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Section Proche et Moyen-Orient
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L'anthropologie logique et la bombe thermonucléaire iranienne

 

 

Il faut savoir que l'anthropologie est une science en difficulté et même en situation d'échec scolaire parce que des mystificateurs intéressés à falsifier sa nature et les objectifs qu'elle poursuit en ont fait leur proie. Il importe donc de rappeler que la vocation de cette discipline n'est autre que de percer les secrets psychobiologiques d'une espèce observable dans les miroirs qui la réfléchissent. Mais les plus malins de ces miroirs se sont entendus entre eux pour renvoyer des effigies flatteusement déformées de leur souverain. En premier lieu, une anthropologie dite religieuse s'est forgée une science tellement illogique que la théologie y demeurait maîtresse de la place. Puis une pseudo anthropologie politique s'est bien gardée de légitimer un vrai regard de l'extérieur sur la cité .

Mon anthropologie voudrait rendre compte d'un vivant informé depuis peu qu'il s'est partiellement évadé de la zoologie, et qui, de ce fait, se trouve logiquement condamné à ignorer quelle place son encéphale actuel occupe entre l'animal qu'il vient de quitter et l'humanité vers laquelle il court au ralenti.

Que la théologie, la politique et l'histoire soient des miroirs illogiques, mais éloquents à ce titre, rien ne le démontre mieux qu'une espèce qui a élevé la bombe thermonucléaire au rang d'interlocuteur décisif de son destin. La logique scientifique voudrait donc savoir pourquoi le singe-homme salue la foudre dont il a fait un personnage de théâtre, pourquoi il feint jour et nuit de défier son propre trépas, pourquoi il ne s'exerce à son auto-extinction prétentieuse qu'aux fins de fasciner ses congénères par un courage simulé. C'est que la mise en scène planétaire de sa mort lui permet de retirer un bénéfice politique immense du gigantesque simulacre de son auto-anéantissement tonitruant; mais, au plus secret de leur inconscient psychogénétique , les rescapés d'un Déluge raté savent fort bien que leurs chromosomes ne les font jouer aux suicidaires héroïques que pour la galerie .

La crise iranienne fournit à l'anthropologie logique l'occasion de raconter le débarquement de cette énigme psychobiologique dans la méthode historique.

1 - Prolégomènes de la chute de l'empire américain
2 - La nouvelle théologie de la foudre
3 - Les premiers pas de l'anthropologie logique
4 - La démence semi animale
5 - Les opticiens de l'histoire
6 - D'un animal extérieur à lui-même
7 - Sur les pistes du cerveau humain

1 - Prolégomènes de la chute de l'empire américain

Le scénario pathétique auquel la chute de l'empire atomique américain a obéi était écrit depuis longtemps. Le débarquement continu de l'Empire du Milieu sur une scène internationale alors dominée par le leurre qu'illustrait la bombe thermo nucléaire accompagne chaque étape de l'effondrement fatal d'un géant météorique. Le dernier empereur de la Chine était décédé en 1968. Il avait fallu moins de trente ans à Pékin pour s'étendre en Amérique du Sud et en Afrique et pour sceller l'alliance de l'avenir avec une Russie détentrice des sources quasi exclusives de l'alimentation de l'Occident en gaz et en pétrole. Quand les descendants de Confucius furent devenus un Titan planétaire, l'élan et l'espoir d'un nouveau destin avaient mis l'Europe en rivalité avec les deux héritiers politiques du Bouddha, la Chine et l'Inde .

Observons de plus près le boulevard de la démence sur lequel l'Amérique courait à sa perte. Il était tracé par la nature même de la double ambition de la folie qui s'était lentement emparée de l'encéphale des nouveaux Atlantes - celle de piloter d'une main de fer une messianisation incendiaire du monde et celle de sacraliser les ardeurs d'une démocratie qu'armerait le glaive d'un César de la Liberté. La difficulté d'une entreprise aussi précipitée que sanglante était de rendre sainte une religion de l'industrie et du commerce dont toute la vocation se réduisait à entrer dans la caverne d'Ali Baba du pétrole. Comment rendre séraphique la croisade financière dans laquelle le mythe d'une liberté brevetée par la démocratie se trouvait engagé ? Comment rendre angélique une entreprise de domination politique et économique du monde ? Comment tromper la vigilance du dragon d'une anthropologie logique qui avait commencé de monter la garde aux portes de la géopolitique de l'époque, laquelle était devenue la complice d'une pseudo religion effrontée dont les hommes de main rechargeaient les batteries de feu la rédemption?

