Préambule
A - Pour une ethnologie
universelle
Pierre Bourdieu
pensait que la sociologie manquait de rigueur méthodologique
et qu'il fallait élever cette discipline infirme à la hauteur
dont seule la logique des philosophes la fera bénéficier. Il
se trompait sur deux points. Premièrement la philosophie post-kantienne
n'accède à un regard heuristique sur l'encéphale demeuré embryonnaire
du simianthrope qu'à la condition de construire le télescope
d'une anthropologie dont le miroir réfléchirait un étrange spectacle,
celui du fonctionnement spéculaire du cerveau d'un animal rendu
pseudo cogitant à force de se réfléchir dans son effigie mentale,
celle que son langage lui renvoie. Secondement, la sociologie
est un lunetier trop myope pour jamais hisser son matériau expérimental
à la hauteur d'une distanciation interprétative digne de Socrate.
En revanche, la question
inconsciemment soulevée par M. Claude Guéant,
voir - Comment
peser les civilisations? (1)
19 février 2012
nous conduit à une
interrogation de haut vol, celle de savoir si le regard d'anthropologue
que Platon portait sur l'encéphale des Athéniens se portera
sur la civilisation occidentale à son tour et la constituera
tout entière en l'empire d'une ethnologie générale. Or, ce sont
la physique mathématique, l'éthique, l'économie, la géopolitique
et le théâtre des élections présidentielles dans les démocraties
qui nous contraignent à jeter un regard d'anthropologue sur
l'Europe.
B - Quelques
perles sous la lentille des ethnologues de la civilisation mondiale.
Premier exemple
Supposons qu'une
tribu amérindienne se serait suffisamment instruite des lois
de la physique la plus élémentaire pour se trouver informée
de ce que, dans les centrales électriques à vapeur, l'énergie
dégagée par la compression de ladite vapeur en vase clos obéit
à une progression géométrique, tandis que, de son côté, la chaleur
dépensée afin de livrer l'eau vaporisée à un écrasement de ses
molécules de plus en plus fabuleux obéit, elle, à une progression
seulement arithmétique. Supposez maintenant qu'une tribu primitive
se garderait bien de profiter de ce fabuleux décalage et qu'elle
persévèrerait aveuglément à consumer des combustibles coûteux
tels que le gaz, le charbon, le pétrole ou même l'énergie nucléaire.
Pourquoi personne ne songe-t-il à détourner une portion infime
de l'énergie produite à partir d'une source exponentielle, afin
de porter gratuitement l'eau à une ébullition si rentable, à
la manière dont le moteur à explosion des automobiles réalimente
sans cesse la batterie aux étincelles déclenchantes. Supposez
ensuite que cette tribu de décérébrés se verrait subitement
menacée d'auto-extermination en raison de sa maîtrise, demeurée
par trop hasardeuse de la masse énergétique concentrée
qu'on appelle des atomes. Or ces acéphales affolés recourent
maintenant en toute hâte à la force du vent, des marées, ou
à la chaleur que le soleil déverse sur leurs arpents pour produire
de l'énergie électrique de remplacement, mais hors de prix.
Ne direz-vous pas qu'une véritable ethnologie devrait s'appliquer
à rendre compte de l'étrange cécité collective qui frappe une
civilisation mondiale effarée, et qu'une anthropologie comparée
de ce calibre élèverait la philosophie née en Grèce à un regard
d'anthropologue sur les ethnies prosternées devant leurs totems
devenus tout verbaux?
Second exemple
Si le regard que
l'ethnologie trans-lévistraussienne porte sur les civilisations
dites avancées prenait appui sur une distanciation de type éthique,
vous vous étonnerez de ce que l'Europe de la science et des
techniques consacre des milliards de gros sous à aiguiser des
logiciens du droit dans ses hautes écoles de la justice et que
la civilisation enseigne une science des lois dont Rome a fait
un édifice imposant et inébranlable. Mais observez ensuite l'hallucination
qu'a provoqué la victoire d'un pot de terre sur le pot de fer
de Monsanto - après vingt ans de procédure, il est vrai, et
des sommes immenses dépensées à rémunérer des avocats-vautours.
Décidément ce malheureux n'était pas seul. Vous vous direz sûrement
que cette tribu avoue, mais sans oser le crier sur les toits,
que seule la force fait le droit et que la justice dite civilisée
n'est qu'une gigantesque simagrée. Du coup, vous vous demanderez
de nouveau, en ethnologues-anthropologues-philosophes, comment
fonctionne l'encéphale d'une espèce dont le masque de vertu
se révèle consubstantiel à sa socialisation.
