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Section Proche et Moyen-Orient
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" L'ignorance est la source de tous les maux " (Socrate)

La Turquie, Allah et l'Occident

 

Et si le projet de faire entrer la Turquie dans l'Union européenne contraignait la pensée occidentale à conquérir un regard de l'extérieur sur l'encéphale de l'humanité ? Et s'il fallait se résoudre à observer trois divinités en promenade dans la boîte osseuse d'une espèce en évolution ? Dans ce cas, " Allah " serait un inspirateur du "Connais-toi" de demain.

1 - L'anthropologie critique et le " péché originel "
2 - L'anthropologie critique à l'épreuve de l'actualité politique
3 - Les champions de l'ignorance
4 - Un ignorant paradigmatique
5 - Quand la politique entre-ouvre un oeil
6 - Appelons Machiavel, Mazarin, Richelieu à la rescousse
7 - L'anthropologie critique et la science politique
8 - L'avenir de l'Europe de la pensée
9 - Un examen anthropologique du fonctionnement de l'encéphale humain
10 - L'anthropologie critique et l'analyse existentielle de l'idolâtrie
11 - L'observation anthropologique du cerveau simiohumain
12 - Qui est Allah ?
13 - Les chances intellectuelles d'Allah
14 - L'avenir de l'intelligence politique de l'Europe

1 - L'anthropologie critique et le " péché originel "

Peut-être manque-t-il à la science politique des classes dirigeantes européennes l'arme première de la raison, la méditation. Le recul intellectuel se nourrit de la solitude des contemplatifs . Autant la présence sur le terrain nourrit l'intelligence pratique et préserve les hommes d'action des illusions de la pensée pure, autant les difficultés dont la solution exige une connaissance approfondie de l'humanité et de son esprit auraient besoin de l'ascèse des moines tibétains. Malheureusement, il n'existe pas de bouddhistes de la politique dont le recueillement favoriserait la naissance d'une science de l'ignorance. L'illustration la plus frappante de la pauvreté de la réflexion politique européenne nous est fournie par l'étroitesse d'horizon du débat sur l'entrée éventuelle de la Turquie dans l'Union.

On sait depuis Platon que le type d'ignorance dont seule la raison contemplative est en mesure d'établir le diagnostic ne ressortit nullement aux constats des huissiers de la connaissance, mais aux problématiques aveugles qui transportent les questions sur un terrain étranger à leur véritable nature. L'ignorance proprement humaine ressortit toujours à l'inconscient des faux savoirs - c'est pourquoi la parturition socratique en accouche au forceps de la dialectique, laquelle vaut bien celle du divan. De plus, c'est à se présenter comme vérité que l'erreur se construit une argumentation irréfutable dans son ordre, c'est à l'école de la logique qui l'enserre qu'elle gesticule dans l'enceinte où l'enferme sa cécité, c'est à l'écoute des preuves mêmes de leur " vérité " que les armes de l'illusion produisent inlassablement le faux. On a tort de qualifier de cercle vicieux le piétinement des démonstrations dans l'inconscient qui les trompe ; car le cercle vicieux résulte seulement de la contradiction entre deux propositions, ce qui crève les yeux même des sots, alors que la vraie ignorance porte sur la structure mentale qui pilote une discipline condamnée tout entière à tourner en rond à partir de ses présupposés falsifiés.

Pour démasquer l'automaticité avec laquelle l'entendement simiohumain s'enferme en lui-même il faut une psychanalyse de l'histoire et de la politique armée d'un scaphandre ; car il s'agit de plonger dans les profondeurs psychogénétiques du seul animal dont la nature a dédoublé l'encéphale depuis quelques millénaires et qui, depuis lors, s'évertue à " penser " dans un univers scindé d'avance entre le réel et le songe. La ligne de démarcation entre ces deux mondes apparaît non seulement imprécise et changeante à une raison infirme , mais celle-ci demeure en outre incapable de déceler les passages clandestins de la frontière auxquels s'exercent des transfuges masqués de l'un et l'autre camp. L'ignorance cérébralisée est celle de l'animal que dédoublent ses idoles. Pour apprendre à les connaître, il faudrait radiographier le cerveau schizoïde du Dieu simiohumain ; car il dresse dans les nues la gigantesque effigie de l créature qu'il est à lui-même dans son miroir. Le singe-homme porte la charge écrasante de donner la réplique à son créateur bipolaire. L'anthropologie critique observe le cercle vicieux originel, celui dont les racines plongent au cœur de la raison semi animale d'un vivant dichotomisé de naissance et qui se forge les circuits qui rendront tautologiques ses jugements bifaces.

L'intérêt anthropologique de " Dieu " est de permettre à l'intelligence politique de conquérir le recul d'un regard plus distancié que celui des chefs d'État banals, parce que ce personnage voit clairement que l'espèce humaine est craintive , flottante et désordonnée et qu'elle ne peut se trouver rassemblée qu'à l'école de la vénération et de l'épouvante. " Dieu " est pessimiste. Il a lu Vauvenargues, Chamfort et La Rochefoucault. La raison simiohumaine se love dans les profondeurs de l'évolution psychobiologique de notre espèce.

