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Introduction
Un seul philosophe,
Auguste Comte, a compris que la révolution kantienne est la
plus extraordinaire de tous les temps et qu'après Platon,
il fallait enfin tenter d'apprendre à observer notre encéphale
de l'extérieur, comme notre rate, notre estomac et nos poumons
et que l'audace de la Critique de la raison pure était
l'expression de ce rêve ultime de la philosophie. Mais Auguste
Comte en concluait aussitôt à l'absurdité intrinsèque et à
l'échec irrémédiable d'une telle ambition, parce qu'on ne
saurait, disait-il, enseigner à l'œil de se regarder de l'extérieur,
de sorte qu'il s'est résigné à enfermer son globe oculaire
dans la " religion positiviste " de triste mémoire, mais qui
a encore son temple à Paris.
Il est vrai
qu'il a fallu attendre cent vingt ans après la parution de
la première dissection du cerveau tridimensionnel de l'humanité
pour que la physique euclidienne et copernicienne découvrît
que notre cerveau est un organe appelé à fonctionner à l'image
et à l'usage d'un univers pré- construit sur une fausse logique
et que ses performances se mesurent à la capacité de nos neurones
d'arpenter un espace et un temps truqués, ce qui permet à
nos cellules grises de tirer le meilleur bénéfice possible
de sa cécité native à l'égard de la double face que nous présente
l'univers, alors que la durée et l' étendue sont mystérieusement
conjoints . Mais nos calculs nouveaux ont beau nous démontrer
que le temps se raccornit si on le transporte dans le vide
à la vitesse de la lumière, notre fameux sens commun, nos
illustres lumières naturelles et tous les phares anciens de
notre raison catéchisée depuis des millénaires par son impavidité
même n'en demeurent pas moins impuissants à nous ouvrir l'œil
sur notre regard cyclopéen . Nous voyons le soleil tourner
dans le ciel, mais nous savons qu'il s'agit d'une illusion
; en revanche, nous ne comprenons goutte aux équations mystérieuses
qui défilent sur nos écrans. Comment notre tête-t-elle tourne-t-elle
autour de l'espace-temps ?
Et pourtant,
depuis Kant, nous frappons comme des sourds aux portes de
fer d'un édifice fermé à double tour - notre œil unique lui-même.
Telles sont la problématique et la plateforme qui commandent
notre allumage cérébral, telle est la nosologie générale dont
souffre la philosophie depuis les origines de cette discipline.
Car elle ne cesse de se mettre elle-même en conserves . Ses
produits gonflent dans la boîte osseuse des semi évadés de
la zoologie et empoisonnent leurs consommateurs depuis les
bancs de l'école jusque sur les places publiques des nations.
On appelle cette pathologie le botulisme.
Le premier effet
de la maladie est d'interdire toute réflexion philosophique
sur le botulisme en philosophie. Le dernier exemple nous en
a été donné par le botulisme de Bernard-Henri Lévy, auquel
on a seulement reproché d'avoir invoqué un fantôme, le philosophe
Jean-Baptiste Botul. Mais la France entière s'est bien
gardée de se demander ce que Frédéric Pagès, agrégé de philosophie,
entend pas le botulisme.
J'ai tenté d'envisager
quelques progrès médicaux qui nous permettraient de mieux
cerner et même de prévenir cette maladie mortelle de l'humanité,
non point, certes, avec l'ambition de terrasser le botulisme
de tous les siècles, mais seulement d'en préciser suffisamment
les ravages pour que la question se pose un peu plus cruellement
de savoir si notre œil est capable d'observer comment le monde
se réfléchit trompeusement sur notre rétine et s'il est possible
de se regarder de plus haut, de plus loin, d'un autre dehors.
Est-il possible
d'apprendre à suivre le chemin de ronde d'une raison d'ironistes
de la condition simiohumaine ? Est-il possible de situer Kant
dans la postérité moqueuse de sa pensée ? Est-il possible
d'observer de l'extérieur l'animalité proprement cérébrale
du singe rieur ?
