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1-
Qu'est-ce qu'une civilisation
de la pensée ?
2 - La trahison des clercs
3
- L'alliance de l'appât du gain avec la servitude politique
4
- La pensée et son public
5
- La nouvelle intelligensia de l'Europe
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1 - Qu'est-ce
qu'une civilisation de la pensée ?
Voyons sur quels chemins nouveaux de la pensée une problématique
des problématiques fondée sur une connaissance résolument anthropologique
et critique, donc inachevée par définition, de la scission originelle
de notre espèce entre le réel et le rêve armera le cerveau simiohumain
d'une science de nos masques verbaux et de nos pratiques politiques;
et voyons si cette problématique enserrera dans son réseau une
interprétation parallèle de la crise économique, d'un côté et
de l'effondrement cérébral des élites politiques européennes de
l'autre.
Pour
tenter vérifier ce parallélisme, observons le mythe de la Liberté
au double titre d'un masque et d'un songe parareligieux. Que la
parole vocalise la vérité afin de mieux la cacher est une vieille
connaissance de l'humanisme classique : on n'a pas attendu les
La Rochefoucauld, les Chamfort, les Vauvenargues pour apprendre
que la parole est tartuffique ab ovo et qu'elle a été donnée
à l'homme pour lui permettre d'occulter ce qu'il pense. De plus,
les mots voilent le réel du seul fait qu'ils sont abstraits. Dissoudre
le singulier dans l'universel, c'est le soustraire au regard .
A ce titre, le langage fait débarquer le sonore dans un savoir
dilué. Le grammairien est le premier Orphée, donc le premier enchanteur
du monde. Du coup, le masque et le songe révèlent leur alliance
dans le vocabulaire; la flûte d'Orphée endort les fauves. Que
sont devenus les arpèges de notre syntaxe? Une orchestration du
marché mondial du libre échange que nous chargeons de fasciner
la défroque géante et flottante d'un symphoniste en chef de la
planète -nous l'appelons désormais le suffrage universel.
Mais quelle assise branlante de la politique qu'une économie déconnectée
des exigences du marché du travail et de la production des entreprises!
Et pourtant, le naufrage de l'alliance première de l'homme et
de l'outil dans un déchaînement sans frein de la spéculation boursière
ne se serait jamais produit sans un lâchage politico-culturel
préalable, celui des ex-élites voltairiennes, qui sont descendues
du train de l'histoire pour sceller alliance avec les magiciens
du verbe démocratique.
Vous
observerez que l'élite économique et l'élite politique actuelles
souffrent toutes deux du même désarmement cérébral, donc du même
naufrage de la parole rationnelle: toutes les grandes banques
européennes se sont laissé piéger par une titanesque bulle verbale.
L'immobilier fictif a servi de champignon atomique à un astéroïde
ficelé à un dollar à la fois cacochyme et mythologique. Mais la
nouvelle bourgeoisie d'une planète relativement délivrée du sacré
n'est plus qu'une montgolfière de bénéfices oniriques. La collusion
entre le vaporeux et le réel s'est changée en une collision entre
ses protagonistes.
Pourquoi le paltoquet international sonorisé qu'on appelle encore
globalement une classe dirigeante ne s'étonne-t-il en rien de
ce que les Etats européens se trouvent placés en temps de paix
sous le commandement d'un général américain dont le quartier général
se trouve à Mons en Belgique ? On sait que l'Allemagne demeure
occupée par deux cents garnisons étrangères dont les canons sont
pointés jour et nuit contre un ennemi disparu des écrans, on sait
que l'Italie ne fronce jamais le sourcil et ne tente en rien de
reprendre le port de Naples à l'occupant venu d'au-delà de l'Océan.
On sait que les forces terrestres et navales du Nouveau Monde
enserrent à elles seules les cinq continents de leur réseau d'acier.
Pourquoi personne ne s'étonne-t-il d'une si gigantesque armure
de fer et d'acier?
