*
1 - Les statues d'Hermès
2 - Les ravages cérébraux
du christianisme
3 - Les peurs de la raison
4 - Les sacrilèges de la
connaissance
5 - Le naufrage de la raison
à l'heure des chrétiens
6 - Une radiographie politique
de Dieu
7- Les nouveaux clochers
de l'ignorance
8 - Le constat de
mon interlocuteur
1 -
Les statues
d'Hermès
Un lecteur bienveillant m'envoie une missive pleine de remontrances.
Qu'ai-je donc, m'écrit-il, à m'adresser sans relâche à des auditeurs
qui courent gentiment à mes côtés? Je ferais mieux, me dit-il,
de leur montrer le chemin et la méthode, je ferais mieux d'emprunter
un raccourci même escarpé, mais qui les conduirait à s'emparer
promptement d'une philosophie si digne de louanges à mes yeux.
Les Anciens dressaient des statues de Mercure à tous les carrefours
afin de montrer la direction à suivre aux voyageurs, tellement
ce n'est pas la partie la moins difficile d'une expédition que
de savoir comment s'y engager, en tenir les rênes et la conduire
à bon port. Ne serait-il pas charitable, ajoute mon censeur,
de prévenir mes successeurs des dangers que j'ai courus et des
malheurs auxquels j'ai survécu?
Mais il se trouve que mes griffonnements se présentent à la
fois comme de modestes auberges et des relais de poste. Je dois
donc laisser mes admoniteurs choisir seuls leur itinéraire;
mais comment ne me mettrais-je pas docilement à l'écoute de
mon sage pédagogue, comment ne courrais-je pas avec empressement
au devant de ses vœux ironiques et de ses justes reproches?
Car il me semble qu'il demande à la Pythie de Delphes de lui
faire connaître le destin vers lequel convergent tous les chemins
de l'humanisme mondial, ainsi que la nature des nations et des
civilisations dont nous ne sommes que les cochers.
2 - Les ravages
cérébraux du christianisme
Qu'on en juge: c'est timidement que le XVIIIe siècle a tenté
de limiter les ravages des piétés les plus sottes mais il n'a
pas eu l'imprudence de soulever la question décisive de la nature
des religions. Le XIXe siècle a fait progresser les sciences
de la nature, les moyens de transport et la connaissance des
origines du simianthrope, mais, son tour venu, il s'est bien
gardé de l'audace d'étudier une espèce dont la tête sert de
promenoir à des dieux. Quant au XXe siècle, il a ébranlé l'univers
à trois dimensions, bousculé la matière et fait frémir tout
le monde à entrer dans l'empire sans frontières de l'inconscient,
mais il n'est pas descendu les armes à la main avec davantage
de courage que ses prédécesseurs dans les arcanes des personnages
imaginaires qui euphorisent et terrifient les peuples et les
nations. Qui sont-ils à marcher de long en large sous l'os frontal
des descendants du chimpanzé? Pourquoi le XXIe siècle voit-il
le souverain céleste et armé jusqu'aux dents du ciel des ancêtres
démontrer jour et nuit qu'il n'est pas près de laisser oublier
sa cuirasse et sa foudre? Jahvé le phosphorique a débarqué en
Palestine l'arme au poing et Allah a multiplié ses moutons sacrés
sur toute la terre habitée. Du coup, le destin de l'humanisme
armé est devenu plus planétaire que jamais; et les dangers religieux
que les trois siècles précédents avaient eu si grand peur d'apprendre
se rappellent au bon souvenir de tous les peuples et de toutes
les nations.
Demandons-nous
donc pourquoi un silence aussi unanime que craintif permet aux
sciences humaines d'aujourd'hui d'ensevelir la question des
croyances sous les patenôtres de l'oubli. En premier lieu, parce
que le territoire véritable du sacré aux poings serrés demeure
tapi au plus secret de la condition cérébrale de notre espèce.
Il en résulte que, depuis les origines, le simianthrope est
un animal dont la politique se révèle de type cultuel, donc
immolateur par nature. Ce sont ses chromosomes qui le condamnent
à offrir à ses idoles des victimes égorgées selon des rites
convenus.
Les
meurtres récompensés par des idoles auxquelles leurs autels
présentent leurs étals servent de serrures et de clés à l'histoire
de la viande humaine et divine confondues au sein de l'immolation
des chrétiens. Le "sujet de conscience", comme on dit, est sommé
par ses gènes de faire ruisseler le sang fade des sacrifices.
Sa foi s'en nourrit sous les yeux reconnaissants de son roi
des nues. Il faut des offertoires aux boucheries de la sainteté.
