Retour
Sommaire
Section Laïcité-Religions
Contact


Manuel de Diéguez - Cercle condorcet de Paris

Débat publié dans Les Cahiers de la Ligue de l'enseignement, Études - Recherches- Débats 1995

 

Manuel de Diéguez s'explique sur les règles qui commandent l'interprétation des lois chargées de régler les relations des États modernes avec les croyances religieuses. Une laïcité non inspirée par le souci de faire progresser une civilisation de la raison et de la pensée se retourne contre les véritables intentions du législateur et peut nourrir des régressions intellectuelles en détournant la notion de tolérance de son sens historique et philosophique. Il s'agissait de lutter contre le dogmatisme religieux, non de déclarer " intolérante " les distinctions intelligentes entre le vrai et le faux.

  1. Introduction de Michel Morineau
  2. 20 mars 1995, Lettre de Manuel de Diéguez au Cercle Condorcet de Paris
  3. 4 avril 1995, Réponse de Jean Boussinesq à Manuel de Diéguez
  4. 11 avril 1995, Manuel de Diéguez à Jean Boussinesq
  5. 15 avril 1995, Jean Boussinesq à Manuel de Diéguez
  6. 24 avril 1995, Manuel de Diéguez à Jean Boussinesq

1 - Introduction

La réflexion sur la laïcité n'est jamais achevée. Même si la Ligue de l'enseignement a déjà beaucoup produit ces dernières années et publié de nombreux textes, elle continue de se faire l'écho de tous les débats intéressants, qu'ils soient organisés à sa demande ou qu'ils soient suscités par ses positions.

Dans cet esprit, nous publions un dialogue entre Jean Boussinesq, auteur du texte " La laïcité aujourd'hui " publié dans le dossier de l'" Élection présidentielle " à l'initiative du Cercle Condorcet de Paris et reproduit ici, avec Manuel de Diéguez, philosophe, auteur, entre autres, d'un Essai sur l'universalité de la France (Albin Michel).

C'est de cette intéressante controverse, susceptible d'alimenter la réflexion de tous ceux que la question de laïcité intéresse, que nous publions ici quelques extraits, avec l'accord de leurs auteurs.

Michel Morineau


2 - Manuel de Diéguez au Cercle Condorcet de Paris

le 20 mars 1995

Monsieur,

Puisque vous me faites l'honneur de me compter parmi les personnes auxquelles le Cercle Condorcet de Paris a tenu à faire l'envoi gracieux de ses réflexions sur l'état de la France à la veille de l'élection présidentielle, je me permets de relever quelques difficultés philosophiques de fond et qui me paraissent témoigner aussi bien du statut de la raison en France que de la nature de votre courant de pensée dans le panorama culturel d'aujourd'hui.

1°) Vous avez retrouvé les principes de la Rome antique à l'égard de toutes les religions du monde : le Sénat accueillait alors tous les cultes sur le sol de l'Italie, parce qu'ils étaient tous tenus pour des faits psycho-politiques naturels. Ces religions ne posaient pas le " problème de la vérité ", puisque l'existence de tous les dieux allait de soi pour les esprits normalement constitués.

2°) Le propre des monothéismes est de vouloir lier la croyance en l'existence d'un Dieu unique à la "connaissance de la vérité ". A partir de l'instant où trois dieux " uniques " se sont installés sur le même territoire, toutes les religions ressortissent à nouveau à la seule légitimité de la superstition et toutes doivent être reléguées dans le privé. Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

3°) Mais une République qui se veut laïque bloque délibérément tout progrès de la pensée, donc de la raison, à refuser la réflexion sur cette contradiction radicale. Condorcet le savait quand il écrivait, comme vous le rappelez : " La puissance publique n'a pas le droit de lier l'enseignement de la morale à celui de la religion. (...) Elle n'a pas le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités. (...) Elle ne doit enseigner aucune croyance. (...) La puissance publique ne peut pas établir un corps de doctrine qui doive être enseigné exclusivement. " Mais c'est une dérobade de l'intelligence critique de n'admettre la légitimité d'aucun " corps de doctrine " pour le motif qu'une dogmatique n'exprime jamais que des "opinions ", non la " vérité ", et, dans le même temps, ne pas réfuter la fausse croyance des fidèles, qui s'imaginent, eux, qu'ils possèdent la vérité, puisqu'il n'y aurait plus de religion si leurs adeptes pensaient n'émettre que de simples opinions.

4°) Prôner une laïcité " neutre ", c'est-à-dire sans contenu réellement pensant, ressortirait-il donc à une politique de la cécité philosophique ? Une telle stratégie aboutirait-elle donc à l'anéantissement de l'âme même de l'Occident, laquelle repose, depuis vingt cinq siècles, sur la croyance au progrès de la raison ? Quels sont les liens entre la cécité volontaire et la "servitude volontaire " de la Boétie ?

5°) Les conséquences culturelles de vos positions se font déjà sentir. Une énarque comme Mme Gaspard mettra sur le même pied la " quête d'une identité " des jeunes filles islamiques arborant le foulard et la communauté républicaine, comme si la croyance qu'une voix du ciel aurait dicté un livre à un homme était égale en dignité intellectuelle à la culture d'une nation qui, depuis la Renaissance, s'efforce de rendre l'homme un peu plus rationnel et plus pensant. Vous rejetez la circulaire Bayrou; vous demandez seulement que ces jeunes filles se soumettent à nos lois. Ce qu'elles ont dans la tête ne vous intéresse pas et n'est pas censé peser sur la santé de leur esprit pour tout le reste - encore la politique de la Rome antique.

6°) Puisque vous refusez, au nom de la tolérance, de dénoncer le faux comme faux -ce qui équivaut à une condamnation à mort de l'Occident et de sa spécificité dans l'histoire d'une l'humanité qui se voulait pensante depuis Platon - vous tombez dans une nouvelle difficulté quand vous reconnaissez qu'il vous faudrait des maîtres capables de comprendre la dimension religieuse des sociétés. Mais comme, encore une fois, vous interdisez à la raison de se chercher, et cela au nom d'une tolérance transformée en inquisition inversée, vous ne savez quelle formation rationnelle vous donneriez à ces futurs enseignants pour qu'ils puissent comprendre la fameuse " dimension religieuse " que vous évoquez, du reste, à juste titre. Les mettrez-vous à l'école de Voltaire, de Renan, de Freud, de Lévy-Bruhl, de Claude Lévi-Strauss ? Vous avez déjà engendré le désert philosophique qui vous empêche de former des philosophes des phénomènes religieux; et comme vos maîtres actuels ne sauraient ni enseigner le catéchisme, ni recourir aux armes de la raison du XIXe, du XVllle ou du XVIe siècle, votre projet me semble, malheureusement, mort-né - ce qui vous reconduit à un État qui accepte l'existence des croyances comme celle des forêts ou des légumes, c'est-à-dire qui supprime purement et simplement la question de la recherche du vrai.