Troisième exemple
Voici des tribus
que leur évasion de la zoologie a conduites en quelques millénaires
seulement au paradis de l'économie capitaliste, laquelle jette
des millions de ventres vides à la rue, et cela en toute logique
du pot de fer et du pot de terre, puisque la masse des salaires,
dûment amputée du profit titanesque des marchands et des industriels,
ne saurait distribuer à tout vat un pouvoir d'achat équivalent
au prix de vente des produits jetés sur le marché. Si vous observez
que ce type de société croira entrer en guerre contre ce fléau
avec toute l'acuité de ses neurones, mais par le moyen de retranchements
supplémentaires du montant famélique des salaires et des retraites,
vous en tirerez la conclusion que les progrès de la science
et de la technique des "civilisés" n'ont pas porté remède au
chaos cérébral originel dont souffre cette espèce et qu'il faut
des ethnologues spécialisés dans l'examen anthropologique.
Quatrième
exemple
Si vous observez
qu'une seule tribu, mais partout répandue dirige, en réalité,
la masse entière de ses congénères éparpillés sur la mappemonde
et qu'elle entraîne au grand jour la planète des bimanes à étrangler
une nation de soixante-dix millions d'habitants - et cela à
seule fin de préserver un "équilibre nucléaire" profitable
à la tribu dirigeante sur l'étroit territoire du globe
terrestre qu'elle occupe - vous vous direz, une fois encore,
que, faute d'une ethnologie universelle, donc résolument observatrice
de l'encéphale parallèle des civilisations et des ethnies, votre
anthropologie philosophique se rendra décidément aveugle. Laisserons-nous
Socrate trébucher dans les rues d'Athènes ?
Cinquième
exemple
Si vous observez
que, dans les démocraties modernes, l'élection des chefs d'Etat
restreint au préalable et avec énergie le champ visuel de la
population et jusqu'à laisser ignorer aux peuples prétendument
souverains les points décisifs évoqués ci-dessus, vous vous
demanderez par quel prodige la vérité politique est censée inspirer
le suffrage universel à tous coups ; et vous en conclurez que
le sceptre de l'universel que brandit la civilisation mondiale
des moutons n'est qu'un totem du langage et un fétiche de sorcier.
Du coup, vous étudierez la dégaine de l'humanité. J'ai tenté
de tirer quelques conclusions provisoires d'un élargissement
du champ de l'ethnologie qui féconderait la pesée des civilisations
à la lumière d'une anthropologie générale.
1
- Comment
distinguer une ethnie d'une civilisation ?
2
- Les civilisations et leurs élites
3
- Le génie des juges du génie
4
- La civilisation occidentale et la traque des cerveaux
5
- La science et le néant
6
- Les contours d'un trépas
7
- La sainteté du néant
8
- L'avenir asiatique de l'Europe
9
- La mort de la langue allemande
10-
Le naufrage du Titanic
11
- Europa, en grec, le "regard qui porte au loin"
1 -
Comment distinguer une ethnie d'une civilisation ?
Comment séparer les ethnies d'un côté et la civilisation démocratique
de l'autre sans remarquer, en tout premier lieu, que le refuge
des populations des campagnes dans des cités progressivement munies
de remparts a provoqué, dans l'Hellade antique, une diversification
rapide des encéphales, donc une extraordinaire démultiplication
des boîtes osseuses appelées à une spécialisation de plus en plus
intensive. Les tribus d'Indiens de l'Oregon, elles, sont à la
fois restées pluridisciplinaires à leur échelle et pourtant bénéficiaires
d'une polyvalence rudimentaire: tous les mâles y savent construire
un canot, mais ils ne maîtrisent pas tous la technique affinée
qu'appelle la fabrication d'une sarbacane: tout le monde accourt
assister à cet exploit individuel et relativement rare. Néanmoins,
les savoirs ne sont pas encore hiérarchisés et parcellisés au
point que la société tout entière se scinde entre un crâne globalisé
de haut étiage et la masse d'une population rendue moins polyvalente
que celle des Indiens: jamais aucun Etat moderne ne parviendra
à enseigner la lecture et l'écriture à tout le monde, à initier
la population tout entière au fonctionnement des organes de l'Etat,
à informer un suffrage universel pourtant proclamé oraculaire
des mécanismes de la finance internationale ou de relations feutrées
que les Etats entretiennent entre eux sur cette planète.