2 - L'anthropologie critique à l'épreuve de l'actualité politique

Observons le chaos cérébral qui préside au pseudo débat politique ouvert par le projet encore informe de faire entrer un jour la Turquie dans l'union européenne. Nos élites dirigeantes y sont censées fort intéressées par la question de savoir si la religion de l'ex-empire ottoman suit un régime de croisière normal en direction du paradigme européen et, par conséquent, si cette région du globe satisfera seulement progressivement ou à bref délai aux critères dont la civilisation occidentale lui impose le modèle. Cette évolution des encéphales subit des saccades fâcheuses, mais la logique interne habilitée à servir d'étalon de mesure au cheminent normal des évadés de la zoologie n'est pas en cause, alors qu'en fait, la pensée dite européenne n'est pilotée que par une autre forme de l'ignorance que celle d'un islam dont le premier modèle remonte au VIe siècle. Notre civilisation se cherche une science du fonctionnement mi-théologique, mi-pratique de la boîte osseuse qui la gouverne. Elle ne sait ni pourquoi notre espèce se partage entre une terre frappée de mutisme et des mondes volubiles, mais imaginaires, ni pourquoi les règles qui commandent les relations entre le réel et le fantastique sont si précaires et si instables . Le faux dialogue entre l'Occident et la Turquie qui résulte de cette cacophonie renvoie à des machineries cérébrales condamnées non seulement à produire des preuves qui les trompent, mais qui illustrent la nature chaotique d'une ignorance dont le charivari ignore en tout premier lieu sur quoi porte son désordre.

3 - Les champions de l'ignorance

Que se passerait-il si un anthropologue bouddhiste conquérait un regard de l'extérieur sur les encéphales désordonnés et tumultueux qui se sont mis à l'écoute des démonstrations faites de bric et de broc et qui les frappent de cécité en retour ? Quelle pellicule ce cinéaste des contrefaçons proprement cérébrales sur lesquelles les civilisations construisent leur raison nous montrerait-il dans la salle obscure que figure le crâne simiohumain ?

Les premières séquences du film seraient désopilantes : on y verrait les élites dirigeantes européennes les yeux obstinément fixés sur le rude tissu des housses sous lesquelles les mâles de ces peuplades primitives cachent la chevelure soyeuse de leurs femelles. Pour quelles raisons celles-ci mettent-elles un grand retard à faire flotter leurs crinières dans les rues d'Istanbul ? Les sociologues européens seraient-ils une armée de primitifs dont l'œil ensommeillé interrogerait seulement sa propre rétine ? Ces intellectuels souffriraient-il d'une incapacité native de se demander ce qui se passe dans la tête des adeptes de l'islam ou bien cachent-ils au plus secret de leur génie une connaissance abyssale du cerveau biphasé des civilisations simiohumaines ?

Mais observons de plus près le cercle vicieux qui commande un logiciel cérébral programmé pour sécréter de l'ignorance publique. Qu'est-ce qu'une science politique amputée d'avance de toute connaissance anthropologique de l'idole qui pilote l'encéphale collectif d'un peuple ? Qu'est-ce qu'un savant européen dont la connaissance de l'espèce humaine ne va pas jusqu'à connaître la psychophysiologie des dieux qui se promènent dans les têtes de ses congénères et qui ne s'interroge en rien ni sur leur provenance, ni sur leur nature, ni sur leur finalité, alors qu'il les voit marcher de long en large sous la calotte crânienne de ses semblables et consulter avec inquiétude leurs médecins, lesquels ne cessent de leur prendre le pouls et la température, mais sans savoir ce que sont le pouls et la température propres à une idole? Elles étaient si nombreuses autrefois qu'elles avaient écrit toutes ensemble l'histoire des nations. Puis elles se sont réduites à un trio accablé par le poids du monde et effrayé de soutenir à elles seules l'histoire entière de l'univers.

Mais la civilisation européenne est demeurée tellement primitive qu'elle ne dispose pas encore d'anthropologues chevronnés des dieux, alors que la réduction des idoles à un si peu petit nombre devrait du moins permettre à quelques audacieux de comparer leurs vêtures et leurs ossatures, leur éthique et leur théologie, leur politique et leur habileté et de les comparer à celles de leurs peuples respectifs . Des armées de greffiers du ciel auxquels leurs bésicles permettent tout juste de compter les voiles , les turbans, les croix et les kippas demeurent sans regard sur une espèce qui se croit pilotée du haut des nues par trois Titans et qui se prosternent devant eux à longueur de journée. Comment l'Europe peut-elle se vanter de recruter des légions de savants aveugles comme des huîtres et des cohortes d'historiens muets comme des carpes ? Pourquoi ces régiments de la raison demeurent-ils bouche béé devant des siècles de batailles sacrées et de carnages théologiques ? Qu'en est-il de la mémoire d'une civilisation dont la science historique s'offre le luxe de ne comprendre goutte à son propre passé ?

4 - Un ignorant paradigmatique

Choisissons dans le lot un ignorant paradigmatique. Nous ferons des économies à n'illustrer que par un seul exemple les ravages de l'ignorance d'une civilisation. L'Europe illettrée a perdu ses dieux, mais l'important est de se demander pourquoi elle n'y a pas pris garde, alors qu'elle n'est pas encore digne de s'en passer pourquoi elle n'éprouve aucune curiosité de connaître les raisons pour lesquelles elle avait longtemps cru en posséder, et enfin pourquoi des milliards de singes théologiens continuent d'écouter des acteurs du cosmos censés les conduire en rangs serrés vers un royaume des félicités éternelles ou les précipiter en masse et pour toujours dans des tortures épouvantables.

