M. Nicolas Sarkozy
a annoncé son intention de présider des "assises de la culture
française". Comme il se trouve que, de tous temps, le génie
littéraire s'est universalisé dans le creuset des patries et
qu'à ce titre les grandes œuvres nationales se situent au cœur
de la civilisation mondiale, il devrait y être question du rôle
que les Etats modernes sont appelés à jouer face au naufrage
qui menace d'ensevelir la production des écrits de qualité dans
les démocraties massifiées. On sait que l'industrialisation
intensive du livre a entraîné sa réduction au rang d'un produit
à consommer sur l'heure. Dans quelle mesure la France peut-elle
encore défendre des écrits de valeur alors que la loi du marché
prétend avoir fabriqué une nouvelle balance à peser l'immortalité
des textes : le chiffre de vente immédiat d'un produit jetable
le rendrait précieux sur le cadran de l'immortalité littéraire.
Pendant une quinzaine
d'années, le Ministère de la culture a tenté de lutter contre
la logique dévalorisante du profit commercial. Mais la rue de
Valois a bien vite demandé à son tour aux auteurs de lui apporter
la caution préalable et dûment signée d'un marchand afin que
le Centre national du livre consentît à s'intéresser à leur
plume. Cette politique a paru défendable aussi longtemps que
des écrivains chevronnés ont siégé au comité de lecture de quelques
grands éditeurs; mais bientôt, l'autorité du jugement des connaisseurs
s'est trouvé subordonnée jusque dans les plus illustres Maisons
à l'appréciation terminale et implacable des agents commerciaux.
Comment ces spécialistes du "lancement" auraient-ils
"assuré la promotion" de Mallarmé ou de Nietzsche ? Il
est facile de "lancer" Lolita. Il est plus
difficile de "lancer" Proust ou Kafka. Mais une "culture
française" désormais soumise au couperet des comptables
et des caissiers a subi un revers stratégique avec la crise
mondiale du capitalisme qui , vingt ans après la chute de l'empire
des goulags fera, progressivement comprendre aux Etats modernes
que s'il est un domaine et un seul où le capitalisme conduit
infailliblement au naufrage de la civilisation, c'est bien celui
d'une "culture" dans laquelle le bénéfice commercial
instantané fait la loi, alors qu'il faut vingt ans à Stendhal,
Nietzsche, Proust, Kafka ou Ionesco pour trouver un public digne
de leur plume.
Mais il serait naïf
de s'imaginer que l'invendable porterait le sceau du génie.
Le malentendu est profitable à court terme, la durée obéit à
d'autres critères. La question commence de faire tache d'huile
au point d'appeler une réflexion de fond sur la nature du génie
littéraire et sur les relations que les écrivains universels
entretiennent avec l'esprit de leur nation. Si l'engloutissement
de la grande littérature européenne résultait seulement de la
vassalisation rampante du Vieux Continent, encore faudrait-il
rendre compte des chemins qui conduisent fatalement les peuples
soumis de leur asservissement politique à leur décérébration.
Toutes les décadences sont des décervellements, tellement la
liberté est la condition de la hauteur des âmes et des prouesses
de l'intelligence. Aussi l'agonie de la pensée est-elle la clé
de l'ensevelissement tragique des "cultures" supérieures
dans une médiocrité dont les exploits du marché ne sont jamais
que le drapeau planté sur les décombres de la raison.
Mais ce drame présente
également un avantage indirect en ce que la guerre entre les
croyances et les savoirs, les mythes et les lucidités, les autels
et les laboratoire se place à nouveau au cœur de la réflexion
sur la civilisation mondiale. Les retrouvailles de l'Occident
avec la logique interne qui commandait son évolution continue
depuis un demi millénaire lui redonne sa vocation de libératrice
des cerveaux.
Tel est le contexte
philosophique et anthropologique dans lequel il faut placer
l'initiative paradoxale de l'Elysée de tenir des "assises
de la culture". Obéiront-elles à la problématique qui oppose
depuis vingt-cinq siècles les cultes aux démonstrations, les
savants aux oracles et les sciences aux devins ?
Il m'a semblé que
des "Lettres philosophiques" au chef de la nation de
Descartes et de Voltaire seraient susceptibles de lui rappeler
les ressorts de cette dialectique fondatrice, puisque, depuis
Platon, cette arme de la logique est demeurée le fer de lance
de l'Occident civilisé. Un siècle après la loi de 1905, il était
temps de faire le point sur les relations que la civilisation
de la science entretient avec les songes sacrés. Raison de plus
de replacer la philosophie au cœur de l'histoire, de la politique
et de la culture mondiales.
1 - Epistola prima : Le Ministère de la culture et la
France de la pensée
2
- Epistola secunda : Littérature et civilisation
3
- Epistola tertia : Un résumé-éclair de l'Histoire parallèle
de " Dieu " et de l'esprit humain
4
- Epistola quarta : Nos tributs à la mort
5
- Epistola quinta : La politique du cerveau de la France
6
- Epistola sexta : Du débarquement de la théologie dans
la politique de la République
7
- Epistola septima : La République élévatoire et les mystiques
8
- Epistola octava : La littérature et les " grands sujets
"
9
- Epistola nona : Un vivier des " grands sujets " : la
corruption
10
- Epistola decima : La littérature et le tragique de l'Histoire
11
- Epistola undecima : Le sang de l'Histoire et le meurtre
sacré
12
- Epistola duodecima : La littérature et la résurrection
des civilisations
13
- Epistola tredecima : De l'esprit de justice de la France
1
- Epistola prima
Le
Ministère de la culture et la France de la pensée
Monsieur le Président,
L'histoire
ne connaît aucun exemple d'un homme d'Etat qui aurait seulement
imaginé de convoquer et de présider des "assises de la culture",
donc du génie de son pays. Dans le même temps, vous avez tenté
de réconcilier la République avec les autels, la raison avec la
théologie, les intellectuels français avec le sacré et le siècle
des Lumières avec les clergés. Vous avez donc posé une question
décisive aux yeux de l'anthropologie critique, celle de savoir
si la vérité parle le langage compartimenté des diverses
religions ou universel de la terre.
C'est dire également que votre initiative est révélatrice du "malaise
de la civilisation" que Nietzsche avait diagnostiqué un demi-siècle
avant Freud. Saisirez-vous l'occasion d'une cérémonie républicaine
et démocratique aussi singulière qu'une manière de concile des
défenseurs de l'intelligence planétaire ou folklorique de l'humanité
pour préciser le sens spirituel ou rationnel qu'il convient de
donner au terme vague et flottant de "culture"? La chasse,
la pêche et le jeu de boules ont-ils place dans la "culture
française" ? Dans ce cas, comment définir leur particularité
afin de les distinguer de la peinture, de la statuaire et de la
musique, dont la vocation est mondiale ? Et puis, les religions
sont représentées par des dépositaires et des propriétaires officiels
d'une vérité tenue pour éternelle, infaillible et cernée par des
théologies. De quels possesseurs de la "culture" allez-vous
légitimer les œuvres sous la tutelle des croyances et des
chasubles des prêtrises?
Mais
il se trouve que, depuis la Renaissance, le débat s'est quelque
peu clarifié, puisque ce sont désormais les sciences, les Lettres
et les arts qui servent de thermomètres universels aux civilisations
devenues de plus en plus réflexives à l'école des connaissances
des savants et des philosophes. Il vous faut donc vous résoudre
soit à hiérarchiser les cultures à l'école des lieux et des siècles
de la raison, soit à tomber dans la confusion mentale des magiciens
et des sorciers. C'est pourquoi votre politique demande un examen
minutieux et raisonné de ses tenants et aboutissants rationnels
ou tribaux; et, pour cela, je dois vous demander sur quelle échelle
graduée vous placez respectivement les conquêtes privilégiées
de la pensée et les triomphes fascinatoires des haruspices.
