Il n'est pas possible
de comprendre les apories politiques et stratégiques auxquelles
se heurte l'entrée de la Turquie en Europe si l'on ne les rattache
au renforcement de l'empire militaire américain qui en résulterait,
puisque Washington verrait quatre-vingts millions de nouveaux
sujets européens se placer sous le joug de l'OTAN . Mais l'examen
de l'extension de ce corset de fer n'est lui-même heuristique
qu'à la lumière d'une science des relations machiavéliennes entre
les Etats, ce qui exige une politologie enracinée dans une anthropologie
critique.
Le lecteur sait que
la radiographie des démocraties et des despotismes reconduit à
la question centrale de l'éthique de l'histoire et que la fausse
cotte de mailles de l'OTAN nous rappelle que les retrouvailles
de l'Europe avec sa souveraineté passe par la résurrection d'une
véritable science du politique.
1
- Pour une science des relations entre
les Etats
2
- Les nations sont des personnages
3
- Les nations à l'engraissement
4
- Le titanesque de la candeur idéologique
5
- Les lignes de force de l'avenir
6
- De l'inégalité entre les Etats
7
- Aux sources politiques du fétichisme
8
- Charbonnier est maître chez soi
9
- Un débat truqué
10
- Peut-on former des majorités pensantes ?
11
- Comment hisser les voiles?
12
- Le génie éthique des peuples
1
- Pour une science des relations entre les Etats

La victoire de 1945 aura entraîné le Vieux Monde dans un siècle
entier d'angélisme diplomatique. Le triomphe mondial d'une mystique
de la Liberté a conduit au dernier en date des enterrements manqués
de Machiavel. Du coup, un débat public de plus en plus contrefait
sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne se révèle un
extraordinaire révélateur d'une politologie encore privée de toute
connaissance rationnelle des Etats. Interdite hier par les interprétations
théologiques de l'histoire, elle l'est aujourd'hui par le messianisme
démocratique.
Les
Etats nourrissent fatalement des ambitions qui leur appartiennent
en propre et dont leurs dirigeants ne sont jamais que des figures
d'une envergure variable. Aussi une géopolitique privée de radiographie
des personnages mentaux qu'on appelle des peuples et que leur
tempérament autorise à jouer des rôles proportionnés à leur taille
sur la scène du monde ressemble à un romancier qui ignorerait
l'identité, les attributs et le champ d'action des personnages
qu'il met en scène.
ll
suffira donc de prendre acte des carences spectaculaires dont
souffre la réflexion théorique sur l'élargissement sans fin et
irréfléchi du Vieux Continent pour diagnostiquer la sous-information
dramatique qui paralyse une science faussement évangélique
des relations entre les nations, tellement le premier adossement
de toute géopolitique sérieuse est nécessairement l'observation
de la psychophysiologie qui commande les empires et même les pays
d'une étendue moyenne.
2
- Les nations sont des personnages 
Le
véritable homme d'Etat voit les nations en tant qu'acteurs en
chair et en os. Cette capacité est rarissime. Le Général de Gaulle
la possédait à un degré shakespearien. On lui reproche d'avoir
qualifié Israël "d'Etat sûr de lui et dominateur". C'est
reprocher à Balzac de radiographier les classes sociales au titre
d' êtres vivants et d'une complexion distincte de celle des individus
qui les composent, c'est reprocher à Rabelais de scanner les "papimanes"
et les "carême-prenant" au titre d'acteurs collectifs du
christianisme romain de son temps, c'est reprocher à Proust de
filmer des salons au titre de héros d'une psychobiologie sur les
planches du théâtre qu'on appelle une société.
A
l'image des héros conceptualisés, donc abstraits que les grands
écrivains mettent en scène, les peuples ne sont visibles qu'à
certaines conditions. On ne les voit dotés d'une tête, de bras
et de jambes qu'à l'instant où ils débarquent en tant que personnages
en mouvement dans l'arène du monde. Pour cela, il leur faut un
chef capable de paraître non seulement les incarner, mais les
symboliser, donc les doter d'une personnalité semi mythique. Saint
Louis, Louis XIV, Napoléon n'incarnent et ne symbolisent pas la
France sur le même registre qu'Albert Lebrun ou Vincent Auriol
. Quand un peuple ne dispose pas d'une pointure nationale susceptible
de le mettre physiquement en scène, il n'existe que virtuellement
et, en quelque sorte, à titre grammatical dans les dictionnaires
ou localisable sur une carte de géographie.
