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Heidegger et le nazisme

Une radiographie anthropologique d'une théologie

 

 

Qui peut croire que douze ans de la barbarie nazie et soixante-dix ans de l'utopie sanglante du communisme laisseront intacte une intelligibilité de notre espèce construite à partir des méthodes d'investigation et de réflexion de la science historique du XIXe siècle ? Nous sommes à la veille d'une gigantesque révolution anthropologique de la connaissance et de l'interprétation du politique. Pour la première fois, l'étude de l'inconscient du sacré compénétrera une science du passé demeurée craintive et bardée de tabous, pour la première fois, une spectrographie du contenu psycho politique des théologies éclairera les événements , pour la première fois , une science des idoles dotera Clio d'une armature intellectuelle que les Freud et les Nietzsche ont vainement tenté d'illustrer.

Le texte ci-dessous a été rédigé en 1988, dans l'optique d'une réécriture anthropologique de l'histoire la philosophie demeurée inédite. Dix-sept ans plus tard, cette réflexion se retrouve dans l'actualité en raison de l'inscription de l'œuvre de Heidegger au programme de l'agrégation de philosophie; mais les interprétations universitaires de l'auteur de Sein und Zeit continuent d'osciller entre les commentaires d'un humanisme vertueux et des indignations idéologiques fort éloignées d'une plongée anthropologique dans l'inconscient de la condition humaine.

En 1988, le Dr Delassus n'avait pas encore livré au public ses premières analyses anthropologiques de l'évolution prénatale du cerveau humain à partir de l'observation des zones corticales non finalisées du fœtus . Depuis lors, il a pris contact avec moi et nous avons inauguré une correspondance dont des extraits figurent sur ce site . Il est décisif , pour ma recherche, que le génie de ce grand précurseur donne un fondement biologique à la science historique de demain et que ce fondement s'inscrive dans une interprétation médicale de l'évolution de l'encéphale aporétique des évadés de la zoologie. C'est pourquoi j'ai ajouté à ma rédaction de 1988 sur Heidegger et le nazisme deux phrases du Dr Delassus tirées de notre correspondance la plus récente.

1 - La métaphysique de l' " être " est-elle un fantôme ?
2 - A quelle profondeur une philosophie réjoint-elle la politique ?
3 - Le "Connais-toi" de la philosophie allemande
4 - Le conflit des idoles
5 - L'angélisme de Heidegger
6 - Le mythe de la caverne
7 - Une psychanalyse anthropologique de la condition humaine
8 - Qu'est-ce qu'une idole aux yeux de la méthode historique ?
9 - Où " autrui " se cache-t-il ?
10 - La confession de foi de l'athée

1 - La métaphysique de l' " être " est-elle un fantôme ?

Dans le tumulte, devenu soudain si bruyant, concernant les relations , patentes selon les uns, ambiguës, selon les autres, que Heidegger aurait entretenues avec le nazisme, il est étrange, mais peut-être hautement significatif que la seule question qui irait au fond du débat semble systématiquement ignorée ou habilement escamotée.

Assurément quelques esprits sérieux ont rappelé depuis longtemps que cette controverse ne conduirait à une réponse digne d'attention que si elle se situait sur le terrain de la métaphysique, puisque, de toutes façons, l'auteur de Sein und Zeit n'apportait pas des réponses nazies aux problèmes politiques soulevés par le nazisme; mais quant à proposer un chemin vers une interrogation métaphysique du nazisme, aucun philosophe n'y paraît décidé, soit qu'aucun ne sache comment le tracer, soit que tout le monde s'en cache l'itinéraire. Et pourtant, on peut lire dans Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie : "Il ne s'agit pas d'apprendre de la philosophie, mais de pouvoir philosopher ". C'était redire, après Descartes, Nietzsche, Jaspers et quelques autres , que l'enseignement de la philosophie devrait engendrer des penseurs plutôt que des mémorialistes de la pensée d'autrui.