7°) Puisque vous n'avez pas de philosophie de la religion, on se demande au nom de quoi les mythes religieux ne seraient pas pleinement légitimés à se donner une existence politique, puisqu'une religion qui se croit en possession de la vérité a nécessairement la vocation politique de l'illustrer et de la faire valoir dans le monde. L'islam vous le rappelle; et le christianisme l'a démontré pendant vingt siècles. Quand on demande à une religion de ne pas quitter la chambre, il faut se donner les moyens intellectuels de l'empêcher d'en sortir sinon, elle va s'évader toute seule et faire un pied de nez à vos lois, à l'image du christianisme des origines.

8°) Interdire, en fait, aux religions de revendiquer le " vrai " statut qu'elles croient posséder - celui qu'elles sont condamnées à faire valoir sitôt qu'elles prennent leur théologie au sérieux - est donc une entreprise qui vous fait collaborer activement à l'expansion des mythes religieux, et cela au nom même de la," tolérance " et de la " paix scolaire ". Les Églises , elles aussi, ont toujours su arguer du " bien public " pour interdire la critique à leur égard. Mais une paix scolaire conquise au prix du sacrifice des droits de la pensée est trop chère, parce qu'elle est suicidaire.

9°) Si vous déclarez que la croyance selon laquelle une vierge aurait été fécondée par le " ciel ", que les aliments se changeraient en chair et en sang réels sur des autels et qu'un homme aurait bondi hors de son tombeau trois jours après son trépas ressortirait à la fois à des croyances légitimes et à de simples opinions, il faut que vous considériez à son tour toute l'histoire de la philosophie comme un simple ramassis d'opinions que des rêveurs auraient égrenées au cours des siècles; et il faut que vous mettiez les conquêtes de la pensée de Descartes ou de Montaigne sur le même pied que les croyances religieuses. C'est ce que vous faites, d'ailleurs, quand vous évoquez les " opinions religieuses ou philosophiques ". La laïcité n'est donc neutre qu'au prix d'une seconde condamnation à mort de Socrate. Mais si Socrate n'avait pas été condamné à boire la ciguë symbolique qu'est le refus des hommes de penser, il n'y aurait pas eu de Condorcet pour vous rappeler que les opinions ne sont pas des vérités, et pas de Nietzsche pour proposer l'épitaphe suivante, à graver sur la tombe d'un philosophe " consensuel " : " Ci-gît Untel, qui n'a jamais chagriné personne. "

10°) Comme il est impossible de ne pas philosopher, il n'existe que des philosophies conscientes d'elles-mêmes et d'autres qui s'ignorent. Votre coup de force originel dans l'ordre philosophique est de déclarer que les religions seraient des " cultures " alors que ce sont des systèmes d'explication totalisants et contraignants du monde. Si vous aviez du moins une philosophie de la culture, à défaut de philosophie des dogmes et des doctrines, vous seriez condamné à vous demander pourquoi il existe des formes de la " culture " fondées sur des croyances cosmologiques, et comment leurs médiations messianiques engendrent les identités collectives, et comment elles peuvent immigrer dans la laïcité, et quelle est la fonction psychologique des idoles, et comment elles s'" incarnent ". Alors votre humanisme parviendrait à comprendre en profondeur les diverses formes du fanatisme idéologique ou religieux et vous féconderiez la science historique en l'aidant à comprendre le passé et l'avenir de l'illusion après la chute du marxisme. Vaste programme pour les Cercles Condorcet, si la laïcité, au lieu de se proclamer neutre, donc muette, était autorisée à penser. Dans le Lachès, Platon se demandait ce qu'est le courage intellectuel. Pour le comprendre, il suffit de remarquer que tous les autres thèmes de votre dossier sont vivifiés ou stérilisés selon qu'ils se situent dans une civilisation pensante ou non, donc en marche ou immobile.

11°) Si les Cercles Condorcet ne devenaient pas l'un des fers de lance d'une future pensée européenne marquée par l'" exception française ", qui est une exception intellectuelle, vous vous interdiriez de jamais vous demander ce que Condorcet dirait et penserait de nos jours. J'ai été invité à Budapest par le Cercle Condorcet à l'occasion de la célébration du 2ème centenaire de la proclamation de la République. J'y ai défendu ces thèses sous une forme différente, et avec un apparent succès. Je vous remercie pour votre envoi et vous prie de considérer la rédaction de ces remarques comme de nature à démontrer combien m'est chère la véritable vocation des Cercles Condorcet.


3 - Jean Boussinesq à Manuel de Diéguez

le 4 avril 1995

Monsieur,

Les dirigeants du Cercle Condorcet de Paris me communiquent votre lettre du 20 mars, à propos du chapitre "laïcité " du fascicule édité par le Cercle comme contribution aux débat sur l'élection présidentielle. Comme j'avais été chargé de rédiger ce chapitre, qui a paru suivi des initiales de mon nom, je voudrais répondre à vos observations, que j'ai lues avec autant d'attention et d'intérêt que vos ouvrages, qui sont presque tous dans ma bibliothèque.

Le Cercle m'avait chargé de ce travail parce que j'avais publié l'an dernier, à la demande de la Ligue de l'enseignement, un petit ouvrage intitulé La laïcité française, mémento juridique que je me permets de vous envoyer. Vous verrez tout de suite que son propos est de rassembler les principaux textes en vigueur en France dans le domaine de la laïcité, avec leur philosophie sous-jacente, telle qu'elle apparaît dans les déclarations ou les écrits des auteurs mêmes des lois, ou dans la jurisprudence qui les a appliquées à des problèmes ou des situations diverses.

C'est dans le même esprit qu'il faut prendre le texte publié par le Cercle Condorcet. II y a en France une législation " laïque ", il faut la connaître, l'appliquer, et, s'il le faut, la compléter et l'améliorer. Dans la perspective d'une élection importante, se placer ainsi d'emblée sur le terrain des institutions me semble la seule position utile et indiscutable.

Vous comprendrez donc mes réactions devant quelques-unes de vos observations.

