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Note sur le fonctionnement du cerveau simiohumain

 

L'Apollon de Tyr et la Vierge de Lourdes sont localisés à la fois sur leur Olympe et sur la terre. Le besoin du genre humain de ligoter les concepts aux choses à l'aide des chaînes d'or de l'abstrait serait-il la balance la plus universelle qui se puisse trouver pour observer d'un œil critique l'encéphale de l'espèce onirique ? Dans ce cas, l'anthropologie scientifique de demain serait également la discipline dont le savoir procèderait à une pesée nouvelle de la condition humaine, puisque, pour la première fois, la spectrographie des idoles, donc de l'imagination religieuse , éclairerait le fonctionnement du cerveau schizoïde des semi évadés de la zoologie .

1 - Comment localiser les idoles
2 - La psychophysiologie du verbe comprendre
3 - L'ensorcellement de la matière
4 - Et la politique ?
5 - Retour à l'Apollon de Tyr

1 - Comment localiser les idoles

Au livre IV de sa vie d'Alexandre, Quinte-Curce raconte qu'un citoyen de Tyr, alors assiégée par le grand Macédonien, avait déclaré à l'assemblée du peuple avoir vu en rêve Apollon quitter son temple et abandonner les habitants de la ville à leur sort. Malgré le " peu de crédit religieux " du dormeur, les autorités avaient décidé d'attacher le dieu à l'autel d' Hercule avec une solide chaîne d'or, dans l'espoir que le héros aux titanesques travaux retiendrait son collègue de toute la puissance de sa musculature.

Qu'en est-il aujourd'hui de l'habitat des idoles partagées entre leur résidence au paradis et leurs effigies dans les temples qui leur sont consacrés? Le 22juillet 2007, un car de Polonais qui revenaient de Fatima et se rendaient à la Salette , terminait tragiquement sa course dans un ravin. L'itinéraire terrestre des malheureux pèlerins pose à l'anthropologie du XXIe siècle la question de savoir quel était le statut de l'Apollon de pierre dans l'esprit des Tyriens, puisque vingt-trois siècles plus tard, la Vierge statufiée ou peinte des chrétiens est censée se trouver physiquement domiciliée sur l'Olympe de la chasteté posthume de l'humanité dont les trois monothéismes se partagent le territoire , mais également et sans doute principalement à Fatima, à Lourdes , à Metjugorge , à Civitavecchia ou en l'église Notre Dame de Guadalupe de Las Vegas - sinon cette déesse topographiquement dédoublée ne serait pas si inégalement célèbre en des lieux si éloignés les uns des autres et n'y rassemblerait pas autour de son enveloppe charnelle et à longueur d'année des foules d'adorateurs tellement nombreuses que l'Apollon de Tyr ou la Diane d'Ephèse du IIIe siècle avant notre ère en pâlissent d'envie.

Je rappelle en passant aux chrétiens oublieux de la théologie de leur religion que la Vierge localisée dans les nues ne boit ni ne mange, afin d'éviter de prendre du poids et que seul son fils se nourrit, mais seulement afin de démontrer qu'il est bel et bien vivant, comme il est démontré aux chapitres de la Summa contre Gentiles qui traitent de la diététique des glorieux habitants du paradis. On sait que saint Thomas a explicité avec une rigueur logique irréfutable les raisons pour lesquelles les ressuscités ne sont pas menacés de surcharge pondérale, ainsi que les arguments théologiques qui démontrent que leur jeûne forcé les protège également d'un pieux amaigrissement. Mais quelque cinquante lustres après Voltaire, la dérision médicale n'est plus de mise, parce que la pathologie de l'éternité a changé de gastronomie : l'heure a sonné de prendre conscience de la gravité du dessèchement proprement cérébral qui frappe les sciences dites humaines que les Hippocrate de l'immortalité ont enfouies dans le mausolée d'un humanisme incapable de rendre compte de la nature humaine. Pourquoi, soixante dix ans après la mort de Freud n'ont-elles fait aucun progrès sérieux, ni dans leur problématique, ni dans leur connaissance de l'espèce bicéphale, sinon parce que, depuis le XVIIIe siècle, elles se contentent de faire silence sur le fonctionnement universel du cerveau affolé de l'humanité. Comment qualifier d'humaines des sciences tellement fractionnées qu'elles n'étudient en rien la boîte osseuse de l'espèce scindée entre le rêve et la terre dont elles sont censées observer le pilotage et la navigation ? Quels sont les secrets de la stabilité dogmatique et des métamorphoses doctrinales que la foi met en scène dans les trois monothéismes ? Cette question n'a pas fait un pas depuis le Traité de la nature humaine de Hume de 1737 et de L'Avenir d'une illusion de 1926, parce que l'imaginaire religieux n'a pas été étudié à la lumière de la logique politique qui commande sa généalogie interne.