Mais sitôt que nous imaginons une interrogation métaphysique qui se formulerait comme suit: "Quelle brèche s'ouvre-t-elle logiquement dans la métaphysique de l'être, donc au cœur de la phénoménologie existentialiste de Heidegger, qui puisse donner passage au nazisme et à tous les totalitarismes?" , nous nous apercevons que si seule l'histoire raisonnée de la philosophie nous fournit des réponses claires aux questions que pose toute métaphysique, une vraie réponse résultera de la faculté d'écrire cette histoire à mille lieues de la chronique. En l'espèce, il faudra recourir à une autopsie des métaphysiques de l'"Etre" que l'Occident a engendrées, ce qui démontrera que, dans aucune d'entre elles, il n'a vraiment été question de la définition de la personne comme de la valeur suprême, celle qui mériterait de se trouver baptisée dans l' " Etre ", parce que la philosophie ne cesse d'oublier que son véritable objet est le "Connais-toi" et qu'avant de dire : " Je pense, donc je suis ", il faut se demander ce que signifie " penser ", c'est-à-dire de quels signes et de quels signifiants je suis le vecteur quand je m'imagine que je pense. Que signifie "penser" pour l'auteur de Was heisst denken ? Sait-il de quels signaux Diogène est le médiateur quand il feint de chercher avec une lanterne allumée en plein jour ce qu'il croit savoir déjà de l'homme ?

Ne nous y trompons pas : quand tel philosophe affecte de chercher l'"Etre" "en toute objectivité'' et avec le soutien résolu de tout l'arsenal épistémologique de la logique et de la dialectique d'un Hegel , il fait de l' "Etre" le temple du Vrai et du Signifiant absolus . Sa quête est toujours à la fois mystique et mythique. Comme me l'écrit le Dr Delassus, le premier observateur du cerveau du fœtus : " La philosophie a cru qu'elle pouvait penser l'être . Elle ne savait pas qu'elle le projetait dans son ombre. L'être est d'avant la pensée. "

2 - A quelle profondeur une philosophie réjoint-elle la politique ?

Pour comprendre l'histoire de l' " Etre " dans la philosophie européenne , il faut commencer par se souvenir de ce qu'aucune intelligibilité de l'aventure de penser n'est possible sans une connaissance de l'historicité spécifique de l'homme dont témoignent les mythes théologiques dont cette espèce s'alimente et sur lesquels les mythes proprement philosophiques ont été calqués par la suite, non seulement depuis l'avènement du christianisme, mais également dans la philosophie des Grecs depuis les Eléates jusqu'aux néo-platoniciens . Comme nos philosophes et nos historiens de la raison soit-disant démythifiée sont les fils du divorce apparent de la pensée moderne d'avec les théologies du monothéisme, on comprend que la question du "nazisme" de Heidegger soit tombée en panne; et comme, de surcroît, la radiographie anthropologique de la théologie chrétienne permet d'analyser les conséquences politiques de la " métaphysique de l'être " , on a vu se répandre des Ponce Pilate d'une philosophie en friche, selon laquelle un grand philosophe ne serait pas responsable des conséquences de sa métaphysique de l' " Etre " dans le temporel, donc dans l'histoire profane.

Mais une dérobade de ce genre est anti philosophique du seul fait que toute philosophie digne de ce nom est fondée sur l'exigence de rigueur et de logique d'une éthique de la vérité. S'il n'existait pas de lien entre les éthiques de Platon, de Descartes, de Hegel et de Marx , l'histoire de la philosophie serait incohérente, donc politiquement irresponsable. Le faux est toujours l'expression d'un défaussement sur un masque, une projection, et comme l'écrit encore notre célèbre explorateur de notre vie prénatale, la "projection hait la pensée " parce qu'elle est une fuite dans le fantasmatique. Quelle est la fuite de Heidegger dans le fantasmatique?

Peut-être la candeur de Umberto Eco nous guidera-t-elle . Car le philologue enseigne que les mots sont chargés, en principe, de charrier de l'être, et notamment l'être des évadés des zoologie. Or, en 1948 déjà, Eco posait à Heidegger une question d'une simplicité désarmante : se référant à une phrase péremptoire du philosophe qui avait écrit dans Qu'est-ce que penser? que la fin du conflit de 1940 à 1944 n'avait en rien modifié "le rapport de l'homme à l'unique objet digne d'être pensé, le problème de l'Etre", le futur romancier écrivait "naïvement" : "Puisque la fin de la guerre a suspendu , entre autres, le massacre de six millions de Juifs , si j'avais été, moi, la première unité du septième million à échapper au massacre, j'affirme que la fin du conflit aurait eu, pour moi, une importance immense. Qu'est-ce qui autorise à penser que cet ordre de priorité viendrait philosophiquement après l'autre ?" [Umberto Eco, La structure absente, Paris , Mercure de France, 1972, p. 386]

