Retour
Sommaire
Section Proche et Moyen-Orient
Contact

La presse française face à la résistance irakienne
L'anthropologie critique et la loi du plus fort

 

Alors que le gouvernement français a toujours soutenu que la conquête de l'Irak par l'Amérique et l'Angleterre violait le droit de la guerre et que M. Kofi Annan apporte un soutien tardif, mais capital à un constat qu'aucun juriste international ne conteste , la presse française et européenne continue d'user du vocabulaire de la collaboration avec l'occupant : les résistants irakiens sont traités de " rebelles ", d' " insurgés ", de " terroristes ", de " fanatiques ", de "nihilistes ".
L'anthropologie critique tente de percer les secrets psychobiologiques qui inclinent l'espèce simiohumaine à saluer les exploits de la force comme des victoires de la vérité, du droit et de la justice. Cette discipline recourt à des radiographies des masques théologiques, semi théologiques ou idéologiques de la politique, mais également à des analyses des fondements juridiques de la résistance irakienne . Il y faut une psychanalyse anthropologique et post freudienne de la politique et de l'histoire.

1 - Les garçons de café de l'objectivité journalistique
2 - L'histoire réelle et l'histoire parlée
3 - Une psychanalyse de la mauvaise foi en politique
4 - Un ensorcellement planétaire
5 - Qu'est-ce que l'objectivité scientifique ?
6 - Les fondements juridiques de la lutte armée contre un occupant
7 - Les vrais fondements juridiques de la résistance irakienne
8 - Les bombes vertueuses
9 - Comment désensorceler la planète ?
10 - La notion de résistance et la rationalité de l'histoire
11 - Ne sanctifions pas la force américaine sur le sol de la nation qu'elle a asservie
12 - Les humanistes au grand cœur
13 - L'inconscient de la force
14 - Une théologie de l'aide humanitaire aux victimes du Déluge
15 - L'Europe des guerrier et l'Europe de la pensée
16 - Les garçons de café de la philosophie

1 - Les garçons de café de l'objectivité journalistique

Peut-être la raison principale pour laquelle Freud s'est trouvé contraint de laisser la politique et l'histoire si largement à l'écart d'une véritable psychanalyse remonte-t-elle à sa philosophie d'un conscient et d'un inconscient clairement séparés, alors que les peuples et les nations présentent un spectacle mental peu tranché et qui n'est ni celui du pseudo conscient du moment, ni celui de l'inconscient familial, mais celui de la semi lucidité dont se gonfle la raison publique du moment. Sartre s'est approché de ce clair-obscur et de cette " mauvaise foi ", qu'il appelle " l'inauthenticité " : le garçon de café de L'être et le néant " joue au garçon de café" en ce qu'il entre effectivement dans son personnage au point d'en accuser les traits comme à plaisir ; mais cette insistance ludique est précisément révélatrice du trucage auquel il se livre, en ce qu'il n'est ni tout à fait conscient, ni tout à fait inconscient de ce qu'il incarne un rôle social convenu. De même, la prude qui feint de ne s'apercevoir en rien qu'on lui a pris la main et qui affecte une innocence de théâtre avec une effronterie angélique tout en cédant à demi à son ardent séducteur navigue dans les parages du conscient et de l'inconscient emmêlés dont la politique se nourrit au quotidien. Mais comme il se trouve que Sartre a cédé sa vie durant à la mauvaise foi marxiste - il se contentait de frôler les questions de fond que le communisme s'interdisait d'aborder - il ne pouvait que laisser en friche l'étude de l'inconscient confus de l'histoire ou loucher de temps à autre dans cette direction, afin de donner le change et de paraître conserver le sérieux du statut de philosophe, malgré la lourdeur des gages qu'il portait au Mont de piété de l'orthodoxie du Parti .

Observons de plus près la mauvaise foi semi consciente et semi inconsciente de la presse et des médias français dans l'affaire qui défraie la chronique depuis un mois - celle de la prise en otages de MM. Georges Malbrunot, Christian Chesnot et de leur chauffeur syrien par une minuscule fraction de la résistance irakienne. Puisque la défense la plus tonitruante de deux de leurs confrères emprisonnés ne suffit pas à convaincre la profession de ce qu'il lui faut cesser d'imiter la prude de Jean-Paul Sartre, demandons-nous si l'anthropologie critique est en mesure d'observer les comportements les plus ancrés dans la psychobiologie de l'espèce simiohumaine, ceux de la prise en otage semi volontaire de soi-même. La presse française jouerait-elle au garçon de café du célèbre existentialiste marxiste ? Dans ce cas, elle forcerait artificiellement les traits de la notion courante d'objectivité journalistique, afin de la réduire plus ou moins sciemment à se comporter en actrice soucieuse de jouer un rôle prudemment contrôlé sur la scène médiatique . Du coup, radiographier la mauvaise foi latente d'une objectivité journalistique de confection permettrait à l'anthropologie critique de psychanalyser les contrefaçons politiques de la notion d'objectivité et de dégager ses racines.

2 - L'histoire réelle et l'histoire parlée

La mauvaise foi propre à l'histoire sonorisée joue un jeu dangereux ; car chacun sait qu'il est beaucoup plus périlleux d'avancer sur la corde raide entre le vrai virtuel et le faux potentiel que de chalouper entre les tables en veillant à maintenir en équilibre un plateau qu'on tient à hauteur d'épaule; car si les tasses débordent un peu , le client ne se plaindra pas de retrouver dans sa soucoupe quelques gouttes du précieux liquide noir. En revanche, les oscillations du plateau de l'objectivité journalistique sont malencontreuses, parce qu'elles racontent une histoire des nations préorchestrée par une danse politique, celle des mots-clés d'une époque. Le propriétaire de la cafeteria règne sur un vocabulaire programmé de l'histoire de son temps et les serveurs appliqués à bien montrer qu'ils connaissent par cœur la grammaire de la comédie n'ignorent pas que la perfection apprise de leur rôle leur permet de lancer au public un clin d'œil de connivence afin de lui rappeler qu'ils ne sont dupes qu'à demi du chef qui les a engagés parmi ses acteurs.

Que disent les faits bien lissés et cachés sous la housse de la mauvaise foi dont la presse française et européenne fait preuve dans le traitement des nouvelles en provenance de la résistance irakienne à l'occupant américain? Une démocratie s'est caricaturée elle-même à conquérir par la force des armes une nation riche en puits de pétrole ; elle a obtenu de trente de ses vassaux qu'ils se placent sous son commandement et qu'ils viennent en uniformes proclamer à ses côtés la légalité d'une guerre menée en violation patente du droit international ; que les troupes supplétives du monde entier participent en garçons de café à l'occupation du territoire du vaincu ; que la révolte indignée d'un peuple de vingt sept millions d'habitants s'étant révélée plus acharnée et plus héroïque qu'il n'avait été prévu, le prédateur s'est trouvé non seulement en grand péril de perdre la partie, mais menacé d'une gigantesque débâcle de son vocabulaire falsifié.

