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Regards sur l'inconscient de la raison européenne

Conférence prononcée au Centre culturel français de Rome le 11 janvier 1978
Paru dans En marge, L'Occident et ses autres, Aubier 1978

 

"On se fait une idole de la vérité même." PASCAL

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que je vous propose ici une réflexion sur l'inconscient de la raison. Mais l'audace - elle sera mesurée - de mon propos témoignera également d'une grande confiance en votre attention.

Puisque l'objet de ces conférences est consacré à une prise de conscience à l'égard de ce qui fait la spécificité de la culture européenne face à ses interlocuteurs, que nous appelons " les autres ", est-il un sujet de réflexion plus central que celui de nous demander en quoi notre raison elle-même, source de toute compréhension du monde et de nous-mêmes à nos yeux, pourrait devenir l'objet d'un regard extérieur et critique? Mais, en même temps, peut-on imaginer une réflexion plus difficile et plus périlleuse que celle qui mettrait en question l'esprit même de notre culture - c'est-à-dire l'idée que l'Europe se fait de la raison?

J'ai dit, provisoirement, de la raison, pour ne pas dire encore de NOTRE raison. Le seul fait de parler d'une raison européenne n'introduit-il pas le scandale dans la place? N'est-ce pas enfreindre un tabou puissant que de seulement supposer qu'il n'existerait pas une seule et unique raison - celle qui serait " objective ", parce qu'universelle? Celle qui se verrait dotée d'une valeur irréfutable, parce que vérifiée par la réussite expérimentale? N'est-il pas dangereux de nous promener dans le musée de la raison où les diverses rationalités du monde seraient exposées, avec l'intention de les passer en revue, comme une collection de pièces rares et fragiles? Ou de prétendre en observer une seule, encore vivante, mais qui se sait mortelle, la nôtre, la raison européenne? Et pourtant, nous savons que les civilisations font de leur raison une manière de religion du savoir. Elles sont tantôt fermées, tantôt ouvertes, comme Bergson le disait des morales.

1 - La raison et l'objet
2 - Un chemin nouveau de la raison
3 - L'interlocuteur que nous sommes à nous-mêmes

1 - La raison et l'objet

La première question qui se pose est de savoir si nous ne serions pas prisonniers de cette fameuse raison européenne que nous prétendons pourtant décrire quand nous déclarons que nous allons l'observer de l'extérieur comme un objet. Et si nous ne le sommes pas, prisonniers, au nom de quelle raison observerons-nous la raison? La raison européenne se déclare précisément objective en tant qu'elle transforme invinciblement en objet tout ce qu'elle saisit. Mais où sera donc l'extériorité d'où nous prétendrons la voir, cette raison objectivante? Notre extériorité apparente d'observateur privilégié de notre raison nous renverrait-elle, nous aussi, à une intériorité entièrement cachée à nos yeux objectivants? Comment voir ce qui exige de nous que nous transformions le monde en objet? Si nous étions capables d'observer cette intériorité abusive, nous disposerions d'une sorte de raison transcendantale dont l'extériorité serait, cette fois-ci, fondatrice d'une raison nouvelle.

Dans un entretien sur la nature de la raison européenne que Heidegger eut avec un Japonais , il est question de l'européanisation effrénée de la terre et de l'homme par le moyen de l'objectivation, arme propre à notre parole.

Le Japonais dit : Nombreux sont ceux qui voient dans ce processus le triomphe de la Raison. Cette Raison, ne l'a-t-on pas saluée comme une divinité à la fin du XVIIIe siècle, pendant la Révolution française?

Heidegger lui répond : Certes. On va même si loin dans l'idolâtrie à l'égard de cette divinité qu'on en vient à dénigrer et à tenir pour une preuve de déraison toute pensée qui s'attache à récuser, comme non fondatrice, la prétention de la raison. Le japonais insiste ? La domination intouchable qu'exerce votre Raison européenne, on la croit consacrée par le succès de la rationalité, celui que le progrès technique nous met heure par heure sous les yeux.

Heidegger enchaîne : Cet éblouissement nous aveugle au point qu'on ne parvient même plus à voir comment l'européanisation de l'homme et de la terre attaque et ronge aux racines tout ce qui est essentiel. Toutes les sources paraissent devoir s'épuiser. "

Heidegger: Unterwegs zur Sprache, trad. Diéguez

Et pourquoi l'objectivation du monde fait-elle tarir toutes les sources? Parce qu'elle réduit le monde à une forme de réalité étroite et meurtrière de toute intériorité. Ce qui, aux yeux du japonais, est intolérable dans tout film japonais, c'est que l'objectif de la caméra transforme nécessairement le monde japonais en une chose entièrement cernée par le regard et donc placée en un vis-à-vis choséifié. C'est ce réalisme-là, si pauvrement " réel ", qui réduit violemment le monde à la platitude de l'objet. Tout l'art du photographe est précisément de ruser avec le réalisme morne et mort du prétendu réel, et de réintroduire le tableau, donc la véritable objectivité, qui n'est autre que le signifiant, dans la machine à photo-copier le monde qu'est la caméra de notre " raison ".

2 - Un chemin nouveau de la raison

Comment allons-nous nous y prendre pour tenter d'apercevoir la signification des comportements profonds et inconscients de la raison européenne, si nous sommes pris d'avance dans son jeu - celui de l'objectivation forcenée de la terre et de l'homme? Ne devrons-nous pas emprunter un chemin inconnu, donc insolite? Un chemin si nouveau, en vérité, que, loin de nous conduire à l'objet dûment " objectivé " par le savoir dit rationnel, il nous révélerait, au contraire, comment les objets marchent sur nous, d'un pas décidé; comment ils se défont de leur contingence à notre profit de sorciers; comment ils s'emparent de notre entendement; comment ils se revêtent des vêtements de leur "raison " à eux; et se mettent à " parler " effrontément raison dans notre tête?