Mariali

Il s'agissait donc de mettre sur pied une science anthropologique des confrefaçons de la piété, il s'agissait de conquérir une connaissance critique, donc soupçonneuse des rêves politico-religieux qui enivraient une espèce demeurée semi animale, il s'agissait d'expérimenter les ressorts psychobiologiques qui propulsaient le singe-homme dans l'histoire de ses songes, il s'agissait d'ouvrir à Clio l'accès à un décryptage de l'évolution cérébrale du singe humanisé, il s'agissait d'élaborer la méthode qui permettrait de situer les aventures dévotement cyniques des semi évadés de la zoologie dans un champ d'interprétation imperceptiblement transanimal . Mais, dès le début du IIIe millénaire, la science diplomatique des grandes puissances avait commencé de conquérir un regard averti sur le jeu de tric trac dans lequel l'Amérique se trouvait piégée en Iran trois ans après s'être ruée sur l'Irak.

La guerre picrocholine, 1er mai 2002

2 - La nouvelle théologie de la foudre

On sait que la France et l'Allemagne s'étaient un instant associées au cheval de Troie britannique afin de tenter de mettre la main sur un dossier devenu subitement central - celui des droits que réclamait le peuple iranien tout entier de conquérir à son tour et en toute légitimité politique la dignité et le rang des nations déjà en possession d'une arme devenue, de l'aveu général, inutilisable sur le champ de bataille, mais rendue indispensable pour la défense de la souveraineté des civilisations nationales contre le chantage des singes les plus musclés. La France en avait fourni la première le modèle à la planète entière en chassant sans tapage de son territoire, il y avait près d'un demi siècle de cela, les garnisons que l'Amérique victorieuse avait implantées en douceur sur tout le Vieux Continent depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Depuis lors, il avait été démontré que la bombe thermonucléaire avait rendu inattaquables les huit pays de la planète qui en disposaient.

Mais les Gaulois s'étaient bien gardés d'attendre la démonstration par les lois de l'histoire d'un théorème par trop évident: c'était en pleine paix qu'ils avaient conquis la maîtrise de la foudre que les Iraniens tentaient maintenant de conquérir sous la menace nucléaire de l'Amérique. Du coup, la ferveur des opinions publiques des deux nations aurait dû les associer étroitement dans l'heureux souvenir de leur débarquement commun dans le monde moderne. Mais, pour la première fois dans l'histoire des fuyards du monde animal, l'évasion des peuples de la cage de leur servitude à l'égard de l'étranger était assurée par un engin mécanique. Forts de leur lecture de Voltaire, qui avait écrit que les imbéciles n'apprennent que par l'expérience, les Mollahs cherchaient à se procurer l'uranium enrichi qui leur permettrait de fabriquer l'outillage de Jahvé, d'Allah et du dieu trinitaire du IIIe millénaire.

Le savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté, 1er septembre 2005

Ce que la théologie d'une fulmination aussi insolite présentait de transzoologique était la duplicité dans la lucidité dont témoignaient les acteurs de toute cette technologie sur le théâtre du monde. Car les grandes puissances de l'époque ne se gênaient en rien pour reconnaître publiquement que l'Iran ne serait plus jamais houspillé et humilié sur la scène internationale sitôt qu'il disposerait de la menace d'une apocalypse pourtant aussi illusoire que l'enfer dont les trois idoles de l'espèce s'étaient armées depuis des siècles ; car, de toute évidence, le suicide à deux ou à plusieurs n'était un but de guerre crédible ni en ce bas monde, ni dans l'autre. Mais la cécité de l'époque conduisait l'embryon d'intelligence des semi rescapés de la zoologie à se tisser des raisonnements soigneusement ficelés aux contradictions cérébrales dont leur espèce ne parvenait pas encore à se désempêtrer. Aussi tous les arguments de cet animal demeuraient-ils piégés d'avance par la demi logique qui le ligotait aux malfaçons natives de son encéphale.

