*
Introduction
1 - Supplique
à un cadavre
Je demande
au lecteur de bien vouloir relire la brève introduction qui
précédait la semaine dernière mon autopsie d'un cadavre, celui
du droit international public. J'y traitais succinctement
du problème anthropologique que posera à la philosophie et
à la politologie de demain la nécessité de fonder un Etat
palestinien pleinement légitimable aux yeux d'un droit des
nations demeuré fidèle à sa logique interne, alors qu'un tel
exploit ne se révèlera réalisable qu'au prix d'une succession
d'opérations chirurgicales désespérées sur le corps agonisant
de cette discipline.
- L'Islam,
l'Occident et l'éthique , 19
octobre 2009
Comment couronner
une dépouille mortelle des lauriers attachés à la définition
même de la notion de loi, comment consulter un oracle défunt,
comment hisser sur le piédestal de la science des lois un
envahisseur dont le butin aura été amassé tout au long d'une
guerre d'extermination de soixante-dix ans?
Jamais aucun
juriste ne demeurera digne des principes qui commandent son
savoir si la démocratie mondiale en vient à valider une contrefaçon
de la religion de la Liberté dont bénéficient tous les peuples
de la terre, celle de "disposer d'eux-mêmes", comme
on dit, puisque, dans le même temps, on demandera à un peuple
estropié dès le berceau et qu'on aura porté à demi mort sur
les fonts baptismaux de sa servitude, de valider lui-même
à haute et intelligible voix la fausse liberté dont les démocraties
auront enrubanné leurs glaives coram
populis totius mundi. Comment introniser
avec solennité dans le temple de la Justice - qu'on appelle
le " droit des gens ", des " gentes ", autrement
dit des nations - l'armée innombrable des fils, des petits
fils et des arrière-petits-fils d'un massacre bien résolus
à demander de génération en génération et jusqu'à la fin des
temps des comptes cruels et sanglants aux auteurs du carnage
de leurs ancêtres? Quel linceul découpé sur mesure, pour la
civilisation trépassée des "droits de l'homme", que
la bénédiction par les conscience universelle d'un conquérant
vengeur.
Cette difficulté
n'est pas moins insurmontable en bonne et saine logique juridique
que la réfutation du théorème de Pythagore au sein de la logique
d'Euclide. Mais comment y ajouter l'inscription sur les stèles
de la justice divine et humaine de la sainte expulsion par
la force des armes des propriétaires du sol de leurs aïeux,
comment y ajouter le sacrilège de couronner les épées de la
tiare des démocraties d'Attila, comment béatifier l'assaillant
jusqu'à l'absoudre de parquer les vaincus dans des camps de
concentration en plein air?
2 - Une
stratégie théologique
La droite israélienne,
elle, a compris depuis des décennies que la planète actuelle
a pris un tel retard spirituel qu'elle ne dispose aucunement
et ne disposera plus jamais des prémisses d'une philosophie
politique qui l'autoriserait à théoriser la glorification
à retardement d'un rapt planifié et d'un génocide. C'est dire
que, de son côté, l'Occident civilisé ne sauverait en rien
l'embryon de cohérence mentale d'une civilisation du droit
qu'il avait péniblement élaborée au cours de deux millénaires
s'il se ralliait, en désespoir de cause, à l'argumentation
piteuse des théologiens du feu et du glaive selon lesquels
la Palestine occupée aurait été remise en mains propres aux
lointains ascendants de l'envahisseur par les soins d'une
divinité locale qui n'y allait pas de main morte, comme il
aurait été consigné par les scribes de l'époque.
Quel désastre
que le monde actuel soit tombé dans une ignorance si profonde
qu'il a désappris à sacraliser a posteriori les guerres de
conquête les plus barbares! Comment conduire maintenant la
civilisation mondiale à un chaos cérébral de cette ampleur?
Et si ce naufrage demeurait à notre portée et n'attirait l'attention
de personne, comment éviter qu'il se révèle irréparable entre
les pattes de nos descendants? L'Etat hébreu se trouve donc
empêché de mener à bien l'entreprise titanesque de ressusciter,
puis de rendre crédibles sur le long terme, des raisonnements
mythologiques qui n'y allaient pas par quatre chemins, mais
que le monde entier a oubliés. Comment contraindre une civilisation
qui a perdu la main à régresser vers les mentalités pieuses
dont les cultes de l'Antiquité nourrissaient l'ardeur, alors
que le temps presse et que l'heure de la chute du rideau approche
à grands pas?
Non seulement
la vocation morale qui inspire l'éthique les lois place désormais
nos malheureuses démocraties des sarcophages du droit en première
ligne, mais personne, sur toute la terre habitée, n'est plus
armé de pied en cap pour monter l'arme au poing sur le front
de la justice des guerriers et pour noyer la conscience morale
de l'humanité dans le bain de sang des vainqueurs; et comme
il est exclu de légaliser à nouveaux frais une guerre des
dieux que les peuples primitifs avaient grossièrement codifiée,
l'expansionnisme militaire et biblique d'Israël conduira fatalement
quelques esprits rebelles à approfondir l'anthropologie superficielle
des sauvages. Notre science des barbares est demeurée une
infirme en fauteuil roulant. A nous d'élever cette discipline
à la hauteur d'un vrai savoir.