Si
vous placez les savoirs réels au premier rang des civilisations
et si vous leur réservez le monopole de la lucidité, il vous faudra
remarquer, serait-ce in petto, que, depuis des millénaires,
le genre simiohumain se révèle, hélas, fort inégalement doté de
la capacité de bien raisonner et qu'il ne sait quels archevêques
et cardinaux de l'écriture il faut habiliter à valider les œuvres
acéphales des simples esthètes des croyances. Mais si vous décidez,
en conséquence, de dresser une barrière infranchissable entre
les victoires de la pensée logique dans laquelle les grands écrivains
se sont illustrés, d'une part, et l'empire désordonné des songes
religieux même largement répandus, d'autre part, comment fabriquerez-vous
la balance à peser les rêves sacrés et les rapts éclatants des
cerveaux sommitaux? Savez-vous que la question des corsaires et
des valets de l'intelligence a débarqué dans les assises du savoir
avec le Théétète de Platon ? Savez-vous que, depuis lors, seuls
des ermites de la vérité fondent les civilisations cogitantes?
M.
le Président, vous vous êtes d'ores et déjà engagé sur un chemin
périlleux, donc méritoire, celui d'attirer l'attention de l'intelligentsia
française sur les logiciels de fabrication diverse qui commandent
les civilisations. Votre audace est-elle réfléchie et courrez-vous
les risques de la vaillance? La main de fer de la logique devrait
vous décider à planter le grand arbre d'un Ministère des Lettres,
des arts et de la pensée au cœur d'une République de plus en plus
vaporisée par la décérébration accélérée de la France. Cela vous
permettrait de mettre au piquet un prétendu "Ministère de la
culture" qui, depuis André Malraux, cherche sa place et tâtonne
à mi distance des platitudes de l'instruction publique et des
hautes instances d'un Etat dont l'élite dirigeante aurait appris
à entretenir la flamme du génie de la nation. Comme vous le savez,
la fonction des pédagogues se réduit à rappeler aux gouvernements
que le peuple français est loin d'avoir achevé son éducation politique,
tandis que la vocation du Ministère de la culture est de gérer
les musées, de veiller à la conservation du patrimoine, d' épousseter
le répertoire de la Comédie française, d'enrichir la nouvelle
Bibliothèque nationale, de subventionner les opéras de la Bastille
et du Palais Garnier.
Comment
se fait-il que la France des grandes écoles n'ait pas produit
d'élites dirigeantes aussi averties que l'étaient les municipalités
de Florence, de Venise, de Rotterdam ou les cours de François
1er et de Louis XIV? Comment se fait-il que le destin culturel
de la France dépende de la volonté et des capacités du Président
de la République? C'est qu'une droite proche des Vauvenargues
ou des Chamfort sait que sa culture d'acier n'est pas électorale,
tandis que la gauche messianique est condamnée à se sacerdotaliser,
puisqu'il lui faut s'enrober du manteau troué de ses idéalités
politiques comme l'Eglise dans l'hermine soyeuse de ses Evangiles.
Assurément, la droite démocratique ne sait comment afficher crûment
sa soif de pouvoir, mais la gauche ne sait comment la cacher,
de sorte que le tartuffisme moderne porte tantôt le masque de
l'austérité républicaine, tantôt celui de la sainteté des saint
Vincent de Paul de la démocratie.
Mais quand cesserez-vous d'accorder à des fonctionnaires satrapiques
le pouvoir de mettre les Balzac, les Baudelaire, les Berlioz de
demain sur la liste des "assistés culturels" - pour les
citer dans l'ordre alphabétique que chérit la dévalorisation administrative
du génie ? N'oubliez pas que la République s'est proclamée "protectrice
des Lettres et des Arts" en 1789. Confierez-vous longtemps
encore cette royauté à des esprits étriqués, impérieux et incultes
? J'ai appris que vous subventionnez maintenant des fonctionnaires
saisis de la lubie ou du prurit de s'en aller écrire un roman
à la campagne. Croyez-vous vraiment que le métier d'écrire ressortisse
à l'amateurisme ?
-
Qu'est-ce que le
génie littéraire? 3 novembre 2008
-
L 'Etat et la langue
française, 21juillet 2008
-
Qu'est-ce qu'un livre
? 21 novembre 2005-
- Le Ministère
de la culture et l'euthanasie répressive à la française, Lettres
ouvertes à M. le Premier Ministre,
2 novembre 2005
- Peter
Handke et la France, 1 er juin
2006
- La mouette
dévorée par le requin, Le procès Unesco contre Centre national
du livre, 24
janvier 2006
- Civilisation
et raison : L'astrologie à l'Université, 24
avril 2001
Je
vous rappelle que l'Europe de l'intelligence critique est née
d'Erasme et de Descartes et que les civilisations sont des noyaux
de feu qu'il est facile d'éteindre. Vous avez le sobre devoir,
M. le Président, de vous incliner devant le génie rationnel de
la France. Demandons-nous donc quels seraient le statut et la
mission d'un Ministère du génie national et quel sens il donnerait
à l'inscription sacrilège qu'une main républicaine a gravée sur
le fronton du Panthéon : "A ses grands hommes, la patrie reconnaissante".
Pourquoi n'est-il pas écrit: "A leur patrie, ses grands hommes
reconnaissants"? Pourquoi les Grecs auraient-ils pu écrire
sur le fronton du Parthénon : "A ses dieux, la patrie reconnaissante",
mais non: "A la Grèce éternelle, ses dieux reconnaissants"?
C'est que les civilisations naissent d'en-haut, donc du singulier,
et non l'inverse. Faites passer la ciguë de la raison avant les
tièdes breuvages de la dévotion culturelle.
Et
pourtant, permettez-moi, Monsieur le Président de vous soumettre
une réflexion sur le génie spirituel de la France. Car la République
est une instance élévatoire. Qu'est-ce donc que la hauteur d'esprit
d'une nation ascensionnelle? Pour l'apprendre, apprenons à distinguer
la langue des âmes de celle des grammaires.
*****
Epistola
secunda
Littérature
et civilisation
Savez-vous,
Monsieur le Président que, depuis la découverte de l'art d'écrire,
ce sont les langues éduquées qui élèvent les nations au rang de
dompteuses d'une humanité sauvage, savez-vous que les plus hautes
civilisations se donnent la grandeur de leur littérature pour
miroir de la férocité de notre espèce ? Les colonnes du Parthénon
ont cloué leur éternité sur quelques arpents d'Athènes, le Prométhée
d'Eschyle étend son immortalité à tous les siècles et se donne
à lire pour quelques oboles en tous lieux de la terre. C'est pourquoi
la décadence intellectuelle de la civilisation européenne tient
avant tout au naufrage cérébral de ses littératures nationales;
mais il se trouve que l'engloutissement des grandes voix se révèle
parallèle à la montée du titanisme que la civilisation alexandrine
avait illustré. Je vous convie à vous asseoir un instant au balcon
de la mort philosophique du Vieux Continent. Vous y observerez
le contraste entre la pauvreté de la réflexion sur les secrets
du genre humain dont souffrent les héritiers de l'Europe de Darwin
et de Freud et le gigantisme de béton et d'acier de notre siècle.
Quelles
sont les causes de la lente agonie du tragique de la vie qui faisait
la grandeur des patries armées des sondes de la pensée? Pour tenter
de le comprendre, demandez-vous en premier lieu ce qu'il est advenu
des fresques littéraires qu'une civilisation de la plume présentait
au XIXème siècle encore à la nation ; mais pour cela, il vous
faudra remonter aux origines théologiques, donc aux fondements
mythologiques des premiers chefs-d'œuvre de l'écrit, puisque ni
Homère, ni Eschyle, ni Sophocle, ni même Aristophane ne sont intelligibles
hors du contexte religieux de leur époque - pour ne rien dire
des don Quichotte, des Macbeth, des Gulliver, des Alceste ou des
Tartuffe, dont seules les clés religieuses nous révèlent les secrets
anthropologiques.
Quels
sont, M. le Chanoine de Latran, les arcanes de l'inconscient simiohumain
dont témoigne le génie littéraire de la France ? Vous avez affirmé
que les prêtres seraient des pédagogues plus roboratifs que ceux
de la République. Je vous propose une brève histoire des dogmes
de l'Eglise qui pourrait aider la France cartésienne à revivifier
ses devoirs de catéchiste de la raison du monde. Car Platon se
demandait déjà si le courage des citoyens d'Athènes sur les champs
de bataille devait aller de pair avec l'ignorance et la sottise
ou s'il valait mieux les armer tout ensemble d'intelligence et
de vaillance.