Primo, parce que l'élite européenne s'est vaporisée dans
le discours somnambulique de la démocratie, lequel a entraîné
la mise en bière de la haute littérature européenne, secundo,
parce que l'écrivain de génie est un Orphée du tragique, et tertio,
parce que l'Eurydice qu'il arrache au trépas cérébral n'est autre
que son siècle. Il n'y aura pas de regard de la raison sur la
vie ascensionnelle et sur le sommeil sépulcral d'une civilisation
sans spectrographie des alliances que les Orphée de leur parole
concluent avec le fer de lance qu'on appelle la pensée.
Qu'est-ce qu'une civilisation résurrectionnelle, sinon l'avènement
d'une intelligentsia qui ramène à la lumière du jour une logique
combattante. Certes, la parcellisation progressive des encéphales
sous la houlette des civilisations a entraîné un grouillement
fécond des capacités cérébrales moyennes de l'espèce, mais elle
a rendu incommunicables entre elles les boîtes osseuses sommitales.
La décérébration parallèle de la classe politique et de la classe
économique mondiales résulte de la disparition de la classe des
intellectuels offensifs et armés jusqu'aux dents qui, depuis le
XVIIIe siècle, portaient sur leur temps le regard surplombant
des Orphée du monde et dont l'alliance de leur raison avec leur
voix dirigeait les Etats. C'est parce que la régression atlantiste
de l'Europe est parallèle au naufrage cérébral de notre civilisation
que l'anthropologie orphique s'interroge sur la langue de l'intelligence.
2
- La trahison des clercs
Une
vraie intelligentsia renaîtra-t-elle au sein d'une Europe militairement
asservie, politiquement satellisée et économiquement dépendante
des grands faiseurs de bulles de savon de la spéculation boursière
internationale ? Pour que naisse une classe d'intellectuels énergiques
et lucides, il faut qu'il leur soit possible de s'adresser à un
public virtuellement présent dans l'arène du silence , donc capable
de porter des voix vivantes et vibrantes. Ce public est prêt à
entendre ce qu'il sait déjà inconsciemment. Il avait été formé
au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle ; il servira de
caisse de résonance aux encyclopédistes. Sans lui, la langue déliée
des Voltaire et des Diderot n'aurait pas trouvé d'écho. C'est
un Tiers-état non seulement ambitieux d'apprendre, mais ardent
à s'instruire qui manque désormais à l'Europe.
Certes, les Beckett, les Ionesco, les Cioran ont discrètement
demandé à un public intelligent et supposé complice d'observer
l'Europe désarticulée et aphasique de leur temps - mais ils l'ont
mise en scène en artistes déjà campés sur une île déserte et résignés
à ne plus lancer des signes de connivence visibles au lecteur.
Lisez En attendant Godot, Les Chaises, Le Précis de décomposition,
Les syllogismes de l'amertume et vous reconnaîtrez des
peintres que l'Europe de leur temps avait rendus d'avance dédaigneux,
cruels et solitaires. Puis personne n'a reconnu cette malheureuse
à ses guenilles. " Qui est cette pauvresse ? se demandait le public.
Ses oripeaux seraient-ils les nôtres? ". Enfin les peuples du
monde entier sont venus nous offrir leurs totems, et nous les
avons mis gentiment sous vitrine. Mais les dernières phalanges
de la pensée critique se disaient : " Comme tout cela est étrange
! D'où notre civilisation se regarde-t-elle maintenant? Quel est
l'exploit suspect de son intelligence qui lui permet, à ce qu'elle
s'imagine, d'exposer dans un musée les grigris du singe parlant,
alors que ce musée cherche en vain l'observatoire d'où il se regarderait
Et si cette civilisation ne disposait d'aucun globe oculaire au
sein de la grotte de Lascaux qu'elle est à elle-même?
3
- L'alliance de l'appât du gain avec la servitude politique
Reste
à observer la rétine de l'anthropologie critique de demain. On
y voit la ruine de la pensée critique faire changer de drapeau
et de fourrage à une civilisation. Huit Etats européens se sont
rassemblés sous la bannière de leur maître en Irak. Qui les y
a conduits, sinon leurs élites politiques vassalisées? Avaient-elles
été achetées en sous-main ? Nullement: les vrais servages sont
cérébraux et s'ignorent en tant que tels. Et pourtant, il aura
suffi de cinq ans pour démontrer que le suivisme économique n'est
que la continuation logique de l'asservissement politique des
Etats. C'est ainsi que, parallèlement à l'installation d'un millier
de bases militaires sur les cinq continents, le vainqueur de 1945
a pris le contrôle de la gestion des banques dans le monde entier;
et il en pilote les investissements, tellement l'appât du gain
et la servitude des nations leur fait brouter le même picotin.