3 - La
panne philosophique de l'Occident
Pourquoi la
discipline dangereuse qu'on appelle le droit international
public s'est-elle si craintivement arrêtée en chemin ? Pourquoi
n'a-t-elle même pas progressé jusqu'à radiographier notre
espèce à une profondeur suffisante pour rendre du moins intelligible
le fractionnement qui la fissure et qui brise les rodomontades
auxquelles elle se livre sous la cuirasse de ses vaillants
idéaux ? Pourquoi la dichotomie qui aveugle nos idéalités
évangéliques depuis vingt-cinq siècles les a-t-elle rendues
incapables de scanner la psychophysiologie commune aux deux
carnassiers vocalisés, le biblique ensanglanté et l'idéocratique
bipolarisé, dont la piété frappe d'estoc et de taille l'armée
des hérétiques? Nous voudrions apprendre à observer en laboratoire
la sainteté au couteau entre les dents dont la vocation trompe
les démocraties de la "Liberté"
et la sainteté des théologiens du fer et du feu de Jahvé,
le grand biphasé de sa Justice Il existe fatalement un messianisme
commun aux deux types de boîtes osseuses qui nous pilotent,
puisque les démocraties adoratrices de leurs idéalités acérées
se livrent, elles aussi à la scissiparité cérébrale que tous
les semi évadés de la zoologie se partagent.
L'Occident
autrefois en route vers les conquêtes de la pensée logique
souffre désormais d'une carence philosophique et anthropologique
à double face et qui bloque sa progression. L'une résulte
de la panne cérébrale dans laquelle l'Europe est tombée d'elle-même,
l'autre découle de l'impossibilité de trouver au sein du Hamas
des penseurs en mesure de comprendre l'ampleur du défi que
le déhanchement existentiel et cérébral de la raison occidentale
est appelé à relever.
4 - L'aile
marchante d'Allah
Le Fatah ne
sera jamais que le pétainisme transitoire d'un Islam corrompu;
mais si l'aile marchante d'Allah est à Gaza, le cœur du "Connais-toi"
de demain n'a pas commencé de battre à Téhéran, au Caire,
à Alger, à Tunis, à Rabat, à Lahore, à Kaboul, à Damas, à
Beyrouth, à Bagdad. Deux mythes d'origine biblique, l'hébreu
et le coranique, se disputent la Judée, tandis que l'Occident
des héritiers de Darwin et de Freud n'a pas encore forgé les
armes de la pensée scientifique et critique qui substitueront
le courage et la solitude d'une éthique universelle aux gentils
moralisateurs que la Renaissance érasmienne nous a mis sur
les bras. Le XXIe siècle sera appelé à armer l'humanisme de
demain d'une éthique transcendante aussi bien aux théologies
pouponnières du salut et à l'évangélisme dorloteur dont se
bercent nos concepts pseudo rédempteurs qu'aux principes mitonneurs
de 1789 qui ont donné un essor angélique fallacieux à
la planète, alors que la morale universelle qui nous
attend sera celle de l'héroïsme de notre abandon dans l'immensité.
Qui étions-nous quand nous nous accrochions aux basques de
nos dieux? Toutes nos idoles nous ont plantés-là - il va falloir
enseigner à notre vaillance à se colleter joyeusement avec
le silence.
J'ai tenté
de tracer quelques modestes sentiers dans ces broussailles
et ces ronces, puis de les aligner dans l'ordre provisoire
et imparfait d'une ébauche. Suis-je du moins parvenu à mettre
en lumière l'évidence que l'avenir de l'Europe méditante attend
le réveil intellectuel de l'Islam?
1
- Encore Socrate
2
- Peut-on ancrer la vraie morale politique dans une autopsie
du langage simiohumain ?
3
- L'individu et sa parole
4
- Les " lourds fardeaux sur les épaules d'autrui "
5
- Une ontologie de la dérobade
6
- Le dieu des fuyards
7
- Le réveil intellectuel de l'Islam
8
- La foi et la politique
9
- " Au mystique inconnu, ses ressusciteurs reconnaissants
"
10
- Qu'est-ce que changer d'échiquier ?
1 - Encore
Socrate
Dès ses premiers pas dans les ruelles d'Athènes, la philosophie
occidentale a négligé les suffrages de la masse, parce que le
vrai savoir, disait Socrate, ne saurait porter sur l'énumération
stérile des ingrédients de l'ignorance la plus banale, celle
que la multitude sème sur son chemin comme le petit Poucet ses
cailloux, mais seulement sur les ressorts universels de l'ignorance
et de la sottise des doctes, qui ignorent l'origine et la nature
psychogénétiques de l'ignorance qui leur est propre et qui se
la cachent en toute candeur sous les apprêts mêmes de leur fausse
science. Car leur croyance les persuade qu'ils sont devenus
fort savants à l'école des sortilèges de l'abstrait et des prestiges
de leur rhétorique.
