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Section Proche et Moyen-Orient
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Le savoir et l'action

l'Europe vassalisée face à l'Iran révolté

 

La question du droit de l'Iran de se doter de l'arme nucléaire pose à la pensée mondiale le problème des conséquences politiques du retard intellectuel d'une classe dirigeante européenne qui n'a pas encore compris que la guerre apocalyptique ressortit à la vie onirique de l'humanité. La paralysie parathéologique du Vieux Monde le conduira-t-elle à sa vassalisation accélérée par l'empire américain ou bien l'anthropologie critique saura-t-elle démontrer que le mythe du suicide de l'humanité est aussi fantasmé que la terreur de l'an mille ou la foudre des l'excommunication majeure au Moyen-Age ?

L'avenir de la science historique et le destin de la pensée politique dépendent de la capacité cérébrale de notre espèce ce conquérir un regard lucide sur la nature semi animale de l'encéphale simiohumain actuel. L'homme de Clio de demain devra avoir appris à approfondir le sens du verbe comprendre s'il entend conquérir une intelligibilité réelle du monde d'aujourd'hui. Pour cela, il faut recourir à une analyse anthropologique des relations que les deux types d'élites intellectuelles de niveau inégal que produit chaque époque entretiennent avec l'encéphale de la classe politique moyenne de leur temps. Alors seulement une réflexion en avance sur son siècle pourra faire progresser la science historique . L'alliance de Socrate avec le décryptage de notre espèce devient l'avenir de la philosophie .

1 - Le retard intellectuel de la classe politique mondiale et la crise iranienne
2 - L'imaginaire nucléaire et la politique
3 - Une mutation cérébrale de l'espèce
4 - La vassalisation des cerveaux
5 - La fragilité de l'empire américain
6 - L'imaginaire simiohumain
7 - La théologie de la dissuasion nucléaire dans tous ses états
8 - Le Hiroshima de la théologie
9 - L'humiliation de l'Europe
10 - La victoire de l'Amérique et le lent mûrissement d'une politique européenne
11 - Qu'est-ce que l'histoire ?
12 - La science historique et l'éthique de l'intelligence
13 - La nouvelle science historique
14 - Les deux élites de l'intelligence
15 - La science historique face au thermonucléaire
16 - Les deux élites de l'intelligence simiohumaine

1 - Le retard intellectuel de la classe politique mondiale et la crise iranienne

Un anthropologue de 2005 aurait pu raconter au futur antérieur l'histoire à venir de l'Europe ; et sans doute un exploit aussi simple de la grammaire aurait-il suffi, en ces temps reculés , à le vêtir en prophète des pieds à la tête, alors même que la lecture à livre ouvert du destin d'un César du Texas était un exercice de style à la portée des plumes les plus moyennes de l'époque . Les lecteurs attentifs à mon décryptage anticipé de la crise iranienne se souviennent peut-être de mon commentaire anthropologique du gigantesque faux pas de la diplomatie européenne, qui avait couru à toute allure vers son auto-vassalisation spectaculaire en Iran. Pourquoi le Vieux Continent s'était-il présenté en sous-traitant docile de l'empire américain dans la gestion d'un drame qui allait fatalement devenir le nœud de la politique internationale pour longtemps ? (L'Europe face à la gendarmerie cosmique des Etats-Unis , 30 mars 2005)

Depuis lors, le drame s'est focalisé de la manière qu'il était aisé de prévoir : et il est allé d'un pas allègre serrer d'acte en acte un nœud qu'on ne dénouera qu'à la manière d'Alexandre, c'est-à-dire en le tranchant d'un coup d'épée de la raison; car, comme l'illustre conquérant l'avait fait valoir aux assistants, l'oracle n'avait pas précisé comment le nœud gordien devait être dénoué.

C'est ainsi que la question de la souveraineté des Etats moyens a couru à toute allure faire battre le cœur de l'histoire : il s'agissait de savoir s'il était légitime que les peuples libres brandissent l'arme nucléaire à titre défensif dans un monde où la dangerosité de l'atome passait pour inversement proportionnelle à la puissance de celui qui en disposait. Etait-il sage, pour l'Europe, de se ranger sous la bannière du plus puissant Etat du monde de ce temps-là et de délégitimer le combat multiséculaire de sa civilisation pour le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes ? Le Vieux Monde tirait-il un avantage politique réel de se soumettre aux directives d'une démocratie qui s'était constituée en un empire tyrannique ?

Dès le 14 août 2005, Gerhardt Schröder avait déclaré que la guerre contre l'Iran demandée par G. W. Bush à ses alliés vassalisés était " la pire solution " et que, pour sa part, jamais l'Allemagne de Goethe et de Kant ne participerait à une péripétie encore plus désastreuse que la précédente de l'histoire de l'incompétence et de la sottise. Naturellement, je ne rapporte ici que la sous-conversation, c'est-à-dire le contenu véritable des relations diplomatiques plus courtoises que les Etats civilisés entretiennent entre eux. Mais n'aurait-il pas été de bon aloi d'observer en laboratoire le cadeau empoisonné que nous avait fait l'Amérique ? Si elle avait feint de nous céder quelques bribes de sa diplomatie, c'était parce qu'en nous refilant le bébé des négociations avec l'Iran, elle nous mettait dans de beaux draps.

Mais les guêpiers politiques présentent le grand avantage de conduire tout droit à l'examen des relations mouvementées, mais fécondes que la géopolitique entretient avec l'anthropologie critique, donc d'éclairer les mécanismes psychobiologiques qui rendent fatals les chemins de la servitude, mais praticables ceux des résurrections. L'épisode iranien permettait de comprendre plus aisément pourquoi le retard intellectuel de leurs classes dirigeantes est la source première de l'expulsion des Etats de l'arène de l'histoire. Du coup, l'évocation au futur antérieur du fossé qui, à chaque époque, sépare les combats du savoir rationnel, d'une part, de la médiocrité de la gestion des affaires du monde au jour le jour, d'autre part, permet de fonder une discipline nouvelle et focale au sein de la science politique et de l'histoire .

Or, cette discipline d'avant-garde ne pouvait rencontrer son matériau aussi longtemps que la lenteur des progrès dans la connaissance scientifique du cerveau simiohumain empêchait l'anthropologie fondamentale d'entrer en collision avec le train poussif de l'histoire telle qu'elle s'écrit au quotidien. A ce titre, la crise iranienne de 2005 s'est révélée la providence d'une anthropologie historique encore balbutiante, parce qu'elle a conduit à un heurt violent, mais révélateur, entre la rigueur logique qui sert de guide à la pensée critique et la fainéantise invétérée d'une histoire toujours à la traîne des prophètes qui la houspillent vainement. Il en résulte des conflagrations bienvenues, puisqu'elles illustrent avec éclat les précipités chimiques qui jalonnent les chemins de la mort ou du réveil des civilisations.