Du coup, la conscience universelle, qui est coutumière de ce genre de miracles à retardement, s'est un peu réveillée et M. Kofi Anan, Secrétaire général des Nations censées dire le droit en commun et soutenir l'éthique mondiale des démocraties avec un bel ensemble s'est décidé à déclarer franchement que cette guerre avait été illégale et que le culte du droit international est l'évangile de l'humanité. Du coup, l'alliance viscérale entre la semi conscience qui motorise l'objectivité journalistique et la semi inconscience qui l'endort a commencé de révéler la spécificité des Saintes Écritures de la modernité qui vocalisent une histoire simiohumaine miraculée par la mauvaise foi secrète, biseautée et ambiguë de la doctrine qui la régit ; car les gouvernements de la Pologne et de l'Australie ont aussitôt protesté contre la publication dans la presse du constat d'huissier de M. Kofi Anan , qui faisait de leurs contingents embrigadés en Irak les supplétifs et les complices du credo de l'occupant. Car si l'Amérique est devenue le bourreau de l'Irak, il faut rappeler la profession de foi de Mirabeau : " Il existe quelqu'un de pire que le bourreau, c'est son valet ".

3 - Une psychanalyse de la mauvaise foi en politique

Si l'on observe maintenant à la loupe le degré de sincérité et d'insincérité de la théologie de la liberté qui sous-tend ces protestations confessionnelles, on découvre que l'histoire simiohumaine est pilotée depuis la nuit des temps par une semi conscience politique dont il faut peser le degré d'automaticité . Il y faut une anthropologie critique de l'action diplomatique ignorée de la psychanalyse freudienne ou lacanienne; car la réaction officielle de ces deux nations semi dupées avec leur semi consentement, donc quasi lucidement, ne se révèle ni entièrement et délibérément tartufique, ni l'expression d'une indignation sincère : elle flotte entre deux eaux, comme toutes les croyances, et cela du seul fait qu'au stade actuel de l'évolution de l'encéphale simiohumain, il n'existe encore aucun pays civilisé dont la classe dirigeante disposerait d'une raison si claire et si ferme qu'elle ne se laisserait en rien piéger en retour par sa propre duplicité semi religieuse. Du reste, même si une classe politique trans-animale pouvait exister sur la terre, l'essentiel de la question demeurerait irrésolu, parce qu'il resterait à expliquer pour quelles raisons les peuples australien et polonais ont été convaincus dans une proportion fort importante par la fausse sincérité de ces protestations apparemment indignées.

Puisqu'il n'existe pas encore d'hypocrisie d'État idéale et parfaite, donc d'une clarté limpide et sans mélange, ce qui exclut que naisse un regard réellement averti des peuples et de leurs chefs sur le langage semi théologique que véhicule l'histoire simiohumaine depuis la découverte de l'écriture, l'anthropologie critique s'attache à l'observation siècle par siècle du cerveau semi animal; car cet organe est construit afin de se mentir à lui-même - il joue au garçon de café de l'histoire à force de courir entre les tables sans renverser son plateau.

4 - Un ensorcellement planétaire

La mauvaise foi politique est donc un boomerang ensorcelé en ce qu'il vient frapper en plein front celui qui l'a lancé, mais sans détruire sa semi conviction qu'il est la victime d'une semi conjuration de ses ennemis à demi démasqués. Car supposons qu'une classe dirigeante serait devenue tout entière et viscéralement machiavélique, de sorte qu'elle verrait clair comme le jour les arcanes du langage contrefait sous lequel elle cache sa magie : supposons ensuite que le défaussement gouvernemental de l'entendement simiohumain demeurerait invisible à la population de la nation tout entière, avec ses écrivains, ses astronomes, ses chimistes, ses médecins, ses mathématiciens, ses publicistes, ses historiens, ses physiciens, ses géomètres, ses stratèges, ses professeurs, ses industriels, ses commerçants, ses ouvriers et ses paysans, il n'en demeurait pas moins évident que les peuples immenses du dehors, dont on sait qu'ils occupent soit la Pinguinie, soit l'île de Laputa, soit le royaume de Gulliver, soit l'île d'Utopie, soit l'île des Papimanes, soit celle des Carême-prenant, soit celle des Lotophages, de Circé ou des Sirènes, soit Lychnopolis, soit Néphélococcygie, soit Phéllo , qu'en un mot tous ces peuples étrangers demeurent convaincus que les armées de l'Amérique n'occupent pas l'Irak et que la résistance irakienne ne s'appelle pas la résistance irakienne .

C'est pourquoi la presse française feint de défendre avec énergie deux confrères pris en otage par la résistance d'une nation occupée par l'ennemi ; mais, dans le même temps, elle veille avec une prudente attention à ne se servir que des armes verbales dont l'Amérique semble l'autoriser à faire usage afin de leurrer le public sur le fond de la question. Or, ce n'est pas de force que Washington obtient de tous les journaux français et européens qu'ils qualifient les résistants de "ravisseurs ", de " rebelles ", d' " insurgés ", de " terroristes " dont la perversion par le Malin précipiterait leur pays dans le "chaos ", la " violence " et la " barbarie " , alors que la vérité toute nue et trop tardivement avouée par le Secrétaire général des nations unies ne peut que reconnaître qu'il s'agit d'un pays occupé par une armée étrangère et en violation du droit international, ce qui confère nécessairement le statut de résistants à tous les Irakiens outragés et furieux qui tentent de chasser par la force l'envahisseur de leur patrie. Quelle est la nature psychogénétique de l'auto amputation qui contraint le genre humain à défendre la vérité avec un seul bras ?

On comprend que les résistants irakiens qui n'occupent ni l'île des Bienheureux, ni le pays au delà de Thulé, ni les États et les empires du Soleil s'étouffent de rage au spectacle d'une presse française qui refuse de leur reconnaître la qualité de combattants et qui déclarent, mais seulement par la bande et tacitement, que leur guerre contre l'occupant serait illégitime et qu'elle servirait d'instrument à un nouveau Lucifer, le Terrorisme, ou pis, qu'elle serait un fléau plus dévastateur que les sept plaies d'Égypte réunies, le nihilisme. Comment se fait-il qu'un peuple au passé glorieux et qui a pris les armes pour recouvrer sa souveraineté se trouve frappé d'invisibilité par l'anneau de Gigès d'une presse à laquelle il suffirait d'une demi journée pour mettre fin à une mascarade capable d'ensorceler tout l'univers? Pourquoi ne pas faire tomber d'un seul coup les écailles des yeux du monde entier, pourquoi ne pas procéder en deux heures au désenchantement de Dulcinée dont Cervantès a décrit minutieusement la procédure ? Il suffirait de dire aux résistants irakiens : " Nous soutenons votre combat ; mais il y a maldonne. Vous vous êtes tout simplement trompés d'otages. Sachez que nous ne sommes pas vos ennemis , comme la Pologne, l'Australie, la Hollande, l'Angleterre, l'Italie, la Suède, le Danemark et tutti quanti. Nous combattons, comme vous, les valets en uniforme et les vassaux honteux d'un maître du monde dont les jours sont comptés. Mais l'Europe est aussi la civilisation de la pensée : comme anthropologues, nous observons les peuplades sauvages qui font exécuter une danse du ventre au vocabulaire du droit et de la justice à l'échelle de la terre. Nous observons que leur double jeu déshonore des gouvernements soucieux de vous apporter des sacs de riz afin d'aider votre agresseur à occuper plus sûrement votre territoire ; sachez également que nous avons une longue expérience des gouvernements fantoches que les vainqueurs habillent de leur livrée. "

5 - Qu'est-ce que l'objectivité scientifique ?