1°) Reconnaître l'existence de " plusieurs religions " en France ne demande nullement une référence aux institutions de la Rome antique. C'est le rapporteur de la loi de Séparation (1905) qui remarquait lui-même que, dans une situation où coexistaient plusieurs religions, il fallait que le législateur tienne compte de ce fait et s'efforce, non seulement de ne privilégier aucune de ces religions, mais même de ne rien faire qui puisse nuire à leur liberté. En quoi les auteurs de la loi de 1905 se séparaient nettement de Combes par exemple.

2°) Si les religions sont, depuis 1905, " reléguées dans le privé ", il faut bien comprendre en quoi cela consiste. Les observations que je fais dans mon livre sur la philosophie de la loi de 1905, ainsi que l'article " public, privé " au glossaire sont assez clairs. Public, privé ont plusieurs sens non seulement dans le langage courant, mais même dans le langage juridique. Je me permets donc de vous renvoyer à mon petit livre. De même pour la notion de " reconnaissance ".

3°) La réfutation des " fausses doctrines " (en particulier religieuses) est une tâche philosophique à laquelle je suis aussi attaché que vous même, car je suis incroyant et rationaliste. Mais la législation d'une république démocratique, si elle permet parfaitement l'expression de cette philosophie critique, ne peut pas en faire une méthode ou une doctrine officielle, dans un pays où les incroyants représentent entre 16 % et 25 % de la population.

5°) En ce qui concerne les jeunes filles qui portent ce qu'on appelle un " foulard islamique ", elles sont soumises à nos lois mais elles en sont aussi bénéficiaires. Il faut donc, avant de les sanctionner, enquêter sur leurs motivations, leur environnement, les circonstances de leur geste, etc., comme on le fait pour tout prévenu, même criminel. La circulaire Bayrou confond droit et fait puisqu'elle préjuge, sans examen, que le port du foulard est toujours signe ou moyen de prosélytisme, provocation, etc. Or, de nombreuses enquêtes (et pas seulement celle de Mme Gaspard, car il y en a plusieurs et sérieuses) montrent que les motivations de ces filles sont très diverses, et parfois dignes d'attention lorsque, par exemple, le foulard est pour elles un moyen de se " dédouaner " de leur entourage tout en leur permettant de continuer des études qui précisément les feront échapper au joug de cet environnement, ce qui est leur souhait à presque toutes. II faut donc trier le bon grain de l'ivraie, ne pas désespérer celles qui ne savent comment s'en sortir, être ferme si leurs motivations sont répréhensibles, et en toute hypothèse mener autrement la lutte contre les vrais responsables d'un islamisme politique dangereux.

6°) Demander aux maîtres de mieux connaître les dimensions religieuses des cultures n'est pas une proposition nouvelle. De tout temps on a parlé, par exemple, du jansénisme dans les classes, à cause de Pascal; ou de la Réforme, etc. Seulement, on en parle souvent mal et de façon sélective, parce qu'on ignore beaucoup de choses. Ce que je dis là vaut pour toutes les religions et aussi bien pour la religion arabe du Moyen Age que pour le bouddhisme, etc. Si vous lisez Jaurès, qui n'était pas seulement un grand homme d'État mais un philosophe, vous verrez qu'il souhaitait cet enseignement, non des religions, mais de leur influence sur les littératures, les arts, l'histoire ou la philosophie. Ce qui n'empêche nullement un professeur de philosophie d'instruire une critique des religions.

7°) Vous dites que je n'ai pas de philosophie de la religion. II n'en est rien. Mais aucune philosophie ne doit être la philosophie officielle de la République.

11°) L'" exception française " c'est la laïcité, telle qu'elle est définie précisément par les articles 1, 2 et 4 de la loi de Séparation, et par les nombreux textes de Ferry ou d'autres. Les Cercles Condorcet se doivent de la défendre et de la promouvoir. Mais il ne leur appartient pas de confondre avec la laïcité l'incroyance, avec la lutte contre les cléricalismes la lutte contre les religions, avec le Droit une pensée certes légitime (c'est d'ailleurs la mienne, je vous l'ai dit) mais qui n'est que la pensée de citoyens, peut-être plus éclairés que d'autres, mais qui ne peuvent en faire la loi de la République - une République, comme le disaient déjà Briand et Jaurès, en 1905, marquée par la pluralité.


4 - Manuel de Diéguez à Jean Boussinesq

le 11 avril 1995

Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre lettre du 4 avril, dont le ton cordial répond d'avance à un esprit de dialogue.

Je n'avais pas remarqué vos initiales à la fin du texte qui m'avait été envoyé. Je croyais qu'il s'agissait d'une prise de position qui n'engageait le Cercle Condorcet de Paris que pour avoir été soumis à une réflexion de groupe. Si j'avais su que vous en êtes l'unique rédacteur et que le Cercle Condorcet a validé votre rapport sans débat, pour vous en attribuer ensuite la responsabilité exclusive, je vous aurais écrit à titre personnel, et cela d'autant plus volontiers que M. Morineau m'avait envoyé votre Mémento juridique en mars 1994 dans l'édition des Cahiers de la Ligue. On me demandait alors une réflexion concernant un débat en petit comité. Celui-ci n'a pu avoir lieu, précisément pour le motif que la pensée philosophique avait été considérée, par la suite, comme ressortissant aux " convictions ", non à la connaissance, comme le veut la distinction célèbre de Max Weber entre le savant et le politique.

On craignait donc de me voir défendre une " opinion philosophique ", à la manière dont les croyants défendent leurs diverses confessions religieuses. J'avais répondu à M. Morineau, qui regrettait cet échec de son projet et qui y avait mis de l'amitié, que la raison tente, non point d'exprimer des " convictions ", mais de formuler des vérités évidentes par elles-mêmes. Si je dis que Jupiter n'a jamais existé que dans l'esprit de ses fidèles, je n'exprime pas une " conviction ", j'énonce une réalité incontestable, bien que ce genre d'évidence ne soit jamais reconnu qu'après la mort de Jupiter.

Depuis lors, j'ai renoncé à m'exprimer devant une institution, même laïque, parce qu'aucun corps collectif en tant que tel ne cherche la vérité. Même l'Église des premiers siècles écoutait quelques théologiens " de pointe " et suivait plus ou moins l'avis de tel ou tel " philosophe " ou chercheur individuel. Cependant, j'avais répondu à M. Morineau dans une lettre-rapport consacrée, pour les trois-quarts, à votre Mémento juridique. Je vois que vous ne l'avez pas eue en mains ou que vous l'avez oubliée, puisque vous avez l'amabilité de m'adresser l'édition parue au Seuil, ce dont je vous remercie vivement. Je vous envoie donc ce texte du 1er mars 1994, qui analyse la philosophie latente du juriste - c'est-à-dire la forme de rationalité sous-jacente et quelquefois inconsciente de la notion de " positivité " et d'" objectivité " en droit - ce qui intéresse peut-être le sociologue que vous êtes.