2 - L'imaginaire nucléaire et la politique

La découverte de la possibilité de propulser les navires à l'aide d'une machine à vapeur inventée en 1690 par Denis Papin n'avait pas permis à la mécanique du début du XIXe siècle de gagner son premier rendez-vous avec la politique et avec l'histoire, alors que la face du monde aurait été changée si Napoléon avait compris la portée stratégique d'une invention qui permettait, pour la première fois, de domestiquer une force infinie. Il avait fallu attendre près d'un siècle, jusqu'en 1783, pour que Jouffroy d'Abbans expérimentât sur la Saône le premier bateau à vapeur, le Pyroscaphe, et ce ne fut qu'en 1807 que l'Américain Robert Fulton commercialisa le premier bateau muni de roues à aubes, le Clermont, qui reliait Albany à New York.

Mais au cours des siècles précédents, les Etats européens n'avaient pas pris de retard sur les inventions de leur temps. La découverte du Nouveau Monde et la fonte du canon avaient été aussitôt exploités par la classe politique des nations développées de l'époque. Comment se fait-il que la découverte de l'arme nucléaire ait provoqué un immense retard intellectuel de toute la classe politique du XXe siècle et qu'elle se sait prolongée bien delà de la révolte de l'Iran en 2005, alors que la logique la plus simple et la plus évidente démontrait depuis un demi siècle aux stratèges les plus avertis que cette arme était militairement inutilisable , parce qu'elle fonctionnait exclusivement sur l'imaginaire simiohumain , à l'instar de toutes les croyances religieuses et qu'il convenait d'approfondir la science politique classique, qui s'était fondée sur une connaissance superficielle du débarquement des mythes dans le temporel ? (L'Europe face à la gendarmerie cosmique des Etats-Unis , 30 mars 2005)

Cette étude n'avait été entreprise ni à l'occasion de l'apparition de l'évangélisme protestant, ni avec le surgissement et la propagation foudroyante du marxisme sur toute la terre pendant soixante-quinze ans, parce que la connaissance de l'homme fondée sur l'humanisme de la renaissance ne disposait pas des armes de la pensée dont il fallait disposer pour remonter à la naissance du judaïsme, du christianisme et de l'islam et pour apprendre à observer et à comprendre l'évolution du cerveau de notre espèce depuis le paléolithique. Au début du IIIe millénaire, l'homme n'était pas encore devenu à lui-même un document anthropologique déchiffrable. Il ignorait qu'une vraie anthropologie critique le conduirait à une psychobiologie de son histoire et à un décryptage de l'inconscient parareligieux de sa politique. Or, c'était cela que la crise iranienne avait permis pour la première fois d'observer sur le vif.

[ 3 textes sur la dissuasion nucléaire parus dans la revue Esprit, Présentation (mise en ligne le 1er septembre 2005)
- Le dissuadeur dissuadé, Esprit, novembre-décembre 1980
- Critique de la dissuasion, Esprit, juin 1979
- La crédibilité de la dissuasion nucléaire, Esprit, novembre 1977]

Après Hiroshima et Nagasaki, une inhibition morale invincible avait empêché les Etats encombrés du feu nucléaire d'en user pour pulvériser et rayer de la carte des ennemis momentanément dépourvus de tout moyen de dissuader ce type d'agresseurs. Cette inhibition avait été observée chez la plupart des animaux : le loup n'égorge pas le loup qui se couche sur le dos et lui tend sa gorge. Mais depuis que non seulement les Etats-Unis, l'Angleterre , la France , la Russie et la Chine, mais également l'Inde, le Pakistan , Israël et sans doute a Corée du Nord disposaient du feu nucléaire, l'impossibilité était devenue physique de terrasser un adversaire armé des mêmes crocs que son attaquant. L'évidence s'était alors imposée à une élite intellectuelle mondiale encore très minoritaire que le nucléaire guerrier ne pouvait mettre aux prises des Etats affublés d'une puissance de feu disproportionnée aux enjeux territoriaux auxquels un astre microscopique avait longtemps servi de théâtre : comment qualifier de " militaire " un affrontement qui anéantissait la notion même de champ de bataille et qui sombrait dans le ridicule d'un suicide théâtralement partagé ?

Mariali : Embedded

Aussi les plus grands Etats de l'époque étaient-ils rapidement devenus tellement conscients de ce que la rencontre de l'absurde avec le tragique mettait fin à l'histoire classique qu'ils s'étaient appliqués à miniaturiser l'apocalypse afin d'en réduire les proportions à celles d'un terrible canon ; mais, dans le même temps, la gestion de leur propre folie les avait tous mobilisés sous l'impulsion de l'empire américain aux fins d'éviter la catastrophe imaginaire qui résulterait de l'ajout de l'Iran aux détenteurs de l'arme inutilisable par nature et qui leur servait de baudrier rutilant. Dans quelle mesure Washington savait-il qu'il s'agissait d'un montage diplomatique dont la finalité réelle était de réduire le Vieux Continent à un asservissement perpétuel ? Quaestio disputata . Mais personne n'ignorait que la bombe d'Hiroshima, avec ses cent quarante mille morts, était devenue l'arbalète de Guillaume Tell en regard des moyens du funèbre concentrés dans la bombe thermonucléaire et qu'il s'agissait seulement de brandir un épouvantail sous les yeux des chancelleries européennes supposées souffrir de débilité mentale.

3 - Une mutation cérébrale de l'espèce

Pour comprendre une configuration politique qui tétanisait l'entendement de la classe dirigeante mondiale de l'époque, il était nécessaire que se produisît une mutation de la connaissance scientifique de notre espèce que seules des analyses articulées avec la postérité scientifique de Darwin et de Freud étaient en mesure d'inaugurer et qui seules avaient des chances de conduire à des spectrographies de la géopolitique simiohumaine . Mais comment conquérir une connaissance expérimentale de l'animalité propre à l'homme ? Pour cerner le zoologique simiohumain, il fallait que notre embryon de raison apprît à s'observer en tant que tel, donc de l'extérieur; et puisque l'assimilation intellectuelle du fait nucléaire imposait rien moins qu'une révolution psychocérébrale de toute la science politique, donc une mutation de l'entendement de la classe dirigeante mondiale, la politique de l'apocalypse n'avait pas conduit les Etats à la même initiation immédiate dont avaient bénéficié le moteur à vapeur, le moteur à explosion, l'électricité et l'informatique.

Mais pour cerner le retard cérébral de la science politique de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle, donc le divorce du rationnel d'avec l'action diplomatique de l'Europe de l'époque sur la scène internationale, le surgissement d'un vrai regard sur le cerveau simiohumain était, en réalité, moins difficile à faire naître qu'à faire accepter par une culture mondiale encore profondément compénétrée, comme je l'ai déjà rappelé, par les présupposés d'un humanisme antérieur aux découvertes de Darwin et de Freud; car pour tenter de produire un éclairage anthropologique en mesure de spectrographier l'animalité spécifique qui caractérise notre espèce, et, par conséquent, de doter les sciences humaines d'une distanciation en mesure de dépasser les critères officiels et trompeurs qui avaient piloté les distinctions anciennes entre l'homme l'animal, il fallait surmonter l'obstacle politico-religieux considérable que représentait en ce temps-là l'analyse de l'animalité propre au type de cécité que la puissance de l'empire américain imposait à la masse des encéphales moyens. Quel était le type de fascination que la puissance du maître d'outre-Atlantique exerçait à cette époque sur les esprits ordinaires? Si, à la fin du XXe siècle, toute la classe politique européenne avait été rendue aveugle aux ressorts réels de la politique et de l'histoire que l'ère nucléaire avait mis en œuvre à l'échelle de la planète, c'était parce que le cerveau politique simiohumain se laisse valoriser par son auto-banalisation sous la férule d'un souverain.

