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Trois autopsies de Dieu
Sébastien Fath , Luc Ferry, Marcel Gauchet

 

Depuis le coup de semonce ou l'électrochoc du 11 septembre 2001 , la civilisation européenne est redevenue le théâtre où se joue l'avenir de la pensée mondiale. D'un côté une sociologie alertée par la montée du messianisme politique américain tente désespérément de conquérir les armes de la raison qui lui permettraient de quitter le descriptivisme stérile d'une discipline privée de repères intellectuels depuis sa naissance ; de l'autre la philosophie découvre peu à peu que la raison dialectique se change en un instrument superficiel entre ses mains fatiguées et que le seul chemin des retrouvailles de l'intelligence avec la profondeur passe par une plongée dans l'abîme ouvert sous ses pas par la découverte des origines simiennes de l'encéphale humain. Cette double spéléologie a trouvé son guide : l'histoire du cerveau d'une espèce rendue onirique par son évolution et dont les mythes sacrés retardent la difficile évasion du règne animal .

Deux ouvrages éclairent cet enjeu anthropologique : du côté de la sociologie, Sébastien Fath se collette avec un sujet trans-sociologique par nature - la métamorphose de l'empire du Nouveau Monde en une " divinité tutélaire " dont le grand prêtre siège à la Maison Blanche (Dieu bénisse l'Amérique, Seuil sept.2004) ; du côté des philosophes, Luc Ferry et Marcel Gauchet se demandent quelles sont les relations de l'humanité avec le religieux après la mort de Dieu.

J'ai essayé de cerner les difficultés de méthode que rencontrent une sociologie à la recherche de sa boîte osseuse et une philosophie qui peine à trouver le déclic qui féconderait la postérité scientifique de Darwin et de Freud.

1 - Sébastien Fath
2 - " Le religieux après la religion " de Luc Ferry et Marcel Gauchet
3 - Un regard d'anthropologue sur la scolastique
4 - Qu'est-ce qu'un " enchantement " ?
5 - Les mésaventures de la logique d'Aristote et les aventures du vocabulaire de la raison
6 - Les migrations du sacré
7 - Le sacré et la sortie du règne animal
8 - Le sacré et le sexe
9 - Entre l'existentialisme et l'orthodoxie
10 - La faculté d'étonnement du philosophe
11 - L'animal miraculé par un désastre
12 - Un appel à témoins
13 - L'anthropologie étonnée et le réductionnisme
14 - Une lucarne
15 - L'avenir intellectuel de l'Islam

1 - Sébastien Fath

Les historiens de notre époque souligneront que le débarquement de la connaissance anthropologique des religions aura été retardé de quinze ans dans notre civilisation pour le seul motif que l'industrie de l'édition n'aura pas jugé ce marché d'une rentabilité suffisante dans l'immédiat et ils souligneront que, trois lustres après la fin du blocage cérébral de l'humanité par le marxisme, ce sera le premier exemple mondial d'un interdit planétaire de la recherche intellectuelle par le libéralisme aura été l'asphyxie des sciences humaines. Mais du moins disposons-nous depuis deux mois d'une analyse de sociologie religieuse du christianisme américain qui prépare le terrain de la recherche post-freudienne de demain: Dieu bénisse l'Amérique , La religion de la Maison Blanche (Seuil , sept. 2004)

La documentation historique de Sébastien Fath est si complète et si précise qu'elle embrasse le spectacle entier du messianisme planétaire du Nouveau Monde. Mais son panorama quasi encyclopédique en fait également un précurseur, tellement sa lucidité politique tente sans cesse de briser les entraves de la sociologie descriptive. On sait que, depuis un siècle et demi, cette discipline ne sait à quel saint se vouer pour interpréter son matériau. Mais il était inévitable que son rendez-vous avec le sacré serait dramatique, tellement il est impossible de ne pas tenter de rendre intelligible une documentation de ce type. Aussi cette science commence-t-elle, ici ou là, de souffrir de son incapacité à rendre compte de la sorte de raison à laquelle elle s'essaie et dont la paralysie l'empêche d'accéder au rang d'un vrai savoir. Mais Sébastien Fath a une vocation de spéléologue du sacré. Aussi son ouvrage fera-t-il date dans l'histoire de la sociologie, tellement les thèmes abordés brisent d'ores et déjà l'enceinte étriquée des lectures semi rationnelles d'aujourd'hui . C'est qu'en traitant de la religion de l'Amérique, la sociologie donne rendez-vous à l'histoire du cerveau de la planète, donc à la philosophie. Dès lors, comment ne pas se trouver contraint de s'interroger sérieusement sur le sens de la documentation recensée ? Il est toujours réjouissant d'assister à la rencontre d'une science avec l'intelligence : pour la première fois depuis Durkheim, la sociologie se trouve contrainte de faire alliance avec la pensée.

Quelle pensée ? Fath souligne que " l'Amérique libre et chrétienne " se croit " porteuse d'une mission prophétique " et d'un "providentialisme universel " (p. 59) , qu'il s'agit d'un " protestantisme conquérant ", que la " société américaine devient à elle-même son propre absolu " (p. 197), que le Président conquiert le statut de " grand prêtre " et qu'il se place résolument à la tête d'une nation changée en " nouvelle divinité tutélaire " (p.199). Mais il se trouve que la raison occidentale est demeurée tellement en friche qu'elle se trouve dans l'incapacité de découvrir les sources psychobiologiques des notions de " prophétie " de " providence ", d' " absolu ", de " divinité ", de " grand prêtre ". Vive le 11 septembre, qui commence de faire craquer de toutes parts le mutisme photographique de la " pensée sociologique " et son panculturalisme acéphale, tellement les supermarchés du cogito ne suffisent plus à fournir ses prêts-à-porter à la catéchèse sociologique classique. Comment continuer de décrire sans décrypter, de raconter sans décoder, de laisser le lecteur aux prises avec la balise de détresse d'une pseudo science désemparée par les tempêtes et les convulsions internationales des messianismes religieux ?

C'est la mort de la sociologie dans la banalisation de ses recensements que Sébastien Fath voudrait faire exploser. On sent qu'il piaffe d'impatience à évoquer la " vitalité religieuse particulière du peuple américain, déjà notée en son temps par Alexis de Tocqueville " (p.32). Que faire de constats éculés du genre " Les Etats-Unis des années 2000 restent un pays très fervent, ouvert au surnaturel et aux croyances de toutes sortes, prompts à faire crédit aux paroles 'révélées' " (p.32) ? Que faire des observations du type : " On ne peut pas comprendre la fréquence des invocations religieuses dans la bouche des plus récents leaders politiques américains si l'on fait abstraction de cet arrière-plan religieux. Exotique aux yeux des Européens sécularisés, il apparaît tout naturel pour les citoyens américains, au point que l'écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) qualifia ses compatriotes de 'nation avec l'âme d'une Eglise' " (pp. 32-33) ? Fath rappelle avec impatience, sinon avec irritation que cette sensationnelle découverte date de 1922 et qu'elle a été " souvent reprise ".

