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Platon aujourd'hui

Une leçon de philosophie en terminale : la raison et le cœur de la démocratie

 

   

 

Quelques mois avant les élections présidentielles, il est d'ores et déjà devenu évident que cet événement fournira à la réflexion mondiale sur la politique l'occasion d'aborder le tournant décisif d'un examen de la nature et de l'esprit des démocraties modernes, tellement la singularité que présentera l'échiquier électoral français en mai 2007 conduira à soulever les quinze questions d'une portée universelle occultées jusqu'à ce jour par les liturgies dont s'entoure traditionnellement l'accession à la magistrature suprême d'un nouveau chef de l'Etat.

1 - Qu'en est-il des liens que les démocraties contemporaines entretiennent rituellement avec les formes les plus antiques de la démagogie?

2 - Le suffrage universel pilote-t-il avec compétence des empires devenus tentaculaires sur la scène internationale ?

3 - Un gouvernement de type démocratique dispose-t-il des moyens constitutionnels d'empêcher le vote populaire de faire tomber l'Elysée entre les mains du candidat habilement déguisé d'une puissance étrangère ?

4 - Peut-on pénaliser la souveraineté des votants si elle trahit la nation par ignorance ?

5 - Une liberté politique privée de toute connaissance scientifique, donc anthropologique, de l'encéphale religieux de l'espèce humaine court-elle les périls de la candeur?

6 - Comment s'opposer aux entreprises angéliques d'un empire dont le plumage théologique cache l'ambition de diriger la planète?

7 - Quelles sont les relations secrètes, mais viscérales, que les idéalités narcissique d'une démocratie apostolique et rédemptrice entretiennent avec le messianisme biblique?

8 - Qu'en est-il de la définition de la justice dans un monde contrôlé par les guichetiers officiels d'une mythologie internationale du Bien et du Mal?

9 - Quel est le statut diplomatique de l'arme thermonucléaire à l'heure où l'apocalypse atomique a perdu sa crédibilité militaire et conquis la légitimité et l'autorité liées à son prestige planétaire dans l'ordre politique?

10 - Plus profondément encore, qu'en est-il d'une éthique intercontinentale de la politique si une démocratie incarnée seulement par son drapeau oscille entre le rêve fatigué de feu la cité idéale de Platon et les platitudes de ce monde ?

11- Que faire si les verdicts flottants de l'agora et du forum cherchent désespérément les critères qui permettraient de définir l'existence réelle ou fantomatique des Républiques?

12 - Qu'en est-il du sacré et du profane dans une civilisation où la croyance en l'infaillibilité naturelle des majorités s'enracine dans la théologie de l'infaillibilité divine et où les orthodoxies religieuses deviennent des documents anthropologiques à scanner?

13 - Qu'en est-il de la rigueur logique de la politologie scientifique au sein des démocraties ?

14 - Quels sont les liens que les séraphins de la politique des idéalités entretiennent avec la sanctification de la torture ?

15 - Si toute tyrannie met la nation et le peuple à la disposition d'une caste dirigeante d'oligarques, dans quelle mesure une démocratie peut-elle mettre la République au service de l'Etat sans tomber dans le despotisme d'une mythologie des idéalités de 1789?

Toutes ces questions se ramènent à une seule : "Qu'est-ce que la raison à l'heure où l'Occident se demande plus que jamais ce que signifie le verbe penser ? Quelle est aujourd'hui la postérité ouverte et vivante de Platon ? Quel est le message que le grand Athénien adresse à une civilisation menacée de tomber dans un second Moyen-Age de la philosophie ?"

1 - Platon et la science moderne
2 - Platon et la définition de la démocratie
3 - Du statut anthropologique des idées pures
4 - La pesée de l'idée de justice
5 - La surréalité démocratique
6 - Platon anthropologue
7 - La démocratie sous la Ve République
8 - Le cœur du peuple de la justice
9 - L'alliance de la philosophie avec la politique
10 - La dialectique
11 - La classe dirigeante des démocraties et la politique étrangère
12 - Les avatars de la barbarie
13 - Les empires de la Liberté
14 - Les armes modernes de la vassalisation des peuples
15 - L'élection d'un candidat de l'Amérique à la Présidence de la République
16 - De la psychophysiologie politique des empires
17 - La génération des orphelins du rêve
18 - La théologie de la torture
19 - La démocratie et l'empereur Héliogabale
20 - L'espèce dont l'encéphale secrète des dieux
21 - La démocratie et la législation de la torture
22 - Le tribunal de Nuremberg de la démocratie
23 - Le tribunal des morts

1 - Platon et la science moderne

Le 2 octobre 2006, Le Monde publiait un article intitulé : " Platon , mode d'emploi". Méfiez-vous des pédagogues intéressés qui vous fournissent des recettes fort habilement apprêtées . Les philosophes sont rebelles à tout usage officiel et utilitaire de leur pensée. L'éducation nationale ne vous demande pas quel usage Aristote , Descartes ou Hegel ont fait de Platon , mais comment ils l'ont écouté. Les philosophes sont les fécondateurs et les moissonneurs de la raison du monde. Leur génie n'est à l'écoute que du génie de leurs pairs. Il n'y a pas de mode d'emploi de l'alliance des âmes avec la pensée.

En ce jour de rentrée, je vais essayer de vous mettre sur le gril de la question à laquelle Platon s'est brûlé . Mon vœu est de vous voir grésiller vous aussi à la flamme de la raison qui met l'Occident en feu depuis vingt-cinq siècles ; car tous les philosophes européens sont nés de l'incendiaire socratique de l'encéphale du genre humain, tous se sont demandé si la pensée dont se vante notre espèce est éclairée par un soleil que Platon appelait " l'idée pure " , tous se sont demandé à son école si l'humanité est digne de se réclamer de cette lumière-là. A ce titre, les grands philosophes sont les encéphales potentiels de l'humanité.

Prenons l'exemple de la définition du mouvement qui a régné sur la science physique d'Aristote jusqu'à Galilée : un corps, croyait-on, se déplace sous une pulsion dont l'effet ne tarde pas à s'éteindre si l'on n'en renouvelle la poussée. On s'imaginait donc que le mouvement se trouvait expliqué par la connaissance de la cause qui le produisait et dont il passait pour un effet nécessaire et constant, de sorte que le verbe comprendre portait la livrée des domestiques de la causalité . Que dit la physique d'aujourd'hui ? Qu'il aurait mieux valu commencer par observer le mouvement en tant que tel et dans son principe, donc indépendamment de sa mise en scène dans l'univers illusoire des apparences , parce que l'intervention d'un agent d'exécution causatif ne conduit qu'à une scolastique théâtrale . Il est alors apparu que le mouvement pris en lui-même répond à un état aussi constant de la matière que son immobilité, que les objets se trouvent intronisés dans leur déplacement permanent par une chiquenaude initiale et qu'un corps ne s'arrête donc de bouger qu'en raison de son freinage par une contreforce - la surface sur laquelle il roule ou la résistance de l'air. C'était donc l' " essence " du mouvement, comme disait Platon, qu'il aurait fallu chercher à connaître, et non son illustration passagère à l'école du faux savoir des conducteurs de chars . Mais alors, le verbe comprendre est l'expression d'une sécrétion psychocérébrale et toute la philosophie de la connaissance se ramène à la pesée de la subjectivité abyssale qui échappe précisément à la raison leurrée de la cité.

La même observation d'origine platonicienne vaut pour l'allumage de la notion de cause : il a fallu attendre vingt-trois siècles pour découvrir que les causes ne sont ni isolables, ni observables en tant que telles dans la nature et que la notion de " lien de causalité " est un produit de l'imagination simiohumaine, donc une entité mythologique dont il s'agit de reconstituer la généalogie. Depuis Hume , l'action causale renvoie encore à la notion de force , mais la notion de force renvoie à une composante inconnue de la matière, que nous appelons l'énergie et qui entretient avec le temps des relations assurément calculables, mais seulement faute de mieux, afin de nous aider à oublier que ni nos prétendues " lumières naturelles ", ni les hameçons que notre sens commun nous donne à mordre ne rendent le monde intelligible : les routines de la nature ne sont que des pédagogues fallacieux d'un animal piégé par sa cécité native.

Voici donc que la disqualification du témoignage de nos sens au sein de toute la physique mathématique depuis Galilée nous renvoie à Platon. Quoi de plus traumatisant, pour un entendement ordinaire et bien rôdé , qu'un monde de la "raison" banalisé par des signifiants d'origine psychobiologique et fabriqués par notre embryon de cerveau ! Je vous ai avertis que la philosophie met le feu à la boîte osseuse des semi évadés de la zoologie. Et voici que Platon monte encore la garde derrière Freud et Darwin. Quoi de plus platonicien, en effet, qu'une ciguë des modernes qui nous a confirmé que savoir et comprendre font deux et que la connaissance réelle du monde ne naît pas de la mise en scène naïve de nos concepts par des appariteurs de nos expériences quotidiennes, parce que la matière est née muette et qu'il est vain de faire tenir à ses faux savoirs un autre discours que celui de nos idoles. Mais celles-ci sont volubiles en diable et nous font parler à tort et à travers.

2 - Platon et la définition de la démocratie

Essayons maintenant d'appliquer avec méthode ces considérations préliminaires au concept, platonicien par définition, de démocratie, ainsi qu'à la forme de gouvernement que le suffrage universel fait monter sur la scène de l'histoire, ce qui nous permettra non seulement de vérifier notre diagnostic, mais de le situer dans la postérité proprement politique de Platon. Vous constaterez d'abord avec moi, que l'"essence" de la démocratie n'est rendue connaissable ni par la mise en mouvement de la volonté populaire par la voix du suffrage universel , ni par l'examen au microscope de la définition juridique de ce mode d'exercice de l'autorité publique, ni par l'analyse et la mise en scène du fonctionnement des institutions qui donnent leur ossature aux Etats et aux nations fondés sur ce régime politique , parce que seul un regard de l'extérieur sur le genre humain tout entier et en tant que tel peut nous introduire par effraction dans la boîte osseuse de notre espèce et nous permettre d'en visiter les diverses pièces. Certes, les naïvetés de notre raison pratique demeureront aussi pertinentes dans leur ordre que la candeur de l'analyse du mouvement chez Aristote ou la médication par l'opium de la causalité causative dans la scolastique des modernes. Mais, aux yeux du platonisme moderne, toute physique livrée à l'arène cérébrale dans laquelle son système de pilotage automatique la fait piétiner ressortit à une tautologie dont la définition verbifique nous renvoie seulement au Moyen-Age d'aujourd'hui .

