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Section Proche et Moyen-Orient
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Turquie, qui es-tu?

 

Le vrai débat sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne aura lieu dans une quinzaine d'années, quand l'opinion publique du Vieux Monde se sera davantage portée à la hauteur de la connaissance des lois de l'Histoire qu'appelle une responsabilité politique d'envergure de notre continent , quand la Chine et l'Inde débarqueront en force dans l'économie de la planète, quand l'Amérique du Sud aura donné tout leur poids géopolitique aux descendants de Christophe Colomb, quand la Russie aura compris que son avenir est en Europe, quand l'Angleterre aura acheté aux enchères de la solitude son refus de franchir le Channel.

En attendant, une science politique en voie de maturation aura appris à observer la psychophysiologie des Etats, à jauger les intellectuels européens fascinés par l'Amérique, à proposer aux chefs d'Etat du Vieux Monde la rédaction d'une Charte de la civilisation européenne.

1 - On a perdu la balance de Richelieu, de Mazarin, de Talleyrand
2 - De la nature des grands et des petits Etats
3 - Les encyclopédistes du XXIe siècle
4 - L'alliance de la Turquie avec sa mémoire
5 - Les alibis criards
6 - Bref rappel de la psychophysiologie des îles britanniques
7 - Qu'est-ce qu'un homme d'Etat ?
8 - La Charte de la civilisation européenne
9 - L'avenir de l'intelligence

1 - On a perdu la balance de Richelieu, de Mazarin, de Talleyrand

Les narrateurs qui raconteront la longue agonie de l'Europe vassalisée par ses libérateurs, puis ses vains efforts, pendant un demi siècle, pour se libérer de ses chaînes seront frappés en tout premier lieu par la paralysie de l'esprit et de la parole politiques des intellectuels français. Aux yeux de nos historiographes vigilants, le simulacre de débat auquel l'éventuelle entrée de la Turquie dans le Vieux Continent aura donné lieu dans la presse et au Parlement leur paraîtra illustrer jusqu'à la caricature la domestication parallèle des élites issues du suffrage universel de la nation, d'une part et des héritiers de Voltaire, d'autre part, dont la plume s'était autrefois si glorieusement illustrée à défier l'ignorance des peuples.

Dans Le Monde du 13 décembre 2004, Edgar Morin, Alain Touraine , Jean-Christophe Rufin et Guy Sorman soulignaient la spectaculaire impuissance à l'échelle de la planète de l'embryon d'Europe que la Commission de Bruxelles s'applique à ridiculiser: " Que ceux qui donnent la priorité au maintien de l'hégémonie américaine le disent à haute voix ; mais que les autres sortent de leur peur et de leur hypocrisie ; qu'ils disent clairement qu'il est possible de construire un autre rapport entre l'Europe - ou l'Occident - et le monde islamique." Mais, dans le même temps, les signataires jugeaient aussi évident qu'un théorème d'Euclide le postulat selon lequel l'entrée de la Turquie donnerait son essor à l'Europe politique : " L'entrée de la Turquie est indispensable pour que l'Europe garde ou retrouve un rôle au niveau mondial, c'est-à-dire invente un rapport avec le monde islamique opposé à celui que les Américains ont créé au Moyen-Orient. "

Dans Le Figaro du 13 décembre 2004 M. Badinter soulignait, au contraire, les obstacles géographiques, économiques, culturels et moraux qui feront du débarquement de quatre-vingts millions de musulmans dans la civilisation de Descartes, de Darwin et de Freud une catastrophe irréparable, mais pour n'ajouter qu'au terme de sa démonstration et sans le développer le seul argument de poids aux yeux des hommes d'Etat: "Croyez-moi, si le président Bush est le premier champion de l'entrée de la Turquie dans l'UE, ce n'est sûrement pas pour voir émerger une Europe plus forte !"

