1 - Pour
une formation des chefs d'Etat
Il aura fallu
près de deux ans pour que le chef de l'Etat découvrît les
premiers rudiments de la politique internationale, c'est-à-dire
les rapports de force qui régissent les relations entre
les grandes puissances. Cette initiation au tragique de
l'Histoire, que Platon a théorisée il y a vingt cinq siècles
dans La République, conduira, le moment venu, à une
révision générale des Constitutions démocratiques, parce
que si la tournure d'esprit qui permet de conquérir le pouvoir
en trompant la candeur d'un suffrage universel incompétent
par nature se révèle incompatible avec l'art de piloter
une nation parmi les récifs, il faudra imaginer un mode
de sélection des candidats à la conduite des navires au
milieu des tempêtes.
Ce constat ne
s'applique pas seulement à la France : M. Giscard d'Estaing
avoue naïvement qu'en 1974 ses fonctions de Ministre des
finances n'avaient pas porté à ses oreilles la rumeur selon
laquelle il existerait des Palestiniens au Moyen Orient
. De même M. Obama ne découvre la planète qu'après
son élection et avec les yeux d'autrui.
Je n'ai cessé
de rappeler sur ce site l'évidence que l'Angleterre est
une île et que si la Sicile n'est jamais devenue l'Italie,
l'Irlande l'Angleterre, la Corse la France, à plus forte
raison les Iles Britanniques demeureront autonomes.
Mais il se trouve
que l'Angleterre et la France présentent les traits qui
caractérisent les grandes civilisations, parce que toutes
deux ont enfanté une littérature universelle. L'Allemagne
n'a débarqué dans la culture qu'au XVIIIe siècle et sa langue
se gallicanise jusqu'à perdre son identité,
l'Italie post renacentiste n'a pas produit des Horace et
des Virgile, l'Espagne ne s'est pas libérée du carcan de
la théologie catholique. Il faut s'y résigner : il n'y aura
jamais deux langues et deux civilisations rivales en Europe.
Laquelle l'emporte sur l'autre ? La France n'a pas son Newton
et son Shakespeare et les philosophes anglais sont demeurés
de petits mécaniciens de la connaissance. Mais cette nation
a repoussé César, Charles Quint, Napoléon et Hitler. Quant
à Guillaume le Conquérant, elle en a fait un héros plus
british que nature . Ce peuple fera toujours bande à part,
parce que la géopolitique ressortit à la psychophysiologie
des populations.
2 - Les vraies
cartes de la France
M. Nicolas Sarkozy
sait-il que le G8 a été inventé par M. Giscard d'Estaing,
mais que les Etats-Unis s'en sont aussitôt emparés ? Il
aurait pu l'apprendre depuis lors, puisque le G20 d'octobre
2008, qu'il avait mis sur les rails à grand bruit et à l'échelle
mondiale s'est tenu à Washington, où les Etats-Unis se sont
aussitôt présentés en puissance invitante et ont ravi la
vedette à la France au point qu'ils se sont donné le luxe
de sélectionner leurs invités - ce qui leur
a permis d'exclure l'Espagne de cette rencontre internationale
.
Et pourtant,
voilà M. Nicolas Sarkozy tout surpris de ce que le sommet
du G20 du 2 avril 2009 se soit tenu à Londres, donc sous
la direction conjuguée des Etats-Unis et de l'Angleterre.
Il a d'ores et déjà été convenu que le suivant se tiendrait
à New-York. Du coup, la France a dû se précipiter à Berlin,
à Pékin et à Moscou afin de tenter d'y recoller les morceaux
de la vaisselle qu'elle y avait cassée comme un enfant joueur.
Il était trop tard pour enrager, trop tard pour trépigner,
trop tard pour s'écrier devant les micros : " Le G20, c'est
nous qui l'avons proposé. L'Europe doit-elle accueillir
comme une grâce qu'on veuille bien l'écouter ? " Mais on
ne s'initie pas à la géopolitique à suivre des cours du
soir, il faut avoir étudié le génie des peuples à l'école
des siècles .
Le G 20 du 2
avril et les fausses fêtes franco-américaines des 3 et 4
avril ont néanmoins clarifié la donne. M. Nicolas Sarkozy
s'est vu contraint de retrouver les cartes de la France.