Autrement dit, la question que l'humour macabre de Eco soumet à l'attention de la métaphysique est celle de savoir quel est le fondement pervers du "Connais-toi" de Heidegger pour que la question de l"'Etre" - la langue allemande met des majuscules aux substantifs - soit décidément beaucoup plus importante que celle de l' " être " d'un sept millionième juif, chrétien ou musulman et qu'elle revendique , par conséquent, le premier rang dans l'observation au téléobjectif des dignités intellectuelles et des valeurs au sein de l'espèce microscopique qui proclame qu'elle existe parce qu'elle pense, mais qui ignore le sens du verbe penser.

3 - Le "Connais-toi" de la philosophie allemande

Ne semble-t-il pas, au premier abord , que le Dasein de la personne (son "être-là" dans la langue de la philosophie) soit existentiellement , donc ontologiquement, son ouverture "existentielle" à l'"être" d'autrui ? Ecoutons Heidegger : "La constitution fondamentale du Dasein est l'être-au-monde (…) C'est uniquement dans la mesure où le sujet est déterminé par l'être-au-monde (le Dasein) qu'il peut devenir, à titre d'ipséité, un Tu pour autrui . C'est uniquement parce que je suis une ipséité existante que je peux devenir Toi pour un autre en tant qu'Ipse. (...) Le Toi signifie 'Toi qui es au monde avec moi' . " [Heidegger, op. cit. p. 356]

Ne voilà-t-il pas une superbe métaphysique de la personne et qui semble ne laisser aucune place au nazisme ? Comment résoudre cette énigme, sinon en analysant le spectre de la lumière inquiétante dans laquelle l'ouverture heideggerienne à autrui fait appel , en réalité , à un gigantesque télescope?

Cela ne sera possible que si l'on garde en mémoire l'évidence que le "Connais-toi" de toute la philosophie allemande est le fils naturel de Luther et qu'il est issu tout entier de l'écroulement du "Connais-toi" né du ciel catholique, de sorte que s'il faut chercher le défaussement originel qui caractérise les deux visages du christianisme, le protestant et le catholique, nous serons conduits à observer comment la métaphysique de l' " être " de Heidegger laisse échapper l' " être " de la personne. Car voici que la rationalité prétendument divine du monde que l'Eglise avait élaborée depuis quinze siècles et qui avait servi à connaître l'origine, la cohérence et la finalité de l'homme comme de l'univers s'est effondrée pour faire place aux clartés d'une raison dûment éclairée, à l'entendre, par les lumière d'une grâce tellement singulière que le ciel ne la réserverait qu'à ses élus , les justes de naissance, les fils du premier protestant, un certain Abel.

Telle est la semi mutation anthropologique qui a fait de la philosophie allemande le fruit d'une raison, certes, privilégiée , puisqu'extra ecclésiale, mais sur laquelle règnent les faveurs tour à tour souveraines et parcimonieusement dispensées d'un ciel piégé par les caprices de la grâce divine. Par ce biais , la raison philosophique héritait subrepticement du courant gnostique qui a compénétré la théologie chrétienne depuis Saint Jean et Saint Paul.

Alors que même ceux, parmi les docteurs de la foi romaine dont la théologie protestante s'est réclamée avec constance - et notamment saint Augustin - ont soutenu que la créature jouit d'une "grâce naturelle" insuffisante et avaricieusement répandue par la gratuité de la bonté divine , personne ne naissant damné à titre préjudiciel, les luthériens, précédés par les nominalistes anglais et suivis par les jansénistes, ont glorifié une omnipotence pré-sélective du démiurge qui permettait aux Etats de rejeter dès le berceau une bonne partie de l'humanité dans les ténèbres extérieures. Faute de se trouver habités d'avance par une vocation au salut distribuée sans aucune justification éthique et juridique par une divinité omnipotente, la pluie des coupables-nés était diluvienne.