Pourquoi ce blocage embarrassé de la réflexion sur le fond du débat, pourquoi ce refus apeuré de tout examen rigoureux des causes réelles de l'inexistence politique du Vieux Monde, alors qu'elles sont connues de tous et d'une limpidité parfaite ? La guerre froide a permis aux Etats-Unis d'Amérique de mettre pour longtemps l'Europe sous un protectorat militaire aux mailles serrées, et si cette camisole de force est devenue institutionnelle, donc perpétuelle, c'est avec le lâche consentement de toute la classe politique de l'Europe. Pour tenter de mettre fin à une vassalisation définitive - jamais aucun Etat au monde n'a réussi à se proclamer à la fois souverain et " protégé " par le glaive d'une puissance étrangère - la France a consacré des milliards d'euros à lancer un système indépendant, Galileo, qui allait permettre au Vieux Continent, mais aussi à la Chine et à la Russie, de recevoir des informations civiles et militaires indépendantes du bon plaisir du Global Positioning System américain. Mais le Royaume-Uni est parvenu à stériliser cette ambition. Le Monde du 14 décembre 2004 écrivait : " Les timides efforts européens en matière de défense, à moins d'un vote unanime à l'avenir, resteront dépendants du GPS. L'OTAN continuera de n'utiliser que le système de navigation américain. "

Si les intellectuels français se décidaient à jouer le rôle d'éveilleurs sarcastiques de la conscience politique des citoyens de l'Europe de demain - ceux-ci ignorent encore les poignards de la politique internationale que les siècles ont aiguisés - nos journaux se rempliraient des écrits sardoniques des nouveaux encyclopédistes dont le talent ferait appel aux mêmes ressources de l'humour français que les Rabelais et les Molière. Comme ils peindraient en pied les papefigues et les Carême-Prenant de l'Otan, comme ils nous montreraient la sainte pantoufle que baise l'Europe des agenouillements !

Que l'Angleterre et ses satellites mettent toutes leurs forces à bâillonner le Vieux Continent est le théorème de Pythagore de la géopolitique contemporaine. Mais au lieu de contourner cette géométrie tridimensionnelle avec toute la science des Etats dont disposaient nos Machiavel et nos Mazarin, on n'entend en tous lieux que les gémissements éplorés des bons apôtres de l'Europe, qui ont découvert une tout autre source du désastre imminent dont nous sommes pourtant menacés depuis un demi siècle. Savez-vous que le pelé, le galeux, la source de tous nos maux se cache à Ankara, d'où il pourrait se mettre en marche vers Paris dans une quinzaine d'années ? Quel courage, n'est-il pas vrai, de se défausser de sa frousse sur l'ex-empire ottoman, quelle vaillance, n'est-ce pas, de montrer du doigt un ennemi dont il serait pourtant plus politique de peser l'encéphale , de radiographier la théologie et d'apprendre l'histoire. Qu'on aille chercher la balance de Richelieu, de Louis XI et de Talleyrand !

2 - De la nature des grands et des petits Etats

Les peuples élevés au rang de souverains par Périclès sont demeurés aussi mal informés de la complexion des nations et des Etats dont ils figurent le sceptre que le public du XVIIIe siècle ignorait le tempérament, l'humeur et le logiciel politique du Dieu des chrétiens. Si les encyclopédistes du XXI siècle s'attachaient à faire connaître les ressorts des relations internationales aux citoyens de leur temps, ils leur diraient en tout premier lieu que les Etats ne sont autres que des individus d'une longévité de plusieurs siècles et dont le niveau cérébral et le caractère dépendent de leur taille. S'ils sont de faible stature, ils se montrent apeurés, fuyants ou serviles, mais à des degrés inscrits dans leur climat, leur géographie, leur âge. Leur modeste encolure les rend néanmoins soucieux de préserver au mieux leurs maigres apanages. Leur intérêt est de se placer en toutes circonstances dans le sillage des Etats les plus corpulents de la planète, lesquels se vantent sans cesse de la puissance de leur musculature et de la longue expérience de leur ossature. Aussi un rien leur fait-il froncer les sourcils , un rien les rend-il sourcilleux , un rien les fait-il monter sur leurs grands chevaux .