Le passage des nations de leur existence potentielle à leur existence
historique est une étrangeté de l'animal politique, mais non une
énigme insoluble, une singularité, mais non un mystère insoluble,
parce que l'humanité obéit à son tour au modèle d'existence propre
aux personnages littéraires: un enfant auquel on n'apprend pas
à parler perd la faculté d'accéder au langage, donc à l'existence
sociale , une nation à laquelle on n'apprend pas à parler dans
le temps de Clio quitte la scène. C'est pourquoi la science de
l'identité psychophysiologique des peuples est une discipline
dont la géopolitique actuelle ignore jusqu'aux rudiments.
3 - Les nations à l'engraissement

Quand une nation est tenue à l'écart du champ de courses, elle
se met à l'engraissement. Le Japon, l'Allemagne et l'Europe entière
d'aujourd'hui s'engloutissent depuis 1945 loin de l'empire de
la mémoire historique et deviennent non seulement aphasiques,
mais bientôt amnésiques. Combien de temps un peuple conserve-t-il
son identité mémorieuse à s'enfermer dans un musée commémoratif
et à seulement remplir son gousset à l'écart du temps des nations
vivantes et respirantes? La Chine s'est réveillée après un sommeil
de plusieurs siècles. Mais pour cela, il fallait qu'elle eût conservé
ses poumons , à savoir l'immensité de son territoire et la masse
de sa population. Un peuple qui prend du ventre et qui perd sa
cage théoracique ne dévale jamais plus dans l'arène de l'Histoire.
La Grèce, la Suède, l'Autriche n'ont plus de destin de gladiateurs,
le Danemark ne se relèvera pas de sa défaite devant Bismarck,
l'Espagne a si bien compris sa relégation sur son propre territoire
à la suite de sa défaite navale de 1898 devant les Etats-Unis
qu'elle a changé le braquet de sa littérature et donné naissance
à la "génération de 1898" dans les Lettres , l'Angleterre
n'a plus le choix que de se diluer dans le Continent des mangeurs
de grenouilles ou de servir de quartier maître ou d'eunuque en
titre à l'empire américain, la France est à la croisée des chemins
entre le rôle de majordome de Washington et sa lancée vers la
Chine, la Russie, l'Inde et l'Amérique du Sud. Et pourtant, le
commerce demeure le levain inaugural de la grandeur politique,
parce qu'il sert de fourrier à l'accroissement de la masse de
la population. La Phénicie, Carthage, le monde hellénique, l'empire
romain n'ont bondi dans le temps de l'histoire que pour avoir
suffisamment rempli leur escarcelle - ensuite, les armes prennent
le relais des marchands et font toutes seules les pactoles.
Quand
une nation est devenue un acteur de l'histoire réelle, son Etat
se change en un poignard acéré; mais ses dirigeants n'agissent
jamais qu'à se mettre à l'écoute du tempérament un instant refoulé
d'un peuple. La France de Napoléon retrouve la furie des Gaulois
de la bataille de l'Allia, l'Espagne des conquistadors lance les
guerriers de Numance et de Sagonte à l'assaut de la planète, l'Allemagne
de Hitler se réconcilie avec Wotan, la Suisse de Guillaume Tell
scelle alliance avec les Helvètes et Israël avec les guerriers
de 70 après Jésus-Christ. Michelet disait : "La France est
une personne" et Corneille : "Bon sang ne peut mentir".
Ces prolégomènes succincts étaient nécessaires à la pesée de l'infirmité
théorique d'une politologie privée de l'assise d'une anthropologie
critique et dont le débat actuel sur l'entrée de la Turquie en
Europe facilite le diagnostic.
4
- Le titanesque de la candeur idéologique 
Toutes
les têtes pensantes de l'empire américain et tous les Présidents
des Etats-Unis qui se sont succédé depuis Jimmy Carter ont évidemment
compris que l'entrée de la Turquie en Europe signerait l'acte
de décès de l'aventure politique d'un Vieux Continent ambitieux
de se remettre en selle à l'échelle de la planète. De plus, l'octroi
du ticket d'entrée dans l'Union européenne de tel ou tel Etat
du Vieux Continent a toujours été subordonné à l'acquiescement
préalable de l'étranger, donc à sa mise sous le joug de l'OTAN.
Ce statut du Vieux Monde est devenu institutionnel, donc perpétuel.
Comme la Turquie se trouve d'ores et déjà placée sous le commandement
direct du Pentagone même en temps de paix, les Etats-Unis n'ont
même plus à faire valoir cette condition de sa vassalisation au
sein de l'Union européenne, de sorte que l'extension militaire
de l'empire des Etats-Unis bénéficierait d'un seul coup de la
surassurance de l'afflux de quatre-vingts millions de nouveaux
sujets.