On sait qu'un Michel Rocard a publié un essai sur l'édit de Nantes dont il ne mentionne pas le contenu et dans lequel il ne juge pas un instant que l'historien européen devrait témoigner de l'étincelle de raison qui lui permettrait d'expliquer au lecteur pourquoi la raison d'État a exigé que cet édit fameux fût aboli . Comment un ex-Premier Ministre français peut-il se présenter en héros du blocage cérébral d'une civilisation tout entière? Pourquoi ne s'est-il pas demandé pourquoi les calvinistes éprouvent un sentiment d'horreur et de dégoût proche du vomissement non seulement au spectacle que leur présentent leurs congénères théophages, qui s'imaginent manger la chair et boire le sang d'un homme divinisé, mais au spectacle qui leur paraît encore plus hideux, plus repoussant et plus honteux pour l'intelligence de tout le genre humain - celui de l'indifférence dont font preuve les adeptes d'une abomination ritualisée et tellement banalisée qu'ils ne songent pas une seconde qu'un prodige incroyable est censé s'accomplir sur leurs offertoires du fantastique, et cela par le seul effet des paroles de leurs sorciers.

Voltaire a évoqué ce scandale intellectuel en ces termes : " Non seulement un Dieu dans un pain, mais un Dieu à la place du pain ; cent mille miettes de pain devenues en un instant autant de Dieux ; cette foule innombrable de Dieux ne faisant qu'un seul Dieu ; de la blancheur sans un corps blanc ; de la rondeur sans un corps rond ; du vin changé en sang et qui a le goût du vin ; du pain changé en chair et en fibres et qui a le goût du pain ; tout cela inspire tant d'horreur et de mépris aux ennemis de la religion catholique apostolique et romaine que cet excès d'horreur et de mépris s'est quelquefois changé en fureur. " (Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Transsubstantiation )

En vérité, l'horreur et l'épouvante qu'éprouvent les calvinistes à observer le fonctionnement sanglant de la boîte osseuse de leurs congénères résulte de leur stupeur d'appartenir à une autre espèce et de ne se différencier pourtant que fort peu de leurs semblables sur toute le reste. Quels sont les secrets anthropologiques de l'anthropophagie sacrée ? La suppression pure et simple de ce débat sur la scène politique de l'Europe a permis d'ensevelir la question dans les profondeurs de l'oubli laïc . Mais ce nouvel étouffoir de la pensée critique est aussi un bâillon désiré: y aurait-il une transsubstantiation républicaine à l'heure où le pain quotidien de la politique nourrit une théologie de la Liberté , de l'Égalité et de la Fraternité ? La France substantifierait-elle la République quand elle croit l'incarner dans ses institutions ? Pourquoi le singe-homme concrétise-t-il le symbolique. C'est pourquoi la vraie question rouvre un œil quand on voit la cécité simiohumaine glisser de la théologie à la politique. Car Michel Rocard a plaidé dans Le Monde pour l'entrée de la Turquie en Europe en arguant de ce que " nos amis américains nous y poussent ". L'aveuglement politique serait-il lié à celui dont témoigne le mythe de la transsubstantiation ? Par quel prodige eucharistique deux nations ennemies de l'Europe , l'Amérique et l'Angleterre, toutes deux protestantes, se sont-elles métamorphosées en puits à patenôtres? Quel miracle théologie les fait-il saintement réclamer l'entrée de la Turquie en Europe afin d'assurer notre salut et notre félicité ?

5 - Quand la politique entre-ouvre un oeil

En politique comme au jeu des échecs, il faut étudier l'adversaire afin de réfuter d'avance sa stratégie ; sinon on s'enferre sur des coups qu'on n'a pas vu venir. Comment l'Amérique et son acolyte raisonnent-ils? De toutes façons, se disent ces deux nations, l'Europe est trop multicolore pour jamais conquérir une conscience forte de son identité. Il n'y a donc pas à craindre qu'elle accède un jour à l'unité politique d'une grande puissance. Néanmoins, deux précautions valent mieux qu'une : si nous déversons d'un seul coup un premier lot de soixante-dix millions de musulmans sur le Vieux Continent, sachant en outre qu'ils seront devenus quatre-vingts millions dans quelques années seulement, nous aurons éradiqué le chiendent qui fait rêver ces sots d'Européens qu'ils représenteraient une civilisation singulière.

La Turquie avait retiré le crime d'adultère de son code pénal. Et pourtant, le parti au pouvoir a voulu le rétablir, et cela dans le même temps qu'il présentait sa candidature à l'entrée dans l'Union européenne. Ensuite, le projet a été retiré, puis réintroduit sous une forme moins sévère et enfin ajourné jusqu'à l'ouverture officielle des négocations sur l'adhésion. Pourquoi M. Verheugen, en charge du dossier de la Turquie à la Commission de Bruxelles, s'est-il contenté d'éclater de rire au spectacle de ces péripéties? Pourquoi n'y a-t-il vu qu'une mauvaise plaisanterie ? C'est que le principe selon lequel l'adultère ressortirait à la comédie de boulevard fait si bien partie de notre culture que toute la classe politique européenne la projette sur les restes de l'empire ottoman. Faut-il pour autant se réjouir de ce que M. Verheugen, se révèle un lecteur assidu de Sardou et de Feydeau, alors qu'une science politique un peu plus sérieuse lui apprendrait qu'une civilisation fondée depuis trois mille ans sur la monogamie de la Rome païenne, puis chrétienne, ne saurait considérer l'adultère comme un fléau politique, mais seulement comme l'échec d'un pater familias responsable de ses déboires conjugaux. Puis Louis XIV a réussi à imposer ses maîtresses et ses bâtards au nez et à la barbe du clergé. Aussi la bourgeoisie bien pensante née de la Révolution n'aura-t-elle de cesse qu'elle n'eût égalé la liberté de mœurs du roi et de la haute aristocratie. Comment la Turquie se mettrait-elle subitement à l'école du célèbre trio de la femme, du mari et de l'amant, ce pur produit de la bourgeoisie du XIXe siècle?

