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L'Europe à la recherche d'une spiritualité

1 - Généalogie de la bipolarité du cerveau simiohumain

 

1 - Généalogie de la bipolarité du cerveau simiohumain
2 - Le naufrage de Copernic
3 - Un existentialisme déboussolé
4 - Le trépas du verbe exister du simianthrope
5 - Les fondements spirituels de la liberté

 

Dans une Europe où trois dieux uniques ont enterré leurs théologies respectives dans le gigantesque catafalque des cultures, une civilisation à la recherche d'un ciel nouveau découvre qu'elle a changé d'astronomie depuis un siècle , que Copernic a rejoint Ptolémée dans le sépulcre des cosmologies mythiques, que l'Occident voudrait conquérir le regard sur les idoles trépassées des ancêtres qui seul lui redonnerait l'élévation d'une vie spirituelle .

Mais pour cela, il faut commencer par se demander quelles sont les relations que la science moderne entretient avec le verbe exister , tellement toute foi est un existentialisme et tout existentialisme le fruit d'une représentation du monde. Comment l'humanité va-t-elle assumer les responsabilités qu'elle avait craintivement déléguées à un démiurge?

 

1 - Internet et l'avenir de la philosophie
2 - Apprendre à observer les cerveaux
3 - La genèse de la géométrie
4 - Une anthropologie de la course vers l'insaisissable
5 - La balance à peser les idoles

1 - Internet et l'avenir de la philosophie

Beaucoup de jeunes internautes me demandent de leur raconter la généalogie de la boîte osseuse du simianthrope biphasé. Certes, m'écrivent-il, notre espèce se trouve armée d'un encéphale scindé entre des mondes conceptualisés et inégalement autarciques d'une part et un monde peuplé d'objets dont l'existence désespérément concrète échappe à nos prises intellectives. Certes, ajoutent-ils, le langage sonorise ce qu'il généralise. Certes, disent-ils, la parole est abstraite par nature et, à ce titre, elle échoue nécessairement à saisir ses contrefaçons dans le singulier. Je comptais réserver l'examen de cette question centrale de la philosophie à mes publications de mon vivant ou à titre posthume. Mais puisque l'actualité politique m'a contraint de soulever sur l'estrade d'internet le problème de la domestication de l'Europe sous le sceptre de l'étranger, j'ai été conduit à vous exposer les fondements anthropologiques de l'asservissement des peuples et des civilisations par les mondes oniriques dont leur vassalisateur réussit à les casquer. C'est ainsi qu'il m'a fallu démontrer non seulement la mise en esclavage continu du cerveau du Vieux Monde par l'empire américain, mais les processus psychobiologiques qui commandent les transitions lentes entre une espèce primaire et supposée toute terrestre et une autre qu'on voit se dichotomiser par le dédoublement progressif de ses représentations du monde entre le réel et le rêve. Qu'en est-il d'un animal coincé entre une myopie qui l'attache au piquet de l'instant et les songes qui le vaporisent dans l'éternité ? Si je vous laissais en route, je rendrais inintelligibles, entre autres, mes analyses anthropologiques du tartuffisme politique, qui fait d'une France désormais placée sous la tutelle d'un Etat d'au-delà des mers le héros de Molière de la démocratie mondiale.

- Nicolas Sarkozy , Bernard Kouchner et l'anthropologie critique du tartuffisme , 27 septembre 2007

Je renonce donc à l'imprimé, puisque j'ai estimé, dès 2001, qu'internet deviendrait un centre de la recherche et de la réflexion plus écouté que l'édition industrialisée, qui s'essouffle à marchandiser un produit de consommation de masse saisonnier et sans avenir civilisateur, le roman d'occasion. Et puis, comment ne serais-je pas encouragé à vous suivre en raison de la rapidité avec laquelle vous avez compris, premièrement que la politologie de demain se fondera sur une anthropologie dont le statut sera devenu réellement scientifique , secondement, qu'il faudra donc ouvrir des yeux nouveaux sur la véritable postérité politique de Darwin et de Freud, troisièmement, que le récit historique en sera métamorphosé , parce qu'il deviendra impossible de raconter les événements sans avoir appris à scanner l'encéphale d'un animal bipolaire.

2 - Apprendre à observer les cerveaux

Mais l'histoire en dents de scie de la schizoïdie cérébrale du simianthrope est un roman dont le scénario répond à la logique interne qui a commandé l'évolution de la boîte osseuse du chimpanzé - à supposer que cet ancêtre serait le paradigme le plus originel de l'encéphale de Kant ou d'Einstein, ces pics si abrupts que peu de leurs contemporains en ont gravi les pentes aux côtés de ces premiers de cordée. Il faut donc en rabattre : les primates les plus proches du simianthrope présentent seulement des traits sociaux et morphologiques qui nous facilitent une première schématisation du processus de dichotomisation du cerveau simiohumain. Notre origine animale ne saurait donc suffire à modéliser l'évolution de l'intelligence proprement transsimienne, ni à résoudre la question de la spécialisation à outrance de vos boîtes osseuses, ce qui rend difficile l'examen de la conque cérébrale propre à notre espèce et hasardeuse sa pesée.