Mais il ne suffit pas de les avoir entre les mains, encore
faut-il apprendre à les battre et à les distribuer. Si elles
ne sont plus artificielles, biseautées ou franchement truquées,
quelles sont-elles ? M. Obama entend retirer d'Europe les
dernières armes nucléaires que son pays y a entreposées
au cours de la guerre froide et dont je vous ai entretenus
la semaine dernière. Il ignore encore, semble-t-il, qu'il
s'agit d'une arme imaginaire et que son efficacité tient
exclusivement à l'aura de l'irrationnel qui la fait craindre
à la manière dont l'excommunication majeure du Vatican faisait
trembler les peuples à brandir la terreur des flammes éternelles
dans leur esprit. M. Obama ignore donc également que si
les bases américaines se privent de ce hochet théologique,
elles vont perdre leur puissance magique et paraîtront désuètes
jusqu'au ridicule inclus aux yeux des populations.
C'est une occasion
inespérée, pour les simianthropologues français, d'achever
leur entreprise de désacralisation de l'arme mythologique
et de convaincre les peuples allemand et italien qu'on n'appelle
pas police-secours pour arrêter des malfaiteurs afin que,
le danger passé, les forces de l'étranger s'installent
à jamais dans votre jardin. L'Europe ne redeviendra un
interlocuteur crédible de la Russie, de la Chine, de l'Inde
et de l'Amérique du Sud que le jour où elle sera redevenue
un acteur réel de l'histoire ; et l'on n'est pas un personnage
en chair et en os sur cette planète aussi longtemps que
l'étranger campe sur votre territoire. Voilà les cartes
retrouvées de M. Nicolas Sarkozy ; mais elles sont difficiles
à distribuer si l'on ne s'est pas donné les coudées franches
pour les jouer.
3 - Le verrouillage
de notre cerveau
Le premier enseignement
du G20 de Londres n'est pas le retour pataud des Etats dans
la gestion de l'économie mondiale, mais le débarquement
de la simianthropologie critique dans le scannage du cerveau
simiohumain. Le Pygmée qui vous parle consacrera modestement
trois textes à analyser le fonctionnement actuel de notre
encéphale inachevé, afin d'esquisser les fondements provisoires
d'une géopolitique articulée avec l'économie et la culture
du IIIe millénaire. Il y faut une problématique de nos problématiques
articulée avec la postérité scientifique de Darwin et de
Freud.
En effet, l'encéphale
de l'homme politique actuel fonctionne encore sur deux modèles
périmés. Le premier imagine qu'à inonder le monde de liquidités,
les produits fabriqués en masse trouveront par miracle des
acheteurs sans qu'on ait modifié le mode de distribution
des richesses. Le second sait qu'il faudrait règlementer
le système de partage des biens entre le prolétariat et
le patronat, mais une telle réforme n'est pas davantage
à la portée des insruments politiques dont disposent les
démocraties qu'elle n'était à la portée des goulags. L'utopie
enfante la tyrannie, le pragmatisme, la jungle. Le rêve
chrétien a conduit aux guerres de la foi, à
l'inquisition et au naufrage des sciences exactes, le culte
du profit à la révolte des affamés.
Ce double verrouillage
de l'Histoire appelle une réflexion simianthropologique
sur la programmation des logiciels simio-humains, c'est-à-dire
des problématiques aveugles.
*
1-
Les dernières nouvelles de la
traversée de Christophe Colomb
2
- La balance à peser notre cerveau
3
- Qu'est-ce qu'un diagnostic partiel ?
4
- Une vérification de ce théorème
5 - Les faits et le sens
6
- Sommes-nous une espèce politiquement ratée ?
7
- Le cas de M. Alain Juppé
8
- Des enfants criards dans un cosmos sans écho
9
- Une logique d'orphelin
*
1 - Les
dernières nouvelles de la traversée de Christophe Colomb
Voici les dernières nouvelles qui me sont parvenues du navigateur
: Christophe Colomb serait en vue du continent qui nous enseignera
à nous regarder de l'extérieur, à la manière dont nos entomologistes
observent les fourmis: la preuve, il y a quelques mois, une partie
de la presse a félicité la France et l'Angleterre d'avoir découvert
bien avant le continent américain les remèdes miraculeux dont
l'ingurgitation conjurerait une crise mondiale du capitalisme
- alors réputée se trouver seulement en préparation - et de l'avoir
terrassée dans l'œuf, tandis que, dans le même temps, M. Steinbrück,
ministre des finances du gouvernement allemand, écrivait que les
brouets financiers concoctés à l'usage de notre espèce par M.