6 - Appelons Machiavel, Mazarin, Richelieu à la rescousse

Supposons un instant que, sans accéder encore à la connaissance anthropologique du cerveau de notre espèce qu'appelle le postérité de Darwin et de Freud , la pensée proprement politique de la classe dirigeante européenne enfanterait du moins des Mazarin , des Richelieu et des Machiavel de la logique politique. Ces têtes initiées à la dialectique tiendraient le raisonnement suivant : le jour où le lobby de Loocked Martin a rangé d'une pichenette huit nations européennes dont un signataire du traité de Rome, sous la bannière d'une Amérique devenue conquérante et guerrière, le spectacle de l'accouchement laborieux d'un fantôme de constitution du Vieux Monde est devenu surréaliste face à un empire décidé à s'étendre au canon. Machiavel : " On ne saurait continuer de bâtir dans le " vide de l'air " une Europe qui a explosé en vol et qui, de surcroît , n'est plus autorisée à se réclamer des principes démocratiques dont elle avait fait sa religion, puisque trente nations dont le théâtre politique était censé exprimer la volonté du peuple souverain se sont reconnues et proclamées les vassales consentantes d'un Alexandre du pétrole et sont allées sans sourciller occuper aux côtés de leur maître le territoire d'une nation terrassée par la force des armes. Non seulement les esclaves sont nés pour aider en chœur leur propriétaire à régner sur des esclaves de plus en plus nombreux; mais ils se glorifient de ce que leur cheptel renforce la puissance du souverain auquel ils se sont asservis ; car ils se jugent eux-mêmes à l'aune du dompteur qui les a apprivoisés, tellement les valets d'une grande maison se croient supérieurs à ceux d'une petite. "

On ne saurait, renchérirait un Richelieu de l'Europe, faire semblant de croire qu'une identité politique du Vieux Monde naîtrait par l'effet du prodige de la transsubstantiation d'une domesticité en souveraineté. Car, foi de Cardinal, la transsubstantiation du monde est inscrite dans le vocabulaire auto-domestiqué de la politique des serfs. Toutes les radios et les télévisions du continent transcrivent docilement les nouvelles de l'AFP diffusées par les Etats-Unis, lesquelles appellent les résistants irakiens des " rebelles ", ou des " insurgés " - et quelquefois la " guérilla " quand le sort des armes les favorise au point que le camouflage du monde réel sous le vocabulaire d'une théologie de la servitude rend poussive la transsubstantiation d'une guerre d'indépendance en " violences " , en " terrorisme ", en " chaos ".

Dans ces conditions, ajouterait Mazarin , l'entrée par le seul effet d'un traité de la Turquie musulmane en Europe pourrait devenir un moteur politique ; car le Vieux Monde se montrerait si estomaqué d'occuper tout subitement de vastes régions du globe terrestre et il se sentirait si miraculeusement délocalisé par le prodige de son extension territoriale qu'il se chercherait un embryon d'identité psychopolitique enracinée dans un sol. Vaporisé à son corps défendant par un décret, il demanderait à la France et à l'Allemagne de lui fournir un pain eucharistique plus consommable. De cette salutaire panique d'entrailles résulterait une manière de rassemblement autour d'une volonté à laquelle l'euro donnerait sa première musculature; puis le fer de lance d'une monnaie commune enfanterait une politique, à la manière dont les êtres vivants ont surgi du magma originel de la Genèse. La généalogie du politique obéirait à la pression du néant sur une espèce en cours de métamorphose et encore en attente de sa charpente cérébrale.

7 - L'anthropologie critique et la science politique

Il existe des germes d'une connaissance anthropologique de la politique dans le génie des Louis XI et des Mazarin, des Machiavel et des Richelieu, mais aussi des Swift, des Shakespeare , des Cervantès. On ne saurait tromper leur science du genre humain à agiter devant leurs yeux le chiffon rouge de la laïcité. Ils y verraient un passe-partout des démocraties panculturalistes, un talisman censé ouvrir les portes du temple de la connaissance et du progrès, une capuche de l'orthodoxie qui interdit aux modernes de hiérarchiser les encéphales . La liberté, diront-ils, n'a que faire d'une ignorance qui proclame la fraternité des savants et des ignorants. Une laïcité sans cerveau rêve d'une Turquie changée en une gigantesque tête de pont de l'Occident au sein de l'Islam. Pourquoi, dit-elle , rejeter une nation au combat pour la laïcité depuis quatre-vingts ans? Faute qu'on lui tende la main , ne redeviendra-t-elle pas une proie encore plus facile de l'Amérique et de l'Angleterre ? Ne courrait-on pas moins de risques dans une fuite en avant qu'à battre en retraite ? Le naufrage politique de l'Occident l'a divisé pour longtemps, sinon pour toujours entre les nations serves de l'Amérique et celles de Pizarre. A l'image du conquérant espagnol, le Vieux Monde n'est-il pas condamné à brûler ses vaisseaux ? Le joug mondial de l'iniquité sous lequel l'empire américain tente de placer le monde entier ne fera-t-il pas tomber les écailles des yeux à des multitudes de plus en plus vivantes et agissantes ? Les paris sur l'échec ne sont-ils pas plus perdants que les paris sur l'espérance ?

Mais l'anthropologie critique de Machiavel ou de Richelieu se méfie d'une sorte de saint esprit de la Liberté qui conduirait tout naturellement les démocraties du risque vers un royaume de la Justice sur la terre. Si l'on entend peser l'avenir politique et intellectuel d'une Europe capable de digérer l'empire ottoman, il faut une révolution du regard sur le genre humain qui permette de retirer la chape de plomb de la laïcité qui sert de voile islamique à l'intelligence des fils de Descartes . Comment retirer ses chaînes à la belle captive qu'on appelle la pensée si, comme il est rappelé ci-dessus, la raison occidentale est condamnée à profaner le saint des saints qu'est le tabernacle des croyances religieuses ?