Cela dit, le problème que vous soulevez dans votre lettre du 4 avril est crucial, parce qu'il s'agit rien moins que de la gestion des rapports entre l'État et la pensée, qui sont tendus depuis le IVe siècle avant J.-C., dans l'ordre philosophique, et encore davantage aux yeux des prophètes d'Israël. L'intrépide buveur de ciguë que vous connaissez défendait les lois d'Athènes comme vous défendez les nôtres ; et il accepte d'être tué par elles. Mais il sait fort bien que sa pensée sera, comme il le dit lui-même, " pareille à la piqûre de l'abeille qui laisse son dard et emporte son miel ". II explique également que la vraie fécondité de son destin intellectuel et spirituel fera " bouillir " Athènes encore davantage après sa mort que de son vivant.

C'est dire que la loi civile, si elle n'est pas fécondée par les combats de la pensée, sera frappée de stérilité à plus ou moins brève échéance, pour le simple motif que le combat de la lucidité est le combat de l'esprit par excellence. Si vous avez lu l'article de Tincq en première page du Monde daté du 11 avril, vous avez sans doute frémi au spectacle de la sclérose, de l'anachronisme et du ridicule des défenseurs de la lettre de la loi de 1905, alors que ses concepteurs étaient des philosophes, et qu'à ce titre, ils pensaient que nous féconderions la laïcité par le germe de la raison et de la pensée qu'ils avaient semé, de sorte que leur loi éclairerait encore l'avenir de l'intelligence en 1995. La lettre tue et l'esprit vivifie. Je crains que nos élites d'État seront jugées, dans leur interprétation de notre législation, comme nous jugeons les Archontes d'Athènes.

Je comprends, naturellement, votre position en tant que vous écrivez un Mémento juridique sur les lois qui régissent la République en matière de religion. Seulement, une loi de ce genre soulève des problèmes d'interprétation un peu différents de ceux que pose la législation ordinaire, parce qu'il s'agit d'une loi d'ordre intellectuel et qu'à ce titre, elle présente des singularités que j'ai longuement exposées à M. Morineau dans ma lettre du ler mars 1994. Ou bien la laïcité redeviendra pensante, ou bien elle mourra de sa belle mort, noyée dans la jurisprudence molle et acéphale des Bas-Empires. En traiter sur le mode strictement informatif me paraît conduire à une ambiguïté psychologiquement impossible à assumer, puisque vous défendez, en fait, une certaine philosophie de cette loi. Cette philosophie s'est un peu durcie entre les deux éditions de votre Mémento, parce qu'il y a eu la jurisprudence du Conseil constitutionnel contre la tentative d'abrogation de la loi Falloux.

Quand j'écrivais qu'on ne peut parquer Dieu entre les quatre murs de sa chambre sans se donner les moyens intellectuels de l'empêcher d'en sortir, sinon il s'évadera pour faire un pied de nez à ses geôliers, la dernière encyclique de Jean Paul II n'en avait pas encore apporté la démonstration. Comme sociologue, vous savez que la jurisprudence est un beau terrain pour l'analyse historique et sociologique de la notion de " responsabilité ", dont j'ai analysé les choix philosophiques qui en commandent les diverses définitions. Vous justifiez le choix d'une responsabilité politique qui donne raison aux majorités. Le FIS et Hitler posent la question de la légitimité des majorités de l'ignorance et de la sottise. De toute façon, une pensée philosophique qui ne serait pas minoritaire serait sûre d'être dans l'erreur.

Aussi, suis-je un peu étonné de votre conviction de pouvoir tracer une frontière étanche entre votre propre philosophie rationaliste et l'étude " objective " des " lois " de la République. Les lois sont interprétées par la jurisprudence à partir de la philosophie du moment, tellement il est impossible de ne pas philosopher. C'est un fait que cette philosophie, par sa prétendue " neutralité ", nous reconduit aux civilisations indifférentes à la " recherche de la vérité " - ce qui n'était ni la philosophie de Condorcet, ni celle des rédacteurs de la loi de 1905. Résultat : pour la première fois, un catholique pratiquant est nommé ministre de l'Éducation nationale dans une France laïque et fondée sur la séparation de l'Église et de l'État ; et l'on voit deux candidats à la présidence de la République communier pieusement ensemble à la messe devant les caméras de télévision. Admettent-ils ainsi publiquement qu'un prodige s'est effectivement produit - que le pain et le vin se sont changés en vraie chair et en vrai sang de Jésus-Christ ?

Le fonctionnement de leur encéphale intéresse la République. Je constate en tout cas que, même s'ils ne savent plus ce que leur théologie requiert de leur cerveau, l'État s'exerce, par leur image, à illustrer une " philosophie " de la raison dont le ballet dilue la notion même de " séparation de l'Église et de l' État ". Mais tout cela demanderait la rédaction d'une " charte de la laïcité créatrice " à une époque ou l'interdisciplinarité des savoirs rend de plus en plus difficile l'existence de plusieurs logiques se contredisant les unes les autres dans les mêmes têtes et y faisant un chaos antérieur à l'apparition de la pensée socratique.


5 - Jean Boussinesq à Manuel de Diéguez

le 15 avril 1995

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour votre courtoise lettre du 11 avril et pour la longue lettre du 1 er mars 1994 que vous y avez jointe : je n'avais pas lu cette dernière, dont Michel Morineau m'avait seulement parlé .

Il me semble que vos deux lettres ne répondent pas exactement à ce que j'ai voulu dire dans mon petit livre et dans ma lettre du 4 avril dernier.

Quelle est la philosophie sous-jacente à la loi de 1905 ? Ce n'est pas à nous de le dire, c'est aux auteurs mêmes de la loi. Il ne s'agit pas de Condorcet: le projet sur l'Instruction publique de ce dernier avait été présenté à une assemblée révolutionnaire qui, d'ailleurs, non seulement ne l'adopta pas, mais fit à Condorcet le sort qu'on connaît. Les auteurs de la loi de 1905 (Briand, Jaurès, Méjan, etc.) se sont longuement expliqués sur leurs objectifs. lis voulaient assurer la paix religieuse et civile dans la société " pluraliste " (le mot de " plusieurs religions, plusieurs philosophies " revient souvent sous leur plume) où une minorité de non-croyants rationalistes ne pouvait pas dicter sa loi à l'ensemble du corps des citoyens. Ce souci était d'ailleurs déjà présent vingt ans auparavant chez des hommes comme Ferry (lui-même incroyant) qui, tout en organisant une école publique " neutre ", avaient pris grand soin d'inviter les enseignants à tenir compte des opinions et croyances des pères de famille, et avaient entériné par la loi de 1886 la liberté de l'enseignement.