Ce n'est pas le lieu de se livrer à une psychanalyse anthropologique des constructions théologiques et des messages politiques que véhiculent leurs verdicts . Mais la Bavière catholique de Heidegger est compénétrée de l'esprit protestant , ce qui a permis la conversion de Husserl du judaïsme au christianisme. L'auteur de Sein und Zeit a épousé une protestante, ce qui ne présentait aucune difficulté à Fribourg-en-Brisgau , parce que l'Allemagne de confession romaine passe entièrement le prodige eucharistique et le dogme de l'infaillibilité du pape sous silence, tandis que l'Allemagne de l'Est demeure motus et bouche cousue sur sa mutation discrète de Luther à Calvin à la suite du Kulturkampf , parce que ce pays sait que tout débat doctrinal , et notamment sur le mythe de la transsubstantiation , dresserait à nouveau une moitié de la nation contre l'autre, tandis qu'en Italie ou en Espagne, une dispute théologique ne menacerait pas l'unité politique.

Il en résulte que Heidegger se demande comment fonder la responsabilité humaine du mal sur une ontologie flottante entre deux formulations théologiques du christianisme. Car le protestantisme enfante un innocentisme viscéral des élus . Abel ne commet plus le péché faute de seulement l'apercevoir, puisqu'il en est préservé par un verdict du ciel. Mais comment le savoir ? Certes, la forme extrême de la bonne conscience et de l'élitisme protestants s'est plutôt exprimée dans la Confession de Westminster ; mais le génie philosophique allemand est demeuré profondément marqué par une théologie secrètement fondée sur une séparation radicale des "sauvés" et des "damnés" fort étrangère à l'optimisme politique qu'exprime l'universalisation de la grâce dans le catholicisme. La foi protestante est angoissée, parce qu'il ne s'agit pas de se demander si l'on a péché , mais si l'on est né bien en cour auprès du souverain du cosmos.

4 - Le conflit des idoles

Pour l'anthropologie de la condition qualifiée un peu vite d'humaine, toute théologie renvoie à une politique, puisque les théologies sont des réponses mythologiques à des problèmes réels. La tentation totalitaire rencontre donc nécessairement des terrains fort différents dans le catholicisme et dans le protestantisme. On sait que le totalitarisme théologique de type romain a reposé pendant de longs siècles sur la légitimation d'un césarisme céleste dûment relayé en ce bas monde par des princes dont le réalisme politique se trouvait cautionné par la volonté d'un ciel pseudo séraphique. En revanche, le totalitarisme protestant découle de la fatalité irrépressible du mal , lequel demeure enfoui dans un mystère impénétrable et qui est censé submerger subrepticement et à leur corps défendant la bonne volonté des hommes.

Comment brider la liberté politique du souverain du ciel avec des recettes cultuelles censées garantir le salut, comment obtenir l'onction de ses bienfaits quasi de force et par le canal dérisoire des bonnes œuvres et des pratiques dévotes ? Alors que le catholicisme fait dévier le besoin du divin sur mille fétiches - chapelets, patenôtres ex-votos, rites et liturgies - dans le protestantisme, la superstition s'est rabattue ou a pris sa revanche sur la stricte observance des règles de la discipline civique dans un Etat hypertrophié par ses litanies administratives .

Qui sera persona grata auprès du créateur et qui ne le sera pas ? Voilà un joug de la terreur difficile à secouer . Mais comment déjouer les pièges de l'arbitraire divin sans conduire, d'un côté, la raison humaine jusqu'au sacrilège, lequel vous fera retomber dans la damnation, et de l'autre comment se débarrasser de tout ce fatras d'un haussement d'épaules, c'est-à-dire en recourant au lavage à l'eau tiède mis en place par le recours à la confession rituelle qu'assurera un préposé au service du ciel ? Le protestant est au rouet du tragique et de la peur, le catholique à l'école du " divertissement " pascalien.

