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Liberté, Egalité, Fraternité

La République et l'esprit à l'épreuve du CPE (Contrat Première Embauche)

 

La France née d'une philosophie et d'une éthique du droit est à la croisée des chemins. Mais pour comprendre les dangers que le CPE fait courir à la civilisation des droits de la personne, il serait sans portée d'invoquer seulement la morale censée régir la politique officielle des démocraties et d'invoquer dévotement les principes universels de 1789 sans se livrer à une radiographie du pouvoir bureaucratique, parce que la Liberté, l'Egalité et la Fraternité reposent sur la séparation des pouvoirs et parce que la machine de l'Etat est devenue tout entière le théâtre du naufrage de ce principe.

Pour démontrer que le despotisme et l'inhumanité des Etats modernes découlent de la confusion des pouvoirs et que cette confusion est liberticide, il faut recourir à une spéléologie du CPE à la lumière d'une plongée dans les arcanes de la Colonie pénitentiaire de Kafka. Quelle thérapeutique faut-il appliquer au droit public et privé , sinon une philosophie de la liberté politique en mesure d'observer la rechute de l'Etat bureaucratique dans le passé théologique de la nation ?

1 - La France des humanités et le CPE
2 - Qu'est-ce qu'une civilisation du droit ?
3 - La théocratie habillée en République
4 - L'éthique de la personne et la République
5 - De la liberté et de la dignité du citoyen français
6 - La Réforme de l'Etat
7 - La philosophie du droit

1 - La France des humanités et le CPE

Le naufrage le plus irréversible de l'âme et de l'esprit de la République résulterait-il des violations constantes et devenues quasi routinières du principe de la séparation des pouvoirs auxquelles l'Etat semble se livrer sans seulement y songer? Dans ce cas, la ruine de ce principe entraînerait la chute de toute démocratie véritable dans un arbitraire administratif banalisé. Mais la réflexion des théoriciens de l'Etat sur la nature et la signification du principe de la séparation des pouvoirs n'a jamais été approfondie à l'école d'une anthropologie politique, de sorte que les politologues contemporains les plus avertis ne semblent pas s'être aperçus de ce que la vitalité des idéaux sans lesquels la citoyenneté française perd sa grandeur et son souffle - la Liberté, l'Egalité et la Fraternité - dépend de la souveraineté de ce principe. C'est que l'on juge plus commode de l'invoquer globalement et de manière imprécise au nom de la nécessité proclamée par Montesquieu de bien séparer l'exécutif, le législatif et le judiciaire, alors qu'il s'agit de l'appliquer minutieusement à la gestion de la démocratie au jour le jour - ce qui appelle une démonstration rigoureuse de ce son autorité fonde la démocratie sur la dignité de la personne.

Observons donc de plus près les chemins parfaitement tracés de l'arbitraire bureaucratique par lesquels la violation du principe de la séparation des pouvoirs est coutumière dans la pratique de l'Etat et en est venue à substituer à la Liberté du citoyen sa soumission à une autorité illégitime par nature, à l'Egalité la subordination d'une nation entière à un pouvoir régalien par définition, à la Fraternité l'abaissement de la dignité de tout un peuple devant un exécutif incontrôlé . En un mot, observons la scolastique de l'Etat quand il en vient à conduire une démocratie même chevronnée à systématiser progressivement la dépendance de tous les habitants à l'égard d'un maître anonyme, et cela sans que les trois drapeaux d'une démocratie rendue théologale sans s'en douter soient mis officiellement en berne, tellement une Liberté, une Egalité et une Fraternité stérilisées et réduites à des fanions peuvent continuer de flotter fièrement au vent de l'histoire. Comme il est consigné dans la bible de la bureaucratie : " Les termes de notre sentence n'ont rien de sévère. On inscrit avec la herse, sur le corps du condamné, le commandement qu'il a enfreint. Par exemple, à ce condamné (…) on inscrira sur le corps : Ton supérieur honoreras. " (Kafka , La Colonie pénitentiaire).

2 - Qu'est-ce qu'une civilisation du droit ?

C'est ce que démontre avec la clarté d'un cas d'école l'embryon de désobéissance civile à laquelle des porte-parole prestigieux du plus haut enseignement - et notamment le premier vice-président de le conférence des présidents d'université, Yannick Vallée - ont osé recourir à l'égard de l'Etat dans un face à face tragique de plus de deux heures et demie avec le chef du gouvernement en personne. Qu'en est-il, se demandaient les participants, de la vocation viscérale de la France à s'enraciner dans l'héritage universel des humanités ressuscitées à la sortie des ténèbres du Moyen-Age?