En vérité, Sébastien Fath n'est pas du genre compassé : il se trouve engagé sur un chemin qui pourrait conduire toute la sociologie française à secouer son inertie et , je l'espère, la sociologie mondiale de demain à se lancer dans une révolution copernicienne de ses interprétations poussiéreuses, tellement sa vocation naturelle à la platitude s'est épuisée, ce qui la contraint à chercher de toute son âme les armes de la pensée critique qui lui permettraient de donner corps à " l'hypothèse générale " et déjà trans sociologique qui inspire notre auteur, " à savoir, un basculement de la religion civile américaine vers un dispositif idéologique dans lequel l'Amérique elle-même tend à s'identifier au Messie " (p.13).

Celui qui se donne un objectif aussi étranger au ronron sociologique voudra savoir ce qu'est un " messie ",un " dispositif idéologique", un " basculement religieux " ; et il se doute qu'il y faudra une connaissance anthropologique des métamorphoses internes de la logique sacrificielle de type calviniste, et plus généralement, une généalogie nécessairement psychobiologique et critique des divers modèles d'interprétation théologique de l'humanité et de son histoire. Pour cela, il faudra se résoudre à constituer les trois monothéismes et les schismes qui les déchirent en documents cérébraux à radiographier. Réjouissons-nous de ce qu'une fois de plus, avec Sébastien Fath, le débarquement d'une tête politique dans une discipline flottante et privée de boussole porte la promesse d'un " discours de la méthode " à la hauteur de l'enjeu.

2 - " Le religieux après la religion " de Luc Ferry et Marcel Gauchet

Comme il se trouve que, depuis le 11 septembre 2001 , la géopolitique est entièrement dominée par un humanisme et une philosophie aussi incapables de comprendre la vie fantasmatique des évadés de la zoologie que la théologie du XVIe siècle de digérer Copernic, il est instructif de spectrographier le retard d'une pensée philosophique qui interdit encore à la sociologie de sortir de son " sommeil dogmatique ", comme Kant, ce précurseur de l'anthropologie, le disait de la science expérimentale de son temps. Pour cela, observons le contenu explicite et implicite du petit ouvrage de 143 pages seulement que les éditions " Grasset et Fasquelle " publient dans la collection " Nouveau Collège de philosophie " et qui reproduit la controverse sur " le religieux après la religion " organisée le 9 janvier 1999 à la Sorbonne entre Luc Ferry et Marcel Gauchet.

La parution de ce débat " revu et corrigé " par les auteurs " près de six ans après l'événement est hautement révélatrice aussi bien de la nature de la querelle que des limites qu'imposent à ce genre de réflexion les interdits culturels ou semi sacraux qui inspirent discrètement la République : on sait que la laïcité tente de mettre la question de la nature des religions sous le boisseau d'un consensus politique aveugle et qu'aucun Etat n'est désireux d'approfondir la connaissance scientifique du cerveau onirique dont le genre humain se trouve affligé. Il s'agit donc d'un document saisissant concernant les contradictions internes largement inconscientes auxquelles l'anthropologie préscientifique d'aujourd'hui soumet dans le monde entier une science historique devenue bancale.

3 - Un regard d'anthropologue sur la scolastique

La rigueur dans le raisonnement et la soif de logique dont témoignent nos deux escrimeurs bien campés sur le pré de leur problématique schizoïde présente un grand avantage aux yeux d'une analyse anthropologique du religieux, parce que la clarté dans l'exposé et la limpidité des syllogismes qu'échangent les duellistes illustre du moins de manière revigorante la place qu'occupent l'un et l'autre dans la controverse, ainsi que la distance qu'il leur faudrait parcourir pour se rapprocher d'une science qui échappe entièrement à leur dichotomie cérébrale. Outre que les tabous qui paralysent la pensée philosophique contemporaine (Derrida le gourou) se trouvent mis dans une vive lumière par la tournure résolument cartésienne de la formulation des principes qui président à l'enquête , il faut ajouter à ce bénéfice épistémologique celui de rappeler à chaque passe d'armes une évidence que Claude Bernard avait vigoureusement soulignée dans son Introduction à la médecine expérimentale de 1865 , à savoir qu'un document ne parle jamais que dans le micro de la méthode qui le rend loquace et que ce sont donc les interprétations qu'il faut passer au scanner. Luc Ferry et Marcel Gauchet reproduisent à merveille la leçon essentielle d'une scolastique qui avait rendu célèbre dans l'Europe entière l'école de théologie de la Sorbonne, tellement les docteurs de Paris étaient insurpassables par la force d'esprit , la concision et la transparence de leur argumentation. Le seul hic du Moyen-Age était son incapacité radicale de porter un regard de l'extérieur sur l'édifice théologique chrétien et sur la divinité qui commandait l'ensemble des propositions de l'Eglise.

Il en est de même de la problématique de Luc Ferry et de Marcel Gauchet, qu'ils formulent en ces termes : " Comment penser la religion après la sortie de la religion ? Le monde est-il voué au désenchantement ou promis au réenchantement ? " Cette formulation est aussi simple et claire que celle de la double nature de Jésus-Christ chez saint Anselme et chez son vrai successeur, saint Thomas d'Aquin, pour prendre l'exemple de deux théologiens cartésiens comme personne et dont le Discours de la méthode en latin de 1636 s'inspire de bout en bout.

4 - Qu'est-ce qu'un " enchantement " ?

Sitôt que l'on s'approche à pas de loup de la problématique semi théologique sous-jacente à la question posée dans l'enceinte de la scolastique démocratique et républicaine, on s'aperçoit qu'aucun terme de la formulation de nos bretteurs n'est accessible au type de science historique et de semi élucidation du politique clandestinement mis en place par le timide rationalisme national qui préside aux prédéfinitions du rationnel et de l'irrationnel, donc du vrai et du faux dans la pensée française contemporaine. Qu'est-ce que l'enchantement propre au religieux ? En quoi se distingue-t-il des enchantements dans lesquels nous plonge une symphonie de Beethoven, un poème de Mallarmé, le génie de Cervantès ou les tours de passe-passe d'un prestidigitateur ?

Saint Ambroise parle de la " sobre ivresse " de boire le sang de Jésus-Christ . Ni la psychanalyse , ni la psychologie actuelles ne sont en mesure de rendre compte de ce type d'ébriété psycho-cérébrale : il y faut une révolution de la science anthropologique susceptible de nous mettre sur la piste des conséquences de la découverte fondamentale du XIXe siècle, celle de l'évolution des espèces. Bergson avait compris en précurseur, donc en penseur destiné à demeurer méconnu, que le transformisme bouleversait si radicalement l'interprétation de la politique et de l'histoire des rescapés du monde animal qu'il fallait commencer par se demander pourquoi toutes les religions oscillent entre la fossilisation de leurs rituels et leur ouverture à la vie. Quelles sont les sources de l'"évolution créatrice " et les causes anthropologiques de la mort des civilisations ? Luc Ferry et Marcel Gauchet n'ont pas un regard pour le cerveau évolutif des fuyards des ténèbres . Peut-on encore philosopher de nos jours sans observer siècle après siècle l'étrange bestiole dont la boîte osseuse augmente de poids et de volume depuis quelques millénaires et dont les métamorphoses n'ont cessé de modifier le contenu des verbes expliquer et comprendre ?