Aussi le citoyen allemand, même en terre catholique, ne se sent-il pas responsable des crimes des Etats de la même manière que le Romain. A l'Est, la glorification effrénée des Césars du temporel dont le catholicisme a présenté le spectacle pendant des siècles paraît ressortir non seulement à la superstition des foules livrées à la sottise, mais éblouies par une idole . On y sait que toute idole divinise l'arbitraire attaché aux pouvoirs de ce monde, que toute idole décharge ses fidèles de contester les lois du temporel, que toute idole obtient facilement l'obéissance politique à sacraliser son propre sceptre. Mais cette voie trop facile de l'auto-innocentement aveugle rencontre seulement une autre aporie dans le protestantisme, qui permet au croyant de se décharger sur l'"être" insondable de Dieu du triomphe de l'empire des ténèbres sur la terre. Au pire, Abel ne verra plus comment le mal envahit l'Eden à son tour, car il ne saurait admettre que le péché originel puisse se cacher au plus secret de la Pflicht, du "devoir", celui du fonctionnaire idéal, qui respectera à la perfection les règles vertueuses d'une bureaucratie auto-sacralisée. On retrouve le Kafka du Château, cet anthropologue du mal qui savait que l'administration peut se révéler une bête sauvage et tuer froidement.

5 - L'angélisme de Heidegger

La source la plus profonde du totalitarisme devenu immanent à la machine du temporel dans un Etat pré-innocenté par la bonne conscience bureaucratique, ce sera l'édénisme théologique, c'est-à-dire l'angélisme. Toute la métaphysique de la poésie chez Heidegger est un hymne à l'habitation paradisiaque de la terre , "lorsque le soleil et les astres nous éclairent de leur calme splendeur". Nous retrouvons ici le défaussement le plus originel de la " créature " : ayant abandonné au Deus absconditus le soin de résoudre la question torturante du Mal tapi au plus profond du croyant, Adam détourne son regard du cauchemar du " péché " et en vient à vivre dans un monde d'avant la chute . D'où le paradoxe qui rendra le protestant politiquement moins critique - donc moins lucide - que le catholique qui réfléchit. On devient superficiel si l'on ne voit plus le mal au plus profond de tout homme. Le "péché" n'est plus que le triste apanage des parias, bref, d'une humanité avec laquelle Abel n'aura rien de commun .

L'angélisme d'une phénoménologie qui, au plus secret de son inconscient religieux, a scellé alliance avec une théologie séraphique du salut affleure partout chez Heidegger . Les pays latins les plus évolués, dans lesquels la Vierge n'est plus en déplacement entre Lourdes, Czestochowa et ailleurs et qui ont cessé de sacraliser la nature et de baiser la terre - "J'ai appris à marcher sur la terre, non à l'adorer", écrit Clément d'Alexandrie - interprètent à tort le culte germanique de la patrie comme un retour déguisé au paganisme, alors qu'il s'agit du retour à un monde racheté par la grâce et qu'habitent désormais les seuls élus du Seigneur. De même, on s'imagine que Heidegger aurait interprété le nazisme de 1933 comme une réincarnation du rêve grec . Lui-même m'a dit - c'était en 1952 - "Souvenez-vous toujours qu'Athènes était une ville de moins de 10.000 habitants", c'est-à-dire une sorte de Fribourg-en-Brisgau, avec son Université athénienne. Le puritanisme protestant interdisait à Hegel et même à Nietzsche d'évoquer l'homosexualité de la ville de Platon et de Périclès . La projection professorale de l'édénisme protestant sur l'interprétation de la Grèce antique nous rappelle que l'anthropologie historico-critique spectrographie l'inconscient théologique des peuples et rend leur histoire intelligible à l'écoute des mythes religieux dont leurs tempéraments respectifs les ont dotés .

6 - Le mythe de la caverne

Je ne donnerai qu'un seul exemple, mais focal, de l'édénisme heideggerien, celui de son interprétation bucolique du mythe fondamental de la caverne chez Platon : "Même en voyant de plus en plus distinctement, et jusqu'à la fin des temps ce qu'ils voient sur le mur, les prisonniers de la caverne ne parviendront jamais à reconnaître qu'il ne s'agit là que d'ombres . L'ultime condition de possibilité pour comprendre l'effectif comme tel, c'est de regarder le soleil afin que l'œil de celui qui connaît devienne solaire . Pour le sens commun de l'homme prisonnier de sa caverne , il s'agit seulement de savoir le plus de choses possible et aussi parfaitement que possible . Il faut donc le tirer de force hors de la caverne . Mais ce vers quoi on l'entraîne représente pour lui, comme dit Hegel, le monde à l'envers . Avec la question , apparemment tout à fait abstraite, des conditions de possibilité de la compréhension de l'être nous ne cherchons, nous aussi, qu'à sortir de la caverne et à accéder à la lumière , avec toute la sobriété et le désenchantement propres à un questionnement uniquement tourné vers les choses." [Heidegger , op.cit., p. 342-343]

Où a passé le tragique? Où le mal se cache-t-il ? Suffit-il de quitter le monde des choses pour retrouver l'innocence ? Quels sont les secrets anthropologiques de cet Eden ? A quel défaussement viscéral répond-il, le vol de l'ange s'élevant dans les airs ? Où se rend-il à tire-d'aile si l'air du paradis est seulement raréfié ?