- Les hommes d'Etat de l'intelligence , 3 janvier 200
- La responsabilité des intellectuels européens face au nouvel imperium , Paru dans la Revue politique et parlementaire, nov.déc. 1997
- La presse française face à la résistance irakienne, L'anthropologie critique et la loi du plus fort, 28 septembre 2004
- Sur la nécessité d'une connaissance anthropologique du cerveau des dirigeants du monde, Deuxièmes explications et directives du Président de la République française au Gouvernement, 23 janvier 2003
- Les droits de la morale et les droits de la politique face à l'ambition d'un empire, Introduction à la connaissance anthropologique de l'histoire, 1er février 2003

4 - La vassalisation des cerveaux

Le monde entier considérait alors l'existence même de l'empire américain comme une évidence politique inscrite pour longtemps dans les faits, au point que seuls des rêveurs nourrissaient encore l'ambition de contraindre les Etats-Unis à franchir en sens inverse la route océane qui les avait fait débarquer sur le continent européen en 1944.

L'Angleterre était alors dirigée par un certain Anthony Blair, qui avait couru d'une capitale à l'autre et jusqu'à Moscou pour proclamer à cor et à cri que l'univers appartenait désormais à l'empire américain et qu'il fallait se soumettre à ses volontés. Après quelques velléités d'insubordination qui avaient suffi à faire une tempête, la France et l'Allemagne s'étaient résignées, elles aussi, à quémander quelques bribes de responsabilité diplomatique : que Washington les autorisât à négocier avec Téhéran afin de lui imposer les directives de leur maître .

Mais, comme toujours, une contrainte quasi mécanique commande en secret l'alternance de la descente précipitée des civilisations au tombeau et de leur lente remontée au jour : la honte de l'Europe avait été si grande d'avoir laissé humilier l'Iran, alors que cette nation au passé illustre n'avait d'autre ambition que de préserver son indépendance, qu'une haute exigence morale avait germé dans les profondeurs du Continent de la liberté . L'immoralité internationale dont le sceptre n'avait cessé de pourrir entre les mains de l'Amérique irait-il pourrir de surcroît dans celles de la civilisation de Platon, de Copernic, de Shakespeare devenue la complice soudoyée de l'abaissement des héritiers de Darius ?

A partir du 8 août 2005, il était clairement apparu qu'en accusant Téhéran de déraison, l'Europe entendait non seulement collaborer à la définition impériale du Bien et du Mal dictée par Washington, mais remodeler les notions de " raison " et de " déraison ". Du coup, la pesée de l'éthique simiohumaine devenait le nœud de la politique internationale.

5 - La fragilité de l'empire américain

Il n'était pas inscrit dans la nature des affaires de ce monde qu'un empire étendît sa domination à toute la terre. Aussi la seule raison politique digne de ce nom était-elle de reconduire l'empire américain chez lui; et la seule déraison d'oublier la question sans laquelle il n'y aurait plus de politique européenne.

Au siècle de l'instantanéité des informations, de la planétarisation accélérée des échanges commerciaux , de la rapidité du développement économique des pays sous-développés, de l'ubiquité de l'image télévisuelle, du caractère spectaculaire des échecs militaires du Messie de la démocratie, la domination américaine offrait un spectacle surréel. Jamais un empire ne s'était doté de moyens aussi friables, dans un monde aussi instable et livré à des mutations aussi rapides et imprévisibles du rapport des forces entre les nations . L'évidence s'imposait qu'une telle ambition était livrée à l'éphémère. Il était d'autant plus extraordinaire qu'aucun chef d'Etat européen ne comprît la nature du problème politique posé et ne vît que le réalisme, cette arme première de la raison, exigeait de démasquer la folie dont s'armait une scolastique politique à laquelle le monde entier appelait l'Iran à se livrer pieds et poings liés, parce que la vassalité engendre le mépris, le mépris la faiblesse, la faiblesse la défaite. Et voici qu'un satrape du Texas demandait à l'Europe rien moins que de dissoudre les liens de la raison avec la justice et de la déraison avec la servitude .

Quel est le spectacle que le type d'encéphales en usage au début du XXIe siècle présente de nos jours à nos observateurs, dont on sait qu'ils ont conquis depuis une vingtaine d'années le recul qui leur permet d'éclairer l'animalité de l'histoire semi zoologique de ce temps-là?

6 - L'imaginaire simiohumain

J'ai déjà rappelé que cette mutation cérébrale n'avait pas nécessité un grand exploit de la raison simiohumaine de la fin du XXe siècle, parce que chacun savait que le traité de non-prolifération de l'arme atomique n'avait été signé qu'à la demande des Etats qui la possédaient déjà et qui entendaient s'en réserver l'exclusivité. C'est pourquoi la France ne l'avait signé qu'après s'être assurée, à la suite d'une série d'ultimes vérifications qui avaient fait grand bruit, qu'elle avait rattrapé son retard sur les Etats-Unis et l'Angleterre . On se souvenait des longs efforts du Général de Gaulle pour percer le secret du détonateur que le Dr Teller avait imaginé à Los Alamos quinze ans plus tôt ; on connaissait le coût de s'être trouvé éloigné de l'arène de la recherche atomique pendant les quatre années qu'avait duré l'occupation de la France par la Wehrmacht.

Mais l'anthropologie critique n'avait pas encore étudié et encore moins commencé de comprendre la nature du retard proprement intellectuel de la classe politique mondiale. Aussi ignorait-elle aussi bien les raisons de l'entêtement de l'encéphale simiohumain à perpétuer le règne falsifié de l'atome militaire sur l'entendement politique des Etats que celles qui empêchaient la pensée de courir le péril de conquérir une lucidité en mesure de peser la valeur stratégique réelle d'une arme fantasmagorique par nature . Si l'ambition de percer ce mystère se heurtait à des obstacles considérables et insolubles, c'était pour le motif qu'il était demeuré fort difficile d'empêcher des Etats industrialisés de se doter d'une arme réputée avoir été bannie de l'arsenal militaire et mise au ban de l'éthique mondiale. Certes, on voyait clairement que cette prétendue éthique était seulement de parade et qu'elle servait de masque indispensable aux puissances habiles à faire rutiler un sceptre mythologique aux yeux de leurs subordonnés ou de leurs vassaux ; mais les démocraties ne forment pas d'hommes politiques initiés au cynisme inné des empires.