L'observation critique permet néanmoins d'établir que tous les animaux qui vivent en troupeaux sont nécessairement armés d'un embryon de cerveau branché sur la collectivité à laquelle ils appartiennent, ce qui est exclu pour les animaux solitaires, tels l'aigle, le lion, le tigre ou la cigogne . De plus, les bêtes agglutinées se dotent de chefs dont quelques-uns sont capables d'élaborer une stratégie de chasse, donc de guerre, ce qui exige une hiérarchisation des capacités politiques infra humaines, donc une codification des prestiges et des rangs, donc une discipline innée ou acquise , donc une obéissance, donc un code des récompenses et des châtiments. Tel est le cas du loup et, dans une moindre mesure, du chimpanzé, qui n'a pas encore appris à chasser collectivement ou à éliminer systématiquement les spécimens aberrants, ou à ritualiser ses relations avec des mondes imaginaires. Il serait donc erroné de vous imaginer que la dichotomie cérébrale du simianthrope serait née avec l'humanité, puisque certaines espèces possèdent la capacité innée de se situer " mentalement " dans le groupe et non seulement d'en respecter les règles, mais de sanctionner les comportement individuels aberrants par l'éjection brutale du " coupable " de la communauté animale. De plus, la plupart des anthropologues n'ont pas la tournure d'esprit de l'homme politique qui seule leur permettrait de poser les vraies questions au chimpanzé qu'ils observent ; car les chefs sont nécessairement les premières individualités dotées d'une volonté, d'une ténacité et d'une colère rentrée propres à l'esprit de commandement. Or, il y faut un recul psychocérébral élémentaire qui permet du moins de manœuvrer sur le long terme afin de porter un regard global sur le groupe entier, d'en observer le sommet et d'occuper ce point focal.

3 - La genèse de la géométrie

Ces remarques n'enlèvent rien à la spécificité des mondes oniriques complexes et à la difficulté de logiciser la généalogie propre à chacun. Prenez l'exemple de la genèse de la géométrie euclidienne et de la promotion de cette science au rang d'une manière de personnage mental, donc hautement cérébralisé du simianthrope . Vous observerez en tout premier lieu qu'il n'existe aucune figure géométrique dans la nature : le carré, le cercle, le triangle, l'ellipse ou le losange sont des figures dites idéales , donc générales et proclamées " parfaites " dès l'origine, précisément en raison de la supériorité qui leur est attribuée d'échapper systématiquement au concret , donc aux malformations du singulier . Le cerveau simiohumain commence donc par établir une hiérarchie des valeurs entre le savoir animal, qui est local et concret, d'une part, et les connaissances transportables dans un empyrée de l'abstrait et tenues pour surplombantes, d'autre part. Qui sont-elles et comment ne se contenteront-elles en rien de s'armer d'une identité propre, parce qu'elles ne prendront, de surcroît, la parole qu'au nom de leur différence et se définiront en outre, non point de ressembler , mais exclusivement de se distinguer - et cela au point qu'elles creuseront un fossé infranchissable entre elles et leurs consoeurs ?

Sitôt que la géométrie sera allée habiter le monde séparé des figures dites "pures", ses relations avec le monde physique vont donc se heurter à des difficultés de voisinage insurmontables, puisque, chez les Pythagoriciens déjà, la mesure exacte de la circonférence du cercle et le calcul de la racine carrée de l'hypoténuse des triangles rectangles s'est révélé inaccessible à la logique des nombres finis. Quelle est la profondeur de l'abîme qui sépare le cerveau des mathématiciens purs de celui des physiciens spécialisés dans des compromissions inévitables entre les soucis pratiques de la topographie et l'intransigeance des calculateurs ? Le mathématicien Lindemann exprime fort bien l'indignation des nobles chevaliers des équations devant les Sancho Pança de la physique lors de son entrevue avec le jeune Heisenberg : "Lindemann me demanda quels étaient les livres que j'avais étudiés les derniers temps. Je citai Espace-temps-matière de Weyl. (...) Lindemann mit fin à la conversation par ces mots : "Alors, vous êtes de toute façons déjà fichu pour les mathématiques." C'est ainsi que je fus congédié." *

4 - Une anthropologie de la course vers l'insaisissable

L'étude du cerveau propre au simianthrope ne trouve donc ses coordonnées et son matériau expérimental sur la terre et dans les airs que par l'examen critique des fonctions spécifiques qu'exercent des acteurs qu'il vous faudra qualifier de proprement mentaux, mais qui se révèleront pourtant agissants . Comment ferez-vous débarquer ces majordomes dans la politique et dans l'histoire ? Pour contenir leurs ambitions et leur interdire le statut de plénipotentiaires qu'ils prétendront conquérir , vous observerez que si les loups et les chimpanzés sont bel et bien dirigés par des chefs compétents, donc capables de prendre des initiatives réfléchies - donc également de courir le risque " calculé " de subir des revers politiques - le simianthrope moyen n'a pas tardé, de son côté, de remarquer que ses dirigeants sont mortels , donc faillibles. Il s'est donc demandé si des pilotes parfaits ne surplomberaient pas les personnages boiteux dont le malheur est de subir le destin cahoteux du groupe ou de la tribu sur la terre et si des souverains moins précaires ne gèreraient pas le monde à la manière dont la sainte géométrie administre l'éternité des triangles irréprochables, mais hélas invisibles en tant que tels.