La première pesée de la tétraplégie dont la géopolitique contemporaine
est frappée n'est donc autre que celle de sa chute dans le titanesque
de la candeur. Mais si la tétanisation de la raison européenne
en a fait un enfant de chœur, comment expliquer que la naïveté
de toute sa classe politique puisse conduire une vieille civilisation
jusqu'à s'imaginer que l'empire américain travaillerait évangéliquement
à l'accroissement continu de la puissance de ses rivaux potentiels,
sinon en raison de l'incapacité sidérante des hommes d'Etat actuels
d'observer les nations comme des personnages en chair en os et
leurs dirigeants comme des pilotes voués à travailler d'arrache-pied
à leur grandeur, mais inégalement doués pour incarner et symboliser
leur destin sur la scène internationale?
Car
il se trouve que cette décérébration générale se manifeste jusque
chez les nationalistes gaullistes les plus chevronnés. M. Jacques
Chirac, par exemple, s'indignait de ce que M. Bush préconisât
l'entrée de la Turquie en Europe, mais il s'en irritait seulement
pour le motif que le Président des Etats-Unis avait le toupet
de se mêler de ce qui ne regardait pas son ménage. "Pourquoi
la Turquie n'entrerait-elle pas en Europe ? Qu'on me dise enfin
les raisons pour lesquelles on lui refuserait ce qu'elle demande?"
s'exclamait-il.
Evidemment, si l'on ne voit pas les Etats comme des personnages
dotés de volonté et d'ambitions indépendantes des figurants qui
mettent leurs effigies en mouvement sur la scène du monde, si
l'on ignore donc la nature même de la politique et de l'histoire,
on n'a aucune chance de jamais conquérir un regard d'homme d'Etat
sur les acteurs autonomes qu'on appelle des peuples agissants.
Il
en résulte que la question présente deux volets distincts. Le
premier requiert l'examen des raisons de l'empire américain de
tenir l'entrée de la Turquie en Europe pour conforme à ses intérêts
stratégiques, donc nécessairement dommageables à l'ambition opposée
de l'Europe de retrouver son hégémonie mondiale d'autrefois, ou
à défaut, d'emprunter du moins un chemin de nature à lui redonner
une place décisive dans le monde de demain. Le second volet requiert
la pesée de la pertinence de l'analyse que l'Amérique fait de
ses intérêts d'empire en expansion depuis deux siècles, afin de
trouver éventuellement le défaut de la cuirasse et de s'assurer
qu'il ne commet pas d'erreurs à son propre détriment et sans le
savoir. C'est cela, la politique; et rien, hors de cela, ne ressortit
réellement au génie de la politique.
5 - Les lignes de force
de l'avenir 
Mais pour sortir des rêveries d'enfant d'une géopolitique d'argumenteurs
apostoliques de la démocratie, il faut une science de l'orientation
générale de la planète de demain, ce qui exige une anthropologie
critique en mesure d'expliciter la logique interne qui commandera
l'histoire du XXIe siècle et de sa sotériologie de la "Liberté".
Seule cette logique-là permettra de traiter objectivement la question
du destin de la Turquie et de le situer dans une problématique
appelée à enserrer l'avenir réel d'une planète à cheval
entre le sacré et le rationnel.
Or, il crève les yeux que l'empire américain ne pourra soutenir
indéfiniment l'immensité des dépenses militaires qu'entraîne l'entretien
de mille quatre cents bases militaires sur les cinq continents
; il crève les yeux que la crise du capitalisme mondial fera apparaître
la faiblesse encore cachée d'un dollar qui a besoin de la confiance
aveugle du monde entier en une autorité devenue toute fiduciaire
et que n'enfante plus qu'une foi fondée sur l'impression de billets
aussi privés d'assises dans l'industrie et le commerce que les
billets de caisse que l'Eglise du Moyen Age tirait sur le paradis;
il crève les yeux que l'ascension de la Chine, de la Russie, de
l'Inde, de l'Amérique du Sud et même de l'Afrique constituera
un puissant appui de l'euro, du rouble, du yen, du Yuan.