Ce chemin nous montrerait le geste de ces objectivateurs triomphants du monde que sont les objets; ce chemin nous ferait voir comment nous dotons les choses d'un pouvoir proprement magique - celui de parler dans notre raison. Comment les objets s'y prennent-ils pour perdre leur mutisme naturel et pour se poser en interlocuteurs de l'intelligence? Comment pouvons-nous croire qu'il n'y aurait personne, et surtout pas nous-mêmes, derrière les choses devenues parlantes? Puisqu'une part lucide de nous-mêmes sait fort bien que les choses ne parlent pas, et qu'elles ne sauraient se parer d'un langage rationnel, c'est donc tout inconsciemment que nous les faisons parler â notre place. La raison serait-elle l'Ulysse que veut faire croire à Polyphème qu'elle s'appelle Personne? Dans ce cas, la philosophie est en attente de sa lucidité ulysséenne.

3 - L'interlocuteur que nous sommes à nous-mêmes

Tentons donc d'observer l'étrange interlocuteur que nous sommes inconsciemment à nous-mêmes quand les objets inertes semblent prendre le relais de nos voix et nous tenir un certain discours. Quelle est la complexion du proférateur caché de ce discours, et qui en est l'auditeur complaisant, puisque c'est en un seul et même homme que ces deux personnages s'adressent inconsciemment la parole? Quittons l'enceinte dans laquelle l'objectivation du monde nous retenait prisonniers; observons les " objets " abusivement européanisés par ce médium du monde qu'était la Raison avec sa majuscule : n'était-ce pas notre " volonté de puissance " qui nous dotait d'une parole oraculaire? Car toute dogmatique est oracle ? les objets nantis d'une logique dogmatique nous frappaient de l'étrange maladie qu'on pourrait appeler l' " oraculite encéphalique ".

L'un jeunes et brillants philosophes français de l'antipsychiatrie, Christian Delacampagne, ne se demandait-i1 pas, dans son plus récent ouvrage Figures de l'oppression : " La fonction de la pensée logique est-elle autre que celle de la pensée sauvage? " Serait-elle totémique, la raison qui fait parler les choses?

Ce serait donc en tant que magique que la raison européenne serait une sorcellerie universelle. La tâche de l'intelligence proprement dite serait alors de tenter de savoir pourquoi l'homme est cet idolâtre qui, en tout temps et en tous lieux, tente désespérément de faire parler raison au monde, et qui, dans le même temps, se refuse énergiquement à observer les procédés magiques à l'aide desquels il élabore et met sur pied une logique fondée sur un vœu idolâtre. Pourquoi cet oubli obstiné de ce que les choses ne parlent pas? Mais Socrate ne disait-il pas que l'ignorance est nécessairement inconsciente, puisque c'est toujours habillée en savoir sûr de lui et arrogant qu'elle triomphe? Dès l'aube socratique de la pensée, la véritable métaphysique fut donc, en réalité, une exploration de l'inconscient de la raison.

Dans la République de Platon, les prisonniers découvrent le leurre des figures qui défilaient sur les murs de leur caverne, simplement parce qu'ayant quitté les bancs auxquels ils étaient enchaînés, ils ont soudainement compris que c'était la position même de leurs corps qui fixait antérieurement leurs regards dans une certaine direction, de telle sorte que leur erreur fondamentale était une erreur de perspective qui ne pouvait aucunement leur apparaître.

Changeons donc nous aussi résolument de perspective et demandons-nous ce que faisaient nécessairement et sans le savoir les prisonniers de leur logique quand ils se construisaient leur raison sur les redites de la nature, sans s'interroger jamais sur les motifs secrets et profonds pour lesquels la répétition des choses parlait raison dans leur esprit, et pourquoi la compréhensibilité naissait nécessairement, s'imaginaient-ils, de la meule inlassable de l'univers.

4 - Le soleil des primitifs

Supposons, en effet, que je prétende vous démontrer que cet objet que nous appelons le soleil est irréfutablement un grand et vrai dieu; supposons qu'animé de cette intention, je présente devant vous les arguments suivants :

" Comment nierez-vous que cet astre est un dieu puisque, sitôt qu'il se montre, toutes choses sortent du sommeil et entrent dans la lumière? Quand le feu de ce bel astre disparaît, qui d'entre vous osera contester que tout retourne au contraire dans le silence et s'enveloppe de nuit? Qui niera que la terreur et la mort s'emparent alors de la terre et que tout l'univers porte soudain le deuil de son absence? Personne ne saurait s'insurger contre des preuves aussi claires, aussi générales, aussi évidentes et péremptoires de la divinité du soleil; personne ne saurait réfuter ce que chacun peut voir de ses yeux tous les jours. "

Assurément, vous éclateriez de rire à ce discours de sorcier et d'idolâtre. Vous me feriez tranquillement remarquer que l'habileté avec laquelle mes preuves pseudo-convaincantes sont mises sur pied par les présupposés inconscients et sous-jacents à ma démonstration me confèrent une habileté non de savant, mais de sorcier. Car vous me diriez qu'on ne saurait admettre d'avance, et sans s'être livré au préalable à une analyse psychologique approfondie, que les événements sombres ou joyeux qui se produisent régulièrement dans l'univers constitueraient, du fait même de leur régularité, la preuve naturelle et évidente d'une intelligibilité du monde.