Pourquoi tous les Etats de la terre, quelle que soit leur anthropométrie, se situent-ils à un niveau moral et mental fort inférieur à celui de leurs élites intellectuelles les plus averties, sinon parce que la lourdeur dont témoigne leur entendement est nécessairement celle des spécimens les plus nombreux et les plus ordinaires dont se compose leur population. L'inculture et la susceptibilité de leurs majorités résulte du fait que ce sont des animaux collectifs par définition et de ce que leurs déplacements sont donc inévitablement tributaires de leur poids. Par temps calme , leurs élites peuvent se permettre de se placer légèrement au-dessus du cerveau lourd et lent de la masse de leurs habitants; mais sitôt que le ciel s'assombrit, ils se livrent à des grommellements, puis se renfrognent et se hérissent. Alors leur véritable histoire se réduit à celle de leur crinière ; et, du coup, on entend cliqueter autour d'eux le squelette de leur valetaille. Quant aux squelettes des Etats géants, ils se mettent en branle à l'image des grands fauves qu'importune une musaraigne et leur rage se met à l'école des individus de sac et de corde qui se cachent dans leurs bas fonds. Comment maîtriser ces bêtes féroces ?

Il faut savoir que ce sont les classes dirigeantes des plus grands Etats du monde qui se trouvent soumises aux mutations les plus soudaines et les plus tragiques de leur psychophysiologie ; car elles se trouvent les plus dépourvues quand les tempêtes rejettent leur multitude dans la rudesse et l'irréflexion. Quand le danger de la régression précipitée des Etats vers la préhistoire menace la planète tout entière, quand on voit leur colossale armure les jeter dans l'abîme ; quand ils se mettent à courir de ci, de là dans l'arène de l'Histoire comme les taureaux se ruent sur tous les chiffons rouges qu'on agite devant leurs mufles brûlants, les Etats Pygmées se mettent à claquer des dents et à courir auprès de leurs protecteurs ; et les Etats de pointure moyenne, essaient en vain de se faufiler parmi les Goliaths de l'histoire et de conserver leurs avantages sans se lancer tête baissée dans une mêlée sauvage .

3 - Les encyclopédistes du XXIe siècle

C'est dire que les encyclopédistes du XXIe siècle rencontreraient des obstacles beaucoup moins invincibles si l'audace de leur plume tentait d'éveiller l'intelligence politique des peuples d'aujourd'hui que leurs ancêtres n'en ont surmonté pour attirer l'attention des populations de leur temps sur la faiblesse de l'encéphale de Dieu et sur les malheurs de sa malheureuse éthique, qu'on voit si malencontreusement piégée entre ses marmites infernales et ses saintes félicités . De plus, l'étude spectrale de l'évolution du cerveau empêtré des Etats se trouve éclairée d'avance par des milliers de documents datés, classés et archivés, tandis que la science du crâne embarrassé des divinités est soumise à des blocages et à des grippages successifs en raison de la nécessité d'enchaîner leur raison à des dogmes infaillibles ; car leur autorité dépend de la durée de leurs décrets .

Néanmoins, il existe un parallélisme saisissant entre l'histoire de l'encéphale des Etats grands ou petits et celui des cieux relativement immobiles des chrétiens, des musulmans et des Juifs: car les deux catégories de crânes se révèlent les otages des convulsions auxquelles leur histoire les soumet, et tous font écho aux contractions et aux relâchements du cerveau des peuples qui les représentent sur la terre. Vivent les encyclopédistes du XXI e siècle ! Leur témérité s'inscrira dans le sillage de leurs prédécesseurs. Comment approfondiront-ils la connaissance de la connexion entre le cerveau du ciel de l'endroit et celui de l'espèce encore en voyage entre le singe et l'homme de demain ?