Pour
inaugurer un combat intellectuel fécond entre l'Islam de demain
et l'enclos de l'Occident demeuré debout dans l'arène de la
pensée socratique - combat qui porterait sur l'animalité propre
à l'humanité, donc inconsciente d'elle-même - les gladiateurs
futurs, que nous appellerons des philosophes-anthropologues,
traiteront de la psychologie et de la psychophysiologie qui
caractérisent l'ignorance que sécrète en toute innocence une
pensée vulgarisée d'avance à l'école d'une catéchèse publique
, et cela aussi bien au cœur de la théorisation finaliste et
candidement pastorale des sciences exactes qu'au plus profond
des doctrines religieuses proprement dites. Ces deux ignorances
ignorent qu'elles sont viscéralement bâties sur les preuves
d'une compréhensibilité du monde naïvement contaminée par les
présupposés de la raison juridico-civique.
C'est pourquoi, dès l'origine, le socratisme refuse non seulement
de valider l'opinion populaire, donc la vérité politique dictée
par l'ignorance des foules, mais, comme il est dit plus haut,
par l'ignorance sûre de son savoir que professent les élites
de la connaissance; c'est pourquoi également, et dès l'origine,
l'ascèse drastique attachée à l'usage rigoureux de la logique
et de la dialectique repose sur un déchiffrage de la mauvaise
foi insoupçonnée des bénéficiaires de leur ignorance - celle
qui pilote les savoirs rares et supérieurs. Car ceux-là se révèlent
d'autant plus leurrés qu'ils se sont libérés des faux témoignages
des sens, comme dans le géocentrisme, par exemple; et ce sont
les démonstrations impeccables et savantissimes dont s'arme
"l'erreur utile" comme dira Nietzsche qui les trompe
maintenant à leur servir d'appui en sous-main. C'est ainsi que
l'héliocentrisme se fonde sur la croyance avantageuse en l'universalité
de l'espace et en l'incontamination du mouvement par le temps.
2
- Peut-on ancrer la vraie morale politique dans une autopsie
du langage simiohumain ?
Mais c'est de bonne foi, je le repète, que l'erreur de type
scientifique s'inspire de raisonnements impeccables en apparence
et subrepticement profitables. Le décryptage des leurres que
la sincérité des doctes enfante en catimini requiert une psychanalyse
des illusions les plus universelles, celles sur lesquelles le
sens commun croit prendre un solide appui. La raison dite "naturelle"
a vocation de nous tromper précisément de "réussir" à
tous coups et à merveille, mais dans un univers réduit à trois
dimensions, donc illusoire par définition. Hélas, la perversion
masquée par l'usage est indispensable à la survie d'une espèce
bâillonnée de naissance. Puisque les rêves payants que la raison
utilitaire sécrète à partir du fonctionnement inné qui pilote
la pratique simiohumaine de la "vérité", puisque ces
rêves, dis-je, sont construits d'avance sur le type de signifiants
profitables que le travail humain sécrète nécessairement dans
les imaginations, nous ne saurions porter remède à nos infirmités
cérébrales natives sans appeler à notre secours les cerveaux
rarissimes que nous qualifierons de "distanciateurs",
parce qu'ils regardent de loin les contrefaçons que forge la
parole outillée et forgée par la constance de ses performances.
Dans le Théétète, par exemple, il est démontré que le
concept, qu'on appelait encore l'idée, est incapable, en raison
de la candeur même qui a présidé à sa construction, de saisir
un objet quelconque en tant que singulier, donc dans sa spécificité.
Le nez camus de Théétète échappe obstinément à la notion vague
de "nez camus", qui est enfantine de se trouver réduite
à une universalité vaporisée par le sonore.
Mais voici que la solitude humaine vient se loger au cœur de
la parole et qu'elle commence de nous enseigner une morale dont
l'universalité reposera sur le courage de la pensée. Comment
la réflexion sur l'abandon de notre espèce dans l'immensité
va-t-elle se loger au cœur de notre langage? Pour tenter de
le comprendre, demandons-nous-nous pourquoi la critique socratique
de l'universalité pseudo oraculaire que charrie la loquacité
trompeuse de l'abstrait a nourri tout le Moyen Age occidental,
qui s'est divisé entre les reales, d'une part, dont l'immoralité
intellectuelle leur faisait croire qu'une capture globale et
approximative du monde par l'intercession du vocabulaire de
tous les jours rendait les mots les plus courants riches d'un
contenu divin et les nominales, d'autre part, qui valorisaient
la richesse solitaire qu'ils attribuaient d'instinct à la capture
du singulier, mais qui découvraient que l'individu est indéchiffrable,
donc mystérieux et désespérément insaisissable. Le concept d'humanité
n'était qu'un squelette privé de l'élévation d'une véritable
éthique en regard de Socrate, ce spécimen irréductible non seulement
à sa pseudo dénomination par la parole socialisée, mais à son
existence dans un univers propre à l'esprit. Une morale à la
fois universelle et solitaire va-t-elle trouver son fondement
dans l'analyse anthropologique d'une problématique de la déréliction
qui se serait introduite à notre insu dans la "querelle des
universaux", comme on disait avec des accents jubilatoires
dans un camp et affligés dans l'autre?