A l'opposé, il est non moins évident que l'entrée de la Turquie
en Europe confirmerait non seulement l'arrimage branlant de notre
continent à un occidentalisme militairement aux mains de plus
en plus affaiblies des Etats-Unis, mais rendrait l'Europe irrémédiablement
flottante, puisque le guidage d'une civilisation en attente de
sa dislocation politique et culturelle est un acteur du monde
non radiographié; il est évident, de surcroît, que la puissance
de l'OTAN, qui n'est que le bras armé du Pentagone, se trouverait
renforcée par la capacité accrue dont jouirait l'empire américain
de semer la discorde dans une Europe semi musulmane; car de même
que l'Angleterre a longtemps su jouer de la rivalité entre l'Allemagne
et la France pour diviser le Vieux Continent, l'empire américain
jouerait tantôt la carte de la Turquie d'Allah, tantôt celle de
la Turquie occidentalisée, pour ne rien dire des possibilités
immenses offertes à sa diplomatie de favoriser sur les rives de
la Méditerranée l'islam traditionnaliste des chiites face à l'islam
en voie de laïcisation des sunnites.
6
- De l'inégalité entre les Etats 
La
photographie a changé les mises en scène anciennes de la domestication
d'un Etat démocratique par un autre Etat démocratique. Elle se
caractérise aujourd'hui par l'affichage en chair et en os des
dirigeants du vassal en livrée aux côtés de son maître. L'étalage
d'une apparence d'égalité entre deux nations a pour fonction de
sauvegarder l'autorité de l'asservi sur son propre territoire.
L'apparat télévisuel n'a donc rien de fictif, parce que la dépendance
même du subordonné devient le gage de sa légitimité non seulement
aux yeux de sa propre population, mais aux yeux du monde entier.
Sous la IVe République, un Président du Conseil qui, sitôt investi
par l'Assemblée nationale, ne se serait pas précipité à Washington
toutes affaires cessantes aurait perdu son crédit dans le pays,
parce qu'il se serait effectivement privé de l'aura mythique devenue
indispensable à sa légitimation constitutionnelle. La servitude
rend verbales les lois des nations en tenue de valets. C'est avec
ces protocoles de la démission que le Général de Gaulle avait
rompu en 1958.
Aujourd'hui,
M. Nicolas Sarkozy tente de souligner son rang et la pointure
de la France sur la scène internationale par la diffusion d'images
filmiques de sa présence corporelle aux côtés du Président des
Etats-Unis d'Amérique. Mais cette théâtralisation spectaculaire
de l'inégalité effective entre des Etats démocratiques réputés
régis entre eux par les principes de 1789 montre également le
chemin de l'initiation des citoyens à une éthique de leur souveraineté
qui passera par leurs retrouvailles avec leur fierté.
A ce titre, le spectacle du Président de la République française
reçu par un souverain étranger sur le sol de la France le 6 juin
2009 - le cimetière de Colleville est une parcelle de la Gaule
dont un pays étranger est devenu le propriétaire et qu'il a annexé
à son propre territoire - ce spectacle, dis-je, est un électrochoc
de nature à miniaturiser d'une manière saisissante aux yeux des
peuples européens l'évidence que toute politique digne de ce nom
repose nécessairement sur une éthique de l'indépendance nationale
et que cette éthique-là ne peut naître d'un suffrage universel
qui ne porte jamais au pouvoir que des classes dirigeantes achetées
d'avance et avariées par la séduction qu'un Etat étranger exerce
sur leur esprit.
7 - Aux sources politiques
du fétichisme
Quelle est l'origine religieuse et psychobiologique confondues
de cette séduction ? Réponse : le fétichisme que la démocratie
française a hérité de l'esprit sacralisateur de la civilisation
latine. Dans les pays anglo-saxons, le moule protestant interdit
de totémiser des rituels, serait-ce celui d'une élection au suffrage
universel. Ce n'est pas le vote populaire qui intronise un Président
des Etats-Unis dans une manière de temple de l'histoire, parce
que le monde n'est pas placé sous le sceptre auguste de la démocratie
par le décompte minutieux des voix, mais à l'essai et à l'épreuve
du temps d'ici-bas, qui seul vérifie la pertinence du coup de
dés qu'on appelle "le choix du peuple": on teste immédiatement
la validité hasardeuse des élections au spectacle de la compétence
ou de l'incompétence du nouveau Président, et si la nation s'est
trompée de candidat, on jette tout de suite le produit blet qu'on
aura acheté par mégarde ou par erreur, parce qu'il n'y a pas d'infaillibilité
d'origine religieuse, donc de fétichisation d'une procédure de
magiciens de la démocratie.