*****
Epistola
tertia
Un résumé-éclair de l'Histoire parallèle de "Dieu" et de
l'esprit humain
En
Occident, Monsieur le Président, la dramaturgie de la condition
dite humaine que la Grèce avait mise en scène traitait de la puissance
aveugle de la fatalité d'une part et de l'audace que revendiquait
la liberté humaine d'autre part. Mais cette thématique prometteuse,
parce qu'universelle, a pris ensuite un grand retard. Il faudra
attendre notre XVIe siècle pour que le christianisme s'ouvrît
à un débat doctrinal entre Luther, le valet du ciel, et Erasme
l'iconoclaste encore apeuré . Aux yeux du Réformateur allemand,
Adam devait tout son mérite religieux à sa soumission aux décisions
morales et politiques dont une divinité infaillible avait confié
à ses glorieux messagers la charge de les rédiger et de les faire
connaître aux cités. L' idole avait donc été conçue et théâtralisée
à l'usage de ses esclaves, tandis que l'auteur de L'Eloge
de la folie tentait de ménager une place grandissante
aux initiatives d'une créature dont la modestie avait commencé
de jouer dévotement des coudes aux côtés de son souverain encore
incontrôlé.
Mais
ni l'auteur du De servo arbitrio, ni celui du De
libero arbitrio n'était en mesure de soumettre cette controverse
politico-religieuse à un examen anthropologique, donc à une pesée
de la subjectivité spécifique de la foi, d'une part, et de la
légitimation de la volonté des Etats rationnels de placer les
religions sous leur surveillance d'autre part, ce qui aurait exigé
de soulever une question aussi étrangère à l'esprit de la Renaissance
qu'aux mentalités de l'époque d'Eschyle et de Sophocle - celle
d'un calibrage préalable de l'encéphale biphasé de l'espèce simiohumaine.
Mais savez-vous qu'il nous a fallu attendre le XIXè siècle pour
nous interroger sur les raisons psychogénétiques pour lesquelles
notre nature prématurément qualifiée d'humaine met un entêtement
schizoïde à s'imaginer qu'il existerait un chef avisé du cosmos,
lequel passerait le plus clair de son temps à peser le pour et
le contre de ses choix politiques et qui trancherait de la gestion
la plus rationnelle possible de nos affaires?
*****
Epistola quarta
Nos
tributs à la mort
Comprenez,
Monsieur le Président, les scrupules qui me clouent sur la croix
d'une histoire du cerveau du monde ; car vous appelez la France
laïque à en découdre à nouveaux frais avec les confessionnaux
des ancêtres. Vous voulez même faire remonter la "culture française"
et mondiale à la croyance tardive aux dogmes bipolaires qu'une
religion fondée sur le mythe de l'incarnation d'une divinité a
énoncés au cours de deux millénaires seulement. Mais savez-vous
qu'aux yeux de Luther, un souverain des nues ne pouvait déroger
à son rang au point d'accorder une liberté intellectuelle même
relative à ses serviteurs sur la terre ? Pourquoi réduirait-il
sa gloire et son omnipotence à la portion congrue? Pourquoi laisserait-il
ses sujets échapper à sa double emprise au ciel et sur la terre
au point qu'ils s'égailleraient sans laisse ni collier dans la
nature d'abord, au paradis ensuite? Mais, de son côté, Erasme
le philologue soulevait avant l'heure une question subrepticement
sacrilège, celle du statut qu'il convenait d'attribuer aux écrits
du propriétaire et de l'ordonnateur de la matière cosmique et
de tous les empires d'ici bas. Comment citerait-il à bon escient
ses scribes devant son tribunal s'il les rendait irresponsables
de naissance tant des fautes de grammaire et de syntaxe de leur
créateur que de son pataugeage dans les eaux du Déluge? Comment
punir une valetaille respectueuse, mais terrorisée et qui naîtrait
innocente ou coupable en vertu d'un verdict prononcé avant la
création du monde par un despote dichotomique du cosmos?
Remarquez
que ce débat ne débarquera qu'un siècle plus tard dans la littérature
européenne et mondiale, parce qu'à partir du Pascal des Provinciales,
la divinité ne sera plus mise en scène que maladroitement, à titre
marginal et quasiment en catimini, tellement des acteurs en chair
et en os ont fait irruption sur le théâtre de la foi : le janséniste
effrayé d'abord, ce fidèle successeur de Luther et de Calvin,
puis les héritiers impavides de saint Athanase, le vainqueur de
l'arianisme, que sa postérité théologique appelait à symboliser
la mise en scène de l'autorité sans faille d'une hiérarchie ecclésiale
devenue infaillible à la suite de la disqualification radicale
de la raison humaine - ce qui allait permettre à l'idole de confier
progressivement ses embarras et ses apanages au chef assermenté
d'un appareil sacerdotal des fourmis de Dieu. Mais d'ores et déjà,
la divinité a passé derrière les vapeurs de sa grâce d'un côté,
le sceptre et le glaive de la papauté de l'autre.
Savez-vous
que la loi de 1905 a conduit la démocratie française à un mutisme
philosophique désastreux? Savez-vous que nous payons le prix de
notre cécité d'oublieux de nos miroirs cérébraux, puisque nos
intellectuels caparaçonnés d'idéalités se sont rendus incapables
de croiser le fer avec le plus puissant empire théologique de
la terre - celui de l'Amérique pseudo démocratique? Et pourtant,
vous nous dessillez indirectement les yeux, puisque notre évangile
républicain se trouve en cessation de paiements face aux théologies
qui l'inspirent inconsciemment, ce qui place nos d'Artagnan sous
les ordres d'un dieu étranger. Voyons quelles armes doctrinales
redoutables le ciel de la Maison Blanche s'est forgées sur le
pré, voyons si nos mousquetaires de la République vont relever
le défi des gardes du roi.
*****
Epistola quinta
La
politique du cerveau de la France
Je
m'excuse, Monsieur le Président, de mes incursions au pas de course
dans le passé religieux de la pensée française - mais puisque
vous y avez convié la nation et la République, elles vous répondent
que la théologie européenne s'est posée très tôt la question la
plus focale de la politique, celle de radiographier la tyrannie
et de légitimer la liberté. Ce débat n'est demeuré qu'en apparence
à l'écart de l'audace proprement philosophique de la pensée française,
celle de savoir pourquoi notre espèce se place à titre psychogénétique
et depuis la nuit des temps sous le sceptre d'un acteur imaginaire
du cosmos. Nos dieux sauvages seraient-ils anthropomorphiques
et nos dieux un peu adoucis bien réels?
Puisse, Monsieur le Président, le génie littéraire de la France
d'Aramis et de Cyrano redevenir le miroir de la pensée du monde.
Car la réflexion sur une "culture" devenue acéphale nous
renvoie au cœur spéculaire de notre politique , qui n'est autre
que celui de nos doctrines religieuses. Dans cet esprit, vous
observerez que la littérature occidentale de haut vol a débarqué
dans le fabuleux chrétien sur le même modèle qu'en Grèce du temps
d'Euripide et d'Aristophane, c'est-à-dire à l'heure entre chien
et loup où le sujet politique, si décérébré qu'il fût demeuré,
a du moins commencé de se disputer ferme avec son maître dans
le ciel, et cela jusqu'à tenter de lui ravir la vedette sur la
scène du monde.
Pascal, le premier, avait déclaré abominable la doctrine de la
grâce selon laquelle notre démiurge se voudrait un régisseur impassible
des chromosomes d'une créature damnée avant que de naître. Mais
l'auteur des Provinciales se contentait encore de
conjurer le spectre d'un despote de l'univers dont la fonction
serait de perpétuer aveuglément et de génération en génération
la culpabilité inguérissable d'une créature rachetée in extremis
par une potence bien rémunérée. "Dieu" nous prendra-t-il
en flagrant délit de nous forger un heaume emprunté à sa théologie
et de le peindre aux couleurs de notre démocratie? Mais nous avons
commencé de grignoter pied à pied les faux privilèges de notre
prétendu créateur; et nous voici sur le chemin de mettre à la
raison le monstre céleste qui foudroyait nos ancêtres du haut
des nues. Et pourtant quatre siècles plus tard, un dialogue tempétueux
entre la littérature, la religion et la pensée est encore loin
de se trouver enclenché.