2 - La psychophysiologie du verbe comprendre

Observons seulement un instant au microscope de l'anthropologie critique le fonctionnement inconsciemment religieux de l'encéphale scindé du physicien dichotomisé entre une science de la matière réputée " parler raison " sur l'Olympe de la théorie et, dans le même temps, censée se rendre audible au sein d'une harmonique de la nature chargée de rendre orchestrale une régularité de ses comportements sonorisée d'avance. Comment le lobe cérébral qui observe les répétitions impavides du cosmos dont l'expérience ne cesse de lui confirmer la muette existence va-t-il s'articuler avec le lobe détenteur de la parole signifiante réputée s'incarner dans la constance des routines aveugles du monde, à l'exemple, semble-t-il, de la Vierge ou d'Apollon, qui débarquent dans leurs statues à Lourdes et à Tyr? On sait que cette question tragique fait tout l'objet de la Critique de la raison pure de Kant, où elle se présente seulement sous une autre tournure ; mais elle a entièrement changé de problématique et de paramètres à la lumière de la postérité de Darwin, d'Einstein et de Freud, qui posent désormais aux sciences humaines du IIIe millénaire une seule et même question : quels sont les composants psychobiologiques du verbe comprendre sous l'os frontal d'un simianthrope condamné à organiser des rencontres mythiques entre des concepts et des substances?

Si l'on radiographie l'inconscient juridique qui pilote la notion de légalité dont la nature passe pour témoigner avec éloquence - l'axiomatique dont la matière est réputée proférer les postulats sur le modèle des oracles que les dieux faisaient entendre à leurs fidèles - on suivra à la trace le cheminement des signes et des symboles d'un certain signifiant théorique euclidien , et l'on verra leurs fanions basculer du monde extérieur dans le cerveau simiohumain . D'un côté, la Vierge, Diane ou Apollon se présentent en signifiants blasonnés sur le modèle religieux ; de l'autre, la notion de loi est habillée par les tribunaux et porte les vêtements d'une magistrature. Mais l'esprit politico-juridique se projette dans la nature inanimée d'une manière non moins ensorceleuse que l'esprit de piété. De plus, les deux types de dévotion font alliance du seul fait que tous les signifiants sont humains par nature et convergent dans leur ambition partagée de rendre le cosmos locuteur in vestitu forensi.

3 - L'ensorcellement de la matière

Il faut bien constater qu'au stade actuel de son histoire, le cerveau évolutif de type simiohumain se construit à son propre usage une intelligibilité magique du monde, puisqu'il divise le verbe comprendre entre, d'une part, la mission qu'il lui confie d'écouter les rencontres loquaces qu'il croit observer entre les signaux sacrés du sens qu'il a placées sous le sceptre d'un démiurge universel des signifiants et, d'autre part, l'apostolat dont il charge la matière de capter les messages. Pour cela, il est demandé au physicien classique de se coller aux oreilles les écouteurs de l'expérience ; mais, dans les deux cas, on assiste à la métamorphose de l'univers en témoin d'une signalisation langagière dont il se serait harnaché et dont le vocabulaire serait tantôt pieux, tantôt immanent au cosmos; dans les deux cas le leurre de la production divine ou spontanée de signifiants réputés observables à l'école de la matière muette s'alimente sans relâche de l'apparence d'une vérification réputée " objective " de son discours, ici par la pré-intervention constante de l'interprétation religieuse des événements, là par la seule répétition muette des faits observés.