Qu'est-ce donc que la démocratie en elle-même et dans son principe si le monde moderne ne fait jamais que redécouvrir la véritable portée de la distinction platonicienne entre l'intelligible en soi et les aménagement inégalement astucieux auxquels excellent nos artisans et si, pour y parvenir , nos anthropologues tentent de construire l'observatoire d'un humanisme dont le télescope nous montrerait les arcanes du cerveau d'une espèce partiellement évadée de la nuit animale par le développement tantôt relativement profitable, tantôt catastrophique de sa faculté de rêver ? Dans ce cas, la chasse à la définition de la démocratie véritable nous renverra nécessairement à la question platonicienne de savoir si un régime politique fondé sur les décisions d'un peuple proclamé souverain en son essence conduit fatalement à des décisions publiques rationnelles, donc conformes à l'intérêt supérieur d'une nation , ou bien si la définition platonicienne du peuple conçu comme une autorité idéale et infaillible nous conduira à purifier à son tour la notion d' " idée pure ".

Du coup, l'examen, primo, de la Constitution qui régira un Etat de ce genre , secundo, la pesée de la capacité du suffrage universel de fonder une nation sur un régime politique hautement rationnel , tertio le jugement de l'intelligence véritable sur les chances pratiques et sur les obstacles que rencontrera un peuple désireux de se donner les moyens d'agir de manière rationnelle dans l'histoire, ces trois points exigeront une réflexion sur les chances de la démocratie d'incarner le principe dont elle se réclame. Or, le résultat de cette réflexion dépendra de la hauteur ou de la platitude de l'œil des Platon d'aujourd'hui, tellement l' " essence " de ce philosophe s'est installée dans la tête de l'humanité où elle règne en éternelle vigie de la question du pur et de l'impur , du vrai et du faux , du juste et de l'injuste.

3 - Du statut anthropologique des idées pures

Nous allons maintenant demander à cette sentinelle d'examiner le nœud du problème. Car il est aussi stérile d'examiner les règles de pilotage internes des constitutions, des lois , des pouvoirs considérés en eux-mêmes que de chercher la causalité dans le peuple des causes, le mouvement dans l'expérience du mouvement, la théologie dans les constructions théologiques qui mettent en scène une divinité : seul le regard de l'extérieur que l'idée pure, donc platonicienne , de démocratie sera capable de porter sur les organes de l'action politique de type démocratique conduira votre raison à prononcer un verdict solide et assuré. Quelle est donc la " vérité " de la démocratie en son essence, c'est-à-dire le principe qui la définit, quelle est la forme de l'intelligence philosophique à laquelle vous confierez la mission de vous alerter, quelle est la forme de votre intelligence qui seule vous permettra de reconnaître ce régime politique en tant que tel, quelle est la forme de votre intelligence qui seule vous autorisera à déclarer réelle une démocratie éclairée dans son fondement ? N'y faudra-t-il pas une intelligence idéale , donc une intelligence étrangère au monde sensible ? Mais comment observerez-vous de l'extérieur à son tour l'intelligence porteuse de la lumière platonicienne ?

Pas de doute, vous devrez commencer d'apprendre à philosophes, sinon jamais vous ne vous approcherez du feu de cette question. Vous vous demanderez donc quel contenu vous donnerez à la raison que Kant qualifiait de pure, en élève, certes, de Platon, mais en créateur et en fécondateur de la moisson platonicienne de la philosophie occidentale. Qu'en est-il d'une raison éclairée par des idéalités ? Qu'est-ce qui légitime les idéalités en tant qu'instruments fiables de la connaissance pure ? Comment fondent-elles leur crédit? Seraient-elles les porte-faix d'une vérité demeurée inconsciemment subjective à son tour? Pour l'apprendre, je vous conseille de commencer par peser la principale des idéalités du monde moderne, l'idée de Justice. C'est elle qui, depuis Platon, se trouve chargée de définir la vérité politique dans sa pureté, celle qui sert, depuis vingt-cinq siècles, de poutre de soutènement à la démocratie considérée en son idéalité, donc en son existence dans le royaume des idées pures. Mais vous ne disposez pas encore de la raison anthropologique dont la balance vous permettrait de peser la notion de pureté telle qu'elle se présente au cœur de la pensée dite pure. Vous allez donc me reprocher de mettre la charrue avant les bœufs .

Pour tenter de nous sortir de ce piège, je vous propose de peser le véritable contenu de l'idée de justice sur la terre et dans le ciel de la vérité. Observons donc ce qui se passerait si une démocratie était déclarée " réelle " dans la mesure où elle incarnerait l'idéalité de la justice. Dans ce cas, vous verrez surgir de terre autant de démocraties dites " réelles " que de définitions idéales de la justice, et toute la difficulté sera de bien vous assurer au préalable de ce que l'idée " céleste " de la justice que tous les Etats défendent ici bas ou dans l'empyrée de leur concept de République sera celle qui répondra à la nature platonicienne de la justice "véritable". Mais cette justice "véritable" , vous la jugerez à nouveau et d'avance à la lumière de l'idéalité que vous lui attribuerez devant le tribunal des idées pures ou dans la pénombre des modes d'intervention de son sceptre dans l'histoire bancale du monde.

Voilà un grand embarras : car si vous n'avez pas déjà conquis une idée "vraie" de la justice et une idée "vraie" de la vérité, vous tomberez dans la même erreur qu'Aristote, qui croyait rendre le mouvement visible dans son principe à seulement mettre en action son trop plein sous l'effet d'une pulsion éphémère, alors que la mise en scène momentanée du mouvement sur la terre ne permet en rien de le connaître dans sa nature propre et permanente. Si vous étudiez donc l'idée de justice dont la vocation sera de porter au cœur des événements la démocratie considérée dans sa vérité , vous acquerrez la science de la démocratie qui vous dira si ce régime politique est en mesure de servir de domestique honnête et fidèle à sa maîtresse , l'idée de justice ; et vous saurez si les institutions d'une démocratie terrestre répondent à l'idée de justice qui définit ce régime politique dans sa pureté. Mais qui décidera de cela, sinon encore et toujours votre propre feu ? Si ce feu est celui de Platon, je souhaite qu'il vous consume. Car une âme qui ne brûle pas à la flamme de la philosophie ne sait ce que signifie penser.

4 - La pesée de l'idée de justice

Vous connaissez l'idée de la justice véritable qui commande le gouvernement démocratique: depuis les Grecs, ce régime considère que la justice assermentée de la démocratie est celle qui règne sur les relations entre les riches et les pauvres et qui charge l'Etat de veiller aux droits respectifs des deux parties. Comment conquerrez-vous un regard de l'extérieur sur la politique et sur l'éthique qui commandent la définition démocratique de la justice ? Non seulement vous savez qu'il en existe d'autres, mais il vous suffit d'observer les institutions que les divers régimes politiques mettent en place pour découvrir l'idée qu'ils se font d'une justice qu'ils proclament idéale et qui se définit à leurs yeux à l'école de l'idée qu'ils se sont forgée de sa pureté. La monarchie considère que la justice véritable demande au roi de reconnaître la suréminence politique et financière de la classe des aristocrates dont la valeur de leurs ancêtres a été pesée sur les champs de bataille et dont les fils occuperont à jamais dans l'Etat un rang mérité par l'héroïsme de leurs ascendants à la guerre: le tribunal suprême de la pureté politique est présidé par un homme de l'épée, parce que le sang des guerriers illustre un don sacré à la patrie auquel le meurtre chrétien de l'autel ne fera que donner sa réplique sacrificielle au plus profond de l'inconscient de toute politique .

Quant aux régimes oligarchiques, ils rappellent que la loi du glaive n'est pas la seule à régner sur les verdicts de la justice humaine. Comment, disent-ils, l'art de diriger les peuples et les nations ramènerait-il toute la science politique aux seules prouesses guerrières des Etats et des nations ? Il sera donc juste d'honorer les talents, il sera donc juste d'ouvrir largement l'éventail des individus qui se seront rendus reconnaissables à quelque qualité éminente et dont les exploits, quoique pacifiques, se révèleront pourtant utiles à leurs concitoyens et à leur pays.

Mais alors, comment la notion d'égalité légitimera-t-elle l'individualisme démocratique si, à l'instar de Dieu, un tel Etat fondera sa tyrannie sur l'égalisation de tous devant la souveraineté de son sceptre et s'il n'y pas de pire despotisme que celui qui disqualifie la hiérarchie des tetes? Certes, la démocratie se croit incontaminée à peser la valeur de l'idée de justice sur la balance des droits et des pouvoirs instables de la richesse et de la pauvreté des citoyens , mais seulement pour le motif que toute l'histoire de la Grèce et de Rome a enseigné à la science politique de l'Occident que si un Etat abandonne les pauvres à leur sort, ils prendront les armes non plus pour défendre la patrie, mais pour renverser les monarchies et les patriciats .

Mais puisque, depuis vingt-cinq siècles, les riches ne peuvent rien sans les pauvres et les pauvres sans les riches, quels apanages faut-il accorder aux uns et retirer aux autres pour qu'une démocratie soit juste ? Le christianisme a accordé la palme de la vertu et même de la sainteté à tous les pauvres de la terre, et cela au point d'interdire aux riches, même pieux, d'entrer dans le royaume des cieux , sauf à passer par le chas d'une aiguille ; mais, à ce compte, les pauvres en prières se sont vus réduits à cultiver leur innocence au fond des monastères . De son côté, le marxisme s'est essayé à couper le cou aux riches sans serrer pour autant les reins des enfants du seigneur: mais un remède aussi expéditif a fait débarquer dans la politique la question de la compatibilité entre la justice politique et un messianisme qui aura jeté aux orties la haire avec la discipline. Qu'en est-il de la cité des utopies généreuses si la religion de la Croix a vainement tenté de faire débarquer les saints évangiles sur la terre et si la piété marxiste a échoué entre les mains des moines de la sainteté prolétarienne? Vous ferez donc comparaître la démocratie devant le tribunal des anthropologues de la richesse et de la pauvreté des nations, ce qui vous conduira tout droit à l'examen de la dichotomie cérébrale d'une espèce onirique de naissance.