La projection de l'édénisme philosophique protestant sur le mythe de la caverne ne condamne-t-elle que l'instrumentalisme étroit de la connaissance des choses chez l'homme ordinaire ? La source du "péché" , chez ceux qui n'ont pas l'œil "solaire", ne serait-elle pas cachée au plus profond de l'homme, mais seulement l'expression du triomphe de la technique : "L'agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée quant à son essence, la même chose que la fabrication des cadavres dans les chambres à gaz et les camps d'extermination, la même chose que les blocus et la réduction de pays à la famine, la même chose que la fabrication de la bombe à hydrogène. "

autrui est-il passé si la métaphysique de l'être condamne exclusivement une civilisation à laquelle il est reproché de se trouver "uniquement tournée vers les choses" et si, du coup, la philosophie est condamnée à osciller sans cesse entre un "désenchantement" post-romantique et une épiphanie solaire , une glorification de l' "être" censé présent dans le monde phénoménal à condition de délivrer " les choses " du technicisme et de les restituer à l'Eden ? Sitôt doté de l' "oeil solaire" et auto-divinisé par la grâce, le juste se situe-t-il à mille coudées au-dessus du vulgaire ? Ne voit-il plus le "péché" à force d'être devenu "solaire" ?

7 - Une psychanalyse anthropologique de la condition humaine

Voici l'anthropologie critique en contact abyssal avec l'ontologique, et cela au plus secret de l'histoire événementielle ; car elle observe au télescope l' "être" catholique, lequel se fossilise dans une scolastique de Dieu le père. Qui est ce maître d'un ciel tour à tour bienveillant et sévère ? Dans son mépris pour la raison humaine, ne craint-il pas de faire alliance , par le relais des miracles et prodiges auxquels il demande de croire , avec la faiblesse de jugement des foules en quête de merveilleux ? Mais à l'autre pôle du mythe, qui est le créateur de l' "être" protestant, lequel se dessèche et se durcit dans le rigorisme moral des armées d'Abel ?

Faut-il traquer le " mal " sous un ciel protestant spécialisé dans l'escamotage ou l'occultation, sous son innocentisme de façade, d'un super Etat voué à l'exercice angélique de ses propres vertus et qui déguise le César qui l'habite sous le myriapode de son hypertrophie bureaucratique ? L'holocauste a-t-il été rendu possible par l'État hégélianisé, hyper administré et rendu tartuffiquement séraphique par des fonctionnaires scrupuleux de sa lettre? Mais alors, comment un Etat monstrueux et auto-fétichisé par ses propres règlements, a-t-il pu naître de la sacralisation subreptice du "gros animal" par les soins des privilégiés de la rédemption ? Paradoxalement, Heidegger a raison de rattacher les chambres à gaz à l' "esprit de la technique" ; mais il n'a pas appris d'Anna Arendt sa grande amie, que la technique est elle-même l'instrument de la banalisation du mal, tandis que Anna Arendt n'a pas compris que la banalisation du mal est la fille du transfert du sacré simiohumain sur l'Etat ultra performant et servi par des scribes ritualisés à l'école du triomphe moderne de la lettre .

Du coup, et tout au long des siècles, l'Eglise romaine, s'est fondée sur une théologie accusatoire du peuple déicide et s'est montrée infiniment plus antisémite que le protestantisme, tandis que le peuple italien a protégé spontanément et massivement les Juifs pendant la guerre. C'est que la modestie naturelle du pécheur catholique et son regard désillusionné sur la nature humaine sont fort étrangers au complexe de supériorité théologique des élus de l'Eden. Pour Rome, la charité à l'égard du prochain découle de l'égalité de tous les fils de Caïn devant Dieu ; et cette égalité exige une distribution universalisée et équitable des grâces du ciel à toutes les créatures , tandis que les fils de l'innocent de naissance, un certain Abel le juste, se reposent dans les bosquets romantiques de l'Eden.