Darwin nous enseigne depuis 1859 que la question de la nature des trois dieux uniques ne saurait se dissocier plus longtemps de celle de la boîte osseuse des Etats, puisque ceux-ci partagent avec les religions monothéistes le souci premier de s'assurer les conditions de leur pleine et entière souveraineté. Les nouveaux encyclopédistes devront donc approfondir la science politique encore rudimentaire d'une Europe dont les connaissances anthropologiques ne vont pas jusqu'à observer les relations que leur crâne entretient avec leur grosseur et avec la taille du Dieu sur lequel ils calquent leur puissance ou leur faiblesse. A quel point les démocraties d'aujourd'hui demeureraient non seulement aussi inexpertes que les monarchies de droit divin d'avant-hier, mais aussi décervelées que les rois si elles n'acquerraient une science de leur histoire fondée sur le scannage de l'encéphale des Etats, voilà qui a été magistralement démontré à l'occasion de l'attentat du 11 septembre 2001 à New-York , où l'on a vu un mastodonte vieux de deux siècles seulement et de peu de mémoire retrouver en un instant les âges les plus primitifs de l'humanité et régresser jusqu'à témoigner d'une fureur et d'une sauvagerie soutenues par des légions de théologiens de sa force et de sa sottise; et cet Etat s'est précipité la tête la première dans de vertueux génocides cautionnés par son ciel.

D'un côté , les familles de retour dans les ruines de Falloudja, recevront un " paiement de consolation " de 500 dollars pour leur maison détruite ; de l'autre, le président G. W. Bush a décoré les tueurs qui " ont rendu notre pays plus sûr et fait avancer la cause de la liberté ", notamment un certain Georges Tenet, qui a mérité " une des plus grandes distinctions de l'histoire " , celle d'être qualifié de "libérateur ", et qui " méritera toujours ce titre " pour avoir " conduit les forces qui ont combattu dans deux guerres pour la défense de la sécurité du monde. "

Ces palmes divines démontrent avec le plus grand éclat que les élites dirigeantes des plus grands Etats sont aussi les plus sujettes à des mutations brutales de leur niveau mental et moral, parce que la médaille de la liberté avait été créée en 1945 afin d'honorer des héros de la seconde guerre mondiale ; puis elle avait été attribuée à Jean Paul II, à Henry Kissinger et à John F. Kennedy à titre posthume . Et voici qu'elle récompensait un monstre estomaqué et titubant que Time saluait comme " l'homme de l'année " pour avoir " soumis le droit international à la loi des cow boys ".

Mariali : Quelques «hommes de l'année» droits dans leurs bottes: Hitler 1939 Invasion de la Pologne, Krouchtchev 1956 Ecrasement de Budapest, Bush 2004 Destruction de Falloudja.
Le président américain George W. Bush a été nommé "personnalité de l'année 2004" par l'hebdomadaire Time pour «la fermeté de ses convictions» et pour "être resté droit dans ses bottes"

4 - L'alliance de la Turquie avec sa mémoire

Les dommages qui résultent d'une vaine apparence de réflexion sur l'entrée de la Turquie en Europe ne se réduisent pas seulement aux dégâts d'une vaine battologie ; car, dans l'ordre politique, l'erreur de diagnostic est celle d'un médecin qui se tromperait à la fois de maladie, de patient , de médicament et de thérapeutique. Seule une juste définition de la politique permet à l'homme d'Etat de connaître le véritable objet de sa compétence, de sorte que le dirigeant qui ignorera la nature de la science politique lui substituera, en réalité, une tout autre discipline .

La Turquie est un acteur de l'histoire ambitieux et armé d'une mémoire tenace. Sa fierté à fleur de peau n'y va pas par quatre chemins dans l'expression de sa violence et de sa volonté. . S'imaginer que cette orgueilleuse héritière de l'empire ottoman se trouvera tout subitement frappée d'amnésie, qu'elle entrera avec des mines contrites dans l'étroit enclos d'une Europe des bonnes manières et qu'elle y jouera docilement le rôle qui lui aura été dévolu , c'est s'imaginer que l'Europe aurait déjà perdu la mémoire de sa propre histoire. Si la Turquie devait adhérer à une configuration d'Etats flasques, sans volonté et vaticanesques jusque dans leurs traditions diplomatiques, l'ambition que les siècles ont ancrée dans l'âme de l'empire ottoman referait surface. Alors, on verrait cette nation prolifique et piétinante d'impatience prendre bien vite en mains le destin d'un Continent dont il s'est fallu de bien peu qu'il ne fût conquis par ses armes.