Qu'en est-il de la mission du pays de Descartes de consolider les fondements de la culture occidentale dans une éthique de la condition humaine ? Qu'en est-il d'une civilisation dans laquelle l'Eglise catholique s'est ralliée à la défense et illustration de la dignité humaine par la voix d'un archevêque , celui de Dijon, qui a condamné le CPE comme "attentatoire au droit des personnes" et "à la dignité" ? C'est ce que le commandant du camp expose fort clairement au travailleur engagé par son souverain : " Le principe selon lequel je tranche est que la culpabilité ne fait jamais de doute. (…) Si j'avais commencé par convoquer l'homme et par l'interroger, cela n'aurait fait que mettre la pagaille . Il aurait menti ; si j'étais arrivé à réfuter ses mensonges, il les aurait remplacés par d'autres, et ainsi de suite. Tandis que maintenant, je le tiens. "

C'est pourquoi la France du savoir et de la raison universitaires s'est sentie responsable du coup mortel porté à son âme et à son esprit par l'abandon d'un droit du travail autrefois civilisateur entre les seules mains des entreprises industrielles et commerciales, qui se voyaient accorder un pouvoir juridictionnel extra légal pour licencier leur main d'œuvre sans motivation ni orale, ni écrite, alors que, depuis plus de deux siècles, la démocratie avait élevé sur toute la surface du globe la Liberté, l'Egalité et la Fraternité au rang d'une mystique trinitaire des droits de l'homme et du citoyen. La France nouvelle pouvait faire de la colonie pénitentiaire du grand Pragois son bréviaire et son livre de chevet, puisqu'on y lisait : " D'aucuns diront : 'Chez nous la procédure est différente', ou bien : 'Chez nous, on interroge l'accusé avant de prononcer la sentence', ou bien : 'Chez nous, le condamné a connaissance du verdict.' " La Colonie pénitentiaire de Kafka et la France ont aboli tout cela.

Qu'en est-il donc de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité? On demandait un jour à un vieux philosophe comment il fallait comprendre ces trois vocables. " Qu'est-ce que le temps ? " , répondit-il. On appelle ainsi l'autorité qui a ordonné à tous les vivants, ainsi qu'aux plantes et aux minéraux , d'apprendre par cœur toutes les conjugaisons du verbe être , mais qui a interdit qu'on le définisse, lui aussi, à cette école, parce que le temps a corseté d'avance le verbe être de telle sorte que, si on le lui appliquait en retour, il deviendrait à lui-même son propre prisonnier . Il en est ainsi de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité . Ce sont des portes ouvertes sur l'absolu, et l'humanité ne vit pas de leur définition, mais de leur souffle. "

Qu'en est-il donc de l'atterrissage de ces trois idéalités de la politique internationale dans la colonie pénitentiaire française? Elles ne sont relativement applicables in concreto que si le droit positif des nations en garantit le fonctionnement au sein d'un système judiciaire à l'écoute des arguments des deux parties en conflit dans les procès civils. Aussi les exégètes de Kafka rappellent-ils que cet auteur a beaucoup insisté sur le fait que le commandant de la Colonie pénitentiaire était à la fois " soldat, juge, technicien, chimiste, dessinateur " parce qu'une tyrannie rend inéluctable la confusion des pouvoirs.

Mais si telle est la logique juridique qui permet une articulation satisfaisante des valeurs universelle de la démocratie avec le droit appliqué , quel sera le fondement à la fois ultime et commun de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité, sinon la défense d'une éthique de la dignité de la personne ? Et comment la source exclusive de cette dignité résiderait-elle ailleurs que dans le respect du principe de la séparation des pouvoirs, sinon pour le motif que la violation de ce principe substituera le sceptre d'un seul plaideur à leur confrontation devant une juridiction indépendante et non intéressée à défendre les intérêts de l'une des parties au détriment de l'autre? Faute d'une telle législation, un Etat devenu juge et partie règnera sans partage sur une masse de citoyens frappés de la capitis deminutio des esclaves nus comme des vers devant leur maître ; et le patronat deviendrait le premier dignitaire, sinon le grand chambellan d'une démocratie de cour. C'est pourquoi saint Kafka a précisé ce point avec la clarté d'esprit d'un rédacteur du corpus juris civilis : " (Le condamné) connaît-il sa sentence ? - Non, dit l'officier (…) Il ne connaît pas sa propre condamnation ?- Non répéta l'officier . (…) Il serait inutile de la lui annoncer, il va l'apprendre à son corps défendant. (…) Mais qu'il est condamné, il le sait, tout de même ? - Non plus, dit l'officier en souriant. (…) - Ainsi cet homme ne sait toujours pas comment sa défense a été reçue ? - Il n'a pas eu l'occasion de se défendre. "