1 - Nature et traitement
de la maladie
2 - Le problème de l'histoire
de la raison
3 - Les neurones du principe
de causalité
4 - Les interrogations d'un
lycéen
5 - Un professeur d'ironie
6 - Un élève surdoué
7 - La double face du botulisme
8 - Les conserves avariées
de philosophie botulique
1 - Nature
et traitement de la maladie
Que penser de la récente confusion entre le Kant de l'histoire
réelle, donc secrète de la philosophie - celle qui ne s'enseigne
pas dans nos écoles - et le Kant que l'ironiste et agrégé de
philosophie du Canard enchaîné, Frédéric Pagès,
s'est amusé à faire naître de l'encrier de Jean-Baptiste
Botul, métaphysicien imaginaire et illustre conférencier
"au lendemain de la seconde guerre mondiale", dont on
se souvient, ajoute l'auteur du paradigme, qu'il fut applaudi
à tout rompre par des légions serrées de "néokantiens du
Paraguay"?
A mon avis, deux questions cruciales se posent depuis lors à
la conscience philosophique mondiale. La première est de préciser,
comme il est rappelé dans le préambule ci-dessus, les relations
que "Botul" entretient avec le botulisme, cette maladie
souvent mortelle et qui frappe exclusivement les consommateurs
de conserves avariées dans le cas primo, où le diagnostic
serait tardif, secundo, si l'on a renoncé à administrer
rapidement un antidote efficace aux malades, tertio,
si l'on a négligé de les soumettre dès les premiers malaises
à des soins respiratoires intensifs. Comment la philosophie
actuelle se trouve-t-elle mise en conserve? Quels sont les modes
de distribution de ce produit si M. Béhachel en a fait la découverte
dès son plus jeune âge parmi les hiérarques de la rue d'Ulm?
Car il a expressément déclaré que son adolescence s'était nourrie
des trois marques les plus célèbres du botulisme français, celles
qu'un évangélisateur patenté de l'histoire universelle avait
lancées sur le marché, un certain Louis Althusser, auquel nous
devons trois produits, l'"antinaturalisme", l'"antihistoricisme"
et l'"antiorganicisme". Mais comment se peut-il qu'un
tel maître en botulisme ait pu enseigner une histoire botulique
de la philosophie à des générations d'agrégés au pays de Descartes
et illustrer à plaisir les péchés capitaux de cette discipline
au sein du plus illustre institut d'enseignement français du
"Connais-toi" socratique, l'Ecole Normale supérieure?
La
seconde question, aussi cruciale que la première, se rattache
néanmoins étroitement à la première en ce qu'il s'agit de mesurer
le niveau de profondeur auquel descend le bathyscaphe qu'on
appelle l'école française de la raison pour que M. Béhachel
ait été marqué pour la vie d'un sceau aussi peu républicain,
au point que, quarante ans plus tard, il soutient encore mordicus
que "le prétendu sage de Königsberg serait un philosophe
sans vie et sans corps" et pour que M. Frédéric Pagès
ait pu, avant tout le monde, approfondir le diagnostic du botulisme
français dans son essai L'idiot de la Sorbonne?
Qu'en
est-il donc du botulisme démocratique dont souffrent les mandarins
de la pensée française post-cartésienne? On sait qu'il s'agit
d'une toxine extrêmement puissante, le clostridium botulium.
Les dictionnaires médicaux nous apprennent qu'il ne se multiplie
qu'en l'absence d'oxygène. Ils nous disent également que cette
anaérobie résulte le plus souvent des conditions de stérilisation
et de conservation des fruits et des légumes. Les produits acides,
disent les spécialistes de cette pathologie, ne se prêtent pas
à la prolifération de la bactérie, mais la maladie peut se propager
par inhalation dans les laboratoires ou par inoculation.
Comment se fait-il que le botulisme philosophique mondial réponde
en tous points à ce modèle? Ce parallélisme peut-il aider les
chercheurs à observer les mécanismes internationaux qui rendent
la bactérie contagieuse? Puisque, depuis Platon, les philosophes
se veulent des Hippocrate de l'encéphale de notre planète, une
épidémiologie succincte de la maladie me paraît de nature à
inaugurer une enquête salutaire sur la nature des conserves
cérébrales dont use notre espèce.