Or, des chefs à la fois célestes et en chair et en os - on ne les rencontre que fort exceptionnellement sur son chemin - seront nécessairement subordonnés à leur tour à un chef plus parfait qu'eux-mêmes et ainsi de suite. Il vous faudra donc élaborer une science de la course épuisante du simianthrope vers l'insaisissable, que vous appellerez une théologie. Cette disciplinee précisera la hiérarchie des dieux, le degré d'autonomie de chacun et les relations équilibrées ou conflictuelles qu'ils entretiendront avec un souverain de plus en plus vaporisé . Dans le christianisme, cette science des hiérarchies, des tensions ou des chamailleries d'un ciel tour à tour apaisé et déchiré ahane depuis quelque deux mille ans à distinguer le statut du dieu qui s'échine et s'essouffle de celui du chef absolu, impassible et inscrutable. Mais une science de ce genre, quel sera le cerveau dont il vous faudra la doter, puisqu'il vous sera interdit de placer une caméra dans son dos ? D'où prétendra-t-elle tirer son autorité et quelles limites imposerez-vous à ses investigations afin de ne pas offenser sa majesté par une curiosité déplacée et indécente à son égard? Et pourtant, la géométrie d'Euclide elle-même a vu son ciel profané par Einstein, dont l'hérésie a réfuté le " non possumus " de toute la logique occidentale depuis Aristote. Comment interdiriez-vous à votre anthropologie critique d'observer les étages dits supérieurs d'un encéphale peuplé de personnages occupés à traquer le regard qui tente de les prendre à revers ?

5 - La balance à peser les idoles

Vous voilà embarqués avec armes et bagages dans une anthropologie dangereuse, puisqu'elle sera pilotée par un examen critique de l'évolution de l'encéphale de votre espèce ; et cette anthropologie sacrilège vous précipite aussitôt dans la politique et dans l'histoire, parce que si la géométrie des ancêtres refusait déjà de s'enfermer dans la geôle des figures qualifiées de rudimentaires et si elle n'habitait donc réellement que dans un monde invisible, inaccessible et résolument désincarné, qu'arrivera-t-il quand il vous faudra désincarner à son tour la théologie psychophysiologique des Grecs, puis, tout à la suite, le Zeus un peu plus émacié , mais encore fort anthropomorphique des chrétiens ? Irez-vous habiter une théologie aussi pure et absente de toute chair que la géométrie d'Euclide qui, après une cure de vingt-cinq siècles dans l'Eden des mathématiques grecques, a fini par émigrer vers le royaume des géométries non euclidiennes ? Voici le simianthrope livré au vertige d'un cerveau qui l'entraîne vers l'infini. Quel est l'avenir de la sonde spatiale que cet animal est devenu à lui-même ?

Voyez comme notre malheureux encéphale se trouve désormais écartelé entre deux géhennes , l'une loquace, mais terrestre, l'autre muette, mais en proie au vertige; voyez comme notre arbre de la connaissance, dont les fruits se divisent maintenant entre des pommes réelles et le concept de pomme, commence de torturer notre espèce erratique et menacée de se vaporiser ; voyez comme notre géométrie pure enfante un empire immense et invisible de figures incapturables; voyez comme notre théologie pure accouche d'un roi de l'éther toujours provisoire ; voyez comme un Zeus chasse l'autre ; voyez comme le dernier venu de nos dieux précipite ses prédécesseurs dans un cimetière dont les fossoyeurs déterrent et pèsent en laboratoire les ossements. Notre espèce parviendra-t-elle à s'installer durablement sur la terre ou au ciel ? Pour cela, il nous faudra fabriquer la balance à peser nos idoles, c'est-à-dire nous-mêmes .

Votre simianthropologie sera donc appelée à se colleter avec " la géométrie ", " la théologie ", " les mathématiques ", qui refusent aussi bêtement de se laisser emporter dans les airs que de s'installer sur votre astéroïde . Par bonheur, l'étude critique de la généalogie du cerveau simiohumain va vous initier à un riche avenir, parce que son théâtre donnera rendez-vous à l'angoisse et au tragique du destin proprement encéphalique de l'espèce à laquelle vous appartenez. Votre véritable histoire va donc commencer. Elle sera " existentielle ", comme disaient déjà les philosophes d'autrefois, mais à la condition que vous appreniez quelle sorte d'existence méritera que vous l'habitiez. S'il vous faut choisir l'étage où vous entendez domicilier votre cerveau , comment en déciderez-vous ? La suite vous sera racontée au chapitre suivant du roman. Laissez trois jours de repos à l'auteur.

* Cité par Werner Heisenberg, in La Partie et le Tout , Le monde de la physique atomique, Souvenirs 1920-1965, Albin Michel 1972, trad. Paul Kessler, p. 31.

le 4 octobre 2007