8 - L'avenir de l'Europe de la pensée

Car le véritable défi que la Turquie condamne le Vieux Continent à relever est celui d'enfanter le "Connais-toi" auquel le XXIe siècle appelle la civilisation mondiale ; et pour cela, il faut préciser les voies et les moyens du sacrilège qui conduirait enfin la civilisation la plus avancée du monde à décrypter les idoles et à prendre un siècle entier d'avance sur celles de tous les sorciers. Deux siècles après la critique artisanale de Voltaire, l'anthropologie des religions saura-t-elle devenir l'arme atomique de la pensée socratique de notre temps ? Encore une fois, sans une science des idoles qui se promènent sous l'os frontal du singe loquace, nous végéterons dans un Bas Empire aussi privé que Byzance de toute connaissance abyssale du cerveau de notre espèce. Comment l'Europe de demain vénérerait-elle un Allah qu'on installerait en douceur aux côtés du Dieu du gibet et de celui du Sinaï, pour le motif que trois idoles devant lesquelles se prosterner vaudraient mieux qu'une seule dès lors que notre civilisation aurait substitué au sceptre de l'intelligence à venir l'agenouillement devant la " richesse culturelle " d'un vague polythéisme? Que vaudrait une Europe dont toute la politique se fonderait sur le sommeil ou la léthargie d'un monde cérébralement épuisé et dont l'ignorance ne connaîtrait même pas la nature de sa cécité, puisque celle-ci croirait se réfuter à l'école même des preuves qui l'y enfoncent sans cesse davantage ?

L'histoire regorge d'empires qui se sont largement étendus et qui se sont montrés fort satisfaits de leur tête. Et pourtant, ils n'ont excellé que dans l'art de fabriquer des machines dont la plus gigantesque s'appelait leur bureaucratie. L'Égypte s'est illustrée dans le titanesque architectural, la Perse dans la centralisation administrative des Xerxès et des Darius. Puis la Grèce a fait éclater la notion même de civilisation : seule la suprématie dans la connaissance de l'espèce humaine accorderait désormais l'hégémonie politique à des cerveaux mieux armés que ceux de tous les autres peuples de la terre. Jusqu'au XXe siècle, les performances du "Connais-toi" européen et celles de ses armes sont allées de pair ; et ce parallélisme a servi de moteur à la civilisation occidentale pendant deux millénaires et demi. La Renaissance avait inventé le canon et la critique philologique des écrits censés avoir été rédigés par le ciel, le XVIIe , la physique astronomique et la psychologie scientifique , le XVIIIe , la machine à vapeur et l'observation kantienne du fonctionnement de notre encéphale, le XIXe les chemins de fer et le transformisme , le XXe l'informatique et la psychanalyse .

Si la civilisation occidentale se révélait impuissante à rallumer le flambeau de la connaissance de l'encéphale de notre espèce, nul doute que l'extinction progressive de la convergence entre les progrès de la technique et ceux d'une fécondation inlassable du "Connais-toi" conduirait à la ruine de la notion même de civilisation dont l'Europe se nourrit depuis Périclès. Mais, dans le même temps où cette coalescence risque de s'épuiser , nous avons rendez-vous avec le tragique d'une quête " socratique " qui débarque pour la première fois au cœur de la politique mondiale, puisque l'empire américain brandit l'arme de sa divinité sur nos têtes. Certes, la voie des sacrilèges fécondateurs s'est installée au cœur de la connaissance scientifique de l'homme depuis le XVIIIe siècle. Mais cette fois-ci , la planète entière contraint l'Occident politique à conduire la connaissance de soi jusqu'au décryptage anthropologique des idoles qui, depuis des millénaires, ont permis de dresser un animal instable en le pliant à la double école de l'épouvante et de l'adoration. Puisque l'histoire du monde se trouve entre les mains d'un empire qui rêve d'étendre le règne de son Dieu sur toute la terre, la rencontre riche en déflagrations entre la géopolitique et le destin de la pensée trace à l'Europe son chemin face au géant américain et à ses missionnaires armés jusqu'aux dents. L'avenir de Socrate est devenu l'enjeu central de l'histoire. C'est pourquoi une Europe dont l'identité cérébrale reposerait sur le polythéisme larvé des modernes sombrerait dans la paralysie mentale d'un second Moyen Âge .

9 - Un examen anthropologique du fonctionnement de l'encéphale humain

Quelle promesse d'un nouvel élan de la pensée, quelle chance d'arracher l'Europe à son inertie intellectuelle , quel espoir d'une Renaissance du socratisme dans le monde que de s'interroger sur le statut des trois Célestes censés exister hors de la tête de leurs adorateurs !

