Retour
Sommaire
Section Proche et Moyen-Orient
Contact

 



La théologie de la guerre d'Irak et l'expansion de l'empire américain

 

"La reconnaissance douloureuse par la France que "la force prime le droit" n'emporte pas un ralliement." (Jean-Gabriel Fredet)

"Face à cette Chine tant redoutée et qui importe du pétrole depuis 1993 d'une manière croissante et quasi exponentielle, il s'agit pour les dirigeants des Etats-Unis de s'emparer des ressources énergétiques de la planète dès aujourd'hui afin, non pas de satisfaire leur consommation personnelle, mais bien plutôt pour jouer sur le prix du baril, 'tenir les robinets' et donc la dragée haute à toute puissance émergeante." (Philippe Raggi, membre de l'Académie internationale de géopolitique)

"Depuis les Pères fondateurs, les Etats-Unis se conçoivent comme la nouvelle Jérusalem, et leur population comme le nouveau peuple élu." (Philippe Raggi)

"La coalition a probablement mené la guerre la plus miséricordieuse jamais livrée dans l'histoire." (Général Jay Garner, administrateur civil américain de l'Irak)

La connaissance anthropologique de l'histoire repose sur l'observation d'une espèce que son évolution a dotée d'un cerveau scindé entre le réel et des mondes imaginaires. A ce titre, l'étude des mythes religieux est fondatrice de l'examen rationnel de cette scission cérébrale. L'encéphale bipolaire sécrète des alliances rusées entre le ciel et la terre, mais cette stratégie demeure largement inconsciente. Le texte en souligne la duplicité viscérale à partir d'un parallèle entre la guerre de Troie et la guerre américaine en Irak. L'anthropologie expérimentale étend le champ de l'inconscient à l'analyse de la politique internationale contemporaine.

1 - Naissance d'une lecture anthropologique de l'Histoire
2 - La raison politique et l'immoralité de l'Histoire
3 - De l'immoralité de " Dieu "
4 - La théologie de la guerre de Troie
5 - L'étude anthropologique des théologies
6 - Le secret d'Agamemnon
7 - Le sacrifice et sa récompense
8 - Le sacrifice démocratique
9 - La punition des damnés et le nouveau titanisme du sacrifice

1 - Naissance d'une lecture anthropologique de l'Histoire

La vocation naturelle de l'anthropologie politique est de peser le niveau cérébral moyen de l'espèce humaine sur la balance de la paix et de la guerre. Cette évidence ne s'est imposée que tardivement à la réflexion psychobiologique sur les convulsions dont l'Histoire est le théâtre. Ce postulat aurait dû s'imposer à partir du XVIIIe siècle ; et pourtant, même après le 11 septembre 2001, la logique interne qui régit les conflits mondiaux d'aujourd'hui n'a été comprise que partiellement. Mais à l'heure où le sacré s'est réveillé et a réenflammé le monde arabe, la nécessité de connaître les secrets anthropologiques des mythes religieux s'est soudainement rappelée à l'attention d'une géopolitique endormie dans un pacifisme d'emprunt. Seule une connaissance rationnelle de l'étiage mental des fuyards du règne animal est désormais en mesure d'accéder à une compréhension rationnelle des relations profondes qui se tissent ou s'excluent entre des boîtes osseuses pilotées par des personnages mythologiques.

Les fantasmes théologiques répondent à la diversité des complexions psychobiologiques de ceux qui en sont possédés . Comme il se trouve que les acteurs mythiques, donc inexistants par définition, qui ont établi leur campement il y a plusieurs milliers d'années sous le crâne des évadés ahuris et terrifiés de la zoologie demeurent ennemis ou rivaux entre eux, aucune science des peuples dans la paix ou la guerre ne saurait prétendre à une intelligibilité profonde si elle n'a plongé dans les arcanes des configurations doctrinales auxquelles se complaît un animal livré de naissance à des mondes fantasmagoriques.