Voyez,
cependant, Monsieur le Président, comme la question de la nature
propre à la "culture" française est maintenant posée en
termes partiellement décryptés, et cela du seul fait que, depuis
les origines et en tous lieux, le politique se place au cœur de
la réflexion religieuse. Pourquoi cela? Parce que, jusque dans
ses villages, notre espèce veut se trouver dirigée. Tout animal
socialisé s'organise et se structure fatalement à l'école d'un
certain ordre politique afin d'assurer le fonctionnement de la
collectivité en laquelle il s'est constitué, donc de l'articuler
avec sa finalité naturelle. Tantôt il se choisit pour médiateur
du groupe un corps ecclésial patenté et qu'il branche sur un ciel
dont ses connaisseurs sont censés garantir l'autorité, tantôt
il s'adresse à une divinité avec laquelle il entend entretenir
un dialogue sans intermédiaires.
Si
vous dites à un croyant que le cosmos n'a pas de gouvernail et
que personne ne pilote notre espèce dans le vide de l'immensité,
vous courrez le risque de lui infliger un traumatisme fort douloureux
et quelquefois mortel; mais le plus souvent, vous aurez la chance
de voir la vérité glisser sur lui comme l'eau sur la plume d'un
canard, parce que la sécrétion d'une carapace cérébrale du cosmos
est inscrite dans le social simiohumain : un animal dont le champ
de vision s'étend au-delà de la horde ne va pas se colleter avec
le néant, mais le peupler de personnages chargés d' assurer sa
gouvernance dans le vide de l'éternité.
Quelles
sont les tâches multiséculaires et multipolaires de tous les Etats
de la terre, sinon les mêmes que celles des religions ancestrales?
C'est pourquoi une "culture" qui ne penserait pas la Justice,
la Liberté et la nation ne serait qu'un ridicule amusement pseudo
politique; et c'est pourquoi, Monsieur le Président, je ne vous
pose que des questions relatives à la science des Etats. Parmi
celles-ci, quelle est votre politique de l'intelligence du monde
si, depuis 1905, votre devoir s'est étendu à veiller à la solidité
politique du cerveau encore en gestation de la France?
*****
Epistola sexta
Du débarquement de la théologie dans la politique de la République
Imaginez le Christ ou Mahomet en parturiants de leur génie religieux,
imaginez la France en son enfantement spirituel, imaginez une
nation de l'intelligence qui mettrait au monde et de siècle en
siècle les grands hommes chargés d'incarner son destin dans l'ordre
spirituel.
Savez-vous, Monsieur le Chanoine de la République , que le débarquement
dans la théopolitique d'un personnage christique à souhait a bénéficié
d'un rebondissement décisif avec le Zarathoustra
de Nietzsche, dont la généalogie spirituelle s'est poursuivie
sur le modèle du tragique évangélique, ce qui nous éclaire de
livre en livre sur les secrets de l'évolution psychocérébrale
d'une divinité résolument incarnée, hautement roborative, volontairement
ascensionnelle, irénique sans hypocrisie et pacifiante sans fausseté.
Nietzsche mettait en scène un dieu en gésine de son ascension
intérieure et qui accouchait de son destin religieux sous les
yeux du lecteur. Il y fallait un art d'écrire construit sur quatre
socles, le lyrisme retenu des mystiques, une poétique allusive
aux grands symboles allégoriques du sacré, une solennité d'allure
pythique, une démarche oraculaire. L'alliance du ton métabiographique
avec celui d'une annonciation de type biblique s'inscrivait dans
un genre littéraire entièrement inédit et qui n'a pas eu de postérité.
Qu'en
serait-il d'une littérature qui mettrait l'écrivain en position
d'observateur et de connaisseur du cerveau schizoïde d'une divinité
dont le décalque terrestre ne serait autre que la boîte osseuse
d'une espèce scindée à son tour entre le réel et des mondes fabuleux
? Nous sommes encore loin d'un tel regard de la France sur le
dieu que se donnerait une humanité devenue la génitrice de son
génie intellectuel. Certes, l'Aristophane des Oiseaux
était allé jusqu'à se moquer des dieux furibonds d'Athènes : vous
savez qu'une grève illimitée des offrandes que ces gloutons consommaient
sur leurs autels leur avait mis l'estomac dans les talons. Mais
le rire nourrit la piété de l'étrange espèce qui tourne en dérision
les croyances dont elle se rassasie.
Allez-vous vous tordre de rire au spectacle du sacrifice de sang
des chrétiens ? Je ne sais. Mais il vous appartient, Monsieur
le Chanoine, de retirer des autels du Ministère de la culture
"l'assistanat" de la France à ses hommes génie. Savez-vous
que votre Ministère de la culture a présenté à Apollon des offrandes
de plastique au château de Versailles ? Savez-vous qu'un faiseur
a transporté ses appareils de levage à la Galerie des Glaces et
y a exposé des monstres grotesques et hideux ? Monsieur le Président
de la République, vous êtes responsable des victuailles que votre
Ministère de la culture présente à la nation dans les jardins
du roi.
Afin de vous initier davantage aux devoirs attachés à votre mission
de guide spirituel du peuple de la raison, demandez-vous donc
pourquoi Nietzsche n'a pas su élever une littérature religieuse
pourtant fort intériorisée depuis Jean de la Croix à un véritable
recul d'anthropologue du sacré à l'égard du sacrifice manducatoire
des chrétiens, pourquoi il n'a pas conquis la distanciation intellectuelle
et morale nécessaire à l'égard d'un culte terrifiant, celui dans
lequel la viande d'un homme crucifié se trouve consommée par tous
les assistants? La victime dont le sang frais est déclaré physiquement
bu par le prêtre est-elle immolée d'avance sur l'offertoire des
héritiers des dieux d'Athènes ou bien y est-elle assassinée au
cours de la cérémonie rituelle? Dans ce cas, les paroles de la
consécration pieusement prononcées par le sacrificateur sont-elles
les poignards du salut et de la rédemption de l'humanité ? Que
pense Zarathoustra du cadavre d'Isaac, d'Iphigénie et de Jésus
?
Aux yeux de l'Eglise, Monsieur le Président, cette chair est réputée
à l'abri des dents des croyants. Mais les Français ont le droit
de savoir quel dieu vous les appelez à servir et quelle est votre
théologie de la sainte chute du corps de la victime du sacrifice
dans les estomacs rédempteurs des citoyens. Si un siècle après
la promulgation de la loi de 1905, la France de la pensée ne disposait
d'aucun regard de la raison scientifique d'aujourd'hui sur les
horreurs du sacré des chrétiens et sur la logique interne qui
commande le sacrifice sanglant de l'autel auquel l'Athènes des
modernes s'est ralliée, il serait politiquement inutile et intellectuellement
stérile d'avoir séparé l'Eglise de l'Etat. Car on ne voit pas
de quel droit une France rendue incapable de raisonner aurait
relégué le ciel dans le privé.
Croyez-vous
vraiment, Monsieur le Président, qu'une nation civilisatrice peut
s'offrir le luxe de cesser de penser ? Croyez-vous vraiment que
la relégation de la religion chrétienne parmi les parcs d'attraction
de la culture soit sans danger pour l'Europe des philosophes si,
pendant ce temps-là, la théologie politique de la Maison Blanche
a su armer la démocratie mondiale de ses immolations sanglantes
au dieu Liberté ? Car enfin, Monsieur le Président, l'histoire
de l'hémoglobine de la politique et celle de l'hémoglobine des
religions sont parallèles depuis la nuit des temps ; et elles
ont précisément en commun de présenter des globules rouges sur
leurs autels , parce que c'est à la mort qu'elles paient ensemble
le tribut de la vie.
*****
Epistola
septima
La
République élévatoire et les mystiques
Dans votre discours de Latran, M. le Chanoine, est-ce innocemment
que vous avez demandé aux philosophes français de cesser de "compliquer
la tâche" à la religion et à l'Eglise? J'ai le regret, M.
le Président, de vous rappeler que notre discipline est logicienne.