Cette dichotomie n'est autre que celle dont Max Weber a donné une formule devenue banale: éthique de conviction, éthique de responsabilité. Et certes une conviction, comme vous le dites, peut être tout autre chose qu'une simple doxa : quand elle est fondée sur une réflexion rationnelle, elle est vérité et non opinion. Mais comment imposer la vérité à un corps social dont la majorité (encore aujourd'hui, les sondages le montrent à l'évidence) est partagée entre des opinions diverses dont la plupart sont des croyances religieuses ou para religieuses ? Par la contrainte, comme les hommes de 1793 (dont Condorcet fut victime) ? Les auteurs de la loi de 1905, la jurisprudence qui les a suivis depuis quatre-vingt dix ans, ont préféré légiférer de manière que tout le monde puisse vivre en paix à l'intérieur de ces conventions (je préfère " conventions ", comme le disait David Hume, à " contrats ") que sont les lois votées démocratiquement. lis pensaient que cette liberté pousserait les religions ellesmêmes à une réflexion moins autoritairement dogmatique; Jaurès a exprimé plusieurs fois cette idée, et l'histoire a montré, au moins en France, que son pari n'avait pas été perdu.

L'opposition entre " juridique " et " philosophique " ne doit pas être trop poussée. Certes, dans sa chambre chauffée par un poêle comme celle de Descartes, le philosophe peut reconstruire le monde. Mais l'exemple de Descartes lui-même est éclairant, car faute de s'être assez appuyé sur l'expérience, il en est venu à des déductions que vous connaissez, démonstration de l'existence de Dieu, théorie des animaux-machines, théorie des tourbillons, etc.

Lorsque le philosophe, dans un moment de réflexion seconde, examine critiquement les résultats de l'expérience, son apport peut être extraordinairement bénéfique. Philosophie des sciences, philosophie du droit, etc. Mais lorsqu'il oublie peu à peu l'expérience il arrive souvent à constater qu'entre sa pensée et le monde social un hiatus s'est installé. C'est pourquoi, pour moi qui me voudrais rationaliste, Bachelard est un bien meilleur modèle que Benda (je vous renvoie à la fameuse controverse reproduite dans le volume de Bachelard: L'engagement rationaliste, aux PUF). Parmi les " rationalismes régionaux ", pour parler comme Bachelard, que l'humanité a patiemment construits, le rationalisme juridique est certainement un des plus remarquables. Inégal certes, insuffisant la plupart du temps, sans cesse réformable; mais cette construction, dans sa logique peu à peu dégagée, à permis et permet aux hommes de ne pas retomber dans ce que Hobbes (bien mieux inspiré que Rousseau) appelait la loi de la nature, c'est-à-dire la loi de la jungle. Ainsi en est-il de l'ensemble de lois, assez cohérent, que j'ai essayé de résumer dans mon petit livre sur la laïcité française. Ce n'est pas la laïcité idéale ; c'est la laïcité telle qu'elle est en vigueur dans notre pays, bien supérieure à mon sens aux législations des autres pays occidentaux. Et certes cette laïcité est perfectible, dans la ligne logique où elle s'est développée. Encore ne faut-il pas interpréter subjectivement cette logique ; encore faut-il aussi mesurer par quels moyens on pourra la perfectionner, compte tenu de l'état sociologique et politique de notre pays en 1995.

Permettez-moi un petit apologue philosophique. A un carrefour, les feux vert et rouge sort établis d'une façon peu rationnelle. Trouvant cette disposition détestable, un groupe de citoyens fait pétitions sur pétitions, bien argumentées, pour que les choses changent. Comportement assurément rationnel. Mais les choses traînent, et il y a des obstacles ; bref les feux sont toujours à la même place lorsqu'un jour l'animateur du groupe de pétitionnaires, conduisant sa voiture, arrive au carrefour. Où va-t-il s'arrêter ? Au feu idéal, ou au feu réel ? Quel est le comportement rationnel ? Qu'aurait fait Socrate ?


6 - Manuel de Diéguez à Jean Boussinesq

le 24 avril 1995

Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre aimable lettre du 15 avril. Mais avant de me placer sur le terrain juridique, il faut que je m'explique un instant sur la singulière philosophie de la science dont témoigne votre lettre et, par conséquent, sur votre conception des rapports de l'expérience avec la pensée. Ce n'est donc pas faute de s'être " fié à l'expérience " que Descartes a élaboré une théologie, puisqu'on peut projeter n'importe quelle théologie tantôt sur des objets réels, mais muets par définition, tantôt sur des faits imaginaires.

En effet, vous vous référez à une métaphysique selon laquelle la nature serait régie par une rationalité interne qui lui serait immanente, de sorte que le savant comme le philosophe se mettraient à son écoute afin de tenter de comprendre ce qu'elle raconte. La croyance en un cosmos " parlant " a régné de Galilée à Einstein. Nous savons maintenant que l'univers ne tient aucun discours et que nous ne déchiffrons pas ses " secrets ", parce qu'il ne s'est pas mis a s'exprimer tout seul après la mort de Dieu. Toute prétendue intelligibilité de la matière inanimée résulte de la projection de nos codes culturels, donc de nos signifiants, sur son mutisme invincible; et toute compréhensibilité "scientifique " est nécessairement anthropomorphique, puisque la notion même de compréhensibilité requiert l'injection d'une motivation, donc d'une sorte de finalité dans le monde des atomes.

Telle était précisément la fonction des dieux. Le physicien classique croyait naïvement que la régularité rassurante des comportements du cosmos le rendait " explicatif ". Comme les redites du réel nous permettent seulement de prophétiser ses comportements à coup sûr, le philosophe est devenu le psychanalyste de ce qui " fait preuve " d'une prétendue signification dans la tête du savant, donc de ce qui rend persuasives des " preuves " oniriques par nature. Comme tous les imaginaires, celui de la science est narcissique et spéculaire.