On sait que l'ultime démonstration de la domestication de l'Europe
en livrée a été apportée par le désastre militaire américain en
Irak . Comment se fait-il qu'aucune plume moqueuse ou acerbe ne
s'est réjouie de ce gigantesque coup d'arrêt à l'expansion guerrière
de l'empire américain ? Comment se fait-il que le nouvel Alexandre
se soit vu reprocher sa défaite sur le champ de bataille où la
valetaille mondiale est censée défendre la liberté du monde ?
Le géant des idéalités de la démocratie avait accumulé des erreurs
stratégiques. On en voulait seulement à sa méconnaissance des
arcanes de la civilisation arabe. Il fallait se montrer plus habile
: pourquoi avait-il chassé les sunnites de l'armée, alors que,
réduits à eux seuls, les chiites ne faisaient pas le poids dans
le pays ? Pourquoi n'avait-il pas empêché l'engloutissement dans
le gouffre de la corruption des milliards de dollars versés par
le Trésor américain pour la reconstruction du pays?
Bref,
l'Europe vassalisée se montrait dépité de la défaite de son maître,
l'Europe des chambellans de la démocratie contemplait ses évangiles
déchirés par son Tamerlan émasculé, l'Europe sous le harnais gardait
le lourd silence des serfs sur la violation de la loi internationale
par son Messie de la Liberté. Quand un journaliste irakien eut
lancé ses chaussures à la tête du Président des Etats-Unis, l'Europe
héritière des Encyclopédistes est demeurée les bras croisés ;
et c'est avec une stupéfaction non feinte qu'elle a appris l'ascension
de ce patriote au rang de héros du ciel musulman. Comment se fait-il
que notre vassalité, nous ne la mettons pas sous vitrine à son
tour ? Ne ferait-elle pas le plus bel effet dans un musée international
de la servitude ? Notre libérateur nous aurait-il privés de regard
sur cette pièce de choix ? Comme cela est singulier ! Nous n'avons
pas d'yeux pour notre démocratie verbifique. Et pourtant, quel
objet précieux que la girouette des "droits de l'homme"!
Où est le Quai Branly où nous exposerions l'encéphale désorienté
de tous les peuples de la terre?
L'anthropologie
critique en quête de la problématique sommitale de l'espèce simiohumaine
observe que nous nous dédoublons dans un langage vitrifié et importé
de l'étranger ; que ce langage s'auto-magnifie à l'écoute du vocabulaire
idéalisé de la "liberté" ; que l'Europe se place sous le
heaume et le cimier d'une piété bâtie sur le modèle d' un monstre
dédoublé entre ses crimes et ses masques. Le dieu Liberté serait-il
le Cyclope des modernes?
4 - La pensée et son
public
Reste
à observer le modèle de fonctionnement des intelligentsias créatrices.
D'Homère à nos jours, les grands écrivains se sont toujours adressés
à un lecteur réputé universel, donc absent par définition, puisque
abstrait. Mais les encyclopédistes du XVIIIe siècle ont usé les
premiers de l'habileté oratoire d'adresser la parole à un auditoire
fictivement composé de cerveaux présupposés logiciens en diable
et de leur tenir un discours fondé sur des arguments enchaînés
les uns aux autres par la seule force du raisonnement. La création
d'un public imaginaire de ce type ne remontait pas à Platon, qui
entrecoupait encore le canevas de fer de sa dialectique de répliques
réduites à de brèves approbations qu'il attribuait à un interlocuteur
cohérent, mais passif. Les encyclopédistes, eux, ont tenu un discours
à la fois architecturé par le sens commun et rieur, impitoyable
et amusé, syllogistique et allègre, afin de convertir le plus
grand nombre à l'usage du couteau effilé d'une argumentation à
la fois rigoureuse et comique. Pour la première fois, le bon sens
cartésien et ses "lumières naturelles" s'élevaient à l'exposé
philosophique.