Pourquoi déclare-t-elle, depuis vingt-cinq siècles, que la raison
est une autorité critique, sinon parce qu'à chaque époque les
relations politiques que les chefs d'œuvre de la littérature
mondiale entretiennent avec le tribunal de la pensée, donc
avec la raison des philosophes sont pesées sur la balance de l'éthique
des nations civilisatrices ; et cette éthique-là est tributaire
du niveau cérébral des peuples. Monsieur le Président, les "assises
de la création" que vous substituerez, je l'espère, à celles
des cultures acéphales auront-elles l'audace de se demander si
la France et l'Europe d'aujourd'hui disposent encore d'un public
capable de donner un destin vivant à une littérature aussi iconoclaste
que celle des grands tragiques grecs, aussi prospective que celle
des encyclopédistes du XVIIIe, aussi acérée dans la critique sociale
que le Zola de la Bête humaine ou le Victor Hugo
des Misérables ? Pour l'apprendre, sans doute un
second retour en arrière vous sera-t-il nécessaire, celui de vous
demander pourquoi, de Pascal à Nietzsche, l'esprit critique européen
était demeuré vigilant sous les dehors d'une apologétique orthodoxe
de la religion chrétienne. C'est que les mystiques sont nés pour
porter un regard d'aigle sur le cynisme auquel les théologies
vertueusement quichottesques et vaniteusement auto-angélisées
par leurs idéalités servent de masques politiques ; c'est que
les mystiques savent, eux, que la critique du religieux est le
plus élevé des devoirs du génie religieux et qu'ils sont les héros
de la raison, parce que la vraie arme du savoir rationnel, ce
n'est pas l'expérience scientifique, mais l'intelligence visionnaire
qui l'inspire.
Certes, la critique du sacré par le génie du sacré ne saurait
accéder à une véritable généalogie critique des idoles expertes
en flatteries à l'égard de leurs servants et qui leur greffent
des ailes de séraphins dans le dos; certes, la vie spirituelle
qui inspire la raison critique n'est pas près de débarquer dans
la littérature mondiale et dans l'anthropologie philosophique
dont notre siècle attend le scalpel. Mais pourquoi le public mis
à l'écoute de Luther et de Calvin et rendu favorable à leurs blasphèmes
était-il demeuré, des pieds à la tête, aussi croyant que les Athéniens
sous Périclès, sinon parce que les pédagogues des idoles n'opèrent
jamais qu'en aval, ce qui signifie qu'ils tentent de redresser
l'échine des dieux et de les remettre sur le droit chemin.
On
ne réfute jamais que les caricatures et les simulacres des dieux
tenus pour réels, ce qui permet à la raison humaine de progresser
à l'école des contrefaçons mêmes des Célestes. Quand, avec Pascal,
la cosmologie mythique des chrétiens a commencé de fournir des
personnages en chair et en os à la littérature et de les mettre
en scène sur le théâtre du monde, le public européen a retrouvé
spontanément celui d'Athènes, qui n'applaudissait les Oiseaux
d'Aristophane à tout rompre que pour corriger subrepticement les
locataires de l'Olympe, et cela le plus pieusement du monde.
De
même, les XVIIIe et XIXe siècle ont bénéficié de l'écoute d'une
société devenue relativement contestatrice, mais rendue d'autant
plus croyante qu'elle s'attachait du moins à remodeler timidement
l'ogre du Déluge et le saint boucher et sacrificateur du Golgotha,
tellement la foi religieuse est perfectible du seul fait qu'elle
s'inscrit dans la psychobiologie d'une espèce en quête d'un chef
plus parfait, d'un guide plus avisé et d'un protecteur plus puissant
que tous ses prédécesseurs - de sorte que la psychanalyse moderne
commence seulement de rejoindre la critique anthropologique des
visionnaires des idoles que furent les prophètes.
Ce
sera encore et toujours au nom d'un Dieu tenu pour digne de se
voir conférer une existence vaporeuse, donc extériorisée - c'est-à-dire
idolâtrée dans le temps et dans l'espace - que Voltaire publiera
un Dictionnaire philosophique dont les sacrilèges
seront bienvenus. De même, ce sera sans blasphémer pour un sou
que Renan imaginera un Christ de roman rose - un sauveur du monde
aussi bucolique que bon enfant, qu'il vous installait entre le
sentimentalisme de Rousseau et celui de Bernardin de Saint Pierre.
Ce sera également un public assoiffé d'une divinité supérieure
à l'idole du moment qui rendra possible l'élévation progressive
au "spirituel" du personnage de Zarathoustra, et cela bien
que, de nos jours encore, ce monologue d'un dieu en gésine de
sa propre grandeur intérieure demeure radicalement incompris en
tant qu'entreprise à la fois proprement littéraire et proprement
"théologique", donc comme une tentative désespérée de fonder
un humanisme transcendantal.
Qu'en est-il de la dimension viscéralement évangélique de l'espèce
au cerveau dichotomique ? Qu'en est-il de la vocation évangélique
de la raison elle-même ? Qu'en est-il de la dimension messianique
de la France laïque? Qu'en est-il de la sotériologie républicaine
? Croyez-vous, Monsieur le Président, que vous pourrez tenir des
assises de la pensée française et mondiale sans poser cette question
à la France? Croyez-vous, Monsieur le Président que cette question
politique ne soit pas au cœur de la planète d'aujourd'hui,
puisque dans le cas où la France de la pensée n'y répondrait
pas, vous ne sauriez comment distinguer la vassalisation de l'Europe
sous les fourches caudines d'un mythe de la Liberté importé de
l'étranger, d'une part, de la montée de la nation de Descartes
au ciel de son intelligence ? Vous remarquerez également que les
religions tardives sont ridiculement édulcorantes et déconnectées
de l'histoire réelle, parce qu'elles ont oublié les fondements
politiques du sacrifice sanglant de l'autel, donc les racines
psychobiologiques de l'historicité humaine dans toute son atrocité.
Le Christ en nougat des évangiles ressemble aux petites filles
en chocolat d'une Comtesse de Ségur de l'autel - mais dix-huit
siècles de réalisme politique de la théologie catholique se sont
appliqués à redonner sa sauvagerie naturelle à l'immolation du
Golgotha, parce que l'histoire simiohumaine est à elle-même sa
potence.
Je vous le redis, vous avez le devoir politique, Monsieur le Président,
de savoir comment les religions s'articulent avec le sacrifice
de l'autel, vous avez le devoir politique de connaître la loi
des immolations, vous avez le devoir politique de comprendre que
les religions illustrent le meurtre qui sert de moteur à l'histoire
du singe semi pensant, vous avez le devoir politique de savoir
que les religions sont sanglantes parce quelles sont nées du sacrifice
et non l'inverse - sinon, comment aideriez-vous la France à forger
sa raison politique sur l'enclume des lucidités à venir ? Vous
ne civiliserez pas la nation à la reconduire aux prières, aux
cierges et aux bancs d'œuvre des Eglise, mais à lui apprendre
à observer sa raison dans le miroir de ses théologies du sang.
******
Epistola
octava
La
littérature et les " grands sujets "
Ces
prolégomènes succincts sont-ils de nature, Monsieur le Président,
à aider la France des encriers à conquérir une connaissance réelle,
donc anthropologique et critique des conditions que requerrait
la résurrection d'une grande littérature européenne et mondiale?
Pour cela, il faudrait que notre civilisation conservât du moins
un souvenir vivant de ce que le scalpel des philosophes est une
autorité sacrilège depuis le Prométhée d'Eschyle
ou le Gorgias de Platon et que les simples cultures
sont mollement couchées sur le lit des explications puériles du
monde qu'on appelle des croyances.
D'Isaïe
à Nietzsche et l'Homère à Freud, le génie européen se trouvait
encore empêché de s'évader de l'enceinte ridicule des savoirs
pseudo explicatifs et artificiellement pré- circonscrits par un
façonnement catéchétique des esprits. Les prophètes , eux, refusent
de mettre en scène des dieux infantiles et douçâtres : ils disent
qu'à leur propre exemple, Jésus est un protestataire assassiné
et qu'ils sont tous à son école.