Certes, le faible développement industriel et agricole des lambeaux actuels de l'empire ottoman n'autorisera pas de sitôt Ankara à jouer un rôle d'acteur de poids dans l'histoire du monde. Mais les grands Etats finissent toujours par remettre le pied à l'étrier. Rebelles à l'oubli de leur grandeur passée et immunisés contre le désespoir, ils reprennent des forces dans l'immémorial. Leur ouverture retrouvée à leur avenir est leur fontaine de jouvence .

Mais si l'Europe citoyenne et l'Europe parlementaire étaient en mesure d'en débattre, leur science politique serait déjà à l'échelle de la planète. Depuis Périclès, toutes les tentatives de mettre les peuples au timon des affaires du monde ont conduit à des désastres dont il est inutile d'égrener le chapelet. Puisque l'Europe d'aujourd'hui inaugure une audace inconnue du monde antique, celle d'une civilisation ambitieuse de reconquérir sa grandeur oubliée, il faut bien tenter de l'initier à une stratégie qui lui permettrait de répondre aux défis qui l'attendent.

C'est pourquoi ce trop rapide mémento de la psychophysiologie de la Turquie appelle un examen de l'enjeu de son entrée en Europe aux yeux des Etats-Unis et de l'Angleterre. Car la cécité naturelle de l'opinion publique et la volonté d'auto aveuglement de la classe politique moyenne du Vieux Continent sont des handicaps à peser sur la balance du tragique de l'histoire.

5 - Les alibis criards

Les efforts diplomatiques des Etats-Unis pour mettre la Turquie dans son jeu seront titanesques, parce qu'il sera vital pour cet empire de soumettre définitivement l'Europe à sa volonté. D'un côté , la classe dirigeante française paraît s'affoler à la perspective de l'entrée de la Turquie en Europe , tellement elle paraît découvrir tout subitement que le Vieux Monde court à bride abattue vers la " vaste zone de libre échange " prédite par le Général de Gaulle et tellement elle se montre ahurie de ce que la déliquescence du Vieux Monde se place au cœur du débat. D'un côté, elle voit se dresser devant elle le spectre de la domestication définitive de la civilisation européenne et de son congédiement de l'histoire du monde ; et de cela, elle se sent responsable, donc coupable. Mais de l'autre, l'effroi de se mettre à penser la politique lui fait exécuter un gigantesque pas de deux dans une ultime tentative de se tromper elle-même et de se donner le change.

Ce spectacle achève de la couvrir du ridicule de se voir gesticuler en vain sur la scène et de se dédoubler en pitre sous les sarcasmes des connaisseurs. Alors elle monte sur le théâtre de sa propre confusion, celui où se joue le gigantesque simulacre de construire l'Europe politique aux moindres frais et sans assumer les conditions véritables du succès. Il y a longtemps que j'ai expliqué sur ce site les causes réelles de la bonne conscience de l'Europe gesticulatoire et de la féroce volonté de l'Angleterre d'interdire à jamais au Vieux Continent de retrouver les apanages de la souveraineté (L'Anthropologie expérimentale et la théologie politique de l'Angleterre) . Peut-on espérer que l'électrochoc turc sera salutaire ou bien s'agit-il seulement de retrouver les calmants bien connus de l'Europe après s'être donné le faux confort d'une bonne conscience rendue criarde sur les planches?