2 - La raison politique et l'immoralité de l'Histoire

La connaissance de la nature et des finalités de l'imagination cultuelle se trouve insidieusement bloquée de nos jours par la dogmatique latente qui pèse sur toute la problématique de la recherche sur l'homme. Cette paralysie de la raison résulte aujourd'hui des principes généraux censés guider les démocraties, alors qu'elle découlait autrefois de l'alliance militaire du trône et du sacerdoce. Mais l'expansion armée de l'empire américain est une grande chance pour que naisse et se développe une anthropologie réellement scientifique, donc capable d'interpréter les pactes que l'histoire réelle conclut avec les multiples moteurs sacrificiels qui exorcisent l'épouvante d' une espèce onirique.

Si la seconde guerre du Golfe fournit à l'examen critique de la conque cérébrale des rescapés boiteux des ténèbres des moyens d'investigation et des lumières décisives, c'est en raison d'un déplacement de toute la méthodologie claudicante d'autrefois; car il apparaît désormais clairement qu'il existe un lien étroit entre la réflexion sur l'éthique des relations internationales et la pesée des capacités proprement intellectives de l'espèce humaine.

Depuis des siècles, peuples et nations tentent de mettre en place et de gérer des équilibres superficiels et pourtant relativement stables entre l'équité et l'iniquité au sein d'une science politique compartimentée et adaptée à telles populations et à tels territoires. Mais, avec la guerre du Golfe, c'est sous un ciel relativement calme sur toute l'étendue de la terre et des eaux que l'histoire s'est subitement révélée d'une immoralité proprement théologique. Du coup, l'analyse anthropologique des moyens de prétoire d'en masquer la laideur, de lui faire changer de parure religieuse, de lui donner un visage bénisseur, d'engager des poursuites à l'encontre des défenseurs d'une vraie conscience morale, de recourir à des procédures inquisitoriales qui, non seulement mettront les Isaïe ou les Ézéchiel en accusation, mais sanctifieront devant une pseudo conscience universelle l'immoralité d'un empire ennemi du droit public - tous ces moyens pieux, dis-je, sont devenus déchiffrables à la lumière d'une pesée des dévotions dont une fausse intelligence politique demeure l'otage.

De plus, il est apparu aux yeux du monde entier que l'immoralité titanesque et spectaculaire de l'histoire implique un combat larvé des États idolâtres contre les règles mêmes qui régissent la droiture d'esprit et que requièrent les raisonnements empreints de la loyauté de la logique. Il devenait possible de démontrer que le plus sûr chemin des retrouvailles du XXIe siècle avec la pesée du degré de raison de l'homme était l'analyse anthropologique des principales dogmatiques religieuses, donc l'examen critique de l'irrationalité et de l'immoralité de la sanctification planétaire des démocraties auto sacralisées ou enivrées par leur idéologie. Les soubresauts théologiques de l'Histoire rallumaient le phare voltairien en ce qu'ils révélaient à quel point la force des armées se changeait invinciblement en la parole du ciel.

3 - De l'immoralité de " Dieu "

Il fallait décrypter les encéphales gouvernés par des fantasmes sacrés. Ceux-ci étaient enracinés dans la psychophysiologie de l'espèce depuis le paléolithique. L'étude étonnée de leur complexion renvoyait depuis longtemps à la question de savoir pourquoi la boîte osseuse d'un animal livré à l'immensité, au silence et au vide s'était scindée entre le monde réel et des univers imaginaires ; mais il se trouvait que les dieux sécrétés au cours des siècles par des cerveaux devenus schizoïdes oscillaient à leur tour entre la moralité et l'immoralité de leur politique ; et leur empyrée se plaçait, lui aussi sous le sceptre d'un seul arbitre souverain - la puissance des armes. L'étude anthropologique de l'immoralité de l'Histoire s'est éclairée de la lumière la plus crue sitôt que tout le spectacle s'est subitement présenté sur un théâtre théologique intercontinental : un empire qui se vantait d'illustrer des principes iréniques à l'échelle du globe terrestre déclenchait soudainement une guerre d' agression d'une violence inouïe contre un État regorgeant de pétrole, et cela sous le masque d'une contrefaçon de la justice et du droit fabriquée en toute hâte.