C'est pourquoi l'introspection philosophique allemande est à la fois plus profonde et plus superficielle que l'introspection catholique ; plus profonde, parce que rongée par les scrupules d'une conscience livrée à la solitude - elle s'interroge désespérément sur sa déréliction, elle se frappe la poitrine, elle se proclame entièrement désarmée devant le mal , puisque seule la faveur divine y suppléera en toute gratuité. Mais plus superficielle, parce que le mécanisme de l'auto-innocentement bucolique interdit au protestant d'observer la bête du pouvoir et du meurtre qui fait de chacun un César virtuel.

8 - Qu'est-ce qu'une idole aux yeux de la méthode historique

Mais s'il en est ainsi, l'anthropologie critique doit se révéler capable de radiographier les idoles et de préciser leur complexion à partir d'une radiographie de l'inconscient dont les deux principales confessions chrétiennes, la catholique et la protestante, sont tributaires. L'idole romaine est un César aux déguisements tour à tour féroces et patelins dont l'appétit insatiable se nourrira sur l'autel, puis aux enfers, des dividendes inépuisables du meurtre de son fils - ce qui fondera toute politique sur une repentance éternelle, donc sur une sacralisation sans cesse réitérée de l'obéissance. Mais qu'en sera-t-il de l'idole la plus cachée de Heidegger? Purquoi cherche-t-il à fonder le sacré dans un langage rendu oraculaire? Pourquoi autrui se cacherait-il dans l'habitat des dieux que la terre serait devenue ?

Pour le comprendre, il faut se demander sur quels fondements anthropologiques la langue allemande met des majuscules aux substantifs : c'est que , pour le Germain de Tacite, comme pour tous les primitifs, l'objet n'est pas une chose inerte, mais un individu; et toute la difficulté est de distinguer la matérialité du monde du dieu censé l'habiter. Le Grec dit à la fois que Poséidon est le dieu de la mer et que la mer elle-même est Poséidon. L'idole se construit sur une confusion mentale originelle entre les apanages de la matière et ceux de l'esprit censé la rendre parlante. Isaïe est un bon anthropologue des idoles : il dépeint le bûcheron qui se chauffe avec la moitié du bois qu'il a coupé, puis se taille, avec l'autre moitié, une idole devant laquelle il va se prosterner. L'idole catholique est une doublure objectivée de l'espèce, celle qu'on se fabrique avec la moitié politique du bois qu'on a coupé, l'idole de Heidegger est celle qui confère leur sacralité aux substantifs rendus loquaces par leur majuscule. La terre, la lune et le soleil redeviennent des dieux. L'idole est demeurée consubstantielle à la langue allemande.

Si nous jouions à notre tour avec la parole divinisée, nous consulterions l'oracle qui nous rappellerait que " Heidegger " signifie le "champ païen " en allemand. Mais la physique occidentale n'est sortie que depuis peu du creuset de l'idole qui armait la théorie d'une légalité et d'une rationalité bavardes. Même Einstein rendait encore volubile un cosmos obstinément muet ; et la science moderne n'a pas entièrement abandonné le modèle théologique selon lequel une raison ordonnatrice et sage rendait la matière intelligible sur le modèle du créateur de la Genèse.

9 - Où " autrui " se cache-t-il ?

On voit que la radiographie anthropologique de l'inconscient politique des théologies n'a d'autre fin que de rappeler que la question de l'être n'est jamais que le déguisement philosophique ou religieux de la question de la valeur de la personne humaine; et que le " sens de la vie " n'est donné ni par la sanctification poétique de "la terre" et des "dieux", ni par la sacralisation de l'Etat magnifié par son propre concept, comme chez Hegel, ni par la cécité des bienheureux et des "justes" piégés par l'idole qu'incarne leur Eden administratif.