3 - L'individu et sa
parole
L'islam ignore encore les promesses philosophiques d'une dénonciation
drastique de la liquéfaction immorale de l'individu à laquelle
préside le langage hyper conceptualisé et hyper socialisé du
singe savant, alors que cette critique remonte pourtant au XIIe
siècle. On sait que la démonstration de la pauvreté morale des
concepts généralisateurs les plus courants, donc vidés d'avance
de leur contenu "socratique" par la routine et l'usage,
la critique de cette pauvreté, dis-je, a donné leur assise et
leur élan ultérieurs, d'Abélard à Bergson, Sartre, Husserl,
Heidegger, à tous les existentialismes désacralisateurs de l'abstrait.
Leur finalité n'est autre que de réhabiliter un sujet de conscience
antérieur au temps spatialisé sur le cadran des horloges, disait
Bergson. L'individu branché sur les "données immédiates de
la conscience" demeure énigmatique, tandis que les idéologies
et les théologies portent le concept d'individu sur les tréteaux
qui le blasonnent.
En
ce sens, l'humanisme chrétien d'aujourd'hui se trouve coincé
entre l'Eden pavoisé des démocraties niveleuses et l'enfer concentrationnaire
des religions de la torture dans lesquelles une divinité vengeresse
précipite ses fidèles à titre posthume. Les deux faces des récits
fantasmagoriques d'une création du monde scindée entre l'éternité
de ses paradis et celle de sa géhenne enracinent les idoles
simiohumaines dans un univers tantôt carcéral et tantôt béatifié.
Mais l'une et l'autre face du mythe en disent long sur l'inconscient
politique qui télécommande une politique d'élimination subreptice
de l'individu en tant que tel au profit du collectif sacralisé
et angélisé par ses idéaux, et cela par le double canal de son
asservissement à un langage non moins bénisseur dans la civilisation
dite de la "Liberté
démocratique" que dans la foi religieuse.
Le
vocabulaire à la fois volatilisateur et salvifique qui sous-tend
les sociétés auto messianisées par le grégarisme de leur sainteté
falsifiée les livre à une auto-conceptualisation effrénée de
leur vocabulaire prétendument "rédempteur".
Le quartier général de toute la politique des idéalités pseudo
séraphiques des modernes n'est autre qu'un langage vitrifié
par sa pseudo purification idéologique. Comment fonder une morale
réellement élévatoire sur une apothéose du collectif ?
Gaza servira de chantier à une anthropologie de la solitude
morale: on ne voit ni les fidèles de l'Allah des sunnites, ni
ceux de l'Allah des chiites apporter, le Coran sous le bras,
la parole du salut aux affamés; on ne voit ni les chrétiens
de Rome ni ceux de Genève pliant sur le faix de la croix et
des vivres qu'ils apporteraient d'un irrésistible élan à une
population livrée à un blocus sanglant ; on ne voit pas les
partis de gauche arborer des banderoles sur lesquelles les mots
Liberté, Egalité, Fraternité auraient été gravés en lettres
d'or. Peut-être les trois dieux uniques ont-ils rempli leurs
fours de leur "pain de vie"; mais leurs adorateurs
ne s'empressent pas à l'apporter aux affamés. Où se cache-t-elle,
l'assise collective de la morale universelle si son courage
s'appuie sur des armées de moutons miraculés par une grâce impuissante
? Quelle opportunité que Gaza offre au monde entier le spectacle
des idoles aux bras croisés des modernes, quelle chance que
l'agonie d'une population sous le bouclier de Brennus des idéalités
de la démocratie et des ciboires des Eglises rappelle aux habitants
de Gaza qu'ils sont seuls sur cette terre et qu'il leur appartient
d'imposer leur éthique du courage au silence et au vide de l'éternité.
Comment le tribunal de la solitude de l'éthique et de son courage
propre ne siègerait-il pas au cœur du débat philosophique sur
le langage des singes cérébralisés ?
4
- Les " lourds fardeaux sur les épaules d'autrui "
J'ai déjà dit que la critique des cosmologies sacrées trouve
sa source dans un nominalisme qui a germé au XIIe siècle , mais
que le contenu de la notion simiohumaine de "signification"
n'avait pas trouvé son assise dans un débat mondial sur les
fondements de la morale, ni le débat mondial sur la morale son
assise dans une dissection du langage socialisé par sa conversion
à l'abstrait, ni la réflexion mondiale sur l'abstrait son assise
dans une anthropologie du totalitarisme grégarisé. Et pourtant,
toute politique et toute histoire sont placées sous la férule
d'un état-major de la parole massifiée. Mais, entre l'immoralité
dans laquelle baigne le mythe des saintes tortures dont l'idole
se lèche les babines et l'immoralité dont se repaissent les
idéalités narcissiques des humains, la philosophie occidentale
n'est-elle pas devenue un personnage de théâtre ? Qu'en est-il
des chairs et des ombres sur la scène de la politique internationale?
Nous
cherchons le trésor du fondement universel d'un courage érémitique,
celui d'une morale hautement solitaire et qui partirait en guerre
contre l'immoralité vaporisée et sonorisée des idéologies et
des théologies. Autrement dit, si le devoir de délégitimer l'immoralité
des concepts vidés de tout contenu individuel saisissable par
un effet de l'universalité désertifiée de leur énonciation,
si cette délégitimation en appelle à un existentialisme islamique,
alors que l'islam est demeuré une pastorale, une catéchèse et
une mystique collectives, non une quête fondée sur la traque
et l'analyse des enjeux existentiels auxquels le vocabulaire
simiohumain sert de théâtre, comment l'Occident demeuré authentiquement
socratique se mettra-t-il il en mesure de bâtir une éthique
héroïquement fondée sur l'autopsie des formulations universelles,
donc absentifiantes à la fausse lumière desquelles le singe
semi réflexif se révèle un Ponce Pilate oscillant entre ses
substantifs muets et ses généralités niveleuses?