2 - Le problème
de l'histoire de la raison
On
ne saurait préciser le diagnostic du botulisme sans commencer
par observer que la Critique de la raison pure
se situe à un moment précis de l'histoire de la philosophie
pédagogique et qu'à ce titre, l'intérêt universel et durable
de cet ouvrage ne court pas davantage de risques de contamination
par l'environnement bactériologique de l'époque de sa parution
que le Gorgias ou le Théétète de
Platon. Il s'agit donc d'expliquer pourquoi l'enseignement scolaire
de la philosophie exige de nos professeurs de lycée, non seulement
une connaissance raisonnée de toute l'histoire de la philosophie
de Pythagore à nos jours, mais, de surcroît, une réflexion de
fond sur le sens de l'expression: "connaissance raisonnée".
Car Aristote invoque sa "connaissance raisonnée" de l'histoire
de la philosophie afin de se situer lui-même dans la postérité
de Platon, Descartes invoque sa "connaissance raisonnée"
du passé de la philosophie afin de donner un coup de balai rageur
dans le fatras des traditions prétendument philosophiques de
ses prédécesseurs, Kant invoque sa "connaissance raisonnée"
du passé de la raison humaine afin de donner un fondement inné
et universel à la logique d'Aristote, Hegel résume l'histoire
chaotique de la philosophie afin de tracer un chemin sûr de
l' "espri " sur notre astéroïde et Marx se livre à une généalogie
de la déraison spiritualiste afin que sa propre histoire raisonnée
de la pensée de ses prédécesseurs illustre un conflit inconscient
et gigantal entre la classe des propriétaires et celle des pauvres.
Pour
tenter de préciser la question proprement philosophique que
Kant s'est posée et dans quelle histoire raisonnée de la pensée
mondiale il a rédigé sa célèbre Critique de la raison
pure, il faut donc que les professeurs de philosophie
que nous mettons au service de la formation et du devenir de
l'encéphale de nos enfants dans nos lycées aient reçu une formation
de géants au sein de notre éducation nationale en perdition,
afin que ces Titans de la raison de demain puissent répondre
aux élèves qui leur demanderont avec insistance quel est le
sens de l'histoire entière de la philosophie afin qu'il devienne
un jour possible de placer Kant à sa véritable place dans un
parcours réfléchi de l'intelligence humaine. Sinon, nous en
serions réduits à informer nos futurs bacheliers de ce que Kant
était "un fou furieux de la pensée, un enragé du concept
dont toute la Critique de la raison pure pourrait se lire comme
le récit d'un drame intime, une auto biographie secrète et cryptée"?
(Béhachel)
3
- Les neurones du principe de causalité
Mais voici que le Kant mis en conserve par Botul arrache ses
bandelettes et bondit hors du sépulcre de l'histoire scolaire
de la philosophie pour nous apostropher en ces termes : "Le
statut anthropologique de la causalité expliquante aurait-il
changé depuis la parution de ma Kritik der reinen Vernunft
en 1781? Autrement dit, conjugueriez-vous le verbe comprendre
tout autrement que de mon temps?"
Imaginons
un professeur de philosophie de la République des droits que
l'homme de génie se verrait autorisé à exercer dans une institution
publique et qui aurait refusé tout net de consommer les conserves
althussériennes sus-dites de l'"antinaturalisme",
de l'"antihistoricisme" et de l'"antiorganicisme"
de M. Louis Althusser et qui répondrait en ces termes à des
lycéens suspendus à ses lèvres:
-
Pour comprendre la plateforme historique sur laquelle la Critique
de la raison pure a construit l'intelligibilité kantienne
du monde, vous devrez apprendre l'allemand, parce qu'on ne comprend
pas vraiment un grand philosophe si l'on n'a pas conquis un
contact viscéral avec sa pensée par la médiation de sa langue.
En allemand Vernunft veut dire la raison, mais
l'adjectif vernünftig signifie raisonnable au
sens où l'on demande aux enfants de se montrer bien sages, ce
qui signifie que le raisonnable ressortit au bon sens. Or, le
bon sens, que nous appelons le sens rassis, renvoie en allemand
au substantif Verstand, l'entendement, dont l'intercesseur
n'est autre que le verbe verstehen, comprendre.