A
la suite de la diffusion sur les cinq continents de documents
diplomatiques américains capturés par un hacker, M. Védrine, ancien
ministre des affaires étrangères de gauche, a déclaré qu'il n'est
pas d'usage d'informer les enfants des affaires des grandes personnes.
On sait que l'auteur des fuites est en prison et qu'il encourt
la peine de mort aux Etats-Unis, tellement la civilisation démocratique
se fonde sur un élitisme aussi drastique que celui des théocraties
de l'Hellade antérieure à Périclès. Simplement, l'individualisation
extrême des cerveaux au profit du progrès continu des sciences
et des techniques a enfanté une aristocratie mondiale des connaissances
dites rationnelles.
2 - Les civilisations
et leurs élites
L'abîme que la civilisation planétaire a creusé entre les citoyens
non spécialisés et les élites d'un savoir hyper individualisé
remonte, à son tour, à la Grèce antique: Sophocle et Eschyle se
sont longtemps auto-exilés, parce que les "commissions culturelles"
d'Athènes étaient composées d'esprits médiocres. Les comédies
et les tragédies dignes, à leurs yeux, de se trouver représentées
aux frais de l'Etat - il n'y avait pas encore de théâtres privés
- étaient sélectionnées chaque année au profit de l'ignorance
et de la sottise. On portait aux nues des poètereaux soutenus
par la corruption des caciques de la ville.
Mais
au XIXe siècle encore, Napoléon, ayant demandé aux professeurs
de l'université de Neuchâtel ce qu'ils pensaient de Kant et de
sa Critique de la raison pure, ils lui répondirent:
"Sire, nous ne le comprenons pas". Si le plus haut enseignement
officiel que dispensent les Etats démocratiques actuels n'est
pas davantage en mesure que le peuple d'Athènes du Ve siècle avant
notre ère de comprendre avant tout le monde le génie philosophique
ou littéraire de son temps, la pesée des civilisations devient
un art fort difficile, sinon un casse-tête.
Ce n'est pas le corps enseignant français qui a "lancé" Valéry,
Ionesco, Beckett ou Cioran, pour ne pas remonter à Verlaine ou
à Rimbaud. Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour qu'un Voltaire
pût saluer le génie de William Shakespeare; il a fallu attendre
un Anatole France pour élever Rabelais au rang qui lui est officiellement
accordé de nos jours dans le système d'enseignement qui forme
nos élites - et encore, a-t-il fallu, pour cela, que l'auteur
de Thaïs recourût à une tournée de conférences
en Argentine. On sait que Stendhal a été entièrement édité à titre
posthume par l'éditeur d'Anatole France et de Renan, que Nietzsche
et Proust ont été édités à compte d'auteur et que la plus célèbre
nouvelle de Kafka, La Métamorphose, a été imprimée
plusieurs décennies après sa rédaction du seul fait que son éditeur
la trouvait trop longue de quelques pages; on sait que Max Brod
a consacré sa vie à ouvrir l'oeil de verre du cyclope
qu'on appelle l'intelligentsia mondiale sur le génie du
grand Pragois.
Il
faut donc observer le mécanisme psycho politique qui permet aux
démocraties d'aujourd'hui de se proclamer "avancées". Car les
civilisations s'auto-légitiment à l'école de la progression
cahin caha et continûment paralysée de leurs élites.
3 - Le génie des juges
du génie
La
civilisation moderne se distingue des ethnies en ce qu'elle s'approprie
collectivement les découvertes sans cesse nouvelles des cerveaux
d'exception, et cela sans avoir besoin de les comprendre: le monde
est censé être devenu la "civilisation" d'internet, du téléphone
portable, du stimulateur cardiaque, de la télévision, de l'électronique,
des logiciels, des satellites, du moteur à réaction, des trains
à grande vitesse, des greffes d'organes, des antibiotiques, des
opérations à cœur ouvert, des super calculatrices, des recherches
sur l'origine de la matière, sur la vitesse du boson et sur un
espace-temps multidimensionnel qui enjoint à la civilisation planétaire
d'avant-garde de cesser de conjuguer les verbes comprendre
et expliquer des ancêtres.