Gaza deviendra le laboratoire de la réflexion mondiale de demain
sur l'éthique, parce que ce camp de concentration privé de toiture,
donc visible du haut des airs, réfute à lui seul la sotte croyance
simiohumaine selon laquelle un discours proclamé objectif
à l'école de l'éloquence publique porterait sur des substances
et véhiculerait physiquement un sens absolu ou relatif du monde.
Le mythe langagier fondateur de l'Occident appelle une radiographie
des médiations vocales que charrie un vocabulaire miraculé par
les prestiges que son rythme exerce sur ses propres locuteurs,
puisque son auto-bercement vaniteux rend le cosmos magiquement
"parlant".
Mais les mystiques chrétiens n'ont pas su alimenter la quête
spirituelle de l'Europe, qui s'est seulement nourrie d'un "non-savoir"
réputé purificateur par lui-même et demeuré inerte faute d'anthropologie
critique de l'immoralité gravée dans le langage simiohumain.
Un Nicolas de Cues, par exemple, refusera de mettre "de lourds
fardeaux sur les épaules d'autrui", comme dit l'épître de
saint Pierre. Que se serait-il passé si les saints d'un gibet
prometteur avaient scanné la parole qui scelle la dérobade originelle
devant lui-même de l'animal devenu spéculaire sous le joug du
social et qui s'est placé sur la défensive à se donner un "Dieu"
aussi narcissique que lui-même? Que serait-il arrivé si cette
dérobade originelle de la "créature" face à la solitude
tragique de son éthique dans le vide de l'immensité trouvait
sa source dans la pesanteur socialisée des idéalités forgées
par le langage spéculaire des fuyards dont la planète entière
offre à Gaza une métropole pour témoin?
Ce
serait donc l'abstrait qui mettrait sur les "épaules d'autrui"
le bât des idéalités faussement pieuses dont se nourrit le culte
des "droits de l'homme". Voyez ces angelots voleter
en essaims serrés dans le ciel de Gaza; voyez comme la politique
angélique des modernes a retrouvé un usage subrepticement cultuel
des idéalités réputées prometteuses à l'échelle
planétaire. Nous serions-nous enfin placés, à force d'observer
l'abcès de fixation des séraphins volant à tire-d'aile dans
le ciel de Gaza, sur le chemin d'une quête des sources anthropologiques
d'une éthique du courage solitaire, d'une éthique délivrée,
de ce fait, du cancer de l'universalité creuse et contrefaite
que forgent nos concepts gangrenés par leur ciel? Ici encore,
Gaza retentit des chœurs d'une morale de la dérobade ecclésiale
et démocratique lourde de son viatique viscéralement sacerdotal.
Mais, en décembre, une marche silencieuse du monde sur Gaza
réveillera la réflexion trans-zoologique sur l'éthique.
5
- Une ontologie de la dérobade
La
critique de la parole simiohumaine qui conduirait à la désacralisation
des éthiques de confection, nous en retrouvons le filon dans
la mystique de la "nuit de l'entendement" d'un saint
Jean de la Croix, qui fustige les abstractions faussement généreuses
pour s'inspirer intuitivement, mais avec constance, de la purification
socratique du langage. Demandons-nous donc où nous conduira
un déshabillage systématique du discours vaniteux des démocraties
et de l'universalité musicalisée qui lui sert de piédestal intérieur.
Première tentative d'une réponse: il nous faut apprendre à spectrographier
l'idole en son miroir flatteur à elle, donc en tant qu'elle
se révèle la championne du monde du langage de la dérobade dans
le spéculaire; car elle s'enveloppe jusqu'à la caricature dans
les vêtements diaprés de sa propre "belle âme".
L'anthropologie critique revisite la démolition demeurée bancale
et partielle chez les mystiques occidentaux du langage auto-glorificateur
de l'idole. Certes, ils méprisent l'éloquence retentissante
de la chaire, ils tournent même résolument le dos à cet apprentissage.
Mais leur foi en une divinité qu'ils extériorisaient encore
candidement présentait le mérite de ne chercher qu'une seule
"vérité", celle qui démasquerait la "super belle âme"
d'une idole naïvement vaniteuse, parce que fabriquée sur le
modèle du narcissisme cosmologique de l'Ancien Testament. Pourquoi
n'ont-ils pas trouvé le terrain d'un scannage cruel du narcissisme
divin? Parce que cette découverte les aurait conduits à une
spectrographie impie de la politique d'un Créateur ensauvagé.
Pour l'instant le silence des monastères nous cache encore les
secrets des idoles.