Pour observer la cécité à la fois consciente et inconsciente dont la notion banale d'objectivité s'alimente, il faut une anthropologie critique dont j'ai déjà souligné ("L'ignorance est la source de tous les maux " (Socrate), La Turquie, Allah et l'Occident ) qu'elle doit tenter de percer les secrets de la " servitude volontaire " du genre simiohumain. Cela nécessité une tout autre profondeur du "Connais-toi" que ne le permet la psychanalyse de Freud, qui repose encore sur la peinture idéaliste de la " raison " inaugurée au XVIIIe siècle. Qu'en est-il de la définition optimiste, donc superficielle de la notion d'objectivité dont la réflexion " humaniste " sur le politique s'aveugle encore de nos jours ? Ne sait-elle pas fort bien, et depuis longtemps que " la raison du plus fort est toujours la meilleure ", ce qui signifie que le degré de peur et de courage qui désarme ou donne des forces à l'intelligence définit d'avance la "vérité " aux yeux d'un savoir historique astucieusement auto-banalisé ?

Aussi s'agit-il de rien de moins que de réviser la notion même de " science expérimentale " si l'on entend conduire l'expérience jusqu'à descendre dans les arcanes psychobiologiques qui rendent la force semi crédible dans l'ordre du vrai et du faux. Si la raison ne dispose pas du champ d'analyse qui lui permettrait de rassembler le matériau expérimental que l'immense territoire de la semi conscience fournit à Clio, comment percerait-elle les secrets du réflexe semi animal qui convainc les neurones flottants des peuples et des nations de ce que la semi vérité est la compagne naturelle de la puissance et de ce que la semi erreur se laisse reconnaître à la faiblesse de ses armes ? Car enfin, prenez l'un de vos domestiques, regardez-le afficher fièrement la tenue de la servitude que vous lui aurez ordonné d'endosser , puis achevez de démontrer votre maîtrise en l'affublant de la couronne des hommes libres, et vous verrez le monde entier le saluer et le reconnaître pour son propre maître. Comment expliquer l'effet instantané du plus grand des prodiges : la disparition des vêtements du serviteur aux yeux de la conscience universelle ? Est-il un miracle plus frappant que celui-là dans tout l'Ancien et le Nouveau Testament ?

Pourquoi les journalistes français demeurent-ils de si timides avocats de leurs confrères, sinon pour le motif que l'agresseur américain n'a pas encore été mis suffisamment en déroute pour que la vérité historique soit autorisée à débarquer aux yeux de tous sur la scène internationale ? On sait que le droit et la justice, qu'ils soient divins ou convertis au sceptre des démocraties, n'atterrissent sur la terre qu'au fur et à mesure que la débâcle des tricheurs les y pousse.

Or, ce type d'avènement de la vérité est tellement lié à la semi conscience qui pilote l'histoire du monde qu'elle est condamnée à élire domicile au cœur des analyses anthropologiques de " Dieu ", puisque ses exploits théologiques sont censés, eux aussi, illustrer la " souveraine justice " que véhicule en ce bas monde la cosmologie mythique dont il est réputé tenir les rênes. Aussi une science historique ambitieuse de comprendre ce qu'elle raconte se voit-elle contrainte d'observer l'encéphale des trois dieux uniques dont toute l'histoire et la politique de leurs créatures habilement camouflées sous leurs théologies témoigne sur toute la terre , comme elles sont réputées avoir été créées " à leur image et ressemblance ", elles sont les acteurs de leur géniteur. Quels miroirs grossissants d'une espèce capable de dresser dans les nues les portraits gigantesques d'elle-même qu'on appelle des idoles!

6 - Les fondements juridiques de la lutte armée contre un occupant

Ces prémisses d'une méthode historique branchée sur la connaissance de l'inconscient de la politique simiohumaine contraignent l'anthropologie moderne à s'interroger sur les fondements psychobiologiques de la légitimité politique et juridique dont s'arme la notion de " résistance " à la force, puisque, dans le même temps, cette espèce rebelle se prosterne devant des idoles qui lui disent que la "sagesse commence par la crainte de Dieu " - les Grecs disaient "par la crainte des dieux " . Il faut donc recourir à une spectrographie du singe-homme tel que son évolution cérébrale le présente à l'observation sur le terrain.

On sait que la " résistance " est une forme de la guerre fort récente et qui n'a été introduite à demi dans le droit qui régit les relations entre les États que timidement. Il y a fallu quatre ans d'occupation allemande d'une grande partie de l'Europe - et notamment de la France. Auparavant, on qualifiait de " francs tireurs " les combattants recrutés dans la population civile. C'était sans sourciller que les juges des tribunaux militaires qu'on transportait parmi les bagages des deux armées les faisaient fusiller sitôt capturés. Les " résistants " n'ignoraient pas qu'ils se mettaient hors du droit qui régit les conflits armés entre les États souverains et qu'ils ne bénéficieraient pas du statut juridique réservé aux prisonniers de guerre s'ils étaient pris les armes à la main ; ils savaient pertinemment qu'ils seraient exécutés par une cour martiale s'ils se livraient à une guérilla dans le dos des armées engagées de part et d'autre et que les verdicts de mort seraient plus martiaux encore s'ils s'avisaient de poursuivre les hostilités alors que leur gouvernement avait signé l'armistice, donc reconnu sa défaite. Aussi la IIIe République avait-elle exécuté ou envoyé au bagne les très nombreux citoyens, souvent éminents, qui avaient tenté de continuer une guerre patriotique après que la paix eut été signée avec l'Allemagne en 1871 .

Pour bien peser les fondements juridiques du refus d'une population entière de se soumettre aux verdicts de la force quand bien même le gouvernement et l'État ont accepté la loi du monde , il faut rappeler que le 8 février 1871, une assemblée nationale de 675 membres avait été élue, dont quatre cents monarchistes qui voyaient dans la défaite un verdict de la divinité, que l'élection de Jules Grévy à la présidence de cette assemblée avait suivi dans la foulée ; qu'Adolphe Thiers avait été porté à la tête de l'exécutif et que dès le 23 février, Jules Favre s'était rendu secrètement à Versailles afin de préparer la signature des préliminaires de la paix, laquelle fut officialisée le 26 février ; que deux mois et demi plus tard, le 10 mai, la paix était signée, puis acceptée par le ciel à Versailles le 18 mai ; que le procès des Communards, commencé le 17 août, s'est achevé le 22 septembre ; que les Versaillais ont procédé à 40000 arrestations et massacré, fusillé ou déporté 30000 résistants, conformément au droit international de l'époque.