J'ai
demandé à un politologue américain de mes amis, le célèbre docteur
Pragmaticus, de m'expliquer la répulsion viscérale qu'éprouve
M. Barack Obama pour la personne de M. Nicolas Sarkozy.
"Dans le monde entier, m'a-t-il répondu, les chefs d'Etat se présentent
sur la scène du monde avec un personnage invisible debout dans
leur dos, qu'ils appellent leur pays. C'est pourquoi, le 6 juin
2009, on a entendu M. Obama, le prince Charles, M. Brown et M.
Harper chanter l'hymne de leur nation sous les couleurs de leur
drapeau. Pourquoi M. Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas chanté la Marseillaise
sous l'étendard de la France? Parce qu'il ne s'identifie pas à
la France. S'il avait chanté, il aurait paru jouer un rôle d'emprunt.
Il dirige seulement une entreprise de soixante cinq millions d'employés.
C'est pourquoi M. Obama ne considère pas que la Gaule soit représentée
par le seul effet d'un rite démocratique.
"
Mais vous autres, Européens, vous croyez encore que les rites
engendrent les contenus de ce qu'ils symbolisent. Il suffit qu'une
assemblée de vieux cardinaux élise l'un des leurs à la papauté
pour que vous colliez l'étiquette de successeur légitime de Saint
Pierre sur la poitrine d'un vénérable vieillard et pour que vous
le croyiez inspiré par le Saint Esprit. Pourquoi ses paroles en
deviennent-elles automatiquement crédibles ? Parce que l'un de
ses prédécesseurs s'est tout soudainement auto-proclamé infaillible
en 1870. Rien de tel aux yeux de M. Obama, parce que notre théologie
court vers l'absurdité opposée de l'accouchement mécanique de
la vérité religieuse: alors que vous faites descendre la grâce
du ciel sur la terre à grand renfort de cierges, de parfums, de
ciboires et de gesticulations de vos prêtres devant vos autels,
Calvin nous a inventé une manière de théologie prétendument expérimentale,
de sorte que le succès et la prospérité des croyants sur cette
terre sont le signe et la preuve indubitables de leur élection
par notre Jupiter. Tel est le sens de la formule par laquelle
M. Barack Obama achève tous ses discours : "Que Dieu vous bénisse".
Mais , par un choc en retour, votre loi de séparation de l'Eglise
et de l'Etat a privé votre classe dirigeante de toute connaissance
rationnelle des armes mythologiques dont les théologies usent
depuis les origines, alors que de part et d'autre de l'Atlantique,
les trois quarts des décisions des dirigeants démocratiques
leur sont dictées par l'inconscient politique qui pilote leur
religion."
J'ai ensuite demandé à mon illustre interlocuteur ce qui invalide
le rituel démocratique français aux yeux de M. Barack Obama. "En
Amérique, m'a-t-il répondu, un Président qui se serait précipité
dans un restaurant de luxe afin d'y fêter sa victoire ou qui se
serait prélassé sur le yacht d'un ami milliardaire ou qui aurait
volé un stylo aux yeux de tout le monde à un chef d'Etat étranger
ou qui userait d'un langage de charretier ou qui poserait la main
sur le derrière de sa femme en public ferait aussitôt l'objet
de la procédure en révocation que nous appelons l'impeachement.
Chez vous, la désacralisation du suffrage universel par le canal
du suffrage universel lui-même emprunte un détour plus subtil,
plus aristocratique et plus amusant, celui du réveil de l'esprit
moliéresque, voltairien ou cartésien de votre nation. Quelle fête
de l'esprit que la France rieuse d'aujourd'hui!"
8
- Charbonnier est maître chez soi 
Mais
comment un continent subordonné à un autre depuis un demi siècle
peut-il seulement se donner la volonté de recouvrer son indépendance?
Il y faut quelques têtes décidées à prendre appui sur la dignité
innée des peuples européens, ce qui, encore une fois, exige la
capacité évoquée ci-dessus de connaître les nations en tant que
personnages - donc de les avoir dans les tripes, si je puis dire,
comme Flaubert disait "Madame Bovary, c'est moi", ou Cervantès,
"Don Quichotte, c'est moi". Mais quoi de plus évident,
aux yeux du bon sens du paysan allemand, italien, espagnol ou
même polonais que la démonstration de ce que tout propriétaire
dont le champ se trouve hérissé de forteresses étrangères a perdu
la jouissance de sa terre et ne saurait s'armer d'une politique
et d'une diplomatie autres que verbifiques dès lors qu'il n'est
plus maître chez lui . Faut-il donc regretter que la France ait
recouvré la possession de son territoire depuis quarante six ans
si le charbonnier redevenu maître chez soi ne se mettra pas en
peine d'armer son voisin contre le seigneur de l'endroit ? Que
l'Europe soit occupée par quelque quatre cents bases américaines
qui y demeurent implantées vingt ans après la chute du mur de
Berlin est un spectacle lointain et irréel aux yeux des Français.