5 - La surréalité démocratique

Demandez-vous maintenant comment l'idée platonicienne de justice qui inspire les démocraties portera le double faix du réalisme politique et des félicités promises par le royaume des cieux. Déjà Voltaire pointe l'oreille. Car s'il faut immoler au temporel des fractions de l'idée sainte de la justice dans le " meilleur des modes possibles " et si l'autel de l'utilité publique demande le sang des victimes, la justice idéale se révèlera un hôte fort encombrant de la raison profane. Quelle place accorderez-vous au trésor de la justice si l'alliance de votre tête et de votre cœur est en jeu au plus secret de la philosophie? Autrement dit, si la politique est l'art de conduire le monde sur les chemins abrupts d'une justice idéale et si la démocratie est à la fois l'instrument et le chemin de cette ascension vers l'absolu, que ferez-vous d'une démocratie réelle au sein d'une espèce à la fois désespérément rebelle à l'idée de justice et pathétiquement assoiffée de ce nectar?

Assoiffée d'abord : car l'idée de démocratie et le désir de justice qui l'inspire depuis Platon sont tellement crucifiés par ce régime politique qu'ils paraissent cloués sur le gibet d'un platonisme qui soustrait les nations aux lois qui commandent le monde d'ici bas et les y plonge à la fois. Voyez comme ce personnage de théâtre se rend reconnaissable sitôt qu'il prend le risque de paraître en public. Ecoutez seulement la déclaration de candidature de M. Strauss-Kahn à la présidence de la République le samedi 30 septembre 2006 : " Je suis le meilleur rempart contre le capitalisme ", s'est écrié cet illustre défenseur des pauvres. Quant à Laurent Fabius, n'a-t-il pas proclamé qu'il était " le candidat des plus démunis " ? Avec quels yeux Platon vous demande-t-il de regarder ces prophètes de la démocratie et de sa justice ? Où se cache-t-il, le metteur en scène d'un monde conçu au profit de l'ambition politique d'un particulier et dans quel four ce démiurge fait-il monter le pain de vie de la pauvreté ?

Pour observer cet acteur invisible de la rédemption des modernes, il vous faut écouter le plain chant d'une démocratie chantante sur les planches de l'histoire du sonore. Sa complainte apostrophe les démagogues: " Pourquoi jouez-vous à contre emploi ? " demande-t-elle au candidat verbifique . Vous devez donc vous demander comment il se fait que la démocratie soit un personnage intérieur qui interpelle ses sophistes, comment il se fait que ce personnage se rende à la fois invisible et omniprésent, à l'instar de l'idée pure de Platon et qu'il porte un regard pénétrant sur toute la scolastique politique qui régit la planète? Car c'est les yeux fixés sur une démocratie intellectuelle que le citoyen reconnaît sa contrefaçon, c'est à l'écoute de sa voix d'ailleurs qu'il se dit : " Ces hommes-là ne sont pas habités de l'ombre d'une démocratie qui défendrait les plus démunis. Je n'entends ni la nation, ni la démocratie parler en ces faiseurs de haut vol.

Quelle est donc l'idée de la justice censée inspirer des candidats au suffrage universel qui ne demandent aux pauvres que de les installer dans les ors du pouvoir? Décidément la démocratie de Platon ne montera jamais sur cette galère-là. Elle vous dit que les candidats qui ne pensent qu'à eux-mêmes prennent le peuple français pour un troupeau de sots . Mais du coup, vous commencez d'apercevoir l'Etat, la République, la nation, le peuple se réfléchir dans le miroir d'une autre démocratie. Alors vous apprenez à regarder l'humanité en apprentis anthropologues de l'histoire et de la politique et vous vous dites: " Des hommes en chair et en os peuvent-ils se présenter en pain et en vin du ciel de la démocratie ? Qu'en est-il de Platon si le pain invisible dont nous sommes habités s'appelle la pensée ? Qu'en est-il de l'humanité si l'idée pure est l'hostie de la philosophie?"

Vous voyez combien il est décidément singulier que la démocratie, accompagnée de son idée pure de la justice soit un personnage à la fois invisible et quasi en chair et en os. Comment se fait-il que son effigie se dresse dans les esprits comme un examinateur et un juge ? Comment se fait-il que l'oligarchie et la monarchie, elles, ne soient pas des personnages historiques accompagnés de leur ombre, comme l'idée de justice suit la démocratie pas à pas et qui ne la quitte pas des yeux? Les rois sont des acteurs tout physiques de l'histoire. Certes, leur trône et leur sceptre symbolisent la majesté de leur couronne , et l'oligarchie de Venise, s'est échinée à emprunter l'allure sévère du Sénat de Rome sous les vêtements d'une République de patriciens farouches et secrets. Mais la philosophie est absente de leur politique. Comment se fait-il que l'idée de justice fasse de la démocratie un personnage philosophique aussi présent et aussi absent que l'idée pure de Platon, comment se fait-il que ce régime s'installe dans les esprits sous les traits du destin et de la vocation surréels de l'intelligence?

6 - Platon anthropologue

C'est que la démocratie est un acteur de la raison ; et cet acteur enseigne que la raison ne peut que s'appuyer sur l'idée de justice au cœur de la politique. Nul autre gouvernement ne saurait seulement songer à habiter les cerveaux et les âmes sur le modèle de la démocratie, nul autre régime n'est en mesure d'emprunter sa lumière à la pensée pure , nul autre n'est la voix du génie de Platon au cœur de toute la politique . C'est que la démocratie est une éducatrice du cerveau de l'humanité dont l'enseignement prend appui sur l'idéalité qu'elle est à elle-même. A ce titre, elle sait que seules les idéalités sont en mesure de faire entendre la voix des alliances de l'âme avec la raison. Ces alliances fondent la distance que l'humanité parvient à conquérir à l'égard de son cerveau; ces alliances proclament que la liberté humaine se fonde sur les victoire de la pensée.

Il faut donc que vous ayez déjà conquis une certaine définition en altitude de l'espèce qui voudrait devenir pensante pour entendre comment la voix de la justice tente de se faire entendre dans son histoire. Pour cela, il faut que vous ayez quelque peu appris à vous observer de l'extérieur. Mais puisque la démocratie vous entretient de la nature de la politique en se situant elle-même dans une extériorité platonicienne et puisque votre capacité de vous regarder, vous aussi, de l'extérieur change la démocratie en un personnage qui semble vous apostropher du dehors, vous devez vous demander quel autre " vous-même " Platon vous demande d'habiter. Car telle est précisément la raison pour laquelle ce régime politique vous donne la faculté extraordinaire de vous paraître outrageusement caricaturé par les acteurs astucieux, mais trompeurs qu'il fait monter par dérision sur les planches de l'histoire de la France.

Comment apercevrez-vous les démocraties " réelles " sous les traits d'un personnage ridiculement contrefait si elle ne vous plaçait à l'écart du spectacle quelle donne à boiter sur la terre ? Quelle est donc la vraie démocratie, celle que salit une classe politique que vous jugez indigne de lui lacer les chaussures ? La vraie démocratie serait-elle celle qu'incarnerait l'idée de la justice que la nation se fait d'elle-même ? La démocratie serait-elle le plus " religieux " des régimes politiques , parce que l'autel de la vérité platonicienne y servirait d'offertoire ? Car la bête immolée sur son propitiatoire n'est plus celle des sacrifices de sang. Vous y trouverez l'animal qui s'appelle la cécité humaine . Platon vous demande d'immoler les ténèbres de l'ignorance et de la sottise sur l'autel de votre liberté.

Supposons donc que la vraie démocratie se regarde avec les yeux de la justice dont elle se voudrait habitée et qui vous demande d'allumer la lumière de la vérité dans la politique . Sous quels traits verra-t-elle alors sa propre justice et comment tentera-t-elle de l'incarner dans l'histoire ? Ne rencontrera-t-elle jamais que des fantômes de son idée de la justice ? Ne se réfléchira-t-elle jamais que dans le miroir d'une humanité contrefaite et bancale? Mais alors, comment se raconterait-elle sa véritable histoire dans l'arène des siècles ? Comment tenterait-elle de mettre l'idée de justice à l'écoute d'un suffrage universel divisé entre les riches et la pauvres depuis Périclès ? Mais si vous observez bien sa démarche, vous apprendrez à regarder le genre humain et sa justice avec les yeux dessillés de Platon, le visionnaire de l'alliance des esprits avec les corps . Voyez Gorgias et sa charpente penser ensemble, voyez Protagoras en personnage de théâtre sur la scène de l'encéphale de l'humanité et vous saurez que ce grand anthropologue fut non seulement le premier Shakespeare de la philosophie qui radiographia l'encéphale de notre espèce, mais également le premier voyant dont les échographies ont rendu prophétique le génie politique. Ecoutons, par exemple le général de Gaulle, cet autre anthropologue de la politique, qui observa les relations que la démocratie entretient avec l'histoire à la lumière d'une pesée de spectateur platonicien du cerveau des pauvres et de celui des riches . " La gauche, dit-il, n'a pas de tête , la droite n'a pas de cœur".

7 - La démocratie sous la Ve République

Quelle psychophysiologie du genre humain la démocratie met-elle en scène ? Car si l'infirmité des pauvres les prive des armes de l'intelligence et si la bancalité cérébrale de la droite la prive des richesses du cœur, demandez-vous ce qu'il faut entendre par le terme de raison. La droite disposerait-elle d'une intelligence véritable ? L'intelligence se réduirait-elle à l'habileté d'accumuler des richesses ? Le cœur de la droite n'aura-t-il que mépris pour la nation, parce que la raison n'est pas née pour aimer, mais pour commander et pour conduire? Mais alors qu'en est-il d'une espèce divisée entre deux types humains, l'un évangélique, l'autre cynique, l'un rêveur et généreux, l'autre conquérant, mais indifférent à ses congénères ?

Voici que l'anthropologie critique débarque dans l'examen et la pesée des armes d'estoc et de taille de la démocratie ; car si ces deux spécimens de notre espèce n'ont rien à se dire, parce que le cœur paralyserait l'entendement et l'entendement étoufferait le cœur, Pascal serait décidement un anthropologue digne de se situer dans le sillage de Platon, lui qui soutenait que " le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ". Que vont devenir la démocratie et sa compagne, l'idée de justice, si le génie politique est condamné à se colleter avec deux malades , un peuple de la liberté qui ignorerait la responsabilité intellectuelle à laquelle il est appelé et une nation de l'intelligence dont l'idée même qu'il se ferait de l'intelligence tuerait toute responsabilité politique véritable, puisqu'une raison incapable de défendre les droits du cœur n'est pas encore devenue une véritable raison politique ?