On sait que, pour l'instant, la boîte osseuse de notre espèce construit la notion d'existence sur la rencontre entre un objet et la légitimité que lui attribue le moule cérébral expressément chargé de l'encercler. Il est fermement demandé à l'objet de démontrer son appartenance, donc son allégeance à l'autorité cérébrale dont dépend son statut . C'est ainsi qu'une fausse équation n'existera pas en tant qu'équation du seul fait qu'elle n'appartiendra pas au seul univers habilité à conférer le sacre de l'existence authentique, donc proprement mathématique à une équation et qui s'appelle l'univers des mathématiques. De même, une décision de justice ne jouira du statut juridique qui fondera son existence spécifique sur la notion de légitimité qu'à la condition de répondre à la logique interne qui élève la science du droit au rang proprement cérébral qui la définira. De même encore, un roman n'appartient à l'univers littéraire que s'il prend place dans la littérature : s'il se révélait étranger à ce monde-là, il s'agirait d'un produit de consommation dont la définition obéirait aux critères d'existence des objets fabriqués en série par une industrie. Enfin, une philosophie religieuse ne méritera pas de se voir qualifiée de philosophie, pour le motif qu'elle ne répondra pas à la logique interne qui commande la pensée rationnelle : en effet, une telle " philosophie " demeurera dans l'incapacité intellectuelle d'expliquer pourquoi elle s'interdira de peser les idoles à l'école de l'entendement humain et pourquoi elle les autorisera, de surcroît, à paraître penser toutes seules.

En revanche, une équation, une décision de justice, une œuvre littéraire ou une philosophie accéderont au rang d'objets de l'entendement : leur statut les conviera à prendre une place plus ou moins respectable dans les univers idéaux qui les définissent. Tous les objets cérébraux sont donc hiérarchisés par définition. C'est l'univers mental auquel ils appartiennent qui prononce les verdicts qui leur accordent l'autorité, la dignité et les apanages qu'ils méritent. C'est ainsi que la mathématique des astres de Ptolémée a été surclassée, mais demeure légitimée par son intégration à celle de Copernic, puis de Galilée, puis de Newton, puis d'Einstein. Au stade actuel de son évolution, notre cerveau n'est pas encore entraîné à observer de l'extérieur, donc d'un point de vue anthropologique, les exigences de cohérence interne que formulent les divers univers mentaux dont notre espèce s'est armée.

Les idoles simiohumaines obéissent-elles à leur tour à ce type de logique ? Demandons-nous si le cerveau actuel du singe parlant définit également l'existence propre d'une divinité sur le modèle des mathématiques , du droit, de la littérature ou de la philosophie .

10 - L'anthropologie critique et l'analyse existentielle de l'idolâtrie

Pourquoi Platon refuse-t-il l'existence corporelle à un Zeus auquel son épouse Héra aurait inspiré un désir si subit et si impérieux qu'il l'aurait assouvi sur l'heure et à même le sol ? Par quel prodige, Zeus se met-il à exister non point seulement dans l'univers mental propre à l'esprit religieux des Grecs de l'époque, mais quelque part dans le cosmos à la seule condition qu'il se conforme à des critères moraux attachés à la notion de perfection divine dans l'esprit de Platon ? De même, le dieu de saint Augustin n'existerait pas s'il se trouvait réduit au rang d'un fabricant du monde ; en revanche, s'il a commencé par créer le temps, il sera réputé surgir réellement dans un espace dont il n'occupa nécessairement qu'une partie - sinon gare au panthéisme. (Mais comment délimiter la surface et le volume qui le localiserait dans l'étendue ?)

De même encore, Dieu n'existerait pas selon saint Anselme s'il payait à son puissant rival , Lucifer, une terrible rançon pour le rachat de sa créature vaincue et livrée aux mains du démon sur le champ de bataille du péché - le lourd tribut à acquitter n'était autre , disait-on, que le clouage de son fils sur un gibet. En revanche, le créateur du cosmos sera censé jaillir tout subitement dans le vide de l'infini si sa souveraineté ne doit pas un sou à son créancier. Avec Bultmann, on ira plus loin encore : Dieu n'existera pas s'il fait clouer son fils sur un gibet afin de toucher à perpétuité les dividendes de sa mort - c'est-à-dire l'acquittement de la dette du " péché originel ", qui n'est autre que d'avoir désobéi à son autorité. En revanche, ici encore, l'idole acquerra la légitimité d'exister objectivement, donc de se domicilier hors de l'encéphale de l'humanité si elle consent à se purifier de la grossièreté d'une politique calquée sur les lois de la guerre et sur les règles du droit qui commandent les relations internationales.

Enfin, les vrais mystiques - et même saint Thomas d'Aquin - proclament que Dieu n'existe pas pour le simple motif que la notion d'existence dont l'humanité fait usage ne saurait lui être appliquée sans que toute la théologie chrétienne se trouve renversée. En effet, si " Dieu " a créé le temps, il existera nécessairement hors du temps et il sera contradictoire d'écrire qu'il aurait créé le monde " au commencement ", puisque le verbe " commencer " renvoie déjà au temps. Si " Dieu" "existait ", il disposerait donc d'un regard d'ailleurs et d'une tout autre nature sur le temps simiohumain , alors que l'encéphale de cet animal ne saurait en conquérir un tel du seul fait qu'il se trouve nécessairement immergé dans une durée prédéfinie par la juridiction indépassable des heures qui lui font prédéfinir le verbe " exister " sur le mode d'un écoulement continu. La physique moderne est en train de redécouvir cette évidence : elle ne croit plus que l'équation e=mc² d'Einstein capture le temps, mais seulement l'une de ses manifestations - notamment de s'enfuir à un rythme variable selon la vitesse du véhicule qui transporte les horloges chargées d'enregistrer sa course.

De plus, l'espace et le temps se renvoient la balle , échangent leurs paramètres, se gonflent ou se rétrécissent au gré du mouvement qui vérifie leur appartenance au mystère commun qui les pilote en partie double. Mais si " Dieu " disposait d'un regard sur les deux rênes qui empêchent l'espace et la durée de prendre le mors aux dents et si son globe oculaire observait au microscope le temps dans lequel s'englue sa créature, il serait le " tout autre " d'El Halladj, de Jean de la Croix, de Me Eckhardt ou de Nicolas de Cuse, qui savaient du moins que ce fameux " tout autre " ne saurait se trouver chapeauté par le verbe " être ", cet avorton chargé de faire " exister " le monde à nos yeux .