C'est par le cadavre rédempteur que l'assassinat dévot conjure
l'angoisse dont le vide de l'univers ne cesse d'accroître l'enflure.
Pour comprendre l'exorcisme parfumé auquel se livrent les otages
de leur terreur et de leur piété mêlées, il faut se risquer
à tirer toutes les conséquences anthropologiques de la démonstration
d'une évidence cruelle, à savoir que, depuis Abraham, c'étaient
des bœufs, des boucs et des brebis morts qu'on offrait aux Célestes
en échange de leurs faveurs. Mais la religion d'un gibet odorant
et sauveur a déclenché à nouveaux frais la programmation du
logiciel originel des crimes sacrés.
Deux mises à mort dites racheteuses se sont alors imposées à
l'Europe. L'une présente au ciel le souvenir d'un homme autrefois
cloué sur une potence par la justice de son pays, l'autre croit
non seulement faire passer réellement cette victime de vie à
trépas tous les dimanches, mais elle se persuade en outre d'en
dévorer sans relâche la chair et d'en boire inlassablement l'hémoglobine.
L'offrande imputrescible à consommer et à boire sa vie durant
est dite de "bonne odeur" sur l'autel, parce que les
narines de la divinité censée se cacher dans le cosmos en sont
agréablement chatouillées. Il s'agit, pour le mangeur et le
buveur, d'intérioriser le donateur d'une immortalité posthume.
Jusqu'au bord de la fosse, une éternité immaculée aura été achetée
par la digestion séraphique d'un corps humain. On qualifie de
"propitiatoires" les mises à mort purifiantes dont la
fonction plus modeste se contente de rendre le tueur suprême
propice aux vœux de l'exécutant et de "satisfactoires"
les assassinats rituels dont le sang est appelé à calmer un
instant les fureurs sans cesse renaissantes du monstre vaporisé
dans le ciel, donc à lui fournir jour après jour les prébendes
que son appétit insatiable réclame de sa perfection.
3
- Les peurs de la raison
On
comprend que tous les peuples et toutes les nations de la terre
se trouvent piquées au vif par un escamotage de leurs crimes
d'un calibre théologique de si belle taille. D'un côté, il s'agit
bel et bien d'un étalage officiel, solennel et public de leur
identité religieuse inconsciemment carnassière; de l'autre,
beaucoup de fidèles voudraient profaner au grand jour la mise
en scène idéalisée de leur foi, tellement ils commencent d'y
voir un masque peu béatifique et livré aux ricanements impies
des spéléologues du singe auto-sacralisé. Mais les sciences
humaines dites "objectives" se montrent encore terrorisées d'observer
sous la loupe de l'anthropologie critique les vêtements ensanglantés
dont toute histoire et toute politique se révèlent habillées,
tellement les effigies glorifiées des trois tueurs réunis en
un seul monothéisme ne sont jamais que des portraits auto absolutoires
des sociétés dont elles symbolisent la sainte face. Toute autorité
simiohumaine se veut lustrale, précisément de se fonder sur
un meurtre récompensé. L'autorité publique christianisée magnifie
et sacralise une foi sanctifiée à la double école de ses prébendes
patelines et de ses châtiments éternels. La sauvagerie posthume
est réputée blanchie par l'assassinat payant. Les Romains le
savaient mieux que personne, eux qui qualifiaient déjà leurs
empereurs de "juges suprêmes des châtiments et des grâces".
Depuis que la théologie des juifs et des chrétiens a mis le
glaive de sa justice infernale entre les mains d'un créateur
mythique du cosmos, la politique de la torture présente la face
inconsciente et cachée des trois monothéismes: le meurtre de
l'autel se trouve tout ensemble étalé et occulté, honni et fleuri,
concrétisé et angélisé.
Aussi l'idole semble-elle généreuse, puisqu'elle est censée
accorder à ses plus proches serviteurs une immortalité posthume
garantie de son sceau; mais, en réalité, elle se montre d'une
férocité inouïe, puisque, à l'instar de sa créature, elle subit
la contrainte psychogénétique irrésistible de soumettre les
récalcitrants en tous lieux et de siècle en siècle à des violences
physiques sans fin - sinon comment parviendrait-elle à se faire
obéir des peuples et des nations pécheurs de naissance et qu'on
ne dissuadera qu'en leur inspirant une terreur perpétuelle?