Puis
notre pédagogue expliquera en classe que Kant se trouvait placé
devant l'équation suivante: le philosophe anglais David Hume
avait démontré avec succès que le prétendu "lien de causalité"
censé relier deux évènements consécutifs n'est ni observable,
ni capturable au sein de la nature et que, par conséquent, la
prétendue annonciation dont ce vocable serait le messager n'est
qu'une sécrétion de notre cerveau pragmatiste. Car c'est à l'instar
de tous les autres animaux qu'à force de voir tel événement
succéder rituellement à tel autre, nous nous sommes fabriqué
une "corde de sable", comme disaient les Romains, afin
de les ficeler mentalement l'un à l'autre dans l'imagination
reptilienne à laquelle notre conque sommitale se trouve ligotée
pieds et poings liés . Mais si le " lien de causalité " est
funambulesque chez le renard et chez l'homme, comme Montaigne
l'avait déjà remarqué, puisqu'il ne se cache nulle part dans
la nature naturante, il faudra nécessairement aller le dénicher
parmi nos neurones de cordeliers.
4 - Les interrogations
d'un lycéen
Puis,
notre pédagogue trans-botulique conduira les lycéens à se demander
quel est, dans les arcanes de nos encéphales de danseurs de
corde le statut anthropologique du concept artificiel et pseudo
explicatif de causalité qui ficelle tout verbalement
la compréhensibilité du monde à nos neurones cérébraux, autrement
dit, quel est, depuis les temps les plus reculés, le statut
de la raison sonorisée, donc de l'intelligence dite démonstrative
dont se réclame une espèce vocalisée. Car, du temps de Kant,
la langue allemande commençait seulement de se franciser à outrance,
mais l'auteur de la Critique de la raison pure recourait
déjà cent cinquante fois environ et dans ce seul ouvrage à l'adjectif
intelligibel.
Ecoutons notre hérétique:
-
Il vous faudra apprendre le grec, dira-t-il, sinon vous n'aurez
pas de relation respirante avec Platon non plus, de sorte que
vous ignorerez que critique renvoie au verbe grec kritein,
qui signifie juger et que la Critique de
la raison pure est une analyse relativement fouillée
des jugements tenus pour vrais depuis Euclide, donc un examen
des fondements anthropologiques inconscients qui élèvent les
causes au rang d'intercesseurs de la "vérité intelligible"
, donc d'instruments de la médiation vocale dont nous nous enorgueillissons
principalement.
Alors, tel le jeune Abélard face à son professeur, neuf siècles
auparavant, le maître en scolastique Guillaume de Champeaux,
un lycéen hérétique se lèvera dans la classe et demandera à
son professeur de scolastique républicaine ce que la démocratie
mondiale entend par le terme d' "histoire raisonnée"
appliquée à la sophistique philosophique de la Liberté, de l'Egalité
et de la Fraternité dès lors qu'aucun lien intelligible n'apparaît
entre les phénomènes, faute que la causalité soit une tricoteuse
crédible du tissu de la connaissance rationnelle.
-
Monsieur, dira ce vaillant jouteur, je ne suis satisfait ni
de la problématique, ni de la plateforme dont vous nous présentez
le pilotage effronté et qui sont censées cerner dans son historicité
spécifique la question proprement philosophique posée par l'anthropologie
critique d'Emmanuel Kant. Car enfin, Monsieur, si la causalité
dite explicative est une construction cérébrale et si elle a
poussé comme un champignon malade dans l'encéphale fantomal
des descendants du chimpanzé, qu'en sera-t-il du statut actuel
de la raison humaine, qu'en sera-t-il de la nature de la compréhensibilité
scientifique au siècle d'une relativité générale qui nous a
invités aux noces du temps avec la matière, qu'en sera-t-il
de la solidité de la notion d'intelligibilité dans les entrailles
de notre univers à trois dimensions, qu'en sera-t-il de la validité
des conquêtes de notre intelligence un siècle et demi après
la parution de l'Evolution des espèces de Darwin?
Comment pouvez-vous soutenir que l'Essai sur l'entendement
humain de David Hume fournirait son cadre à la véritable
histoire de la question?
Car enfin, Monsieur, si la nature déroule sous nos yeux une
succession d'évènements inexplicables, mais dont la constance
nous les rend profitables à tous coups et si la raison à l'usage
des aveugles nous fait croire que nous comprenons notre pâtée
du seul fait qu'elle nous est régulièrement servie, qu'allons-nous
devenir parmi les autres animaux privés, comme nous, des recettes
du ciel et dont nous ne nous distinguerons que par notre plus
grande habileté à exploiter les filons infaillibles de la matière?