Le cerveau simiohumain croit donc constater des faits et des signifiants confondus ; il s'imagine enregistrer ensemble des voix et des événements qu'il proclame tous deux porteurs du pouvoir juridictionnel censé les inspirer. Dans tous les cas, une substance, celle de la statue d'Apollon ou celle de l'univers mécanique, passe pour véhiculer sa propre signalisation et pour la communiquer au simianthrope. Mais pour vérifier des significations révélées par une divinité ou par les mathématiques, il faut les supposer véhiculées par une parole du ciel ou inscrites sur la carapace des atomes, ou encore en suspens dans les interstices laissés vides par la matière. Le cerveau semi animal actuel fonctionne sur les alliances illusoires qu'il s'imagine détecter entre les mots et les choses. S'il se privait de cette thaumaturgie ou de ce subterfuge, la nature se démasquerait dans son mutisme désespéré et les prétendus panneaux d'affichage dont elle se pare et dont elle se voudrait le témoin aussi assermenté que complaisant la laisseraient orpheline de son support verbal .

Comme nous sommes loin du rationalisme bavard du XVIIIe siècle ! L'étude de la croyance en la présence effective des dieux et des déesses dans leurs statues est devenue la clé de la connaissance anthropologique et post-kantienne du fonctionnement du cerveau simiohumain d'hier et d'aujourd'hui, parce que le mythe illustrait de manière paradigmatique les méthodes dont usaient les fuyards de la zoologie afin de se construire des signifiants qu'ils élevaient au rang d'interlocuteurs fabuleux de leurs songes et avec lesquels ils engageaient un dialogue suivi afin de leur conférer le statut d'acteurs de l'intelligibilité du monde, tant dans les sciences expérimentales que dans l'ordre politique et religieux .

Et voici que la matière se rebelle contre son ensorcellement par le langage simiohumain ; et voici que la démythification de la volubilité du monde se présente en profanatrice des concepts logophores que le simianthrope avait introduits en catimini dans ses théories scientifiques ; et voici que les nouveaux sacrilèges de la raison portent sur l'expérience prétendument parlante des ancêtres ; et voici que la pensée transanimale accuse le cosmos des sorciers de charrier subrepticement le leurre de son prétendu " sens rationnel " ! Nous découvrons avec stupeur que les réussites immanquables du savoir vérifiable dont la physique classique faisait la récolte s'exerçaient à des incantations inconsciemment religieuses, puisque les signifiants beaux parleurs des premiers hommes passaient pour observables dans le support palpable censé les incarner, comme l'Apollon céleste était cru physiquement touchable dans sa statue . Le cerveau du singe-homme chosifie ses signalétiques. Il croit constater des signifiants . Mais les signifiants ne sont pas des substances . Quel est le statut psychologique propre aux signifiants simiohumains ?

4 - Et la politique ?

Mais alors, il deviendra impossible que le fonctionnement cérébral de l'espèce ensorcelée par le verbe comprendre dont elle fait usage ne projette pas également son mode d'emploi dans l'ordre politique où la parole publique exercera les pouvoirs fascinatoires attachés à l'autorité civile et à celle de l'Etat. Du coup, les surmois collectifs se révèleront des personnages inégalement souverains et diversement sublimés . Le simianthrope se transportera dans l'empyrée de ses identités abstraites, où il s'armera de son logos devenu plus rutilant que ses cuirasses sur la terre - celles que sécrètera son appartenance au groupe répétitivement glorifié à sa propre écoute. Alors, la parole porteuse du " sens du monde " unifiera le règne de ses sonorités en tous lieux, parce qu'elle disposera de l'unanimité et de l'ubiquité de l'intelligible mythifié dont elle se voudra à la fois le corps et la voix. Le fonctionnaire qui me tiendra le langage oraculaire de l'Etat sera à la fois celui qui se trouvera présent en chair et en os devant moi, à l'image de la statue d'Apollon dans son temple et celui qui sera censé substantifier le faisceau des idéalités vaporisées dont l'autorité s'appellera la République .