Et pourtant, le personnage affectif et cérébral qu'on appelle la démocratie se promène bel et bien dans le cerveau et l'âme de la France. Son ange gardien, qu'on appelle la justice , ne la quitte pas de la prunelle . Qu'en est-il de la lumière platonicienne qui éclaire l'histoire des peuples et des nations et qui arme les vrais hommes d'Etat d'un regard transcendant à la scission de l'humanité ordinaire entre les riches et les pauvres, les savants et les sots , les hommes de cœur et les hommes de raison ? Ecoutons comment le cœur et le cerveau de la démocratie racontent l'histoire de la France sous la Ve République.

En ces temps-là , de microscopiques notables de province , qu'on appelait pompeusement les élus du peuple, dirigeaient la nation en souverains de la démocratie . La faiblesse cérébrale de cette classe politique était-elle inscrite dans la cécité du suffrage universel, lequel ne portait aucun regard d'aigle sur le globe terrestre , de sorte que, sous sa tutelle ou sa férule, la France était devenue muette , aveugle et sourde sur la scène internationale ? Qu'allait-il advenir de cette pauvresse ? Privée de pédagogue et de berger, sa myopie la ferait-elle tituber longtemps sur la planète ou se donnerait-elle un chef armé d'un télescope et d'une boussole ?

8 - Le cœur du peuple de la justice

Qu'allait-il advenir du cœur d'un peuple livré pieds et poings liés à une classe dirigeante dont l'asthénie intellectuelle jetait la France dans la sottise sur l'échiquier politique de la mappemonde ? La nation allait-elle se montrer désarçonnée et sans défense, faute qu'elle pût disposer des lumières de la raison qui lui auraient donné l'élan et la hauteur qui appartiennent à l'intelligence ? Car le personnage platonicien qu'on appelait la démocratie française n'avait pas encore réussi à fabriquer la balance à peser le crâne des peuples et des nations . Certes, elle avait placé le génie de la liberté sur l'un des plateaux de la démocratie et elle en avait fait la lanterne de la raison, la lumière de l'histoire du monde, le feu de l'alliance de la volonté politique avec l'esprit de justice ; mais sur l'autre plateau, elle avait mis en vain le cœur du peuple français , parce que ce cœur privé de l'incandescence de l'âme de la France brûlait sans éclairer. Aussi l'âme platonicienne de la démocratie se mourait-elle. Certes, un pouvoir exécutif vigoureux avait remplacé l'incurie et la faiblesse des prétendus représentants du peuple ; mais l'administration s'était bientôt muée en une classe d'Etat sûre d'elle et ridiculement imbue des privilèges qui la sacralisaient subrepticement à ses propres yeux. Que faire d'une classe ointe du saint chrême de son infaillibilité ? Que faire d'un peuple qui s'était bien vite aperçu de la médiocrité prétentieuse du clergé d'Etat, lequel imitait maintenant celle d'un appareil judiciaire multiséculaire et calqué depuis la monarchie sur l'auto-sanctification de la hiérarchie sacerdotale?

"Ils veulent etre libres et ne savent pas être justes" (Sieyès) , 12 décembre 2005

Et pourtant, pendant tout ce temps-là, les pauvres et les simples d'esprit ont conservé secrètement allumée la lampe de la sagesse, de l'équilibre et de la force de leur jugement politique naturel . Autant la domesticité d'un Parlement tenu en laisse depuis plus quarante ans avait pourri le suffrage universel en profondeur, autant la médiocrité même des petits caciques d'Etat a aidé le peuple français à conquérir une autorité politique potentielle dont les événements ont démontré que la légitimité était devenue supérieure à celle des députés. La lucidité et l'intelligence nouvelles du cœur de la France, vous avez pu les observer il y a quelques mois, quand un Etat dont l'exécutif s'était hypertrophié a vainement tenté de faire passer de force une loi qui violait non seulement la législation française et européenne du travail, mais les traités internationaux que la France avait signés.

Ouvrez donc des yeux platoniciens sur le spectacle d'une administration publique dont l'omnipotence avait réussi à faire voter à des représentants devenus fantomatiques du peuple souverain une loi qui modifiait radicalement le statut juridique des Français au travail et qui portait atteinte à la dignité des citoyens . Quel spectacle, en vérité, que celui d'une démocratie qui faisait entériner par la plus haute autorité de son éthique politique - celle qui contrôlait la constitutionnalité des lois - l'arbitraire d'un pouvoir législatif qui, sous la contrainte de l'exécutif, blessait la citoyenneté, quel spectacle, en vérité, que celui d'un peuple français dont le cœur rappelait à l'Etat l'idée platonicienne de la justice dont le gouvernement avait perdu le souvenir; quel spectacle, enfin, que celui d'un peuple dont la tête était demeurée si solide et le cœur si vivant qu'il est parvenu à dicter à toute la classe d'Etat une raison inspirée de l'esprit de justice de la République de Platon !

9 - L'alliance de la philosophie avec la politique

Vous voyez combien il est dangereux de philosopher à l'école du grand Athénien, dangereux d'introduire la rigueur de la pensée logique dans l'éducation nationale, dangereux de vous rappeler dans cette enceinte que la philosophie est née aux côtés de la politique et que ces deux disciplines vont bras dessus, bras dessous depuis l'Athènes de Platon. Dans les leçons suivantes, je vous entretiendrai de la République , du Sophiste, du Théétète, de L'Apologie de Socrate, du Philèbe, de Protagoras non point afin de seulement vous renseigner sur le contenu formel de ces ouvrages - lisez-les donc, et vous le saurez - , mais afin que vous allumiez la lumière de votre propre intelligence philosophique et politique à la torche de cet incendiaire de l'intelligence européenne.

Mais pour cela, il faut que vous ayez subi l'électrochoc de la pensée politique proprement dite; car si vous n'avez pas reçu de Platon le courant de cent mille volts qui branche la pensée sur la politique et la politique sur la pensée depuis le fond des âges, jamais vous ne deviendrez le fer de lance de la civilisation européenne de demain. Vous n'êtes pas ici pour apprendre l'histoire de la philosophie - il y a des professeurs pour cela, comme il y a des professeurs d'histoire de la littérature - vous êtes ici pour apprendre à philosopher. Mon devoir est de vous apprendre à brûler à l'école de Platon, de Descartes, de Kant ; mon devoir est de boire la ciguë de la pensée avec vous, afin que vous deveniez demain les vrais chefs de la cité.

Comment, je vous le demande bien, vous parlerais-je de Platon si la démocratie n'était un personnage platonicien dans les têtes et si cet acteur n'était vivant d'habiter tout autant l'esprit que le cœur du peuple français ? Pourquoi, en mars dernier, rien n'a-t-il pu faire quitter la rue à la nation jusqu'à l'heure où elle a pu fêter ses retrouvailles avec l'esprit de justice, sinon parce que Platon vous présente les clés de la pensée politique de tous les temps, celle qui vous enseigne que si l'encéphale humain est scindé entre le réel et le rêve, le royaume de la justice occupe la moitié noble de notre conque osseuse. Sachez que toute civilisation est née de cette moitié-là.

Rien ne le démontre mieux que la suite de l'histoire de la démocratie que la France a écrite sous la Vème République : car le pouvoir exécutif s'y est bientôt trouvé hypertrophié au point qu'on y a vu paraître une race nouvelle de sophistes et de démagogues dont la singularité était d'avoir été couvés au sein des organes mêmes de l'Etat et qui ont réussi à entraîner l'ombre de Parlement que vous connaissez à renier l'esprit de justice qui assure l'indépendance de la nation et qui interdit à la classe politique de la livrer à un empire étranger . Alors vous avez vu les députés de la IVe et de la IIIe République ressurgir comme par enchantement à l'appel d'un meneur, parce qu'à l'inverse d'Athènes, la République française ne dispose pas de l'appareil de la justice qui a permis de châtier le vainqueur de Salamine , le grand Thémistocle, qui avait trahi au profit de la Perse la patrie qu'il avait sauvée. Les avez-vous vus, tous guillerets, le nez au vent et l'œil aux aguets , les députés du peuple qui se sont mis au service d'un nouveau " Maréchal nous voilà "? Ils n'ont pas changé d'un iota depuis le temps où leur impéritie avait fait de la nation un ilote de village sur la scène internationale; simplement ils se mettaient maintenant au service d'un intrigant qui entendait bien se servir de leurs réseaux serrés en province comme d'un marchepied pour se faire élire à la Présidence de la République par le vote du peuple français.

Mais comment les plans de ce manœuvrier ont-ils été déjoués par le peuple ? Qu'est-ce qui a empêché ce faux prince de triompher par le verdict du suffrage universel , sinon parce que les pseudo députés rassemblés autour du pseudo- souverain que ce candidat était devenu dans son parti n'ont pas réussi à lui offrir s'assurer une plate-forme électorale d'une solidité politique et d'une étendue géographiques suffisantes pour lui permettre de tromper la nation. Mais comment le peuple a-t-il écarté ce bretteur volubile, ce rhétoricien de prétoire, ce gesticulateur pathétique, cet ensorceleur frénétique, sinon parce qu'une démocratie réelle flottait devant les yeux des citoyens et lui disait qu'une République ne saurait se fonder ni sur un Parlement moutonnant autour d'un Président ambitieux de distribuer les provinces à titre de prébendes à ses partisans et serviteurs, ni sur la majesté d'un exécutif de type ecclésial , ni sur une gauche toute vibrante d'homélies aux pauvres, ni sur une droite habile à jeter quelques pièces dans les sébiles qu'on lui tend, ni sur un Etat divisé entre un parti de l'étranger et un parti de la souveraineté incapable de seulement demander le départ des troupes de l'occupant du territoire d'une Europe née avec Périclès? Faut-il que le spectre de la démocratie de Platon soit éloquent sur la terrasse d'Elseneur de la politique mondiale pour que le peuple français ait ressaisi les rênes de son destin et replacé sa tête et son cœur dans l'histoire de la planète.

