homme sage craint de n'être rien de plus qu'un fantôme ; voici qu'il conjure sa hantise de se voir réduit à un songe ; voici qu'il exorcise ce piège du démon en proclamant "Je pense, donc je suis". Tout cela ne s'explique qu'à la lumière d'une spectrographie des liens de la philosophie avec la théologie au XVIIe siècle. Un seul exemple : dans leur dernier ouvrage, Deleuze et Guattari précisent enfin le cogito de Descartes en sa spécificité, comme "un concept qui ne doit rien présupposer d'objectif". Cela est vrai, mais demeure inintelligible si l'on ne sait pas qu'il s'agit de l'appropriation par l'homme, de la fi-nition de Dieu comme d'un personnage dont l'être et la pensée se confondent, et que cette "preuve" est empruntée par saint Thomas à Aristote.

Sixièmement, on n' "enseignera Dieu" dans les écoles qu'en appe-lant les chefs d'œuvre de la littérature à la rescousse de l'histoire de la philosophie ; mais, en retour, les grands écrivains demanderont à l'école laïque que la question soit enfin posée de savoir quelles sortes de "personnages" la philosophie, la théologie et la science sont à leur tour. Dieu sera enseignable le jour où nous serons en mesure d'expliquer aux jeunes intelligences comment la plus haute littérature est un piège à philosophes. Une certaine Dulcinée trône dans l'esprit non seulement de Don Quichotte et de Sancho Pança, mais également dans l'esprit de Descartes, de Spinoza, de Berkeley et de quelques autres chevaliers d'une dame idéale, qu'ils appelèrent la philosophie. C'est dire que l'avenir de la raison se nourrira d'une anthropologie philosophique et gardera constamment le regard fixé sur l'animal bio-psychique qu'on appelle l'homme - celui qui ne fera ni l'ange, ni la bête.

Septièmement, "enseigner Dieu" c'est aussi se souvenir que, d'Aristote à Kant, la philosophie s'est nourrie des révolutions de la science, mais que la science est plus "dérélictionnelle" que toutes les "théologies négatives" parce qu'elle a rendez-vous avec le néant - ce que Claude Lévi-Strauss rappelle opportunément en mettant le Bouddha au plus secret de la philosophie et des savoirs. Kant croyait tirer les dernières conséquences de la révolution copernicienne. Or, les Nietzsche et les Freud eux-mêmes voulaient seulement s'inscrire dans la féconde postérité de Copernic et de Newton. Leur combat contre le narcissisme se fondait encore sur la croyance millénaire en un espace et un temps séparés.

Enseigner un Dieu rendu précisément inspirant de ne pas exister, c'est tirer les premières conséquences logiques de la physique einsteinienne, qui a anéanti la croyance aux "lumières naturelles" et au "sentiment d'évidence" de la raison classique, celle qui s'appuyait sur le "bon sens" depuis des millénaires. Comment la raison jugerait-elle rationnel que la question posée à l'humanité par l'angoisse théologique depuis vingt-quatre siècles fût passée par profits et pertes, alors que les Schopenhauer, les Kierkegaard, les Nietzsche, les Husserl et les Heidegger sont des philosophes de l'individu et de l'angoisse et qu'à ce titre, ils s'inscrivent dans cet "existentialisme" de la liberté qui commença avec saint Augustin et dans lequel Pascal avait introduit la terreur et les feux du néant ?

R.P.P. - Pourriez-vous préciser ce dernier point - et notamment comment vous concevez l'assimilation de la théologie par la culture et par la raison ?

Manuel de Diéguez - Leibniz disait qu'il y avait de l'or sous la paille de la scolastique. De même, la théologie posait de vraies questions sous le déguisement d'une cosmologie fabuleuse. Il serait donc temps de se souvenir que la pensée religieuse a été la première forme que les temps primitifs avaient donnée à la réflexion de l'homme sur lui-même. Un exemple : Henri de Lubac se demandait gravement, dans Le Mystère du surnaturel - et à l'écoute de saint Thomas - si l' " intelligence créée possède un désir naturel de voir Dieu" ou du moins "un certain appétit de Dieu vu tel qu'il est". Sous sa gangue mythologique, quel est le sens réel d'une telle question ? Tout simplement de savoir si, comme l'expérience politique et scientifique l'a démontré et comme la chute du communisme l'a de nouveau confirmé, l'homme "ne vit pas seulement de pain", mais aussi de son esprit - ce qui, dans un système de pensée magique, se dit "en Dieu".

Quand, au XVIe siècle, des théologiens commencent d'invoquer une "pure nature" de l'homme, sur laquelle la "grâce divine" se plaquerait de l'extérieur, ils posent, en réalité, la question qui domine la modernité - l'homme est-il un "pur animal" ou non. Qui soutiendra qu'une culture peut demeurer vivante sans se poser une question aussi décisive, sous prétexte qu'elle se l'est posée pendant vingt siècles à travers l'imaginaire fantasmé de la foi ? En 1936, un théologien célébrait "le caractère splendidement moderne de la personnalité créatrice de Dieu".

Un siècle après Freud, il appartient à la raison d'observer les faiblesses et la grandeur d'un "animal" qui avait créé, à son image, une idole ambiguë, et qui ne saurait en refuser l'héritage sans jeter l'enfant avec l'eau du bain. C'est ce qu'avait compris Lacan, qui disait que le vrai athéisme est "chrétien" - autrement dit, que le vrai génie chrétien, comme le vrai génie bouddhique, du reste donne toute sa puissance spirituelle à l'athéisme. Traduites en termes rationnels, les formulations théologiques réaffirment cela même que tous les existentialismes ont soutenu, de saint Augustin à Sartre. Ne pas décrypter le discours magico-mythique du théologien, et ne pas l'intégrer à la culture et à la pensée, c'est priver d'avance la laïcité de toute connaissance rationnelle de la "transcendance au monde" de la condition humaine ; c'est amputer l'Occident de sa vocation à incarner les conquêtes de la conscience et se priver du souffle même qui fait de la pensée un appel permanent à enfanter la liberté. Demain, ce sera l'intelligence qui portera le flambeau de ce que le mythe appelait le "feu spirituel".

R.P.P. - S'il faut une véritable révolution copernicienne de notre culture pour enseigner Dieu, ne croyez-vous pas qu'il faudrait commencer cette révolution par le haut plutôt que par le bas ?

Manuel de Diéguez - Toutes les révolutions culturelles ont commencé par le haut ; et pendant des siècles, c'est dans les universités qu'elles ont fait leurs premières armes.

R.P.P. - Vous êtes optimiste!

Manuel de Diéguez - Puisse Marx ne pas remporter, à titre posthume, sa plus terrible victoire celle d'entraîner la pensée critique dans sa mort.

(Propos recueillis par Thierry Pfister)