Brown et M. Sarkozy aux fins de prévenir son déclenchement étaient
grotesques. Un adjectif aussi peu protocolaire pose une
question un peu nouvelle à une entomologie de l'histoire et à
une zoologie de la politique encore désespérément privées de la
vision critique qu'appelle une simianthropologie générale; car
celle-ci serait enfin en mesure de préciser non plus à quelle
étape de son évolution notre encéphale a commencé de progresser,
mais à quel méridien il se trouve présentement arrêté.
Car
enfin, le cerveau du singe semi cérébralisé qui vous parle passait
pour avoir bénéficié sinon d'un développement pleinement satisfaisant
en tous lieux de notre astéroïde , du moins d'un parcours suffisamment
chanceux pour qu'une sortie heureuse du port permît d'ores et
déjà à notre caravelle sommitale de dresser un constat décisif:
à savoir que cette crise n'était rien de plus qu'un retour de
bâton gigantal et bien mérité. Car le naufrage des finances de
l'Eden des marxistes dans les goulags du salut prolétarien nous
met pour la première fois face à face avec la maladresse native
de nos chromosomes, qui ne sauraient nous éviter les désastres
industriels qui frapperont une boîte osseuse bloquée pour longtemps
encore à quelques encablures seulement du rivage. Quand cet organe
reprendra-t-il sa traversée? Dans quelle direction trouvera-t-il
un nouvel élan? Car si, d'un côté, l'évangélisme du prophète K.
Marx a paralysé les neurones du fuyards de la nuit animale et
les a livrés à une quadriplégie qui semblait sans remède - les
Hippocrate de la condition simiohumaine l'appelaient également
la fainéantise - de l'autre, un capitalisme courant la
bride sur le cou nous conduit à la férocité des élites de renards
dont les médecins grecs disaient déjà que rien ne pouvait les
rassasier.
Nos diagnostics nous révèlent qu'une oscillation perpétuelle du
cerveau de l'espèce vocalisée la fait basculer d'un type de rédemption
à l'autre, l'une paresseuse, l'autre musclée. Nous cherchons les
secrets psychogénétiques de l'alliance de nos utopies politiques
avec nos finalismes religieux, ce qui nous fait passer sans relâche
des débarquements manqués de nos délires théologiques à nos retours
réussis aux férocités de la jungle. Mais nous soupçonnons nos
apothéoses édéniques d'exprimer notre paresse innée. A quelle
longitude commencerons-nous d'apercevoir notre encéphale du dehors?
2
- La balance à peser notre cerveau
Les Christophe Colomb de notre encéphale nous disent qu'il nous
faut fabriquer une balance à peser non seulement nos paradis et
nos carnages, mais la matière grise de plus en plus différenciée
qui scinde les multiples variétés de descendants d'un primate
quadrumane entre leurs enfers et leurs zéphyrs. On sait que la
postérité anthropologique actuelle de Darwin rassemble le genre
simiohumain en une seule espèce, mais dotée d'un capital psychogénétique
polymorphe. Cette synthèse pose aux sciences humaines d'aujourd'hui
une question angoissante : il s'agit de tracer sur "l'océan
des âges" les sillages d'une simianthropologie critique qui
féconderait la descendance prometteuse, mais encore embryonnaire
du génie du grand Gênois.
Certes, il serait absurde de nous figurer qu' à la suite d'un
prodige de la génétique la "main invisible" de notre évolution
aurait accru aussi subitement que massivement le potentiel de
nos cellules mutantes. Mais si nous n'avons pas bénéficié d'une
brusque bifurcation générale de notre arbre généalogique, nos
boussoles marines nous disent que notre sédentarisation globale
nous a conduits à des hypertrophies localisables de notre cerveau.
Cette parcellisation de nos arrimages nous a frustrés d'une partie
des capacités intuitives de nos ancêtres. Du coup, nous souffrons
d'une atrophie relative de la vision panoramique de leur petit
monde dont ils disposaient aisément. La spécialisation, assurément
féconde, de nos facultés intellectuelles primitives n'a pas tellement
perfectionné notre synthétiseur sommital ; mais elle a rendu performante
une diversification de plus en plus aveugle de nos capacités cérébrales.