En 1940, la défaite à laquelle l'impréparation militaire de la IIIe République avait conduit la nation laissait donc la résistance d'autant plus désarmée sur le plan juridique que les forces armées américaines et anglaises préparaient leur débarquement massif en Europe. Dans ces conditions fallait-il faire l'économie d'une résistance encore tenue pour illégale, donc soumise à des représailles sauvages, alors que la guerre entre des armées régulières allait être engagée et qu'en outre, le gouvernement du Maréchal Pétain était issu d'un vote régulier des députés qui, le 10 juillet 1940, lui avaient remis les pleins pouvoirs par 569 voix contre 80? Mais la donne politique avait été changée par l'appel du Général de Gaulle du 18 juin 1940, qui avait implicitement réhabilité l'insurrection de la Commune, mais sans clarifier pour autant le statut juridique de la guérilla, puisque la résistance armée à l'occupation nazie n'a pas été unanimement et solennellement légalisée par la refonte complète de tout le droit international qu'exige nécessairement la légitimation d'avance de l'insoumission armée de toute la population d'une nation à l'autorité de son propre gouvernement dans le cas où celui-ci aura capitulé et tendu la gorge à l'ennemi. Quel est, dans ces conditions, le statut juridique de la résistance irakienne à l'occupation américaine?

7 - Les vrais fondements juridiques de la résistance irakienne

Ces éléments d'une pesée théopolitique, donc anthropologique du passé de la question établissent avec la plus grande clarté que, soixante ans après la Libération, la légitimité de la résistance irakienne à l'occupant américain est beaucoup plus solidement établie aux yeux du droit international public, malgré son imprécision et sa timidité, que l'insurrection de la Commune et la résistance gaulliste à Hitler. Premièrement, cette nation de vingt-sept millions d'âmes se trouve occupée par la plus puissante nation de la terre , alors que son gouvernement n'a pas capitulé; secondement, elle a été envahie sans déclaration de guerre, ce qui met d'avance l'agresseur hors la loi ; troisièmement, l'invasion se fondait sur des rumeurs habilement répandues par les services secrets américains aux fins de paraître justifier une " guerre préventive ", alors que ce concept demeure inconnu du droit international; quatrièmement, le monde entier sait fort bien que l'objet réel de l'agression n'était pas le renversement d'un dictateur local, parce que l'empire américain a toujours soutenu les tyrans acquis à la défense de ses intérêts - on sait qu'il entend seulement mettre la main sur les champs pétrolifères du monde ; cinquièmement l'Irak est condamné à une solitude diplomatique dont l'histoire moderne ne fournit pas d'exemple, aucune nation ne se montrant suffisamment vaillante et surtout suffisamment souveraine pour lui porter le secours de ses armes ; sixièmement, Washington a mis sur pied une version modernisée et démocratisée de la barbarie de l'empire romain, qui traînait les chefs des vaincus derrière le char du général victorieux, puis les exécutait en public au cours des fêtes qui célébraient son triomphe à Rome. Simon, chef de l'insurrection de Jérusalem en 70, a été exécuté dans la rue et sans jugement à l'occasion du triomphe de Titus et de Vespasien, Vercingétorix a péri dans une ergastule romaine.

Certes, le procès de Nuremberg a inauguré une justice inernationale fondée sur la défense des idéaux d'une civilisation de la liberté ; mais il n'a été édicté ni que seul l'empire américain serait expressément autorisé à faire passer en jugement les dirigeants de toutes les nations qu'il conquerrait dans l'avenir par la force de ses armes et en violation du droit de la guerre, ni qu'il représenterait à lui seul la conscience universelle , ni que celle-ci serait placée entre ses mains aux fins de se substituer au tribunal des démocraties du monde entier dans le cas où elle ne se montrerait pas suffisamment docile, ni que l'empire serait, par définition, transcendant au temporel, ni que le Dieu américain forgerait à l'usage de cette nation une justice conforme à ses intérêts , ni que cette exigence-là serait un fidèle décalque de la force du Dieu unique.

La question de l'habillage juridique de l'exécution d'un dictateur par une démocratie victorieuse sur le champ de bataille pose la question préalable de la légitimité de la guerre menée par les élus du ciel. Que Saddam Hussein soit emprisonné , jugé et exécuté au nom du précédent de Nuremberg ne rend nullement conforme au droit international que les dignitaires du régime le soient automatiquement à ses côtés ; et encore moins que l'occupant soit autorisé à arrêter, torturer et juger les résistants décidés à le chasser de leur pays. C'est précisément la légalité internationale d'une sainteté qui se voudrait connaturelle au Nouveau Monde, qui se trouve désormais expressément refusée à Washington par la voix des Nations Unies, qui n'entendent pas se laisser déposséder de leur juridiction sur la terre par une super instance judiciaire autoproclamée semi divine et semi terrestre par les théologiens de Washington, donc copiée sur l'auto légitimation du Créateur ; car on détruit la notion même de civilisation si l'on proclame que la loi du plus fort sera juste à condition qu'elle se présente sous les fards d'une manifestation de la volonté divine, comme M. Kofi Annan n'a pas su le rappeler en anthropologue du sacré à l'ONU le 21 septembre 2004. Sans une psychanalyse de " Dieu ", comment réfuter un Président Bush qui soutenait que l'Irak était devenu un État libre et souverain par l'effet d'un prodige - celui dont la grâce américaine l'avait fait bénéficier ?

8 - Les bombes vertueuses

La résistance irakienne se trouve dans la situation hallucinante d'avoir à combattre un service de la propagande ennemie infiniment plus puissant et plus pervers par nature que celui de la Propagandastaffel de Goebbels, parce que la presse semi consciente du monde entier se veut secrètement complice de sa semi sacralité. Alors que la propagande nazie était demeurée locale et n'avait réussi à déployer la sainte bannière de la liberté, du droit et de la justice universelles qu'au profit d'un peuple censé incarner la pureté résolument minoritaire de la race aryenne, l'empire américain s'étend sous l'oriflamme international de la sainteté politique définie par le judaïsme, le christianisme et l'islam. Or, ce type de sainteté se trouve enraciné dans l'éthique qui sert de fondement à la civilisation de la liberté et de la justice depuis deux mille ans.

