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Section Proche et Moyen Orient
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LE DEFI DE LA TORTURE

III - L'observatoire de l'encéphale schizoïde de l'espèce

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Les deux textes précédents conduisent l'anthropologie critique à la pesée du cerveau simiohumain d'hier et d'aujourd'hui et à l'examen de la dichotomie originelle qui scinde cet organe entre le réel et l'imaginaire .

1 - Où faire passer la nouvelle frontière entre l'homme et l'animal
2 - La raison transanimale et le consortium des tortionnaires monothéistes
3 - La mort de la civilisation européenne
4 - Encore Jonathan Littell
5 - Aux origines de la torture
6 - La sainteté de la torture et la démocratie

1- Où faire passer la nouvelle frontière entre l'homme et l'animal

Depuis que notre espèce a déserté le mutisme de la zoologie - c'est-à-dire depuis l'apparition des masques cérébralisés et sonores du vol et du meurtre qu'on appelle des langues - la frontière entre l'animal et l'anthropos avait paru définitivement tracée, et cela précisément par l'apparition d'une parole dont le règne semblait souverain , celui de la loi. Mais , cette frontière s'est trouvée remise en question, par le spectacle filmé de la solidarité semi animale avec le prédateur de tous les Etats dits civilisés de l'époque.

Alors que la légitimation du vol reposait autrefois sur des brigandages locaux et bientôt soustraits au regard par la fuite des voleurs, comment présider aux funérailles mondiales de la justice et du droit quand le temps court à bride abattue ? L'oubli était devenu l'arme de l'absolution du vol et du meurtre. Et voici que l'anthropologie critique suit l'empire américain à la trace. Cette discipline est une théologienne d'un nouveau genre : sa vocation est d'ouvrir l'œil sur le transport d'un Etat dans le ciel où le langage des anges se rend le nouveau maître de la terre. D'un côté la simianthropologie générale voit son champ d'expérimentation du temps de l'histoire s'ouvrir à l'interprétation de l'évolution post zoologique de l'espèce; de l'autre, le débarquement , sur l'écran des caméras du monde entier, d'une réitération géante des premiers pas de la sortie d'Adam du règne animal fait débarquer une réflexion nouvelle sur l'éthique simiohumaine. Car cette éthique étale pour la première fois à tous les regards la bipolarité cérébrale d'une espèce oscillante du vol au meurtre et du meurtre au vol. De plus, l'alliance de la politique avec le meurtre se révèle l'otage d'une gigantesque contrefaçon , puisque les déités langagières les plus puissantes, qu'on appelle la Justice, la Liberté et le Droit, se révèlent les masques de Sioux de la civilisation de la parole. Puisque l'axe entre Washington et Tel Aviv conduit la planète à défendre les droits du prédateur face à ceux de la victime, comment la simianthropologie va-t-elle tracer à nouveaux frais la frontière devenue illusoire qui séparait hier encore l'homme de l'animal ? Car, si cette frontière n'était pas déjà devenue douteuse, il n'y aurait ni simianthropologie, même rudimentaire, ni problématique même embryonnaire de l'éthique à venir de la politologie.

Mais voici que la frontière entre un " Bien " et un " Mal " autrefois équarris par les rudes charpentiers qu'on appelait des théologiens se révèle naïvement construite sur l'encéphale schizoïde de notre espèce . Il appartenait désormais à une véritable anthropologie critique d'observer le vol et le meurtre en leur fondement dans le langage masqué qui les rendait angéliques ; et, du coup, l'idéalisme devenait le champ d'observation de l'animalité propre à l'homme et à lui seul. Car il ne suffisait plus de se cérébraliser et de se vocaliser pour se civiliser, encore fallait-il se construire sur le modèle séraphique et s'enraciner dans un sacré truqué. Du coup, l'ange se révélait le véritable animal - et de cette animalité-là , seule une révolution de l'éthique pouvait conquérir les moyens de l'observer.