M. Krugman, prix Nobel d'économie, l'a constaté à sa manière :
on apporte de faux remèdes à la crise économique, dit-il, pour
le motif qu'on n'a pas commencé par rédiger le diagnostic.
3 - Qu'est-ce qu'un diagnostic partiel
?
Mais la problématique générale dans laquelle s'inscrivent les
diagnostics n'est pas cernée à son tour, faute que nous disposions
d'une problématique de nos problématiques. Pour en prendre un
exemple caricatural, une dévote de village niait le prodige de
l'apparition de la Vierge dans son jardin pour la bonne raison,
disait-elle, que c'était un vendredi saint et que, ce jour-là,
la mère de Dieu était bien trop occupée à recevoir son fils sur
le seuil du paradis. En fait, un économiste qui ne situe pas l'économie
dans le politique et le politique dans une distanciation anthropologique
de notre regard sur l'espèce simiohumaine ne prononcera que des
diagnostics de sorcier. Si j'observe les événements chimiques
à la lumière de l'alchimie ou les mouvements des astres à la lumière
de l'astrologie, aucune de mes observations de magicien du ciel
ou de la terre, si pertinentes qu'elles paraîtront aux yeux des
autochtones, ne recevra l'éclairage d'une explication,
au sens étymologique de désembrouiller, littéralement, de défaire
un nœud.
Prenez "l'art de la communication" dont usaient les Trajan,
les Marc Aurèle, les César ou les Napoléon : si vous lisez les
historiens de ces grands hommes avec des yeux de problématiciens
post darwiniens et post freudiens , vous apprendrez indirectement
comment se communique un type de pouvoir persuasif dont le cœur
s'appelle un Etat. Mais si vous vous trompez sur la problématique
de la conviction qui régit la notion d'autorité politique et si
vous plaquez sur la fonction d'un chef d'Etat le code de référence
qui préside au type de commandement qu'un chef de rayon exerce
sur ses vendeurs, vous rendrez aveugles toutes vos observations,
parce que vous vous serez trompés d' échiquier de la connaissance.
4
- Une vérification de ce théorème
La crise économique présente une excellente occasion d'observer
le chaos mental auquel le cerveau simiohumain actuel demeure livré
: les dirigeants de la planète d'aujourd'hui ne se demandent pas
un instant comment des milliards de dollars ou d'euros versés
à des fabricants d'automobiles en faillite vont leur permettre
de persévérer dans la folie de produire en abondance et à la chaîne
une marchandise nécessairement rendue de plus en plus invendable
à une clientèle raréfiée. Car la logique qui régit la problématique
économique ne dispose d'aucun regard de l'extérieur sur la problématique
dans laquelle elle se trouve enclose: à savoir que des automates
intelligents se sont substitués à la sueur de nos ancêtres. Le
simianthrope actuel lutte contre l'assèchement fatal du marché
des consommateurs par le remplissage non point de leur gousset,
mais de celui des fabricants de la marchandise.
Comment remédier à cette absurdité si, de son côté, M. Steinbrück
souligne, certes, que les thérapies susnommées de la France et
de l'Angleterre sont "grotesques" - cet adjectif évoque
un terme italien appliqué à des dessins capricieux au fond d'une
grotte - comment pèserons-nous l'erreur inhérente à la problématique
qui régit son semi encéphale à lui s'il n'analyse pas davantage
que M. Brown, Premier Ministre de sa gracieuse Majesté, l'infirmité
originelle des raisonnements manchots dont la boîte osseuse du
singe semi logicisé se trouve affligée? Car enfin si, d'un côté,
le royaume des cieux n'entend plus ses suppliants depuis la parution
de l'Origine des espèces et si, de l'autre, les
empires de la terre demeurent plus livrés aux mâchoires des fauves
que jamais, il faudra tenter d'approfondir quelque peu notre connaissance
de la surdité de notre espèce; et pour cela, nous nous mettrons
à l'école d'une anthropologie un peu moins dure d'oreille que
la précédente en ce qu'elle observera la succession des poupées
russes, c'est-à-dire des problématiques emboîtées les unes dans
les autres qui font de ma boîte osseuse un édifice à plusieurs
étages, mais que notre espèce n'a pas encore appris à regarder
du dehors.