Quand les nouvelles du front de guerre sont libellées et diffusées dans le monde entier par les services officiels d'un ennemi qui les rédige avec le plus grand soin afin de les plier de force au cadrage théologique chargé de glorifier l'épopée des armées de la "Liberté" et de la " Justice " contre l'esclavage, nous assistons à une parodie de la guerre sainte . Comme au Moyen Âge , un monde moderne aveuglé oppose désormais les " forces du bien " à celles d'une menace de damnation universelle du genre humain. Aussi l'habillage religieux de la politique mondiale des démocraties artificiellement rassemblées sous la bannière étoilée constitue-t-il un événement anthropologique d'une portée immense et qui condamne l'Occident à approfondir sa connaissance encore semi scientifique de l'encéphale de l'espèce humaine.

Mais la volonté farouche de reconquérir sa souveraineté que le peuple irakien aura su montrer à la face du monde demeurera également dans les annales de l'humanité comme un témoin effrayant du désastre intellectuel dont l'Europe de la pensée se trouve aujourd'hui frappée. L'encéphalogramme plat de la civilisation mondiale n'aurait pas compris un discours du Secrétaire général des Nations Unies qui aurait ressemblé à ceux que prononçait saint Ambroise face aux barbares, puisque le "Connais-toi" de l'Occident ne dispose d'aucune connaissance anthropologique du cerveau biphasé et semi conscient de notre espèce. C'est pourquoi l'occupant est parvenu, comme je l'ai rappelé plus haut, à subvertir entièrement le droit de la guerre lentement élaboré à partir du XVIe siècle, en parvenant à engager à ses côtés des nations métamorphosées en valets d'armes.

Face à cette prodigieuse régression de la loi internationale, saluons l'héroïsme d'un peuple qui, seul contre tous, aura contraint le jus gentium de demain à inclure en toutes lettres une légitimation de la résistance dans la civilisation occidentale et à fonder sa légalité sur l'examen d'une humanité en cours d'évasion de la zoologie. Car l'Irak aura mis en évidence l'enjeu de la guerre de l'intelligence qui préside à l' évolution cérébrale des fuyards de la nuit. A nouveau, la pensée est appelée à secouer le joug d'une théologie selon laquelle les Irakiens de la résistance seraient des pécheurs tellement endurcis et aveuglés de naissance par les sorciers du terrorisme qu'ils n'auraient pas d'yeux pour le glorieux soleil de la liberté et de la justice censé inonder de ses rayons le guerrier qui les écrase vertueusement sous ses bombes.

9 - Comment désensorceler la planète ?

J'ai déjà dit que la connaissance scientifique des secrets de la mascarade planétaire qui change la politique mondiale en une croisade religieuse dépasse les capacités de l'anthropologie classique, faute que cette discipline ait pénétré dans le champ psychanalytique nouveau qu'appelle l'étude de l'inconscient de l'histoire et de la politique simiohumaines . Il se trouve que toutes nos sciences dites humaines sont demeurées prédarwiniennes, et cela quand bien même le véritable spectacle s'est transporté dans le fantasmagorique: à savoir que le service de la propagande du Dieu américain se trouve relayé par toutes les nations dites libres et démocratiques.

J'ai déjà rappelé que les dépêches de l'AFP ou de Reuter sont reproduites mot à mot dans les rédactions du monde entier à partir du libellé fourni par les soins d'un Pentagone censé en guerre contre les " forces du mal " sur la planète tout entière. Mais il se trouve que la demi conscience dont jouit l'encéphale schizoïde du singe-homme inaugure désormais une fracture visible à l'échelle de la terre puisque, d'un côté, un nazisme devenu " démocratique " véhicule sur les cinq continents une interprétation parathéologique des événements, alors que tout le monde sait qu'elle est rédigée de la main d'un conquérant automessianisé, tandis que, dans le même temps, le Ministre des affaires étrangères de la France, enfin spectaculairement soutenu par le Secrétaire général des Nations Unies, proclame urbi et orbi l'évidence qu'il s'agit de la plus théologique des falsifications de l'histoire du monde depuis la Genèse.

Déjà Clio a commencé de raconter en secret le sort d'une civilisation qui aura piteusement achevé son parcours dans l'asservissement de son éthique à l'empire des barbares de la modernité. Les Thucydide de l'inconscient de l'histoire expliqueront aux générations à venir la misérable alliance d'une fausse liberté avec une puissance militaire sans scrupule ; ils donneront à lire à nos descendants des descriptions glacées de la fausse justice d'un monde livré à un ensorcellement pseudo démocratique des fondements du christianisme ; ils décriront de faux prophètes tout enivrés des effluves de leur propre folie. Ils sauront que tout serf est l'otage de son maître ; ils diront que l'espèce simiohumaine du début du XXI e siècle s'était prise elle-même en otage ; ils raconteront comment " Dieu " avait chaussé les bottes de l'Amérique. Mais nos descendants se seront, en outre, initiés aux secrets anthropologiques du rêve de sainteté des démocraties. Ils auront conquis une connaissance scientifique de la folie qui aura conduit la planète à une éléphantiasis de ses idéalités politiques. L'anthropologie critique est une psychanalyse de l'inconscient semi animal qui accouche d'un évangélisme à l'école des feux de l'enfer et de la torture. Cette discipline demande à l'Europe cérébrale de relever le défi qu'adresse à la civilisation de la pensée la mise en place du premier joug théologique du monde depuis le Moyen Âge.

10 - La notion de résistance et la rationalité de l'histoire

La résistance irakienne se trouve surlégitimée quand un maître du fantastique religieux livre le droit international à une politique censée exprimer la volonté de la divinité , quand les bombes américaines qui frappent en aveugle des villes de deux cent mille âmes métamorphosent les femmes et les enfants massacrés en " terroristes " , quand la terre entière assiste, les bras croisés, à de si grands prodiges et applaudit à une gigantesque hallucination collective. Mais si la France de la presse se met une taie sur les yeux pour tenter de sauver deux journalistes censés avoir été pris en otage par des nihilistes et des fous, l'analyse de la notion de résistance doit lutter contre le naufrage du sens commun cartésien ; et il devient nécessaire de rappeler que toute résistance rencontre des problèmes politiques qu'il est inutile d'escamoter par la diabolisation de la résistance irakienne. Aurions-nous oublié que, le 29 mai 1871, trois cents fédérés ont été massacrés par les troupes versaillaises, aurions-nous oublié que, le 24 mai, les fédérés ont fusillé six otages, dont l'archevêque de Paris, aurions-nous oublié qu'au Panthéon, sept cent fédérés ont été exécutés par les Versaillais, aurions-nous oublié que l'histoire de l'épuration n'est pas la page la plus glorieuse de la guerre de la France contre l'occupant et que le sinistre général Rol Tanguy a " purifié " la France au prix de l'assassinat de cent mille Français soupçonnés de collaboration ?