3 - Les premiers pas de l'anthropologie logique

En ces temps reculés, l'œil critique de l'anthropologie logique commençait à peine de situer l'observation scientifique du cerveau simiohumain dans la postérité anthropologique de Swift ; mais en fait, cette discipline tenait déjà compte de paramètres psychobiologiques d'avant-garde. C'est que le singe humanisé marchait depuis longtemps d'un pas si assuré dans l'histoire que sa détermination le rendait immédiatement reconnaissable parmi toutes les autres espèces, et cela en raison de la capacité incroyable qu'il avait acquise depuis plusieurs millénaires de sélectionner les cerveaux avec une clarté d'esprit et une rigueur extrêmes, puis de les spécialiser à outrance dans des offices d'une grande diversité. Sans la multiplication artificielle des usages auxquels la boîte osseuse de cet hybride de la nature parvenait à se prêter, il aurait suffi de quelques années pour qu'il retournât à l'état sauvage. Mais depuis les Voyages de Gulliver, cette donne fragile avait brutalement conduit à une distribution des cartes aléatoire, parce que deux ou trois cents cerveaux inégalement répartis sur les cinq continents étaient parvenus à percer un secret rudimentaire des atomes.

Il se trouve que tout encéphale simiohumain devenu performant dans son ordre peut demeurer d'une stupidité colossale dans un autre, parce que non seulement la prolifération effrénée des mini savoirs au sein de cette espèce n'a pas vaincu les distances considérables entre les intelligences, mais cette dispersion semble, au contraire, avoir conduit l'espèce à une hypertrophie de l'inégalité originelle des têtes. Aussi les premiers cambrioleurs de la matière avaient-ils bêtement remis les clés des atomes entre les mains d'une classe dirigeante mondiale dont la capacité cérébrale était demeurée tragiquement proche de l'infirmité.

Depuis lors, le singe-homme se trouvait plongé dans un embarras dont sa cervelle ne parvenait pas à le tirer. D'un côté, il ne cessait de brandir une sainteté politique dont il avait fait le blason de son intelligence embrumée ; et il jurait ses grands dieux qu'il entendait seulement interdire à un certain Lucifer la possession de l'arme qu'il portait en bandoulière, et cela à seule fin, disait-il, de protéger ses frères de la destruction massive dont ils étaient censés se trouver menacés . Aussi prétendait-il qu'il était pieux de retirer des griffes du Démon la boîte de Pandore d'où le Mal était prêt à bondir et à s'abattre à l'improviste sur le monde entier . Pis que cela, cette cassette redoutable révélait le secret d'une apocalypse qui pulvériserait l'espèce simiohumaine en un instant pour peu que le terrible peuple iranien s'en emparât et la remît entre les mains du diable - ce qu'il ne manquerait pas de faire sur l'heure, puisque chacun savait que le Malin observait du coin de l'œil ce peuple prédestiné à faire le malheur du monde et le chouchoutait pour le seul motif que, dans leurs desseins impénétrables, les trois dieux uniques en avaient fait l'instrument de la damnation éternelle de leurs créatures.

Mais, dans le même temps, toute la classe politique simiohumaine de l'époque ne vénérait que les huit peuples devenus intouchables à sa barbe ; et sitôt qu'une nation avait été intronisée dans le temple de la dévotion nucléaire, elle se voyait invitée à faire front avec les pieux plénipotentiaires de l'apocalypse. Aussi était-ce à l'échelle de la terre que le singe-homme s'était rendu prisonnier d'une dialectique bancale à souhait et tributaire de ses chromosomes, qui le contraignaient de vivre au jour le jour dans une auto-incarcération mentale douloureuse et sans remède. Car sitôt en possession de leur foudre, les fondés de pouvoir de l'apocalypse découvraient piteusement l'impuissance et la stérilité de leur mécanique. Aussi le secret que les demi dieux devenus les propriétaires de l'atome protégeaient le plus jalousement était-il celui de la solennelle impuissance de leur engin; et toute leur étiquette de cour se ramenait à masquer la faiblesse de leur outillage cosmique sous les mines angéliques et les perruques de leur majesté contrefaite.