5-
Les faits et le sens
Comment
réaliser un exploit de cette taille , sinon en nous mettant en
apprentissage des diagnostics que rendra une science médicale
inconnue - celle dont les yeux se seront ouverts sur une maladie
observable de Sirius, tellement tout dépistage nosologique sérieux
exigera du médecin qu'il rattache les symptômes d'une pathologie
déterminée à une représentation délocalisée de la véritable nature
du mal, ce qui exigera une problématique plus globalisante? Or,
un cadrage cérébral de ce type tissera son réseau à partir de
coordonnées déjà situées sur un chemin préfigurateur d'une thérapeutique
pré-équipée et pour le moins, d'une esquisse du savoir à venir
qui seul maîtrisera l'intrication entière des symptômes recensés.
De
même , si j'observe la crise financière internationale à la bougie
des critères de la science actuelle du genre simiohumain que me
fournissent une politologie au berceau, une économie dans les
limbes, une psychologie balbutiante et un savoir historique d'enfant
de chœur, ces pâles flambeaux d'un faisceau de disciplines vagissantes
me précipiteront dans les ténèbres. On ne sort pas de la nuit
avec, à la main, une lanterne de Diogène appelée à illuminer un
autre paysage que celui de Diogène.
Quel est le téléguidage simianthropologique qui commande l'ensemble
des problématiques dont use le singe spécularisé par son langage?
Si vous observez seulement les codes du savoir qui servent de
boîtes à outils locales aux encéphales dûment datés de cette espèce,
donc propres seulement à leur époque, vous remarquerez que leur
armure cérébrale leur paraît un trésor très précieux, mais seulement
parce que les logiciels de leur temps leur paraissent nécessairement
les plus sécurisants. C'est pourquoi il vous faudra les réfuter
dix fois, cent fois, mille fois pour seulement les ébranler quelque
peu : l'astronomie ptolémaïque a résisté quinze siècles durant
aux mathématiciens qui réussissaient à les rapiécer, le créationnisme
n'a rendu l'âme qu'après un combat d'arrière-garde qui dure encore,
la phlogistique n'a passé à la guillotine qu'à l'heure de Lavoisier,
parce que le singe grammairien s'agrippe à ses problématiques
comme à des bouées de sauvetage satellisées dans le vide
du cosmos. Il a fallu découvrir l'Amérique pour apprendre que
l'Europe pourrait se regarder depuis un autre continent ; puis
Magellan pour apprendre que nous nous regardons à partir d'une
circonférence; puis Copernic, qui nous a placés sur une ellipse
; puis Einstein, qui a tenté de nous apercevoir dans un espace
étranger à nos paramètres océaniques. Et maintenant, nos navigateurs
cherchent la constellation cérébrale qui nous fournirait un nouveau
télescope.
On voit qu'une véritable distanciation anthropologique à l'égard
de notre espèce sera nécessairement post-pascalienne en ce sens
que ses kaléidoscopes épistémologiques nous enseigneront que les
faits n'éclairent jamais que notre raison semi animale et que
nos signifiants demeurés simiohumains attendent un regard transstellaire
sur eux. Comment nos grilles de lecture naïves sont-elles pré-construites
à telle époque et à tels endroits, afin de rendre signifiants
tels ou tels faits à nos yeux? Qu'est-ce que le sens qui
rendra localement parlant le terme de vérité dans l'ordre
politique, économique, historique? Il nous faut tenter d'interpréter
la postérité anthropologique commune à Christophe Colomb et à
Darwin. Par bonheur, nous savons que les herméneutes de demain
les rendront heuristiques précisément à force de malmener nos
problématiques ptolémaïques ou phlogistiques. Mais le genre simiohumain
ne se laisse pas aisément bousculer. Le regard d'une anthropologie
transcendantale nous fera comprendre la nature semi animale de
ce refus.
6
- Sommes-nous une espèce politiquement ratée ?
Tentons
de radiographier les composantes psychogénétiques de la notion
encore mal élaborée de cohérence mentale. Il s'agit d'apprendre
à porter un regard de l'extérieur sur la logique interne qui commande
à telle ou telle cuisine du savoir. Pour cela il faut nous demander
si les apories d'origine stomachale qui paralysent le développement
cérébral du simianthrope dans telle discipline scientifique ou
telle autre ne résulteraient pas de glaciations localisées de
l'entendement de cette espèce - donc de réfrigérations parcellaires,
mais liées à une panique d'entrailles d'origine cosmo-politique.
