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Lettre sur le temps

6 novembre 2004, Qu'est-ce que la philosophie?

 

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Je crois que le propre de la philosophie n'est pas de résoudre des problèmes de physique à la place des physiciens, mais de se demander ce qu'il y a de philosophique dans la physique moderne. Dans cet esprit il convient d'exclure l'approche introspective et subjective du temps qui a régné chez les philosophes depuis saint Augustin jusqu'à Bergson. Mais nous retrouverons le problème de la finitude en fin de parcours ; car la finitude n'est pas la subjectivité.

La physique classique séparait l'espace et le temps avec une fermeté suspecte. Les deux royaumes s'étendaient à l'infini, mais le temps faisait alliance avec le mouvement de telle sorte que la vitesse permettait de couper la durée en tranches sous le couteau des distances. Mais Einstein a déclenché une révolution gigantesque dans la physique astronomique en révélant que la vitesse est la maîtresse du temps, ce qui l'a conduit à la découverte de la plasticité de nos mesures du temps.

Pour la première fois, notre espèce d'intelligence se voyait contrainte de jeter à la poubelle les critères du vrai et du faux que les évidences du sens commun nous dictaient et d'enregistrer des faits non assimilables à notre logique - donc non intégrables à nos " lumières naturelles " . Le premier, Langevin, a rendu saisissante la révolution einsteinienne en expliquant qu'un voyageur qui chevaucherait un rayon de lumière verrait l'aiguille de sa montre ralentir au point qu'après une randonnée d'un an dans l'immensité, il retrouverait la terre vieillie d'un siècle.

En vérité, nous vivons dans un univers flottant et sans repères, ce qui rend féconde l'angoisse de la pensée . Sitôt que nous nous déplaçons, nous transportons avec nous un espace soumis à des lois indépendantes des repères que notre environnement nous propose. Dans un avion volant à 900 km/h, nous pouvons installer une table de ping pong et échanger des balles, comme sur la terre : quelle que soit leur direction, ces balles ignoreront le déplacement de l'avion dans l'espace. C'est dire que nous transportons nos mesures du temps avec nous, puisque la vitesse de ces balles est calculée par rapport à la carlingue d'un avion qui délimite un espace clos de leurs déplacements. Ce mystère incompréhensible régit aussi notre corps : le sang qui coule dans nos veines obéit à des circuits dont l'autonomie spatiale snobe le triple mouvement de la rotation de la terre sur son axe, de la propulsion de notre planète autour du soleil et de la course sans fin du système solaire dans l'immensité du vide.

La découverte que la coulée du temps est liée à la parcelle de l'espace qu'occupe son transporteur change en désastre l'approche simiohumaine de Chronos. Si je pouvais me procurer un coursier plus véloce que la lumière - cet escargot met quinze milliards d'années à seulement parcourir la portion microscopique de l'étendue qu'occupe notre univers de la matière, et nos physiciens sont paniqués à l'idée qu'il pourrait en exister d'autres dans l'infini - je contracterais les heures au point que je retrouverais la terre vieillie de mille, de dix mille, d'un milliard d'années et que j'assisterais sans doute à sa disparition aux côtés du prétendu créateur de tout ce cauchemar.

Mais voyez comme le problème de la finitude pourrait bien nous rejoindre: si la vitesse d'un vivant mobile devenait infinie, le temps s'arrêterait pour lui ; et s'il s'arrêtait, n'imaginez pas que le monde cesserait seulement de bouger à ses yeux, le raconte le conte de la Belle au bois dormant d'Andersen : il serait anéanti sans laisser de trace, parce que le temps est le fondement de la matière. Que signifie le verbe exister tel que nous l'appliquons indistinctement au monde et à la cinquième symphonie de Beethoven ? Sans le temps, plus de globe terrestre, plus d'étoiles dans le ciel, mais plus d'espace non plus, puisque l'espace et le temps en appellent à leur tour à notre conjugaison désordonnée et proprement simiohumaine du verbe être .