Sitôt que le singe-homme proclame l' " existence " d'un Dieu nécessairement inexistant, puisque confondu au non-être d'où il contemplerait le monde, il le change derechef en une vulgaire idole du seul fait qu'il lui redonne une " existence " de gestionnaire politique accessible à notre encéphale semi animal. En revanche, le cerveau simiohumain est capable d'observer de l'extérieur la cuisine des mathématiques , du droit ou de la littérature, parce que, de nos mathématiques , nous pouvons dire qu'elles constituent la science de l'ensemble des relations que les nombres entretiennent entre eux et du droit, nous pouvons déclarer qu'il exprime l'ensemble des règles qui codifient les relations entre les hommes ou entre les États. Les idoles, en revanche, nous conduisent à un regard étrange sur elles-mêmes et sur leurs adorateurs - celui que semble guider un au-delà du temps, auquel nous n'avons pourtant aucun accès.

11 - L'observation anthropologique du cerveau simiohumain

C'est pourquoi la question nouvelle du "Connais-toi" que l'Islam pourrait aider l'Occident pensant à se poser est celle de la nature du cerveau d'une espèce qui, depuis des millénaires, sécrète des idoles qu'elle expédie gouverner le cosmos dans le temps simiohumain. Or, cet animal biphasé commence de comprendre pourquoi le temps échappe à toutes les tentatives de sa physique mathématique de le capturer : c'est qu'on ne saurait s'emparer du temps si l'on se trouve enfermé d'avance dans la définition du verbe exister qu'il nous impose et si " Dieu " n'est jamais, en fin de parcours , que l'expression du désir de notre encéphale effaré de sortir du temps afin de nous observer de l'extérieur à l'aide d'un personnage imaginaire et inconcevable.

Le singe bavard souffre du désir viscéral d'enfreindre les règles qui pilotent son espèce d'entendement . Tous les autres objets de son savoir, il les cerne à l'aide des idéalités qu'il charge de les faire exister dans l'ordre qu'il leur assigne. Son encéphale, en revanche, le déconcerte en ce qu'il ne cesse de tenter de bondir hors de lui-même - donc de déserter l'enclos théologique qui croit délimiter sa nature, son territoire, ses attributs , à la manière d'une équation qui n'aurait de cesse qu'elle n'ait décampé de la logique mathématique qui s'époumonnerait à la faire prisonnière . Qu'est-ce qu'un animal qui fait des pieds de nez effrontés à ses poursuivants ?

L'observation critique du cerveau d'une espèce de ce type conduit l'anthropologie critique européenne à enfanter un "Connais-toi" d'un XXIe siècle capable de retourner entièrement la formulation de la question posée par Socrate. Depuis vingt-cinq siècles, l'Occident pensant se demandait comment le singe-homme construit ses dieux à son image, donc comment il les charge de dédoubler sa boîte osseuse . Mais que se passera-t-il si le singe évolutif demande à ses idoles de lui enseigner à déserter sa définition de son propre cerveau ? Alors, cet animal à mi-chemin de lui-même découvre que le dédoublement de son encéphale par les idoles qu'il sécrète ne saurait lui apprendre à se regarder s'il se contente d'observer comment elles s'y prennent pour le photographier en retour. Les idoles ont une caméra dans le dos. C'est en s'enfuyant avec un entêtement remarquable des définitions dans lesquelles le singe-homme tente de les enfermer qu'elles prennent des clichés de leurs chasseurs. Que racontent-elles du fonctionnement de l'encéphale semi animal des fuyards de la zoologie si elles leur interdisent de les calibrer en retour sur le modèle que leurs mathématiques ou leur science du droit leur proposent? Les idoles sont des fantômes qui ne tiennent pas en place : elles ne cessent de s'enfuir à toutes jambes de la boîte osseuse d'un animal mutant. Pourquoi ne consentent-elles pas à s'installer et à prendre leurs aises dans les palais grandioses que leurs théologiens leur ont construits? Pourquoi jettent-elles un regard de mépris à leurs soupentes, à leurs réduits et à leurs geôles ? Pourquoi, au plus secret de lui-même, le singe fâché avec ses chromosomes, veut-il demeurer le fuyard, l'évadé, le vagabond, l'insaisissable auquel ses idoles donnent rendez-vous s'il consent à les traquer dans les derniers retranchements du verbe exister?

12 - Qui est Allah ?

Allah est la seule des trois idoles capable de faire un pied de nez à la croix et à l'étoile de David, parce qu'il est à la fois juriste en diable et entièrement insaisissable . Il n'existe aucune scolastique qui traite des attributs, des capacités cognitives, des ruses politiques, des ressources financières et des indulgences calculées d'Allah. Pourquoi cette divinité n'entretient pas les mêmes relations que le Dieu du Golgotha ni avec le sang des hommes, ni avec leur courage, ni avec leurs immolations ?