Mais
puisqu'il est démontré que toutes les sociétés se reflètent
dans le miroir de leurs félicités et de leurs géhennes alternées,
un Etat atomique qui se voudra bienveillant à l'égard de la
masse de la population paraîtra obéir au Dieu atomique à son
tour dont les bienfaits, quoique tardifs, paraîtront d'un prix
inestimable aux yeux de ses fidèles, tandis que le droit pénal
d'un Etat féroce n'égalera jamais sur la terre la sauvagerie
crématoire du monstre vénéré dans les nues.
4
- Les sacrilèges de la connaissance
Mais
pourquoi "Dieu" est-il un tortionnaire adoré? Bien plus: pourquoi
les sociétés charitables dans la distribution de leurs pieux
colifichets se sont-elles bientôt montrées honteuses de la barbarie
de leurs châtiments sur la terre, puisqu'elles se voilaient
la face au spectacle du sang que leur justice faisait couler
sous la hache de leur piété ? On sait que l'humanité chrétienne
d'autrefois en confiait l'administration à un bourreau qu'elle
traitait en pestiféré. Aujourd'hui, elle en remet la gestion
à une bureaucratie pénitentiaire qu'elle prend soin de rendre
toute confuse de sa gérance des "conditions de détention" repoussantes
des condamnés. Quelle est la source anthropologique du fossé
qui sépare la probité des lois du ciel et de la terre de l'enfer
de leur application?
Car
la copie béatifiée des Etats à laquelle la divinité sert de
modèle irréprochable prend le plus grand soin, jusque dans les
nues où elle siège, de ne jamais se salir les mains à l'école
des cruautés qu'elle semble contrainte d'ordonner et auxquelles
elle ne saurait retirer la caution de ses propres chromosomes.
Ce sera le Diable, le précieux délégué des gènes de Dieu, que
la théologie des châtiments éternels chargera d'administrer
les tortures divines à grand renfort de feux infernaux.
La
mise en parallèle de la doublure céleste des Etats avec leur
archétype dans le temporel est tellement aveuglante que toutes
les civilisations illustrent la philosophie et l'éthique dont
leur idole présente l'orchestration et porte les couleurs; et
le ciel n'a jamais d'autre choix, hélas, que de s'absenter définitivement
de l'histoire de sa créature et de se dissoudre dans l'atmosphère
ou d'osciller sans fin entre la distribution à pleines mains
de ses récompenses fantastiques d'un côté et l'inévitable nécessité,
de l'autre, d'infliger des châtiments atroces sous la terre,
puisque l'épouvante est le ressort focal de la politique depuis
que notre espèce se construit des cités et promulgue des lois
branchées sur ses Jupiter.
C'est
dire que si les sciences humaines de demain refusaient de faire
pâlir de jalousie les sacrilèges pour enfants de chœur du siècle
de Voltaire, il ne faudrait pas donner cher de leur validation
anthropologique, puisqu'elles cesseraient aussitôt de se vouloir
expérimentales et qu'elles y perdraient non seulement les séquelles
de leur dignité intellectuelle, mais la robustesse et la longévité
que leur timidité scientifique leur accorde encore du bout des
lèvres. C'est dire également que les dérobades méthodologiques
auxquelles l'anthropologie pseudo objectivante des modernes
se livre sous nos yeux en font une chienne de garde apeurée
par ses propres démissions. Cinq siècles après la Renaissance,
ses aboiements interdisent encore à un humanisme tenu en laisse
de franchir quelques pas décisifs en direction de son véritable
objet. Mais quand elle s'attachera à sa vocation épistémologique
les yeux grands ouverts, elle jaillira du courage spirituel
que le bouddhisme appelle l'éveil. Alors le "Connais-toi" socratique
bénéficiera de nouveau des ressources de la lucidité libératrice
qui, depuis le paléolithique, ouvrent les chemins de l'intelligence
messianique aux saintes audaces de la raison.
5 - Le naufrage
de la raison à l'heure des chrétiens
Naturellement,
il n'est pas question de déserter un seul instant les larges
avenues de la connaissance rationnelle de l'univers sans lesquelles
la science demeurée si bancale de notre espèce n'aurait même
pas vu le jour; mais il est devenu évident que les clés de notre
vie onirique, donc de notre politique des songes ne se trouvent
accrochées nulle part ailleurs que dans nos pauvres têtes et
qu'il est aussi vain de les chercher dans le cosmos que d'y
traquer des divinités bavardes. Si nous n'examinons pas nos
serrures cérébrales à la loupe, nous aurons beau observer les
atomes sous la lentille de nos microscopes électroniques ou
dans la chambre de Wilson, nous nous retrouverons une fois encore
précipités tout soudainement la face contre terre par des interlocuteurs
imaginaires. La première civilisation de la science qu'a connue
notre planète - la civilisation byzantine - a fini prosternée
par surprise dans la poussière.