Mais regardez bien comment Israël a su se confectionner un dieu
cuirassé et casqué, voyez comment Israël sait guerroyer sous
le heaume et la cuirasse de Jahvé. Les deux autres dieux uniques
se dérobent. Allah berce ses fidèles à leur administrer l'anesthésiant
du fatalisme, le dieu du gibet demande à sa créature de tendre
l'autre joue à ses gifleurs et de se clouer sur la potence du
monde, le dieu de la Liberté musicalise dans le ciel de Gaza
les vaines promesses de son langage en miroir, mais tous ces
faux dieux se drapent dans leur "belle âme" et se dérobent,
tandis qu'Israël endosse la cotte de mailles de son dieu des
guerriers. Sachez que ce dieu-là ne fait pas de quartier.
6 - Le Dieu des fuyards
C'est pourquoi nous allons apprendre à mieux nous regarder dans
le miroir de nos idoles, c'est pourquoi nous allons nous placer
progressivement dans le dos de nos dieux de fuyards. Alors seulement
nous serons un peu mieux informés des ressorts divinisés ou
idéalisés de notre politique et de notre histoire à Gaza. Car
l'interrogation anthropologique sur la "quête" monastique
manquée d'une catharsis qui se serait rendue résolument translangagière
et sur laquelle toute la spiritualité occidentale aurait dû
se fonder porte néanmoins et souvent à son corps défendant sur
la seule question décisive, celle de savoir si la "vie élévatoire"
que nous attribuons à l' intelligence véritable des Etats et
à leur grandeur propre s'enracinera dans une mise à nu suffisamment
décapante du vocabulaire falsifié du sacré dont use le singe
auto-réfléchi dans son miroir aux idéalités.
Quand
nous disposerons d' une simianthropologie réellement scientifique
et critique, nous tenterons de radiographier l'immoralité abyssale
qui procède à nos mises en scène théologiques du cosmos; et
nous verrons comment ces orchestrations rutilantes et retentissantes
s'alimentent de la charité contrefaite du culte que les démocraties
actuelles du "salut" rendent au vocable "Liberté"
dans le ciel de Gaza. Qu'en est-il de la barbarie originelle
du singe piégé par son langage de la dérobade? Qu'en est-il
d'une compréhensibilité spécularisée et trompeuse du monde extérieur
si le narcissisme caché de nos théorisations scientifiques de
l'univers s'enracine à son tour dans des concepts finalisés
à notre usage et dans des abstractions mythifiées par notre
politique? Voyez le ridicule de supposer que le "compréhensible"
dûment pré-conceptualisé par une idole serait remis entre nos
mains par les bons soins d'un ciel plein d'attentions à notre
égard. Quelle est l'identité secrète du personnage cosmique
que nous appelons "Dieu"? Pourquoi ce charlatan du cosmos
se présente-t-il en redresseur de son propre vocabulaire, alors
même qu'il veille jalousement à cacher la plus grande partie
des farces et attrapes que contient le colis faussement généreux
de son langage?
Il est torve, le regard que le Zeus des modernes jette au troupeau
qu'il condamne à vagabonder entre un hameçon verbal et une rôtissoire
censée se trouver alimentée par un feu inextinguible sous la
terre. Il faudra donc tenter de greffer la "justice divine"
de l'islam du Coran et de l'Occident chrétien sur la postérité
spirituelle d'une critique anthropologique de la parole simiohumaine
que profère "Dieu" en personne; puis, cette ascèse iconoclaste,
il faudra l'articuler avec notre histoire réelle, celle qu'enregistrent
nos horloges, donc la greffer sur l'histoire inscrite sur le
cadran de la Palestine; car c'est dans le sang que les aiguilles
de fer de nos faux ciels gravent l'histoire du camp de concentration
du Dieu verbifique des démocraties; et cette idole porte sur
les fonts baptismaux de sa "Liberté" et de sa "Justice"
une parole faussement dévote - celle des "belles âmes"
dont les offrandes ne sont que des concepts vides de sens.
7
- Le réveil intellectuel de l'Islam
Les
masses musulmanes se sont mises en route sur le chemin d'un
sûr réveil de leur cervelle. Voyez comme elles progressent à
grands pas dans l'autopsie de l'idole politique que l'Occident
est devenu à lui-même ! Elles observent le crucifié nouveau,
celui qui agonise sur le gibet de la sainteté verbifique du
monde: l'Israël des carnages demandera demain que la colonisation
reprenne de plus belle en Cisjordanie, et cela à titre de "récompense"
pour la proclamation de l'existence tout idéale, donc fallacieuse,
d'un Etat palestinien prétendument "souverain". Comment
se fait-il que ses frontières seront aussi flottantes que les
concepts aléatoires de Liberté et de Justice? Voyez-les observer
la loupe à l'oeil les ex-votos de la religion des "droits
de l'homme" : leurs autels, disent-elles, servent de bancs
d'essai au ciel des tortures auxquelles les juifs et les chrétiens
s'exerceraient de conserve.
Il
est d'ores et déjà évident, répètent-elles, que les gouvernements
des Etats arabes s'imaginent qu'ils étoufferont dans l'œuf l'Islam
de la lucidité socratique qui a commencé de germer dans l'âme
des fidèles du Coran. Mais elles savent que la logique de la
Torpille en a vu d'autres: il est clair, disent les Socrate
de l'Islam, que les artifices d'un droit international faisandé
seront réfutés sur l'agora où la potence des démocraties a dressé
ses prie-Dieu. Il est également évident, répètent-elles, que
le conceptualisme dont se nourrit le narcissisme politique des
modernes fera rire les Socrate qu'attend le monde islamique
tout entier.