On
sait que cette forme didactique de l'art d'écrire trouve son origine
dans l'éloquence judiciaire et qu'elle a servi aux Démosthène,
aux Andocide, aux Lysias à convertir la science du droit à une
dramaturgie du vrai que Cicéron portera à l'éloquence. Mais la
nouveauté du discours des Voltaire et des Diderot fut de feindre
de s'adresser à tout un chacun, comme si l'humanité dans son ensemble
était un prétoire d'encéphales surarmés de naissance et capables
d'une écoute attentive des droits attachés à l'intelligence la
plus haute, à la seule condition que l'hilarité, qui n'est pas
une sotte, courût à la rescousse de l'art de penser juste. Cette
stratégie allait bientôt démontrer la pertinence de sa droiture
; car le cerveau simiohumain est riche de ses virtualités. Le
vrai lecteur se réveille en sursaut à l'école des pierres qu'on
lui lance à la tête et qu'on appelle des évidences.
Un public averti allait bientôt se couler dans le moule d'une
pensée logicienne que Pascal avait introduite un siècle plus tôt
dans la théologie des jansénistes de Port Royal. Les intellectuels
nouveaux allaient former une caste de bretteurs sacrilèges et
qui avaient lu les Provinciales. Tous se voulaient
effrontés, brillants et branchés sur un public de théâtre fictif,
certes, puisque supposé universel, mais armé d'une politique d'épéistes-
le public de la bourgeoisie montante s'était auto-théâtralisé
à l'école des nouveaux acteurs de la raison. C'est ce public caché
sous le masque collectif de la liberté de "penser par soi-même"
qui a placé sous les feux de la rampe une rationalité qui fera
de l'Europe un guide averti du monde pensant jusqu'à la victoire
américaine de 1945. Certes, un Tiers Etat provisoirement devenu
réflexif est bientôt retourné au banc d'œuvre des Eglises, certes,
la Restauration, l'intermède Louis-Philippard et le second Empire
ont rapidement replacé le trône et l'autel au cœur de la politique
; mais une phalange d'intellectuels forts de l'insolence du libelle
a continué de ferrailler sur le pré ; et elle a enfanté le premier
continent, de l'esprit critique jusqu'à l'heure de la vassalisation
politique et culturelle du Vieux Monde sous les faisceaux des
licteurs du mythe américain.
5
- La nouvelle intelligensia de l'Europe
Puis
la double marée des masses et des fausses élites a réussi à décerveler
l'ex-Continent des sacrilèges ; et le masque culturel redoutable
que le Siècle des Lumières avait su forger s'est trouvé empêché
d'afficher une nouvelle effigie de lecteur supposé universel et
intelligent. Aussi l'Occident a-t-il perdu à la fois son intelligentsia
combattante et sa classe politique intellectuellement motivée
du fait que ces deux phalanges ont cessé de s'épauler l'une l'autre.
Il semble que, dans les profondeurs, des esprits d'avant-garde
l'aient compris. On entend sur les ondes et sur internet un type
de commentaires politiques jamais imaginé. Un public supposé averti
et éveillé d'avance, comme celui du XVIIIe siècle, se voit expliquer
avec clarté et simplicité, les ressorts de la politique intérieure,
les ruses du discours public, les manœuvres souterraines de l'Etat
et des gouvernements, l'exploitation de l'ignorance et de la candeur
des citoyens, les chausse-trapes du langage démagogique officialisé
et soutenu par tout l'appareil et l'apparat de la République.
Le même processus qu'au XVIIIe siècle se met en place: une mince
phalange d'intellectuels forge dans l'ombre la nouvelle intelligentsia,
celle qui ne naîtra plus de feu la bourgeoisie montante, mais
d'un peuple initié à la lecture et à l'écriture par une éducation
nationale qui renouera tôt ou tard avec l'esprit sacrilège de
la Révolution et qui se dira : " Le trône et l'autel se seraient-ils
seulement déplacés? Se seraient-ils cachés au plus secret de nos
têtes?"
Le
20 avril 2009