L'animisme cérébralisé qu'on appelle l'idéalisme paraîtra toujours " coller " à une expérience rendue bavarde par des présupposés mythologiques qu'on aura introduits dans la place. La science établit des faits exacts. Quand elle n'a pas la main sûre, elle manque le filon du réel, mais quand elle ne le manque pas, cela ne rend pas le réel loquace, au sens de " rationnel ", parce que la notion de " rationalité " n'est pas un fait, mais un signifiant, et tous les signifiants sont nécessairement construits de main d'homme. L'idolâtrie n'est autre que la croyance que la matière serait capable de " parler ". Ce qui me parait préoccupant pour l'avenir d'une réflexion de fond sur la laïcité, c'est que votre interprétation de la notion de rationalité comme une prise de parole des choses, et qui se réfère, dans votre lettre, au code juridique qui régissait encore la " science classique" au début du siècle, exprime, en réalité, la philosophie des sciences du Cercle Condorcet, selon laquelle la nature s'exprimerait par le canal de ses " lois ", de sorte que nous la comprendrions en tant que " légale " à seulement bien l'observer comme imperturbable - d'où le primat d'une " expérience " volubile par miracle.

Aucun savant sérieux ne croit plus à cette ventriloquie. Les physiciens de la quatrième dimension qui réfléchissent savent aujourd'hui qu'une théorie physique est toujours entièrement métaphorique en tant qu'elle charrie des signifiants. Ce qui "faisait preuve " dans la preuve dite " par l'expérience ", c'était, en réalité, la métamorphose des faits en signaux dans les esprits. La " loi " de la nature est un signifiant connoté par la cité et par sa hiérarchie des valeurs. C'est à ce signifiant " civique" que renvoyaient les faits dûment transformés en prétendus panneaux de signalisation d'un juridisme réputé connaturel au monde. La croyance galiléenne selon laquelle les mathématiques seraient le langage du cosmos et des constats d'huissier, l'alphabet d'une nature " rationnelle " dans ses " habitudes ", comme disait Ockam, était encore profondément théologico- juridique. Si l'univers passait pour " logique ", c'était parce qu'il obéissait à un finalisme voulu par un Dieu législateur, lequel l'avait rendu " rationnel " au sens de " légal ", afin que notre " bon sens " notre " sentiment d'évidence " et nos " lumières naturelles " fussent comblés par un ciel d'esprit romain et grand programmateur des routines de la nature.

Cette mythologie intellectualisée démontre à nouveau qu'il se produit toujours un décalage entre la " culture " et la recherche philosophique quand une société prend un retard dramatique dans l'ordre de la pensée - et je ne puis que regretter que des vues en germe il y a plus d'un siècle chez Nietzsche, Schopenhauer ou Freud, soient encore inconnues des penseurs de la laïcité et du Cercle Condorcet de Paris. Depuis Hegel, aucun philosophe ne construit plus des " systèmes du monde " dans son " poêle ". Si je m'étendais sur ce sujet, cette lettre deviendrait bien trop longue. J'ai traité de la philosophie des sciences dans mon Science et Nescience (Gallimard, Bibliothèque des idées, 1970), dans l'article " Philosophie des sciences " sur trente colonnes de l'Encyclopaedia Universalis dès 1972, dans ma contribution à Philosopher en 1980, ouvrage rédigé par une quarantaine de philosophes contemporains et destiné à l'enseignement de la philosophie dans les lycées et disponible en livre de poche depuis 1991, ainsi que dans deux articles récents l'un sur " Einstein ", paru en juin 1994 dans les Temps modernes, et l'autre en décembre 1994 sur " Bottéro " dans la même revue. Mais tous mes livres psychanalysent la pensée scientifique classique et moderne.

Ces quelques considérations étaient nécessaires pour éviter de nombreux malentendus, puisqu'il se trouve que votre philosophie de la notion même de philosophie découle de vos présupposés euclidiens et juridifiants de la " vérité scientifique ", ainsi que d'une interprétation des rapports entre les faits et les signifiants, le réel et l'intelligible, l'expérience et la théorie, qui n'a plus cours depuis la découverte de la relativité générale.

J'en viens maintenant à l'aspect juridique de votre lettre. Puisque la philosophie moderne élabore une psychologie critique, et même une psychanalyse de l'interprétation de l'expérience scientifique dans la physique et puisqu'elle observe comment les faits, sitôt qu'ils se révélaient constants, se transformaient autrefois en oracles dans les esprits - de sorte que le croyant et le savant s'imaginaient tous deux recevoir le " sens ", donc l'" intelligible ", d'un tiers, Dieu chez l'un, et son remplaçant, la nature, chez l'autre - à plus forte raison la recherche contemporaine a ouvert un champ nouveau à la liberté de la pensée, ce qui lui permet de constituer l'interprétation des lois par les juristes en un objet nouveau de la connaissance.

Car les interprètes des lois adaptent la législation à leurs propres motivations, à l'air du temps ou aux exigences de la société telles qu'ils les décèlent à un moment déterminé. Or, l'analyse de l'inconscient de la notion de " légalité " se révèle plus riche d'enseignements quand il s'agit des lois " sensibles " et qui ne peuvent que " bouger ", parce que leur contenu renvoie à l'examen du fonctionnement même du cerveau humain. C'est ainsi que la loi sur la propriété littéraire et artistique de 1957, le droit international public ou le droit pénal sont des territoires privilégiés pour l'observation philosophique, parce que la législation et la jurisprudence dans ces domaines sont une mine de renseignements d'une grande richesse pour l'observation de l'évolution en profondeur d'une société.

Dans cet esprit, l'essentiel est votre théologie inconsciente, puisque votre conception du droit est fondée sur la croyance que professait la science classique aux côtés de la religion, et selon laquelle la " vérité " - c'est-à-dire l'" intelligible " - serait fourni par un tiers transcendant au monde ou confondu au réel, et qu'on le recevrait donc de l'extérieur. Le tiers sacralisé n'est autre, à vos yeux, que le législateur, dont vous écrivez: " Quelle est la philosophie sous-jacente à la loi de 1905 ? Ce n'est pas à nous de le dire, c'est aux auteurs mêmes de la loi. "

Voilà donc une législation soustraite par un prodige à toute interprétation différente de celle des hommes qui l'ont proposée. Vous appliquez à une législation laïque le principe exégétique selon lequel l'interprétation de la " vérité " appartiendrait à Moise, à Mahomet ou à Jésus et à personne d'autre. A ce compte, vous en ferez l'arme de tous les conservatismes.