Apprenez
donc, Monsieur le Président, à observer la cuisine et la politique
des bouchers de l'autel. Car si la France officielle n'avait pas
de connaissance des secrets sanglants du sacré, savez-vous que
son Etat se trouverait aussi étranger à la connaissance anthropologique
du genre simiohumain en ce début du IIIè millénaire que l'Eglise
du XVIè siècle l'était de l'astronomie de Copernic et celle du
XIXè siècle de l'évolutionnisme darwinien? Savez-vous, Monsieur
le Président, qu'il n'y aurait pas de sciences humaines modernes
s'il était interdit de constater que, depuis les origines, l'autel
est un offertoire ou un propitiatoire et que le sujet s'y donne
à tuer afin de mériter, en retour, les bienfaits exceptionnels
qu'un préparateur invisible de son sang lui a promis? Quelle est
la loi gravée au cœur de toutes les religions du monde depuis
Homère? Celle qui enseigne que l'offrande d'Iphigénie à Eole livrait
la cité de Priam aux Achéens comme la mise à mort de Jésus au
profit d'un chef redoutable du cosmos ouvrait le royaume des cieux
aux chrétiens. La qualité des hameçons du sacré changerait-elle
la nature de la pêche?
C'est pourquoi, Monsieur le Président , vous devez vous demander
pourquoi une Europe devenue aphasique en théologie est demeurée
aussi sanglante que devant . Pour vous aider à le comprendre,
permettez-moi de vous reconduire aux couteaux de l'histoire. Dans
une récente enquête sur le déclin actuel de la "culture française",
c'est-à-dire, au premier chef, de sa grande littérature, la question
posée portait sur les causes du renoncement des hommes de plume
de l'Europe d'aujourd'hui à mettre en scène de "grands sujets".
Les "grands sujets" ne racontent pas les rois mages et
la crèche, les "grands sujets" sont sanglants. Mais pour
faire couler le sang d'un "grand sujet", il faut disposer
des armes de chasse qui permettront de prendre la grandeur littéraire
au piège des cruautés de la connaissance.
Il
nous faut donc apprendre ce qui fait d'un écrivain un géant ou
un nain. Le récit de la Genèse, la guerre de Troie, le lancement
de la bombe atomique sur Hiroshima, soixante-dix ans de convulsions
du capitalisme sous la houlette du prophète Karl Marx, la chute
fatale de l'économie mondiale dans une immoralité suicidaire,
ce sont décidément de "grands sujets", et sanglants
à souhait. Mais où sont passés les Eschyle, les Sophocle, les
Swift ou les Balzac de taille à les spectrographier à l'école
du sang de l'Histoire? C'est dire, Monsieur le Président, que
les "grands sujets" ne sont à la portée que des mâchoires
du tragique et de la mort.
Le
modeste philosophe qui vous écrit a quelque peu rôdé autour des
relations que la littérature entretient avec le sanglant, parce
qu'il s'est étonné de ce qu'un certain observateur du cerveau
bancal de notre espèce fût également le plus grand écrivain de
la Grèce. Puisque Platon, s'est-il dit, est un anthropologue qui
vous radiographie la boîte osseuse infirme des Athéniens de son
temps, les grands écrivains seraient-ils des philosophes, puisque
Cervantès, Shakespeare, Molière, Balzac ou Kafka vous présentent
une exposition des cerveaux infirmes ou malades de l'humanité?
Mais si les écrivains et les philosophes étaient des spéléologues
de nos têtes, tout "grand sujet" littéraire nous exposerait
une galerie d'encéphales sous vitrine; et nous aurions le plus
grand intérêt, Monsieur le Président , à nous promener un instant
dans l'exposition des boîtes osseuses que les grands écrivains
élèvent à la température de la philosophie et de l'histoire. Car,
depuis les dialogues de Platon, le philosophe se voudrait l'Hippocrate
des cervelles, tandis que le génie littéraire se contente d' observer
une espèce atteinte d'une dichotomie cérébrale sans remède.
Monsieur le Président, je ne vous écris tout cela que pour vous
conduire par la main au tragique de la France. Imaginez un Balzac
de la Vè République . Ce peintre des "loups-cerviers" de
son temps vous introduirait maintenant dans l'intimité sanglante
des grands banquiers qui mettent dans leurs poches les crédits
de l'Etat que vous leur accordez au nom du peuple français . Imaginez
un Molière de la démocratie : il vous dresserait en alexandrins
le portrait en pied des Tartuffe de la pauvreté, il vous peindrait
en hexamètres les pilotes du rêve qui dirigent maintenant la simplicité
d'esprit des honnêtes gens. Imaginez un Swift à l'échelle du monde:
ce serait l'empire du dollar qu'il étalerait sous nos yeux effarés,
ce seraient mille garnisons réparties sur les cinq continents
et devant lesquelles les roitelets de la démocratie européenne
plient l'échine et se laissent flatter l'encolure qu'il rangerait
parmi les Voyages de Gulliver. Monsieur le Président,
ce serait un "grand sujet" et sanglant à souhait, que le
tableau de la France parée des colifichets de la démocratie mondiale,
ce serait un "grand sujet", et combien sanglant, que le
spectacle d'une République française dont un souverain étranger
caresse la crinière.
*****
Epistola
nona
Un
vivier des "grands sujets" : la corruption
Ne pensez-vous pas que les décadences sont faites pour cajoler
de petits sujets ? Qu'est-ce donc qu'un "grand sujet",
me direz-vous? La civilisation alexandrine a inventé les paquebots
géants et la lettre d'amour, les machines de siège sur roues et
les parfums, la vis sans fin et la galanterie, les ponts titanesques
et l'orfèvrerie poétique, le miroir d'Archimède et les stances
ciselées de nos futurs parnassiens; et pourtant, ne pensez-vous
pas que les Français des tours de la Défense liraient avec avidité
les auteurs qui se collèteraient avec des sujets cyclopéens ,
comme les Cervantès, les Swift, les Molière, les Shakespeare toréaient
dans l'arène de la mort?
Savez-vous,
M. le Président, que la décentralisation administrative est un
building littéraire, savez-vous qu'elle a provincialisé la justice
de la France, savez-vous que des huissiers corrompus entassent
maintenant leurs faux constats de fourmis au pied de ce gratte-ciel
fissuré, savez-vous que leurs exploits fournissent à la pelle
des causes fictives à une armée de quarante sept mille avocats
faméliques, savez-vous que vos Parquets et vos Parquets généraux
refusent d'enquêter sur les plaintes des victimes, afin de remplir
les gibernes des "défenseurs de la veuve et de l'orphelin",
savez-vous que, même si le Ministère public instruisait les délits
des huissiers, les plaignants ne seraient pas autorisés à se porter
partie civile, parce que la corruption ou la fraude d'un auxiliaire
de justice, d'un officier ministériel ou d'un fonctionnaire ne
donnent pas droit à des dommages et intérêts aux citoyens lésés,
savez-vous que le principe de la compétence territoriale des huissiers
rend illusoire qu'un membre de leur corporation consente à s'aliéner
à vie des confrères systématiquement protégés par vos procureurs,
savez-vous que les agences ou les caisses des grandes banques
françaises ferment les yeux sur les saisies illégales des comptes
de leurs clients qui peuvent en résulter, savez-vous que les Français
se trouvent interdits d'ester en justice en raison de la complicité
de vos Parquets avec des délinquants, savez-vous que des citoyens
honnêtes se trouvent condamnés d'office au civil sur des constats
imaginaires, parce que les avocats ne sont pas autorisés à plaider
au pénal contre un huissier corrompu si celui-ci se trouve
dûment placé sous l'aile protectrice du Ministère public, savez-vous
que vous écrirez dix fois, vingt fois en vain à votre Ministre
de la Justice, Mme Rachida Dati, tellement le silence de l'Etat
de droit est devenu la cuirasse d'acier de la corruption des plus
hautes instances de la République?
- La France
et sa justice (Bis) , 22 décembre 2008
-
La France et sa
justice, 15 décembre 2008
-
L'anthropologie
critique et la pesée des civilisations, L'Etat et la corruption
de l'appareil de la justice, 9 Lettres ouvertes à Mme Rachida
Dati, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, 30
juin 2008
-
La justice française
face à l'hydre de la corruption interne (suite) Lettre ouverte
à M. François Fillon et à Mme Rachida Dati, 26mai
2008
- La justice française
face à l'hydre de la corruption - Lettre ouverte à un Procureur
de la République, 31
mars 2008
-
Où la justice française en est-elle ? (suite)
M. Lambda se rend devant la Cour européenne de Justice,
11 février 2008
-
Où la justice française en est-elle ? Lettre
ouverte à un Président de Tribunal de grande Instance,
4 février 2008
Et
la grande littérature dans tout cela? M. le Président, la corruption
des huissiers est un "grand sujet" depuis Les Plaideurs
de Racine, la fausse piété des démocraties est un "grand
sujet", depuis Le Tartuffe de Molière,
le droit du plus fort est un "grand sujet", depuis les
Fables de La Fontaine, la sainteté idéologique
est un "grand sujet" depuis le Quichotte
de Cervantès. Voyez-vous Monsieur le Président , la France de
la justice attend de vos assises du génie vertueux de la nation
la création d'un ministère démocratique des Lettres et des arts
qui puiserait à pleines mains dans le siècle de Louis XIV ; car
la France est devenue la maison d'Orgon des "grands sujets".