6 - Bref rappel de la psychophysiologie des îles britanniques

La personne qu'on appelle l'Angleterre est née fortuitement il y a deux millénaires seulement à l'occasion d'un débarquement aussi bref que triomphal de Jules César sur ses rives. Mais jamais cette île ne s'est intégrée à l'empire romain. Elle était depuis longtemps retournée aux charmes de la solitude quand Guillaume le Conquérant y établit une domination normande dont la durée a enfin permis à ces terres de conquérir une identité politique unifiée. Puis Charles Quint, Napoléon et Hitler ont mis à nouveaux frais son insularité à l'épreuve. S'imaginer qu'une rescapée de si grands périls se noiera un jour dans une Europe rassemblée et portée par une volonté politique autonome n'est qu'une vaine rêverie. La seule vraie question est de savoir si la France et l'Allemagne, aidées par l'Espagne et, demain, par une Italie qui aura retrouvé des bribes de sa mémoire effilochée seront capables d'écarter de leur chemin une Angleterre dont les satellites s'égrènent de la Hollande au Danemark. Quel sera le poids de l'insurrection des démocraties du monde entier contre l'empire américain si cette farouche ennemie de l'Europe révoltée sera allée jusqu'à placer ses légions sous le commandement d'un empire aveuglé? Une Amérique rendue démente par une commotion certes brutale et inattendue, mais localisée ne guérira jamais de la furie génocidaire dans laquelle cette insulte à sa grandeur l'aura précipitée.

Quelles sont les chances d'une Europe à la fois insurgée et tellement asservie que toute sa presse traite encore les résistants irakiens de " rebelles " et de " terroristes " ? Et voici que la droite parlementaire française tente à son tour de placer la France héritière du Général sous la bannière d'un occupant stigmatisé par les juristes du monde entier et par le Secrétaire général des Nations Unies du titre infamant de violeur du droit international . Tel est le drame que vit une Europe occupée par l'OTAN depuis soixante quatre ans et scindée en deux camps par les satellites de l'Angleterre et de l'Amérique, lesquels font la loi au sein même de la Commission de Bruxelles ; telles sont les conditions tragiques dans lesquelles G. W. Bush viendra en février à Bruxelles exhorter l'Europe de ses affidés à se ranger encore davantage sous son sceptre.

Le silence de toute la classe politique européenne sur cette tragédie exprime son indifférence, son ignorance, sa lâcheté, sa légèreté d'esprit, sa complicité, son asservissement volontaire. Mais cette cécité ne peut que conduire la réflexion politique à s'interroger sur le degré de profondeur de la conscience politique dont témoignent les dirigeants actuels de la Turquie. M. Erdogan n'a-t-il pas cru bien faire, il y a quelques semaines, à rappeler que l'évolution des mentalités est lente au sein des nations et que d'autres peuples, et notamment le peuple anglais, ont attendu longtemps que l'Europe leur ouvrît sa porte.

Voilà qui est inquiétant au plus haut degré; car si M. Erdogan s'imagine que l'Angleterre est entrée en Europe , alors qu'elle en a forcé l'huis à seule fin de la paralyser de l'intérieur, on se demande quelle conception du statut politique de l'Union d'aujourd'hui et de demain inspire les dirigeants de la Turquie; et l'on se dit que les pressions conjuguées de Washington et de Londres ne feront qu'une bouchée de la volonté supposée qu'Edgar Morin, Alain Touraine, Guy Sorman et par Jean-Christophe Rufin attribuent d'avance à la Turquie de se présenter en puissante tête de pont de l'Europe dans un monde arabe que les Etats-Unis sont bien décidés à démocratiser sous les bombes. " Rejeter la Turquie, écrivent-ils, c'est fermer notre horizon et renoncer à toute responsabilité mondiale. " Encore leur faudrait-il traiter de la question en hommes d'Etat, c'est-à-dire en praticiens de l'histoire en marche.

7 - Qu'est-ce qu'un homme d'Etat ?

On dit que la politique est tout entière un art d'exécution. La chirurgie aussi. Le parallèle entre ces deux sciences va plus loin qu'on ne pense, parce qu'une intervention chirurgicale ne fait jamais qu'illustrer le terme d'un lent parcours de la réflexion et de l'observation: il aura fallu établir un diagnostic incontestable de la maladie, puis se demander si l'intervention est à la portée des instruments contondants dont dispose actuellement un art de trancher dans le vif toujours en marche, puis quelles seront les conséquences certaines ou aléatoires du sang répandu pour autant que le malade aura été jugé en mesure de survivre aux taillades dans sa chair.