Le sang d'abord : les martyrs chrétiens qui couraient au supplice , dit Bossuet, " considéraient en esprit les torrents de sang de Jésus qui se répandaient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse. " (BOSSUET, Panégyrique de saint François d'Assise, Pléiade, p. 278-279) Le courage ensuite : saint François "passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile ; il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète. Quoi, ces reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François ? Au contraire, ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses de ce monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. " Le meurtre sacré enfin : " Je remarque dans les Écritures qu'il y a un sacrifice qui tue et un sacrifice qui donne la vie. (…) D'où vient cette différence , si ce n'est que l'un des sacrifices a été dûment établi pour honorer la bonté de Dieu, l'autre pour apaiser sa sainte justice. (…) La justice divine poursuit les pécheurs à main armée, elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd et les extermine, elle veut qu'ils soient dissipés devant sa face, comme la cire fondue devant le feu. " (BOSSUET, Panégyrique de saint Pierre Nolasque, Pléiade, p. 589- 590)

13 - Les chances intellectuelles d'Allah

Mais ce n'est pas le lieu de peser les avantages et les désavantages politiques que présentent Jahvé, Allah et le Dieu qui a retrouvé sur terre les bras et les jambes des dieux de la Grèce. La théologie comparative est à l'anthropologie critique ce que l'anatomie comparative des espèces est au darwinisme : l'une et l'autre discipline n'échappent au descriptivisme stérile qu'à rassembler leurs observations dans une interprétation de leur signification. En revanche, ce qu'il importe de comparer en premier lieu, ce sont les chances intellectuelles qu'Allah apporterait à l'Occident pensant si la Turquie entrait en Europe.

Car un Vieux Continent contraint de gérer trois dieux à la fois pourrait bien y retrouver l'occasion de retendre le ressort de sa raison fatiguée. En premier lieu, il se produirait un affolement salutaire et même une panique des églises, des synagogues et des mosquées. Que feront-elles de l'identité de confection d'un continent condamné à s'entendre en catimini avec trois théologies oubliées? La connaissance scientifique d'une espèce désenchaînée par sa traque même des idoles qui la trompent a peut-être besoin de l'explosif inattendu d'un l'islam qui la féconderait à la précipiter la tête la première dans le vide originel. A force de planter leur tente hors de leur définition, les trois idoles retrouvent le chemin déjà parcouru par un existentialisme européen que hante le néant depuis Kierkegaard et Hegel jusqu'à Sartre, Husserl et Heidegger .

Voltaire prétend avoir copié fidèlement le Testament de l'abbé de Saint Pierre, dans lequel il lit : " Je crois que les disputes théologiques sont à la fois la farce la plus ridicule et le fléau le plus affreux de la terre, immédiatement après la guerre, la peste, la famine et la vérole ". L'anthropologie critique, en revanche, y voit les témoins les plus fidèles et les plus sûrs de la politique et de l'histoire d'un singe en route vers la pensée proprement humaine.

Quand cet animal aura changé d'espèce, il habitera le nulle part vers lequel ses idoles l'appelaient à bien l'égarer . Pour l'instant, il a beau brandir les leurres de ses credos afin de convaincre ses idoles qu'elles campent dans les enceintes doctrinales qu'il leur a assignées, elles n'en persévèrent pas moins à l'entraîner vers le silence où il pourrait devenir à lui-même un " vrai dieu ". Quand la raison occidentale sera entrée dans le cerveau véritable des trois funambules du vide qui l'accompagnent depuis des siècles, elle sera en mesure d'observer de plus haut et de plus loin comment leurs théologies rameutaient leurs créatures autour de leur sceptre ; et quand nous aurons dressé un inventaire minutieux du mobilier qui décorait leurs crânes respectifs , nous remarquerons qu'elles n'habitaient en rien les lieux où elles faisaient semblant d'avoir établi leur demeure. Ces faux locataires du cosmos se montraient même tellement volages et vaporeux qu'il était vain de seulement leur demander où leurs théologiens les avaient domiciliées. L'idole qui n'existe pas est le meilleur pédagogue du singe-homme. " Observez-moi, comme votre idole, leur dit-elle. Si vous apprenez à bien me regarder, vous connaîtrez vos contrefaçons et vos affûtiaux, vos bénitiers et vos ciboires, vos autels et vos paradis, vos enfers et vos tutti quanti et vous saurez un peu mieux qui vous êtes - car vous êtes les souverains en attente de vous-mêmes. Cessez donc d'enfouir votre souveraineté sous vos colifichets. Je ne suis que votre portrait. Retirez le masque sous lequel vous vous cachez ! "

14 - L'avenir de l'intelligence politique de l'Europe

Une Europe qui aura déshabillé ses idoles observera l'empire américain avec des yeux souverains . Quelles sont les armes de cette idole-là ? Quelle est la stratégie de sa théologie ? Comment forge-t-elle les royaumes du bien et du mal sur toute la terre, comment localise-t-elle les ténèbres et la lumière, comment répartit-elle les bienheureux et les damnés, comment distribue-t-elle les paradis, comment gère-t-elle les enfers du monde ? Mais que faisaient les grands désensorcelleurs du singe-homme qu'on appelait les prophètes ? Pendant trois mille ans n'ont-ils pas fécondé les fuyards du monde animal à l'école de leurs sacrilèges et de leurs blasphèmes, pendant trois mille ans, ces martyrs de l'intelligence n'ont-ils pas fondé les victoires de leur encéphale sur leurs profanations, pendant trois mille ans ces suicidaires de l'évolution n'ont-ils pas accouché d'un regard de lynx sur les idoles ? Alors le vrai dieu de l'Europe , le dieu du "Connais-toi" , celui qui, au plus secret du singe-homme lui souffle la parole d'Isaïe , dira à l'Amérique : " Tes mains sont pleines de sang sur les parvis de l'Irak - sache que tes sacrifices, je les ai en abomination ". Et l'histoire aura rendez-vous avec l'œil de la pensée ; et l'œil du dieu qui n'existe pas verra le joug de l'oppression et de l'iniquité que l'Amérique fait peser sur le monde.

le 20 septembre 2004