Prenez
le cas de M. Olivier Todd. Ce médecin de l'économie diagnostique
la maladie qui frappe présentement l'entendement des chefs d'Etat
de l'Europe: tous se réchauffent, dit-il, au feu de leur incompétence
collective. Mais, dans le même temps cet anthropologue s'indigne
du caractère sacrilège à ses yeux d'une contestation éventuelle
de l'infaillibilité du suffrage universel. Et pourtant, les faux
oracles de cette pythie ravagent les arpents et les lopins de
la terre depuis Périclès. Chacun sait qu'ils ne sont validés,
si je puis dire, que par les verdicts, pires encore, des oligarchies
rapaces ou des tyrannies coupeuses de têtes. L'orthodoxie démocratique,
proteste notre Hippocrate, n'est encore ni pleinement reconnue
en tous lieux, ni doctrinalement légitimée par tous nos docteurs
de Sorbonne. Il en voit la preuve dans le refus actuel de l'Europe
d'entériner un verdict récent du peuple irlandais, qui a refusé
d'adopter le traité de Lisbonne.
Quelle
est la cohérence mentale, donc la problématique qui nous permettrait
de peser avec pertinence la solidité de la boîte osseuse de ce
peuple, alors que les congénères de Swift et de Beckett ignorent
quels arguments géopolitiques ils auraient dû faire valoir pour
se prononcer avec cohérence dans un sens ou dans l'autre ? Mais,
il se trouve que les chefs de gouvernement du Vieux Monde se révèlent
encore plus sourds et aveugles qu'une nation insulaire dont la
sagesse est tenue, dans des proportions non élucidées, à la fois
pour innée et pour inspirée par le ciel de la démocratie mondiale.
Encore une fois, quel est le temple de Delphes des modernes qui
rend inattaquables les verdicts du plus grand nombre, alors qu'il
aurait fallu commencer par démontrer posément et à l'école d'une
anthropologie digne de ce nom que les majorités seraient nécessairement
plus sages et plus instruites que les minorités ou que les vices
des minorités seraient plus mortifères que ceux des masses. Or,
la France a bu jusqu'à la lie la coupe de l'ignorance et de la
sottise des notables; un demi siècle plus tard, elle boit la ciguë
du vote des Athéniens qui ont cloué la philosophie sur la croix
du plus grand nombre.
7 - Le cas de M. Alain Juppé
Certes, l'incohérence mentale des élites et des peuples est une
armure chargée d'assurer la survie politique des élus du suffrage
universel. Ils se trouvent donc tous en état de légitime défense
face au tribunal du peuple. M. Alain Juppé , par exemple, déclare
tout uniment: "Si l'on me demande quelle est ma religion, je
réponds le catholicisme, parce que je suis né dedans. Mais je
constate que le pape Benoît XVI pose un problème."
Vous remarquerez que la formation rationnelle d'un ancien élève
de l'école normale supérieure glisse sur l'homme politique de
type démocratique comme l'eau sur la plume d'un canard, parce
que si M. Juppé ne se reconnaît catholique que par un verdict
souverain de la géographie, il réhabilite le dogme des Capétiens,
qui disait "cujus regio, eius religio" "tel peuple telle
religion" - ce qui n'est pas compatible avec la notion de
laïcité, qui est née raisonneuse et qui est censée le demeurer.
Mais si, de son côté, le dogme catholique n'autorise pas un élu
de la nation à contester l'autorité des verdicts obligatoirement
tenus pour infaillibles du Saint Esprit, lesquels sont censés
élire leurs souverains pontifes sans jamais se leurrer ou se trouver
trompés par Lucifer et si ledit élu se proclame catholique en
vertu de la sainteté inaltérable de la doctrine de l'Eglise, comment
serait-il libre de croire tels dogmes ou de rejeter tels autres
? Le cerveau laïc et le cerveau religieux de cet homme politique
se révèlent aussi chaotiques l'un que l'autre. Mais ce n'est pas
le débat: il est évident M. Alain Juppé tient le discours biphasé
que le peuple schizoïde de Bordeaux attend de son maire. Il ne
lui pardonnerait ni de nier la naissance virginale ni d'approuver
un pape qui refuse la protection des préservatifs comme ses ancêtres
refusaient les premières vaccinations au XVIIIe siècle. Le cerveau
de l'homme politique de type démocratique est donc schizoïde par
définition.