C'est alors seulement que l'homme d'Etat commence de se distinguer de l'artiste du bistouri : car ce dernier dispose de l'autorité suprême de laisser le malade courir au trépas s'il le juge perdu et si, de surcroît , il sait que le scalpel ne fera que hâter la descente du moribond au tombeau. Rien de tel pour le grand homme d'Etat : s'il juge la situation momentanément sans issue, il lui est interdit de laisser l'agonisant courir à la fosse sans lui prêter les derniers secours. Son éthique et sa pratique lui font un devoir absolu d'accompagner le mourant sans le désespérer, même s'il se reconnaît impuissant à lui prodiguer des soins efficaces dans l'immédiat. Dans ce cas, il lui demeure interdit de prescrire des stupéfiants au mourant. Au contraire, il doit le maintenir cruellement hors de son sépulcre et en état d'alerte, parce que la douleur infligée est souvent un remède plus efficace dans le traitement à long terme des Etats que de leur administrer les derniers sacrements.

Pourquoi cela ? Parce qu'ils ont la vie chevillée au corps. Le vrai chef d'Etat ne s'y trompe pas ; même leur chute dans un état cataleptique peut cacher un sommeil réparateur. Les peuples sont les seuls malades au monde dont l'entendement peut se mettre en état d'hibernation et les seuls qu'on voit parfois se réveiller un peu plus intelligents qu'à l'heure où ils se sont endormis. C'est pourquoi Jacques Chirac a exercé son devoir d'homme d'Etat en diagnostiquant que " l'Europe est un peu petite face aux grands ensembles du monde " et que la Turquie pourrait même accélérer son réveil.

8 - La Charte de la civilisation européenne

Pour cela, il est indispensable de rédiger une Charte de la civilisation européenne qui pourrait ne comporter que cinq points.

Le premier rappellerait l'inégalité des cultures. Si le siècle de Périclès et les rites tribaux des Aborigènes d'Australie expriment des cultures de valeur équivalente, si les ténèbres du Moyen-Age et le Quattrocento italien pèsent du même poids sur la balance à peser les trésors de l'esprit humain, si les tambourins des peuplades primitives égalent les symphonies de Mozart et de Beethoven, si l'essor du siècle des lumières vaut l'âge des processions et des fabliaux, il faudra se résoudre à immoler la notion même de civilisation sur les autels de l'ignorance et de la sottise. On rougit de honte à constater que la liquéfaction culturelle de l'Europe contraint les dernières sentinelles de notre civilisation à rappeler de si énormes évidences.

Le second point porterait sur la connaturalité des cultures avec la hiérarchie des valeurs qui les inspirent. Quand l'Europe accorde quinze ans à la Turquie pour se rapprocher de ses valeurs, c'est à sa culture qu'elle entend rallier les restes de l'empire ottoman. La Turquie l'a du reste fort bien compris quand elle a cru possible de criminaliser à nouveau l'adultère féminin et de présenter, dans le même temps, sa candidature à l'entrée dans l'Union : elle a répondu aux cris de protestation de l'Occident que la solidité de la famille turque se plaçait au fondement de sa culture et de ses valeurs. Si l'on proclamait l'égalité des cultures, ce serait donc également l'égalité des valeurs qu'il faudrait se résigner à saluer - et, de nouveau, la notion même de civilisation serait à jeter aux orties.

Le troisième point soulignerait que la synergie des valeurs et de la culture est le fondement de la puissance politique de l'Europe et que cette synergie a été démontrée avec éclat à la face du monde entier par une France qui a mis tout son poids dans la balance pour soutenir que l'invasion de l'Irak par les forces américaines a violé le droit international et la charte des Nations Unies, de sorte que les armées de la bannière étoilée se trouvent ipso facto hors la loi en Irak. La justesse de cette politique a été ensuite démontrée par le fait que M. Poutine a failli ruiner le crédit politique de la Russie aux yeux de l'Europe démocratique et rendre impossible son partenariat avec notre civilisation pour être allé à Washington afin d'y offrir tout seul à G. W. Bush une légitimation a posteriori de l'occupation américaine qui revenait à ruiner les fondements moraux de l'Occident . Ce type de suicide d'une civilisation est le seul dont elle ne saurait renaître.