Comme la formulation scolastique de la question est simple et claire ! Si nous sommes supposés savoir déjà ce que sont les enchantements " religieux " dont la théologie organise les orchestrations intellectuelles et affectives, nous saurons également comment " penser les religions" . Mais si nous ne savons pas davantage que saint Anselme et saint Thomas quels sont les secrets anthropologiques de l'enchantement eucharistique, quel sens donnerons-nous au verbe penser appliqué avec tant d'intrépidité à la vie dans le fantasmatique dont témoigne la psychobiologie des miraculés de la nuit ?

5 - Les mésaventures de la logique d'Aristote et les aventures du vocabulaire de la raison

Descartes et Pascal croyaient savoir ce qu'est une preuve bien construite et quelle direction il fallait donner à une logique universelle pour qu'elle produise des démonstrations irréfutables. En ce temps-là, notre entendement reposait sur les " lumières naturelles " qui fondaient notre " sens commun " et dont notre ciel nous avait garanti la pertinence. Nous sécrétions jour et nuit un " sentiment d'évidence " incoercible. Deux siècles plus tard , Hume se demandait de quoi la notion de causalité nous persuadait en secret et découvrait que la répétition des phénomènes naturels qui scandent notre durée nous est si profitable que nous n'avons pas le cœur de refuser l'intelligibilité à leur constance et à leur régularité: du coup, notre logique de la redite nous apparaissait dans sa fonction oraculaire , donc religieuse, et nous commencions de comprendre en anthropologues devenus introspectifs les raisons secrètes qui avaient convaincu Kant de la nécessité de colloquer un Dieu censé exister réellement au bout de la kyrielle des raisonnements simiohumains que notre raison toute pratique alignait en enfilade. Mais en 1905, un certain Einstein est venu semer le désordre dans la logique d'Aristote. Depuis ce tohu bohu , nous ne savons comment installer une physique raisonnée au bout de nos expériences , donc comment nous devons soumettre l'univers aux règles qui commandent notre espèce de raison.

Il en est de même de la problématique de Marcel Gauchet et de celle de Luc Ferry. L'un et l'autre commencent par définir la religion comme un enchantement général, mais non délimité ; et pourtant l'un et l'autre ont appris à l'école de la République qu'il convient de préciser le sens des mots si l'on tient à ne pas s'empêtrer dans les querelles de vocabulaire de la scolastique du Moyen-Age. C'est dans cette intention que Marcel Gauchet tente de préciser le sens de l'adjectif sacré. " Il y a sacré quand il y a rencontre matérielle entre la nature et la surnature. Un être sacré - un roi sacré, pour prendre l'exemple par excellence - est un personnage qui en son corps physique, semblable à n'importe quel autre, est habité par l'altérité invisible et par des forces surnaturelles. Une matérialisation de l'autre qui le sépare de tous ses pareils. Pour prendre un symbole qui nous est familier : l'hostie du catholicisme est présence réelle de Dieu dans un objet physique, de par le mystère de la transsubstantiation , conversion d'un signe visible en support du corps du Christ, répétition de l'incarnation. C'est à cette catégorie bien déterminée de phénomènes religieux que s'applique proprement le concept de sacré : l'attestation de l'au-delà dans des lieux, des choses ou des êtres . " (pp.65-66)

6 - Les migrations du sacré

A radiographier cette définition subrepticement préchristifiée du sacré, on s'aperçoit que l'approche de Marcel Gauchet se voudrait anthropologique , mais à la manière de toute la théologie, qui l'est déjà en secret, puisque la divinité est censée avoir créé l'homme "à son image ". Mais une demi anthropologie manque aussi complètement son objet que l'alchimie passe au large de la chimie de Lavoisier. Car il se trouve qu'un cerclage du sacré fondé sur le mythe de l'incarnation du divin dans un prodige censé se produire sur l'autel ou ailleurs repose sur le souci apparent de clarifier le vocabulaire, mais conduira à un résultat inapte à saisir les fondements anthropologiques du sacré.

Comment articuler le religieux avec la critique de la politique mondiale d'aujourd'hui ? Celle-ci illustre spectaculairement les ravages d'un retour au sacré fondé sur une tout autre forme d'ensorcellement des esprits que l'incarnation du divin dans la magie eucharistique: la théologie américaine transfère la " présence réelle " de Dieu dans une histoire ponctuée d'événements messianisés par la démocratie, donc métamorophosée en une guerre sainte censée véhiculer des idéalités divinisées. Mais la définition de Marcel Gauchet est polémique : elle vise seulement à interdire à Luc Ferry de " se livrer à un transport indu de catégories du passé religieux dans l'ultra modernité pour établir une continuité largement fictive " (64) . Il n'y a pas, ajoute Gauchet dans cet esprit, de mot " plus propice à l'erreur que celui de sacré. Il faut redire, contre l'abus métaphorique permanent dont il fait l'objet, que nous n'avons pas la liberté de l'utiliser à la demande, en comptant sur l'aura dont il est chargé pour faire sens. " (pp.64-65).

Mais si l'on prédéfinit le sacré comme la " conjonction tangible du visible et de l'invisible, de l'ici bas et de l'au-delà " (p. 65) on passera tranquillement à côté du type de sotériologie " métaphorique " issu du rejet calviniste de l'eucharistie et qui rend "rédemptrice " une croisade guerrière portée par les idéalités ailées de 1789. " S'il y a une dimension du religieux dont nous sommes sortis, c'est celle du sacré, y compris pour les consciences les plus croyantes. Tout au plus subsiste-t-il une mémoire de ce qu'a pu être le sacré et des sortes de substituts qui nous trompent. Il est vrai que l'homme de la rue qui tombe nez à nez avec une vedette des médias a l'impression qu'elle 'vient d'un autre monde', voire est étonné qu'elle 'existe réellement' . Mais il n'a pas une seconde l'idée d'y voir un être surnaturel ! Il reconnaît tout de suite le semblable, trop semblable. En prenant la notion dans sa rigueur, je ne vois pas comment on peut parler de sacré dans le monde actuel autrement que par une dérivation métaphorique qui égare davantage qu'elle n'éclaire." (pp. 66-67). Mais justement, le mythe de l'incarnation du divin peut basculer dans une épopée planétaire de la " justice " et de la " liberté " au profit d'un empire ; et si le sacré se métaphorise, il faut se demander s'il ne s'y exercerait pas depuis fort longtemps.