2 - La raison transanimale et le consortium des tortionnaires monothéistes

C'est dire que la simianthropologie politique ne saurait formuler ses fondements théoriques aussi longtemps que le champ de sa problématique se trouvera sans cesse bouleversé par des métamorphoses incontrôlables et erratiques du sens des mots les plus courants. Quand en 404 le Spartiate Lysandre faisait massacrer six mille prisonniers grecs à Aegos Potamos; quand, au début de notre ère, Jules César faisait couper le poing droit aux défenseurs d'Uxolledum; quand, dix-huit siècles plus tard, Bonaparte entassait les cadavres de Jaffa ; quand en 1941 Staline faisait exécuter dix mille officiers polonais à Katyn, une science historique demeurée superficielle n'était pas encore contrainte de se dénicher une éthique spécialisée dans l'art de débaptiser les massacres, tellement les barbares s'obstinaient encore à appeler un chat un chat et n'y voyaient pas malice.

Mais sitôt que le récit historique classique est soumis à l'étroite surveillance de sa pseudo éthique par une raison devenue imperceptiblement transanimale , le langage idéaliste n'est plus absolutoire. Et les augures des singes perdent le pouvoir de proclamer que le vol ne sera plus le vol, que le meurtre ne sera plus le meurtre , que la justice ne sera plus la justice et que la démocratie ne sera plus fondée sur la légitimité des verdicts du suffrage universel . Puisque les séraphins de la démocratie demandent maintenant au vote populaire de déclarer que les peuples spoliés de leur terre sont des terroristes , que les patriotes sont des suppôts d'un axe mythique du Mal et que les paysans arrachés de leur champ et déportés sont des fanatiques d'Allah, toute politologie ambitieuse de conquérir son statut et son rang de science à la lumière d'une anthropologie capable de peser l'éthique des anges simiohumains devra commencer par s'assurer de la solidité de sa propre armure, donc des fondements trans-descriptifs de la science anthropologique elle-même , afin de se donner non seulement une définition rationnelle de l'éthique sans laquelle la notion même de vérité scientifique s'évanouit , mais d'une connaissance de la signification psychobiologique du terme de civilisation - donc de la capacité de la spéléologie anthropologique d'interpréter l'évolution de l'éthique du cerveau simiohumain .

Mariali

Quand, à la suite de la victoire du Hamas , l'armée israélienne capture les Ministres de ce parti aux fins de les traduire devant un tribunal israélien spécialisé dans la répression du " terrorisme ", la guerre entre le voleur et le volé se transporte sur un terrain où la guerre du langage se substitue si bien à celle du glaive qu'elle pose à la politologie nouvelle la question du sens réel des mots de la politique ;

Mariali

et quand les ambassadeurs des Etats-Unis auprès des Etats européens réussissent à convaincre leurs interlocuteurs d'enfermer le peuple palestinien dans un gigantesque camp de concentration à ciel ouvert, afin de l'amener à résipiscence par l'humiliation extrême qu'on appelle la torture par la faim, la question des relations des civilisations avec la morale débarque au cœur de la simianthropologie politique, donc de toute connaissance rationnelle d'une histoire en attente de la qualification de science. Cela signifie également que les jérémiades dont retentissait l'histoire traditionnellement moralisante suffisait autrefois à rendre compte de l'histoire banalisée par le vol et le meurtre ; mais seule une connaissance simianthropologique de l'histoire est à même de poser la question des rapports de l'éthique avec la survie de la civilisation mondiale.