C'est ainsi que la Chine, l'Inde et le Pakistan s'étaient dotés de la foudre à la fois militairement inexistante et demeurée politiquement prestigieuse. D'autres Etats avaient des alliés qu'il leur fallait ménager et auxquels l'accès au feu nucléaire ne pouvait demeurer interdit - tel Israël . Mais, dans le même temps, un savoir politique nouveau avait commencé de tracer son chemin dans les souterrains , parce que les premiers pas de l'anthropologie critique avaient suffi à démontrer que si le nucléaire se révélait inutilisable sur le champ de bataille, il n'en constituait pas moins une arme redoutable et quasi indispensable au prestige politique des grandes nations de l'époque, parce que des univers cérébraux fantasmés sont constitutifs de notre espèce , comme il sera démontré plus loin.

Comment se livrer à l'étude de l'animalité proprement humaine si une telle science se révélait à son tour tributaire d'une science de notre évolution cérébrale dont la problématique et les critères demeuraient simiohumains ? La révolution intellectuelle que requérait une discipline de ce type ne pouvait donc s'affirmer que si elle découvrait l'animalité propre à l'homme, qui se caractérise par le transport et la transfiguration de son encéphale dans des mondes fabuleux , donc aveugles par nature aux prémisses qui les pilotaient.

L'étude du fonctionnement des mondes fantastiques que l'encéphale simiohumain sécrétait depuis le paléolithique allait permettre de percer les secrets psychobiologiques d'une espèce devenue suffisamment métazoologique pour constituer sa propre semi animalité en un objet d'observation. Pour cela, il fallait s'appliquer à vérifier les relations que le monde réel entretenait avec la cérébralisation du fantasme atomique et avec son transport au cœur d'une politique fondée, comme le christianisme, sur une mythologie de la mort; sinon, il était bien inutile de seulement tenter de faire entrer un jour l'histoire du nucléaire dans le champ expérimental d'une science des fantasmes parareligieux qui avaient envahi l'inconscient guerrier simiohumain.

7 - La théologie de la dissuasion nucléaire dans tous ses états

Un problème culturel d'un genre inédit et auquel j'ai déjà fait allusion s'était posé à la classe politique mondiale de la fin du XXe siècle et du début du troisième millénaire : comment étudier le type d'existence dans l'irréel que le simianthrope se fournissait à l'école de son mythe nucléaire sans poser la question du parallélisme entre la vie onirique de l'espèce dans le sacré d'une part et le fabuleux de type apocalyptique dont la guerre atomique nourrissait les imaginations d'autre part?

Non seulement les dirigeants politiques de l'époque ne disposaient d'aucune connaissance simianthropologique d'une espèce livrée à des fantasmes cérébraux , mais ils demeuraient attentifs à protéger de la profanation un retard intellectuel payant en ce que leur ignorance leur permettait de participer sans hypocrisie aux superstitions de leur électorat. Au début du XXIe siècle, le divorce du savoir scientifique d'avant-garde d'avec la culture de la classe politique moyenne était devenu beaucoup plus profond qu'à la fin du Moyen-Age, parce que les premiers philologues s'étaient contentés de soumettre les textes sacrés à l'analyse grammaticale et syntaxique, donc de juger de leur valeur littéraire, tandis que la connaissance de la métazoologie partielle qui caractérise le singe-homme - donc la science de l'animalité moralisée et cérébralisée des semi évadés du règne animal - exigeait des analyses anthropologiques nécessairement sacrilèges en ce qu'elles allaient révéler la connaturalité profonde entre la dissuasion nucléaire et la théologie de l'excommunication majeure.

Au Moyen-Age, l'Eglise s'était armée d'une fulmination de type théologique dont la puissance avait égalé, à l'époque celle de la bombe thermonucléaire du XXe siècle, puisqu'elle était censée dissuader des nations entières de se précipiter dans les empires infernaux pour y rôtir éternellement. Bien que la dissuasion nucléaire répondît encore pleinement à ce modèle, du moins dans l'inconscient religieux de l'Europe, elle se heurtait déjà dans le conscient à deux obstacles psychologiques aussi insurmontables l'un que l'autre ; car à partir de l'instant où le monde était réputé vivre en permanence sous la menace mythologique de plusieurs excommunications majeures - d'autant d'apocalypses qu'il existait de détenteurs de l'arme absolue, donc de dieux uniques - la classe politique internationale se trouvait l'otage d'un monothéisme à plusieurs voix, ce qui était contradictoire dans les termes. Du coup, les multiples propriétaires de la foudre suprême se partageaient un Olympe armé d'une justice divine inutilisable par définition, faute que leur chorale parvînt à diviser le pouvoir d'anéantissement indivis attaché à chaque sceptre. L'excommunication nucléaire, si belle qu'en fût l'orchestration, refusait de laisser couper sa partition en tranches, parce qu'elle avait été conçue à l'usage d'une divinité solitaire. Le monde réel était revenu à la cantate d'un consortium de dieux, tandis que leurs apanages monothéistes les neutralisaient réciproquement et les rendait aphones.

La catastrophe politique qui découlait nécessairement de leur impuissance collective était inscrite dans les astres: aucune procédure terrestre n'avait été prévue par les astronomes de la folie pour empêcher le Zeus temporel le plus puissant de l'époque de s'emparer seul du pouvoir absolu attaché par nature à toute excommunication majeure. Aussi Washington avait-il aussitôt réduit les autres dieux de l'apocalypse au rang d'employés de maison de la seule théologie qualifiée d'universelle et censée incarner le Bien au profit du ciel du Nouveau Monde. Du coup, la religion de l'incarnation avait pris un tour nouveau : dans un premier temps, le sceptre de la vérité absolue avait passé au service du mythe démocratique américain ; dans un second temps, ce mythe s'était nationalisé au point d'élever un roitelet du Texas au rang de Christ de la politique internationale. Dès lors, la douleur de l'empire américain régnait sur la terre en rédemptrice crucifiée de la justice et de la vérité éternelles.

8 - Le Hiroshima de la théologie

La seconde difficulté insurmontable avec laquelle la classe politique mondiale de l'époque se trouvait aux prises résultait du type nouveau de superstition sur laquelle la crédibilité de l'excommunication majeure attachée au thermonucléaire était condamnée à se fonder. Rome n'avait réussi qu'une seule fois l'exploit mémorable d'excommunier une nation entière : on sait que la forme théologique que la bombe d'Hiroshima de l'époque avait prise entre les mains de Grégoire VII, quoique d'une conception artisanale, avait néanmoins précipité aux enfers toute l'armée de l'empereur Henri IV d'Allemagne. Mais celui-ci avait aussitôt relevé le défi de l'atome de son temps par la démonstration la plus éclatante qu'il avait apportée de ce que la terreur attachée à la discipline militaire rivalisait à son avantage avec celle des marmites souterraines du Dieu de la géhenne : il lui avait suffi de pendre haut et court les soldats, les capitaines et jusqu'aux colonels que le nucléaire sacré de leur temps avait conduits à quitter les rangs pour que la papauté se vît contrainte par la seule puissance du glaive à reconnaître que les peuples n'obéissent jamais qu'au pouvoir qui leur inspire le respect le plus grand, lequel va toujours au plus fort.