Qu'en fut-il du naufrage de la raison orchestrée par les premiers
chrétiens? Une légende tenace veut que, dans la solitude de
leurs cloîtres, les moines auraient copié les chefs-d'œuvre
de l'Antiquité avec une si pieuse ardeur polythéiste que l'Europe
civilisée serait redevable au zèle inlassable des monastères
d'avoir conservé quelques lambeaux de la mémoire des civilisation
de l'Olympe. Hélas, la vérité est tout autre. Un seul exemple:
l'empereur Aurélien a été assassiné en 275. Son malheureux successeur,
Marcus Claudius Tacitus, le sera dès l'année suivante. Mais
ce grand lettré croyait compter Tacite parmi ses ascendants,
de sorte qu'il fit déposer des copies de l'œuvre de son illustre
aïeul dans toutes les bibliothèques et toutes les archives de
l'empire. Au XVe siècle, il ne restait que deux manuscrits fort
tronqués des Annales. Le premier fut découvert
à la fin du XIVe siècle à l'abbaye de Corbie en Westphalie,
le second fut probablement acheté en orient par Cosme de Médicis,
qui en fit don au couvent de Saint Marc qu'il venait de fonder.
Le premier pape qui se porta à la tête du Saint Office, Pie
V, détruisit le tombeau de l'illustre historien et en dispersa
les cendres, parce qu'il avait "mal parlé du christianisme"…
6
- Une radiographie politique de Dieu
Si
les terrorisés par l'agonie des Olympe de l'époque ne s'étaient
pas rués aveuglément vers le Dieu nouveau des chrétiens, les
Grecs, devenus plus pensifs, se seraient demandé qui étaient
leurs dieux maintenant tout déconfits et pourquoi ils s'étaient
rendus crédibles si longtemps. Au premier siècle, tout était
prêt pour la lancée de l'intelligence humaine vers une connaissance
plus profonde d'elle-même. Dans quel état la raison antique
se trouvait-elle? En l'an 15 de notre ère, le Tibre, grossi
par des pluies continuelles, avait transformé en marais les
parties basses de Rome. Quand les eaux s'étaient retirées, des
édifices s'étaient écroulés et de nombreux citoyens avaient
été écrasés. Fallait-il empêcher à l'avenir les débordements
du dieu ou bien s'offenserait-il qu'on troublât la gloire de
sa coulée? Les esprits scientifiques invoquaient une nature
bien inspirée et qui avait si sagement veillé aux intérêts des
mortels qu'elle avait fixé au fleuve "leur embouchure, leur
lit, le commencement et la fin de leur cours". Mais Tacite,
qui croyait en l'existence de Jupiter et de ses compagnons,
jugeait superstitieux les "sentiments religieux qui avaient
consacré des fêtes, des bois et des autels aux rivières".
A
partir de là, on aurait pu découvrir pourquoi tels dieux étaient
censés exister et non tels autres ; et une premières psychanalyse
aurait étudié le réflexe de projection et d'appropriation qui
fait personnaliser les fleuves, la mer ou le soleil. Mais le
christianisme a rendu impossible l'étude de la stature politique
des trois tueurs cosmiques. Et pourtant, on gravait sur les
cadrans solaires que c'était par sa prévoyance que Dieu avait
créé toutes choses et que c'était par une prévoyance non moindre
qu'il les dirigeait "Omnia creasti, nec minore regis providentia".
Du
coup, la voie était grande ouverte pour une radiographie politique
de Dieu : il était devenu évident que l'homme se donne les Célestes
que méritent ses civilisations et que celles-ci se donnent à
peser sur la balance de leur justice. Mais en se précipitant
tête baissée en direction d'une idole qui servirait, comme les
anciennes, de guide et de chef du cosmos, le christianisme a
arrêté la crue de la raison prête à bondir hors du lit du sacré
sous Tibère.
7
- Les nouveaux clochers de l'ignorance
Depuis
lors, et faute d'avoir préparé de longue main le cerveau onirique
de l'humanité à la tragique découverte de sa solitude dans un
cosmos désert, une moitié de notre espèce ne trouve plus refuge
dans les Ecritures qu'elle n'attribue à une idole qu'au prix
d'une régression mentale exorbitante et qui la rend étrangère
aux connaissances scientifiques de notre siècle, tandis que
l'autre moitié se trouve frappée d'une errance et d'un désarroi
effrayants pour avoir perdu sans explication le réconfort d'un
guide et d'un chef secourable dans les nues. Un humanisme sous-informé
a remplacé l'ignorance religieuse par l'ignorance laïque des
ultimes ressorts du genre humain; et elle a cru que "Dieu"
n'était qu'un fardeau qu'on jetterait impunément aux orties.