3 - La mort de la civilisation européenne

C'est pourquoi la postérité évoquera les malheurs d'une Europe qui, soixante ans après la découverte des charniers de Hitler et quarante ans après les goulags staliniens, aura approuvé l'emprisonnement d'un peuple coupable du crime de s'être fié aux déités verbales de la démocratie et d'avoir voté pour les principes de 1789 censés lui permettre d'accéder à la souveraineté et d'exprimer sa volonté citoyenne de reconquérir le sol de sa patrie. D'une telle Europe , il faut dire qu'elle est déjà morte en tant que civilisation et qu'il n'est plus question de raconter sa honte, mais de comprendre à quel moment un monde trépasse pour avoir assisté à ses propres funérailles politiques et à sa descente au tombeau aux côtés du cadavre de son éthique. Mais la chute de l'Europe dans une politique internationale de la torture a déclenché un événement diplomatique d'un type entièrement nouveau sous la forme d'une scission du Vieux Continent entre une diplomatie civilisatrice et une mise en évidence de la disqualification de l'Europe concentrationnaire ; et un axe Paris-Rome-Madrid a surgi de terre pour proclamer que les massacres israéliens devaient cesser à Gaza, tandis que Tel Aviv et Washington rejetaient sèchement une proposition entachée du sacrilège de l'évangélisme.

En vérité, l'initiative de la dénonciation d'un axe international de la torture remontait au mois d'août 2006 quand le Président de la République avait dénoncé le blocus israélo-américain du Liban aux côtés du Président égyptien au Caire . Puis , à l'instigation de la France, le Qatar avait demandé la condamnation d'Israël par le Conseil de Sécurité de l'ONU, ce qui avait aussitôt fait l'objet du veto américano-britannique habituel . Mais le fait politique essentiel était le débarquement d'une politique internationale de l'éthique face à une politique de la barbarie: car la population de Gaza commençait de souffrir de malnutrition, les médecins enregistraient une perte de poids inquiétante des nouveaux-nés , les épidémies menaçaient et les ONG appelaient à grands cris et en vain le consortium des tortionnaires monothéistes à lever le blocus.

Que devient le génie isaïaque d'Israël dans cette tragédie ? Par une coïncidence extraordinaire , il reparaissait sous la plume d'un écrivain juif de langue française, Jonathan Littell , dont le roman, Les Bienveillantes, mettait en scène un tortionnaire nazi sous une forme introspective et qui inaugurait l'exploration d'un paramètre fondamental et jusqu'alors soigneusement caché du genre simiohumain - la vocation à la torture. En vérité, il était étonnant que, depuis des siècles , on voyait à tous les carrefours et sur les places publiques de tous les villages de l'Europe un torturé à mort tout saignant et que, loin d'engendrer l'horreur et le dégoût , ce spectacle se trouvait tour à tour livré à l'indifférence du simianthrope et à son adoration effrénée , tellement, chez les semi évadés de la zoologie , le meurtre se présentait magnifié et glorifié par le sacré semi animal, donc dûment auto angélisé .

Dans ce contexte Jonathan Littell a eu le génie de s'identifier en romancier au tortionnaire banal décrit un demi siècle auparavant par Hanna Arendt, ce qui conduira l'Occident à un approfondissement vertigineux de la connaissance d'une espèce dont l'humanisme classique n'avait pas su fouailler les entrailles semi animales, et cela précisément pour le motif que le christianisme lui interdisait toute psychanalyse de la torture . Comment cette religion aurait-elle autorisé les spéléologues de l'âme à descendre dans les profondeurs où le symbole de la Croix crie aux fuyards de la nuit animale qu'ils honnissent et adorent leur témoin le plus secret - un torturé à mort dont ils condamnent le meurtre et glorifient le sacrifice ? " Un écrivain, dit Jonathan Littell, pose des questions en essayant d'avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ. " L'anthropologie critique entre dans le noir où la torture se révèle l'axe abyssal de la politique mondiale ; et, à ce titre, cette discipline pose la question des relations que l'éthique de l'histoire entretient avec la survie des civilisations.