3 - La théocratie habillée en République

Quand la bureaucratie recouvre la théocratie d'un vêtement laïc, la violation quotidienne du principe de la séparation des pouvoirs révèle à quel point l'inconscient politique des démocraties modernes est demeuré religieux et comment il continue d'inspirer dans tous les bureaux une autorité publique héritée de l'Eglise des siècles passés.

Car toute violation du principe de la séparation des pouvoirs tient, en réalité, du coup d'Etat théologique ; et ce type de recours des Etats et des Eglises à la puissance religieuse se fonde, au plus secret du psychisme des dirigeants comme des assujettis, sur une sacralisation subreptice du principe d'autorité. Du coup, la République ne véhicule plus qu'une cohérence juridique de façade du pouvoir politique ; car les droits légaux du citoyen officiellement déclaré souverain pourront bien paraître recevoir l'aval ou le sacre d'un suffrage universel rituellement censé exprimer la sainteté du peuple-roi. Mais il n'en restera rien si la chambre des députés n'est composée que de représentants contrefaits des habitants d'un pays ; il n'en restera rien s'il s'agit, en fait, de serviteurs à la parade et aux gages du pouvoir exécutif ; il n'en restera rien si les pires tyrannies pourront s'habiller en contrefaçons de la démocratie.

La violation continue du principe de la séparation des pouvoirs au sein des Etats bureaucratiques s'exprime par l'usurpation quotidienne de l'autorité administrative attachée à la souveraineté de tel organe de la puissance publique au profit de tel autre organe. Le Ministère de l'intérieur empiétera allègrement sur les compétences du Ministère de la Justice, le Ministère de la défense sur les prérogatives du Ministère de l'éducation nationale, le Ministère de la culture sur les responsabilités du Ministère du budget, sans parler d'une Cour des comptes, qui, loin de se contenter de rappeler les divers ministères à leurs devoirs financiers respectifs, les terrorisera tous à leur demander d'exercer tout de go, donc de leur propre chef et motu proprio des sanctions parajudiciaires à l'égard de supposés coupables qu'elle montrera d'un doigt justicier et désignera à une vindicte immédiate des autocrates en place.

Il ne faut pas s'étonner de ce qu'un Etat qui se sera mis lui-même à la merci d'une confusion des pouvoirs de ce type tombera lentement et par paliers dans une anarchie larvée, il ne faut pas s'étonner de ce qu'il se métamorphosera à son corps défendant en une proie vaste et flasque des despotismes bureaucratiques proliférants et rivaux les uns des autres qui s'entre-déchireront dans son sein. Puisque la force ne saurait naître de l'anarchie, l'impuissance de l'Etat résultera de se trouver ballotté de ci delà - un Ministère ambitieux de réussir un coup de main local sur le territoire d'un autre et d'y effectuer un raid audacieux aux fins d'élargir sans fin le champ, qu'il jugera trop étriqué de ses attributs constitutionnels engendrera une propagation foudroyante de sa dislocation interne : tel fonctionnaire subalterne se livrera à des abus de pouvoir spectaculaires au sein de son propre Ministère sans que son supérieur hiérarchique médusé ou rendu inerte par une longue passivité dispose encore de l'énergie d'y mettre un terme , parce que le despotisme individuel des agents de l'Etat étendra implacablement ses métastases à la faveur d'une auto-sacralisation cancérigène des organes administratifs et de leur mutation instinctive en cléricatures corporatistes .