Certes, il n'y a pas d'anthropologie heuristique si l'on ne se demande pas pourquoi, à l'origine, l'humanité colloque des personnages métaphoriques hors de sa tête , pourquoi elle en fait des idoles devant lesquelles elle se prosterne, pourquoi elle introduit des signifiants dans la nature à la manière dont Aristote introduisait l'idée de table dans la table réelle ou l'idolâtre d'Isaïe un dieu qu'il se taillait avec le restant du bois qui lui avait servi à se chauffer, puis se prosternait devant l'objet sorti de ses mains. Mais cela ne suffit pas : il faut se demander ce que signifie la collusion stupéfiante de vingt-cinq siècles de la raison occidentale avec la forme la plus primitive du sacré que le protestant Marcel Gauchet montre du doigt. A cette question, seule une anthropologie inscrite dans une interprétation de l'évolutionnisme peut tenter de répondre - mais pour cela, il faut que l'étroitesse de la définition de l' "incarnation " du sacré soit démontrée par une définition beaucoup plus profondément et plus résolument anthropologique de l'esprit religieux , une définition à laquelle le catholicisme et le mythe de la transsubstantiation eucharistique ne donnent précisément pas accès. Comme l'écrivait Pascal : " Ce sont les diverses routes qui ouvrent les conséquences nouvelles et qui, par des énonciations assorties au sujet , lient des propositions qui n'avaient aucun rapport dans les termes où elles étaient conçues d'abord." (Traité des ordres numériques)

Ce qui est sûr, c'est que le réel s'associe allègrement avec la métaphore dans tout l'univers du sacré que ces deux autorités s'y mêlent avec autant de conviction que dans la Vie de don Quichotte et Sancho Pança, dont on sait qu'Unamuno a raconté tout au long les aventures évangéliques sur la terre et dans les airs : on y voit le Chevalier de la Manche se changer chapitre par chapitre en Messie souffrant. Si le christologue et le biographe se confondent, c'est parce qu'Unamuno était professeur de grec et qu'il savait bien qu'Aphrodite, Athéna ou Artémis étaient des déesses aussi incarnées que métaphoriques. Il est donc indubitable que la présence de la chair et du sang du Christ sur l'autel se veut à la fois symbolique et physique, ce dont témoignent toutes les encycliques papales sur le sujet. Le Père de Lubac en en a su quelque chose pour avoir combattu toute sa vie, mais en vain, le mythe de la " vera caro ", de la " vraie chair " du dieu tué sur les offertoires des chrétiens ; et seul le chapeau de cardinal l'a rendu silencieux dans ses derniers jours.

7 - Le sacré et la sortie du règne animal

Qu'est-ce donc que le sacré tapi sous l'une de ses fonctions les plus incontestables, à savoir le mythe de la rencontre réelle et métaphorique entre l'invisible et le tangible, mais aussi entre le signe et le réel, le symbolique et le factuel , l'idéal et le quotidien, les principes de 1789 et la République, le messianisme démocratique du Nouveau Monde et la guerre en Irak ? Si cette clé-là de l'histoire et de la politique ne nous faisait pas accéder à une autre profondeur anthropologique que le prodige de la transsubstantiation catholique, nous n'accèderions pas à une intelligibilité réelle du religieux moderne et des fantasmes idéologiques qui prennent en charge ses métaphores substantifiées ; car, sous le sacré matérialisé règne la distinction entre le pur et l'impur, et c'est elle qui proclame inviolable le " sanctus ", le divin.

Le terme de sacré ne renvoie pas seulement à l'incarnation de l'invisible sur laquelle Marcel Gauchet met l'accent en raison de sa formation chrétienne, mais à la notion de séparation, qui n'est pas une substance. En latin, sacré signifie originairement " mis à part". Qu'est-ce qui est mis à part et proclamé inviolable ? La coupure sépare le profane du divin, le contingent de l'absolu, l'éphémère de l'éternel , le circonstanciel du banal, le transitoire de la transcendance.

En latin, absolu signifie privé de toute attache avec le monde saisissable - de absolvere, dénouer, délier, délivrer, d'où le français absoudre. Et pourtant, c'est le surmoi entier des peuples et des nations qui entend se brancher sur le sacré, le séparé , comme il est démontré par l'analyse anthropologique de l'étymologie : le sacré renvoie à sancire, verbe qui donne sanctus au passé composé et qui signale toutes les prises de courant sur l'invisible d'une espèce née onirique. C'est pourquoi sancire signifie consacrer au sens de rendre inviolable, mais aussi vénérer, interdire et punir - d'où le français sanctionner .

Les fixatifs du sacré vont donc se connecter avec la solennité des serments et avec la signature cérémonielle des traités entre les Etats. Le sacré est le garant biface d'un ordre politique et social dont la bipolarité sera garantie par le sacre et le sacrement : le sacramentum, c'est le serment d'allégeance du soldat à son général aux ides de mars , quand débutait la campagne militaire de l'année. Comme de nos jours, le rituel guerrier se plaçait au cœur du sacré. Le pouvoir politique américain est assermenté par un cérémonial qui rend hautement sacral l'engagement du soldat à défendre ensemble sa patrie et son Dieu. Sera déclaré sacrilège celui qui violera ce serment . L'impie profane la nation et souille un Etat cautionné par le divin : un sacrilegus est un misérable, et l'extension du terme à la femme - la sacrilega - démontre bien la migration du sacré vers le vocabulaire quotidien.

C'est que l'alliance de la guerre avec le sacré est à l'origine de la politique et de l'histoire : un général est un sacrificateur en chef, les morts ont consenti le sacrifice de leur vie et si on leur dresse des monuments, c'est parce qu'ils témoignent de l'alliance de l'héroïsme avec la sacralisation de la politique sur les champs de bataille . Aujourd'hui la propagande démocratique américaine est sous-tendue dans l'inconscient national par une théologie d' origine calviniste selon laquelle les soldats américains en Irak sont immolés sur l'autel glorieux de la justice et de la liberté : tout cela est repérable dans l'Institution chrétienne du Réformateur et dans le type de démocratie messianique qu'il a imposée à Genève. Le pendant catholique de ce modèle est la Compagnie de Jésus dont le chef est un général.

Mais on observera que la sacralisation protestante de la guerre ne substantifie pas le divin. Les Grecs et les Romains se contentaient de convier leurs dieux à la conclusion de leurs alliances politiques et militaires afin qu'ils les garantissent de toute leur autorité. A cette occasion, ils prononçaient des paroles d'exécration rituelle afin d'appeler les pires châtiments sur leur tête s'ils violaient les serments ; mais ils prenaient seulement les Célestes à témoin de leurs engagements afin de les rendre " sacrés ", c'est-à-dire inviolables . C'est sur cette toile de fond anthropologique qu'il faut comprendre le Patriot Act et la suspension des libertés individuelles au nom de la patrie menacée .

Le sacré est donc à la fois immanent au politique et " séparé ". Il presse les peuples à se purifier par le moyen d'une élévation collective. C'est la connaissance anthropologique de l'humanisation multimillénaire du sacré qui manque à Luc Ferry, mais également à un Marcel Gauchet qui se contente de refuser le basculement du sacré hors d'un divin matérialisé, comme s'il n'y avait pas de divin " authentique " hors de la rencontre de l'invisible avec des substances - celle de Dieu avec le " corps du Christ " sur l'autel, celle du roi de France avec le " sang bleu " du rédempteur censé couler dans ses veines. Ni le sacré " humanisé " de Luc Ferry , ni le religieux réduit à des vestiges dans le profane de Marcel Gauchet ne s'enracinent dans une étymologie éclairée par une anthropologie .