Puis,
courant sur sa lancée, notre lycéen rappellera à son professeur
que si Kant n'était pas assez sot pour tenter de mettre la main
sur des causes en chair et en os, il apportait néanmoins des
démonstrations qu'il qualifiait d'évidentes, donc de rationnelles,
à l'exemple de Descartes et de Pascal et qu'il légitimait
donc notre "entendement naturel". Pourquoi s'imaginait-il
expliquer et comprendre les phénomènes auxquels l'univers sert
de théâtre? Comment pouvait-il affirmer à la fois que la causalité
serait seulement une catégorie innée et fallacieuse de notre
encéphale et que cette miraculée engendrerait spontanément des
signifiants qu'elle proclamerait valides au sein des sciences
expérimentales de l'époque et notamment le plus locuteur d'entre
eux, l'intelligible? Ecoutons notre profanateur :
-
Expliquez-nous, Monsieur, comment Kant comprenait ses propres
preuves, comment il démontrait que la causalité innée rencontrerait
la vérité rationnelle dont la matière serait grosse s'il ignorait
encore que les atomes et les heures ont convolé en justes noces
en 1904, un siècle exactement après sa mort.
5
- Un professeur d'ironie
Voyez combien il est difficile de mettre en conserves la notion
d'Histoire de la philosophie et combien, mine de rien,
Frédéric Pagès voit loin à évoquer le botulisme en philosophie.
Si nous imaginons notre Hercule de lycée, donc notre pur produit
du botulisme épistémologique auquel notre éducation nationale
sert d'usine de fabrication et de conservatoire prestigieux,
imaginons, dis-je, la réponse de ce Titan à son accoucheur naturel,
le Théétète né un demi siècle après la mort de Freud en 1939
et cent dix ans après celle de Darwin en 1882. Car cet adolescent
se demande, lui, ce qu'il en est de l'inconscient qui pilote
la raison du singe dont la boîte osseuse produit des causes
supposées parlantes, donc un cosmos demeuré bavard en diable
sur les chemins éprouvés de la logique d' Aristote, alors que
celle-ci, comme il est rappelé ci-dessus, se trouve bel et bien
anéantie par la relativité générale d'Einstein.
- Savez-vous, dira notre professeur socratique, que le jeune
Abélard a réfuté l'idée que les scolastiques se faisaient du
concept, savez-vous que cette école rattachait à la volonté
supposée commune de l' alliance sans faille que les idées pures
de Platon auraient conclues avec le Dieu des chrétiens - la
volonté de rendre rationnel le cosmos de la matière - savez-vous,
dis-je, que ce jeune homme intrépide n'a pas tardé à voler sa
place à son professeur de philosophie, qu'il voulait arracher
de force à l'ornière de la scolastique et qu'il a si bien cloué
le bec à son maître que ses élèves l'ont planté là pour suivre
les leçons du vaillant adolescent? Je vais donc débattre loyalement
avec vous du statut officiel du concept dans la République;
et nous allons tenter de réfuter ensemble l'orthodoxie démocratique,
dans le cas où il en existerait une telle. Puis vos camarades
désigneront lequel de nous deux prendra la place de l'autre.
Puis notre pédagogue d'une France de la raison demandera à ses
jeunes auditeurs de s'interroger avec ardeur sur le sens et
la nature du concept de devenir, qui seul leur permettra,
dira-t-il, d'écrire une histoire raisonnée, donc signifiante
de la philosophie. Dans cet esprit, il exposera ensuite l'argumentation
que Kant avait imaginée afin de paraître réfuter David Hume
sans le contredire sur le fond: si la causalité, expliquera-t-il
posément, est décidément une catégorie indéracinable de notre
pauvre cervelle et si cette pure forme est liée au fonctionnement
inné de nos têtes profiteuses, il en conclura que la rencontre
naturelle et inévitable des rouages cérébraux natifs de cette
espèce avec les routines et les ressorts providentiellement
constants de la matière enfanterait par miracle dans les entendements
préfabriqués une intelligibilité supposée réelle et éternelle
des phénomènes observés à la loupe et que la raison semi animale
ainsi programmée engendrera aussi providentiellement qu'auparavant
la compréhensibilité théologique la mieux garantie, celle d'un
cosmos dûment branché sur la caution mémorable du mythe de l'incarnation
de la vérité. La raison divine des ancêtres passera donc pour
validée par des expériences non moins concoctées d'avance par
le ciel que précédemment. C'est que l'Allemagne de l' industrie
naissante de l'époque avait grand besoin de mettre en service
une raison aussi payante que celle d'hier, mais délivrée de
la métaphysique confuse des scolastiques et de toute la hiérarchie
ecclésiale mise en place par une Rome impériale ressuscitée
sous le manteau de la foi .