4 - Encore Jonathan Littell

Depuis la relégation des Palestiniens dans un gigantesque camp de concentration, les hosannah retentissants que la démocratie mondiale faisait entendre à sa propre louange enseignaient à l'anthropologie socratique que l'avenir de la science politique n'appartenait plus aux Michelet modernes de la Liberté, mais à une simianthropologie en apprentissage de la pesée des encéphales que leur demi évasion des ténèbres a dotés d'une âme schizoïde. Si l'animalité propre à l'homme est demeurée l'otage semi conscient d'un langage trompeur et si le langage simiohumain actuel est demeuré foncièrement inapte à défier les pièges des idéalités verbales qui arment du plumage des anges le vol et le meurtre, l'histoire illustre la conversion de la théologie naïve du péché originel au culte des idoles des modernes, qui ne sont autres que leurs idéalités au couteau entre les dents. Abel est retourné dans l'Eden que le Dieu de Moïse était censé avoir donné à Israël ; et il ne s'est pas contenté de défendre le fruit de son vol en toute innocence, il a étendu, les armes à la main, le territoire de son Eden. Mais pour y parvenir, il lui fallait convertir le monde entier au langage des idéalités angéliques de la démocratie. Comment enseigner désormais au monde entier à croquer la sainte pomme qui enseignerait à Abel que sa science du Bien et du Mal lui permettrait désormais de sanctifier le vol et le meurtre ?

Mariali

Quand l'anthropologie critique prend la relève de la parole biblique , elle éclaire la notion de civilisation dans le noir ; et elle acquiert la profondeur du regard de Jonathan Littell sur la torture. A ce titre, elle requiert le scannage de l'inconscient du langage angélique qu'affiche une éthique simiohumaine spécialisée dans la torture de type séraphique. L'anthropologie politique plonge dans les profondeurs où la semi animalité qui caractérise notre espèce se révèle à la lumière des torches du langage angélique , celui des idoles.

5 - Aux origines de la torture

A quelle profondeur anthropologique la torture fait-elle alliance avec le cerveau schizoïde d'une espèce qui se cherche désespérément un chef dans le vide de l'immensité ? On observe que cet animal se domicilie avec une intensité variable dans la moitié angélique de sa boîte osseuse et que s'il est énergique, méticuleux et attentif à faire débarquer sur la terre le monde édénique dont il est habité, la torture lui semble un moyen bien naturel pour tenter de vaincre , pour leur bien, l'entêtement diabolique des récalcitrants aux évidences que son cerveau de séraphin devrait imposer à toute la terre. Que le tortionnaire soit un animal théologique et qu'il s'étonne des flottements des pécheurs et de leurs hésitations maléfiques face aux vérités évidentes dont il se sent habité, rien ne le démontre mieux que saint Himmler , que ses adjoints et ses conseillers appelaient affectueusement Reicheini et dont ses subordonnés étaient unanimes à affirmer qu'il n'y avait pas la moindre trace de brutalité ou de violence dans sa nature. Lui-même était ahuri par la réputation de tortionnaire sadique qu'on lui avait forgée et dont la rumeur était parvenue jusqu'à ses oreilles. Quand des ambassadeurs étrangers lui reprochaient quelque extermination particulièrement sanglante, il répondait avec une douceur douloureuse à des accusations aussi inintelligibles : " Mais ce sont des criminels ".

Les laboratoires de Himmler travaillaient jour et nuit à isoler le sang arien, comme les alchimistes du Moyen-Age cherchaient désespérément la pierre philosophale censée changer le plomb du péché originel en l'or de la vérité. Un explorateur avait été envoyé au Thibet pour y chercher les traces d'une race purement germanique, et le Freudenskreis , groupe de financiers mystiques qu'il avait créé, se réjouissait de ce que la guerre contre la Russie allait permettre d'enrichir la collection de crânes sous-humains de Himmler , notamment ceux des commissaires judéo-bolcheviks qu'on allait capturer . Des instructions très précises avaient été données pour que leurs boîtes osseuses ne fussent pas endommagées par leur capture. C'est que la partie onirique du cerveau de Himmler était occupée par une passion de la pureté qu'on retrouvera chez des centaines de milliers de marxistes aux yeux desquels les procès staliniens ressortissaient au lavage et nettoyage de la boîte osseuse d'une espèce à assainir, parce qu'elle avait été contaminée par l'hérésie capitaliste .