Mais quel était le discours réel des auteurs de la loi de 1905 ? L'exposé des motifs officiels d'une législation est toujours angélique. II s'agit de rendre la loi politiquement attractive en l'évangélisant à plaisir au nom d'un " bien commun " idéalisé mais cette notion est aussi " muable et changeante " que la cire de Descartes. Du seul fait que toute loi est fatalement politique au sens large et dans ses derniers fondements, il serait suicidaire d'en exposer les finalités réelles sur la place publique. Puisque vous avez lu Hobbes, vous savez comment il démontre le pouvoir politique absolu de Moïse , qui tenait tout entier à son pouvoir d'interprétation solitaire et souverain de la parole divine. Hobbes savait que la véritable souveraineté n'est autre que le pouvoir d'interprétation, qui n'est que son masque naturel et que Carl Schmitt appelait le " tableau de la situation "

. Si les finalités réelles de la loi n'étaient pas cachées aux regards, parce qu'elles sont fort différentes de celles qu'on allègue en public sur le mode pastoral, on ne voit pas pourquoi la révélation des délibérations d'un tribunal serait un délit tellement grave qu'il est puni de prison dans le droit français ! Si vous attribuez aux motivations affichées des auteurs des lois la candeur requise par cet " exercice contrôlé ", qui obéit à des règles connues depuis deux mille ans, je ne vois pas comment vous refuseriez une naïveté égale aux hommes politiques, qui obéissent pieusement, eux aussi, à la loi du genre, qui est seulement de témoigner en toutes circonstances de leur bon cœur et de leurs saintes intentions, puisqu'ils sont inspirés par un souci apostolique du " bien public ".

Outre que vous mythifiez le " tiers parlant " de 1905, censé détenir et communiquer la " parole de vérité " sur la laïcité, j'ai le sentiment que vous projetez de surcroît sur les auteurs de la loi les exigences politiques de notre temps, telles que vous les concevez. Mais il était d'une audace stupéfiante, en 1905, de s'emparer de tous les biens d'une Église puissante et omniprésente, de retirer les crucifix des salles de classe et de proclamer que la République ne " reconnaît et ne subventionne aucun culte ". Cela exigeait d'être présenté comme une étape vers la société parfaite ou le paradis retrouvé. Mais la guerre s'est poursuivie, ce qui prouve les intentions réelles du législateur: il a fallu imposer des manuels scolaires dont le contenu était " objectif " en ce que leurs auteurs s'imaginaient encore pouvoir qualifier de " rationnelle " la croyance selon laquelle la vérité portant sur l'exactitude des faits les rendait, du même coup, signifiants, puisque l'intelligible et le réel étaient censés se trouver empaquetés dans le même emballage - ce qui permettait du moins d'éliminer les faits mythologiques.

Enfin, la loi Debré imposait les manuels laïcs aux écoles confessionnelles à leur tour, ainsi que des maîtres formés par l'État. Du coup, tout enseignement proprement religieux disparaissait dans les écoles confessionnelles, qui en étaient réduites à proclamer que " Dieu " seul peut " donner la foi ". Malgré cela, les enseignants catholiques ne sauraient corriger les épreuves du baccalauréat, parce qu'ils ont beau avoir appris que la terre tourne autour du soleil et que le récit du Déluge date de plusieurs siècles avant la Bible; s'ils s'imaginent que du pain et du vin se transformeraient réellement en chair et en sang sur les autels et qu'un homme peut naître d'une femme vierge, ils n'ont pas encore l'entendement suffisamment solide pour fournir aux élèves des garanties de leur équilibre mental. II faut se replacer au début du siècle pour comprendre la densité en profanations voltairiennes de cette audacieuse législation.

Aujourd'hui, vous voulez que la loi de 1905 soit de plus en plus interprétée dans le sens de la " tolérance ". C'est un choix philosophique déterminé par un discours évangélique, mais qui résulte principalement des événements de 1984, qui ont fait prévaloir momentanément les exigences de la " paix scolaire " sur les droits de la pensée, qui est critique ou n'est pas depuis vingt-cinq siècles. Ce choix changera donc demain, pour peu que l'on redécouvre, à l'école de l'islam, des nationalismes mystiques et des génocides ethniques que l'on ne saurait sans danger laisser les cerveaux en friche. Ce qui est sûr c'est que l'Église , elle, ne s'y trompe pas : elle sait qu'une " tolérance " qui n'ose plus assumer les droits de la raison, de crainte d'offenser la foi, n'est qu'une inquisition subtilement inversée; et qu'une jurisprudence qui vide la loi de son sens mérite évidemment les applaudissements des croyants.

C'est dans cet esprit que je vous ai signalé votre erreur d'interprétation de Max Weber. Comme je lis l'allemand, je puis vous dire que c'est Raymond Aron, son principal commentateur français, qui a proposé une lecture édulcorante de cet auteur. Le savant n'a pas des " convictions " (Überzeugung), mais des " connaissances " (Kenntnisse). En allemand, der Zeuge signifie le témoin, et das Zeugnis, le témoignage. L'homme politique idéal selon Max Weber rejoint précisément l'idéal du savant. Politik als Beruf s'achève par ces lignes : " La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. (..) II est parfaitement exact de dire, et toute l'expérience historique le confirme, que l'on n'aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s'était pas toujours et sans cesse attaqué à l'impossible. (...) Celui qui reste capable de dire "quand même !"; celui-là seul a la "vocation" de la politique. "

De plus, selon Max Weber, l'un des devoirs de la science est " l'absence de restriction au droit de désenchanter le réel ". Le titre français est d'ailleurs sans rapport avec le titre allemand, qui se divise en deux opuscules: La science comme profession et La politique comme profession. Mais en allemand, Beruf renvoie à Rufung, l'appel, la vocation, et à Ruf, la renommée. Pour Weber, c'est le pouvoir qui est déchiré entre la responsabilité et la conviction.

II s'agit donc seulement de savoir si votre choix de faire évoluer la loi dans un sens laxiste sera, à longue échéance, profitable à la France. Mais si Cicéron n'avait pas fait évoluer le droit pénal, en introduisant la notion de " légitime défense " dans la loi des " Douze tables ", il n'aurait pu faire acquitter Milon. II a su convaincre des sénateurs romains pétrifiés par son audace d'ébranler les colonnes du temple. Pour cela, il a précisément recouru aux méthodes de la pensée philosophique en universalisant la question de fond que posait un cas particulier, et en élaborant une théorie générale des rapports du droit avec la pensée critique. II y a fallu une éthique de la subversion du formalisme juridique et, de surcroît, une dialectique démontrant l'impiété de la loi sacrée, puisque Milon se trouvait dans une situation dont la raison laïque fournit précisément un parfait exemple : ou bien il était assassiné par Clodius, ou bien il le serait après coup par le Sénat romain.