4 - La démence semi animale

Swift n'avait mis en scène qu'un animal couvert de dorures ridicules, mais non encore une espèce ensevelie tout entière sous les falbalas d'une forfanterie à la fois tragique et poudrée. Au XVIIIe siècle, les hochets de cour et l'ivresse des vanités de l'étiquette n'avaient rien de titanesque, tandis que la danse des atomes guerriers illustrait une forme semi animale de la démence qui rendait théâtrale une tragédie foncièrement truquée. Car, d'un côté, l'espèce simiohumaine s'offrait à elle-même le spectacle de l'incarcération bien réelle de son encéphale derrière les barreaux d'une cage psychobiologique , de l'autre, elle n'était pas dupe de la comédie qu'elle se jouait avec des mines sévères et des hochements de tête entendus. Qu'en est-il d'un animal qui sait et ne sait pas qu'il se joue un jeu qui le piège et dont il s'évade chaque fois qu'il rit sous cape du bon tour qu'il joue à ses congénères ? L'anthropologie logique de l'époque commençait de décrypter l'inconscient politique des singes et elle en était terrifiée parce qu'elle découvrait qu'il suffisait de tondre la fourrure de l'animal pour retrouver Adam dans sa nudité originelle.

Déjà le champ anthropologique post swiftien que la postérité de Darwin et de Freud ouvrait à l'interprétation de l'histoire du singe-homme permettait d'observer que cet animal était un gesticulateur politique et qu'il était capable de gesticuler à mort, si je puis dire, puisqu'il allait jusqu'à orchestrer son propre trépas. Savait-il s'il se livrait au jeu de mettre en scène son défi aux ténèbres dans lesquelles il feignait de se précipiter ? Au début du IIIe millénaire, la psychanalyse du singe-homme en était encore aux balbutiements ; elle avait seulement remarqué qu'il suffisait d'une éraflure de son amour-propre pour le jeter tout d'une pièce dans une bacchanale enivrée. Mais la science de l'inconscient simiohumain de l'époque ignorait encore l'origine psychobiologique du vertige semi volontaire dont cet animal perpétuellement sur ses gardes enivrait sa folie.

Et pourtant, la science historique de l'époque était sur le point d'assister au débarquement du singe-homme dans le temps des nations ; en vérité, elle ne butait plus que sur l'énigme psychogénétique centrale, celle de préciser ce que cet animal savait de lui-même quand il se jouait jusqu'au trépas exclu le personnage que sa démence native attendait de lui. Quand il entrait en transes, il agitait subitement le drapeau de sa vocation pseudo rédemptrice à l'échelle de la terre entière; et il se présentait tout soudainement en sauveur héroïque de tous ses congénères sur la scène du monde; et il les exhortait de la voix et du geste de se rassembler sous le sceptre atomique de ses bénédictions vassalisatrices ; et il se rendait messianique sur le gibet salvateur qui le crucifiait en gloire. Or, au début du XXIe siècle, c'était le peuple le plus puissant du globe qui avait accédé au rang envié d'un Christ apocalyptique des nations ; et cette victime tutélaire mettait entre les mains de deux cent millions d'individus un sceptre nucléaire qu'elle appelait pieusement " la liberté ".

Ici encore, le vieux Swift se révélait le lunetier de génie d'une simianthropologie logique demeurée dans les limbes depuis le décès de son inventeur en 1745; car il avait observé que les nations simiohumaines étaient des individus et qu'elles avaient une mémoire d'éléphant. La spectrographie des sérails nationaux allait permettre à nos simianthropologues d'avant-garde de placer le singe-homme sous l'œil critique des verres grossissants que le grand Irlandais avait commencé de tailler et dont il avait emprunté quelques-uns à l'atelier d'un autre lunetier, le grand Spinoza.