Alors,
notre Abélard en herbe changera de ton.
- Dis-moi, Socrate, s'écriera-t-il, existerait-il un Dieu qui
validerait spécialement la raison protestante ou catholique?
Existerait-il deux innéismes, tantôt piqués au vif, tantôt de
mèche, dont l'un piloterait mon entendement naturel et l'autre
l'univers de la matière? Ces deux innéismes se parleraient-ils
à l'oreille ou s'adresseraient-ils des œillades appuyées ? S'entendraient-ils
pour se rencontrer sur le banc d'essai où la meule de nos démonstrations
dites scientifiques se révèlerait ensorcelée par les prestiges
de leur répétition inlassable ? Que pensez-vous de la connivence
secrète de Kant avec le Saint Siège et des causes de sa brouille
ultérieure avec le catholicisme ?
A entendre ce discours, notre professeur de philosophie transbotulique
commence par jouer au naïf afin de mieux cacher son jeu au futur
amant d'Héloïse.
- Voyez, dira-t-il, comment Kant explique en outre ce qui se
passe avec la science juridique . Cette discipline ne brandit-elle
pas un réseau de relations logiques entre les termes du droit
civil et pénal, tant national qu'international qu'elle s'est
tissé depuis les Romains aux fins d'ordonner de siècle en siècle
les relations intéressées que les hommes entretiennent entre
eux dans leurs cités ? Puis, cette construction de l'esprit
de raison des juristes semblera rencontrer des relations d'affaires
parfois conflictuelles entre les individus, puisqu'elle aura
été construite pour cela, mais elle les rendra intelligibles,
n'est-ce pas, dès lors que l'autorité conférée à des tribunaux
souverains séparera le vrai du faux aux yeux d'une logique inébranlable,
celle qui servira de domestique à un tribunal infaillible, celui
du droit pur.
6 - Un élève surdoué
- Monsieur, Monsieur, s'écriera notre philosophe en herbe, de
qui vous moquez-vous? J'ai lu, dans sa Critique de la
raison pratique, que Kant prouve ensuite l'existence
d'un Dieu qu'il installe dans son ciel sous le prétexte que
ce personnage se révèlera politiquement et moralement indispensable
à la bonne gouvernance de l'humanité. "Nécessité fait loi",
nous dit cet acteur tombé des cintres; sans lui, assène-t-il,
on ne saurait faire tenir debout toute la machinerie censée
assurer la rencontre des évènements naturels avec les règles
de fonctionnement impavides de notre boîte osseuse. Comment
nous ferez-vous avaler ce bobard, ce tour de passe-passe, cette
esquive, si vous nous démontrez, dans le même temps, que toute
la philosophie occidentale repose sur une dérobade éhonté de
la pensée devant les apories auxquelles la condition humaine
se trouve livrée. Car si la pratique qui nous est si hautement
profitable des habitudes aveugles de la matière se trouve garantie
par les émissions kantiennes de la monnaie fiduciaire de la
causalité et si nous achetons l'intelligibilité du monde au
guichet d'une banque qui nous fait confondre à tous coups la
manne de notre enrichissement avec une rhétorique prétendument
démonstrative de la rationalité de l'univers, que dois-je penser
de cet attrape-nigauds ? Croyez-vous, Monsieur, à l'existence
d'un deus ex machina qui planifierait le cosmos avec
éloquence à son propre usage d'abord, au nôtre seulement ensuite
?