"Ils veulent être libres et ils ne savent pas être justes" Sieyès , 12 décembre 2005

Le pouvoir d'Etat et le pouvoir républicain, 25 novembre 2005

C'est ce que Kafka décrit avec une minutie exemplaire : " La herse commence à écrire ; une fois que l'inscription a fait un premier passage sur le dos de l'homme, la couche d'ouate se déroule et fait lentement tourner le corps sur le côté pour présenter à la herse une nouvelle surface. "

Puis, le principe des vases communicants viendra vérifier le passage de la gangrène des Etats à la gangrène de la société civile ; et l'on verra la herse d'un pouvoir patronal ouaté devenir la source exclusive, donc souveraine, du licenciement à bien plaire du personnel des entreprisses . Alors un marché du travail livré au même arbitraire que celui de l'Etat ne sera que la nouvelle surface d'une bureaucratie ballottée entre les compétences de divers Ministères. Mais, dans tous les cas, ce sera le principe de la séparation des pouvoirs qui se trouvera violé, puisque le Medef se changera en juge et en procureur aussi incontrôlables que le fonctionnaire appelé à étendre ses aises dans des Ministères sans frontières et spécialisés dans l'art de faire tourner les corps sur un autre côté . " A la sixième heure, (…) l'intelligence vient au plus stupide. (…) Il n'est pas facile de déchiffrer l'inscription avec les yeux ; mais notre homme la déchiffre avec ses plaies. "

4 - L'éthique de la personne et la République

La psychanalyse anthropologique de la politique et de l'histoire démontre qu'il était roboratif que ce fussent les Présidents des Universités, puis un archevêque , c'est-à-dire les garants les plus en vue de l'alliance multiséculaire de la civilisation occidentale avec une éthique de la politique, qui eussent rappelé à l'Etat et à la personne même du chef du gouvernement que les violations délibérées du principe de la séparation des pouvoirs ne modifient pas seulement les rapports de force au sein d'une société, mais la hiérarchie des valeurs d'une civilisation entière; car le terme d'embauche, qui ne s'applique, en principe, qu'aux travailleurs manuels, ne saurait s'étendre aux légions de la pensée que l'Université aura initiées aux plus hautes disciplines du savoir et de l'intelligence. Sinon la France ne sera plus une pédagogue de l'humanité, mais, seulement un territoire réservé à l'accomplissement des prophéties du bienheureux Franz Kafka, qui, dans la Colonie pénitentiaire, donnait la parole à l'officier du camp en ces termes : "Vous voyez, il y a là deux sortes d'aiguilles disposées de plusieurs façons. Les longues sont toujours accompagnées d'une courte. La longue écrit et la courte projette de l'eau pour laver le sang et conserver l'inscription nette. "

Ce que les Présidents des Universités laïques et un haut dignitaire de l'Eglise ont expliqué de conserve à l'exécutif , c'est que la machine de la loi chargée de graver la nouvelle hiérarchie des valeurs dans la chair de soixante deux millions de citoyens prisonniers d'une République de la Liberté et de la Justice en fera les otages de la production industrielle et que la France devra changer de bréviaire afin d'exclure toute réconciliation entre l'humanisme christique et l'humanisme des principes de 1789. C'est dire qu'aujourd'hui et demain, il sera de la responsabilité intellectuelle et morale non seulement de la démocratie du droit, mais de la civilisation française tout entière, de rappeler aux citoyens que l'éthique de la personne est l'âme de la France. Du reste, il est écrit en toutes lettres dans La Colonie pénitentiaire qu'un " grand spécialiste occidental, chargé d'examiner les procédures judiciaires dans tous les pays, vient de déclarer que notre façon de procéder selon l'usage ancien est inhumaine. "

5 - De la liberté et de la dignité du citoyen français

Mais il reste à placer sous la bannière de la logique juridique mondiale la preuve que le CPE de Kafka violait le principe de la séparation des pouvoirs jusqu'au sommet de l'Etat, donc au niveau de responsabilité de la souveraineté de l'exécutif tant élyséen que gouvernemental et que c'était à ce titre que ce type d'embauche conduisait la République à une théocratie déguisée en démocratie. Pour comprendre ce point , il convient de distinguer clairement l'infirmité et l'inexpérience des néophytes d'une théocratie habillée en République, d'une part, de la robustesse des praticiens de la théocratie doctrinale qu'affichait la dogmatique chevronnée de la religion chrétienne, d'autre part ; car la France livrée à des coups d'Etat théologiques au petit pied au sein de la démocratie est condamnée à succomber à une dissolution accélérée du pouvoir hiérarchique, et cela pour le motif qu'elle n'enfante que des curés de village. Alors que l'Eglise catholique d'autrefois n'avait pas son pareil pour protéger ses paroisses et ses diocèses des méfaits des hiérarchies flottantes, instables et erratique, tellement un corps sacerdotal uni et tenu d'une main de fer pilotait le navire entre les récifs, la timidité catéchétique de la République conduisait une république semi ecclésiocratique à une bureaucratie de plus en plus disloquée et cachectique.