5 - Les opticiens de l'histoire

C'est alors seulement que, pour la première fois sur cette terre, le cours naturel des événements a suffi à illustrer les fondements psychogénétiques de la bancalité politique originelle dont souffre l'encéphale dichotomique d'une espèce incarcérée de naissance dans le piège de son imagination biphasée. Car, si inapte que le Quai d'Orsay de l'époque fût demeuré à prendre la mesure de l'origine psychobiologique de l'infirmité cérébrale que manifestait le Goliath thermo nucléaire américain et à ridiculiser ses menaces gesticulatoires à l'égard du peuple iranien, la diplomatie française avait néanmoins le plus grand besoin de trouver un appui énergique de sa politique auprès de tous les peuples aveuglés de la terre afin de protéger la Perse des rodomontades nucléaires américaines.

Mariali

Mais comment une France à peine engagée dans l'aventure anthropologique de décoder les chromosomes du singe-homme se serait-elle donné l'ambition de mettre le Conseil de sécurité en demeure d'opposer son veto aux ambitions picrocholines de la Maison Blanche, alors que cette nation ne disposait encore en rien des armes intellectuelles nécessaires à la lutte de l'intelligence de l'avenir contre l'auto vassalisation progressive et inconsciente de l'Europe? On ne saurait enseigner à des peuples menacés de choir dans la démence politique une science des chromosomes dont on demeure dépourvu . Non seulement, nos laboratoires n'avaient pas de connaissance anthropologique de l'encéphale bipolaire du singe semi humanisé, mais nous ne disposions ni de la méthode de recherche ni de la problématique qui nous auraient permis de déterminer la place exacte que cet animal occupait à l'époque entre l'espèce qu'il venait tout juste de quitter et celle dans l'enceinte de laquelle il n'avait fait que des pas d'enfant.

C'est qu'il nous aurait fallu définir la notion même d'intelligence, alors que nos cornues ne nous fournissaient encore que des recettes de fabrication de nos outils. C'était un regard nouveau sur nous-mêmes que nous cherchions, tellement l'intelligence humaine à venir nous semblait ressortir à une vision proprement transanimale. De quelle vision s'agissait-il, sinon de celle d'un regard sur l'animal que nous étions demeurés à nous-mêmes, mais à l'écart duquel nous ne savions comment nous placer ? Ni nos chercheurs, ni la classe politique mondiale du début du IIIe millénaire n'avaient découvert les matériaux de fabrication de la balance à peser notre tête future, puisque nous n'avons commencé de construire cette balance que vers 2010, et cela au prix des extraordinaires difficultés que l'on sait.

6 - D'un animal extérieur à lui-même

Comment se fait-il que les dirigeants de la planète de ce temps-là aient pourtant tenté de construire un instrument de mesure suffisamment révolutionnaire pour nous fournir les premiers paramètres du genre simiohumain ? C'est qu'ils ont découvert l'évidence première qui s'imposait à une science de ce type, à savoir que nul ne saurait peser la cervelle de ses congénères à une autre aune qu'à celle dont sa propre nature l'a loti . Ce n'était pas rien de préciser l'aporie nodale à laquelle les successeurs de Swift se heurtaient: car pour découvrir les secrets de la masse cérébrale dont la nature avait doté le singe-homme, il fallait disposer d'une connaissance préalable de l'espèce supérieure vers laquelle nos ancêtres ne couraient qu'avec les moyens du bord.

Cette axiomatique était précieuse, parce qu'elle accouchait d'une logique extraite ou extirpée au forceps de la question posée et parce qu'elle était d'autant plus contraignante qu'elle excluait toute analyse chimique du seul type d'intelligence dont le singe-homme disposait déjà. Il fallait découvrir l'extériorité cérébrale qui servirait ensuite de levier à cet animal pour qu'il apprît à se retourner vers l'enceinte qu'il aurait abandonnée. Mais pour qu'une voltige aussi extraordinaire fût seulement imaginable, il fallait que les spécimens dont l'espèce simiohumaine était alors constituée se trouvassent à des distances tragiquement inégales aussi bien les uns des autres que de l'humanité qui attendait leur arrivée avec une impatience bienveillante, disaient les uns, avec une exaspération croissante, disaient les autres, en raison de la folie qu'il y avait de prétendre changer de chromosomes.