On voit que les pédagogues d'une démocratie ambitieuse de se
rendre rationnelle et dont la France deviendrait le modèle travailleraient
d'arrache-pied à tenter de donner son sens à une histoire raisonnée
de la pensée occidentale; car l'histoire de notre tête se trouve
en gestation depuis le paléolithique, mais nous en attendrons
encore quelque temps l'heureux accouchement. Par bonheur, si
l'élève raisonne rigoureusement, il reconnaîtra que, depuis
les origines de la civilisation la philosophie n'est autre qu'une
anthropologie critique et que l'étude critique du fonctionnement
de la conque osseuse qui couronne le singe vocalisé fait l'objet
propre à cette discipline.
Notre
ennemi des conserves avariées de l'histoire de la philosophie
commencera par enseigner aux lycéens qu'il est inutile de perdre
son temps à réfuter l'existence des dieux d'hier et d'aujourd'hui,
parce que l'homme est un animal qui parle à ses miroirs et qui
ignore encore que ceux-ci ne sont autres que ses mythes religieux.
Si la France cartésienne apprenait à décrypter ces réflecteurs-là
du genre humain, elle verrait l'histoire réelle de l'encéphale
des évadés de la zoologie se dérouler sur grand écran.
Mais
pour cela, il faudra en outre réapprendre suffisamment le grec
pour découvrir les relations que cette langue entretenait avec
les dieux de l'Olympe. Car Socrate n'a pas attendu La Bruyère
pour expliquer que l'homme se reconnaît au langage que ses mythes
prêtent à son espèce de raison. Alors seulement il deviendra
possible aux générations à venir de lire le Théétète
avec des yeux nouveaux, alors seulement la France cartésienne
découvrira comment Platon répondait d'avance à l'auteur de la
Critique de la raison pure. Car, disait-il aux
Grecs de son temps, notre espèce d'entendement s'efforce de
saisir l'individu à l'école des mots les plus universels qu'elle
peut trouver sur le marché, alors que nous ne fonderons jamais
une science du singulier, puisque notre logique nous transporte
d'avance dans des mondes abstraits, métaphoriques et insaisissables.
7
- La double face du botulisme
Par
bonheur, les jeunes gens nés entre 1990 et 1995 ne sont pas
près de consommer les conserves avariées dans les caves de l'école
de l'histoire officielle de la philosophie.
- Comment, poursuit notre Abélard des démocraties, enfermerions-nous
l'homme et l'univers dans la fabrique de conserves d'une scolastique
du profitable? Quelle est la plate-forme anthropologique des
sophistes du capturable que nous présente l'histoire botulisée
de la philosophie si elle se trouve mythifiée par l'usage botulique
qu'elle fait du concept? Et surtout, comment fonderions-nous
une spéléologie du langage qui nous ferait visiter la caverne
du botulisme de M. Béhachel si nous ne descendions dans les
souterrains de la France et du monde?
Alors
notre éducateur de la République reviendra un instant à la seule
découverte philosophique du Moyen Age, celle d'Abélard ; et
il expliquera à la classe qu'en ce temps-là, l'arbre était une
idée pure, et aussi la pierre, et aussi la poussière, parce
que Platon l'avait écrit dans le Charmide et que
beaucoup de chrétiens admettaient, au grand scandale des contemplatifs,
que leur divinité aurait créé le monde à jeter un œil aux "idées
pures" d'arbre, de pierre ou de poussière afin de les calquer
sur ces modèles idéaux. Quel avantage, se disaient-ils, de dialoguer
avec un Socrate devenu "disciple de Jésus-Christ" jusqu'au
bout des ongles et qui réconcilierait enfin toute la civilisation
et toute la philosophie grecques avec le mythe de l'incarnation
de la vérité de Zeus!
Mais
Abélard, lui, avait-il lu le Théétète de Platon
sur le Parisinus avec des yeux dessillés? Et qu'y avait-il découvert?
Que si je retire à un arbre sa couleur, sa hauteur, son épaisseur,
son espèce, son âge et tous les traits qui le caractérisent
et le rendent singulier, je me trouverai face à face, non point
avec l'idée d'arbre, mais avec un arbre abstrait et irréel.
Alors Abélard a fait débarquer le concept dans la philosophie,
c'est-à-dire un fantôme du langage. Il en est résulté, d'un
côté, que ce spectre a permis de désacraliser les idées pures
de Platon, cet équivalent du Verbe des chrétiens ; mais de l'autre,
comment prétendre connaître le vrai Théétète, celui qui ne se
réduit ni à l'idée pure, ni au concept fantomal d'homme?