Pourquoi la constance des événements astronomiques serait-elle signifiante? Pourquoi serait-elle un signe renvoyant à un référent? Nous ne saurions décider librement, à la manière des primitifs, qui sont incapables d'observer leur propre pensée et de connaître les motivations inconscientes de leurs signes, que le soleil serait l'oracle royal de la raison du monde; nous ne saurions faire d'avance du soleil le roi des choses, pour nous donner ensuite le type de preuves royales qui corroboreraient inévitablement et invinciblement la royauté de notre premier postulat, puisque ces sortes de preuves-là se rapporteraient toutes à un étrange roi caché de notre raison, que nous aurions sacré secrètement et d'avance dans nos têtes, avant de lui chercher dans le monde des preuves et des témoins; nous ne saurions, enfin, organiser notre machine de la preuve de telle sorte que notre système probatoire aurait l'air de se vérifier ensuite lui-même rétroactivement et à tous coups car c'est ainsi que la pensée sauvage engendre naïvement le convaincant dans les esprits et se laisse persuader en retour dans ses jugements par les présuppositions inconscientes dont elle anime les choses.

Que me diriez-vous encore si je m'obstinais à vous démontrer que le soleil est un dieu? Assurément, vous me feriez remarquer que la raison des primitifs ne peut être connue que par la connaissance de leurs motivations; et que seules leurs raisons secrètes rendent leurs preuves persuasives à leurs yeux; qu'il ne sera donc jamais possible de réfuter leur raison magique à partir de l'expérience, puisque les événements matériels qu'ils ont dûment autorisés à faire preuve sont investis, de ce fait, du pouvoir de rendre le monde intelligible en leurs esprits. Or, ces événements matériels se produisent avec une grande constance. La nature ne les démentira jamais. Les nains de l'intelligence les ont rendus compréhensibles a priori par le relais du totem causatif - le soleil - censé les rendre signifiants. Comment retirer le pouvoir explicatif à un totem causatif?

Les expériences objectives confirment inlassablement la " rationalité des choses" sitôt que l'entendement humain admet d'avance qu'il existerait une rationalité du monde à laquelle renverraient les objets, et que cette rationalité serait cause. Il appartiendrait à ces idolâtres, diriez-vous, de démontrer, non seulement que leur soleil anime effectivement tous les événements pseudo probatifs qu'ils font valoir à l'appui de leur système entier de la raison, mais encore que cet astre les explique dans le même temps qu'il les produit; et que cette masse de feu dans le ciel serait donc animée de certaines intentions bienveillantes à leur égard, dont la principale serait de rendre la nature inerte compréhensible aux hommes à l'aide de l'observation de ses comportements, et par la remontée systématique des constats aux causes.

Ainsi, ce serait tout droit au type même de raison qui soutient les preuves des idolâtres et à rien d'autre que vous vous en prendriez, parce qu'ils s'imaginent que le soleil rend locuteurs, au sens de rationnels, les objets de l'univers. L'idolâtrie, leur expliqueriez-vous, ce n'est pas autre chose que le penchant naturel qui porte l'esprit humain non éclairé à faire parler les choses mortes. Nous ne deviendrons donc capables de critiquer réellement les idoles de l'esprit que dans la mesure où, par-delà les idoles les plus frustes, qui sont seulement de bois ou de pierre, nous nous révélerons capables de spectrographier l'inconscient des systèmes mentaux entiers qui structurent d'avance nos systèmes probatoires; et donc dans la mesure où ce seront enfin les structures animistes de la preuve persuadante qui nous apparaîtront comme des idoles. " On se fait une idole de la vérité même ", dit Pascal.

5 - Et nous-mêmes?

Quand posséderons-nous une psychologie capable d'une telle exploration? Car, je vous le demande, ne sommes-nous pas des magiciens et des idolâtres à notre tour? Certes, la raison européenne a renoncé à faire tenir au soleil le langage d'un dieu. Et pourtant, notre raison ne confère-t-elle pas une parole expliquante aux idéalités qu'elle a placées à la fois dans les choses et dans nos esprits - Causalité, Déterminisme, Nécessité et autres relais totémiques? Nous omettons de demander à ces idéalités quel peut bien être leur statut d'interlocutrices à la fois de nous-mêmes et de la matière, et comment elles se mélangent donc peu ou prou aux choses dans notre entendement. La causalité, le déterminisme, la loi, la logique, ne sont que des " êtres de raison ". Mais nous les chargeons bel et bien de " parler raison " et donc de rendre intelligible l'univers en tant que rationnel. S'agit-il d'autre chose que de totems devenus conceptuels? Simplement, notre totémisme à nous est de type idéaliste. C'est à l'idée - et à l'Idée absolue, avec Hegel, ultime sorcier ou thaumaturge de la raison européenne - que nous faisons jouer, dans la matière, le rôle totémique qu'y jouait le soleil chez nos ancêtres.

La légalité, la Nécessité, la Causalité, le Déterminisme et la Logique sont des divinités cérébrales chargées d'introduire un discours du signifiant dans les événements naturels qui se produisent sans fin régulièrement, de toutes façons et tout à fait inexplicablement dans l'univers. Nous oublions que notre raison est un référent, donc un signifiant; et que tout signifiant qui animerait la matière renvoie nécessairement à une structure ? encore inexplorée - de notre subjectivité. Mais notre raison européenne ne se demande pas - ou se demande bien mollement depuis Nietzsche - quelle part cachée de l'homme dote d'une parole idéale le cosmos.

Tenter d'explorer l'inconscient de la raison européenne, c'est donc tenter d'assister au conseil que tiennent nos dieux idéaux sur l'Olympe de la Théorie; c'est tenter d'apercevoir les liens mythiques - notamment le lien de causalité expliquante - à l'aide desquels nous relions nos dieux mentaux aux objets; c'est tenter d'apercevoir le rapport magique qui s'établit, dans nos têtes, entre nos idéalités et les preuves que nous tirons de la routine des choses; c'est tenter d'observer la texture anthropologique profonde de notre idolâtrie intellectuelle. C'est sur cette voie seulement que nous verrons comment nous européanisons la matière.

6 - L'ordre juridique

C'est un discours d'ordre juridique que nos idéalités font tenir à l'exactitude des comportements de la matière inerte dans la caverne de notre raison fondée sur la notion de loi. A l'appui du sens juridique et légal de la vérité, les expériences que nous multiplierons paraîtront irréfutables, puisque nous aurons convenu d'avance de ce qui les rendrait persuasives, donc significatives à nos yeux : à savoir que ces expériences seraient des preuves du fondement juridique du monde.