Et puis, comment hâter le mûrissement politique du reste de l'Europe
si, loin de bénéficier de l'avance immense que la France avait
prise sur ce point, elle anéantit elle-même un demi siècle de
sa propre diplomatie à se placer nominalement sous les ordres
d'un général américain et à quémander quelques hochets d'un "commandement"
militaire aussi onirique que le royaume du Toboso ?
9 - Un débat truqué 
Qu'on considère seulement le débat entre M. Michel Rocard et Alain
Juppé paru dans le Figaro du 3 juin 2009. L'ex premier
Ministre socialiste s'y contente de rappeler que la règle de l'unanimité
a été imposée à l'Union européenne par l'Angleterre, ce qui a
fait du traité de Maastricht l'échafaud de l'Europe politique.
Mais il en conclut qu'il faut aller au bout de ce désastre et
renoncer à l'Europe politique pour toujours, donc accepter son
américanisation définitive au profit d'une zone de libre-échange
privée à jamais d'ossature politique. Quant à M. Alain Juppé,
il relève l'impossibilité économique de digérer l'entrée de quatre
vingt millions de Turcs en Europe, mais également la perte définitive
de l'identité politique de l'Europe au profit de l'Amérique.
Les deux interlocuteurs s'accordent donc discrètement sur le poids
décisif de l'impérialisme démocratique américain ; mais ni l'un,
ni l'autre ne prennent le taureau par les cornes, ni l'un, ni
l'autre n'évoquent l'existence de l'OTAN vingt ans après la chute
du mur de Berlin, ni l'un, ni l'autre n'enfoncent le clou, à savoir
le ridicule de seulement parler de politique avec deux cents bases
militaires de l'OTAN installées en Allemagne et cent trente sept
en Italie, pour ne rien dire du port de Naples, qui se trouve
purement et simplement annexé au territoire américain. Dans ce
contexte, il devrait paraître stupéfiant que la politologie européenne
se prive de toute réflexion de sens rassis sur les raisons réelles
des efforts constants et répétés de l'empire américain de soutenir
une adhésion dissolvante de toute identité politique et militaire
proprement européenne.
Il
faut se rendre à l'évidence : la cécité politique des démocraties
défie l'entendement pour que M. Barack Obama ait pu s'étonner
avec une candeur désarmante et publiquement de ce que la Turquie
n'entre pas en Europe, dès lors, dit-il, qu'elle se trouve d'ores
et déjà dans l'OTAN. Mais il évite les rencontres officielles
à Paris et à Berlin, afin de marginaliser d'avance l'Europe au
profit d'Ankara, puisque le pôle du monde se déplace irrésistiblement
vers la Chine, la Russie et l'Islam, de sorte que Washington s'installe
dès aujourd'hui en interlocuteur exclusif de ce trio.
Mais
si, soixante cinq ans après leur débarquement de 1944, les Etats-Unis
peuvent aligner une Europe d'hommes liges à Colleville, on imagine
aisément le paltoquet diplomatique que deviendrait un Vieux Continent
dans lequel la Turquie jouerait, aux côtés de l'Angleterre, comme
il est dit plus haut, le rôle d'un second cheval de Troie. Il
suffira au Président des Etats-Unis de s'afficher aux côtés des
successeurs de M. Erdogan pour changer le Vieux Monde en bouée
flottante sur l'océan de la géopolitique; et l'on ne voit pas
la France et l'Allemagne s'engager sur le front d'une lutte d'influence
contre un empire ottoman requinqué au cœur même des séquelles
de la civilisation gréco-romaine sur une plage de Normandie. En
revanche, si la Turquie prenait l'initiative de quitter l'OTAN,
elle deviendrait le leader de l'Europe à lui montrer le chemin
de sa souveraineté au spectacle même de sa honte.
10 - Peut-on former
des majorités pensantes ? 
Mais
comment changer une Europe multilingue et multiconfessionnelle
en un acteur unifié et énergique de la planète ? Certes, depuis
XVIIIe siècle, le moteur cérébral des sciences humaines est une
anthropologie de plus en plus en mesure d'observer de l'extérieur
et d'un oeil critique le cerveau biphasé et manchot d'une espèce
livrée aux personnages imaginaires qui se promènent dans sa tête.