Himmler ne faisait que reproduire le modèle du grand Inquisiteur prêt à sacrifier l'humanité réelle à la perfection de l'espèce sauvée, donc purifiée de la souillure originelle. Les grands inquisiteurs n'étaient ni cruels, ni anormaux à leurs yeux . Prenez le bienheureux Robert Bellarmin, qui refusait de chasser les puces de ses vêtements : " Puisqu'elles ne peuvent jouir de la grâce divine, disait-il, il ne serait pas charitable de leur ôter le seul plaisir charnel qu'elles peuvent espérer. " Mais ceux qui s'égaraient hors de la vraie religion méritaient l'extermination. Comme l'écrivait M. Trévor-Ropert : "Les fagots étaient entassés, allumés, les mécréants étaient brûlés avec leurs livres, puis ces bons vieux évêques rentraient chez eux pour souper de poisson blanc ou de légumes peu coûteux , pour donner à manger à leurs oiseaux et à leurs chats et pour méditer sur le psaume de la Pénitence, tandis que leurs abbés s'asseyaient à leur table afin d'écrire leur biographie et d'expliquer à la postérité la sainteté de leur vie, la droiture et l'austérité , la charité et la simplicité de ces pasteurs exemplaires, qui savaient, comme dit le cardinal Newman, qu'il vaut mieux voir l'humanité périr dans la pire agonie plutôt que de voir commettre un seul péché véniel. " Dans son célèbre traité De Controversiis fidei , saint Bellarmin écrivait que la liquidation des hérétiques est un acte de charité à leur égard : " Car s'ils vivent plus longtemps, ils s'adonneront à davantage d'hérésies, abuseront d'autres de leurs frères et ainsi se damneront encore plus . "

Il faut comprendre que c'est la puissance de la vie dans l'imaginaire religieux ou idéologique , donc en quelque sorte son intelligence , qui fait le tortionnaire déterminé et plein de sang-froid. La plupart des croyants ne sont pas vraiment convaincus de leurs croyances ou n'en mesurent pas la portée. Julien Green disait, au sortir de la messe, que les fidèles sont des esprits bien légers parce qu'ils ne sont pas vraiment conscients de ce qu'un homme est assassiné devant eux sur l'autel ; et ils quittent l'Eglise comme si rien d'extraordinaire ne venait de se passer. Avec son imagination de romancier, Julien Green mettait sa foi catholique au service de sa vision mythique du monde, qu'il croyait pleinement objective et cruellement évidente. S'il n'avait pas trouvé dans la création littéraire l'accomplissement de sa vision, peut-être aurait-il été un grand inquisiteur.

Le commun des mortels est plus illogique encore que terriblement léger : car si l'idole existait vraiment, si vraiment un ciel et un enfer se trouvaient quelque part , si un créateur, un régisseur et un maître dirigeait le cosmos, si vraiment une idole se trouvait autorisée à définir le bien et le mal et à demander qu'on se prosterne devant sa sagesse et sa puissance, alors les tortionnaires ne seraient-ils pas plus intelligents que les torturés, eux qui mettaient leurs congénères en garde non seulement contre leurs inconséquences, leurs négligences, leurs imprudences, mais contre leur démence ? Comment s'expliquer qu'une espèce menacée de se faire happer par un royaume souterrain de la torture ne fasse pas tout le nécessaire pour assurer son transport parmi les anges ?