Du coup, la science des religions oublie que toute la philosophie et toute la science occidentales reposent sur des prolongements polymorphes de l'incarnation de la " vérité ". Beaucoup de savants s'imaginent encore sottement que l'expérience scientifique incarne la " loi de la nature " et qu'il existerait des " preuves matérielles " portant sur des signifiants théoriques, comme si la prévisibilité des phénomènes les rendait intelligibles en eux-mêmes : c'est qu'il serait sacrilège de découvrir que le monde n'a pas d'oreilles et que les répétitions de la matière ne parlent que dans le micro de ses répétiteurs.

8 - Le sacré et le sexe

De quel désir du singe-homme le besoin incoercible de couper les ponts entre l'invisible et le monde apparent témoigne-t-il ? Autrement dit, quelle est l'impureté originelle que le sacré exorcise, la salissure native dont il est censé effacer la tache , la tare irréparable dont le mythe chrétien de l'incarnation d'un dieu sera réputé guérir une espèce maculée de naissance et à titre héréditaire ? Toute l'histoire de la religion du gibet réparateur et sanctificateur montre où se cache la souillure: le fondement anthropologique de la purification par la privation des biens de ce monde et par l'ascèse est le déni de la condition charnelle. D'où des siècles de consomption des pécheurs dans une vie monastique tout entière consacrée au dépérissement patient ou à l'extinction violente du désir.

Marcel Gauchet reproche à la conception sécularisée et humanisée du divin selon Luc Ferry de passer sous silence l'existence d'un dieu ou de plusieurs, qu'il juge la pièce essentielle de toute religion. Mais une approche évolutionniste du sacré soupèse le contenu anthropologique de l'enseignement de la divinité des chrétiens: à savoir que la tâche la plus difficile de la purification est d'accéder à la sainteté, au sanctus entendu au sens polyvalent exposé ci-dessus. Or, dans le christianisme, le sanctus et les interdits qu'il véhicule passent par le devoir de chasteté depuis deux mille ans. Certes, d'autres formes de suppressions volontaires des apanages naturels du vivant que nous partageons avec diverses espèces de mammifères viennent compléter le décret d'une pieuse abolition des " plaisirs de la chair ", comme on disait autrefois. Mais toutes les ascèses religieuses sont liées à la mortification du sexe, tellement les besoins tyranniques de la libido sont considérés comme les preuves les plus puissantes et les plus irréfutables des attaches que notre espèce a conservées avec ses origines animales.

Cet enracinement ne fait pas l'objet d'un déni dans le seul christianisme, dont on sait qu'il a étendu le mythe de la purification par la continence jusqu'à faire naître un homme d'une vierge : les discours enflammés de saint Ambroise sur la chasteté ont attiré à Milan des foules de " vierges du temple " consacrées au culte d'Artémis ou d'Apollon et qui trouvaient dans le christianisme une surnourriture théologique que le paganisme mourant ne leur apportait plus. Alors que l'Assyrie sacralisait, donc purifiait le sexe en faisant coucher le grand prêtre avec la " mère des dieux " par l'intermédiaire des vierges consacrées, Rome punissait de mort les augures coupables du délit de " stupre " , donc de profanation d'une vestale, ou les particuliers accusés de ce forfait : c'est sur ce point que Cicéron avait défendu Milon contre Clodius.

Ce nœud de la question illustre les difficultés de " penser la religion " à la lumière d'une véritable anthropologie critique ; car notre civilisation a largement renoncé à exorciser les maléfices de la souillure par le sexe . Mais le refoulement même du mythe de la purification des corps par la chasteté nourrit sa revanche aux Etats-Unis sous la forme du puritanisme et en Europe par le biais d'une sanctification de l'enfance dont la protection de l'innocence appelle la criminalisation de ses profanateurs. L'anthropologie scientifique prend acte de ce que non seulement il existe une grande religion sans dieu, le bouddhisme et qu'elle n'en compte pas moins des régiments de moines voués à la sanctification de leur corps par la continence , mais que le sacré n'est nullement fondé en tous temps et en tous lieux sur l'alliance de certains objets privilégiés avec l'invisible censé les habiter : l'islam rejette toute incarnation d'Allah et de surcroît toute image qui pourrait évoquer une association physique entre l'absolu et l'éphémère. Quant au judaïsme, qu'on se souvienne de l'horreur et de l'effroi de Tacite à la découverte que le temple de Jérusalem était vide et que, faute d'idoles de bois, de pierre et de fer chargées de rappeler que les vrais dieux sont en chair et en os, cette religion se réduit à un vain théâtre d'insanités. Du tabernacle désert d'un Jahvé réputé présent en esprit derrière un somptueux rideau, Pindare aurait dit ce qu'il disait de l'homme, " ce songe d'une ombre ". La définition du sacré que propose Marcel Gauchet projette le mythe catholique de l'incarnation sur le religieux en général ; mais Alexandre s'était fait proclamer le fils de Jupiter Amon dont le degré de désincarnation en Egypte appelait déjà , comme dans le christianisme, le retour compensatoire d'une divinité tangible.

9 - Entre l'existentialisme et l'orthodoxie

Et pourtant, il y a chez Gauchet une manière existentielle de convoquer le religieux au rendez-vous qu'une anthropologie réellement scientifique lui a d'ores et déjà fixé : " L'homme parle, et il rencontre l'invisible dans ses mots . Il s'éprouve lui-même , irréductiblement sous le signe de l'invisible. Il ne peut pas ne pas penser qu'il y a autre chose en lui que ce qu'il voit, touche et sent. Il imagine , et d'emblée sa pensée se projette au-delà de ce qui lui est accessible et se présente à elle. Qui plus est, il se rapporte à lui-même et c'est pour découvrir qu'il peut disposer de lui-même en vue d'autre chose que lui-même . C'est avec ce matériau primordial que s'édifient les religions. " (pp. 61-62) De plus, pour Marcel Gauchet les religions témoignent de ce que l'homme est un matériau virtuel : " Il y , autrement dit, une structure anthropologique qui fait que l'homme peut être un être de religion. Il ne l'est pas nécessairement. Il a pu l'être historiquement sur la plus longue durée de son parcours. Il peut cesser de l'être, mais même en pareil cas, ce potentiel de religiosité est destiné à demeurer. " (p. 62)

Mais ces indications furtivement glissées dans le texte ne font que souligner combien une demi anthropologie demeure sans portée historique et politique réelle dans un monde où il est devenu indispensable d'expliciter dans toute leur crudité les fondements biopsychiques des religions semi animales si l'on entend rendre compte de la nature d'un vivant dont le passage d'une espèce à l'autre n'est pas achevé - sinon il faudrait renoncer à la notion d'évolution. Or, l'analyse critique de la simiohumanité morale et politique de nos trois dieux uniques nous apporte la preuve que ces fidèles répliques de l'encéphale de leurs adorateurs se transforment d'un siècle à l'autre et que l'invisible est un théâtre où se jouent les métamorphoses anciennes et futures de l'encéphale cogitant de notre espèce . Mais puisque la nécessité de fonder une analyse réellement anthropologique du sacré nous est imposée par une politique mondiale messianisée par les démocraties d'origine calviniste, nous ne saurions renoncer à la révolution copernicienne de notre connaissance de l'homme qu'appelle notre siècle sans nous priver de toute arme intellectuelle capable de démythifier l'empire américain, lequel retrouve aujourd'hui le thème mythique d'une " guerre des étoiles " dont j'avais analysé sur ce site la dimension fantasmagorique et parathéologique plusieurs mois avant le 11 septembre 2001 .