Puisque l'autorité d'un empereur se montrait supérieure à celle d'un démiurge dont l'impuissance à protéger ses fidèles s'était montrée pitoyable, il était clairement démontré que le ciel se subordonnait aux souverains de la terre et qu'il en était l'humble exécutant. La même loi avait dicté le scénario inverse en Irak : le ciel avait attendu les premiers revers militaires du Christ de la démocratie entre le Tigre et l'Euphrate pour que la conscience universelle se réveillât en sursaut et fît changer de camp à la justice et au droit. Mais la réfutation simiohumaine de la dissuasion thermonucléaire répondait néanmoins à un autre modèle que celui qui rejetait l'excommunication vaticane dans l'erreur, parce que la croyance proprement religieuse répondait à la nature onirique de l'encéphale semi animal. La théologie chrétienne de la dissuasion par la géhenne s'était contentée de théoriser, donc de donner une forme politique parmi d'autres à l'encéphale dichotomique de l'espèce, donc de cérébraliser, de juridifier et de moraliser un capital psychogénétique vieux de quelques dizaines de millénaires, tandis que la mythologie thermonucléaire souffrait de son débarquement récent et inopiné dans un temporel pris au dépourvu et inapte à l'accueillir ou à l'apprivoiser.

A l'heure de la crise iranienne, un pâle précurseur de l'anthropologie critique d'aujourd'hui, un certain Diéguez, avait démontré depuis longtemps que l'entendement biphasé des semi évadés de la zoologie les divisait à titre psychogénétique entre des mondes fabuleux et la terre et que cette tare originelle les livrait à une vie cérébrale schizoïde par nature, tandis que l'imaginaire dichotomique de type thermonucléaire se laissait réfuter à l'aide d'arguments aisément accessibles à la raison de l'homme politique le plus sot de ce temps-là: car au début du IIIe millénaire, il n'était déjà plus besoin de recourir à la solennité des dogmes sacrés et à des révélations censées provenir de l'au-delà pour comprendre que l'extermination réciproque des combattants ne répondait pas à la définition d'une arme de guerre et qu'aucune nation n'était prête à payer l'anéantissement de l'ennemi du prix de sa propre vaporisation dans l'atmosphère. Le thermonucléaire n'avait pas besoin de l'argumentation et de la problématique de l'anthropologie critique pour se trouver réfuté. L'exhumation des écrits bien oubliés de ce Diéguez ont démontré qu'à l'époque, il importait encore de se demander comment et pourquoi l'inconscient théologique simiohumain avait contaminé la réflexion froide sur le nucléaire militaire, lequel n'avait pas tardé à reproduire le modèle biphasé que la nature avait donné au cerveau simiohumain.

9 - L'humiliation de l'Europe

La seconde invasion vertueuse de l'Irak par le Zeus de l'atome avait achevé de réduire ses alliés européens au rang de comparses désemparés de ses tristes exploits , puisque huit d'entre eux étaient allés docilement se ranger sous la bannière de la démocratie pseudo apostolique. Mais l'échec militaire du roi de l'apocalypse n'avait pas tardé à ébranler son sceptre scindé entre le réel et le surréel. A ce spectacle, l'Iran et la Corée du nord avaient mieux compris que l'arme nucléaire, à laquelle ils attribuaient encore une existence proprement militaire, les protégeait néanmoins de l'invasion guerrière dont l'Irak avait été la victime et qu'il suffisait d'opposer l'atome d'Allah à celui des idéalités de la démocratie américaine pour survivre dans une dignité que seule leur souveraineté permet aux Etats de préserver de l'outrage.

Mais puisque le diable avait fait descendre la théologie du Bien de la croix sur laquelle elle avait été clouée, et puisqu'il avait réussi l'exploit de rendre fulminatoire le Dieu des chrétiens, un profond désarroi s'était emparé d'une classe politique encore aveugle aux fondements religieux du Satan de l'atome, mais qui commençait de s'apercevoir de l'échec politique du glissement luciférien de la dissuasion théologique à la dissuasion thermonucléaire. D'un côté, l'empire démoniaque du Nouveau Monde ne brandissait la foudre des démocraties missionnaires que pour tenter de s'emparer des ressources en or noir des nations qui tentaient de se soustraire à son hégémonie; de l'autre, aucune classe politique de l'époque n'osait se soustraire à la diabolisation planétaire des adversaires du ciel américain.

Telle était la tragédie dans laquelle le retard intellectuel de l'Europe des chancelleries avait fait tomber la France et l'Allemagne à leur tour. Comment ces deux puissantes nations s'étaient-elles résignées à jouer un rôle d' exécutantes des volontés de l'empire américain face à un Iran satanisé par le Pentagone et la CIA ? Jamais encore l'histoire ne les avait réduites au rang de forces supplétives d'un Etat étranger. Et pourtant, les Gaulois et les Germains du début du XXIe siècle ne pouvaient ignorer que toute négociation avec Téhéran ne serait jamais qu'une gigantesque mascarade diplomatique du seul fait que l'Angleterre y défendrait de toutes ses forces les seuls intérêts de l'empire américain.

Comment l'Europe n'aurait-elle pas couru à un échec retentissant pour s'être imaginée qu'elle réduirait l'Iran à un degré de vassalisation aussi insultant que celui auquel elle s'était elle-même si honteusement résignée ! C'était aux yeux de la planète entière que le Vieux Monde était apparu sous les traits d'un serviteur flatté par les bonnes grâces du César de l'époque, lequel lui avait concédé le rôle d'un fondé de pouvoir d'occasion. Le monde arabe, la Chine, l'Inde, la Russie et l'Amérique du Sud avaient assisté les yeux écarquillés à cette titanesque humiliation. Comment allait-on se remettre du désastre politique qui autorisait l'Amérique messianique à élever à nouveau la voix de ses Saintes Ecritures et de se présenter derechef en sauveur de la liberté du monde face au " terrorisme mondial " censé menacer l'univers ?

10 - La victoire de l'Amérique et le lent mûrissement d'une politique européenne

Les Européens avaient permis à Washington de se venger de Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien, de se venger d'une république islamique qui avait chassé un shah dévoué à ses intérêts, de se venger de l'occupation en 1979, de son ambassade et de la prise en otage de tout son personnel. Mais Téhéran ne disposait évidemment pas davantage que l'intelligentsia paralysée de l'Europe d'alors de l'arme politique décisive qu'eût été un siècle d'avance dans la connaissance scientifique du cerveau simiohumain. Il y aurait fallu une anthropologie en mesure de radiographier l'encéphale d'une espèce qui n'avait pas réellement progressé dans la connaissance d'elle-même depuis la parution de L'origine des espèces en 1859. En 2005, la civilisation mondiale attendait sa seconde sortie du Moyen-Age. En vérité, c'était à peine si elle commençait de se douter que, faute d'une connaissance métazoologique de l'espèce dont la sortie du règne animal s'était arrêtée, elle ne retrouverait jamais l'élan intellectuel dont elle avait été porteuse depuis Platon.