Certes, la sauvagerie dans l'action conquérante est inhérente à la logique interne qui commande les puissances militaires en expansion; mais, aux yeux d'une science anthropologique ambitieuse de radiographier des dieux, ce qu'il importait avant tout de connaître , c'étaient les sources psychophysiologiques d'une mutation cérébrale considérable, celle d'un animal dont les fantasmes commandaient inopinément à l'idole de prêter le secours de son " ciel de justice " aux rapines de sa créature. Les prétextes invoqués à l'appui d'une théologie aussi audacieuse étaient si ostensiblement fallacieux qu'ils ne trompaient personne . La deuxième guerre du Golfe a permis aux anthropologues nouveaux d'observer l'immoralité viscérale des trois divinités déclarées souveraines sur leurs territoires respectifs - Jahvé, Allah et celui qui payait à l'histoire de sa créature et du monde le tribut d'une potence dotée de riches dividendes.

Or, l'ancêtre de ces trois idoles, un certain Zeus, s'était fait connaître, lui aussi, par ses engagements politiques : mais ils étaient moins clairement affichés. Au cours de la guerre de Troie, il avait frappé les Grecs de son arc d'argent à la seule demande de Calchas, son serviteur, mais le plus souvent, il déléguait Athéna, Apollon ou Mars sur le terrain et leur laissait la gestion directe du conflit au jour le jour.

4 - La théologie de la guerre de Troie

Afin de renouveler le jeu de cache-cache traditionnel entre l'éthique du ciel et celle du glaive, l'empire américain avait redécouvert une vieille ruse de la dévotion au profit de l'agresseur, celle de la guerre dite de légitime défense. L'application aux circonstances en avait été étendue à la notion de guerre préventive, dont on sait que l'usage remonte également au siège de Troie. Pour cela, il fallait mettre la main sur les armes redoutables dont Priam était censé disposer et qu'il soustrayait habilement à tous les regards ; mais, dans le même temps, il importait d'empêcher, par la force au besoin, des inspecteurs honnêtes et agréés par toutes les cités grecques de découvrir leur cachette avant l'arrivée de la flotte des Hellènes qui était bien décidée à s'en saisir par la prise et le sac de la ville. On sait qu'Agamemnon l'astucieux avait fondé toute sa politique du ciel sur la prise du trésor de Priam. Son éthique de la rapine se cherchait une auréole. Si ces armes avaient été détruites bien avant qu'il fût question d'en invoquer la menace, la ruse des Grecs se trouvait démasquée. Dans ce cas, la théologie du siège de Troie se trouvait compromise. Comment Zeus allait-il se rendre pieusement complice d'Agamemnon si le pot aux roses de la dévotion était découvert?

L'anthropologie expérimentale faisait alors ses premiers pas. Elle avait besoin que la guerre théopolitique qui nourrissait l'ambition d'une démocratie devenue théocratique permît de peser le degré de raison de l'humanité religieuse et de l'idole qu'elle s'était donnée. Les relations que l'intelligence éveillée de la divinité entretenait avec son immoralité avérée devaient se manifester avec éclat au profit de la recherche des précurseurs de l'anthropologie moderne. Or, le théâtre de cette connexion logique n'était autre la machine ronde tout entière, puisque la guerre américaine en Irak a été filmée et commentée en direct sur les cinq continents ; mais une analyse sur le vif du contenu psychobiologique de la guerre de Troie du début du XXI e siècle attendait encore une spectrographie religieuse dont les méthodes coperniciennes seraient en mesure de placer l'encéphale d'une espèce pivotante sur sa goutte de boue au centre de tout connaissance scientifique de l'histoire des empires. La conquête d'une intelligibilité galiléenne des événements exigeait un scannage de notre boîte osseuse qui n'en était qu'aux prémisses.