Dans ce contexte, les multiculturalistes ne savent ce qu'ils disent
et ce qu'ils font, puisque l'on ne saurait définir le terme de
"civilisation" sans tracer une ligne de démarcation entre la description
ethnologique, qui demeure neutre, passive et muette d'une part
et, d'autre part, une science qui n'enseigne que lentement et
seulement à une élite rarissime à juger les civilisations sommitales,
donc à conquérir un regard qui permettra de valoriser la rareté
et de conquérir une compréhension du génie dans tous les ordres
- ce qui se révèle autrement plus difficile que de raconter les
tribus d'Amazonie.
J'ai déjà rappelé que la scission interne de toutes les civilisations
proprement dites entre la banalité des cervelles ordinaires et
celle des hommes de génie s'est mise en place dès l'origine au
sein de la démocratie européenne. Degas disait simplement au jeune
Toulouse-Lautrec: "Vous êtes du bâtiment". Les hommes de génie
se reconnaissent immédiatement entre eux, tandis qu'une immense
armée d'enseignants officialisés n'y comprend goutte et ne communique
jamais que le stock d'un savoir immobile et scolaire à une jeunesse
ennuyée. Mais s'il faut des pléiades d'hommes de génie pour entrer
dans les secrets du génie, comment les sottes commissions culturelles
d'Athènes auraient-elles compris Eschyle, Sophocle et Euripide
sous Périclès?
4
- La civilisation occidentale
et la traque des cerveaux
L'examen de ce qu'une civilisation "sait faire" et de ce qu'elle
ignore exige donc de l'encéphale apparemment diversifié de l'humanité
qu'il apprenne à décrypter le fonctionnement parfois créateur
de cet organe, alors que ses rouages et ses routines s'y opposent
tous les jours. Les clés de la scolastique ne sont pas davantage
cachées dans le tissu de la scolastique que le copernicisme dans
le maillage de la problématique qui imposait ses paramètres ptolémaïques
aux encéphales de l'époque. Le génie sort du tricot reçu de la
connaissance régnante, il change le globe oculaire de son temps.
Il faut donc tenter d'accéder à une autre extériorité de la raison
qu'à celle qui nous fait parler communément et dont nous croyons
qu'elle éclaire notre verbe expliquer à bon droit, alors
que nous ne portons pas de regard du dehors sur ses coordonnées
ordinaires et toujours passagères. Pour cela, il faut apprendre
à déceler l'usage confus ou embarrassé d'un verbe dont nous projetons
les a priori passe-partout sur des territoires multiples et divers
du savoir et du sens. Quels sont les rituels et les procédures
qui, dans l'inconscient épistémologique d'une civilisation, ont
élaboré la notion d'intelligibilité scientifique et qui nous téléguident
en secret ? Pourquoi, sitôt devenu loquace, le pithécanthrope
se laisse-t-il convaincre en retour par les preuves assurées qu'il
croit apporter à l'appui de ses dires, mais qui se mordent la
queue au plus secret d'une civilisation?
Si
le sujet n'aperçoit pas du dehors la subjectivité collective qui
gangrène ses démonstrations, c'est toujours parce qu'il commet,
sans s'en douter le moins du monde, une faute de logique plus
ou moins grossière et qui n'apparaît qu'à une logique plus englobante
que la première. C'est pourquoi Platon a installé une logique
transcendantale au cœur de la philosophie occidentale. Mais pour
juger de l'extérieur cette logique à son tour, il faut sortir
de l'enceinte de la logique des propositions auto-confirmatives
et tautologiques que tricote la raison de la tribu, ce qui exige
l'accès à une anthropologie critique dont le regard portera sur
l'histoire de la critériologie mutante du "vrai" qui a piloté
le cerveau simiohumain depuis les origines jusqu'à nos jours.
C'est ce qui s'est passé dans la cervelle nominaliste des Athéniens
à l'heure où Socrate les a acculés dans les cordes et les a contraints
à monter sur le ring du concept. Mais ce dernier ressortit, lui
aussi, à la psychophysiologie de la connaissance. Cette psychophysiologie
du signifiant, Platon l'a mise en scène pour l'accueillir et la
rejeter tour à tour: Hippias mineur apprend à conceptualiser,
Théétète réfute les prétendus oracles de l'abstrait.
Depuis
lors, la démocratie sait à la fois qu'il n'y a pas de science
du singulier, lequel demeure condamné à un mutisme éternel,
et pas de discours non plus d'un universel qui se révèlerait trans-pragmatique:
c'est cela l'inconscient et le tragique existentiels de l'Occident
de la "pensée rationnelle" depuis vingt-cinq siècles.