Quelques mois plus tard, ce pèlerin de la mort politique de l'Europe se voyait contraint de proclamer que les élections de janvier 2005 en Irak ne seront qu'un simulacre de démocratie et une farce, parce qu'on ne vote pas librement dans une nation occupée par une puissance étrangère fière de sa victoire par la seule force de ses armes . Puis l'Europe a soutenu des élections libres en Ukraine bien que le candidat démocrate ne vise qu'à renforcer la domination américaine du monde aux côtés de la Pologne; puis l'empoisonnement à la dioxine du candidat de l'opposition par les services secrets de Moscou relayés par ceux de Kiev a achevé de portraiturer W. Poutine sous les traits d'un despote asiatique. Du coup, l'homme de l'ex-KGB est venu à Berlin demander sa réhabilitation à l'Europe des principes, la seule en mesure de s'opposer aux ambitions de l'empire américain . (Les nouvelles cartes et les nouveaux pièges de l'Europe et L'anthropologie introspective face à l'animalité de l'histoire )

Le quatrième point, soulignerait que la Charte de la civilisation européenne engage le Vieux Continent à fonder les relations internationales sur la déontologie politique des démocraties et que seule l'éthique de l'Union sera légitimée à autoriser l'entrée d'un nouvel Etat dans la Communauté. Par conséquent, ni la Turquie, ni aucun autre Etat européen ne seront autorisés à soutenir la politique d'un Etat étranger , si puissant fût-il, dont la politique se fonderait sur la violation des principes universels du droit international.

Le cinquième point rappellerait que la raison est le moteur intellectuel de l'Europe et que les progrès de l'intelligence critique conditionnent l'existence même des cultures et leur hiérarchie des valeurs, comme il a été démontré par un millénaire de tarissement de la littérature, des arts et des sciences de l'Europe depuis le IV siècle jusqu'au XIV e siècle de l'ère chrétienne. C'est que l'investissement des 'imaginations dans une théologie ne laisse pas de place à l'imagination littéraire. Quant aux beaux arts, on ne saurait se complaire à peindre des corps dévêtus si le vrai miroir de notre espèce est celui où elle se réfléchit en une divinité. Aussi n'existe-t-il pas davantage de peinture dans l'Islam qu'au Moyen-Age en Europe. Quant aux sciences exactes, l'Islam les a mieux servies que le christianisme, puisque nous lui devons nos retrouvailles avec la physique d'Aristote, mais un siècle seulement avant la Renaissance. C'est que le Coran réserve les réponses théologiques aux questions sans réponse , tandis que la théologie chrétienne se veut également la scénariste d'une cosmologie mythique. La Turquie n'a ni littérature, ni beaux arts, ni science propres, parce qu'elle n'a débarqué dans le monde arabe qu'à l'heure où celui-ci était déjà tombé en décadence.

C'est ainsi que la Charte de la civilisation européenne poserait les fondements d'un nouvel âge de la politique et de la pensée mondiales.

9 - L'avenir de l'intelligence

On donne le titre d'hommes d'Etat aux chirurgiens des nations que l'histoire autorise à retarder leur intervention de dix ou quinze ans, parce qu'ils savent que le temps peut aussi bien dégrader qu'améliorer l'état du patient.

L'art de l'homme d'Etat lui interdit de prétendre arrêter le train de l'histoire à l'école des stratèges en chambre; il lui faut le retenir en gare tout le temps nécessaire au remplacement de la locomotive ou aux travaux d'aménagement des voies qui conduiront tout le convoi à destination.

La tâche des " nouveaux encyclopédistes " sera d'informer l'opinion publique de la nature des Etats, afin que l'intelligence et la volonté d'une élite de la politique redonnent à l'Europe des sciences humaines de demain le sceptre de l'avance que la Renaissance avait prise sur le reste du monde dans la connaissance de l'humanité.

Le 3 janvier 2005