Comme il était affligeant, le spectacle du chaos cérébral auquel son obéissance à un maître étranger avait livré la civilisation de Descartes et de Kant! Certes, de grands Etats, et d'abord l'Allemagne, avaient sagement renoncé à fabriquer une arme fantasmagorique par définition, tandis que des Etats minuscules, mais dont la culture était demeurée l'otage de la terreur religieuse, se dotaient d'un pouvoir de fulmination certes exclusivement théologique, mais qui décrébilisait les bombes américaines. Dès lors que Dieu et Lucifer voyaient se dresser devant eux un microbe armé, lui aussi, de toutes les ressources de l'enfer , on assistait à une démythification générale de l'épouvante sacrée . Déjà les trois monothéismes succombaient sous les assauts de la démultiplication de leur géhenne.

Du coup, la connaissance anthropologique de l'animal démoniaque dont le cerveau s'était divisé entre les tortures sans fin auxquelles il rêvait de livrer ses ennemis et les félicités éternelles qu'il s'accordait dans le ciel exigeait une politique informée de la psychobiologie qui régit une espèce sortie de la zoologie pour fonctionner sur les piles de l'excommunication majeure réciproque et universalisée.

Décidément, la science historique qu'appelait l'âge nucléaire exigeait un approfondissement luciférien du "Connais-toi". Aussi, la crise iranienne s'était-elle révélée providentielle à une échelle diabolique, parce qu'elle avait démontré qu' il était trop tard pour tenter d'interdire à des nations souveraines, même petites, de conserver leur identité, donc leur dignité à l'aide d'une arme interdite aux uns et permise aux autres en fonction de leur refus ou de leur acceptation de saluer bien bas le sceptre de l'empire américain. L'Europe vassalisée et soucieuse de vassaliser l'Iran à son tour avait été contrainte de renoncer au scénario grotesque de faire juger par le Conseil de sécurité des Nations Unies et de clouer au pilori d'une pseudo morale universelle un peuple entouré de nations déjà dotées de l'arme nucléaire.

11 - Qu'est-ce que l'histoire ?

Dès 2005, il était devenu évident que l'Europe parviendrait in extremis à s'éviter à elle-même le spectacle de son auto-vassalisation définitive , parce qu'un nombre croissant d'hommes politiques commençait de comprendre que le Vieux Monde avait fait fausse route, non seulement à s'engager dans des négociations piégées avec l'Iran, puisque Washington et Londres en tiraient les ficelles , mais à ruiner pour longtemps son prestige et son influence dans tout le monde arabe. C'est alors qu'une appréhension d'un genre nouveau était née en France et en Allemagne, mais également en Italie et en Espagne, celle que suscitait le jugement déshonorant que les historiens futurs porteraient sur la civilisation européenne du XXIe siècle. L'Occident apparaîtrait-elle sous les traits de son asservissement irrémédiable à un empire étranger ? Les simples mémorialistes et les chroniqueurs eux-mêmes se trouveraient-ils réduits à tenir le journal de bord de la capitulation intellectuelle d'un Continent ?

On avait compris que l'âme des nations se nourrit des siècles de leur mémoire. Et maintenant, l'âme de la Perse des Darius, des Cyrus et des Artaxerxès se plaçait au cœur de l'histoire de l'Europe asservie. C'est pourquoi la convocation seulement verbale adressée à l'Iran par la communauté verbifique internationale de se présenter au banc des accusés ne faisait que souligner à quel point la réflexion de Pierre Nora sur le temps de l'histoire se situait au carrefour de toutes les voies nouvelles de la méthode historique dont l'avenir allait se nourrir. Pierre Nora avait compris le premier que l'intelligence du passé ne ressortissait pas aux constructions philosophiques des théologiens hégéliens, mais à des propositions porteuses de chemins nouveaux des âmes. C'est ainsi que la notion de mémoire habitée par le temps propre à l'histoire et dont les résonances exprimaient une poétique de la durée permettait de connaître les arpèges de la souveraineté.

Pour tenter d'expliciter le caractère à la fois prospectif et musical de l'intelligence historique, recourons à une comparaison cosmologique et supposons un instant que le vide de l'univers serait la grâce à laquelle les corps astraux doivent l'éternité de leur course. Si le néant se trouvait ceinturé par quelque barrière, les étoiles éplorées finiraient par se heurter aux frontières de l'espace. Vers quelle étendue se rendraient-elles si l'infini cessait de leur offrir la bénédiction de son immensité ? Les étoiles sont insatiables du mouvement qui les nourrit. L'achèvement de leur parcours les priverait de leur âme et de leur mémoire.

Il en est de même de la souveraineté qui donne leur cœur et leur souffle aux patries. L'immobilité est interdite aux étoiles et aux peuples vivants. L'Iran est un corps sidéral en voyage dans l'éternité de sa mémoire. Si vous le privez de son indépendance, vous en ferez un astre éteint. Peut-être me répondrez-vous que les planètes sont, certes, souveraines de courir sans fin dans les solitudes, mais qu'elles n'en sont pas moins contraintes de tournoyer inlassablement sur leur axe et de girer en aveugles autour d'un soleil en perdition dans l'étendue ; peut-être me direz-vous que la souveraineté des peuples et des astres soumet leur dromomanie à des lois immuables. Mais alors, vous oublieriez l'abîme qui sépare la liberté des étoiles de la vassalité de leurs satellites ! Les nations souveraines sont les soleils de leur propre mémoire et leur âme s'éclaire de sa propre lumière : leurs satellites sont les domestiques d'un feu étranger et leur clarté empruntée n'est jamais que le reflet des lanternes de l'immensité dont le flamboiement les arrache à leur nuit. L'amour de l'histoire donne son âme à la pensée.

12 - La science historique et l'éthique de l'intelligence

De quelle autorité morale la communauté internationale de l'époque se targuait-elle pour clouer au banc d'infamie l'âme et la mémoire de la Perse ? De quel droit l'Amérique et ses satellites européens s'autorisaient-ils à citer une nation de soixante-cinq millions d'habitants à la barre du tribunal d'une parodie de " conscience universelle " ? A partir de 2005, une Europe rendue honteuse par la bassesse à laquelle sa servitude l'avait réduite a commencé de prendre la mesure de la responsabilité politique de la civilisation de la pensée. Jusqu'alors, la pesée du degré de raison des hommes d'Etat était inconnue de la science historique proprement dite ; à partir de la crise iranienne, la conscience de la fragilité et de la précarité de l'empire américain a favorisé une révolution des critères de jugement de Clio. Pierre Nora avait ouvert la vanne de la véritable recherche intellectuelle sur la nature du temps de l'histoire, tellement la pesée de la mémoire des nations plaçait l'éthique de leur soleil au cœur de l'intelligence historique. Aussi les suicidaires du "Connais-toi" savaient-ils que leurs victoires étaient celles d'une éthique de l'intelligence .
Révolution politique et révolution intellectuelle : La géopolitique aujourd'hui ; science historique et anthropologie ; le cerveau de la fourmi géante ; théologie de la fourmi ; comment observer la raison de l'extérieur ; la Perse parle à l'Europe ; l'islam et nous ; émergence d'une éthique transzoologique, 27 juillet 2005.