5
- La science et le néant
Appliquons la méthode anthropologique et critique, donc ethnologique,
à la science atomique, dont on sait qu'elle a quitté la forteresse
du tridimensionnel et des "lumières naturelles" en 1904 et en
1905. Dans son essai, La Partie et le Tout, Heisenberg
raconte comment son équipe, dans laquelle on comptait Einstein,
Planck, Niels Bohr, Dirac, de Broglie, se sont entendus au préalable,
mais sans se le formuler expressément, sur le sens à la fois tout
pratique, donc conforme au "sens commun", et philosophique qu'ils
allaient donner aux verbes devenus confus expliquer et
comprendre. Il fallait tenter de rendre intelligible une
physique des "relations d'incertitude" sans tomber dans le simple
globalisme du calcul des probabilités - Einstein s'y refusait
en théologien résolu du Dieu d'Euclide, lequel, disait-il, ne
saurait s'amuser à jouer aux dés dans le cosmos. Certes, la constance
des résultats de l'expérience scientifique serait vérifiée, disaient-ils;
de plus, la répétition serait, comme par le passé, censée faire
preuve de la loquacité de ses propres redites à la table de jeu
d'une raison universelle - mais de quoi au juste, une preuve apporte-t-elle
la preuve?
Car,
depuis quarante ans, la boussole du sens commun impavide et autocrate
des ancêtres s'était déréglée. Tout le monde s'accordait à disqualifier
son autarcie. Premièrement, toujours comme autrefois, on écarterait
d'un revers de la main les résultats autonomes et devenus indociles
aux ordres impérieux de la logique d'Archimède - plus que jamais
on proclamerait marginaux et aberrants les écarts et les incartades,
l'exception étant censée confirmer la règle des théologiens de
la rentabilité. Secondement, on respecterait la logique du chef
du cosmos, qui, s'il existait, écarterait les objections des mathématiciens
monacaux, ces saints des équations dont la logique acharnée dans
le pointilleux commençait de souligner les contradictions internes
à l'oracle e=mc² - André Lichnerowicz traquera pendant trente
ans cette bancalité flagrante de la physique au Collège de France.
Troisièmement on insèrerait les résultats de la physique quadridimensionnelle
dans le champ de vision de la raison de tout le monde.
Du coup, observer la civilisation démocratique et mondiale du
dehors, c'est observer l'impuissance - d'origine psychogénétique
par nature - dont la science expérimentale du Dieu d'Einstein
fait preuve de jamais conquérir un regard transcendant au "rationnel
" pythique de ses fidèles, donc à la logique censée mettre l'encéphale
simiohumain à l'écoute d'un cosmos qui "parlerait raison" sur
notre astéroïde.
Mais
si seule la distanciation intellectuelle à laquelle s'exerce l'intelligence
dite théorique sur cette terre est susceptible de donner son sens,
donc sa signification au terme de science, comment construisons-nous
un "rationnel" réputé locuteur dans le cosmos et comment cet épistémologue
va-t-il nous parler du fruit aphasique de ses entrailles dans
l'immensité? Un scannage crédible des verbes expliquer
et comprendre dont l'expérience scientifique était censée
nous entretenir depuis Aristote exige décidément le débarquement
d'un observateur dûment localisable et dont le regard de l'extérieur
sur notre civilisation permettrait de quitter le domicile cérébral
naturel dont l'humanité croyait disposer depuis son évasion tardive
et partielle de la zoologie. Mais il est impossible, disions-nous,
de se regarder d' "ailleurs"; le nihil - le vide et le
rien des mystiques eux-mêmes ne seront jamais qu'une distanciation
artificielle et construite à son tour sur les fondements du faux
conscient euclidien.
6
- Les contours d'un trépas
Du
coup, le regard faussement distancié que le néant simiohumain
se bâtit à partir de son monde viscéralement tridimensionnel ne
saurait nous conduire qu'à une ethnologie d'emprunt et contrefaite,
tellement le cerveau hémiplégique du pithécanthrope à la fois
euclidien et einsteinien actuel échoue à s'exiler dans une quadridimensionnalité
du monde inaccessible à ses neurones. La civilisation mondiale
est ouverte sur l'infini depuis les mystiques de la Renaissance,
mais cette civilisation ne saurait aller s'installer avec armes
et bagages dans l'incompréhensible - et c'est en paralytique d'une
émigration toujours manquée qu'elle lance un défi à la masse des
cerveaux embourbés dans leur simiohumanité. Car, encore une fois,
il est exclu que les antennes cérébrales de la seule espèce sur
le point de devenir consciente de son immersion dans le vide et
le silence du cosmos, prennent jamais rendez-vous avec un dépassement
intellectuel qui éclairerait la finitude de son microscopique
largage dans le néant.