C'est dans cette optique que le flottement méthodologique de Marcel Gauchet est précieux en ce qu'il est révélateur du champ de vision pré anthropologique qui commande toute son interprétation. D'un côté , quoi de plus proche d'une méthodologie pascalienne que d'écrire : " Tout change dans l'interprétation avec l'optique dans laquelle nous l'abordons " (p.79) ? Mais puisque, pour Luc Ferry comme pour Marcel Gauchet, il existe de " l'absolu humain " proclamé tabou, donc réputé non analysable sous prétexte que toute analyse rationnelle tomberait dans le péché capital de " réductionnisme " - circulez, il n'y a rien à voir - la querelle se réduit à ne pas confondre ces deux absolus opposés ou complémentaires, alors que nos deux théologiens se gardent comme de la peste et d'un commun accord d'analyser les sources et la généalogie de leurs prédéfinitions respectives du sacré. Il y faudrait une psychanalyse capable de décoder l'inconscient ensorcelé d'une historicité simiohumaine soucieuse depuis des millénaires de sacraliser des a priori magiques et qui entend bien soustraire la notion d'absolu à toute généalogie critique.

Du coup, on ne se disputera que sur des notions confuses et régies par les interdits doctrinaux propres à notre siècle . Marcel Gauchet apostrophera Luc Ferry en ces termes : " En fait , tu reprends cette notion du divin aux métamorphoses de la croyance en cours, qui la rendent malléable. Et de là, tu la transportes dans la sphère de l'humain, en faisant semblant de l'en faire sortir. C'est un tour de passe-passe verbal. Ton 'divin' n'émerge pas de l'analyse rationnelle des données de l'humain. Il est plaqué dessus. Autrement dit le Dieu de la nouvelle révélation n'est que le Dieu de l'ancienne, déguisé pour la circonstance et logé dans un emploi qui ne peut pas être le sien. " (p. 75) La botte est sévère : " Ton analyse opère un glissement insensible d'une transcendance philosophique à une transcendance religieuse qui me paraît inacceptable. Le passage est habilement conduit, mais il n'en est pas moins un leurre. " (p. 76) Enfin, l'escrimeur se fend et touche, comme on dit dans l'art de l'escrime : " Il me semble que ta démarche consiste à nous vendre l'un à partir de l'autre , avec beaucoup d'habileté. " (p. 77) Et l'estocade: " Si Luc Ferry a raison, nous assistons à un événement assez notable dans l'histoire universelle des religions, à savoir rien de moins qu'une réinvention de la religion. Ce que son discours évoque, c'est quelque chose comme une refondation de la religion. (p. 47) Nous aurons la pudeur de ne pas nous étaler sur les modalités d'organisation de la nouvelle Eglise. " (p. 49)

Mais précisément, seule une problématique réellement anthropologique nous permettra d'observer comment l' " absolu terrestre " qui servira d'assise à la " nouvelle religion " de Luc Ferry rencontrera l'absolu au cœur de la politique internationale américaine dont le monde entier nous offre le cruel spectacle.

10 - La faculté d'étonnement du philosophe

La question de la nature de la croyance encore majoritairement répandue dans notre espèce en l'existence de trois dieux uniques pose à notre science historique et à notre science politique un problème de nature anthropologique par nature et par définition du seul fait que les Célestes sont des personnages de roman ou de tragédie d'un type si particulier qu'ils ne se laissent décrypter qu'à partir d'une analyse psychobiologique de l'évolution de notre encéphale. Pourquoi sommes-nous livrés à la personnification de gigantesques fictions collectives ? Si notre science et notre philosophie ne conquéraient pas un regard de spectateurs, donc une vue de l'extérieur sur les acteurs fabuleux du cosmos qui se sont installés dans notre boîte osseuse depuis quelques millénaires, l'objet de notre recherche demeurerait inaccessible par nature à l'étrange exercice que nous avons prématurément baptisé la " faculté de penser " et qui se trouve fort inégalement répartie entre les spécimens les plus audacieux de notre espèce . Il se trouve, de surcroît, que nos intelligences sont de diverses natures et qu'elles sont sélectionnées et affûtées selon les critères les plus variables.

Or, Marcel Gauchet se reconnaît croyant et Luc Ferry incroyant, mais ni l'un, ni l'autre ne se montrent surpris de cette petite différence entre leurs cerveaux, de sorte qu'ils n'éprouvent aucun étonnement de se trouver côte à côte parmi des congénères de bonne compagnie et qu'ils jugent aussi fondés à croire qu'à ne pas croire en l'existence de dieux de leur temps. Au reste, tout cela n'a pas de réelle importance, puisque les religions n'occupent que le vaste empire des opinions, lesquelles ont toutes été légitimées en 1789, puis en 1905 par le canal des décrets les plus célèbres et les plus contradictoires que la République ait jamais promulgués , puisque cette légitimé n'est ni reconnue par l'Etat, ni subventionnée sur fonds publics, ce qui signifie, en réalité, qu'il est impossible d'arracher d'un seul coup un peuple tout entier au royaume de la sottise qui s'attache aux simples " opinions " depuis Platon.

Mais si , selon Aristote , la faculté de s'étonner de ce qui ne semble étonner personne est la source première de la philosophie, il faut se demander quelles sont les conséquences de l'absence d'étonnement philosophique dont témoignent nos deux penseurs à l'égard du fond de la question qu'ils paraissent se poser depuis de nombreuses années. Pourquoi ne sont-ils pas surpris de la croyance stupéfiante de la majorité des membres de notre espèce en l'existence de personnages fabuleux et pourquoi rien ne les incite-t-il à porter leur attention sur le véritable objet de leur réflexion? Cette interrogation se révèle porteuse à son tour d'un immense étonnement : car seul celui que l'existence même des cultes laisse ébahi, ébaubi et pantois se trouvera porté à se faire un spectacle de l'humanité entière, ce qui le conduira à observer avec stupeur tout le théâtre de la politique et de l'histoire.

Il est étonnant que Luc Ferry ne brûle pas sur le gril de sa pensée, il est étonnant qu'il ne soit pas un saint Sébastien de son interrogation , il est étonnant qu'il vaque à ses occupations de fondateur de l'" absolu terrestre " fort académique dont il entend offrir les prémices à Kant et à Hegel. Comment peut-on avoir écrit un ouvrage estimable sur Nietzsche le dionysiaque sans avoir découvert qu'un philosophe n'est socratique que s'il se montre décidé à faire ingurgiter à une humanité rétive la coupe de la vérité libératrice qu'il lui a préparée ? Mais Marcel Gauchet se révèle le plus étonnant des deux de ne s'étonner de rien. Car enfin, s'il rencontrait un helléniste qui croirait en l'existence d'Apollon, de Mars ou d'Artémis, notre philosophe le regarderait sans doute avec une lueur d'étonnement teintée de commisération dans les yeux.