La pesée des relations que le cerveau simiohumain entretient avec
le sacré est demeurée au cœur de l'histoire moderne : il s'agit
de rien de moins que de découvrir pourquoi un encéphale aussi
exceptionnellement lucide dans son ordre que celui de M. Olivier
Todd renonce instantanément à toute cohérence mentale face au
mythe vaticanesque de l'omniscience du vote populaire. Quelle
est la dictature de l'irrationnel qui interdit à l'embryon de
logique dont dispose le simianthropus europeensis actuel
d'immoler purement et simplement l'oracle des démocraties selon
lequel un Jupiter de la Raison siégerait dans le cosmos, c'est-à-dire
une intelligence désincarnée, mais plus crédible que celle de
chacun de nous, afin que nous disposions, par un relais aussi
providentiel, d'une autorité en mesure de défier à coup sûr le
vide et le silence de l'immensité? Notre espèce se plie donc à
une puissance cérébrale réputée se localiser à la fois dans le
cosmos et dans ses propres entrailles - et le suffrage universel
lui sert de domicile, d'intermédiaire et de fil conducteur - mais
il est interdit de tirer ce glaive de sa gaine pour en observer
le métal mis à nu.
8 - Des enfants criards dans un cosmos sans écho
Il
nous faut donc devenir suffisamment intelligents pour découvrir
non seulement les sources semi animales de notre inintelligence
politique, mais les raisons psychogénétiques pour lesquelles cette
inintelligence-là se révèle native. D'aucuns soutiennent qu'elle
résulterait de notre épouvante originelle d'accéder un jour au
rang de logiciens impavides à l'égard de notre cécité et que cet
effroi de nous connaître ferait de nous les otages de notre terreur
d'apprendre un jour à raisonner de manière cohérente.
Puisqu'il
est établi que notre désarroi mental est tel que nous cherchons
désespérément un cerveau plus solide que le nôtre dans l'infini
et puisque les descendants de qui vous savez vont jusqu'à se raccrocher
aux pseudo révélations que dégorgent leurs propres masses, nous
devons tirer de notre aveuglement invétéré une sagesse supérieure
à l'ignorance et à la sottise de chacun de nos spécimens pris
isolément. Car il se trouve que nos songes successifs - le marxiste,
le chrétien, le musulman, le capitaliste - nous précipitent dans
des catastrophes politiques sans remède. Si nous parvenions donc
à trancher le vrai nœud gordien, celui que notre infirmité cérébrale
a serré de siècle en siècle, la crise économique actuelle pourrait
bien se changer en banc d'essai ou en salle d'accouchement d'une
science d'autant plus profitable à nos véritables intérêts collectifs
qu'elle nous apprendrait pourquoi nous sommes nés ingouvernables
et pourquoi nous le demeurons contre vents et marées. Par bonheur,
nous nous trouvons le dos au mur : ni nos rêves, ni nos appétits
ne nous servent plus de boussole dans le vide.
Notre
premier édit nous fera reconnaître que la problématique relativement
fructueuse qui nous mettrait en mesure d'accoucher d'un diagnostic
provisoire de la pathologie générale dont souffre notre espèce
se cache nécessairement dans les arcanes de notre évolution cérébrale,
laquelle est demeurée en souffrance, puisqu'il se trouve, comme
il est dit plus haut, que notre politologie, notre science historique
et nos sciences de l'inconscient n'ont même pas essayé d'élaborer
une anthropologie qui leur fournirait un code d'interprétation
fiable de la maladie la plus originelle qui nous ronge - celle
qui nous interdit de découvrir notre identité sur l'échelle de
Richter de nos tempêtes privées d'interlocuteurs dans l'immensité.
Résignons-nous donc à défier notre terreur d'enfants criards et
apeurés dans un cosmos que nous ne voulons pas laisser désespérément
désert.
9 - Une logique d'orphelin
Demandons-nous
maintenant ce que signifierait raisonner à partir d'une
problématique de l'histoire que nous aurions avertie des apories
qui régissent une condition simiohumaine orpheline de père.
D'abord,
nous nous trouverions contraints de prendre conscience du tragique
de la délégitimation de notre dernier rêve - je rappelle que nous
nous étions mis en tête d'abolir le capitalisme par l'assassinat
pur et simple de tous les capitalistes de la planète. Mais il
s'est révélé plus difficile que nous ne le pensions de fonder
notre empire des anges sur un égorgement général des possédants.