5 - L'étude anthropologique des théologies

J'ai déjà dit que l'un des points les plus décisifs d'un savoir historique qui se fonderait sur des analyses anthropologiques des théologies était l'examen des rôles respectifs attribués à la moralité et à la force dans la pesée de la notion de vérité politique. Ici encore, la seconde guerre du Golfe a illustré la sécrétion de la " vérité " et de la " justice " au cœur de l'Histoire théopolitique, tellement le cerveau des guerriers du ciel enfantait la légitimité de leur action, donc sa moralité sur la terre. A l'instar des troupes d'assaut engagées dans la bataille, l'opinion mondiale et la presse avaient unanimement jugé que la rapidité de la victoire accoucherait de l'éternité de l'éthique. La fragilité du ciel avait été démontrée par un piétinement de quelques jours seulement des agresseurs devant Bagdad, ce qui avait failli faire perdre la partie aux armées du ciel. Puis la rapidité de la victoire du glaive avait fait pencher derechef la balance un instant hésitante de la justice démocratique du côté des principes sacrés censés transporter le genre humain en droite ligne vers l'empyrée où voletaient les séraphins de la liberté. C'était heure par heure que l'alternance de succès et de revers des assaillants avait écrit la nouvelle histoire sainte - celle de la notion de vérité politique.

Le débarquement de l'anthropologie expérimentale dans l'interprétation de la théologie de la guerre a imposé aux historiens de l'évolution du cerveau des démocraties une distanciation nouvelle du regard de Clio sur le passé et le présent du genre humain. Pour la première fois, notre espèce réussissait à s'observer de l'extérieur par la conquête d'un regard sur le cerveau de ses dieux. Les hommes d'une mémoire vue du dehors apprenaient à clouer sous une lentille réellement transanimale les ruses et les gesticulations des acteurs dédoublés entre le ciel et la terre et qui tissaient la trame du destin bipolaire des peuples et des nations. Comme il était devenu évident qu'une espèce immorale de naissance ne pouvait qu'enfanter un ciel aussi immoral qu'elle-même, la question était de connaître la complexion psychobiologique du mythe religieux qui pilotait des encéphales fractionnés. Comment l'immoralité de " Dieu " était-elle préconstruite sur l'immoralité de l'Histoire qu'il était censé guider? C'était nécessairement sa ruse la plus profonde et la plus difficile à décoder que l'homme cachait sous les traits de l'idole qui lui servait de fondé de pouvoirs et sous laquelle il se masquait. Mais il était inutile de placer sous l'objectif tantôt l'idole , tantôt son servant : ils faisaient la paire et leur gémellité déambulait à mi chemin entre le ciel et la terre.

Les anthropologues nouveaux se sont donc mis à la recherche du stratagème qui enfantait des personnages schizoïdes, dont l'espèce était particulière et difficile à reconnaître. Seule la divinité de l'endroit était en mesure de porter la charge de leur identité déhanchée et nécessairement déguisée avec une si grande habileté politique que le secret devait s'en révéler quasi impénétrable à une anthropologie scientifique encore dans l'enfance. Autrement dit, quel était le secret psychogénétique originel de la théologie des trois dieux uniques et de leurs représentants biseautés? Pour la première fois, " Socrate " examinait en laboratoire le cerveau d'une espèce qui s'auto enfantait à prêter à son idole le contenu le plus occulté de sa propre tête.