10 - La dialectique

Vous voyez quel sera votre devoir de citoyens quand vous aurez quitté l'enceinte de ce lycée où ma mission est de vous faire entendre la voix étouffée de Platon avec la certitude qu'elle servira de guide à vos têtes et à vos cœurs . Car si le philosophe de l'Etat que fut le disciple de Socrate a pour vocation de renverser les murs derrières lesquels l'humanité attend de devenir pensante dans l'ordre politique, vous aurez besoin de faire alliance avec son génie dans votre combat de tous les jours pour déjouer les pièges sans nombre que les ennemis de la République tendent à votre jeunesse. Ces ennemis, Platon les a décrits avec la plus grande attention. Si le peuple a besoin d'être instruit, disait-il , les oligarques ont besoin des philosophes pour apprendre qu'une cité court à la ruine si elle n'est pas devenue une souveraine de la pensée dont le fer de lance s'appelle la dialectique. De quoi la France et l'Europe qui attendent de vous leur salut politique aura-t-elle le plus grand besoin, sinon de l'intelligence d'une génération armée jusqu'aux dents de la logique que Platon a forgée et qu'il a baptisée la dialectique , c'est-à-dire la parole qui fait passer l'épée de la raison à travers le corps de l'histoire et de la politique ?

Comment armerez-vous demain le cœur et la tête du peuple français afin que votre esprit de justice vous apprenne à défendre l'indépendance de votre nation en lieu et place des élites qui ont quitté la France depuis 1940 ? Tout le monde sait qu'un certain Nicolas Sarkozy est devenu depuis longtemps le candidat secret de l'Amérique ; mais rares sont les représentants du peuple qui se souviennent de ce que l'esprit de justice des démocraties se nourrit de leur volonté d'indépendance et que celle-ci doit inspirer les élites politiques des nations, tellement il n'y a de Républiques véritables que celles qui font appel à l'esprit de justice qui inspire leur souveraineté. Comment enseignerez-vous au peuple français à défendre la patrie contre ses fausses élites politiques? Certes, vous vous ferez un devoir d'informer les citoyens des véritables enjeux de la politique internationale. Mais comment parviendrez-vous à l'initier aux secrets des empires ? En vous mettant encore et toujours à l'écoute de la République de Platon ; car le grand Athénien a traité de cette difficulté tout au long de son traité intitulé La République.

11 - La classe dirigeante des démocraties et la politique étrangère

Vous voyez qu'il vous est demandé dès votre sortie de l'adolescence de boire la ciguë de la dialectique; car ni la classe politique de la gauche actuelle , ni celle de la droite ne disposent d'une réflexion platonicienne sur les lois qui commandent l'expansion des grands Etats. Sachez donc que les chemins de l'ascension des empires sont toujours les mêmes, quel que soit le régime politique dont ils sont parés et qui ne fait jamais qu'afficher ou masquer leur véritable ambition . Votre professeur d'histoire vous a appris que la puissance romaine a porté longtemps les vêtements de la République. Mais ne croyez pas que le Sénat ait quitté la scène avec Jules César : tous les grands empereurs se sont ensuite appliqués à le faire parader sur le théâtre du monde à la manière dont G. W. Bush demande à ses sénateurs tantôt de lui servir de hauts-parleurs, tantôt d'alibi de ses propres volontés face à ses prétendus alliés. N'oubliez pas que la démocratie athénienne s'est voulue un empire aussi impitoyable qu'une Amérique qui a terrassé le IIIe Reich, puis l'empire soviétique pour mettre ensuite en application les lois du "bon sens" qui ont toujours commandé aux Etats victorieux de tirer tout le parti possible de leurs victoires. Quelle est donc l'origine de la pauvreté d'esprit qui frappe la science politique des élites dirigeantes moyennes de la France d'aujourd'hui et comment la carence intellectuelle des démocraties a-t-elle pu s'étendre à la planète tout entière ?

Vous trouverez les réponses les plus minutieuses à cette question dans Platon parce que personne n'a étudié de plus près les causes psychologiques et politiques qui désarment d'avance les chefs des démocraties sur la scène internationale . Car, dit ce premier philosophe de l'histoire, leur ambition au petit pied les réduit à conquérir le pouvoir sous le préau où leurs condisciples rivalisent de cécité avec eux ; et comme leur regard à tous se fixe seulement sur les quelques arpents où ils quêtent les prébendes du peuple, comment mettraient-ils leur main en visière pour scruter l'horizon ? Aussi ne savent-ils même pas ce qui se passe sur la terre, tellement leur œil n'est pas fait pour cela. L'Amérique étend-elle l'empire de ses armes à la Roumanie et à la mer Noire ? Soyez sûrs que des événement aussi microscopiques à leurs yeux ne retiendront pas un instant leur attention. La république de Georgie entend-elle se placer sous le commandement militaire de Washington ? Ne croyez pas que le globe oculaire des classes dirigeantes des démocraties se portera sur la mappemonde pour si peu . Mais si la majorité du conseil municipal d'un village risque de basculer à gauche ou à droite, cela engendrera le plus grand effroi des élus de droite ou de gauche de la nation .

12 - Les avatars de la barbarie

Pour comprendre pourquoi les démocraties actuelles sont des aveugles à canne blanche sur la scène internationale, il vous faudra remonter aux circonstances politiques qui ont conduit à l'effondrement militaire de Hitler et économique de Staline, dont vous savez que leur chute a coïncidé, pour le premier, avec la découverte des camps de la mort des nazis, alors que le second a survécu de quelques années à l'ouverture du charnier de Katyn, qui date de l'alliance de 1939 entre Hitler et Staline pour le dépeçage de la Pologne, puis par la dénonciation tardive des goulags par Soljenitsyne, dont l'existence était connue depuis le rapport de l'ambassadeur anglais W. Citrine en 1936.

Du coup, la chute des empires a été confondue dans tous les esprits avec la chute du monde dans une barbarie nouvelle, dite totalitaire et théorisée par Hannah Arendt ; et la politologie mondiale s'est trouvée frappée d'une paralysie cérébrale dictée aux peuples par l'interdiction tacite qui leur a été signifiée d'analyser les vraies armes des empires d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Puisque la tyrannie se définissait maintenant à l'école de l'incarcération de milliers de citoyens ordinaires et par leur lente mise à mort par la faim et le travail forcé, le despotisme démocratique a pu arborer le masque de la Liberté pour avoir vidé les prisons de Hitler et de Staline.

Certes, l'écroulement des empires a toujours porté les stigmates de la pire sauvagerie. L'auteur de L'Histoire auguste écrit qu'après Septime Sévère l'empire romain fut " déchiré par des brigands " (p. 333, coll. Bouquins, R. Laffont: Res publica romana praedonibus direptui fuit) Mais cet empereur s'était montré à maintes reprises d'une cruauté aussi terrifiante que Commode. Quant à Héliogabale , dont la folie n'avait pas trouvé d'équivalent jusqu'alors, il avait péri assassiné trois ans après son accession à l'empire. On avait voulu le jeter à l'égout , mais le plus proche s'était trouvé trop étroit pour recevoir son cadavre et il avait fallu se contenter de le jeter lesté de pierres dans le Tibre du haut du pont Emilien. Mais si la chute de Hitler et celle de Staline ont rendu publiques des horreurs autrement dignes d'épouvanter les générations futures , puisque les goulags de Staline et les camps de concentration de Hitler ont fait des centaines de milliers de morts anonymes , les exploits de ces deux barbares ont fait oublier que les tyrans d'autrefois n'ont jamais exécuté qu'un quarteron d'ennemis personnels.

Quelle est donc la barbarie d'aujourd'hui, celle des empires démocratique, qui ne font pas encore des monceaux de cadavres dans des baraquements soustraits aux regards ? Apprenez que si une science politique aux yeux bandés s'est souciée comme d'une guigne d'étudier les lois qui commandent l'expansion irrépressible des empires, c'est seulement en raison du dogme selon lequel un régime officiellement fondé sur la défense de l'idée de justice dans le monde ne saurait nourrir l'ambition de conquérir la planète - puisque par définition, une démocratie est censée étrangère à la vocation naturelle des empires. Le même phénomène s'était produit dans l'antiquité, où Athènes n'avait pas vu monter la puissance romaine à ses côtés.

13 - Les empires de la Liberté

Mais vous comprenez bien que si le terme même d' " empire démocratique " est censé constituer une contradiction dans les termes, il sera impossible que les démocraties engendrent et instruisent jamais une classe dirigeante européenne dûment informée des fondements réels de l'histoire du monde; et vous comprenez également que cette ignorance native pilotera des élites politiques qui tomberont des nues si vous tentez de leur enseigner la science politique de Platon. Comment la civilisation planétaire dite de la " liberté " tombera-t-elle dans le gouffre de l'ignorance politique ? On fera croire au Vieux Monde qu'il existerait deux Amériques, l'une censée conduire sa politique étrangère la main sur le cœur et qui trouverait son inspiration évangélique chez Martin Luther King ou chez Michael Moore, lequel, vous dira Arnaud Montebourg, " avait dénoncé les compromissions du pouvoir ", comme si Roosevelt, Truman, Reagan, Kennedy ou Clinton s'étaient montrés des apôtres d'une politique de missionnaires de la " liberté " .

Vous devrez donc enseigner à votre pays que le premier souci du Roosevelt de la victoire de l'Amérique était de construire une flotte de guerre dont le réseau enserrerait toutes les mers du globe, parce que, disait-il, telle avait été l'arme de la domination du monde que l'empire démocratique athénien avait exercée. Sachez que ce programme immense a été officialisé et publiquement avoué par le successeur de Roosevelt , Harry Truman, lequel l'a réalisé point par point , et cela dans un silence nullement complice du monde entier, puisqu'il faut déjà se trouver informé de la nature de la politique mondiale pour s'en trouver effrayé ou consterné, tellement le saint messianisme de la liberté va jusqu'à cacher le vrai spectacle du monde à tous les regards.

14 - Les armes modernes de la vassalisation des peuples

Vous devez donc savoir qu'un empire démocratique présente la caractéristique de s'étendre sous la bannière d'un évangélisme politique qui rend ses armes aussi invisibles au commun des mortels que celles des sacerdoces religieux. Mais ne vous y trompez pas : quand un Etat de ce type a fait triompher ses armes au point qu'il aura éteint toute velléité de rébellion chez le vaincu, ce sera seulement pain bénit pour lui . S'il venait à rencontrer quelque révolte contre son apostolat de la "liberté", il courra aux armes et tentera de terrasser définitivement par le fer et le feu le peuple dont il aura conquis le territoire sous la sainte bannière de sa "justice" . Les victimes civiles de l'armée américaine en Irak s'élevaient en octobre 2006 à six cent cinquante six mille environ, parce que l'élimination physique du tyran Saddam Hussein n'était évidemment que la conséquence de sa décision de vendre son pétrole en euros. Mais alors, l'apostolat pétrolier du saint convertisseur de la planète à la démocratie courra un danger nouveau, celui de combattre une guérilla . Comme vous le savez, la France de 1940 a donné le nom de " résistance " à cette forme nouvelle et moderne de la guerre.