Mais comment se fait-il qu'il ne s'étonne en rien du prodige le plus extraordinaire que la planète ait jamais enregistré, à savoir que le vrai dieu aurait enfin été découvert ? Comment se fait-il que l'humanité continue de vivre si tranquillement après un séisme cérébral dont la conséquence logique est évidente: depuis deux mille ans, tout philosophe qui accordera une existence réelle ou même une infime chance d'exister à un dieu se trouvera livré à un désordre mental qui anéantira d'avance tout embryon d'une philosophie cohérente, puisqu'il n'aura d'autre choix que de s'amuser avec des broutilles et de se raconter des balivernes pour le restant de sa vie ou de se précipiter toutes affaires cessantes à la Trappe . C'est pourquoi un philosophe qui ne s'étonne en rien de ne pas s'étonner pour un sou me paraît un enfant de chœur, tellement sa discipline est la seule qui ne saurait se permettre de jouer aux osselets avec la logique qui le condamne à boire le poison mortel de la lucidité ou à changer de métier .

11 - L'animal miraculé par un désastre

Etonnons-nous donc de ce qu'il existe une immensité dans laquelle une goutte de boue tournoie sur son axe et de ce qu'une espèce semi animale s'y prosterne devant des souverains imaginaires ; et étonnons-nous encore davantage de ce que ces souverains se révèlent aussi mortels que leurs sujets, puisque les plus vastes empires changent de dieux tous les deux mille ans environ. Le décodage d'un vivant flanqué d'un encéphale livré à cette folie exige la mise en place d'une méthodologie judicieuse ; car, faute d'un tel secours, toute l'entreprise de se connaître serait vouée à un échec non moins sans remède qu'un péché sans rémission. Aussi le premier devoir de toute réflexion philosophique sérieuse, donc suicidaire et ressuscitative, est-il de porter un regard aussi transzoologique que possible sur l'histoire entière d'un animal miraculé par le désastre cérébral qui le rend inapte à connaître son histoire et qui se la fait raconter par les idoles affûtées qui lui servent de guides et de conseillers non moins déments que lui-même.

C'est donc que l'anthropologie étonnée ne saurait faire un seul pas sur la terre et dans les nues sans avoir fait constater par huissier que non seulement une histoire petitement rationalisée de l'humanité passe entièrement a côté de son sujet et demeure livrée à une incohérence infantile, mais que la laïcité à la française ne dispose pas de la logique interne qui lui permettrait de présenter un récit intelligible des heurs et malheurs du cerveau tronçonné entre le réel et le songe qui caractérise depuis cent mille ans seulement une espèce stupéfiante. Car pour dérouler notre histoire dans nos têtes, il nous faudrait disposer de l'œil qui nous permettrait d'observer comment le rêve et le réel négocient leurs statuts respectifs sous notre os frontal, à quels bons ou mauvais procédés ils recourent l'un et l'autre, dans quelles circonstances ils déclenchent tour à tour les hostilités pour un siècle durant et pourquoi ils se livrent à d'inlassables carnages sous le soleil. Il faut donc commencer par dresser un inventaire de ces événements, afin qu'un panorama de nos songes iréniques ou sanglants nous conduise ensuite à tenter d'entrer dans les arcanes d'un animal schizoïde .

12 - Un appel à témoins

Procédons à un simple et bref appel à témoins. La guerre de Troie a démontré la cohabitation constante des Achéens avec les dieux qui surplombaient leurs armées et dont l'arc d'argent d'Apollon avait réduit les effectifs à la demande du devin Calchas, dont Achille avait dragué la fille (Aux sources grecques de l'anthropologie critique ). De leur côté, les Hébreux tenaient leur terre de Jahvé, qui en était demeuré le propriétaire en titre, mais qui leur en avait accordé l'usufruit à la demande de son ami Moïse. Puis les dieux du Capitole avaient chargé Vespasien, puis Titus de conduire les aigles romaines à Jérusalem et d'y venger le refus des Juifs de payer le tribut à l'empire et de colloquer le buste de l'empereur du moment dans l'enceinte de leur temple . Du coup, le dieu d'Israël et son peuple ont erré pendant mille huit cent soixante dix-huit ans sur la terre avant de reconquérir par la force des armes le sol que Jahvé avait loué aux fils d'Abraham sans avoir précisé la durée de leur bail .

Après six siècles d'attente, un autre dieu, non moins unique, à l'entendre, que le Jahvé du peuple élu, a établi sa demeure à la Mecque et à Jérusalem ; et depuis soixante ans , le peuple de Jahvé se bat d'arrache-pied contre le peuple d'Allah pour reprendre mètre carré par mètre carré la terre sacrée autrefois accordée à ses ancêtres. J'allais oublier qu'entre temps, Allah avait conduit ses légions jusqu'à Poitiers avant de décider de se retirer en Andalousie ; j'allais oublier qu'entre temps une troisième divinité avait rétabli les sacrifices humains et qu'à cette fin , elle avait imaginé de se faire clouer sur une potence par les soins de ses premiers fidèles eux-mêmes, afin de s'offrir perpétuellement en sacrifice tant à sa propre gloire qu'à celle de ses créatures, ce qui multipliait ses grâces à la sainte école de la torture.

Cette figure nouvelle de nos songes offre à l'étonnement anthropologique un cas fort révélateur ; car une espèce rendue bipolaire par son évolution se trouvera réduite à s'auto-torturer jusqu'à l'autophagie incluse. C'est pourquoi les fidèles de cette divinité se sont beaucoup entre'massacrés sur la question nodale de savoir si leur dieu assassiné et tout saignant sur leurs autels débarquerait sans fin dans leur histoire afin d'y être mangé tout cru et si ses prêtres apprêteraient inlassablement son exécution et la potion de son hémoglobine. J'allais oublier qu'Allah a ensuite envoyé, par la voie des airs , quelques-uns de ses fidèles pulvériser le World trade center de New-York ; j'allais oublier qu'aussitôt le dieu de l'Amérique a rugi comme un lion piqué par un moustique et qu'il s'est rué tambour battant sur l'Afghanistan, puis sur l'Irak, avec ses armées de Christs casqués , ses chevaliers sans peur et sans reproche et ses messies tout auréolés de leur théologie des droits de l'homme. Pourquoi, depuis 1999, nos deux philosophes n'ont-ils pas levé le nez de l'hexagone ? Résultat : un sociologue, Sébastien Fath , vient frapper à la porte de la philosophie et leur dit : " L'histoire du cerveau humain vient de débarquer dans la politique mondiale. M'aiderez-vous à rendre pensante la sociologie ? "

Peut-être ce bref rappel suffira-t-il à imposer trois évidences : primo, que l'histoire d'une espèce scindée entre le réel et le rêve par son catapultage dans le fantastique cérébral n'est pas racontable à l'école de la pensée laïque , secundo, l'évidence que, sans une anthropologie critique capable de pénétrer avec étonnement dans les arcanes d'un animal délirant , il n'est pas de science historique et politique ; tertio que cette vérité est démontrée par ce géomètre du roman qui s'appelait Simenon, ce Descartes du tragique qui s'appelait Shakespeare , cet Euclide de l'imaginaire qui s'appelait Cervantès, ce dialecticien de la folie, qui s'appelait Jonathan Swift, ce clinicien des classes sociales qui s'appelait Balzac, ce maître en syllogismes qui s'appelait Pascal, ce dialoguiste entre ses deux encéphales qui s'appelait Augustin.