Entre 1940 et 1944, un bureau politique de la résistance s'est montré capable d'imposer par la voix des ondes de radio Londres des règles de combat et une discipline minimale à une guérilla disparate et menacée par le chaos. Dès lors que seul un combat secret est en mesure de faire face à la débâcle des forces régulières d'une nation, il est inévitable que le vide juridique qu'elles laissent derrière elles renvoie à un type d'anarchie cérébrale fort ancien et parfaitement connu des historiens de l'Église : sous la persécution de Dioclétien, un clergé dissident et féroce s'était rassemblé autour du Numide Donatus afin de combattre l'arme au poing le retour au paganisme de toute la côte africaine de la Méditerranée. A la suite de la victoire encore mal assurée du christianisme sous Constantin et de l'élévation de Donatus au rang d'évêque, les prêtres donatistes avaient été pris d'un zèle de fanatiques de leur propre sainteté. Il fallait excommunier les " collaborateurs " , les " lapsi " qui avaient renié le Christ et brûlé les Évangiles, il fallait rebaptiser les malheureux dont le sacrement qu'ils avaient reçus dans leur enfance se trouvait invalidés par l'apostasie des officiants sous Dioclétien, il fallait fonder une Église composée de purs résistants.

Le sage pessimisme de l'Église l'avait conduite à en appeler au bras séculier pour les terrasser par le fer et le feu : Rome avait fait valoir qu'il n'est pas de nation composée tout entière de héros prêts à courir au martyre, que Saint Paul avait pris la fuite dans un panier et que les saints épurateurs devaient être exterminés par le glaive. On se résignait à mettre des " coussins sous les coudes des pécheurs ", comme dira Bossuet à propos des casuistes. Mais l'Église donatiste survécut longtemps: encouragée par Julien l'Apostat, elle ne périra que vers 400, un demi siècle après la mort de Donat. Entre temps, un casuiste de génie, saint Augustin, aura réussi l'exploit de rédiger en vingt ans de veilles et de larmes une théologie ultra pacifiante capable de concilier les prouesses des barbares et le sac sanglant de Rome en 410 avec la souveraineté de la " cité de Dieu " et de sa " sainte justice ".

11- Ne sanctifions pas la force américaine sur le sol de la nation qu'elle a asservie

Fallait-il condamner d'avance la résistance française sous le fallacieux prétexte qu'elle conduirait à un chaos pire que celui dans lequel l'église du IVe siècle avait été précipitée ? Pourquoi, depuis quelques mois, une rue de Paris porte-t-elle le nom du général Rol Tanguy ? C'est qu'il est cynique de légitimer une guerre gagnée en violation du droit international en faisant valoir que la communauté internationale a la mémoire courte, qu'elle fermera bientôt les yeux, qu'il vaut donc mieux passer l'éponge et mettre tout de suite l'occupation d'un pays au crédit d'un agresseur triomphant parce que sa poigne aura du moins préservé la victime de choir ensuite dans l'anarchie et le chaos . Si ce raisonnement trouvait force de loi , il ne serait jamais plus permis de proclamer illégale une guerre de conquête en ce bas monde, puisque tous les prédateurs victorieux verraient leur victoire doublement scellée, d'abord par le sang, puis par le rétablissement de l'ordre public. Ne sanctifions pas l'armée américaine sur le sol de la nation dont elle est devenue le bourreau.

Faute de fédérateur gaullien de l'Irak de la résistance, il est inévitable que des groupuscules de donatistes de l'Islam enragent de voir l'occupant prendre leurs femmes et leurs filles en otage au nom d'un agresseur cautionné par la justice divine ; et inévitable qu'une presse française laïque , donc héritière de Descartes et de Voltaire, leur paraisse trahir les idéaux de la Révolution à emprunter le vocabulaire de la théologie de l'occupant. Aussi n'est-il pas de pire désastre, pour la civilisation française, que de porter sur les fonts baptismaux de la pseudo " justice " et du pseudo " droit " américains une nation que seule l'humiliation de sa défaite aurait pacifiée. Masquer le forfait de l'agression américaine sous le voile d'une falsification mondiale du droit international et de la conscience universelle marquerait l'histoire de l'Europe d'une tache indélébile.

Condamner le patriotisme irakien, ce serait en outre laisser une rancœur dangereuse fermenter pendant des décennies dans les profondeurs d'une nation en attente des circonstances lui permettront de prendre sa revanche sur le champ de bataille. Comment la France aurait-elle accepté sa spoliation définitive de deux provinces par Bismarck ? L'abcès a crevé soixante quatorze ans plus tard et a coûté des millions de morts. Si l'Europe n'était pas désormais appelée à secouer la tutelle américaine, nul doute que l'Allemagne repartirait en guerre tôt ou tard pour reprendre Koenigsberg et une partie de la Pologne. Ce serait relancer le cycle infernal des massacres sans fin que de laisser l'occupation américaine se perpétuer soit par son incrustation entre le Tigre et l'Euphrate, soit par l'installation d'un gouvernement de pacotille comme celui d'Allaoui, un collaborateur de la CIA dont le premier exploit fut d'exécuter à bout portant six résistants dans un commissariat . Quisling ou Laval n'étaient pas des hommes de main de si bas étage. En vérité, l'alliance de l'Europe de la pensée critique avec une véritable éthique de la politique internationale passe par le refus des carnages interminables, qui ne sont jamais que l'extension du principe de la vendetta aux guerres entre les nations. La résistance met un garrot à une anarchie discrètement institutionnalisée par des pauses entre des massacres vengeurs.

Contraindre l'Amérique à quitter l'Irak est le devoir politique de l'Europe ; mais c'est aussi permettre un progrès de la civilisation mondiale par l'enchaînement au jus gentium d'un État de croisés habiles à mobiliser le ciel chrétien pour la défense de ses intérêts d'empire. La résistance est la seule chance de préserver le monde de tomber dans une barbarie d'un genre nouveau - celle de la complicité de l'idée de justice avec des gladiateurs. Mais si nous n'élaborons pas une anthropologie critique capable de spectrographier les carapaces théologiques d'une espèce au cerveau schizoïde, il n'y aura pas de connaissance réelle de l'histoire biphasée de l'encéphale simiohumain.

12 - Les humanistes au grand coeur

Quel est l'enjeu réel de la conquête de l'Irak par les États-Unis ? Il s'agit de rien moins que du triomphe ou de l'échec de la Rome des idéalités. Si l'empire américain tapi sous la carapace de sa divinité devait se retirer piteusement de l'Irak, il se verrait contraint de renoncer à la conquête de toute la rive africaine de la Méditerranée, de Rabat à Ryad, ce qui entraînerait une dévastation sans égale de l'univers dichotomisé sur lequel son encéphale est branché.

Aussi la nouvelle Rome commence-t-elle de pressentir le désastre qui attend sa politique en Mésopotamie ; elle n'en lorgne pas moins vers l'Iran et l'Afrique . Les trois mille paires d'yeux de l'ambassade titanesque qu'elle a construite à Bagdad précèdent l'offensive de ses armes. Lever les bras au ciel, lancer des appels en faveur de la paix universelle , feindre qu'il s'agirait d'une dérive passagère et irréfléchie de Washington, c'est escamoter l'étude psychogénétique du consentement de l'encéphale semi animal à la définition même de la vérité par le recours systématique à la force armée. Que de masques de la politique réelle du monde que les protestations des humanistes au grand cœur, alors qu'une espèce qui sécrète des vérités construites sur les verdicts de la force est devenue observable en laboratoire depuis Freud et Darwin.