Du coup l'humanité est devenue spectrale à elle-même; et elle
a définitivement perdu la parole artificielle d'un langage religieux
censé rendre compte de l'individu en sa spécificité pour l'avoir
chapeauté de la tiare du sacré et, dans le même temps, notre
espèce n'a pas trouvé l'instrument dune parole résolument terrestre
qui rendrait compte à nouveaux frais de l'épaisseur et de la
diversité du monde, puisque, primo, les mots abstraits
sont privés de substance, puisque, secundo, sitôt retirés
de nos Olympe, leurs squelettes nous comblent seulement de coupes
vides, puisque, tertio, le concept est le récipient dont
le creux nous prive de toute substance capturable afin de ne
mettre entre nos mains que le gigantesque filet à saisir des
Théétète dématérialisés.
8
- Les conserves avariées de la philosophie botulique
Où
se cache-t-il, l'os médullaire et transbotulique dont la "substantifique
moelle" nous ferait retrouver à la fois la puissance et
l'innocence d'Adam au paradis? Demandons à notre éducateur de
la France de radiographier le saint Botul de la philosophie
mondiale, le concept, demandons-lui, aux côtés du jeune Abélard,
de nous démontrer comment l'histoire de la boîte de conserve
de la philosophie mondiale est celle du botulisme dont M. Béhachel
a fait l'instrument d'une arnaque universelle. Car son concept
préféré est l'hydre universelle du Mal, qu'il écrit avec
une majuscule, afin de mieux en cacher le vide à tous les regards.
Il suffira donc de nous demander comment ce faux philosophe
conceptualise le Mal en retirant à cet arbre ses feuilles,
ses couleurs, son épaisseur, son espèce et son âge. On sait
comment M. Béhachel a fait de ce spectre un glaive bien aiguisé
et exclusivement affûté aux fins de frapper d'estoc et de taille
les ennemis de son maître, l'Amérique et Israël. Les faux philosophes
sont toujours des hommes politiques déguisés. C'est à ce titre
qu'ils se montrent suffisamment habiles pour dérober aux théologiens
du monde entier les concepts faussement universels de Bien
et de Mal qu'ils brandissent depuis le fond des âges.
Mais cette fois-ci, ils entendent faire débarquer leur guerre
dans l'arène du mythe d'une démocratie mondialisée à leur profit
et dont leur souverain d'outre Atlantique leur fournit le modèle
le plus titanesque.
Voyons
comment l'effeuillage du monde réel et la mise à nu des concepts
faussement purs de Bien et de Mal doteront de son langage contrefait
une philosophie de contrefacteurs, comment cette contrefaçon
mimera, l'apôtre ambigu du Bien, saint Althusser dont l'évangile
et la chaire avaient été domiciliés au cœur du haut enseignement
de la philosophie en France, l'école normale supérieure. Simplement,
le Bien se forgeait alors à Moscou, tandis que, de nos jours,
ses forgerons battent le fer du Bien et du Mal sur l'enclume
du Nouveau Monde, tellement la mythologie du Bien et du Mal
est l'arme nucléaire de la politique, le concept-roi du botulisme
planétaire, la nouvelle foudre verbale du Zeus des modernes.
Mais, par malheur pour Béhachel, dira notre anthropologue, les
premiers pas de l'esprit critique de demain permettent d'ores
et déjà d'observer comment le singe locuteur s'empêtre tantôt
dans ses logiques substantificatrices d'une "vérité"
divine, tantôt dans le discours spectral et fantomal du concept
botulique, de sorte que la véritable histoire de l'encéphale
simiohumain est celle du double botulisme qui gâte sa parole,
le théologique d'un côté et le conceptuel de l'autre. Comment
la jeunesse de la raison ne se placerait-elle pas au carrefour
d'une histoire raisonnée de la lente évolution de l'encéphale
de l'humanité, puisque le mythe du Bien et du Mal lui démontrent
que c'est dans le miroir de ses théologies que notre espèce
ne cesse de se regarder?
Comme l'heure de cours sera écoulée, il nous faudra remettre
à la semaine prochaine l'histoire raisonnée de la mise en conserve
de la philosophie mondiale et le récit des aventures du botulisme
parmi les hommes dont nous n'avons évoqué que quelques péripéties.
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Le 28 février 2010