Pour bien comprendre la débâcle psychophysiologique qui frappe bientôt les Etats livrés sur le tas et sans avoir préparé leurs fonctionnaires à jouer le rôle de hobereaux de la démocratie, il suffit de garder présente à l'esprit la véritable histoire des grandes lois civilisatrices, puisque la plupart de celles qui ont permis les progrès du droit civil depuis 1789 ont été l'expression d'une législation attachée à dénoncer les clauses abusives des contrats civils et à combattre les dispositions contractuelles qui accordaient à l'un des signataires le pouvoir d'imposer à l'autre des conventions attentatoires à la liberté et à la dignité du citoyen français. Mais qu'était-ce d'autre, de promouvoir des relations équitables entre les parties, que d'améliorer le statut et le rang des trois souverains que saluent les Républiques : la Liberté, l'Egalité et la Fraternité ?

C'est ainsi que la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique a déclaré nuls et non avenus les contrats d'édition jusqu'alors jugés compatibles avec l'esprit de la démocratie et de la République, mais qui ligotaient à vie les auteurs à un seul éditeur et faisaient d'eux les " poulains " ou les " chevaux de course " de " l'écurie ", de leur " employeur ". Les auteurs sont-ils les serviteurs harnachés et couverts des dorures de leur maître ? Font-ils partie de son portefeuille d'actions en bourse ? Mais pour rendre les contrats d'édition compatibles avec les valeurs humanistes d'une démocratie fondée sur trois idéalités théologiques par nature, donc toutes trois inaccessibles sur la terre, il a fallu que le législateur innovât dans l'ordre " spirituel " en conférant à l'œuvre littéraire un statut para religieux que la raison républicaine a qualifié d' " incorporel " et qu'elle a rendu " inaliénable " , parce que, par définition, les œuvres de l'esprit ne sont pas des marchandises. Or, ce principe vient seulement d'être proclamé universel par l'UNESCO

La mouette dévorée par le requin, Le procès Unesco contre Centre national du livre, 24 janvier 2006

La crise du CPE aidera-t-elle les juristes du " droit du travail " à accorder un statut " spirituel " , donc " incorporel " au citoyen français au sein des entreprises? La dignité des " embauchés " deviendra-t-elle un bien " spirituel " et non plus un objet d'achat et de vente? En cette semaine du salon du livre, les jurisconsultes et les politologues-philosophes trouveront-ils, au sein de la " colonie pénitentiaire du CPE", le souffle d'une inspiration suffisamment " incorporelle " pour leur apprendre à distinguer le travailleur en chair et en os du travailleur absent de ce monde et dont la dignité est inachetable?

Dans ce cas , la France des droits de l'homme et du citoyen serait le théâtre d'un miracle démocratique et républicain ; et les hommes de Clio raconteraient dans les livres d'histoire du monde entier que le peuple de la mémoire est descendu dans la rue pour accorder aux travailleurs attachés à leur établi les mêmes droits qu'elle avait accordés au livre un demi siècle plus tôt : à savoir, la distinction entre le papier, la colle et le brochage du support d'une œuvre et le statut "incorporel" et "inaliénable" de la langue française, qui habite depuis des siècles dans le ciel de la Liberté , de l'Egalité et de la Fraternité . Par bonheur, les étudiants ont donné une belle leçon à tous les écrivains et à tous les philosophes de la planète: à savoir, que la vraie France est domiciliée dans un royaume de l'esprit .

6 - La Réforme de l'Etat

Où que l'on se tourne, on ne rencontre pour garant réel du ciel des démocraties que le principe vital de la séparation des pouvoirs ; car le vote de la loi qui avait régularisé pour quelques semaines une première rédaction du CPE n'était que l'ultime expression de l'arbitraire bureaucratique au quotidien dans la gestion des affaires de l'Etat. Etait-il évitable qu'un gouvernement régulièrement nommé obtiendrait un jour de sa majorité parlementaire le vote d'une loi qui violerait le principe de la séparation des pouvoirs, puisque en principe l'exécutif républicain ne dispose en rien des compétences et des prérogatives qui lui permettraient de déroger aux contraintes du droit civil international, lequel précise, dans la convention n° 158 de l'Organisation internationale du travail, non seulement que tout employeur a l'obligation de se soumettre à une procédure de licenciement contradictoire, mais encore qu'aucune juridiction ne saurait valider des charges non énoncées par la loi ?

