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L'HÉRITAGE DE PASCAL DANS L'ŒUVRE DE CIORAN


 

Le meilleur hommage que nous puissions rendre à un écrivain vivant est d'en parler avec la haute cruauté de l'amour que nous portons aux morts, parce que la République des Lettres est la seule où devrait régner la justice éternelle des trépassés. C'est pourquoi Montherlant voulait qu'on écrivît comme si l'on était mort. Chez Cioran, justement, ce qu'il y a de plus vivant et de proprement pascalien, est de l'ordre de la mort, ce "roi des épouvantements". Entrons donc un peu dans la nuit des modernes, celle d'un Pascal sans Dieu et admirons?en les vertiges. Il faut parler sans fioritures de Cioran. Le crime de frivolité est le pire à l'égard du Précis de décomposition, dont la parution a illustré avec éclat l'heureuse évidence que la littérature française comptait un authentique écrivain roumain de plus.

De la famille roumaine dans nos Lettres, Cioran présentait quelques traits essentiels: comme Panaït Istrati ou Gheorghiu, le jeune écrivain était, au fond, un moraliste; et comme eux, un moraliste indigné; et comme eux encore, tumulteux et profond, tragique et hyper lucide, comme si la race latine de là?bas était seule parvenue à introduire nos démons de la clarté, de l'analyse et de la précision dans le gouffre asiatique et les vertiges dostoiewskiens. Curieux phénomène, en vérité : les grands écrivains roumains de langue française ont un sens de la crispation, de la solitude, de la fureur et des abîmes qui se nourrit de la proximité des steppes; mais, latins, ils le sont jusqu'au bout des ongles par l'ordonnance de leurs écrits et par l'élégance qu'ils introduisent dans leurs tempêtes.

Pour ce qui est des cris et de la fureur, Cioran avait à en revendre. Son premier ouvage, publié en roumain, date de 1941 et s'intitule Sur les cimes du désespoir ; c'est déjà tout Le mythe de Sisyphe, l'espoir en moins. Apologie du suicide, mais non celui du "Il faut imaginer Sisyphe heureux " d'Albert Camus. Porquoi cette prescience des thèmes de la littérature d'après?guerre ? C'est que le destin de la Roumanie est de ceux qui arrachent le bandeau des yeux aux plus volontaires des aveugles. Les convulsions de l'Europe dans le choc des impérialismes, l'exode, toutes les amertumes de l'exil et de la défaite, et les "vae victis" modernes, qui les connaît mieux que les citoyens d'un petit pays, objet d'échange entre les vainqueurs, toujours livré au plus fort, toujours mal compris et mal protégé, toujours condamné au provisoire?

Comment voulez?vous qu'un écrivain roumain authentique croie aux grands conforts que tissent les petites hypocrisies de notre culture, nos idéologies retentissantes et nos grandes protestations humanitaires, lui, le condamné au rôle de victime dans le jeu implacable des forces qui font l'Histoire, lui que la victoire alliée a livré à la tyrannie par ceux-là mêmes qui lui parlent de liberté aujourd'hui? Une littérature née dans le tragique reconstruit le monde à l'école du vertige, de la poésie et de la passion pour l'apocalypse. Rarement une littérature déchirante, protestataire, désespérée, sauvée par une lucidité sans cesse menacée de tomber dans l'abîme et vouée à exorciser le chaos n'aura mieux démontré les rapports qui se tissent entre un destin politique et le destin de l'art: une littérature acharnée à dépecer les mythes, parce qu'emportée par une Histoire qui donne à la mort, au déracinement, à la solitude une dimension cataclysmique.

Mais un écrivain est avant tout unique: la dimension pascalienne, chez Cioran, ne se laisse évidemment pas réduire à des conditions historiques. Il y a d'abord le style. Ce qui nous a éblouis, avec toute la critique, en 1949, dans le Précis de décomposition, c'était la profondeur alliée à la forme. Confirmant ce que je vous disais tout à l'heure sur le classicisme des écrivains roumains, Cioran ressuscitait en plein XXe siècle, une langue serrée, presque une langue de cour. Pour parler d'apocalypse, il recourait au style du XVIIIe siècle. A un journaliste du Figaro qui lui demandait quels étaient ses modèles, il citait les petits maîtres du XVIIIe siècle, des journaux intimes rédigés par d'obscures chambrières - elles écrivaient divinement en un siècle où tout le monde écrivait bien.

Moraliste d'une langue si classique qu'on la croyait perdue, moraliste toujours cheminant au bord du gouffre avec ses instruments de précision. Voici qui nous ramène à Pascal ? que nous n'avions d'ailleurs pas quitté. Mais vous pensez bien que si je relève une présence secrète de Pascal chez Cioran, ce n'est pas pour me livrer à l'une de ces comparaisons littéraires aussi faciles que stériles et qui consistent à faire son petit Plutarque. Mon propos est de mieux entrer dans un certain délire de l'homme, cet "animal déserteur de la zoologie".