13 - L'inconscient de la force

Il convient donc de nous demander pourquoi, au plus secret de l'entendement simiohumain, l'histoire est censée suivre un cours parallèle à l'avénement de la " vérité " et de la " justice " dans le monde et pourquoi les contingences locales et passagères de cette aventure psychogénétique sont censées convaincantes du seul fait qu'elles se produisent d'avance à titre de " preuves " sous nos yeux. A quelle source ce mythe trouve-t-il l'aliment qui le nourrit?

C'est que le déroulement effectif de l'histoire et de la politique demeure tributaire d'une prédéfinition inconsciemment théologique de la justice du seul fait que les circonstances fortuites passent pour téléguidées en secret par des verdicts tantôt partiels, tantôt éclatants du cheminement irrésistible d'un salut universel . Cette mythologie remonte au récit biblique : certes, ce fut un grand malheur que le genre humain eut été chassé du paradis originel, mais il n'est pas de catastrophe qui ne soit l'expression manifeste du règne de la justice éternelle de Dieu sur cette terre; certes encore, ce fut un désastre sans égal que le génocide du Déluge, mais le guide du cosmos qui illumine l'histoire des rayons de sa grâce avait bien raison de démontrer les rigueurs meurtrières de son code pénal, ce qui exigeait une noyade générale de ses créatures à l'exception d'une seule, parce qu'il fallait un survivant pour raconter cette édifiante histoire.

De même , si la démocratie la plus puissante , donc la plus vertueuse du monde s'empare de l'Irak et de son pétrole sous le prétexte que le tyran qui y règne serait sur le point de déclencher un massacre à faire pâlir de jalousie l'auteur du Déluge - péripétie que les théologiens évoquent encore de nos jours avec une majuscule révérentielle - c'est assurément que les chemins impénétrables de la justice démocratique dont l'Amérique est le prophète se révèlent mystérieusement observables aux prophètes de la bannière étoilée, ce qui paraîtra confirmé par la légalisation à marches forcées de l'exploit du prédateur sacré. Voyez les soins empressés d'une justice internationale secrètement inspirée par les desseins cachés de la divinité des modernes. " Pour les Américains, la question de la légalité internationale d'un acte américain est une sorte de pléonasme, tout acte américain étant, par essence, l'expression de la légalité internationale. (…) Les Américains ne supportent pas à la fois d'agir avec toute leur puissance et d'être observés comme agissant de la sorte. " (Philippe Grasset, CNN et le besoin de vertu de l'Amérique, Site De Defensa )

14 - Une théologie de l'aide humanitaire aux victimes du Déluge

Que l'histoire réelle du monde - celle des aventures de la force dans le sacré - se trouve conditionnée par les réflexes d'une espèce semi consciente de sa condition d'otage de son encéphale bipolaire est une évidence qui devrait crever les yeux puisqu'il est possible de le vérifier par l'observation des défaussements astucieux et multiples auxquels se livre la " conscience universelle " de la France et de l'Europe et qui font écumer de rage la résistance irakienne. En vérité, elle n'en revient pas de ce que tout l'univers se cache sous un auto-aveuglement semi volontaire à son égard.

Le meilleur exemple en est l'évangélisme mi-rusé, mi-aveugle d'un Christ converti à l'aide humanitaire et qui veut ignorer que ce type de " charité " apporte à l'occupant une caution morale inespérée. Quoi de plus profitable à la puissance des glaives que le pain d'une bonté si habilement falsifiée qu'elle feint de s'apitoyer sur des malheureux dont elle légitime en catimini la famine et la servitude ! Car il ne saurait échapper à personne que la finalité réelle de cet exercice de théologie appliquée est de glorifier subrepticement le prétendu bon cœur de l'occupant . Si Hitler avait réussi à faire accourir en France non seulement les armées de toutes les démocraties de la terre , mais également leurs boulangers aux bons sentiments et leurs pâtissiers experts en sucreries, nul doute que l'occupation nazie, refaçonnée par l'empire du Bien, lui aurait valu force alléluias et prières dans les églises du monde entier. Mais les missionnaires-cuisiniers ont tous décampé à la suite de la prise en otage de deux bonnes sœurs italiennes dont la frousse a déclenché, dans leurs pieux régiments, un basculement subit de leur demi cécité en direction de leur demi lucidité.

Mais, encore une fois, on comprend fort bien qu'un évangélisme démocratique capable de sceller un pacte de soutien larvé à une guerre de conquête fondée sur une théologie obéit à des motivations enracinées au plus profond de la psychophysiologie qui régit une espèce que son évolution a armée de masques proprement cérébraux. Il faut bien que le déroulement spectaculaire des événements soit censé au service d'une mystérieuse instance de la " vérité " et de la " justice ", laquelle se cacherait dans les arcanes du cosmos. C'est pourquoi les verdicts sanglants que prononcent la politique et l'histoire réels ne sont pas réfutés par les définitions éthiques du juste et de l'injuste : c'est l'événement qui fait parler l'idole, c'est le glaive qui fait retentir l'oracle.

15 - L'Europe des guerriers et l'Europe de la pensée

Pour lire les pesées qu'effectue la balance de l'histoire sur le cadran truqué de l'éncéphale simiohumain , il faut observer les tempéraments opposés des guerriers et des anthropologues darwiniens et apprendre à décrypter à cette double école les psychophysiologies respectives qui commandent la notion simiohumaine de justice. Pourquoi le cerveau semi conscient de l'Europe attend-il passivement que l'empire américain s'écroule de lui-même sous le poids de ses contradictions internes et de sa cécité tant politique que guerrière, alors que l'histoire tout entière du monde démontre que les empires entreprenants, audacieux et rebelles au découragement continuent de marquer des points au fil même de leurs défaites s'ils parviennent à écrire l'histoire réelle , celle que seule la succession des événements est censée écrire ?

C'est que le cerveau simiohumain oscille entre la fossilisation et le délire ; mais il se trouve que le délire présente l'avantage de se trouver toujours à l'assaut. Aussi, le retrait, même calamiteux des troupes américaines de l'Irak pourrait-il marquer seulement une étape nouvelle de la marche de l'empire américain vers la conquête du monde si seulement Washington relançait à cor et à cri ses anges et ses séraphins dans la bataille pour le contrôle du langage théologique des démocraties modernes. Il suffira d'annoncer plus solennellement que jamais à tout l'univers l'avènement subit et foudroyant de la justice et de la liberté sur la terre. Alors, les événements les plus visibles seront censés demeurer l'ouvrage manifeste de la providence démocratique ; et une Europe endormie et passive aura manqué l'occasion de ressaisir les rênes de l'histoire.