La civilisation mondiale actuelle se distingue donc de toutes
les ethnies connues en ce qu'elle se présente ès qualité au banc
d'essai exclusif et indépassable de la condition simiohumaine
en tant que telle, donc au titre d'actrice sur les planches d'un
théâtre de ses savoirs trompeurs. L'usage bancal de la "pensée"
auquel cet animal s'exerce sur la scène nous interroge avec inquiétude
: cette bête serait-elle devenue capable de prendre conscience
des barrières qui entourent son encéphale? Telle est la question
qui a débarqué dans la démocratie athénienne au Ve siècle avant
notre ère.
7
- La sainteté du néant
Deux millénaires et demi plus tard, la physique mathématique court
à toute allure vers une rupture radicale et définitive de la civilisation
de la pensée avec l'enseignement des livres d'images qui racontaient
l'histoire du monde aux enfants. Pour la première fois également,
notre carcasse se désarrime d'un cosmos autrefois censé se trouver
dirigé par des divinités sages ou fantasques; et c'est la science
physique et elle seule qui a découvert les limites de l'humain
dans un espace où le temps a convolé avec l'espace. L'illimité
disqualifie à jamais l'encéphale naturel. La tridimensionnalité
du monde et un leurre, puisque la notion même de frontière bute
sur une incompréhensibilité qui nous est congénitale. Il nous
est impossible de courir à bride abattue en direction de l'inintelligibilité
d'une étendue privée de limite. Une espèce dépossédée de son accès
cérébral à une matière en fuite et à une durée saisissable est
vouée à fonder la civilisation sur la conscience de sa solitude.
Du
coup, nous tentons de porter sur les prosternations des primitifs
un regard transcendant aux mythes puérils qui, encore de nos jours,
leur font peupler le néant de personnages taillés à la convenance
de leurs charpentes; et la naissance d'une élite devenue relativement
consciente de l'ignorance, du silence et des ténèbres dans lesquelles
nous nous trouvons encapsulés se trouve secrètement en rivalité
avec les civilisations ficelées aux récits et aux légendes de
leurs magiciens et de leurs sorciers. Mais l'émergence d'une sainteté
de la nuit sera lente; et son ascension vers les hauteurs de la
conscience trans-mythologiques prendra plusieurs générations,
de sorte que le trépas politique et culturel de l'Europe ne sera
pas conjuré: il est trop tard pour que le Vieux Continent trouve
un élan "spirituel" qui convertirait le Vieux Monde à entreprendre
un voyage nouveau des âmes et des intelligences vers l'inconnu.
Dans la lutte de vitesse entre une agonie et une résurrection,
il est devenu rationnel de préciser les contours du trépas programmé
de la civilisation européenne.
8- L'avenir asiatique
de l'Europe
Dans un premier temps, nous serons conviés à nous rappeler qu'aucune
civilisation vivante ne saurait faire allègrement flotter dans
le vent de l'histoire des enfilades d'abstractions euphorisantes
: la démocratie mondiale n'est pas une théologie messianique .
De plus, les civilisations sont locales. L'Egypte fut à la fois
la civilisation du défi des pyramides au royaume des morts et
celle des nautoniers en voyage vers une immortalité scellée par
la pétrification des trépassés dans leur éternité, Rome celle
de la construction des routes et des aqueducs d'un peuple farouche,
mais que la "Grèce captive" a conquis en retour, le XVIe siècle,
celle des philologues minutieux de la littérature gréco-romaine
partiellement retrouvée, le XVIIe siècle celle qui a conduit la
France sur les hauteurs de la littérature classique, le XVIIIe
siècle, celle de Voltaire, le rieur lucide, le XIXe, celle des
Balzac, des Victor Hugo et déjà des Darwin et des Freud, le XXe
celle de l'essoufflement d'une philosophie qui, avec Pascal, avait
rendue existentielle l'épouvante d'un continent placé le cou sur
le billot, le XXIe sera celle où l'esprit critique tragiquement
ressuscité s'engagera dans la brèche nouvelle et grande ouverte
de l'anthropologie des déclins - donc à la radiographie des entrailles
du mythe désespéré de la liberté.