6 - La sainteté de la torture et la démocratie

L'axe de la torture qui relie la Maison Blanche à Israël demeurera inintelligible aussi longtemps que l'on n'étudiera pas la scission interne commune à l'encéphale de Himmler , du Cardinal Bellarmin et de la démocratie rédemptrice de l'Amérique, aux yeux de laquelle l'Islam représente une immense population potentiellement pécheresse et dont la nature viscéralement démoniaque exige qu'un gigantesque appareil inquisitorial et messianique soit mis en place à l'échelle du globe terrestre afin de protéger la civilisation chrétienne de sa disparition. Mais, de même qu'il existait au Moyen-Age quelques relaps et renégats qui allaient jusqu'à nier que le pain et le vin de la messe se changeassent en chair et en sang aussi délectables que salvifiques d'un torturé à mort sur l'autel et qui méritaient de ce fait de se voir expédiés par le sauveur du monde dans les flammes éternelles, de même il existe quelques islamistes en lutte contre le grand inquisiteur de la Maison Blanche dont la sainteté les poursuit par le fer et le feu.

Mais quand, à la demande du nouveau Bellarmin, les démocraties les plus puissantes et les plus rationnelles d'apparence soumettent leurs citoyens à un contrôle minutieux de leurs bagages dans les aéroports ; quand la croyance se répand jusqu'en Europe que les fanatiques d'Allah sont aussi innombrables que les grains de sable du désert et qu'ils pourraient changer en plein ciel le lait des nourrissons et les crèmes hydratantes en bombes coraniques ; quand le terrorisme joue le même rôle dans l'encéphale dichotomique de l'espèce que les hérésies du Moyen-Age,le mythe de la pureté de la race arienne, ou le rêve de l'évangélisation de la terre par les saintes phalanges des Kmers rouges, on découvre que le cerveau des anges de la torture n'a pas progressé d'un pouce. L'histoire retiendra que l'Europe des Copernic , des Einstein , des Freud s'est docilement soumise à la demande du maître de Guantanamo et d'Abou Graib de collaborer avec lui à l'extermination d'un démon non moins insidieux, insaisissable , menaçant et omnipotent que l'hydre de l'hérésie dans le De Controversiis fidei de Bellarmin, qu'on appelait maintenant le terrorisme mondial.

Mais pourquoi l'hérésie est-elle l'universel pourvoyeur de la torture, sinon parce qu'elle occupe la bulle onirique du cerveau simiohumain et parce qu'elle est censée mettre en danger l'existence même de l'humanité ? On ne comprend pas la torture si l'on ne comprend la charité dont le bourreau croit s'inspirer et qui explique la douceur et la gentillesse de Bellarmin, de Himmler et du Président G.W. Bush . Comment seraient-ils violents ou furieux, puisqu'ils sont inspirés par la foi des acteurs du salut du monde ? Mais trois cents avocats américains et allemands se sont rencontrés à Berlin pour tenter de combattre le tortionnaire de la Maison Blanche à partir de l'étranger, parce que les défenseurs des suppôts du diable sont traités à leur tour en pestiférés dans leur patrie.

Mariali

Mais si c'était de la manière la plus tranquille et la plus exempte de passion que Himmler donnait ses ordres de mort , c'est que la sauvagerie des bourreaux est masquée . G.W. Bush est un homme de la rondeur dans l'action . Son allure est tellement fraternelle et compatissante que la bonté innée de l'Amérique est censée parler par sa bouche. Mais à Guantanamo , des centaines de prisonniers sont incarcérés sans espoir de jamais rencontrer un défenseur, parce qu'ils sont entachés du soupçon d'hérésie, maculés d'avance par le péché et parce qu'ils sont offerts pour le salut du monde .

L'anthropologie critique étudie quatre formes de la folie simiohumaine . La première fait croire en l'existence d'un créateur du monde et s'en moque comme d'une guigne , la seconde y croit si fort qu'elle se fait l'homme d'armes du ciel , la troisième y croit au point de se blottir auprès de lui sur cette terre, la quatrième n'en croit pas un mot , mais s'étonne si peu de la folie de ses congénères qu'elle ne cherche en rien à connaître la nature et les causes d'un délire aussi enraciné.

29 novembre 2006