13 - L'anthropologie étonnée et le réductionnisme

Quelle est la réponse de Marcel Gauchet à la question qu'il a posée en ces termes ? "Le réductionnisme a été la maladie infantile de l'anthropologie . Nous n'y sommes pas condamnés. " (p. 144) La réponse de Ferry sonne-t-elle comme un défi ou claque-t-elle comme un coup de feu ? " Eh bien, il ne nous reste qu'à attendre ton prochain livre. " (p. 144)

Près de six ans ont passé depuis un duel où les deux épéistes ont souvent rompu en tierce ou en quarte. Mais les entraves imposées d'avance à leurs assauts résultent de ce que leur espèce d'anthropologie n'a même pas observé les fonctions politiques et psychiques qu'exerce toute religion simiohumaine : la purification par l'ascèse et le sacrifice mortifère. Luc Ferry a tenté de fonder la sagesse de " l'homme dieu " sur l'individu fini et mortel (Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Grasset 2002) et Marcel Gauchet a recherché quelques traces éparses et limoneuses du sacré dont témoignent désormais les drogues et " l'ascèse sportive " (Entretiens, Stock 2003) . Est-ce suffisant pour rendre compte d'un " animal métaphysique " dont la vie onirique démontre les échecs successifs de ses tentatives d'auto-dépassement ? Est-ce suffisant pour rendre compte d'une espèce appliquée à quitter la condition animale et qui ne rencontre jamais dans les nues que sa propre image angélisée - celle dont Pascal disait : " Qui veut faire l'ange fait la bête " ?

Mais justement, quelle est la nature d'une espèce dont l'animalité propre est de " faire l'ange "? Eh bien, la réponse à cette question, c'est caparaçonnée de la tête aux pieds qu'elle s'est présentée à l'échelle de la planète, c'est à coups de canon qu'elle est descendue dans l'arène de la géopolitique, c'est sous les bombes qu'elle a fait basculer le monde entier dans l'ère des guerres angéliques et armées des auréoles des démocraties. Qu'en est-il des guerres fondées sur les saintes écritures de l'empire américain ? Ce regard-là de l'anthropologie philosophique est-il " réductionniste " ou bien l'œil ouvert sur la finitude simiohumaine est-il l'expression de la transcendance de la pensée critique de demain, celle dont Pascal, encore lui, disait déjà : " Plus il s'abaisse , plus je l'élève, plus il s'élève, plus je l'abaisse " ? La radiographie des religions va-t-elle se délocaliser ? Si elle se décidait à quitter l'hexagone pour observer l'humanité et l'histoire, l'Europe aurait-elle des chances de s'ouvrir à la pensée de demain?

14 - Une lucarne

Pour tenter de nous en informer, entre-ouvrons une lucarne : n'est-il pas singulier que nos deux philosophes ne savent ce qu'ils voudraient récolter dans le jardin des Hespérides de leur philosophie? Marcel Gauchet le calviniste a renoncé à la pomme d'or d'un sacré dûment substantifié par la rencontre de l'absolu avec le tangible, mais il continue de définir la pomme sur ce modèle. Ferry la cherche au sein d'un " absolu terrestre " qui se dilue et qui lui glisse désespérément entre les doigts parce que le monde moderne n'est plus panthéiste, tandis que les Anciens connaissaient une foule d'applications de l'adjectif sacré à des activités humaines habitées par les dieux : on évoquait le caractère sacré de la poésie, le talent divin des poètes, le culte des Lettres, mais également la cérémonie du mariage ou les sacra tori, les secrets de la chambre nuptiale.

Nos deux chercheurs du sacré seraient-ils partis à la recherche de la Toison d'or des modernes ? Leur oiseau d'or serait-il l'ange de Pascal, celui dont les ailes cachent la bête ? Cherchent-ils du regard le gros animal qu'on appelle l'histoire ? Ce mastodonte est ailé, nous dit G.W.Bush. Comment se fait-il qu'ils ne voient pas ses ailes meurtrières ? Peut-être le sacré ouvre-t-il une fenêtre sur l'histoire, peut-être le sacré a-t-il fait débarquer sur cette terre un empire suffisamment gigantesque pour contraindre la science historique à le regarder dans les yeux , peut-être le sacré ouvre-t-il un œil sur cet animal ?

Dans ce cas, l'anthropologie étonnée ne serait pas réductionniste ; dans ce cas cette fiancée de la lumière se demanderait quel œil de l'intelligence l'attend dans la nuit du singe-homme ; dans ce cas, son œil regarderait une histoire du monde devenue le champ d'expérimentation d'une théologie de la guerre où le sang et la mort se changeraient en pain des anges de la démocratie ; dans ce cas, l'anthropologie de l'éveil deviendrait l'instrument de la pensée capable de désacraliser les métamorphoses du meurtre simiohumain en pain du ciel. Mais le sacrifice chrétien ne change-t-il pas, depuis deux mille ans l'assassinat sacré d'un homme en offrande de bonne odeur à la divinité ?

15 - L'avenir intellectuel de l'Islam

L'anthropologie critique s'adresse aux intellectuels qui s'éveilleront demain dans l'islam. Ceux-là féconderont l'héritage d'Al Arabi et d'Averroès ; et ils diront à Marcel Gauchet : " Nous avons découvert les trois secrets de votre religion : celui de votre incarnation du sacré dans des objets, celui de l'autel sur lequel votre dieu mange notre chair et boit notre sang, celui de l'Amérique génocidaire qui substantifie votre dieu sous les bombes. Vous avez fait de vos massacre le lieu de la rencontre de votre Dieu avec votre histoire. Sur vos offertoires de sauvages, nous voyons les cadavres de vos soldats se changer en pain et en vin de votre démocratie. Falludjah, Abou Ghraib, Guantanamo, laboratoires en plein air du dieu de vos carnages ! Votre sainte Amérique fait couler notre sang pour le changer en nectar et en ambroisie de la " justice " et de la " liberté ". C'est pourquoi votre eucharistie offre à votre divinité d'assassins un homme cloué tout saignant sur un gibet. "

Les philosophes musulmans qui perceront les secrets anthropologiques du Golgotha auront compris que toute notre théologie du sacrifice avait rendez-vous avec les bombes de l'Amérique des anges. Mais si la France de la raison portait l'Islam de demain sur les fonts baptismaux des Averroès à venir, les Descartes nés dans les déserts d'Arabie jetteraient un regard apitoyé sur la philosophie bénédictionnelle d'une Europe égarée dans une vague catéchisation démocratique de la pensée. Et ils diront à Marcel Gauchet: "Qu'as-tu fait des promesses de ton baptême, toi qui auras su tourner le dos au meurtre sacré que Rome perpètre sur l'autel où saignent vos potences, mais qui n'auras pas vu des nuées d'anges ensanglantés naître des entrailles d'un homme assassiné et prendre leur vol sous la bannière pleine d'étoiles du dieu américain ? Puisse l'Islam pensant vous apprendre l'étonnement ! "

1er décembre 2004