Et pourtant, notre séraphisme politique nous conduisait à une
réfutation morale du capitalisme que nous retrouvons de nos jours,
puisque tous les Etats tentent maintenant de remédier à la logique
d'un profit tellement rapace qu'il se retourne contre eux et les
rend suicidaires. Karl Marx avait dénoncé cette auto-engloutissement
avec la rigueur que Pythagore avait mise à la démonstration de
son théorème. Mais si, par malheur, il devenait à nouveau répréhensible
de nous vendre le plus cher et le plus massivement possible des
produits fabriqués au prix le plus bas qu'autorisera la triste,
mais profitable nécessité de nous donner du moins à manger et
à boire en retour, comment ne découvririons-nous pas que nous
appartenons à une espèce que la nature a ratée ? Une science de
l'inévitable débarquera donc dans l'arène de notre histoire et
de notre politique ; car jamais nous ne parviendrons à contraindre
notre minuscule grain de raison à conclure un pacte entre nos
"masses laborieuses" et à nous y tenir, et leurs
commanditaires.
Mais il se trouve de surcroît que la chute du mur de Berlin est
survenue dans une jungle dont la nature différait fort de celle
qui régnait encore parmi les grands fauves en 1929 : d'un côté
nos banques ont suivi la pente naturelle qui en a fait des carnassières
cotées en bourse. C'est ainsi que leur férocité innée s'est spécialisée
dans les spéculations les plus délirantes. Puis leur sauvagerie
les a conduites au déchiquetage et au dépeçage de leurs clients.
L'outillage capitaliste ambitionnait maintenant de rentabiliser
la main-d'œuvre mondiale la plus famélique possible . Il y faut
un principe de la production industrielle spécialement conçu pour
culminer dans la suppression pure et simple de nos "masses
salariales". Notre intelligence automatisée est devenue un
loup dont les mâchoires se sont substituées à toute notre main-d'œuvre
obstinément respirante et dévoreuse de son pain quotidien. Toute
vraie philosophie se trouve donc interdite dans les démocraties,
puisqu'il faudrait les fonder sur la raison la plus antidémocratique
qui se puisse imaginer, celle, disait Socrate, qui enseignerait
qu'un seul cerveau qui pensera droit aura raison contre des milliers
d'infirmes de la logique.
Mais pour la première fois et non moins logiquement, une crise
du capitalisme mondial va mettre à genoux un empire d'une étendue
planétaire , pour la première fois, et non moins logiquement,
le naufrage d'une monnaie internationale va engloutir la flotte
de guerre et l'armée de terre d'un souverain du globe terrestre
tout entier, pour la première fois, et plus logiquement que jamais,
un naufrage intercontinental de la bourse va nous faire assister
au spectacle de l'agonie de l'empire romain des modernes, pour
la première fois et par un comble de logique, nos trans-anthropologues
observeront les ultimes soubresauts des vassaux et les nouveaux
orgueils des peuples libérés, pour la première fois, les historiens
des problématiques bâtardes de nos ancêtres filmeront en direct
l'effondrement programmé d'un César de théâtre dont la naissance,
l'apogée et le trépas auront duré moins d'un siècle sur les planches
de Clio, pour la première fois, nos anthropologues transcendantaux
devront conquérir un autre recul de notre raison de nourrissons.
Que verra alors notre intelligence ? L'idiot dont Shakespeare
disait qu'il nous racontait "une histoire pleine de bruit et
de fureur".
Observons
les premiers pas d'une raison à peine sortie des limbes et qui
se retournera sur son berceau. Raisonner de manière cohérente
dans le tapage et la rage de la horde, se dirait-elle, ce sera
tenter de résoudre une équation aussi simple qu'insoluble: comment
vendre à la pelle des produits de consommation courante à des
clients privés des moyens de les acheter en raison de la substitution
radicale de l'acier et des machines aux anciens engrenages de
bras et de jambes de l'humanité en sueur d'autrefois . Peser l'encéphale
fœtal de notre espèce embrumée, ce sera tenter d'observer les
obstacles insurmontables et pourtant qualifiés de "naturels"
que nos viscères opposent à toute réflexion réellement logicienne.
La suite à lundi prochain
Le
6 avril 2009