6 - Le secret d'Agamemnon

C'est alors seulement que l'anthropologie expérimentale a étudié à la loupe la ruse l'Agamemnon, le père et le sacrificateur d'Iphigénie au dieu Éole ; c'est alors seulement qu'elle a examiné le capital politique construit sur cette immolation ; car ce meurtre allait permettre au géniteur de la victime innocente de conduire la flotte des Grecs devant les remparts de Troie et de revenir sain et sauf d'une expédition victorieuse avec, dans ses coffres, le trésor intact de Priam. Agamemnon avait donc construit sa gloire en deux temps - au premier acte, il avait versé le tribut du crime à son idole, au second, il avait tiré le plus grand bénéfice du sacrifice qu'il s'était durement imposé lui-même en faisant exécuter sa fille. Mais tout au long des opérations, il était demeuré à lui-même sa propre idole biphasée.

Quel était le secret psychogénétique de cette théologie à double détente? Ne la retrouverait-on pas tout entière, mais autrement enrobée chez le Dieu des chrétiens, lequel avait nourri, lui aussi, sa soif de gloire et qui en avait payé le prix sur une potence sacrée ? La mise à mort de son fils unique lui avait acquis un capital politique dont l'exploitation allait se révéler inépuisable, puisque ce tribut lui avait permis de vendre parcimonieusement et pendant deux millénaires à une humanité coupable et repentante le rachat au compte goutte de la dette qu'elle était censée avoir contractée en lieu et place du père assassin. Si telle était la ruse conjointe d'Agamemnon et du Dieu des chrétiens, alors le sacrifice de l'égorgement d'Iphigénie et celui du clouage de l'humanité sur un gibet réputé rédempteur détenaient l'ultime secret à la fois de la politique mondiale et de l'immoralité d'un " Dieu " redupliqué et à double face; et l'anthropologie expérimentale décodait la gémellité de l'idole fondatrice de l'Histoire.

L'idole était sincère à sa manière : elle jouait sans le savoir de sa scission psychique entre son crime et le profit qu'elle en tirait. Dieu était un Tartufe dont l'hypocrisie entièrement assimilée et devenue connaturelle à sa politique avait perdu la conscience de son double visage et jouait parallèlement de ses deux faces. L'idole terrasse sa fausseté à l'intégrer à sa bipolarité naturelle et à sa démarche native, celle de l'Histoire du monde - ce que Sartre avait compris le premier dans ses analyses existentielles de la mauvaise foi.

Or, la mauvaise foi dûment digérée du très pieux président des États-Unis avait retrouvé d'instinct le schéma du Dieu bifide. Il était devenu à lui-même l'idole bénéficiaire d'une créance intarissable et, à ce titre, il incarnait l'inconscient religieux de la politique américaine. N'avait-il pas commis le sacrilège de sacrifier les idéaux de sa nation sur l'autel de l'or noir afin d'en renforcer d'autant l'exploitation politique ? N'avait-il pas perpétré d'avance le meurtre cultuel qui allait lui permettre de vendre à tous les peuples de la terre la rédemption de l'univers par la médiation d'une théologie de la démocratie dont il devenait le metteur en scène exclusif et le souverain? Si le pétrole de l'Irak était le fruit sacré d'un assassinat et s'il sanctifiait le double jeu de la théologie qu'Agamemnon et le Dieu de la croix se partageaient en secret, il fallait démontrer ce scandale pièces en mains ; et, pour cela, mettre l'anthropologie expérimentale à l'écoute des théologiens du gibet à la fois honni et sauveur, donc dédoublé sur le modèle de tous les dieux. La science de l'homme devenait sacrificatrice à son tour : elle fouaillait les entrailles politiques du ciel des Grecs et des chrétiens.

7 - Le sacrifice et sa récompense

Que disent les théoriciens de la potence? Que l'idole s'était montrée harcelante à l'égard de la victime promise au bourreau ; qu'elle l'avait vivement pressée de se faire trucider sans résistance ; que celle-ci ne l'avait pas tout de suite entendu de cette oreille ; qu'elle s'était même regimbée ; qu'elle avait sué des larmes de sang ; qu'elle était allée jusqu'à supplier son sacrificateur de père d'éloigner de ses lèvres la coupe d'une mort amère; que, sur le gibet où elle avait été clouée , elle avait enfin compris que l'assassin réel n'était autre que la divinité elle-même, puisque son omnipotence lui donnait le pouvoir de l'épargner et qu'elle s'y était obstinément refusée.