Alors seulement l'examen critique du cerveau des chefs d'Etat est entrée dans la science historique et a commencé de requérir une autre balance que celle de leur ambition et de leur soif de pouvoir , et cela du seul fait qu'ils se voyaient condamnés à comparaître devant un tribunal composé des témoins et des martyrs de l'âme et de la mémoire des nations.

Certes, la lente métamorphose cérébrale de la classe politique mondiale a passé par des tâtonnements et des échecs si désespérants que la nouvelle science de l'histoire paraissait courir au naufrage; mais du moins l'Europe de la pensée avait-elle commencé de comprendre que la survie de la civilisation de la mémoire dépendait des progrès de son encéphale et que ceux-ci n'avaient jamais été séparables de la définition de l'éthique du simianthrope . Mais pour que l'éthique de l'intelligence se révélât le moteur de l'évolution, il avait fallu qu'un empire aussi gigantesque qu'éphémère éclairât le siècle que les historiens allaient appeler par dérision le " siècle de Hollywood ".

13 - La nouvelle science historique

Comment ces lumières nouvelles ont-elles permis à la science historique classique, dont Thucydide avait posé les fondements, d'accomplir des progrès rapides aussi bien dans ses méthodes d'investigation que dans ses interprétations du passé et du présent ? Pour donner son sens à la fois intellectuel et éthique à ce tournant de l'histoire du monde, il a fallu se mettre à la recherche des événements seuls décisifs, mais cachés à la vue, qui allaient commander le cours de l'histoire de l'Europe. J'ai déjà dit que, dans le vaste empire de la mémoire et du temps que les historiens décryptaient depuis vingt siècles, le double examen du degré de raison dont disposaient les classes dirigeantes et des relations qu'elles entretenaient à chaque époque avec les élites intellectuelles de leur siècle était demeuré un sillon qu'aucune charrue n'avait creusé, pour le simple motif qu'il n'existait pas d'instrument de mesure de la distance intellectuelle qui séparait l'avant-garde de l'intelligence de l'aveuglement de l'action sur le terrain. Aussi les conséquences de cet écart sur le cours des choses échappait-elles à l'intelligence historique depuis les premiers pas de Clio, bien que le génie de Thucydide eut pressenti cette dimension du temps.

Certes, à partir de Darwin, l'esquisse d'une connaissance des capacités de la raison transzoologique avait été entreprise, notamment par Bergson ; mais les résultats de ses analyses étaient demeurés vagues et tâtonnants, premièrement parce que les historiens n'avaient pas encore compris qu'une histoire véritable de la raison simiohumaine ne serait nullement celle, de siècle en siècle, de l'entendement ordinaire de notre espèce, mais exclusivement celle d'une élite minoritaire de la lucidité, qui se chargeait d'éduquer les masses et dont l'enseignement déterminait le degré d'évolution de l'encéphale moyen de son temps ; et secondement parce qu'on n'avait pas compris que la vraie guerre des cerveaux se déroulait exclusivement entre des élites de différents niveaux et toutes tributaires à leur tour des superstitions majoritaires de leur époque. Pour peser la raison du genre humain, il fallait tenter d'accéder à un degré de raison non encore atteint par le simianthrope d'élite - sinon, jamais on ne livrerait à Clio l'étendue entièrement inexplorée des conflits qui opposaient la classe politique attelée au quotidien des affaires à deux avant-garde distinctes de la raison de leur temps ; car celles-ci se trouvaient bien davantage en rivalité entre elles pour la conquête de la connaissance la plus avancée de l'encéphale simiohumain qu'elles ne l'étaient avec la banalité des hommes de pouvoir.

C'est seulement à partir de ces prémisses qu'une véritable histoire de la raison simiohumaine a pu se placer au cœur de la science historique du XXIe siècle, parce que la crise iranienne serait demeurée inintelligible même à la naïveté des chroniqueurs et des mémorialistes si un examen du degré de réflexion et de lucidité des chefs d'Etat de l'âge nucléaire ne s'était située dans un scénario à trois personnages.

14 - Les deux élites de l'intelligence

Les premiers historiens qui ont réussi à mettre sur pied cette problématique ont commencé par souligner la différence considérable de niveau entre le cerveau de Darius et celui d'Alexandre. Darius avait eu un songe que Quinte-Curce avait raconté en ces termes : " Le roi, angoissé par des soucis pressants, était tourmenté, de surcroît, par un sommeil peuplé de représentations des dangers imminents qui le menaçaient. Ces rêves de mauvais augure provenaient de son état maladif ou de ses pressentiments. Le camp d'Alexandre lui était apparu illuminé des fulgurances d'un grand feu ; peu après, on lui avait amené Alexandre dans le vêtement des Perses. Puis le Macédonien avait traversé Babylone à cheval avant de disparaître soudainement, lui et sa monture. Les interprétation divergentes des devins n'avaient fait qu'aviver l'inquiétude du roi. Pour les uns, ce songe était prometteur parce que le camp ennemi avait brûlé et parce qu'Alexandre se trouvait privé de sa tenue royale, puis conduit devant lui dans le costume usuel des Perses . Pour d'autres, l' avis opposé s'imposait. L'image étincelante du camp macédonien prédisait l'éclat d'Alexandre. Il n'était pas douteux qu'il s'emparerait de l'Asie, parce que son vêtement le démontrait clairement : c'était celui que Darius portait le jour où il avait été proclamé roi. " (Quinte-Curce , Histoires, Livre III)

La Perse ne disposait donc pas encore d'une élite de la raison en mesure de traiter de billevesées les interprétation opposées des mages officiels de la cour, tandis qu'Alexandre n'était dupe d'aucune divinité ; mais il avait échoué à convaincre les philosophes grecs qu'il avait emmenés avec lui - il avait été l'élève d'Aristote - de le reconnaître pour le fils de Jupiter, parce que cela subjuguerait les Perses et lui faciliterait la victoire militaire. Comment la science historique allait-elle peser le degré de raison dont ces philosophes témoignaient ? Pour cela, il fallait mettre en évidence qu'aucun d'entre eux n'était rationaliste au sens moderne. Ils étaient seulement convaincus, pour des raisons liées à la nature du régime démocratique, donc par l'éthique de la liberté de la Grèce depuis Périclès, qu'on ne saurait reconnaître décemment un homme encore en vie pour un dieu et se prosterner devant lui à la manière des Perses devant Darius, parce que le statut divin demeurait légitimement réservé aux morts illustres, comme il avait été démontré par l'ascension transtombale d'Héraclès, qui trônait maintenant sur l'Olympe aux côtés de Zeus et comme il sera prouvé par la divinisation dûment enregistrée des empereurs romains les plus glorieux et les plus dignes de cet honneur suprême . Même eux ne jouiront de leur élévation en bonne et due forme au rang de Célestes reconnus qu'à la suite de cérémonies minutieusement réglées aux fins de produire un résultat théologique incontestable et dûment attesté par des documents officiels.