Autrefois, il était demeuré possible de glorifier la civilisation
des Léonard de Vinci et des Michel Ange sur l'autel de l'universel,
possible de descendre de quelques marches dans les ténèbres aux
côtés des premiers spéléologues, les Montaigne et les Rabelais,
possible de forger sur une enclume prometteuse la civilisation
de Goethe, de Schiller, de Kant, de Beethoven et de Mozart. Mais,
de nos jours, le torrent de l'énigmatique jaillit des entrailles
des atomes, ce qui marginalise inexorablement les Lettres et les
arts ; et si l'Europe du titanesque et du pharaonique ne rivalisait
pas stupidement avec le Hercule américain, elle frapperait de
mort lente toute pensée de haut vol, tellement on ne terrasse
pas les géants à l'école de la minusculité des patries. Mais qu'est-ce
donc que le glaive qui rend vassalisateur le mythe vaporeux de
la liberté démocratique?
On
demande quelle sera l'ultime mutation cérébrale qui attend une
démocratie fondée sur une conscience scientifique en désarroi.
Que faire si nul ne saurait soutenir, la tête sur les épaules,
qu'une civilisation décontenancée par le trépas des prophètes
de la logique euclidienne demeurera en marche sur les chemins
du sens rassis des mathématiques, puisque la planète a cessé d'universaliser
ses savoirs à l'écoute des mariages du calcul avec le sens commun
et les "lumières naturelles" dont l'entendement des
ancêtres croyait s'illuminer.
On voudrait connaître l'ultime finitude qui frappe une civilisation
de la démocratie mondiale que sa science elle-même condamne à
se briser sur l'inconnaissable et l'incompréhensible. Ce sera
de la Chine et du Japon que naîtra une alliance nouvelle de l'esprit
pratique et de la lucidité critique, de l'Asie que nous apprendrons
les plongées futures de la raison dans la finitude jamais assumée
des mystiques de l'Occident et de l'islam.
9
- La mort de la langue allemande
Alors
seulement la face ultime du naufrage intellectuel et spirituel
de l'Occident politique conquerra la première place dans le royaume
de la pensée, celle de la réflexion sur l'étranglement des peuples
privés de leur langue par leur déclin politique et condamnés à
l'asphyxie de leur identité en raison de l'étouffement de leur
voix. Tout pays quadrillé de bases militaires s'auto-vassalise
inexorablement et de l'intérieur. Faute que l'écrivain de génie
parvienne encore à nourrir une ambition intellectuelle et éthique
planétaire, sa langue s'altère et se désagrège sous sa plume;
et l'effondrement de l'esprit de la nation entraîne la ruine parallèle
de son intelligence et de son langage.
Cette tragédie, l'Allemagne en illustre le déroulement d'acte
en acte. On sait que ce peuple n'a débarqué dans la littérature
mondiale qu'à partir du XVIIIe siècle; mais Wieland ne puisait
encore son inspiration poétique et romanesque que dans une antiquité
grecque et romaine plus tardivement désensevelie que partout ailleurs
en Europe. Quand Goethe a su placer l'intrigue et les personnages
de Werther au cœur de l'Allemagne champêtre, la
littérature allemande nationale a commencé, par un curieux paradoxe,
de franciser son vocabulaire à outrance, mais nullement aux fins
d'enrichir un idiome demeuré rural par un afflux des mots citadins
de la science et de la philosophie, à la manière dont Cicéron
avait étoffé une langue latine demeurée fruste des mots grecs
ignorés des cultures fondées sur le droit et la guerre.
Quel
spectacle hallucinant que celui d'une Allemagne acharnée à exterminer
ses mots de tous les jours! Résultat: aujourd'hui, un Schiller,
mort en 1805 à l'âge de quarante six ans, ne saurait présenter
sur la scène son célèbre archer suisse, tellement il serait burlesque
de faire prononcer à Guillaume Tell les mots attackieren, initieren,
ignorieren, charmant, prompt, inakceptable, plädieren, skandalös,
enorm, promenieren, spekulieren, Revolte, immens, rebellieren
et des centaines d'autres, tous appelés à substituer purement
et simplement des mots français ou tirés du latin aux vocables
de la vie quotidienne du peuple allemand. C'est que la Germanie
n'a jamais connu ni bourgeoisie cultivée, comme la France, ni
corps enseignant soucieux de défendre la germanité face à la pédanterie
scolaire et au savantisme des pédagogues officiels. Résultat :
on assiste au naufrage d'une littérature allemande devenue indigne
d'attention à son salmigondis, tandis que, de son côté, la France
n'est plus de taille à prendre un recul balzacien à l'égard de
la planète des nouveaux Nucingen.