Cioran est un moraliste pascalien parce qu'il ne se pose pas le problème du bien et du mal à l'école de la morale, mais à l'écoute de la condition métaphysique de la créature. Ce qui est pascalien chez le négateur grinçant, moqueur, contempteur de Dieu et des saints, c'est l'obsession du vide, le sens de l'infini, la panique viscérale devant le silence et l'immensité. Ce fils de pope semble vivre avec un trou à ses côtés, comme Pascal, qu'il appelle un "saint sans tempérament" un "bel esprit devant l'Incurable", sans doute parce que le saint des Pensées trouvait les cadences de ses phrases devant les " espaces infinis ". Cioran crie avec une rage plus animale, il est vrai, mais non moins superbement calculée. "Nos réflexes et notre orgueil transforment en planète la parcelle de chair et de conscience que nous sommes".

Prenons le Pascal d'avant la fameuse nuit, celle où lui fut révélé "le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non le Dieu des philosophes", le Pascal moraliste de l'abîme, pour qui l'homme est un animalcule dont la minusculité fait retentir le cosmos. On en retrouve les accents, modernisés et interprétés à l'échelle de l'Histoire chez notre élégiaque du désespoir. L'athéisme souffrant, l'athéisme de la solitude et de la tragédie se rencontre chez Nietzsche ou Camus. Mais ce qui n'apparaît que chez Cioran, c'est l'athéisme frappé de stupeur, mêlé de révolte et d'attente, l'athéisme lié au sentiment le plus pascalien de la petitesse de l'homme, l'athéisme ouvert au vertige de la finitude. L'athéisme de Nietzsche tourne à l'autodivinisation, celui de Camus ouvre sur l'espoir. Chez Cioran seul on perçoit une âme secrètement préparée à la plus extraordinaire humilité sous la vibration rageuse.

Ce diable d'homme recourt à la raison pour dénoncer l'orgueil au cœur de la vie mystique. Écoutons-le : " Les grands systèmes ne sont au fond que de brillantes tautologies. (…) D'ailleurs, l'être lui?même n'est qu'une prétention du Rien. (…) En baptisant les choses et les événements, nous éludons l'Inexplicable: l'activité de l'esprit est une tricherie salutaire, un exercice d'escamotage; elle nous permet de circuler dans une réalité adoucie, confortable et inexacte. Apprendre à manier les concepts ? désapprendre à regarder les choses. . . La réflexion naquit un jour de la fuite; la pompe verbale en résulta. "

Mais pas de place non plus pour l'orgueil prophétique :" Que si tous nos actes ? depuis la respiration jusqu'à la fondation des empires ou des systèmes métaphysiques ?dérivent d'une illusion sur notre importance, à plus forte raison l'instinct prophétique. Qui, avec la vision exacte de sa nullité, tenterait d'être efficace et de s'ériger en sauveur? "

Un Pascal sans le pari ! Mais un Pascal avec tous les désarrois qui précèdent les conversions : le sens du .vide, de la sainteté, de la prière, de l'extase, avec des rages et des résignations conscientes de n'être que piétinements dérisoires. Et surtout, une présence constante et magistrale de la mort. " L'abîme de deux mondes incommunicables s'ouvre entre l'homme qui a le sentiment de la mort et celui qui ne l'a point. "

Les analyses de Cioran sur la décadence de notre civilisation ne sont qu'un aspect de l'obsession la plus profonde, celle de la mort . Quoi de plus pascalien que de projeter le monde sur l'écran d'une logique du sépulcre; quoi de plus pascalien que le tragique total du délaissement de l'insecte humain. " L'habit s'interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir; vous comprendrez que vous êtes mortels; promenez vos doigts sur vos côtes comme sur une mandoline, et vous verrez combien vous êtes près du tombeau. C'est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d'immortalité : comment peut?on mourir quand on porte uns cravate ? "

Mais la souveraineté de la fosse s'ouvre sur deux empires, celui de la sainteté et celui de la musique. Que de textes fulgurants sur les saints : le sarcasme et la terreur s'y confondent. " Tu n'es qu'un moine sans hypothèses divines et sans l'orgueil du vice solitaire. La terre, le ciel sont les parois de ta cellule, et, dans l'air qu'aucun souffle n'agite, seule règne l'absence d'oraison. Promis aux heures creuses de l'éternité, à la périphérie des frissons et aux désirs moisis qui pourrissent à l'approche du salut, tu t'ébranles vers un Jugement sans faste et sans trompettes."

Et la musique? Sa tristesse est " la poésie du péché originel ". " Ce n'est que depuis Beethoven que la musique s'adresse aux hommes: avant lui, elle ne s'entretenait qu'avec Dieu. Bach et les grands Italiens ne connurent point ce glissement vers l'humain, ce faux tétanisme qui altère, depuis le Sourd, l'art le plus pur. La torsion du vouloir remplaça les suavités ; la contradiction des sentiments, l'essor naïf; la frénésie, le soupir discipliné: le ciel ayant disparu, l'homme s'y est installé. " (…) S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu (…). Combien j'aimerais périr par la musique, pour me punir d'avoir quelquefois douté de la souveraineté de ses maléfices! "

Ce qui me fascine chez Cioran, c'est d'entendre l'absence de Dieu orchestrer le sacré. L'ignorance et le vide accèdent à une telle intensité que la Grâce va intervenir d'un instant à l'autre. Quelle ferveur dans cette déréliction ! Le Précis de décomposition, Les syllogismes de l'amertume, La tentation d'exister semblent décrire les étapes d'une sorte de noche activa del sentido.

- L'héritage de Pascal dans l'oeuvre de Cioran, in Revue des études roumaines et Arena, 1961.