Par malheur, tout singe-homme digne de ce nom rejetait alors avec une indignation trépignante l'hypothèse, saugrenue à ses yeux, selon laquelle son espèce se trouverait composée d'individus condamnés à parcourir des distances inégales pour se métamorphoser en hommes. Non seulement nos ancêtres tenaient toute théorie de ce genre pour honteuse, offensante et dégradante, mais ils en étaient excédés et trouvaient leur simple formulation pour tellement malodorantes qu'ils avaient promulgué les lois les plus sévères pour en interdire la publication et la diffusion. Ce n'était pas la moindre des contradictions dont souffrait un animal condamné par son capital psychogénétique illogique à rejeter avec horreur le sacrilège de profaner le dogme de la parfaite égalité entre toutes les têtes, alors qu'il se voyait flotter entre deux espèces aussi inconnaissables l'une que l'autre, et cela au point de ne pouvoir faire un pas sur la terre sans proférer le blasphème de hiérarchiser les capacités si inégales et si diverses de la boîte osseuse infirme dont il se voyait affligé.

7 - Sur les pistes du cerveau humain

Mais, comme je l'ai déjà dit, la nécessité impérieuse de tenter de peser l'encéphale simiohumain sur des balances inconnues était subitement devenue exclusivement politique ; et cette fatalité nouvelle avait si bien pris rendez-vous avec les événements les plus menaçants qui se déroulaient alors sur la scène internationale qu'il n'y avait plus un instant à perdre pour réhabiliter les malheureux qu'on avait autrefois jetés en prison ou exécutés pour avoir pris une imperceptible avance cérébrale sur leurs congénères. Hélas, la hâte n'est pas moins mauvaise conseillère que la lenteur. Certes, nos ancêtres se sont aussitôt attaqués à leur tâche ; mais ils y ont mis une précipitation si fâcheuse qu'ils n'ont même pas songé que les meilleures recettes, on ne les trouve pas de se trouver sur le gril.

Et pourtant, le singe-homme avait pris quelques précautions ; ce n'était pas la première fois, se disait-il, qu'une invention simiohumaine avait conquis en moins de temps qu'il ne faut pour le dire une autonomie cérébrale suffisamment redoutable pour dicter en retour sa loi à l'imprudent apprenti-sorcier qui l'avait inventée Mais la bombe thermonucléaire dont rêvait la Perse de l'époque exprimait si providentiellement la condition cérébrale misérable de l'espèce simiohumaine au début du IIIe millénaire qu'il était devenu vital pour elle de prendre , toutes affaires cessantes, ses jambes à son cou en direction de la balance magique qui réussirait à percer le secret de la logique interne du crâne semi humain.

Aussi le drame de l'accélération de l'histoire commençait-il seulement de se nouer, puisqu'il était inutile d'inventer des poids et des mesures qui ne pèseraient jamais qu'une cervelle pitoyable, alors que seul un encéphale inconnu et inaccessible pouvait en livrer les secrets, comme la logique interne de la question en avait démontré le théorème. Dès lors qu'il n'existait encore aucun cerveau qui aurait pu se trouver qualifié d'humain à partir des critères qui commandaient l'intelligence semi animale en ce bas monde, on imagine l'embarras d'un simianthrope surdoué, s'il en était apparu un tel, qui aurait cru avoir découvert cet oiseau inconnu, alors même qu'il n'aurait disposé d'aucune balance qui lui aurait permis de déposer sur ses plateaux le prodigieux organe qu'il aurait tenu dans ses pauvres mains.

Que le lecteur curieux de connaître la suite de cette histoire se reporte au chapitre suivant . Il y apprendra comment le singe-homme a perdu son ombre, comment il s'est mis en route pour tenter de la retrouver et lui remettre la main au collet, comment il a découvert qu'elle l'accompagnait encore, mais sous une forme invisible , comment il s'en est épouvanté, comment il voudrait savoir ce que son épouvante fera de lui, comment son ombre et son corps ont atteint leur masse critique dans le réacteur , comment il a découvert la balance de la pensée au terme du chemin, ainsi que cent autres aventures prodigieuses de la première espèce au monde qui ait jamais perdu son ombre afin d'apprendre à la traquer.

10 mai 2006