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L'Europe à la recherche d'une spiritualité

3 - Un existentialisme déboussolé

 

1 - Généalogie de la bipolarité du cerveau simiohumain
2 - Le naufrage de Copernic
3 - Un existentialisme déboussolé
4 - Le trépas du verbe exister
5 - Les fondements spirituels de la liberté

 

Dans une Europe où trois dieux uniques ont enterré leurs théologies respectives dans le gigantesque catafalque des cultures, une civilisation à la recherche d'un ciel nouveau découvre qu'elle a changé d'astronomie depuis un siècle , que Copernic a rejoint Ptolémée dans le sépulcre des cosmologies mythiques, que l'Occident voudrait conquérir le regard sur les idoles trépassées des ancêtres qui seul lui redonnerait l'élévation d'une vie spirituelle .

Mais pour cela, il faut commencer par se demander quelles sont les relations que la science moderne entretient avec le verbe exister , tellement toute foi est un existentialisme et tout existentialisme le fruit d'une représentation du monde. Comment l'humanité va-t-elle assumer les responsabilités qu'elle avait craintivement déléguées à un démiurge?

 

1 - Suite des embarras du simianthrope avec l'espace et le temps
2 - Un cosmos sans boussole

1 - Suite des embarras du simianthrope avec l'espace et le temps

Vous savez maintenant que les premiers évadés de la zoologie avaient branché l'espace et la durée sur leur embryon de boîte osseuse, et cela de telle sorte que leur espèce de cerveau les faisait prospérer dans la saine et crue lumière de leurs vérités les plus puériles, celles qu'ils qualifiaient de "naturelles" et qui les armait des évidences dont leur "sens commun" avait rempli le panier. Vos ancêtres s'étaient même convaincus qu'un Titan plutôt bienveillant, mais en proie à des accès de rage redoutables s'était installé dans l'immensité à seule fin de servir de garant à la fermeté cérébrale de ses sujets. En ces temps reculés, les grandes prêtresses qui dirigeaient l'entendement du simianthrope s'appelaient encore la causalité et la logique ; mais l'astuce était infantile de les mettre à l'école des redites de la matière. Il suffisait, en effet, que ces ritournelles fussent prévisibles pour se changer en oracles et que les coutumes payantes du cosmos parussent se mettre à parler. C'est ainsi que les répétitions profitables du cosmos avaient rempli les mangeoires de la science . Leurs têtes nourries au râtelier du cosmos s'étaient laissées piéger par un personnage furibond ou patelin, qu'elles appelaient " Dieu " et qu'elles avaient colloqué avec tout son appareil cérébral dans une éternité qui les rassurait et les terrorisait tout ensemble.

Certes, votre premier existentialisme a grandi et tremblé sous le surplomb d'un garant qui vous a rendus vénérateurs de père en fils ; mais pourquoi vous seriez-vous inquiétés outre mesure aussi longtemps que le sceptre qui vous jetait à genoux laissait intacts deux puissants contreforts du cosmos dans vos têtes , un espace et un temps réputés non seulement connaissables, mais articulables entre eux, et tout cela à votre plus grand avantage? Vous avez donc tardé au-delà de toute mesure à douter de la fiabilité des sentinelles de vos tombes et de vos berceaux, et vous vous êtes hissés d'un cœur léger à votre éternité vaporeuse; et vous avez meublé votre trépas des instruments de votre immortalité assermentée: sépulcres opulents, mausolées majestueux, pyramides solennelles , ossuaires glorieux ont changé vos cimetières en antichambres des séraphins que vous alliez devenir. Et pourtant, voici que votre embryon d'existentialisme mêle votre durée à des distances en état d'ivresse, et voici que la matière affolée se marie avec la vitesse de sa course, et voici que la force s'accole en aveugle à des atomes changés en explosifs dans le néant.

2 - Un cosmos sans boussole

Supposez que vous preniez le train de Paris à destination de Marseille et que, vous régliez avec soin deux horloges d'une grand précision, l'une que vous installez sur le quai de votre gare de départ, l'autre sur celui de votre gare d'arrivée . Pas de doute, les aiguilles des deux cadrans se garderont bien de vous tromper : leur rotation imperceptible vous indiquera à un dix-millième de seconde près la durée de votre voyage entre les deux villes. Puis vous consultez la montre que vous portez au poignet et vous constatez avec effroi que votre train s'est traîné trop lentement d'une cité à l'autre pour que vous puissiez rendre existentielle votre nouvelle connaissance des mathématiques de l'univers réel ; car vous vous trouvez informés de ce que tout corps en mouvement se comporte à l'égard de lui-même comme une horloge dont le déplacement demeure indifférent à la rotation de la terre et à sa course autour du soleil, mais règle son pas sur la vitesse variable de la coulée du temps local. Vous savez maintenant que si vous aviez voyagé à califourchon sur un rayon de lumière, les engrenages de votre toquante auraient réduit la durée de votre trajet de quatre-vingt dix-neuf pour cent; vous savez maintenant que si vous voyagiez un an dans le cosmos à l'allure de limace de trois cent mille misérables petits kilomètres seulement par seconde, vous auriez gagné suffisamment de temps sur celui du simianthrope attaché au piquet de son astéroïde pour que vous retrouviez Paris vieilli d'un siècle entier.

Cette cure de jouvence inattendue des équations approximatives de vos ancêtres mérite bien davantage de vous inquiéter que de vous rassurer . Le souci de délivrer vos congénères de leur existentialisme acosmisque vous taraude. Vous voici cruellement déchirés entre l'immensité de votre savoir et la pauvreté de votre expérience. Comment vous résigner à vivre à mille lieues de votre connaissance réelle du cosmos, comment peser la condition cérébrale particulière de l'espèce à laquelle vous appartenez si votre véritable existence dans l'univers ne vous est accessible que par le relais du calcul ? Comment donnerez-vous la parole à ce muet de naissance? Les nombres ne parlent pas, les nombres ne comprennent goutte à ce qu'ils constatent. Vous aurez beau marcher fiers comme Artaban aux côtés de vos équations , ces sourdes vous accompagnent sans vous jeter un regard ; et leur mutisme têtu vous affligera d'autant plus sûrement qu'elles vous renseigneront d'une voix impassible sur ce qu'il vous sera à jamais interdit de comprendre .

Vous voici scindés comme jamais entre votre corps et votre cerveau ; vous voici pilotés à votre corps défendant par deux horloges en pleine bisbille. L'une fait cliqueter vos os sur la terre , l'autre brouille l'espace et le temps dans votre tête. La matière et la vitesse se chamaillent dans le cosmos. Dans vos centrales nucléaires, l'énergie se tient à quatre pour tenir en laisse les atomes - sinon , gare au Déluge. Dans cet emmêlement universel, il serait erroné de soutenir que vous tirerez aisément votre épingle du jeu . De quelle épingle et de quel jeu voulez-vous parler? Vous voici contraints de choisir entre la voix de vos organes et celle de votre encéphale ; mais vos organes vous jettent en terre ; et vous soupçonnez votre boîte osseuse de se moquer éperdument de votre carcasse. Pourquoi se remplit-elle à ras bords d'une science qui dépasse de si loin vos facultés naturelles ? Vos prédécesseurs coperniciens jouaient encore à la marelle avec leurs évidences, leur logique, leurs lumières naturelles, et tutti quanti. Ces chimpanzés vous font froid dans le dos. .

 

le 4 octobre 2007