Aujourd'hui, la raison a le choix de se faire assassiner soit par l'Église , soit par la laïcité : c'est ce qu'on appelle la légitime défense.

Si vous acquittez Milon, le condamnerez-vous à l'exil, comme les sénateurs romains -autrement dit, si vous laissez la vie sauve à la raison, la contraindrez-vous à s'enfuir ? Les juristes choisissent d'immobiliser le droit ou de le faire progresser. Quand la loi soumise à l'évolution n'est autre que le corpus juridique de la laïcité, comment le juriste pourrait-il vouloir ignorer qu'il décide ou non de bloquer les progrès de la pensée et de la scléroser ou, au contraire, de l'ouvrir à son avenir ? Voltaire s'étouffait d'indignation devant le subterfuge de la transsubstantiation.

Quand deux candidats à la présidence de la République communient à la messe et quand la télévision diffuse ce spectacle aux yeux de toute la nation, alors, de deux choses l'une : ou bien ils sont assez sots pour croire qu'un miracle s'est réellement produit sur l'autel, et, dans ce cas, ils ne sont pas dignes d'occuper le poste de magistrat suprême, car rien ne garantira qu'ils ne violeront pas la Constitution afin de faire triompher le mythe qui se trouve dans leur tête. C'est précisément ce qui s'est produit avec un gouvernement qui a voulu abolir la loi Falloux et qui a placé un catholique fervent à la tête de l'Éducation nationale. Ou bien nos deux candidats sont suffisamment de sens rassis pour ne pas croire un instant à des prodiges absurdes. Dans ce cas, ce sont des hypocrites et des cyniques et je ne les crois pas plus dignes de leur fonction que les esprits magiques.

De toute façon, ne pas voir que la tolérance à l'égard de contre vérités évidentes concerne la nature même de la République, c'est oublier que la France a le choix de demeurer une nation de la pensée ou de se noyer dans l'Europe confessionnelle. L'enjeu juridique est donc politique et il l'a toujours été. Les législateurs de 1905, qui n'avaient lu ni Nietzsche, ni la Traumdeutung de Freud, luttaient en premier lieu contre le cléricalisme. Se référer à eux un siècle plus tard, pour leur demander de piloter une loi sur l'esprit au XXIe siècle, c'est se référer à la loi des Douze Tables à une époque où Derrida vient de publier un essai pour soutenir qu'il n'y a plus de philosophie possible sans la connaissance de Freud!

Dois-je en conclure à un désaccord radical entre nous ? Je ne le crois pas. Ce qui nous oppose, c'est seulement, me semble-t-il, mon sentiment que vous immobilisez l'esprit de la loi au nom d'un certain laxisme juridique qui me paraît méconnaître le dynamisme d'une législation telle que, par sa nature même, elle ne peut que faire progresser la raison dans le monde ou se dissoudre. Bref, la laïcité n'est ni rétrograde, ni conservatrice, mais révolutionnaire par définition.

De plus, puisque vous fondez la légitimité de la loi sur l'autorité sacralisée et intouchable de ses auteurs - Jaurès, Briand, Méjan - il faut se souvenir que cette autorité n'a pas été, historiquement, celle que vous évoquez, ce qui nous renvoie à votre théologie de la science, selon laquelle la théorie scientifique recevrait son statut et sa rationalité de l'autorité extérieure que serait une nature parlant toute seule dans le haut-parleur de l'expérience. C'est ici que l'analyse de l'esprit juridique renvoie à une psychanalyse des divers types de rationalité et des signifiants qui les sous-tendent.

En revanche, je suis entièrement d'accord avec vous pour ne pas brusquer les esprits, à condition que l'État sache ce qu'il est et qu'il n'ignore pas en quoi la France est une République fondée en raison. Dans cet esprit, la législation récente du Conseil d'État a été fort bien exposée par M. Marceau Long avant qu'il partît à la retraite. II s'agissait de savoir si l'assiduité scolaire doit être stricte en mathématiques supérieures. L'étudiant juif qui voulait s'absenter le samedi pour cause de sabbat n'a pas obtenu satisfaction. Motivation réelle: demander aux étudiants de se montrer intellectuellement plus mûrs et mieux informés que des gamins de dix ans et former des élites rationnelles. C'est en appeler aux progrès du savoir en matière de religion. Mais les mathématiciens sont souvent croyants parce que leurs calculs ne leur fournissent aucune foi, aucune éthique, aucune signification du monde. Je pense qu'il aurait été plus simple, plus courageux et plus efficace de ne pas recourir à une régression évidente et qui viole la loi de 1905 : le devoir d'assiduité n'est pas négociable. Les chrétiens qui enseignaient le catéchisme le mercredi matin n'ont pas obtenu satisfaction. J'approuve donc cette jurisprudence dans la mesure où son premier souci est réellement d'éviter des troubles violents, parce qu'il ne faut évidemment pas prendre des mesures qui pourraient nourrir le renouveau du fanatisme; je la désapprouve, en revanche, quand elle apprécie mal le risque de troubles.

Mais, ici encore, la plupart des membres du Conseil d'État ne sont pas guidés par les motivations qu'ils invoquent ad usum Delphini, et qui sont toujours, bien sûr, exemplairement pacificatrices, démocratiques et républicaines. La notion d'" éthique de la responsabilité " est précisément la bannière évangélique sous laquelle se cachent, au pire des ambitions, aux mieux de simples " convictions ". Tout avocat sait que les jugements et les arrêts sont fondés à quatre-vingt quinze pour cent sur un habillage juridique ultérieur de la décision " responsable " que le tribunal a prise par la seule voix du juge-rapporteur. La décision préalable au dispositif porte sur le sens dans lequel on aura d'avance jugé convenable ou opportun de trancher au gré des ambitions et des " convictions ".

Tenir compte de ce que les lois ont un " esprit " comme le disait Montesquieu, donc une philosophie, c'est se souvenir que le juriste n'est pas neutre, qu'il n'enregistre pas aveuglément la " volonté du législateur ", mais qu'il juge sans cesse le législateur d'autrefois en le situant dans son époque et en acceptant de se demander, avec réalisme, ce qu'il dirait aujourd'hui. On n'interprète pas les lois sur la laïcité comme le contrat de louage ou le mandat. Toutes les civilisations créatrices ont distingué le vrai du faux et les Bas Empires ont toujours noyé la raison dans un vague syncrétisme. Aujourd'hui, le législateur intelligent et créateur étudiera: le phénomène psychologique de la croyance en tant que tel. C'est l'avenir de la philosophie. Mais ceci est une autre histoire.