Dans ces conditions, plus nos mesures seront nombreuses et exactes, plus nous prétendrons qu'elles vérifient la parole de nos totems judiciaires. Nous nous sommes donné une prédéfinition si idolâtre de la notion même de vérité que celle-ci s'identifie aux notions d'ordre et de loi. Notre idolâtrie nous conduit à confondre sans cesse savoir et comprendre . C'est pourquoi nous n'avons décidément pas froid aux yeux quand nous franchissons l'abîme qui sépare nos observations exactes de la prétendue explicabilité de l'exactitude idéalisée par la loi mathématique.

Dans un premier temps - un temps dialectique, il va sans dire, celui qui régit le développement interne d'un certain langage immanent à notre raison - les faits naturels, nous les avons déclarés mécaniques avec les Éléates, et le mécanique nous paraissait spontanément explicatif; puis le mécanique s'est confondu à l'automatique dans nos esprits avec Descartes; puis, la prétendue intelligibilité des phénomènes automatiques leur a été magiquement conférée par le sentiment d'évidence que nous éprouvions à force de les voir se répéter; puis ce sentiment d'évidence fut censé se fonder sur notre sorte de raison naturelle, innée, infaillible, universelle et nécessaire, que nous appelâmes le sens commun. Enfin, nous avons fabriqué un garant absolu de l'unanimité de notre raison, celle qu'avaient forgée ces seuls us et coutumes du monde que nous recensions et calculions plus habilement et plus patiemment que ne pouvaient le faire les peuples moins bien équipés que nous pour l'observation exacte et le calcul complexe.

Les théologiens d'autrefois se montraient moins naïfs et plus cohérents, en un certain sens, aux chapitres des notions d'intelligibilité et de vérité, que nos techniciens inconsciemment idéalistes et entièrement oublieux de la question : ils sentaient, eux, du moins confusément, que nos intelligibilisateurs mentaux - idées et idéalités - ne sauraient donner un sens rationnel au monde que s'ils reposaient sur des motivations; et que les êtres de raison ne sauraient parler tout seuls - ils parlent seulement de leurs inventeurs et utilisateurs à un niveau de profondeur que Nietzsche avait commencé d'explorer. Ils les fondaient donc sur un utilisateur suprême, qu'ils motivaient puissamment, et qui servait de caution à leur entendement. Leur théologie conjurait ce que leur génie de psychologue aurait pu leur révéler de lui-même.

De Scot Érigène à Descartes et à Malebranche, un Dieu idéal, dûment doté de tentacules cérébrales de type idéaliste, a donc assidûment innervé le monde de sa raison aux mille pseudopodes. Cette idole-là, du moins, est trépassée, mais, depuis lors, la raison européenne demeure compénétrée par les idéalités anciennes du savoir, censées se suffire désormais pleinement et joyeusement à elles-mêmes sans nul besoin de la rallonge fabuleuse d'un récit sacré. Voici que les totems laissés à eux-mêmes exercent sua sponte leur pouvoir naturel d'intelligibiliser le monde. La théorie devient la nouvelle idole de la vérité.

Mais on ne saurait quitter le ciel chrétien pour un polythéisme idéaliste : la mort de l'idole religieuse unique renouvelle la transcendance et incite l'homme à descendre plus profondément en lui-même, à la lumière du champ nouveau de la subjectivité que l'athéisme ouvre à l'exploration critique et réellement spirituelle. Le Dieu platonicien des chrétiens d'Occident bloquait l'introspection fécondante - c'était un garde-fou devant l'abîme, la finitude et la déréliction. N'est-il pas temps que nous nous demandions quels ventriloques nous sommes quand nous faisons parler un prêtre idéaliste, un tabernacle idéaliste, une offrande idéaliste? Si le prêtre nouveau, c'est le savant, le tabernacle nouveau, la théorie, et l'offrande nouvelle les idéalités exposées sur l'autel de l'évidence, c'est que notre meurtre sacrificiel - celui qui rassure le savoir par l'offrande d'une parcelle de l'avoir aux dieux - s'est seulement métamorphosé. Quels nouveaux sacrificateurs sommes-nous quand nous sacrifions notre ignorance à nos totems tribaux? Quand nos offrandes consolident notre cécité?

Tentons de voir l' "autre " que nous sommes à nous-mêmes ?le sorcier hégélien en chacun de nous, le nouvel immolateur de nous-mêmes, l'éternel tueur de l'intelligence. Car notre intelligence vraie est cet éveil qui nous apprend qu'une preuve n'est jamais matérielle, et cela par définition, du seul fait que la nature est muette. L'idolâtrie, c'est de transformer des événements de la nature en signifiants. Par quels chemins l'idée selon laquelle la nature nous livrerait le sens rationnel de ses redites à seulement se répéter, et donc ex opere operato, naît-elle en l'entendement européen? C'est cela que doit peser une intelligence transcendante aux totems, et devenue l'observatrice de la généalogie de l'ignorance qui croit savoir - cette ignorance qui fait le tissu même de la raison et le ciment de sa réussite.

7 - Raison et répétition

Premièrement et en tous lieux, la raison expérimentale cherche à conquérir un type de connaissance fondée sur la redite des choses. Que signifie donc le fait que ce soit sur les pistes des répétitions du monde, et non sur les pistes de la rareté et de l'exception, que la raison a décidé, une fois pour toutes, de chercher la vérité, donc la rationalité conçue comme valeur, et censée se cacher dans les " actes " logiques des objets, afin de leur conférer la qualité d'intellectibles? Il n'est pas du tout innocent de traquer la vérité sur la voie de ce qui se révélera partout vérifiable, au sens de mesurable, pour la simple raison que l'universalité ainsi capturée, et appelée vérité, sera, au premier chef, rassurante. Et pourquoi rassurante? Parce qu'utilisable. Et pourquoi utilisable? Parce que ce qui se redit se rend par là même prophétisable. Quel pouvoir plus grand que celui de prévoir ce qui va arriver! Cela mérite quelques sacrifices aux totems capables d'endormir les sentinelles de l'ignorance!