Certes,
le Fatah est prêt à signer un accord mortuaire avec le Caïn
enrubanné des banderoles dont l'Occident s'enveloppe. Mais les
foules musulmanes se sont éveillées; et leur anthropologie critique
fait ses premiers pas dans le scannage de la parole simiohumaine.
Voici qu'elles prennent des clichés du Dieu séraphique des modernes
- la Démocratie vassalisatrice; voici qu'elles se rendent à
la morgue en photographes d'une Liberté et d'une Justice embaumées
et parfumées dans le suaire des idéalités. Il
est sur pellicule, le cadavre malodorant de leur langage. Bientôt
le monde musulman cessera de sauter à pieds joints par-dessus
le siècle de Voltaire, puis de Darwin, puis d'Einstein pour
se mettre à l'école des saintes profanations du Mystique Inconnu.
8 - La foi et la politique
Entrons
avec courage dans une cruauté intellectuelle fière de son recul
socratique - celle qui regarderait avec des yeux nouveaux une
espèce délivrée de ses idoles; observons le "conflit
du Moyen Orient" avec les yeux distanciateurs des dieux
morts. Pour tenter de comprendre de quelle justice la morale
de demain se voudra la servante, il faut se demander en tout
premier lieu pourquoi l'homme à la ciguë a refusé de condamner
à mort les généraux athéniens pourtant victorieux à la bataille
navale des Iles Arginuses . Quel était leur forfait religieux?
Athéna n'est-elle pas la déesse de la guerre et leur vaillance
méritait-elle le poison mortel? Mais il leur était reproché
d'avoir poursuivi l'ennemi vaincu au lieu d'enterrer leurs morts.
Au nom de quelle éthique tétanisante ce crime empoisonnait-il
leur victoire militaire? C'est que le devoir éminemment "moral",
donc tenu pour hautement rationnel des amiraux de l'époque à
l'égard des morts en haute mer résultait logiquement de la croyance
de tout le monde antique selon laquelle les cadavres privés
de sépulture étaient condamnées à la torture d'errer éternellement
dans l'Hadès, de sorte que si les malheureux trépassés au champ
d'honneur se trouvaient ensuite livrés par leur propre patrie
à un sort aussi cruel que misérable, comment Athènes formerait-elle
de génération en génération des patriotes casqués par Athéna
"à la lance pensive", comme l'écrit superbement André
Malraux?
On
voit, à ce seul exemple, que la piété civique et la morale guerrière
sont les clés de la raison torturante entendue au sens militaire
de ce terme. Mais ce ne sera pas à l'aide des modestes moyens
du bord dont disposent les petits capitaines de la raison pratique
que l'on disqualifiera une éthique prisonnière de la geôle des
cités :il faudra observer le sceptre que brandit une divinité
ritualisée hier par une potence, aujourd'hui, par un culte narcissique
et faussement dévot de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité!
Quelle
éthique Socrate a-t-il donc élue et qui seule lui a permis d'absoudre
les généraux athéniens coupables d' "impiété"? Comment
se fait-il que, depuis vingt siècles, l'impie qui livrait les
morts à des tourments éternels rayonne de tous ses feux dans
le vide de son éternité? Comment se fait-il que l'éclat de sa
lumière féconde de siècle en siècle le courage de la philosophie
? Serait-ce le miel de son intelligence que Socrate aurait
emportée dans sa mort?
9 - "Au
mystique inconnu, ses ressusciteurs reconnaissants"
Demandons
maintenant à Socrate de quelle clarté d'esprit et de jugement
les peuples arabes devront s'éclairer. A celle qui leur permettra
de clouer l'immoralité des trois idoles issues de la religion
du Livre sur la croix des crucifiés de l'intelligence à venir
de l'humanité. Quelle sera la première de leurs profanations
? Celle qui les éclairera, comme il est dit plus haut, sur les
secrets anthropologiques du faux génie des idéalités vaporeuses,
celle qui leur apprendra que les concepts mirifiques sont les
miroirs aux alouettes de la politique et qu'ils n'accouchent
jamais que d'Etats morts-nés. Les Socrate de Mohammad diront
aux Palestiniens : "L'Occident gonflé du vent de ses idéalités
ne sera jamais qu'un accoucheur d'Etats-cadavres au sein de
l'Islam. Ne le laissez pas mettre un concept d'Etat palestinien
au monde, ne laissez pas l'Occident accoucher d' un mort parmi
vous."
Certes,
toute cité simiohumaine, dit Socrate, commence par mettre les
saints blasphèmes que profère la pensée critique au service
des divinités ensorcelées par l'obésité de leur langage et béatifiées
par la piété même dont leurs tueries font un étalage dévot
. C'est pourquoi, aux yeux de l'homme à la ciguë, l'islam a
besoin d'initier l'Occident à une pensée et à une pédagogie
étrangères aux pavanes de la semi raison des démocraties. Notre
civilisation s'est arrêtée en route; elle attend le réveil spirituel
de l'islam de demain. Mais tant que les peuples du Coran croiront
dur comme fer qu'il leur suffira de rendre de plus en plus performante
dans son ordre l'espèce de "raison" bancale et déhanchée
de l'Occident, ils se verront conduits comme par la main vers
un avenir faussement libérateur. On ne construit pas l'intelligence
véritable de l'humanité sur les crics et les ressorts d'une
raison ventralisée, on ne répond pas aux questions éthiques
que le drame palestinien pose à l'anthropologie socratique si
"Messire Gaster" conduit seulement les masses musulmanes
à remplir la panse vide de la "démocratie idéale" à Gaza.