Le drame le plus abyssal n'est donc pas exclusivement l'inaptitude
viscérale des démocraties à former des chefs d'Etat performants
-
-
Barack Obama en Egypte: Je serai assassiné,
1er juin 2009
-
A propos du discours prononcé par le "vrai" Barack Obama le
4 juin 2009,
8 juin 2009 ,
tellement
l'horizon politique naturel des classes dirigeantes des démocraties
schizoïdes n'est pas international - mais l'incapacité, de surcroît,
de former des dirigeants cérébralement en avance sur leur temps
et capables d'observer l'espèce bipolaire à laquelle ils appartiennent.
La seule question décisive est donc de savoir si, après vingt-cinq
siècles d'expérience et de démonstration de l'impuissance d'origine
psychogénétique de l' animal dichotomisé de naissance de se choisir
des gouvernements armés d'un vrai regard sur le monde, il serait
néanmoins possible de mettre en place une forme d'éducation des
masses qui les mettrait à même de juger de haut les candidats
à leurs suffrages. Les moyens d'information nouveaux dont dispose
le XXI siècle sont-ils de nature à rendre majoritaire la fraction
relativement informée d'une population ou bien celle-ci flottera-t-elle
toujours comme un noyé entre deux eaux?
Si cette voie semble s'ouvrir, c'est notamment en raison des tournures
caricaturales qu'a prises le naufrage politique propre aux démocraties
scindées entre le rêve et le réel ; car elles sombrent dans une
démagogie d'un type nouveau, où l'on voit un abîme inconnu des
ancêtres se creuser entre les moyens de plus en plus ridiculement
spectaculaires dont usent les classes dirigeantes pour conquérir
un pouvoir chatoyant et superficiel d'une part et le sérieux des
enjeux politiques vitaux d'autre part, qui demeurent sottement
soustraits à tous les regards en raison de la manipulation officielle
des images par les Etats démocratiques eux-mêmes. Mais cette débâcle
favorise l'essor dans l'ombre, puis l'élan au grand jour d'une
forme de pédagogie susceptible d'éveiller l'intelligence moqueuse
de l'opinion publique. Comme au XVIIIe siècle le rire redevient
le ferment le plus fécond de la lucidité politique.
La
démocratie française semblait avoir compris la vocation d'éducatrice
connaturelle à la Révolution de 1789 : le plébiscite de 1848 en
faveur de Napoléon III avait permis de déposer la couronne d'un
empire et d'une Eglise réconciliés sur le cercueil de la République
des savoirs. Mais la vocation pédagogique d'une nation issue du
peuple et formée dans les écoles de la raison était condamnée
à avorter dans un régime dont l'horizon demeurait viscéralement
parlementaire, de sorte que la vie publique n'avait le choix qu'entre
deux triomphes de la médiocrité politique, celle d'une gestion
municipalisée de la nation sur une scène internationale livrée
à des notables de province et celle d'un bonapartisme caporaliste
que le XXIe siècle nantit désormais d'armes hollywoodiennes de
l'autorité publique.
C'est dire que la formation des peuples du XXIe siècle n'a pas
seulement pour tâche de soustraire la démocratie au tragique de
l'oscillation bi-millénaire de ce régime entre deux tyrannies
de la médiocrité politique, celle du césarisme et celle des républiques
de la petitesse d'esprit. Et pourtant la science politique moderne
court vers des paramètres greffés sur le génie naturel des peuples
et des nations ; car il se trouve que le néant dans l'ordre politique
va de pair avec la malodorance, tellement il n'est pas de prestige
et de grandeur durables dans les artifices et les contrefaçons
de l'immoralité des nations.
11
- Comment hisser les voiles 
L'Europe
est à la croisée des chemins. Le corps électoral français a boudé
les urnes le 9 juin parce qu'il savait d'instinct qu'on ne parle
pas de l'Europe réelle si, vingt ans après la chute du mur de
Berlin, l'on ne se pose pas la question de sa souveraineté, donc
d'une occupation humiliante, parce que militairement sans objet
de son territoire par des troupes étrangères. Les 40% restants
du corps électoral se sont partagés entre les défenseurs des éoliennes
et celle des caciques de la rue de Solférino. Les descendants
de Jaurès étaient demeurés viscéralement inaptes à porter le regard
de l'homme d'Etat sur l'éthique frelatée de la planète. Rue de
Solférino, on avait détourné les yeux du massacre de Gaza, dans
lequel on avait voulu voir une querelle médiocre entre les défenseurs
locaux de Jahvé et ceux d'Allah. Quant au capitalisme, il se trouvait,
lui aussi, si bien privé de la boussole d'une éthique de l'histoire
qu'il s'était bouché le nez avec autant de détermination que les
Ponce Pilate de la gauche. Trois jours plus tard, deux cortèges
funèbres se sont croisés dans les rues de Paris ; l'un portait
en terre le cercueil du socialisme, l'autre, le catafalque du
capitalisme.