Depuis lors, l'empire américain remplace en tous lieux les légions de sa foi par de puissantes garnisons fortifiées, qu'il appelle des " bases militaires " et dont les armes pèsent, en réalité, d'un si grand poids politique sur les pays qu'elles ne protègent contre aucun ennemi réel qu'elles rendent purement formelles les protestations vertueuses de souveraineté des démocraties placées sous la " protection " de ce type déguisé de la domination militaire. Comme une démocratie théologique est nécessairement fondées sur son combat contre le Démon à l'échelle de la planète, elle ne peut que placer les adversaires de son hégémonie sur un " axe du mal " de type cosmologique. L'arsenal intersidéral de l'Amérique compte quarante huit forteresses en Allemagne, mais l'Italie n'est qu'un gigantesque porte-avion américain ancré au milieu de la Méditerranée. Apprenez que, depuis soixante ans, Naples sert de port d'attache à ce type d'asservissement de l'ex-empire romain.

L'empire américain, c'est l'Otan, 29 juin 2005

L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père, 13 juin 2005

Apprenez aussi que le quartier général des forces d'occupation américaines en Europe est installé à Mons, en Belgique.

Six décennies après la défaite du IIIe Reich et dix-sept ans après la chute du mur de Berlin, il est d'autant moins question, pour l'empire américain, de réembarquer ses troupes que l'actuel président de la Commission de Bruxelles , M. Barroso, est un ancien serviteur de l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003 et que le responsable de la politique étrangère d'une Europe placée sous tutelle militaire, M. Solana, est un ancien Secrétaire général de l'empire militaire mondial de l'Amérique, qu'on appelle l'OTAN - car la nouvelle Rome donne habilement le change à installer un homme à elle à la tête de ses armées d'occupation.

Il est dont bien évident qu'il n'y aura plus une ombre de souveraineté réelle du Vieux Continent aussi longtemps qu'il acceptera sans rechigner la présence physique des troupes américaines sur son territoire. Il en résulte que toute votre vie politique devra consacrer à la tâche impérieuse d'obtenir le départ des armées américaines d'une Europe plus inconsciente de son sort réel que résignée à le subir ; et si vous renonciez à ce devoir, vous ne feriez plus d'autre politique que municipale. Mais votre devoir de libérer en tout premier lieu les âmes et les esprits de vos aînés sera rude. Il y faudra le souffle d'une Europe appelée à redonner un destin mondial à la pensée. Vous y trouverez le soutien d'un Platon qui vous aura appris que rien n'est possible dans l'ordre politique aussi longtemps que le sol d'une cité est occupé par des troupes étrangères. Certes, l'ignorance de la classe dirigeante actuelle de la France sera difficile à vaincre, parce que notre pays a fait déguerpir les garnisons américaines de son sol en 1966, de sorte qu'elle est demeurée à l'écart de l'asservissement progressif auquel le reste de l'Europe a été soumis depuis 1945. Nous sommes si accoutumés à exercer notre pleine souveraineté qu'elle nous paraît toute naturelle. Mais rien n'est plus dangereux que cette satisfaction légitime, parce que la cécité politique à l'égard de l'empire américain s'est glissée dans nos rangs comme elle s'était infiltrée à Athènes après la victoire sur les Perses. Ecoutez un Arnaud Montebourg apporter, croit-il, un soutien politique réel à Ségolène Royal à s'écrier comme en rêve: " La France partage avec les Etats-Unis la volonté de voir les valeurs de démocratie, de respect des droits de l'homme et de liberté se diffuser sur la planète."

15 - L'élection d'un candidat de l'Amérique à la Présidence de la République

Je vais vous lire un texte qui vous instruira de ce qu'une tête de gauche peut s'imaginer savoir et comprendre de la politique de l'empire américain : " Par son alignement atlantiste, la France de Sarkozy se rendrait complice des violations des droits de l'homme dont les Etats-Unis sont devenus coutumiers, notamment dans leurs centres de détention, qu'il s'agisse des prisonniers de Guantanamo, qu'ils ont soustraits aux règles élémentaires de protection de leurs droits édictées par le droit international, ou les ignobles tortures de la prison d'Abu Graib ou des prisons secrètes qu'ils ont installées en Europe afin d'échapper aux règles de leur propre droit. Et c'est au responsable en chef de toutes ces atteintes aux droits de l'homme que Nicolas Sarkozy quémande une entrevue. "

Ne devenez pas les enfants de chœur de l'histoire du monde de demain ; ne dites pas, avec Arnaud Montebourg : "Comme prévu, les liens avec Al-Qaida se sont révélés factices, et aucune espèce d'armes de destruction massive n'a été trouvée. La guerre en Irak est donc privée de tout fondement. (C'est moi qui souligne) . Pire : l'Irak s'enfonce chaque jour davantage dans la guerre civile, le terrorisme, alors inexistant, est devenu quotidien et il est avéré que Bush a outrageusement manipulé l'opinion. Il a menti au Congrès et à son opinion, alors qu'il s'apprêtait à engager la vie de milliers de ses soldats. Quand on aime vraiment le peuple américain, on ne peut se réjouir de l'insulte qui lui a été faite. (C'est toujours moi qui souligne) Il a menti devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, il a même présenté de grossiers montages photographiques en guise de preuve. Il a menti à ses alliés. Il a pratiqué la désinformation et la menace auprès des petits pays. Il a humilié les organes multilatéraux de résolution pacifique des conflits. Il a mis en doute leur utilité dès qu'ils ne suivaient pas aveuglément les Etats-Unis, contribuant ainsi à les affaiblir. Tout cela pour faire une guerre qui se transforme en bourbier pour les malheureux citoyens américains portant l'uniforme en Irak. " (C'est encore moi qui souligne)

Que vous faudra-t-il apprendre de Platon pour bien mesurer l'inefficacité politique des gentils moralistes de la démocratie ? Que tout empire, qu'il soit " évangélique " ou non, n'obéit à aucune autre éthique qu'à celle que lui dicte sa volonté de régner sur le monde entier; que son ambition n'est nullement celle d'un secouriste international dont la vocation éthique serait d'assurer la " paix " et la " sécurité " dans un univers de la candeur ; que l'on ne résiste à un empire en expansion - l'expression est un pléonasme - qu'avec des armes capables de rivaliser avec lui sur le terrain de l'histoire réelle. Voilà qui exigera une victoire de votre intelligence politique.

16 - De la psychophysiologie politique des empires

Que vous faudra-t-il encore apprendre? Que si tout empire obéit à la pulsion de tenter de dominer le monde et s'il lui est impossible de renoncer à son ambition, c'est que celle-ci s'inscrit dans la psychophysiologie de la souveraineté absolue. La volonté individuelle de tel ou tel dirigeant n'y peut rien changer. Certes, les chefs du salut et de la rédemption du monde par la démocratie s'affublent du masque des idéalités universelles avec plus ou moins de talent . G. W. Bush n'est ni Auguste, ni Trajan, ni Alexandre Sévère. Mais ces empereurs se sont mis au service de la domination militaire de Rome avec plus d'énergie encore que les Claude, les Tibère, les Commode, lequel se donnait le titre d'Hercule . Marc-Aurèle fut un grand guerrier, Hadrien aussi et les plans de campagne de ces deux empereurs étaient plus énergiques et plus vigoureusement conçus que ceux de Néron ou de Caligula. C'est pourquoi les démocrates américains sont aussi guerriers que les Républicains : ils ne reprochent au Président actuel que ses défaites sur les champs de bataille.

G. W. Bush n'est rien de plus qu'un piètre empereur américain, alors que son père avait obtenu avec le sourire la perpétuation de la présence de l'OTAN en Europe: "Voulez-vous vraiment que nous partions?" feignait-il de demander à ses hôtes. Le fils n'a tout simplement pas le jugement politique qui lui aurait permis d'éviter de se ruer tête baissée dans des guêpiers qui l'ont affaibli et qui précipiteront la chute de l'empire américain. Réjouissez-vous de ce que votre génération n'aura plus à combattre le sceptre d'un Abraham Lincoln ou d'un Wilson, devant lesquels toute l'Europe d'aujourd'hui plierait une échine docile, parce qu'ils porteraient bien plus saintement le missel des démocraties impériales. Loin de vous plaindre de G. W. Bush , apprenez à vous féliciter de la faiblesse de ce type d'empire et à exploiter ses désastres militaires, parce que les Kennedy, les Nixon, les Reagan, les Clinton ont bien davantage asservi l'Europe que ce médiocre Texan .

17 - La génération des orphelins du rêve

Votre génération bénéficie de deux grandes chances. La première, c'est que le désert de la servitude secrète et larvée de l'Europe s'étend à l'infini sous votre regard. Jamais encore l'histoire du monde n'avait enregistré le spectacle de la captation subreptice d'une civilisation par une autre . Ou bien des peuples relativement avancés se trouvaient saccagés par des barbares qui se laissaient éduquer en retour par les vaincus ou bien une civilisation développée conquérait des étendues à peine habitées et leur enseignait sa langue, sa foi et ses lois . L'Europe a connu ces deux destins ; elle a été envahie, au quatrième siècle, par des hordes sauvages et, un millénaire plus tard, elle a commencé de peupler le Nouveau Monde. Mais voici que la civilisation d'Athènes et de Rome perd la langue de Mozart et de Copernic, de Racine et de Cervantès après avoir perdu celle de Thucydide et de Cicéron.

N'est-il pas extraordinaire qu'une tragédie de cette envergure se déroule dans l'aveuglement d'une civilisation asservie de l'intérieur par sa propre volonté de se soumettre à un maître étranger ? Car aussi loin que portera votre regard, aucun ennemi armé n'apparaîtra sur vos rétines. Mais dites-vous bien que tout ce théâtre basculera tôt ou tard dans le ridicule de la première mascarade mondiale de la politique que le globe terrestre aura connue. Si votre génération n'écarquillait pas les yeux sur une civilisation placée sous anesthésie , du moins les écarquillera-t-elle demain à l'école du grotesque, parce qu'une histoire de la planète livrée non plus à la loi du sang et de la mort, mais à une clownerie internationale s'effondrera le jour où l'ironie socratique réarmera la pensée politique à l'échelle des cinq continents.