*****
Epistola
decima
La
littérature et le tragique de l'Histoire
Mais
pourquoi, Monsieur le Président, le public français bouderait-il
son plaisir à lire une littérature vouée aux "grands sujets",
puisque tel est le gibier préféré du génie littéraire ? Je vous
assure qu'il l'attend les oreilles grandes ouvertes et pour le
motif que les "grands sujets" permettent à l'écrivain et
au philosophe de passer derrière le décor. Comment les Français
ne seraient-ils pas curieux de connaître les coulisses de l'Histoire,
c'est-à-dire les vrais ressorts du monde , alors que la petite
littérature se contente de fleurir les façades de la République?
En 1929, Georges Simenon, âgé de vingt-six ans, a rendez-vous
avec l'éditeur Fayard, qui lui dit tout à trac: "Monsieur,
vos romans n'auront jamais de succès, et cela pour deux raisons
principales: d'abord, vos personnages ne sont ni sympathiques,
ni antipathiques, ensuite, ils finissent souvent mal." Croyez-vous,
Monsieur le Président, que vos procureurs et vos procureurs généraux
sont sympathiques ou antipathiques? Ni l'un, ni l'autre. Croyez-vous
qu'ils sapent sciemment les fondements de la République? Nenni.
Je
vous entends, Monsieur le Président. "Ce n'est pas en toute innocence,
me direz-vous, qu'ils réduisent l'Etat à une ombre. Si les décisions
de la justice française sont fondées sur des faits imaginaires
établis par des huissiers changés en serviteurs intéressés de
leurs payeurs, s'il y a complicité active entre des auxiliaires
de justice pourtant dûment assermentés et leurs acheteurs au gousset
bien garni, si les procureurs et les procureurs généraux se mettent
à la solde des rabatteurs de litiges truqués, si un quidam bien
renté peut engager des prévaricateurs d'Etat à son service, vous
faites du chef de l'Etat le serviteur d'un fantôme de justice
et de la nation tout entière un spectre sur la terrasse d'Elseneur
de l'histoire de la France."
Vous
vous trompez, Monsieur le Président, vos Parquets et vos Parquets
généraux n'ont ni l'ossature, ni la musculature de seulement penser
à mal, vos Parquets et vos Parquets généraux, ne se creusent pas
la tête pour si peu, vos Parquets et vos Parquets généraux sont
seulement des personnages aussi banals et privés de cervelle que
ceux de Balzac et de Simenon; et c'est précisément parce qu'ils
ne sont ni sympathiques, ni antipathiques, les pauvres, qu'ils
obéissent si docilement aux routines qu'ils jugent de bon aloi
d'une province française dont l'Ancien Régime leur fournit le
modèle.
Je
vous entends à nouveau : "Vous vous trompez, Monsieur, l'Etat
n'est pas le personnage de théâtre que vous dites, la magistrature
debout n'est pas un acteur costumé aux couleurs d'une fausse justice,
mais la messagère glorieuse de l'alliance du génie de la France
des droits de l'homme avec le culte républicain des lois et l'ambassadrice
dans le monde entier du pacte que la Marseillaise a conclu avec
la civilisation de la liberté."
- Monsieur le Président, le deuxième Molière de la France fut
un Scythe. Dans son célèbre Impromptu de l'Alma,
il a écrit que la science des sciences n'est autre que la costumologie
et, mieux que cela, la costumitude. Il appartient aux costumitudistes,
dit-il, d'étudier "l'essence du costume" de l'histoire,
de la politique et de la justice (Eugène Ionesco, la Pléiade,
p. 462). Depuis Platon, la philosophie est la costumologie de
l'humanité. Je vous demande de faire changer de costume à la justice
coutumière de la France.
Quant
aux romans qui finissent mal, connaissez-vous beaucoup de chefs-d'œuvre
de la littérature qui finissent bien? Le Cid, peut-être
- mais Corneille est aussi le traducteur de L'imitation
de Jésus-Christ. Voyez-vous, Monsieur le Président, le
peuple français attend de vos costumistes du bon et du mauvais
génie de la nation qu'ils rappellent au monde que le génie littéraire
traite d'un tragique au sang pâle, celui de la médiocrité et que
les hommes ordinaires ne sont ni sympathiques, ni antipathiques,
tout simplement parce que les civilisations courent à petits pas
vers les désastres qu'entraîne la corruption pauvrement vêtue.
C'est
pourquoi, M. le Président, les Swift, les Molière, les Rabelais
ou les Kafka se feraient un sujet titanesque de la fausse justice
dont votre République offre les globules rouges en spectacle à
la planète. Un public d'ignorants ou de précieuses ridicules ne
surgit qu'à l'heure où le génie littéraire d'une nation a cessé
de se produire dans l'arène du sang. Etes-vous prêt à porter les
"assises de la culture" à la température de l'histoire?
Tenez, puisque le patronyme du grand Pragois est venu sous ma
plume, savez-vous que les civilisations qui ont changé de parure
jusqu'à abolir la peine de mort sont condamnées à combattre un
ennemi nouveau et tout puissant, le pourrissement, parce que les
bonnes gens se disent que si, décidément, le meurtre n'est pas
aussi mal habillé que les ancêtres l'avaient cru, à plus forte
raison la gangrène généralisée deviendra un péché véniel. C'est
tout le sens de la conclusion de La colonie pénitentiaire
de Kafka. Un Balzac ou un Cervantès d'aujourd'hui feraient du
moisi, du faisandé, de l'avarié, du croupi, du putride, du taré,
du ranci, du gâté, de l'infecté, le sang noir de notre siècle.
*****
Epistola
undecima
Le
sang de l'Histoire et le meurtre sacré
Le Rouge et le Noir, Hamlet, Tartuffe, voilà de
"grands sujets", et bien saignants. A quoi reconnaitrez-vous
leur hémoglobine? Le "grand sujet" de tous les géants de
la littérature mondiale, disait Thibaudet, c'est le sang de l'hypocrisie.
Ce vice-là serait-il donc la clé ultime de la putréfaction des
civilisations?
Mais
observez les contrefaçons de la piété d'un Julien Sorel au séminaire
de Dijon, qui ont permis à Stendhal de mettre en scène un jeune
menuisier ambitieux. L'ambition serait-elle le moteur universel
de l'hypocrisie, la semence du monde, le levain de l'histoire,
le blé de la gloire et de la richesse des nations? Si le génie
littéraire observe la germination, la moisson et le pourrissement
de l'ambition, voilà un "grand sujet", n'est-il pas vrai
? Mais dans ce cas, nous voici renvoyés au scannage de l'encéphale
d'une espèce cachée de naissance sous les vêtements maculés de
sang du social; dans ce cas notre langage masqué attend sa dissection
sous le bistouri de nos anthropologues; dans ce cas le dédoublement
dans le sonore du singe vocalisé se situera au fondement de toute
grande littérature. Mais que direz-vous de la bataille de Waterloo
vue par le petit bout de la lorgnette dans la Chartreuse
de Parme? Peut-on élever le sang des batailles à la température
immolatoire du génie littéraire ou bien l'ère des grands sacrificateurs
est-elle achevée?
Vous
voyez, Monsieur le Président, comme le sacré et son compagnons
d'armes ne nous lâchent pas d'une semelle. Vous vouliez des "assises
de la culture" bien tranquilles; et voici que la France irénique
de la fausse littérature vous fait connaître les tragédiens associés
qui s'appellent l'histoire et la religion et tous deux vous initient
à une "histoire de sang et de mort", celle de l'Europe
des offertoires où la victime immolée porte le costume de la liberté.