La
morale transzoologique demande conjointement àla philosophie
occidentale et à l'islam pensant de demain de se lancer ensemble
sur la trace du "pain de l'esprit" des mystiques
des deux religions. Certes, leur idole extériorisée les leurrait
encore; mais déjà leur vaillance enflammait la solitude de leur
combat spirituel. Un athéisme dépossédé des totems de la foi
écrit l'avenir de la sainteté. C'est lui qui décryptera les
ultimes secrets de la psychobiologie d'un animal qui se cache
encore à lui-même l'animalité spécifique qui l'inspire; c'est
lui qui dénoncera les pavois rutilants des démocraties au langage
faussement vivifiant; c'est lui qui filmera la bête qui, depuis
des millénaires "faisait l'ange" à l'école de son langage
de prédateur.
Pour tenter d'entrer dans cette éthique, nous nous mettrons
encore et encore à l'école du laboratoire de la torture en plein
air que nous offre le blocus de Gaza; car jamais nous ne retrouverons
un champ d'expérience plus instructif des crimes séraphiques
qui font l'animalité propre à l'espèce scindée par son langage
entre ses crimes et ses séraphins. Ah ! si les saints savaient
quel regard le silence porte sur le langage simiohumain, si
l'Occident savait de quels yeux le silence des saints de l'islam
regarde le sceptre angélique et cruel du dieu Démocratie!
Platon
raconte qu'à la bataille de Potidée, Socrate avait plongé l'armée
grecque tout entière dans l'étonnement à demeurer debout et
méditant de l'aube au couchant. De quelle éthique ce silence
était-il habité? Aujourd'hui encore, si le monde entier observait
seulement une minute de silence pour Gaza, l'histoire du monde
en serait changée, tellement le silence dénude et éclaire le
monde, tellement le silence dit le courage solitaire de l'éthique.
Si nous voulons engranger un jour la moisson spirituelle des
mystiques du silence, il nous faudra apprendre à observer les
entrailles des trois idoles vocalisées et spécialisées dans
la torture. Comment le trio de nos faux dieux se réfléchit-il
dans le miroir de la civilisation du Livre, comment toute la
politique du monde refuse-t-elle encore de se regarder et de
se reconnaître dans ce miroir-là?
C'est
que le courage spirituel qui remplira l'âme et l'esprit des
futurs soldats du silence et du vide servira d'enclume de son
destin au futur Etat palestinien; et ce courage-là de la nation
fera de Gaza le creuset de la conscience morale de l'humanité
de demain.
10 - Qu'est-ce que
changer d'échiquier ?
Si le courage de l'intelligence est le miel et le feu des vivants,
le silence du néant et du vide nous conduira à un nouveau théâtre
de l'histoire. Le premier personnage qui se rendra observable
sur cette scène ne sera autre que le Dieu schizoïde de l'Occident.
On le verra choir tout d'une pièce du ciel sur la terre: on
le verra s'y briser en deux tronçons, l'un abstrait, manipulateur
et habile à déposer le fardeau du concept sur les épaules de
sa créature. Et l'autre?
Pourquoi le cadavre de l'idole se fait-il offrir de la chair
et du sang sur ses autels ? Pourquoi le monstre au sceptre mort
se fait-il patelin et angélique à souhait? Et l'autre œil, où
est-il? On cherche le nouveau globe oculaire de l'humanité,
celui qui cessera de regarder notre espèce avec les yeux du
Dieu des singes. Alors Gaza portera son regard sur l'idole meurtrière
que la démocratie est à elle-même, alors Gaza brillera comme
un astre socratique dans le ciel de l'esprit, alors l' œil de
Gaza sera celui qu'illuminera un autre savoir, une autre intelligence,
un autre courage. N'est-ce pas sur la rétine de cet autre œil
que le peuple palestinien se réfléchit maintenant?
Décidément,
la vraie morale du monde de demain se gardera bien de faire
bourdonner la fausse immortalité des trépassés en haute mer,
décidément l'abeille socratique ne mettra pas le peuple palestinien
à l'école des prières de la démocratie, décidément Socrate ne
cajolera pas son éternité dans le miroir où Athènes mitonnait
ses morts. Le vrai courage de Socrate se changera en pain de
l'esprit à Gaza.
Mais
peut-être fallait-il que le peuple palestinien descendît dans
sa mort afin de ressusciter dans une éternité qui lui
serait propre. Socrate prend son vol au crépuscule des peuples
et des nations. Puisse le crépuscule de la pensée européenne
apprendre à déguster le miel de l'islam à Gaza, puisse le crépuscule
de la pensée européenne saluer, dans les ruines de Gaza, le
berceau de l'islam pensif de demain.
Le 26 octobre 2009