Mais si l'historien moderne entendait peser la raison des philosophes grecs du temps d'Alexandre et la comparer à celle du conquérant, il lui fallait apprendre à juger celle du Cardinal Ratzinger, par exemple, qui annoncera au monde, deux jours après le décès de Jean-Paul II la bonne nouvelle que ce pape jouira du privilège de se voir accueilli sur le seuil du paradis par Jésus-Christ lui-même, qui se déplacerait en personne pour la circonstance et qu'à titre tout à fait exceptionnel, Marie se tiendrait de surcroît en chair et en os aux côtés de son fils ; car depuis saint Thomas, l'Eglise n'a pas modifié d'un iota le statut physique des ressuscités.
- A propos de la mort sacrificielle de Jean Paul II, 12 avril 2005

Si des centaines de millions d'hommes et de femmes croient sur parole le chef de la vie onirique des chrétiens, alors il faut impérativement en conclure qu'une civilisation dont, vingt-deux siècles après Alexandre, la science de l'homme ne dispose pas d'une anthropologie scientifique en mesure de connaître l'encéphale des fuyards du règne animal, qu'une telle civilisation, dis-je, ne produit pas encore des historiens véritables, parce que, de nos jours, le monde n'est plus intelligible sans une connaissance du cerveau onirique de l'humanité. La question était : comment l'historien doit-il conjuguer le verbe comprendre ? Où l'intelligibilité historique s'arrête-t-elle ? Cette question est désormais posée au cœur de la politique internationale . C'est ce chemin-là que Pierre Nora avait bien mieux ouvert que les dialecticiens en disant aux historiens de son temps : " Savez-vous seulement que l'âme et la mémoire de l'humanité sont encore à défricher ? "

15 - La science historique face au thermonucléaire

Quel chemin la raison historique avait-t-elle donc parcouru en deux millénaires si l'arme atomique avait fait resurgir le vieux mythe de l'excommunication majeure et l'avait placé au cœur de la menace thermonucléaire, et cela de telle sorte que l'Amérique démocratique était en mesure de soumettre politiquement l'Europe de la pensée à une théologie de l'épouvante digne du Moyen-Age ? Car une moitié seulement de l'élite des historiens du début du XXIe siècle se riaient des exploits du Jupiter des chrétiens, et une infime minorité seulement d'entre eux formait une élite internationale dont la raison demeurait solitaire de se trouver informée de ce qu'aucun dieu n'existe. Si MM. Chirac, Schröder, Blair, Bush et Poutine croyaient en l'existence stratégique de l'arme atomique, les Etats-Unis disposaient en toute candeur évangélique d'un moyen digne du Moyen-Age de faire plier l'Europe non seulement de son plein consentement, mais avec son aide reconnaissante et empressée ; et tout le monde était intéressé à éviter la fin du monde que l'Iran, ce Lucifer des modernes, était censé bien décidé à provoquer dans une dizaine d'années .

Pour la première fois, Clio se trouvait condamnée à peser l'encéphale des chefs d'Etat de son temps et à se demander si le fossé entre l'intelligence des historiens devenus relativement pensants et celle de l'avant-garde de la pensée mondiale pouvait être plus ou moins rapidement comblé. Sinon des chefs d'Etat indignes de ce nom croiraient sincèrement que Téhéran ferait exploser le globe terrestre et la population tout entière de l'Iran, tellement les mollahs n'hésiteraient pas une seconde à rayer " courageusement " la nation iranienne de la carte du monde à seule fin de démontrer l'invincibilité de leur ciel à leurs propres spectres errants dans les nues.

16 - Les deux élites de l'intelligence simiohumaine

Tels sont les événements cérébraux qui ont démontré à nouveaux frais le poids respectifs des circonstances et des passions dans l'histoire anthropologique des méthodes qu'appelle la science historique de notre temps. En vérité, la logique qui commandait le rôle des élites intellectuelles condamnées à se colleter avec une classe dirigeante très en retard sur la raison d'avant-garde de leur temps était déjà pleinement en action dans l'interprétation de l'explosion de la bombe d'Hiroshima du 8 août 1945. Toute l'élite cérébrale moyenne de l'Europe n'avait-elle pas théorisé la guerre atomique pendant plus d'un demi siècle sans disposer en rien de la raison supérieure, mais extraordinairement isolée, qui allait permettre à la seconde élite de comprendre que l'apocalypse nucléaire ressortissait à l'imaginaire théologique de l'humanité et qu'elle était donc politiquement exploitable, mais exclusivement sur le modèle des croyances religieuses ?

Le Général de Gaulle figurait évidemment dans la seconde catégorie et avec un demi siècle d'avance. L'inventeur de la dissuasion " tous azimuths " se moquait des esprits scolastiques qui faisaient de la bombe atomique un canon plus gros que les précédents. Mais il aura fallu attendre 2005 pour que l'élite ultra minoritaire de la raison pût monter à l'assaut de la sottise de la classe politique mondiale et démontrer que la démythification de l'apocalypse nucléaire exigeait la découverte préalable de ce qu'aucune divinité n'a jamais existé hors du cerveau de ses adorateurs, parce que, sans cette découverte, le nucléaire demeurerait persuasif pour longtemps encore dans l'imagination inconsciemment théologique des dirigeants du monde entier.

A partir de 2020, les nouveaux historiens ont démontré que les deux élites de la raison nucléaire reproduisaient le modèle apparu pour la première fois au Ve siècle avant notre ère : d'un côté , les philosophes présents aux côtés d'Alexandre ignoraient que Zeus était un produit de l'imagination simiohumaine. Il y avait deux siècles qu'ils réfutaient par exemple, la croyance immorale selon laquelle Zeus aurait été saisi d'un désir si subit et si irrésistible pour son épouse Héra qu'il se serait uni à elle sur l'heure et à même le sol ; mais à Athènes, Protagoras et Prodicos disaient déjà que si les chevaux avaient leur Zeus, ce serait un superbe cheval ; et le premier autodafé d'ouvrages hérétiques fut celui des ouvrages de Prodicos à Athènes. Des deux élites de l'intelligence, la première a régné au sein de l'Occident chrétien jusqu'en 2005 ; il aura donc fallu attendre plus d'un siècle après la mort de Nietzsche pour que la classe politique européenne n'eût plus d'autre choix que de rejoindre Prodicos ou de se laisser vassaliser par l'empire américain ; et le nœud gordien a été tranché d'un coup d'épée de la raison pour que la crise iranienne redonnât à l'Europe son avance cérébrale sur les autres continents.

Depuis lors, l'Europe s'est souvenue de ce que les civilisations en route vers le genre humain vivent de la vigueur de leur cerveau et meurent de sa faiblesse , et nous sommes devenus capables d'élever notre géopolitique à la hauteur d'un décryptage des secrets semi zoologiques de notre espèce. Souvenons-nous du kamikaze de la pensée qui but le poison et le nectar des accoucheurs de l'intelligence pour avoir porté, il y a vingt-cinq siècles, le regard indocile du zoologue sur les descendants apeurés d'un quadrumane à fourrure.

1er septembre 2005