Zeus est décédé; mais les costumologues du sacrifice de l'Iphigénie
des chrétiens l'ont-ils habillée de vêtements plus fleuris? Si
le globe oculaire du XXIe siècle ne reçoit plus le meurtre sacré
du Golgotha sur la rétine des gens de plume, il nous appartient
de conquérir les instruments d'une science anthropologique et
politique des sacrifices, tellement le génie européen de la liberté
est appelé à se rendre spectateur des autels que les démocraties
dressent à leurs immolations - celles dont s'abreuvent ses dieux
nouveaux, les idéalités. Savez-vous, Monsieur le Président, que
les trois idoles uniques, mais aux doctrines incompatibles entre
elles dont notre espèce s'est dotée s'agitent et gesticulent autour
de leur seul dénominateur commun, leurs goulags souterrains? Voyez
comme elles les mettent à feu et à sang depuis des millénaires.
Mais
savez-vous que Jupiter, le pauvre homme, s'était privé de notre
enfer des tortures? Décidément, Monsieur le Président, pour traiter
d'un Lucifer benoîtement complice des exploits de notre génocidaire
du Déluge, peut-être devrons-nous nous demander pourquoi notre
"culture" au sang pâle a substitué un mort ressuscité à
l'Iphigénie des Grecs. Qu'en est-il du "vieux meurtre sacré"
(Victor Hugo) sur les autels allègres des démocraties ? Seuls
les poètes se seraient-ils vissé à l'œil une longue vue à faire
pâlir de jalousie nos philosophes républicains?
*****
Epistola
duodecima
La
littérature et la résurrection des civilisations
Nous voici intrigués par le télescope philosophique d'un autre
poète et anthropologue de la guerre: dans la Confession
d'un enfant du siècle, Alfred de Musset décrit les états
d'âme d'une jeunesse tourmentée par son retour dépité dans sa
patrie et qui enrage au milieu des ruines de l'empire du grand
Corse. Il s'agit de renaître de tant de sang perdu pour rien dans
les plaines de Russie, il s'agit de revenir à la vie aux côtés
des Bourbons, ces " noires araignées ", qui ont retrouvé leur
tiare et leur graisse dans le charnier de Waterloo.
En
novembre 2008, M. Helmut Schmidt, ex-Chancelier d'Allemagne, publiait
ses Mémoires d'ex-lieutenant sur le front de l'Est sous le titre:
Hors service.
-
La politique est-elle un emploi ou un appel? Helmut Schmidt,
Ausser Dienst, eine Bilanz(ed.Siedler, Stuttgart, 2008),
27 octobre 2008
Pourquoi ce livre n'a-t-il pas été traduit en France? Parce que
le grand homme d'Etat allemand y raconte qu'au retour du front
russe, il s'est inscrit à la faculté de droit de l'Université
de Stuttgart et qu'un vieux professeur de droit romain a salué
ses étudiants par ces mots: "Vous voici de retour à la
maison". M. Helmut Schmidt, né en novembre 1918, se demande
s'il s'agissait d'un accueil chaleureux aux survivants d'un massacre
ou du discret reproche d'un retour au bercail des rescapés d'un
gigantesque sépulcre des Germains. Depuis lors, la guerre est-elle
devenue un "grand sujet"? Quelle guerre? Boule de
Suif ou Les Oberlés n'ont pas creusé les
sillons d'un retour en Ithaque du héros d'Homère. Quant à la guerre
de 1914-1918, elle nous a laissé: Le Feu de Barbusse,
Les Croix de bois de Roland Dorgelès, et Le Voyage
au bout de la nuit de Céline, la seule cicatrice du tragique
digne d'un scannage simioanthropologique.
M.
le Chanoine de la République, dites-nous, au nom du sang de la
France, quel "grand sujet" littéraire l'Europe d'aujourd'hui
traitera? Vos futures "assises mondiales de la culture"
accoucheront-elles d'une pesée nouvelle du sang de l'histoire?
Un Balzac, un Rabelais, un Molière, un Schiller, un Shakespeare,
un Cervantès d'aujourd'hui nous rappelleront-ils que la politique
est le théâtre du génie littéraire de la nation française, anglaise,
allemande, espagnole et que les peuples fleurissent et pourrissent
à l'école de leur politique ? Mais quelle piètre épopée de la
justice de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Espagne
que la conquête du pétrole du monde sous la bannière de la démocratie
américaine ! La justice de l'Europe en armes se serait-elle convertie
à un messianisme de la sottise? La Comédie humaine, les
Voyages de Gulliver, les Aventures de don Quichotte ne
sont pas une Iliade de la Liberté démocratique.
Pour filmer les chaînes que notre civilisation porte désormais
aux pieds, de quel "Connais-toi" nous faudra-t-il disposer?
Notre première Renaissance a chu dans un humanisme au petit pied
; la seconde nous armera-t-elle d'un regard de haut sur le singe
schizoïde?
Dans ce cas, ce serait décidément un "grand sujet" que
de traiter de la France ressuscitée. Mais que savons-nous de notre
immolateur céleste? Notre sacrificateur vaporeux était notre Hercule
de la mort, notre champion de la torture, notre égorgeur infatigable,
notre Tartuffe patelin, le tireur des ficelles de notre stupidité
sous le soleil. Longtemps, nous avons rêvé de paix et de justice
sous son sceptre; et nous voici vassalisés par une idole débarquée
d'au-delà des mers et tout abasourdis de ne plus comprendre un
traître mot à la planète étrangère sur laquelle nous trottinons.
Pourquoi tout cela laisse-t-il nos plumes sèches et inertes? Que
nous faut-il de plus pour apprendre à nous regarder d'ailleurs?
Monsieur
le Président, vos "assises de la culture française" mettront-elles
les clés d'une "mise en littérature" du destin sanglant
du monde entre les mains de nos pieux victimaires ou entre les
nôtres? Pour l'apprendre, il nous faut nous initier au génie de
la France. Alors les caméras et les micros de la République nous
aideront à radiographier le ciel couronné de carnages qui avait
déposé le diadème de notre créateur sur nos têtes de séraphins.
Pourquoi nos psychanalystes se taisent-ils au spectacle du démiurge
sanglant dont la tiare attirait les orfèvres de nos massacres
sacrés? Depuis la Renaissance, nous payons un lourd tribut à l'amnésie
de nos autels : nous avons effacé des tablettes de notre piété
jusqu'au souvenir du sacrificateur de l'éternité qui glorifiait
nos immolations. Sur quels autels de leur justice nos démocraties
immolent-elles maintenant leurs victimes?
*****
Epistola
tredecima
De
l'esprit de justice de la France
Monsieur le Président, nous voici au rendez-vous avec le vrai
public qu'attendent vos "assises du génie du monde". Puisque
la loi de 1905 ne nous a donné aucun regard sur notre histoire
aux yeux crevés, puisque nous ne disposons encore en rien des
instruments de la connaissance du sacrificateur suprême que notre
espèce est à elle-même et qui permettraient à la France de se
redonner une grande littérature, puisque notre nation demeure
privée du recul qui lui permettrait de radiographier l'encéphale
de l'animal autosacrificateur, comment allons-nous enfanter les
chefs-d'œuvre de l'humanité de demain? Certes, la boîte osseuse
de la Gaule chrétienne nous dictait une fausse interprétation
de notre cervelle, certes, notre ciel et sa potence nous trompaient.
Mais si l'ignorance et la sottise d'un Dieu du gibet a laissé
à la France et à la République son instrument de torture en héritage,
comment voulez-vous que les Cervantès et les Shakespeare de demain
fassent battre à nos oreilles le vrai sang de la justice? Voyez-vous
Monsieur le Président, l'esprit de justice est l'âme des peuples
et la clé du génie de toutes les nations. Pourquoi cela ? Parce
que l'esprit de justice, c'est la droiture de l'intelligence qui
l'inspire. Ferez-vous de la France le guide de la raison du monde,
ferez-vous des "assises de la culture" les "assises
de la justice", ferez-vous du génie littéraire
le président du tribunal des civilisations?
Telle
est la question que la France vous demande de soulever. Mais,
pour cela, il vous faut vous mettre à l'école des radiographies
des idoles devant lesquelles s'agenouillaient nos ancêtres. Si
nous ne fouaillons les entrailles de "Dieu", jamais l'Europe
ne reconquerra le surplomb de l'esprit de justice qui fait monter
de l'autel le fumet des épousailles des nations avec leur plus
haute magistrature.
le
27 avril 2009