C'est pourquoi l'empire américain s'applique frénétiquement à accélérer le cours de l'histoire réelle. Comment la reconnaissance officielle de la légitimité de l'occupation de l'Irak et la présence armée d'une pléiade de démocraties aux côtés du prédateur n'auraient-elles pas davantage de poids international que le droit écrit ? Mais il se trouve que les garçons de café de l'histoire ne sont pas encore devenus les maîtres incontestés du juste et de l'injuste. C'est pourquoi, le 17 septembre 2004, M. Colin Powell a exprimé officiellement son mécontentement à M. Kofi Anan après la déclaration de ce dernier déclarant illégale la guerre en Irak . Mais on remarquera que si CNN a déclaré ces propos " outrageants ", le secrétaire d'État américain s'est contenté d'arguer, dans un langage bien révélateur, que cette prise de position seulement juridique était " peu utile " .

On assiste désormais à une sorte de rivalité mondiale entre deux voies de la légitimité et de l' " utilité ", celle des juristes, qui se fondent sur des écrits dont l'autorité est reconnue par les chancelleries du monde entier, d'une part, et celle des guerriers de la politique , d'autre part, dont la puissance se fonde sur leurs faits d'armes, donc sur la réduction pure et simple de la voix de la justice au silence. Le phénomène de la double sacralisation de " Dieu " , tantôt par la force des glaives, tantôt par la voix de ses juristes, divise l'encéphale simiohumain depuis la nuit des temps. C'est pourquoi l'anthropologie critique doit tenter de répondre à la question de fond, celle qui exige un examen des causes psychobiologiques qui assurent , en fin de parcours, le triomphe falsifié des guerriers sur les civilisations fatiguées et qui s'imaginent que l'histoire viendra d'elle-même récompenser la faiblesse de leur combat pour la justice et légitimer leur absence des champs de bataille de la politique.

Les empires meurent quand ils cessent de s'étendre, donc de se mouvoir. Gengis Khan a fini par franchir la muraille de Chine et l'empire romain s'est perdu le jour où Hadrien a fait construire une muraille en Écosse afin de contenir les barbares que les légions n'avaient plus le courage d'aller débusquer dans leurs repaires. Du coup, les Parthes d'un côté , les Germains de l'autre, ont goûté la tranquillité d'une pax romana qui leur a permis de se fortifier sans péril avant que le déferlement des Goths et des Wisigoths mît fin à l'empire. L'histoire vivante meurt à renoncer au mouvement. En revanche, mettre en marche à la fois la Justice et l'Histoire est la clé de l'avenir d'une civilisation européenne dont la science anthropologique aura percé les secrets du fonctionnement de l'encéphale semi conscient et semi inconscient de l'espèce simiohumaine .

16 - Les garçons de café de la philosophie

Si l'Europe de la pensée devait connaître un sursaut, il lui faudrait psychanalyser la mauvaise foi des garçons de café de la philosophie . Quelle est leur pruderie ? Leur séducteur n'est autre que la politique, dont ils feignent de ne pas remarquer les assiduités. Pourquoi leur prend-elle la main, pourquoi leur caresse-t-elle le menton, pourquoi effarouche-t-elle leur plume ? C'est que toute philosophie religieuse est décédée avec Hegel. Depuis lors, la pensée européenne est terrifiée par son devoir soit d'étudier l'homme et l'histoire en se mettant à l'écoute des siècles au cours desquels elle avait hissé dans les nues un personnage à son image et à sa ressemblance, soit à réduire la philosophie au rang d'un garçon de café qui porterait de table en table un plateau vide , mais qui jouerait si bien son rôle de serveur empressé qu'il ferait croire qu'il porte des tasses pleines.

Depuis Platon, philosopher, c'est tenter de regarder l'humanité droit dans les yeux. C'est pourquoi les garçons de café ressemblent tellement aux philosophes d'école et aux théologiens qui, depuis tant de siècles, croient résoudre des problèmes " proprement philosophiques " sans observer les hommes qui se cachent dans le dos de leurs questions. Les garçons de café de la pensée ne " pensent " qu'aussi loin que la politique et l'histoire ne leur opposent pas leur veto. Regarder le genre humain avec les yeux de la divinité ou de " la philosophie " vous donne un recul anthropologique non négligeable - mais " Dieu " est un personnage masqué et qui se protège nécessairement des regards indiscrets que la créature jette à sa nudité, tandis que le dieu trépassé renvoie sa dépouille mortelle à la psychanalyse qui observe que sa simiohumanité était construite sur celle de sa créature.

Depuis que la peste de Berlin a emporté Hegel il y a deux cent trente quatre ans, les philosophes sont empêchés de parler de l'homme et de la politique par le relais du ciel ; et ils en sont tellement atterrés qu'ils mettent prudemment leur écritoire à l'abri des spéléologues de l'histoire simiohumaine. Il faut n'avoir pas froid aux yeux pour descendre tout seul dans les profondeurs semi animales de l'homme et de ses idoles . Le secret de la semi conscience des garçons de café de la philosophie est dans leur terreur de regarder le monde tel que le Dieu mort le leur montre.

Mais que va-t-il se passer si l'on préfère l'encéphalogramme plat d'une civilisation spécialisée dans l'arrosage des fleurs de serre des "cultures " à une plongée dans le cratère redoutable ouvert au cœur du monde par le décès du mythe d'un créateur ? Qui était-il, le monstre que nous avions enfanté de siècle en siècle et hissé dans les nues ? Pour le savoir, il faudrait oser observer le cerveau simiohumain de siècle en siècle ; il faudrait oser appliquer la notion d'évolution aux trois ou quatre millénaires de notre mémoire écrite; il faudrait oser peser les textes sur la balance du transformisme ; il faudrait oser purifier la notion d'intelligence en comparant un cerveau grec du temps de Périclès avec un cerveau du Moyen Âge chrétien. Que de périls à courir, n'est-il pas vrai ?

Si l'on s'interdit d'observer " Dieu " dans le temps de l'évolution cérébrale du singe-homme , on n'aura pas non plus de psychologie de la raison théorique dans aucun ordre . Du coup, comment accédera-t-on jamais à une psychologie critique des idéalités politiques, à une connaissance anthropologique des démocraties, à une psychophysiologie des États , à la radiographie d'une " raison ", qui, deux siècles après Kant, vous transsubstantifie encore sans relâche les routines aveugles de la matière en une connaissance de la "rationalité du monde " réputée se cacher au cœur de la physique mathématique du singe-homme. Fuyons le cratère ouvert par la mort de nos témoins fantasmés, exorcisons toute vraie connaissance de nous-mêmes ! L'Europe décérébrée scrute le désert qu'elle a ouvert devant elle ; mais son encéphale mi endormi, mi éveillé lui dit: " Qu'as-tu fait du chemin vers l'abîme qu'ouvrait à ton savoir la mort de tous tes dieux? "

28 septembre 2004