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L'Europe à la recherche d'une spiritualité

2 - Le naufrage de Copernic

 

1 - Généalogie de la bipolarité du cerveau simiohumain
2 - Le naufrage de Copernic
3 - Un existentialisme déboussolé
4 - Le trépas du verbe exister
5 - Les fondements spirituels de la liberté

Dans une Europe où trois dieux uniques ont enterré leurs théologies respectives dans le gigantesque catafalque des cultures, une civilisation à la recherche d'un ciel nouveau découvre qu'elle a changé d'astronomie depuis un siècle , que Copernic a rejoint Ptolémée dans le sépulcre des cosmologies mythiques, que l'Occident voudrait conquérir le regard sur les idoles trépassées des ancêtres qui seul lui redonnerait l'élévation d'une vie spirituelle .

Mais pour cela, il faut commencer par se demander quelles sont les relations que la science moderne entretient avec le verbe exister , tellement toute foi est un existentialisme et tout existentialisme le fruit d'une représentation du monde. Comment l'humanité va-t-elle assumer les responsabilités qu'elle avait craintivement déléguées à un démiurge?

Quel univers habitez-vous ? Croyez-vous que le simianthrope ne change d'univers qu'à changer de Dieu ou pensez-vous plutôt que son Dieu subit les métamorphoses que la configuration du cosmos leur impose ? Dans ce cas, savez-vous que vous avez quitté l'univers de Copernic comme vos pères ont fini par quitter celui de Ptolémée et qu'il ne vous sera pas permis de vous faire tirer l'oreille aussi longtemps qu'eux ? Qu'est-ce que cela signifie d'exister dans un vide à quatre dimensions ? Qu'est-ce qu'un existentialisme devenu anachronique ? Savez-vous que Copernic est devenu aussi anachronique que Ptolémée l'était au XVIe siècle ?

Souvenez-vous de ce que les principes de l'héliocentrisme ont été publiés le jour même du décès de Copernic. Depuis lors, vos ascendants ont continué de marcher de long en large sur une terre ridiculisée par sa minusculité. Pourquoi avez-vous feint d'ignorer votre relégation dans une banlieue relativement proche du soleil ?Quelle est l'existence spécifique d'un infortuné qui se trouve informé depuis près de quatre siècles de son statut ambulatoire sur une goutte de boue et qui se préoccupe comme d'une guigne de tournoyer vainement autour d'un soleil, quelle est l'existence spécifique d'un vivant qui a découvert son véritable sort dans l'immensité et qui demeure inconsolable de ce que ses idoles aient perdu leur trône ? Vous voici adossés à deux Hercules autrefois majestueusement campés sur leurs lopins respectifs - la géographie et la durée. Mais ils se sont séparés sans seulement vous prévenir de la gravité de leurs différends ; et depuis cinq siècles, leur divorce vous laisse sans voix dans l'étendue. Mais n'y a-t-il pas longtemps que vous auriez dû vous douter de ce que l'espace et le temps vous tendaient des pièges de chattemites?

D'un côté , la dégaine du cosmos égrenait si docilement les heures dans vos sabliers qu'il paraissait donner rendez-vous à vos pas; de l'autre , les aiguilles de vos horloges trottinaient d'une allure si méticuleuse qu'elles semblaient de mèche avec la course des astres sur les arpents du temps. Vous disposiez en outre d'un agent double de confiance, que vous appeliez la vitesse. Et pourtant, votre foi en la fidélité de ce médiateur du cosmos aurait dû se trouver ébranlée depuis belle lurette, puisque vous ne vous aperceviez en rien ni de ce que la terre pivotait éperdument sur elle-même, ni de ce qu'elle s'appliquait à faire le tour du soleil à grandes enjambées. Et puis, tout votre système solaire se ruait en aveugle vers la constellation de Bételgeuse. Comment celle-ci se serait-elle figée dans un vide gentiment ficelé à la dromomanie de quelques astéroïdes enflammés ou desséchés ? Décidément, il y avait de quoi rendre existentielle non seulement votre petite astronomie copernicienne, mais également la léthargie cérébrale saisissante d'une espèce pourtant réputée s'être évadée depuis peu de la zoologie. Que va-t-il advenir de votre tête parmi quelques planètes à la fois erratiques et pelotonnées autour d'un lumignon?

Vous remarquerez que le double électrochoc de Galilée et de Copernic n'a pas laissé vos ancêtres indifférents à leur sort. En vérité, ils ne dormaient que d'un œil, sinon ils ne se seraient pas réveillés l'arme au poing et ne se seraient pas rués aussitôt sur les profanateurs avec une fureur, il faut l'avouer, déjà tellement existentielle que Copernic s'était bien gardé de publier son De Revolutionnibus de son vivant. Bien lui en avait pris : Galilée, son complice imprudent - il n'avait précédé que d'un an Copernic aux enfers - avait été contraint sous la menace du bûcher et , malgré son grand âge, d'abjurer à genoux ses traumatisantes équations; et il avait terminé son existence dans la prison dorée d'une maison de campagne surveillée jour et nuit par le saint office de Florence. C'est que vos pères étaient suffisamment vigilants pour défendre par le fer et le feu leur dignité et celle de l'idole de leur temps sous le soleil.

Mais vous, quelle sera votre dignité dans un univers où l'espace et le temps sont partis convoler loin de vos regards ? Aurez-vous le courage d'écrire une histoire de la cécité volontaire du simianthrope dans un univers où les heures et les distances font la nique à vos enclos? Qu'adviendra-t-il des armures et des cuirasses dont se bardait le simianthrope ? Votre bible racontera-t-elle l'histoire de votre chute à l'envers ? Votre délivrance et votre damnation vous feront-elles croquer une pomme nouvelle de la connaissance ou bien n'êtes-vous pas encore au bout de vos peines ? Car votre Copernic est devenu un fossile à son tour. Non seulement l'espace et le temps du simianthrope sont devenus vos compagnons d'infortune, mais ils se déplacent à vos côtés et vous ont à l'œil, comme on dit, précisément de ne se préoccuper en rien de la rotation de la terre et de votre course autour du soleil. Comment se fait-il que vous transportiez avec vous un morceau d'étendue et de temps qui vous fait une coquille d'escargot ?

le 4 octobre 2007