Le ver de terre n'imagine pas un autre monde que celui de la terre qui le prolonge à l'infini. L'homme n'imagine pas qu'il existerait une autre réalité que celle de l'espace et du temps. Mais si la relation banalisée du temps à l'espace se trouve bouleversée par l'irruption de la vitesse de la lumière, comment se fait-il que ni les philosophes, ni les théologiens n'aient encore mesuré la portée de cette révolution dans notre perception quotidienne du monde et de nous-mêmes ? Ils sont bien trop égrotants pour se dire que si, selon saint Augustin, un dieu extérieur à l'espace et au temps les avait fabriqués, il serait également le maître de notre finitude, qu'il aurait méchamment ficelée à notre minable temporalité , terme bien connu des mystiques , mais dont ils sont incapables d'approfondir le sens dévalorisant à partir d'une réflexion sur la physique moderne. Mais alors, un Dieu étranger à l'espace et au temps, un Dieu étranger à la finitude de sa " créature ", comment ne permettrait-il pas au vermisseau immergé dans l'espace et le temps de s'interroger sur l'espèce d'entendement qui lui est dévolu?

Si nous définissons la terre à partir des critères du jugement que la terre nous fournit d'avance, jamais nous ne saurons davantage ce qu'est la terre que les poissons rouges ne savent ce qu'est l'eau du bocal dans lequel ils sont enfermés. Ce qui signifie que si nous jugeons un personnage que nous qualifions de divin à partir de critères du vrai et du faux fâcheusement apprêtés par un démiurge, jamais nous ne saurons rien de cet acteur du cosmos, faute d'avoir bondi à notre tour hors de l'espace et du temps dans lesquels il nous aurait cadenassés afin de nous livrer à nos balivernes. Sa transcendance serait ce que le mythe appelle le " tout autre " . La philosophie est la fenêtre qui s'ouvre sur l'au-delà des idoles que l'espace et le temps sécrètent dans notre encéphale. Elle ne sait rien d'une transcendance de notre intelligence que les religions sont condamnées à laisser en friche. La pensée est la sentinelle de l'angoisse créatrice, celle qui observe comment l'espèce simiohumaine se place sous le joug et le sceptre des représentations narcissiques d'elle-même que figurent ses idoles. Ce que la théologie n'ose regarder en face - la finitude du poisson dans son bocal - la philosophie ne cesse de le lui rappeler. Elle féconde la connaissance de la finitude située en deça du "tout autre".

Il paraît que certains poissons se suicident en sautant hors de leur bocal. Quand les "poissons torpilles" que sont les philosophes socratiques sautent hors de leur bocal, ils fécondent le genre humain pour mille ans. Elle est longue la liste des kamikazes de la pensée. Outre Socrate et Jésus, il faut y ajouter les grands prophètes juifs . Tous ont bu la ciguë de l'intelligence , tous ont tué l'idole de leur temps.

Vous vous demandez ce que devient l'évolution, donc l'intelligence de notre espèce. C'est que le décryptage de notre finitude est le moteur de notre progrès cérébral du seul fait que, pour apercevoir la finitude en tant que telle , il faut avoir conquis sur elle un regard suplombant. Les théologiens avaient compris cela : leur ruse empruntait le regard qu'ils attribuaient à leur démiurge afin de se contempler de haut, donc à se montrer "capables de Dieu", comme ils disaient.

La philosophie est une anthropologie capable de conquérir un regard sur la finitude propre à l'idole elle-même . Elle spectrographie la simiohumanité morale et politique du "créateur" . Le levier de l'intelligence à venir n'est plus un créateur imaginaire du cosmos et de la créature, mais une attente du " tout autre " qui serait celle de "Dieu" s'il pouvait exister. Mais s'il ressortissait au verbe "être", il ne serait pas le "tout autre" . La mystique scelle toujours nos retrouvailles avec notre ignorance ; et notre ignorance réelle est précisément l'expression d'un regard sur notre finitude, donc une victoire sur elle. Depuis Socrate, la lucidité arme bien davantage notre intelligence que la foi. C'est pourquoi Nicolas de Cuse évoquait un "sainte ignorance".

Voilà comment la philosophie rompt les ponts avec le "temporel", qui n'est pas l'imaginaire, mais l'enclos de la finitude simiohumaine. Donnerons-nous un jour son vrai regard à la lumière ?

Amicalement,

Manuel de Diéguez