Si l'on avait eu moins froid aux yeux et si l'on avait appris
à connaître davantage ce personnage que les Romains ne connaissaient
leurs fleuves et leurs forêts, on aurait enseigné à tous les
peuples de la terre à prendre sur leurs épaules la charge politique
des trois égorgeurs universels qui ont remplacé Jupiter dans
les têtes. Voyez comme ils font peine à voir, les enfants désemparés
d'avoir égaré leur pilote et leur boussole dans l'immensité!
Alors
le peuple français, rendu plus savant, ne serait pas devenu
à la fois le plus laïc et le plus déprimé de la planète; et
une adolescence mondiale moins décérébrée ne se mettrait pas
un casque sur les oreilles pour mieux entendre des sons assourdissants
tinter dans sa tête. Mais les nouveaux clochers de l'ignorance
sont devenus si coûteux qu'il faut se hâter de conquérir la
toison d'or d'une connaissance plus profonde de l'humanité pour
seulement apprendre à survivre dans un univers sans voix, sans
yeux et sans oreilles. Si l'intelligence moderne ne prend pas
d'urgence la relève du paganisme de type monothéiste qui a fait
son temps, qui peut croire que les sociétés se disciplineront
d'elles-mêmes et sans autre formateur de la conque cérébrale
du simianthrope que le mythe du bon sauvage de Rousseau?
En vérité, la connaissance anthropologique de l'humanité a d'ores
et déjà débarqué dans la morale et la politique des nations;
et la nécessité politique absolue d'ouvrir d'urgence les yeux
de notre espèce sur sa condition réelle dans le cosmos ouvre
une ère entièrement nouvelle à l'histoire des civilisations.
8
- Le constat de mon interlocuteur
Et
pourtant, l'évidence que l'avenir de la civilisation passera
par le décryptage du fonctionnement onirique de l'encéphale
simiohumain est demeuré une vérité plus dangereuse que jamais,
et cela précisément parce que le retard que le christianisme
a fait prendre depuis Tibère au décodage des secrets cérébraux
d'une espèce effarée nous place devant un obstacle psycho-biologique
qui aurait dû se trouver surmonté depuis plus de deux millénaires,
à savoir, la vaine obligation d'avoir encore à démontrer - et
même à de prétendus philosophes - que les dieux sont nécessairement
des personnages seulement cérébraux et que leurs apanages imaginaires
répondent, comme il est dit plus haut, à l'éthique, à l'intelligence
et à la sagesse de la civilisation qu'ils symbolisent et qu'ils
chapeautent: le Jupiter de Sénèque n'est déjà plus le Zeus d'Aristophane,
le Dieu de saint Anselme n'est déjà plus celui d'Origène, le
Dieu de saint Jean de la Croix est déjà un poète fort éloigné
du préteur romain que saint Ambroise a fait camper à la force
du poignet dans le ciel des chrétiens de son temps.
Aussi,
trois siècles après Diderot, l'asthénie du "Connais-toi" des
modernes impose-t-il à la science anthropologique de demain
la question cruciale de la pesée de la diversité et de l'inégalité
des capacités des peuples et des cultures de conduire l'humanisme
mondial à l'examen de la complexion psychobiologique des idoles,
donc à la connaissance, aussi bien des composantes cérébrales
du "Connais-toi" des Anciens que de celles de nos contemporains,
ce qui nous reconduit aux statues de Mercure évoquées par mon
aimable accusateur. Car il s'agit maintenant de jauger les Hermès
qui nous conduiront par des raccourcis traumatisants, mais salutaires
à une science et à une philosophie des rêves religieux tout
ensemble pacificateurs et sanglants du simianthrope. Mon interlocuteur
a-t-il raison de me citer à comparaître devant son tribunal
et de répondre de l'accusation de fouetter vainement l'ardeur
des coureurs censés se trouver en pleine course à mes côtés
au lieu de les initier à suivre à fond de train un chemin rocailleux?
La
semaine prochaine, je passerai en revue, sans trop traîner en
chemin, les routes mal balisées qui nous attendent; et nous
verrons bien si j'ai affaire à un procureur sans pitié ou à
un discret défenseur de la lenteur de mon allure.
Le 5 septembre 2010