Mais, dès lors, n'est-elle pas césarienne au plus profond, la décision originelle de la raison? N'a-t-elle pas déjà dit secrètement, avec le Méphisto de Goethe : " Am Anfang war die Tat " (" Au commencement était l'action ") puisque les remuements même de la manière pourront alors être interprétés par l'esprit humain comme des sortes d'actes de l'univers, et notamment comme l'acte formateur de se comporter légalement, juridiquement - c'est-à-dire de telle sorte que la raison pourra mythologiser, par le relais des dogmes méthodologiques, et rendre oraculaire, un prétendu ordre signifiant du monde? La raison autoritaire et dogmatique est née de la décision orgueilleuse et inconsciente de l'esprit de transformer la ritournelle muette du monde en un acte universel et rationnel des choses; et d'appeler vérité le pouvoir de prévoir. La notion même de vérité est forgée par une hiérarchie des valeurs idolâtres de la puissance.

Quand nous nous demandons donc ce que signifie la conquête de la vérité universelle sur les chemins des répétitions prévisibles de la nature, des répétitions prévisibles des sociétés, des répétitions prévisibles des croyances, des usages, des coutumes, des formes du droit et de toutes choses tant matérielles qu'humaines, dûment soumises par nous-mêmes au langage de leur propre redite - "toutes choses sont en fatigue ", dit l'Ecclésiaste - nous découvrons que nous sommes livrés à la structure légaliste, utilitaire et césarienne, donc politique, de toute compréhensibilité idolâtre. Mais le sens n'est-il pas le signifiant? N'est-ce pas le signifiant que la raison cherche désespérément dans la redite? Tout sens humain ne renvoie-t-il pas à des motivations? Et toute motivation à une finalité? Ne fais-je pas telle chose pour telle raison et parce que je poursuis tel but? Pour quelle raison ce qui est prévisible me convainc-t-il comme le langage de la vérité aussi bien dans l'ordre in que dans l'ordre cosmologique? Quel est le "mensonge utile ", comme disait Nietzsche, qui se cache sous la prédéfinition européenne de la vérité conçue comme la réussite de la prophétie?

Le mot même de raison se met alors à nous parler de son ambiguïté révélatrice; quand nous nous interrogeons sur le sens de la raison européenne, nous spectrographions ses raisons, donc ses motivations. Le mot raison s'entend tantôt comme un référent totémique, donc prétendument autonome et étranger à l'homme, tantôt comme une sorte de recueil intangible, où seraient gravées les lois censées régir dogmatiquement et coercitivement les comportements " rationnels " du cosmos. Mais le mot raison s'entend également dans un sens moins carcéral, comme un ensemble des motivations clairement fondées sur des raisons humaines, lesquelles renvoient donc nécessairement à des finalités volontairement et lucidement poursuivies par des êtres conscients.

Voici donc que nous nous disons, dans un premier temps : La nature obéit à la raison, ce qui signifie qu'une cohérence théorique et logique propre à l'univers matériel le constituerait en une sorte d'interlocuteur entièrement étranger à ma conscience; donc en un personnage rationnel aveugle, mais contraint à se " parler " raison à lui-même. Ce beau parleur, à la fois logicien et mort, ne nous a-t-il pas tout l'air d'un personnage stupide, mais inexplicablement capable de tenir un langage en raison de sa rationalité interne, laquelle le constitue à la fois en un objet très obéissant à sa propre légalité, et en un sujet de conscience, habité d'un certain discours intelligible? Ce " sujet " n'est-il pas à la fois l'oracle et le support physique de son discours? Quelle puissante idole, en vérité, qu'une matière devenue cérébrale! Toute idole, nous rappellent les prophètes d'Israël, ce n'est que de la matière qui parle.

8 - L'ambiguïté de la raison

En vérité, l'ambiguïté de notre langage rationnel, tantôt idolâtre, tantôt conscient de son humanité, est décelable en chacune de nos sciences. Quand nous évoquons la raison juridique, par exemple, nous faisons expressément référence tantôt à une rationalité en soi et censée autonome, celle qui confère sa cohérence et sa logique internes à une science de la loi dont nous savons, certes, que nous l'avons construite, mais qui se présente désormais comme constituée en un tout autonome. Il arrive que nous nous attachions à cet édifice de l'esprit. Le jurisconsulte souffre quand la solidité théorique de sa science se lézarde dangereusement par l'infiltration bar bare de concepts hétérogènes qui en ruinent le style et la beauté. Mais la science du droit n'est le témoignage d'une civilisation lucide que si elle garde en mémoire que le droit n'est pas un système magique qui parlerait de lui-même; quand elle se souvient, au contraire, que tout droit est fondé exclusivement sur un recensement rationnel de nos motivations collectives, et que seules celles-ci confèrent au système, avec sa signification finaliste, son intelligibilité véritable.

Si nous mimons ensuite le système, en oubliant que nous l'avons créé à notre image, nous voici idolâtres du miroir, comme tant d'idolâtres de l'État ou de l'Église, qui se complaisent à se voir réfléchis dans la superbe édifice de leur Surmoi collectif, et qui se délectent de la puissance de l'image qui les réfléchit. Mais qui se voit réfléchi dans le miroir des sciences de la nature comme dans le miroir des sciences dites humaines? Comme si toutes les sciences n'étaient pas humaines! Qui se souvient que le prophétisable n'est pas intelligible et que rien d'inerte ne parle raison?