10 - Le naufrage
du Titanic
Comment l'aliénation burlesque d'un langage va-t-elle de pair
avec la vassalisation politique? Au XVIIIe siècle, un écrivain
français remarquable, Frédéric II d'Allemagne, avait compris le
danger et soutenu la volonté émancipatrice de la langue allemande.
Correspondre avec Voltaire, Grimm ou Diderot était une chose,
encourager les efforts d'un Lessing en était une autre. Aujourd'hui,
il apparaît clairement que le gosier de la langue allemande authentique
des Wieland, des Rilke ou des Heine se rebelleraient s'il lui
était demandé d'éructer le vocabulaire de la politique américaine
en Europe. C'est que le bon sens national et l'esprit de raison
des peuples ont gravé leur sceau sur le vocabulaire usuel des
gentes. Aussi, aucun peuple ne saurait-il demeurer lui-même
à se présenter en naufrageur de sa propre langue, tellement l'identité
naturelle d'une population est intransportable sur un autre terroir.
Paradoxalement, la langue enlacée aux patries s'exprimait encore
d'instinct chez les latinistes et les hellénistes allemands du
XIXe siècle. En 1884, un latiniste français, Charles Pascal, traduisait
enfin la Phraséologie latine de Karl Meissner de
1878, qui demeure en usage de nos jours, parce que, pour la première
fois chez les humanistes de la Renaissance, on y trouvait, du
vocabulaire de la guerre ou de l'agriculture à celui du droit
et de la vie domestique, les tournures du latin de la vie courante
sous César ou Auguste. Meissner tournait le dos aux dictionnaires
pour s'installer résolument dans les usages et le bon ton de la
langue latine. Mais, dans Rabelais, déjà, Pantagruel ne rossait-il
pas un certain étudiant limousin qui latinisait sottement le français?
Aujourd'hui la banque centrale européenne est présidée par un
Italien, un ancien responsable de la banque américaine Goldman
Sachs, qui s'adresse à l'Europe en anglais, l'Italie est dirigée
par un autre anglomane, Mario Monti, issu, lui aussi de la banque
Goldman Sachs, pour ne rien dire de M. Papademos, président du
gouvernement grec et ancien collaborateur de la banque d'outre-Atlantique
sus-dite. La France essaiera-t-elle seule de défendre sa langue?
- Comment
enseigner sa souveraineté au citoyen (2) - Le discours interdit,
11 décembre 2011
- Comment
enseigner sa souveraineté au citoyen (1) - Le discours interdit,
4 décembre 2011
Mais n'est-il pas significatif que la question de la définition
du terme de civilisation nous ramène aux territoires privilégiés
où le singulier et l'universel se croisent et s'entrecroisent?
La civilisation de la lucidité et de la vaillance d'une humanité
appelée à se rendre digne de sa haute solitude dans le cosmos
, la civilisation dont le pôle asiatique donnera un nouvel élan
planétaire à Christophe Colomb, la civilisation des vigiles de
la conscience éveillée attend le naufrage du Titanic pour renaître
à l'école du désastre dont l'Europe vassalisée est devenue le
pédadogue.
11 - Europa, en grec,
le " regard qui porte au loin "
Alors, se posera à nouveau la question décisive des relations
que les civilisations entretiennent avec leur puissance politique.
La civilisation musulmane s'est répandue par son extension à l'
Espagne, la civilisation espagnole par son expansion en Amérique
du Sud, la civilisation portugaise par son franchissement du cap
de Bonne Espérance, la civilisation européenne par sa propagation
en Afrique et en Orient, la civilisation romaine par la conquête
entière du monde de son temps, la civilisation grecque par sa
victoire sur les Perses et l'Egypte - et chaque fois, les territoires
conquis se sont mis à l'école de la langue du vainqueur.
Aujourd'hui
une Amérique victorieuse de l'Allemagne en 1945 nous a convertis
à l'achat de ses produits et de sa langue. Ou bien ce continent
périra de l'éparpillement et de l'étouffement de ses voix ou bien
elle mettra une fois encore l'encéphale du genre humain à l'écoute
d'un seul mot: Europe renvoie au grec "europa", le regard
qui porte au loin.
Le
26 février 2012