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L'Europe à la recherche d'une spiritualité

4 - Le trépas du verbe exister

 

1 - Généalogie de la bipolarité du cerveau simiohumain
2 - Le naufrage de Copernic
3 - Un existentialisme déboussolé
4 - Le trépas du verbe exister
5 - Les fondements spirituels de la liberté

 

Dans une Europe où trois dieux uniques ont enterré leurs théologies respectives dans le gigantesque catafalque des cultures, une civilisation à la recherche d'un ciel nouveau découvre qu'elle a changé d'astronomie depuis un siècle , que Copernic a rejoint Ptolémée dans le sépulcre des cosmologies mythiques, que l'Occident voudrait conquérir le regard sur les idoles trépassées des ancêtres qui seul lui redonnerait l'élévation d'une vie spirituelle .

Mais pour cela, il faut commencer par se demander quelles sont les relations que la science moderne entretient avec le verbe exister , tellement toute foi est un existentialisme et tout existentialisme le fruit d'une représentation du monde. Comment l'humanité va-t-elle assumer les responsabilités qu'elle avait craintivement déléguées à un démiurge?

 

Ah ! vous dites-vous, qu'il est torturant, le sort des existentialistes du cosmos ! Vous vous voyez écartelés entre quatre dimensions de l'univers ; mais elles se rendent incompréhensibles entre elles, tellement les trois premières jouent à colin maillard avec la dernière . Vous avancez les yeux bandés et tout harnachés de preuves qui ne veulent rien dire. Ce qui vous embarrasse le plus, ce n'est pas le temps qui vous dévore, mais de jouer à qui perd gagne avec une étendue qui traîne la patte. Passe encore que vous ne puissiez faire un pas sans rencontrer sur votre chemin l'inconnaissable certifié et qui vous serre de près. Mais sitôt que vous accélérez votre allure, la vitesse se colle à vos chausses et vous enveloppe de sa glu ; et si vous traînez les pieds , la lenteur de votre marche étire la durée en longueur. Décidément , l'espace n'a pas d'étoffe, décidément l'espace oscille entre sa coulée et sa stagnation . De lui, vous auriez tort de prétendre qu'il s'enfuit et tort de soutenir qu'il se fige. Car vous courez après deux ombres à la fois ; et tous vos efforts de rendre existentiel l'univers dans lequel vous vous déplacez sous la double surveillance de l'espace et du temps vous livrent à l'insaisissable. D'un côté , le temps a beau se ratatiner sous la lumière qui lui sert de cocher, il ne vous interdit pas moins de vous envoler, de l'autre, cet aurige vous enchaîne à son char. Comment subir ce basculement perpétuel de tout votre être ? Il est vain de laisser le temps du simianthrope se rabougrir s'il vous rattrape à tous coups. Le photon que vous avez enfourché va-t-il suspendre la coulée des heures? Nenni, car s'il perd en route l'espace qui le soutient, qu'advient-il de lui? Et pourtant, l'étendue qui vous piège vous place de plus en plus au cœur de votre nouvelle existence. Ce cirque serait-il le lieu d'expérimentation de votre véritable finitude ?

Permettez-moi de vous faire remarquer qu'un gnome aveugle, muet et sourd, mais qui commence de découvrir les secrets de son aveuglement, de son mutisme et de sa surdité est devenu plus conscient qu'un mort qui se croirait vivant et que si exister, c'est vous exercer à devenir conscients, c'est déjà vous trouver sur le bon chemin de savoir qu'il vous faudra allumer votre lanterne en plein jour.

Certes, les simianthropes, vos ancêtres disaient déjà qu'ils étaient tombés dans le temps. Mais ils ignoraient qu'ils étaient tombés dans un espace garrotté d'avance par le temps ; et comme ils s'imaginaient apercevoir de leurs yeux une étendue qu'ils avaient naïvement séparée de la vitesse, donc de leurs machines à mesurer le temps, ils croyaient connaître l' univers dans lequel ils se trouvaient empêtrés. Mais si l'espace est une poix, lui aussi, n'est-il pas existentiel de découvrir qu'il s'évanouit sous l'éclair de la vitesse, donc du temps accéléré à l'infini ? Mais alors, comment vivrez-vous un existentialisme dans lequel le verbe exister n'aurait plus le sens qu'il avait pris autrefois ? Car si tout ce qui existait se trouvait cadenassé d'avance dans l'espace et le temps de vos ancêtres , comment trouverez-vous un moyen trans-animal de désigner ce qui sera réputé "exister", mais " par delà " l'espace et le temps zoologiques ?

Si saint Augustin, Kierkegaard ou Nietzsche avaient eu à se colleter avec l'espace et le temps einsteiniens dans lesquels vous vous trouvez immergés, sans doute l'existentialisme européen n'en serait-il plus aux balbutiements, puisque le " sens commun", le " sentiment d'évidence " et les " lumières naturelles " qui ont régné sur la logique au petit pied de l'Occident d'Aristote à nos jours n'auraient pas perpétué la distinction naïve entre l'universel et le singulier qui fait toute l'armature de l' encéphale roboratif du simianthrope. Que va-t-il advenir du sceptre du concept dont vos père avaient fait le fer de lance de leur espèce de raison? Va-t-il se briser entre vos mains? Votre langage ne saura-t-il plus à quel saint se vouer? Comment vous passeriez-vous d'une étendue et d'une durée supposées sans limites, puisque vous ne pourrez jamais seulement concevoir un espace au-delà duquel il n'y aurait plus d'étendue ni un temps au delà duquel le temps se serait arrêté. Il vous faudra donc vous colleter avec un enchevêtrement inextricable des distances avec les heures. Comment rendrez-vous existentielle votre expérience hagarde d'un univers menacé de se volatiliser dans les étranges machines que vous avez fabriquées afin de tenter de capturer l'énergie instable des atomes? Qu'est-ce qu'exister dans un cosmos en cours d'auto-pulvérisation continue?

Il vous faut donc fonder un existentialisme dans lequel le sens animal du verbe "exister" serait mort ; car si le personnage fabuleux dont le simianthrope rêvait et qu'il appelait Dieu " existait ", ce serait hors de l'espace et du temps. Il est étrange que votre réflexion rationnelle sur la quatrième dimension de l'univers vous conduise à l'athéisme des mystiques. Votre raison laïque serait-elle mal informée, votre raison laïque ignorerait-elle que les Me Eckhardt , les saint Jean de la Croix, les Nicolas de Cuse et même saint Thomas d'Aquin sur son lit de mort ont proclamé, à la barbe de leur Eglise à la fois que le " Dieu " du simianthrope n'existe pas et que la découverte de son inexistence était le couronnement de leur foi, puisque s'il " existait ", il serait tombé dans l'espace et dans le temps et ne serait qu'une idole.

le 4 octobre 2007