L'Apollon de Tyr était un Stradivarius avant la lettre de l'âme religieuse de la Grèce antique, tandis que les représentants statufiés de l'administration publique de la France actuelle me semblent des violons d'un moindre prix. Il me faudra donc écouter d'une oreille avertie la musique de la France dans une Europe corporellement et mentalement asservie à un maître étranger. Voici que l'Etat moderne se révèle à son tour un organe physique et un organe de la parole confondus, celui d'un peuple proclamé souverain. Certes, ce peuple se présente désormais en organe omnipotent de ses propres suffrages . Mais que vaut son triomphe ? J'observe que les théocraties démocratiques, telles l'Angleterre ou l'Amérique, soutiennent que les verdicts de leur corps électoral sont calqués sur ceux, non moins infaillibles, de la divinité de l'endroit. Toute l'espèce simiohumaine fonctionne donc sur un emboîtement de décisions hiérarchisées de la terre au ciel . L'Apollon dédoublé entre Tyr et l'Olympe et la Vierge Marie divisée entre Lourdes et le ciel de saint Thomas répondent-ils à un modèle d'organisation cérébrale différent de celui du simianthrope d'aujourd'hui? Partout les fuyards de la zoologie vocalisent la matière, partout les rescapés de la nuit sonorisent l'inerte et le vide, partout l'espèce réputée en évolution fait de son corps l'orchestrateur du monde. La foi des fidèles en la démocratie universelle orchestrera-t-elle la vraie musique de l'humanité ?

5 - Retour à l'Apollon de Tyr

Il se trouve que l'existence dédoublée des divinités physico-psychiques a été confirmée à l'occasion de la mort du pape Jean-Paul II, puisque son successeur a aussitôt prononcé à la chapelle Sixtine une homélie dans laquelle il annonçait aux chrétiens non seulement que le Christ corporel et désormais exclusivement installé au paradis avait tenu à recevoir la charpente osseuse du pape défunt sur le seuil du ciel , mais qu'à titre exceptionnel, la Vierge Marie avait consenti à assister en chair et en os à la réception céleste de l'anatomie du grand Polonais. C'est redire que notre boîte osseuse actuelle ensorcelle un monde qui nous domicilie à la fois sur l'Olympe de la théorie physique et sur la terre; c'est redire que la psychophysiologie à laquelle obéit le pouvoir politique trouve sa formulation inconsciente dans l'homélie d'un Benoît XVI qui a convié les ossatures de Jésus et de Marie à rencontrer celle de l'archevêque de Cracovie, afin que le corps universalisé du dieu et celui non moins universalisé de l'Eglise s'associent pour supplier l'Apollon de pierre de ne pas déserter son temple sous les assauts d'Alexandre. L'homme et l'histoire seront la chaîne d'or qui attachera Apollon à Hercule.

Mais si les idoles et l'expérience scientifique sont de gigantesques souffleurs du cosmos et s'ils passent pour rendre parlants le vide de l'immensité dans la foi comme sur une terre livrée à un réseau serré d'équations, il faut en conclure que l'Apollon de Tyr et la Vierge de Fatima ou de Lourdes nous montrent le chemin d'une anthropologie qui spectrographierait l'aporie cérébrale dont souffre une espèce condamnée à exorciser son désarrimage dans le silence d'une éternité qui la terrorise. Une psychanalyse transcendantale du Dieu schizoïde qui a soumis la matière à la soufflerie de sa parole devient le focalisateur à la fois de la connaissance des idoles et de leurs créatures cachées dans le trou du souffleur. Mais Socrate ne disait-il pas que la philosophie est l'apprentissage du courage propre à la raison? Que lui souffle-t-elle à l'oreille ? Que le simianthrope demeuré pseudo réflexif est l'appelé du dieu qu'aucune chaîne n'attache à l'or de son courage .

le 22 août 2007