Pourquoi tant d'hypocrisie? Les théologiens du Tartuffe de l'absolu le disent clairement : beaucoup d'entre eux ont reproché vertement sa poltronnerie à la victime. Quel égoïsme déplacé que le sien ! N'aurait-elle pas dû courir au trépas avec les " bondissements de joie " d'un saint André ? Elle savait pourtant qu'en échange d'une épreuve douloureuse, mais brève, elle allait sauver le genre humain pour l'éternité. Même Érasme écrira un petit traité sur " le dégoût et l'épouvante du Christ " (De taedio et pavore Christi) devant une mise à mort sous la torture si généreusement rémunérée. Devant John Colet, l'ami anglais, qui reprochait au fils de Marie d'avoir " tremblé comme une femme ", le doux auteur des Adages avait vanté la vaillance lucide du rédempteur omniscient " qui connaissait d'avance et par le détail les souffrances qu'il allait subir pour notre salut ".

Pourquoi, à l'instar d'Agamemnon, le bourreau de sa fille, l'idole des chrétiens s'était-elle montrée si acharnée à immoler sa progéniture, sinon parce que l'étendue et la durée de son règne allaient dépendre du montant de la créance qu'elle allait réclamer de génération en génération à sa misérable créature ? Comment fonder des royaumes immenses, sinon sur le paiement de dommages et intérêts titanesques ? Il fallait une gigantesque dette à éponger pour culpabiliser l'humanité de siècle en siècle. Comment mettre sur pied un sacerdoce puissant, comment l'installer aux côtés du clergé d'État, comment le rendre capable de sceller une alliance indissoluble entre des trônes de droit divin et un autel exclusif de toute autre divinité, sinon en se procurant la seule victime suffisamment hors de prix pour fonder la subordination éternelle des peuples sur une culpabilisation sans rivale ?

8 - Le sacrifice démocratique

Mais comment l'Amérique schizoïde a-t-elle retrouvé d'instinct le schéma anthropologique qui fonde la politique sur l'assimilation pieuse d'un forfait inégalable? Comment a-t-elle mis en place le nouveau sacrifice bipolaire, le sacrifice démocratique, comment a-t-elle reproduit le modèle que se partagent Agamemnon et les chrétiens durcis au feu d'un gibet mondialisé?

Pour tenter de comprendre l'inconscient du politique, les anthropologues qui ont décrypté les sacrifices bifides et percé le secret du sphinx que l'histoire est à elle-même ont observé à la loupe l'endoctrinement théologique des soldats américains engagés dans la deuxième guerre du Golfe ; et ils ont relevé qu'ils avaient été appelés à servir de victimes d'une sainte immolation, celle à laquelle la démocratie impériale les appelait aux fins subreptices, mais seules réelles, de renforcer l'omnipotence du sceptre américain sur toute la terre. Les G.I.'s étaient des Christ en miniature, des modèles réduits du dieu de la liberté du monde - le dieu dédoublé que l'Amérique était devenue à leurs yeux ; et ces victimes idéalement consentantes allaient se sacrifier avec vaillance pour la plus grande gloire du sacrificateur géant au rang duquel la démocratie planétaire s'était hissée sous l'égide de la bannière étoilée.

Sans doute leur héroïsme théologique était-il moins hyper lucide que celui dont Érasme avait armé le Christ marchant à la potence. L'humaniste hollandais s'était livré à une réflexion approfondie sur la nature de l'alliance du courage militaire avec le courage religieux. Socrate le suicidaire s'y était exercé dans le Lachès: l'homme de la ciguë, qu'on appelait " la torpille ", du nom d'un poisson dont la décharge électrique était mortelle, avait démontré que le courage du soldat imbécile était bien plus efficace face à l'ennemi que le courage intelligent. Les nouveaux anthropologues de l'autel ont médité sur le sacrifice socratique ; et ils ont réhabilité le courage "propre à l'intelligence et à elle seule", selon l'expression de Platon ; et ils ont redonné à l'Occident sa "torpille".