Pour la première fois depuis longtemps, la planète se révélait
une barque privée de timon et de gouvernail . Du coup, les peuples
allaient-ils se mettre aux avirons et hisser les voiles? L'heure
était propice, parce que, le 4 juin, le discours de M. Barack
Obama au Caire avait tenté de remettre l'éthique au cœur de la
politique et de la stratégie des civilisations. La question centrale
redevenait celle de savoir ce qu'il convient d'appeler un chef
d'Etat et à quel type de dirigeants le monde de demain fait appel.
12 - Le génie éthique
des peuples 
Mais
précisément, quel enseignement plus accessible au génie naturel
des peuples que celui du débarquement d'une éthique internationale
dans l'histoire et la politique ? On a vu Paris crier sa fureur
dans la rue à la suite du massacre de Gaza, tandis que, dans le
monde entier la classe dirigeante élue par des démocraties supposées
vertueuses consacrait tous ses efforts à jeter un voile épais
sur l'évènement et à le rejeter le plus hâtivement possible dans
l'oubli.
L'heure des grandes révolutions politiques serait-elle celle où
une puissante révolution religieuse vient rappeler aux nations
que l'éthique est le fondement de l'histoire et que toutes les
civilisations meurent ou renaissent à l'école du trépas ou de
la résurrection de leur éthique ? Qu'est-ce que Moïse, Jésus ou
Mahomet, sinon des pédagogues du ciel de leur temps ? Alors, les
chefs d'Etat sont appelés, eux aussi, à dégrossir l'idole dans
le sillage des prophètes, parce que l'auto-immolation des appelés
de l'esprit redevient le moteur des nations et le levain de l'Histoire.
Mais
un peuple démocratique peut-il apprendre à porter au pouvoir un
nouvel alliage du réalisme politique avec une éthique du sacrifice
de ses chefs, alors que les Isaïe de la raison ont rarement la
pointure des grands capitaines? Au premier abord, la séparation
entre les suicidaires socratiques et les hommes de pouvoir semble
infranchissable. Marc-Aurèle tient piteusement dans le cirque
la bride du cheval de son fils Commode, né de l'adultère de son
épouse avec un gladiateur, Saint Louis défend l'inquisition, Luther
prêche l'évangile et arme les princes allemands contre les paysans
révoltés, Calvin prône les droits de la conscience et livre Michel
Servet au bûcher.
Mais peut-être le réalisme politique a-t-il déjà changé de bord
en secret , peut-être, dans les profondeurs, la raison pratique
est-elle déjà devenue auto sacrificielle, peut-être l'impossibilité
de résoudre des problèmes "proprement politiques" à l'aide
des seules armes de la platitude enfante-t-il déjà une race d'hommes
d'Etat dont le pragmatisme nouveau saura que l'histoire est un
autel et qu'un destin de kamikaze de l'intelligence pourrait bien
devenir le sacre du véritable génie politique. N'est-il pas d'ores
et déjà devenu évident que le problème palestinien conduira à
l'assassinat du Président des Etats-Unis ? C'est pourquoi j'ai
imaginé un discours testamentaire et testimonial de M. Barack
Obama au Caire
-
Barack Obama en Egypte: "Je serai assassiné"
, 1er juin 2009
afin d'esquisser la silhouette de l'homme d'Etat de demain. Faisons
confiance au toréador de la logique que les Chrétiens appelaient
le Saint Esprit et qui poussait dans les reins le taureau au mufle
fumant qu'on appelle l'Histoire. Puisse le couteau retrouvé du
sacrificateur antique donner un destin spirituel au véritable
homme d'Etat, puisse un offertoire de l'éthique du monde sceller
les retrouvailles de l'action avec la sainteté des prophètes de
la politique!
Mais
chassons le lyrisme des théorèmes de l'anthropologie des sacrifices
et disons plus prosaïquement : "Quand une société simiohumaine
a accédé à un degré de son développement qui menace de ruiner
l'éthique primitive chargée d'assurer sa survie, elle produit
un système immunitaire hyperindividualisé. Alors, des spécimens
d'exception se donnent à immoler par la collectivité afin d'en
devenir les moteurs posthumes."
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juin 2009