Votre seconde chance n'est pas moins liée au destin de l'intelligence que la première, donc tout aussi nourrie de Platon: car ce sera au sortir d'un autre sommeil encore que l'Europe saisira à nouveau son histoire à bras le corps - le sommeil dans lequel les monothéismes, puis le messianisme marxiste l'avaient plongée. Vous êtes les orphelins de deux rêves, celui de la foi chrétienne et celui de son dernier prophète des pauvres. Mais la greffe de l'évangélisme marxiste sur la religion de la croix se résumait à proclamer: " Tu couperas la tête des riches, et aussitôt le royaume de Dieu descendra sur la terre. " C'est parce que vous vivez dans le royaume du trépas des songes que vous êtes appelés à observer les peuples, les Etats et les nations, c'est parce que vous êtes appelés à remettre la tête de l'humanité sur ses épaules que vous avez rendez-vous avec la loi la plus ancienne de l'histoire du genre humain, celle qui vous imposera de choisir entre votre liberté et votre vassalisation sous la bannière d'un rêve du salut qui a seulement changé de mains et qui est devenu le sceptre d'un empire étranger après avoir longtemps servi les armes de l'Europe.

18 - La théologie de la torture

Dites-vous bien que l'Europe demeurera un continent décapité et que votre combat pour une civilisation de la pensée demeurera stérile si vous ne prenez la relève d'une gauche et d'une droite devenues acéphales . Car ces deux dormeurs s'imaginent que la planète se regarde par le hublot de leurs idéalités. Platon vous enseigne , dans le Théétète que les idéalités deviennent des anges sauvages quand la philosophie politique cesse d'étudier les relations incestueuses que les empires monothéistes entretiennent avec la torture sacrée. Comment sauriez-vous sur quel barreau de l'échelle de la torture G.W. Bush se tient en ce moment si vous n'avez lu le Philèbe avec des yeux instruits par vingt siècles d'un sacrifice de sang qui se voudrait invisible sur l'offertoire faussement innocent des chrétiens , mais qui échoue maintenant à se cacher sous son meurtre rédempteur? Qui est G. W. Bush en tant que prêtre et sacrificateur chrétien ? Quelles relations le christianisme entretient-il avec la torture ? Voilà l'abîme dans lequel le génie de Platon vous convie maintenant à descendre.

Vous avez rendez-vous avec les derniers secrets de l'histoire du monde, ceux de l'alliance que la torture scelle avec la sainteté des démocraties dans lesquelles Dieu a débarqué . Platon est le pédagogue d'une anthropologie qui fera de vous les spéléologues des tueries que l'empire américain proclame rédemptrices sur l'autel de la liberté du monde , Platon armera votre intelligence d'une connaissance psychobiologique du sacré le plus sanglant, celui de la démocratie américaine , Platon vous dit que vous n'entrerez pas dans l'histoire sous la cuirasse de Jaurès , mais seulement sous l'armure de votre science des empires.

19 - La démocratie et l'empereur Héliogabale

Car, nous dit l'anthropologue athénien dont vous devez scruter les arcanes, les hommes n'exercent aucun pouvoir sur les dieux, mais, en retour, les dieux sont entièrement désarmés devant les hommes. Pourquoi ce visionnaire de la politique fonde-t-il toute raison sur cette séparation radicale ? Parce que les humains qui s'attachent à déchaîner les dieux sur la terre précipitent les Etats dans la pratique de la torture . Pourquoi les monothéismes rongent-ils leur frein ? Pourquoi ne réservent-ils pas leurs expéditions punitives à châtier le monde extérieur " pour son bien ", pourquoi leur messianisme trouve-t-il également matière à s'assouvir à l'intérieur des frontières des nations ? Parce qu'ils sont porteurs de la passion qui taraude notre espèce de quitter le plat royaume de la terre . Les monothéismes sont les marmites de Papin qui satisfont l'encéphale d'un animal onirique de naissance et qui voudrait s'arracher aux banalités du quotidien.

Si vous apprenez à lire le Platon du Philèbe et du Gorgias, il vous enseignera la psychanalyse politique des dieux. Mais alors, il vous conduira tout droit à l'empereur Héliogabale, ce Syrien qu'on appelle aussi Hélagabale, cet ancien prêtre d'Hélios qui ne pouvait se résigner à vivre en ce bas monde. Pourquoi sacrifiait- il des enfants à son dieu, pourquoi en examinait-il les entrailles en haruspice de l'histoire de l'empire romain tout entier ? " Elagabal fit aussi des sacrifices humains en choisissant à cet effet dans toute l'Italie des enfants nobles et beaux, et ayant à la fois père et mère, sans doute pour que le désespoir, venant des deux parents, fût plus intense. Enfin, toute une cohorte de mages l'entourait et travaillait chaque jour sous ses ordres : il remerciait les dieux de s'être montrés favorables à leur égard lorsqu'il examinait les entrailles des enfants et torturait les victimes selon le rite de son pays d'origine. " (Histoire auguste, Antonin Elagabal, VIII, 1 , Editions Robert Laffont, coll. Bouquins, p. 513)

Pourquoi ce tortionnaire divin ridiculisait-il le peuple romain, qu'il appelait le " cultivateur d'un unique lopin " ? ( Ibid., p. 527) Pourquoi offrait-il dans ses banquets des mets fabriqués à ses convives, notamment en verre, ainsi que " des serviettes ouvragées représentant les plats qu'on lui apportait et aussi nombreuses que les services que comportait habituellement son repas, si bien qu'ils n'étaient nourris que de figures brodées ou tissées . C'étaient même quelquefois des tableaux peints qu'on leur présentait : ils avaient ainsi sous les yeux l'ensemble du dîner, mais n'en mouraenit pas moins de faim. " (Ibid. p. 535) . C'est que sa mort même devait souligner l'irréalité du monde : " Il avait préparé des cordes tressées , de pourpre, de soie, d'écarlate, pour pouvoir éventuellement mettre fin à ses jours par strangulation. Il avait également préparé des glaives d'or pour s'en transpercer si des circonstances critiques l'exigeaient. Il avait de même préparé à l'intérieur de céraunies, d'améthystes et d'émeraudes des poisons pour se suicider en cas de danger pressant. Il avait construit, afin de se jeter du sommet, une tour très élevée au pied de laquelle il avait fait placer en sa présence des dalles d'or incrustées de pierres précieuses. " (Ibid., p. 541) C'est qu'il était prêt à payer le prix de son évasion de la vie.

Mais demandez-vous maintenant en psychanalystes d'Héliogabale pourquoi le christianisme a réhabilité le sacrifice humain en le masquant sous un revêtement qu'il proclame lui-même illusoire, celui du pain et du vin de la messe . Pourquoi le nouveau dieu de Rome est-il devenu le Tartufe de ses propres autels ? Pourquoi dit-il à ses prêtres : " Cachez donc ce sang que je ne saurais voir, mais que je vous réclame sur vos offertoires , parce que mes bienfaits, vous les paierez de votre sang " ?

L'anthropologie critique et la seconde Renaissance : Une nouvelle lecture du 11 septembre 2001 , Benoît XVI et les musulmans , L'avenir de la raison , 29 septembre 2006

A cette question Héliogabale vous répond : " Dieu ne veut pas de vos figures brodées et tissées, Dieu ne veut pas de vos tableaux peints , Dieu se nourrit du sang de votre histoire . Ne le privez pas de votre sang sur votre " unique lopin " , sinon il mourra de faim. "

C'est que le pacte des dieux avec le sang remonte à la plus haute antiquité. Les empereurs tardifs donnaient un spectacle de gladiateurs avant de partir à la guerre. Il s'agissait d'un rite propitiatoire qu'on célébrait afin que le sang des citoyens offerts sous cette forme déguisée des sacrifices humains rassasiât Nemesis. Ces jeux avaient relayé les sacrifices humains qui accompagnaient les funérailles des personnes importantes depuis les origines de Rome. Quant à la devotio, il s'agissait d'une cérémonie religieuse par laquelle un général se sacrifiait lui-même ou faisait immoler l'un de ses soldats à la divinité infernale afin qu'elle lui accordât la victoire. Mais tout le christianisme est fondé sur l'autosacrifice du croyant.

Telles sont les racines de l'histoire dans l'inconscient religieux des évadés de la zoologie, tels sont les fondements anthropologiques de l'Amérique d'Héliogabale, celle qui exorcise le Démon à tuer des enfants irakiens, telles sont les racines psychobiologiques d'Israël quand un Etat tue des enfants libanais avec des bombes dédicacées par de gentilles petites filles juives. Mais l'anthropologie actuelle pseudo scientifique n'a plus d'yeux pour observer les entrailles héliogabalesques de l'histoire du monde. Vous, en revanche, vous deviendrez la première génération aux yeux ouverts par l'anthropologie critique de demain, la première qui verra la démocratie en ses retrouvailles avec les sacrificateurs des origines, la première à savoir que le catholicisme tue le Christ sur ses autels parce que le sacrifice sert de masque sacré au meurtre humain. Ouvrez donc les yeux sur le prêtre du dieu Démocratie, regardez-le offrir à son idole le sang qu'elle lui demande de verser sur ses autels nouveaux, ceux de la liberté du monde : les victimes de la torture moderne sont les offrandes que la " justice " démocratique réclame de ses sacrificateurs. Tel est le barreau de l'échelle des meurtres sur lequel se dresse la sainteté de la démocratie et de sa justice , le prêtre de l'Amérique d'Héliogabale, G. W. Bush. Et ne vous étonnez pas de ce que le monde entier s'agenouille devant sa puissance : Néron, Caligula, Maximin, Helagabale ont bénéficié d'une vénération aussi universelle que Marc-Aurèle , Titus ou Vespasien.

20 - L'espèce dont l'encéphale secrète des dieux

Et maintenant, me demanderez-vous, quelle est la tâche que ce siècle attend de vous ? Autrement dit, quelle place occupez-vous d'ores et déjà dans la postérité océane de Platon ? Pour comprendre pourquoi vous ne le savez pas encore, souvenez-vous du destin de la méthode historique depuis que Thucydide a tenté de conquérir ce qui manquait le plus à cette discipline, la profondeur . L'auteur de la Guerre du Péloponnèse n'a-t-il pas considérablement étendu l'empire de la science de la mémoire? Mais au fur et à mesure qu'elle repoussait les frontières de son royaume, elle révélait sans cesse davantage l'inutilité d'occuper le territoire le plus vaste possible, comme si son expansion topographique la ramenait aux mémorialistes et aux chroniqueurs. C'est que le genre humain n'était pas encore armé pour entrer dans son propre champ de vision ; aussi Clio demeurait-elle aveugle, muette et sourde devant une espèce dont les soubresauts et les convulsions n'armaient qu'un géant aux yeux bandés.