Cela leur a permis de suivre pas à pas le scénario que la théologie de la Croix dictait à l'inconscient hypocrite de l'Histoire d'un monde biphasé: les citoyens américains immolés aux idéaux truqués de la démocratie tartufique et qui ont permis à leur dieu de faire main basse sur le pétrole irakien ont fait figure de saints de la démocratie messianique du Nouveau Monde. Ces phalanges de Christs d'une sotériologie combattante et ces héroïques martyrs de la rédemption étoilée allaient fonder la puissance et la gloire de l'empire de l'or noir, à l'image de leurs prédécesseurs, les croisés volontaires censés avoir délivré le tombeau du Christ des mains des impies et qui avaient fondé le ciel conquérant de l'Europe au détriment des guerriers du ciel d'Allah.

9 - La punition des damnés et le nouveau titanisme du sacrifice

Les États qui avaient rejeté les blandices d'une théologie des démocraties théocratiques, notamment la France, fille de Descartes et de Voltaire, ont été accusés d'impiété et de profanation : ils étaient coupables du péché originel d'avoir déserté le champ de bataille du salut du monde. La dette qu'ils avaient contractée était d'un montant incalculable. L'idole en charge de la sanctification de la planète a donc assigné la France incroyante au tribunal d'une morale internationale concoctée dans les officines théologiques de l'Amérique d'Agamemnon. Comment acquitter une dette ineffaçable, celle de n'avoir pas aidé les nouveaux sauveurs du monde à bâtir leur empire et leur Église, leur puissance militaire et leur foi, leur idole et leur glaive ? Le dieu du Texas ne ferait pas au Président d'une république impie la grâce suprême de le recevoir dans son ranch.

Mais tout cela n'était intelligible que si, par delà la divinité des bords du Potomac, on observait le cerveau bipolaire d'une espèce dont la politique native est " sincèrement " construite tout entière sur le modèle schizoïde d'un ciel biphasé à titre héréditaire: l'idole et ses adorateurs se partageaient la même boîte osseuse. Tous deux rêvaient à titre viscéral de conquérir un saint empire auquel le sacrifice le plus rémunéré possible servirait à la fois d'armure théologique et de trésor sur tout la terre. Un pétrole de l'Irak conquis avec les armes de la piété était la toison d'or d'un nouveau titanisme religieux, celui d'une démocratie dévotement falsifiée par ses propres idéalités.

Le sacrificateur colossal chargé d'assurer le salut démocratique du monde n'était autre que le Président des États-Unis , le dieu dont l'encéphale dédoublé par le sacré donnait la réplique à la boîte osseuse dichotomique de l'histoire elle-même et de toute l'humanité. Mais la vraie victime du sacrifice était l'intelligence humaine, celle qui, depuis vingt-quatre siècles, avait fait du seul "Connais-toi" le trésor d'une humanité capable de radiographier sa propre tête. Combien de Socrate paieront-ils la dette exorbitante contractée par les assassins de l'intelligence de l'Occident sur l'autel de l'or noir?

Le regard nouveau sur l'espèce humaine que nous devons à l'anthropologie expérimentale est né pour une moitié le 11 septembre 2001 et, pour l'autre moitié, de la rechute de l'Histoire du monde dans les ténèbres de l'âge théologique de la politique. L'attentat contre le World Trade Center avait été le déclencheur d'une gigantesque régression cérébrale de l'humanité ; mais seule la seconde guerre du Golfe a remis en scène le cerveau scindé qui, d'Homère à un roi des simples d'esprit, a construit l'Histoire titubante du monde sur le modèle du sacrifice sanctifié par le trésor de Priam.

28avril 2003