C'est que nous prenons les événements naturels réguliers pour des signes de leurs totems. De même que nous considérons un comportement calme et constant des hommes comme un signe explicatif de leur équilibre psychique et de leur sagesse, nous considérons la monotonie du monde comme un signe de la causalité explicante et de la nécessité légalisante, en oubliant que ces vocables désignent des signifiants, donc des valeurs. Nous croyons que la nature s'exprime par métaphores. Signes de connivence et clins d'œil nous piègent en nous berçant. Nous déchiffrons un immense système de signes de la rationalité du monde, que nous appelons sa légalité. Alors, nous ne sommes plus que des juristes naïfs, donc des sorciers ignorants de la psychologie de leur science.

9 - Kant

De la grande confusion des symboles et des signes, Kant n'offre-t-il pas l'exemple le plus éloquent? Dans la Critique de la raison pure, il se réfère avec constance à la structure juridique de signifiante, donc " parlante ". Les phénomènes naturels deviendront intelligibles, à ce qu'il imagine, quand ils auront été mis en ordre à l'aide d'une règle. Cette règle n'est qu'une sorte de sacoche vide. Elle demeurera stérile comme une virtualité d'Aristote si on la laisse piteusement à ses propres forces. Tout pareillement, les phénomènes naturels demeureront anarchiques, insaisissables et incompréhensibles aussi longtemps que la loi ne les aura pas pris en charge à la manière d'un régisseur ayant autorité. On rencontre plus de cent fois le mot " intelligible " dans la Critique de la raison pure, sans que Kant se pose jamais le problème fondamental du rôle de signes fécondateurs que les événements naturels réguliers sont censés jouer à l'égard de leurs signifiants rationnels idéaux - les fameuses notions interprétatives de règle et de loi, que la tradition magico-idéaliste de la raison oraculaire européenne définit comme les garants de la " vérité ".

La vérité est alors prédéfinie dans l'inconscient du système kantien à la fois comme la saisie du monde à la lumière du concept juridique d'ordre idéal, et comme le sens intelligible que cet ordre, Sésame de la vérité, est censé conférer à la prise. Le totem universel de nécessité se marie, chez Kant, avec le totem universel de causalité. Ensemble, ils confèrent aux comportements de la nature une valeur rationnelle, c'est-à-dire parlante, sans que soit jamais posée la question de savoir comment il faut prédéfinir le rationnel lui-même afin que le prévisible soit conçu comme le père de la raison.

La loi kantienne, produit hybride de la causalité et de la nécessité, est donc le deus ex machina d'un entendement bardé de ses a priori idéalistes : il suffit que la " loi " touche de sa baguette magique la régularité universelle et muette des choses pour que ces dernières se mettent à parler raison dans l'entendement sous prétexte qu'elles défilent à la parade. La raison idéaliste étant innée, toute critique généalogique est donc frappée d'avance d'excommunication majeure - ce qui permet de rassurer la raison dogmatique en lui ouvrant le champ du temporel, à défaut du champ de la foi. Mais l'important n'est-il pas de fortifier par le dogme la raison payante, la seule qui intéresse la Grosswirtschaf montante?

Nietzsche lui-même ne se doutera pas que l'exploration de l'inconscient de la raison occidentale conduit à la mise en évidence de la structure magique de la preuve par la régularité, mère de la loi. C'est pourquoi la preuve expérimentale de la constance des choses emporte encore aujourd'hui la conviction que la compréhensibilité scientifique de cette constance est comme emballée dans la constance elle-même, dont la loi serait la voix naturelle.

La raison européenne est donc à double fond : d'une part, les appareils des physiciens permettent de prendre des mesures de plus en plus exactes, grâce auxquelles les régularités des comportements de la matière sont très exactement enregistrées. Ces régularités muettes sont ensuite idéalisées une première fois à l'aide de continuités mathématiques qui permettent de les schématiser. Ces continuités sont alors considérées inconsciemment comme des signes de la loi, et prises en charge par les totems légalisateurs - causalité, nécessité, etc. - chargés de leur faire tenir , en les idéalisant une seconde fois , le rôle de lois rationnelles, donc signifiantes, de la nature. Mais il se trouve que la nature n'obéit bas à des lois, et qu'elle n'a jamais obéi à aucune loi ou sens occidental : elle est simplement régulière ou irrégulière, et nous ne pouvons qu'en dresser des décalques mathématiques qui ont valeur de constats aussi muets que les originaux.

10 - Perspectives

Tentons maintenant, à titre de conclusion, d'esquisser rapidement quelques perspectives ouvertes à l'étude philosophique de la notion européenne de vérité. Peut-on concevoir une plongée plus riche de promesses dans les profondeurs de l'esprit humain que celle d'une exploration de l'inconscient qui anime les rites persuasifs - ceux qui structurent la raison occidentale? Pendant des siècles, un pacte d'assistance mutuelle, ou du moins de non agression réciproque, a lié la raison née des Grecs à la foi religieuse née du dieu d'Abraham. Une gérance pastorale commune des évidences de la foi comme de la science n'avait-elle pas intérêt à défendre une prédéfinition inconsciente de ce qui conférerait la certitude rassurante : à savoir, l'adaequatio rei et intellectus? L'heureuse rencontre de la pensée avec le monde des choses permettait de conjurer la seule question essentielle, celle de la subjectivité de la croyance à l'intelligibilité du réel, puisque cette compréhensibilité était censée fournie par la capture vérifiable. Ainsi, le décalque expliquait le modèle : vérifier la prise, c'était vérifier le sens.

Ce sera donc la notion même de vérité, telle que la philosophie de la raison capturante l'a forgée de Platon à Hegel, qui se trouvera bouleversée si l'intelligence philosophique de demain devait se décider à peser les motivations par lesquelles l'homme métamorphose sans cesse sa saisie des régularités du réel en parole de la raison; puis la parole de la raison en parole de la loi; puis la parole de la loi en parole de l'ordre et de ses rituels; puis la parole de l'ordre rituel en parole du sens.