Comment se fait-il donc qu'en légitimant une violation radicale du principe de la séparation des pouvoirs - l'attribution à l'un des co-contractants du rôle de juge de sa propre cause - la République ait cloué la Liberté, l'Egalité et la Fraternité sur la " croix du monde ", pour rappeler, en passant, que les étranges retrouvailles du christianisme avec les idéaux de la République datent de la Révolution de 1830 et d'un vicomte de Chateaubriand qui parlait d'outre tombe?

C'est que la Ve République est fondée tout entière sur le péché originel d'une violation fondamentale du principe de la séparation des pouvoirs, puisque les désastres du parlementarisme incompétent et irresponsable des notables de la IIIe et de la IVe République ont conduit le Général de Gaulle à réduire l'Assemblée nationale au rang d'une chambre d'enregistrement de l'exécutif. Mais, depuis 1958, jamais aucun gouvernement n'avait commis l'imprudence d'imposer au Parlement le vote d'une loi théocratique, parce que le Conseil Constitutionnel mis en place par la sagesse politique de M. Giscard d'Estaing avait réussi à écarter ce danger, bien qu'il fût lié à la nature même de tout régime présidentiel. Après un demi siècle seulement, on découvre que l'hégémonie écrasante de l'exécutif anéantit progressivement le principe de la séparation des pouvoirs, et cela du haut en bas de la hiérarchie administrative, au point que la reconstruction de la démocratie passe désormais par la réhabilitation patiente du fondement même de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité : à savoir, le simple rappel à tous les organes de l'Etat que le respect du principe de la séparation des pouvoirs est le fondement ultime des démocraties.

7 - La philosophie du droit

L'anthropologie historico-critique démontre une connexion si étroite entre l'esprit philosophique et l'esprit juridique qu'on ne saurait accorder le titre de juriste à un récitant des lois qui ne serait pas un lecteur socratique de l'histoire et de la politique. Le connaisseur psittaciste d'une législation pourra bien en raconter le contenu de mémoire, sa pseudo science du droit demeurera aveugle, muette et sourde s'il ne la rattache aux principes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité, puis ces valeurs à des Constitutions qui interdiront aux Etats de violer les frontières qui séparent les divers ministères, parce que la réflexion sur la dignité des personnes n'est pas une fourniture de la loi à la loi, mais une donation de la pensée philosophique à la loi.

Ce qui manque non seulement aux hauts fonctionnaires de la Ve République , mais aux ministres eux-mêmes , c'est l'esprit de synthèse qui leur permettrait de savoir que " la France est une personne " , comme le disait Michelet et que cette personne demande de se trouver servie par un Etat et des lois qui répondent à sa dignité . Mais pour savoir cela, il faut une philosophie entière des relations que le droit public et privé entretient avec l'âme de la nation, donc une science de " l'esprit des lois " fondée sur la connaissance du statut de l'individu tel que les idéaux de la République le définissent.

Ce que l'Etat d'aujourd'hui doit apprendre , c'est à se mettre la France dans la tête, à la regarder aller et venir, à la reconnaître à son pas, à lui donner les habits qui conviennent à sa nature et qui soulignent sa singularité dans l'histoire du monde . La France, vous connaissez ?

On sait ce qui est arrivé à la machine. Son serviteur voulut en changer le programme. Alors que son logiciel la condamnait à accoucher de l'injustice , le nouveau lui ordonnait : " Sois juste ! " Mais elle n'aimait pas la justice. La nouvelle informatique affola les herses, les aiguilles et les roues dentées : " Sa marche tranquille était une illusion. La machine était manifestement en train de se désagréger ", observe le Pragois.

Quand elle eut achevé sa course folle et désordonnée, il ne restait de son CPE qu'un cadavre dont " le front était traversé par la pointe du grand aiguillon de fer ".

Que disent ensemble Socrate et Kafka? Que l'homme est le seul animal dont le vrai destin n'est pas de ce monde. L'Europe croyait le savoir depuis que le suicidaire athénien s'était amusé d'un certain Criton, qui s'imaginait que le " Socrate " avec lequel il conversait se trouverait tout à l'heure dans le cadavre qu'on jetterait au feu. Mais Socrate s'est envolé avec son miel La République aussi est absente de son cadavre, la République aussi est une abeille.

Tel était l'enjeu de la bataille entre l'Etat et l'esprit dont les historiens racontent qu'elle s'est déroulée aux ides de mars 2006 et que la démocratie française en fut le théâtre .

23 mars 2006