Aussi ni les Thucydide , ni les Tacite, ni même l'auteur unique ou les auteurs de L'histoire auguste n'ont-ils étudié l'encéphale dichotomique d'une espèce qui sécrète des dieux ; et tous ont docilement raconté les prodiges qui avaient servi de présages au destin des empereurs et aux circonstances de leur mort . Puis la Renaissance a tenté de ramener notre espèce sur la terre ; mais à l'amputer de ses idoles afin de la placer dans la postérité de Thucydide , elle l'a rendue aussi incompréhensible que ses dieux. Alors l'Eglise a frappé un grand coup : au Concile de Trente, elle est parvenue à creuser un fossé infranchissable entre le sacré et le monde, le mythe et le temporel, le royaume des songes sacrés et celui de Clio ; et les Croisades, l'Inquisition, les guerres de religion, l'eschatologie marxiste hier et la sainteté armée jusqu'aux dents du messianisme démocratique américain d'aujourd'hui sont devenus un immense trou noir au cœur de la science historique mondiale.

Et maintenant, c'est la planète entière que vous voyez entrer dans la postérité manquée des Thucydide et des Tacite, c'est la planète entière que vous voyez souffrir de l'infirmité de la semi raison de la science historique classique. Porterez-vous remède à cette carence de l'humanisme mondial ou bien serez-vous des Œdipes aux yeux crevés face aux convulsions meurtrières qui s'annoncent et qui rendront la mémoire du genre humain encore plus muette que par le passé ?

Vous jouissez du privilège immense d'entrer dans l'histoire à une heure tellement cruciale que la postérité vous observera avec les yeux du Platon éternel qui, le premier, a permis au cerveau de notre espèce d'observer sa propre folie et de raconter l'histoire de sa tête à partir d'un observatoire transcendant au monde . Certes, les idées pures ne sont plus les télescopes de l'absolu et les idéalités ont perdu leur rang et leur éclat d'étoiles de l'humanité. Vous avez encore à passer derrière le miroir dans lequel elles se réfléchissaient en toute innocence. Mais Platon demeure le souverain de la distanciation de l'homme à l'égard de lui-même ; et aujourd'hui encore, c'est son génie bien compris qui vous permettra de conduire votre siècle dans un royaume entièrement nouveau de la raison , celui dans lequel la philosophie conquerra le premier regard de la pensée sur les idoles qui se lustrent les ailes dans le ciel de la démocratie.

Si vous suivez ce chemin de l'intelligence de l'histoire, soyez assurés que la dialectique ne vous faussera pas compagnie ; ce sera plutôt vous qui courrez le risque de faire faux bond à votre propre avenir si la dialectique ne vous enseignait pas à entrer dans la postérité de Platon, tellement le grand Athénien a fait de l'humanité pensante l'âme d'une démocratie aux yeux ouverts.

21 - La démocratie et la légalisation de la torture

Laissons maintenant un instant de côté l'auscultation du cœur et du cerveau d'une démocratie mondiale qui n'a pas encore appris à peser l'encéphale de l'humanité et examinons de plus près la rupture qui s'est produite entre une droite française censée réfléchir en lieu et place du peuple de France, mais qui a laissé tomber en quenouille non seulement la question de la véritable nature de la justice, mais également celle des relations étroites que cette autorité entretient avec l'histoire, donc avec la politique. Cela nous permettra de faire quelques pas de plus dans la vraie postérité du Platon celle qui, de génération en génération, fait boire à l'humanité la ciguë de la philosophie.

Car voici que tous les empires entraînent l'idée de justice dans leur naufrage. Pourquoi l'empire romain est-il tombé dans le gouffre au fond duquel un cadavre - celui de la justice - l'attendait ? Comment l'empire de la démocratie américaine ne descendrait-il pas à son tour dans l'abîme où le sceptre de la torture veille sur le sépulcre de la liberté? Pourquoi une droite française devenue non moins acéphale qu'une gauche réfugiée sous la moustiquaire de ses idéalités , pourquoi une droite française privée de la vision platonicienne des corps qu'habite un embryon de pensée, pourquoi une droite française aux yeux crevés et qui ne voit pas que le cœur de la justice a cessé battre dans la politique et dans l'histoire de la France et de l'Europe, pourquoi une telle droite n'apprendrait-elle pas à observer les étapes de la plongée de l'empire américain dans l'enfer de la torture ?

En vérité l'Amérique de la Liberté a ouvert un itinéraire nouveau à la course des empires vers le royaume des morts : alors que les Commode, les Caligula, les Othon, les Vitellius violaient ouvertement les lois de l'empire romain, parce qu'ils ne pouvaient exterminer leurs adversaires sans violer le droit, G.W. Bush a imaginé de souiller d'un seul et même jet une fonction présidentielle autrefois gardienne de l'éthique de l'Etat américain par la promulgation d'une législation héliogabalesque, qui lui permet de déclarer démocratiques ses décisions de torturer tel ou tel accusé de son choix. La justice solitaire et souveraine qui permet au César d'un instant de poser un Etat demeuré de droit en principe sur le socle de sa solidarité avec le bon plaisir de son Président, voilà assurément une forme de la tyrannie demeurée inconnue des Anciens. Jamais encore le genre humain n'avait présenté au despotisme démocratique le cadeau empoisonné de rendre une nation tout entière complice des crimes d'un autocrate de passage. Que pensez-vous de la coalescence statutaire entre la sauvagerie de l'empereur d'un moment et une démocratie humiliée à l'échelle mondiale par la profanation de ses lois?

22 - Le tribunal de Nuremberg de la démocratie

Faudra-t-il vous situer à gauche ou à droite de l'échiquier politique de la France si vous légitimez une Europe des démocraties qui collaborerait d'un cœur léger avec un gouvernement coupable non seulement de transporter la torture dans le royaume des anges, mais d'autoriser son Président à l'exercer le plus saintement du monde, donc à sa guise et en application de l'éthique internationale qui inspire les lois d'un régime démocratique fondé sur la justice? Notre civilisation acceptera-t-elle ce marché de dupes? Se rendra-t-elle complice d'un empire fondé sur l'alliance de sa foi religieuse avec l'iniquité de son régime politique? Le Platon de la République vous demande de rejeter ce type d'Etat, car il enseigne qu'il vaut mieux " subir l'injustice plutôt que la commettre ".

Si Hitler et Staline avaient promulgué dans leurs Etats respectifs des lois au nom desquelles ils se seraient autorisés , et cela au nom même des idéaux de la démocratie, à violer à leur gré les fondements du droit international tant public que privé et si, à ce titre, les deux tyrans aux mains purifiées dans l'eau de baptême de la liberté avaient demandé à tous les Etats de la planète d'entretenir avec une Allemagne et une Russie de tortionnaires dévots des relations diplomatiques parfumées à l'encens, , ne serait-ce pas ce genre de démocratie qu'il vous faudrait citer à comparaître en accusée devant un tribunal de Nuremberg d'aujourd'hui , tellement leur culpabilité serait établie au titre d'agents d'une barbarie sanctifiée à titre constitutionnel ?

Si la philosophie de Platon vous arme d'une tête capable de peser le sang de l'histoire, votre intelligence se réclamera de la France de votre liberté et de votre justice. En vérité, les Français d'aujourd'hui n'ont pas à se casser la tête pour reconnaître l'esprit de justice à ses oeuvres . Mettez donc la démocratie à l'école de l'âme et de l'intelligence de la nation ; alors de Gaulle sortira de sa tombe pour vous dire que la gauche aura une tête et la droite, un cœur. Mais alors, quel élan ne donnerez-vous pas à un approfondissement de la réflexion de l'Europe sur le genre humain ! Car votre anthropologie étudiera l'espèce mi-rationnelle, mi-onirique dont l'encéphale tente désespérément de réconcilier la raison et le songe dans le calice de l'histoire!

23 - Le tribunal des morts

Et maintenant revenons à Platon. En vérité, il ne nous a pas quitté d'une semelle. Qu'a-t-il encore à vous dire de l'esprit philosophique, donc critique, qui inspire la démocratie dans le Gorgias ? De vous souvenir des verdicts du tribunal devant lequel les Athéniens comparaissaient après leur mort. N'était-il pas composé de juges qui les dépouillaient de tous les colifichets qu'arborent les vivants , afin de peser leurs âmes nues ? Puisque la distinction entre les riches et les pauvres s'articule décidément avec la réflexion sur la justice, quel est le pacte que la justice a scellé en secret avec la quête de la vérité ? Voilà ce qu'il importe que vous découvriez, afin que votre siècle réapprenne à fonder la démocratie sur la justice et la justice sur la connaissance d'une espèce dont l'encéphale bipolaire ou dichotomisé bascule sans cesse entre une innocence aux mains pleines et une raison assoiffée seulement de richesses.

Mais pourquoi le régime démocratique arbitre-t-il la guerre entre les pauvres et les riches depuis vingt-cinq siècles, sinon parce que cette guerre en cache une autre , celle de l'alliance de l'histoire du monde avec l'esprit de justice et celle de l'alliance de l'esprit de justice avec la raison du monde ? Raisonner, c'est déposer l'âme et l'intelligence des peuples, des Etats , des nations sur les plateaux de la balance à peser le juste et l'injuste . C'est parce que l'esprit de justice est la clé de la philosophie qu'il appartient à la pensée de construire la balance à peser la vérité au cœur de la politique. Socrate renvoyait au sophiste Prodicos les jeunes gens dont l'âme n'était " grosse de rien", parce qu'on n'enseigne pas l'âme de la philosophie. Certes, le cœur à lui seul ne suffit pas à fonder la justice, mais la raison sans le cœur oublie que " les grands pensées viennent du cœur ". Puisse Héliogabale vous enseigner que c'est à l'école de la civilisation et de la barbarie que la balance de la justice pèse le vrai et le faux , et que, sur son cadran, l'aiguille vous indique les pouvoirs respectifs des cerveaux et des cœurs .

le 16 octobre 2006