Un autre aspect prometteur de la critique du totémisme européen, c'est de révéler la structure de pouvoir de toute intelligibilisation et de toute rationalisation du monde de la matière par l'esprit humain. Quelle sera, en effet, la fonction essentielle des totems fondamentaux de la raison projective, sinon de rassembler et d'unifier sous le spectre de ses idéalités totémiques, la dromomanie muette des mondes, afin que toutes choses veuillent bien se rapporter à un centre législateur et légalisateur? Ce centre de commandement du savoir - véritable source des pouvoirs - c'est le corpus du rationnel, c'est-à-dire la logique de la puissance scientifique et publique, sorte de code des normes générales et des méthodes d'acquisition des connaissances garanties par leur propre légalité.

Le principe de causalité, par exemple, sceptre verbal ordonnateur du savoir, rationalisera le comportement des atomes séparés les uns des autres par un vide insaisissable. Chaque fois que le principe de causalité, flatus vocis projeté dans le vide et le rien, paraîtra combler l'insondable, le mystère des choses sera enfoui à nouveau dans l'inconscient de la raison tribale.

Le rôle des totems est de jeter un pont verbal, donc mythique, entre toutes choses soumises à la régularité ou à l'irrégularité. Le monde, pris en main par la magie, est condamné à se ranger dans la cour de la raison arraisonnante des sorciers. Pour que leur sorte de raison puisse se concentrer en un système de refoulement de l'inconnaissable - par le relais de la parole de la loi accordée à la prévision assurée des événements matériels - il suffit que les usagers acceptent la perte radicale et préalable de leur véritable mémoire, celle du néant qui pourtant les habite. Le coup de force du savoir auto?persuasif consistera à fonder la santé mentale elle-même sur cet oubli originel de la condition réelle de l'esprit humain.

Dès lors, une bonne spectrographie critique de la raison rassurante révèle la structure psychiatrique de sa logique. La finalité inconsciente de la psychiatrie n'est-elle pas, en effet, de promouvoir une sorte de police universelle de la santé mentale codifiée par la logique? Par le recours systématique à une autosurveillance aussi inquiète que constante, la société traque, avec une feinte douceur, les déviants du sens, coupables d'avoir chu dans l'angoisse éclairante - celle qui révèle précisément la contingence du monde. Cette angoisse révélatrice, véritable santé propre à l'intelligence éveillée et à elle seule - " le monde est plein de dormeurs", dit Héraclite - est constamment refoulée par l' " équilibre " précaire des sociétés; mais l'angoisse, vraie source de la vision, peut faire surface à l'occasion d'une grave agression de la norme collective.

Sous le choc des événements extérieurs, ou à la faveur, si je puis dire, de tel ou tel traumatisme violent, l'individu est quelquefois subitement désécurisé. Le malheur réveille les endormis de l'intelligence. Le groupe ressent alors vaguement que le malade, c'est lui-même, et que la maladie, c'était la santé trompeuse d'un savoir fondé sur le caractère violent de la saisie totémique du monde et de la légalisation forcenée de la terre par le concept. Alors, la " vérité" divorce subitement d'avec la prévisibilité et la façade des conventions tribales du savoir se craquèle. Une autre maladie risque de succéder aussitôt à la première - car le nihilisme envahit ceux qui se révèlent incapable de supporter la lumière crue de la vérité, et nullement préparés à subir le choc violent de la déréliction et de la finitude de l'homme.

A l'exemple de la psychiatrie européenne, la raison européenne a donc besoin de s'appuyer sur l'organicisme, ce bastion protecteur et ce " grand trompeur" des sciences du mental. Psychiatrie et logique veulent croire que la perte du contact du malade avec la raison collective - la vraie malade - ne peut provenir que d'une lésion physique. Entendons-nous bien, afin d'éviter tout malentendu : il ne s'agit pas de soutenir qu'il n'existerait pas de lésion organique dans la psychose - ne serait-ce qu'au niveau du jeu infiniment subtil et complexe des réactions chimiques du cerveau.

Mais ce dont la raison européenne et la psychiatrie calquée sur elle ont absolument besoin, c'est que la véritable source de la maladie soit seulement d'ordre physique et qu'il ne puisse exister une cause antérieure, d'ordre psychique, afin que ne puisse être ébranlée la croyance des psychiatres en la validité de la connaissance seule déclarée objective et scientifique par le corps collectif : celle qui proclame que la santé mentale consiste à extraire totémiquement de l'intelligibilité des choses même à l'aide de l'expérience; celle qui confie donc au monde lui-même le soin de démontrer sa compréhensibilité, dans l'oubli de ce que le sorcier qui l' "expérimente" veut - et parvient, hélas! - à lui faire dire. Ce que la raison européenne et la psychiatrie ont ensemble en tête - leur idée de derrière la tête, si je puis dire - c'est qu'il convient de circonscrire la notion de santé mentale à l'aide d'une certaine conception auto roborative de la personne, afin que la métaphysique n'ait rien à dire concernant le statut de la raison humaine, et qu'elle soit interdite de séjour dans le savoir.

La psychiatrie commence par enfermer le philosophe dans l'asile pour se donner les mains libres. Pour cela, il faut que la raison soit conçue à son tour comme une sorte d'organe physique en bon ou en mauvais état, à l'image de l'œil , du bras, ou de la jambe; un organe doté d'une structure universellement " valable ". De même que, dans le Lachès, Socrate échoue dans sa tentative pour faire réellement réfléchir les généraux Nicias et Lachès sur la nature du courage militaire, le philosophe s'efforce en vain de faire réfléchir le psychiatre et le logicien sur la nature profonde de la preuve convaincante- payante et sur la poltronnerie de la raison. A ceux-là, Socrate demandait déjà, il y a vingt-sept siècles, d'avoir le courage de s'interroger sur la nature du courage intellectuel.

L'analyse du courage et de la lâcheté de la pensée révéleraient que le discours psychiatrique et le discours logique européens sont tous deux construits sur une circularité craintive. L'expérience autoprotectrice et en autoclave empêche de jamais contester les référents rationnels censés rendre signifiante l'expérience, puisque toute critique de la logique sera considérée d'avance par cette pensée peureuse et protégée par sa dogmatique, comme le symptôme d'une déviation pathologique à son égard. Les discours confondus de la logique autoritaire et de la psychiatrie européenne visent à interdire le désarrimage - l'exode propre à l'intelligence éveillée - puisque le logos de la loi arrimeuse y sert de référent absolu de la nosographie. C'est ainsi que le malade sera censé se remettre des troubles de sa raison, inconsciemment malade de peur, à l'aide de médicaments abrutissants - mais, en fait, les moyens chimiques employés restaureront seulement chez le patient l'oubli naturel et le faux courage collectif qui le normaliseront derechef et de force; et qui lui permettront donc de prêter crédit à nouveaux frais au pouvoir explicatif de sa raison.

Dans ce système de pensée, où l'on appelle vérité et santé la lâcheté et la peur qui assurent l'adaptation roborative au milieu et à la survie aveugle de l'espèce, l'électrochoc, ou d'autres moyens mécaniques, seront les bienvenus : ils auront guéri la psychose à partir de sa cause supposée ? la lésion organique, même si celle-ci n'existe pas. On " guérit " le vrai courage de la pensée à la manière dont on fait marcher à nouveau une montre en la secouant violemment. Cercle sans issue dans lequel la guérison automatique de l'automate mental rappelle que les médecins ne savent pas davantage ce qu'est l'intelligence vraie que les généraux ne savent pas davantage ce qu'est le vrai courage humain. Christian Delacampagne soulignait, dans son ouvrage déjà cité, que le discours psychiatrique étant " ordonné tout entier en fonction de sa fin - d'un objectif qui détermine rétroactivement son contenu - il présuppose ce qu'il croit démontrer, sans risque, par conséquent, d'être infirmé", car les sociétés de sollicitude " ont pour fin d'amener chaque individu à se considérer et à considérer autrui sous un angle psychiatrique ". Raison intouchable en la structure totémique de sa preuve et psychiatrie organiciste s'entendent donc pour considérer comme le dit excellemment Roland Jaccard, " la climatisation de l'enfer comme un progrès ".

Mais qui ne voit que seule une généalogie du courage et de la peur de la pensée sera capable de rendre compte en dernier ressort de la structure idolâtre et magique de ce qu'on appelait autrefois les "lumières naturelles"? Une telle révolution permettrait également de démasquer la nature oblative et sacrificielle de la raison européenne : car elle est à elle-même l'autel de son propre savoir. Sur cet autel, la collectivité aveugle étale ses offrandes propitiatoires - ses offrandes à l'ordre et à la loi, ses idoles idéales - afin de se consolider sans cesse elle-même en se soumettant à une rigoureuse surveillance.

L'étude du courage et de la peur au niveau ontologique - métaphysique - révèle la structure sadomasochiste de la " raison " et sa nature culturelle. Car ce qu'elle immole sans cesse sur son autel - par l'offrande propitiatoire des idéalités à sa peur - c'est l'ignorance, source et vie de l'intelligence.

C'est ainsi qu'un pont pourrait être jeté entre la métapsychanalyse de la raison européenne et la violence sacrificielle des religions fondées sur le rachat par le sang, donc sur l'immolation d'un bouc émissaire divin. Une telle recherche bouleverserait nécessairement des secteurs entiers de la théologie idéaliste - notamment la théologie de la rédemption par le biais d'un meurtre sacrificiel, lequel exige la présence dite " réelle ", au sens de matérielle, du sacrifié, dans l'eucharistie. Qui niera que le fond de l'être, c'est la question du courage et de la peur?

Mais voyez comme la succession des propositions courageuses nous entraîne : les notions d'idole et d'idolâtrie ne trouveront-elles pas accueil un jour dans une critique philosophique vivante? Car voici que la raison européenne se délivre lentement du dieu mécanisciste et géomètre que Descartes, Spinoza, Malebranche, Hegel avait construit sur nos idées et sur notre logique.

Il en résultera d'abord un approfondissement traumatisant de la finitude et de la déréliction. Mais, bientôt, le fait même que l'esprit humain se découvre capable d'un regard sur ses idoles témoigne qu'il est habité par une lumière tout à fait transcendante, celle même de l'intelligence proprement dite en son éveil. " S'il s'élève, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je l'élève ", disait Pascal de l'homme. L'abaissement de la raison expliquante conduit l'intelligence à la découverte de la structure fétichiste du savoir rationnel le plus orgueilleux, celui de l'Occident idéaliste. Mais quel renouvellement exaltant de la grandeur vraie, celle du roseau pensant, quand l'intelligence se découvre porteuse, en son élévation, du plus haut courage, celui d'un regard de l'esprit sur la raison?

Je n'ai cessé, en vérité, de vous parler de celui qui, dans votre culture, a fait de l'aventure de l'intelligence l'aventure du poète, qui est celle de la descente d'Orphée à la nuit et de sa remontée au jour - j'ai nommé le poète de la Vita Nuova et de la Divine Comédie. Si la philosophie de demain devait redécouvrir que l'intelligence véritable est ressuscitative comme la " fleur absente de tout bouquet " qu'évoquait Mallarmé, ce sera encore et toujours aux poètes qu'elle le devrait.

Puisse l'intelligence poétique de demain assurer la seule victoire digne de l'homme - la victoire sur les idoles; puisse cette victoire commune au poète, au philosophe et au saint être celle de l'in telligence européenne de demain.

Mis en ligne le 25 octobre 2005