Certes, le mérite de Heidegger restera d'avoir arraché l' " être " aux dérives du platonisme et d'avoir voulu le fonder non plus sur une idole absolutisée et changée en une métaphysique de la logique, mais sur l'ouverture du "Dasein" à autrui. L'affirmation de la transcendance existentielle du sujet, est au fondement, de la phénoménologie allemande de l'"être" ; elle est également la dernière fleur d'un protestantisme à la recherche de la "divinité" de l'homme . Mais qui est "autrui " si l'ouverture heideggerienne a avorté dans l'idolâtrie ? Et voici que le culte de la terre et des "dieux" a fait les délices de la droite politique de l'époque, faute que la philosophie européenne ait su entreprendre un long voyage dans l'inconscient des théologies . Mais si, à son tour et dans son essence, le christianisme se veut éclairé par un "oeil solaire", qu'en est-il du soleil de l' "être" ?

Le cadavre d'un jeune homme de seize ans pend aux grilles du camp . Le "peuple de Dieu" s'écrie : "Où est Dieu ?" ? "Il est là", dit le prêtre catholique . L'innocent dans l'Eden dit seulement: " Décidément, la technique ne fabrique jamais que des cadavres. "

Mais l' "être" se trouve-t-il pour autant défini de manière à réfuter les camps de la mort ? Le prêtre a-t-il seulement voulu dire que la victime sera une hostie profitable, donc une offrande offerte vivante à une idole rançonneuse et tueuse, laquelle se fera payer la rédemption de sa créature à l'école d'un meurtre sanglant, comme le dieu Eole s'est fait offrir Iphigénie en sacrifice? Dans ce cas, l'holocauste se placerait au cœur même du christianisme satisfactoire, dans ce cas, l'idole serait l'âme du tribut eucharistique, parce que les sacrifices humains étanchent la soif des dieux depuis Tyr et Carthage.

Car enfin, dit l'anthropologie historique, le premier camp de concentration et le premier goulag, c'est le christianisme qui les a construits ; car enfin, dans le camp de concentration souterrain du chrétien, la haine et la rage de l'idole se sont donné la succulence de l'éternité ; car enfin, on y fait rôtir nuit et jour l'armée des damnés , des pécheurs et des ennemis de la " vérité " divine ; car enfin, à l'époque de la psychanalyse, il serait temps d'observer au microscope ce que nous dit du singe-homme le fantasme de l'enfer et de ses marmites.

10 - La confession de foi de l'athée

Si nous partons à la recherche du signe le plus éloquent de la relation falsifiée à autrui dont la géhenne se révèle le symbole apocalyptique au cœur de la théologie simiohumaine , celui-ci serait-il l'armement capable d'exterminer , non point une seule fois tout le genre humain , ce qui serait bien suffisant en bonne logique d'Auschwitz, mais des centaines de fois ? N'est-il pas clair que le véritable résultat recherché n'est pas la pulvérisation ou la crémation apocalyptiques de l'ennemi, mais la jouissance prolongée qui résultera de l'éternisation " satanique " de son supplice sous la terre ? L'interminable agonie du dieu qui incarnera ce supplice payant "jusqu'à la fin du monde" n'est-elle pas délicieuse aux dévots ? C'est pourquoi ils réifient sans relâche le moribond sacré sous couleur de commémorer son trépas; c'est pourquoi les protestants refusent de réitérer sur l'autel l'assassinat chargé de les sauver.

Mais ceux, parmi les croyants qui se délectent à substantifier l'oblation de la victime de l'autel s'exercent à une repentance subrepticement triomphale , parce que la "surmort" du dieu sur l'offertoire est moins dispendieuse pour les finances publiques que l'apocalypse ruineuse que le dieu Atome brandit sur le nouvel Isaac, lequel rechigne à monter saintement sur l'autel .

Que signifie donc le mythe de l'enfer que savoure l'inconscient du genre humain ? Un maître des novices montrait des photographies du charnier d'Auschwitz à ses futurs moines dominicains. "Comment cela a-t-il été possible ?" s'indignaient les candidats à l'éternité. "Aussi longtemps que vous n'aurez pas compris que chacun de vous est capable de ça, vous n'aurez rien compris au christianisme." Mais alors, quelle est la sainteté de l'idole dont le sceptre n'est autre que celui de l'éternité de la torture ?

Si le rationaliste que je suis a cru comprendre ce que serait le christianisme si une religion de ce genre apparaissait un jour en ce bas monde , ce n'est pas parce qu'une idole aurait débarqué sur la terre et me l'aurait murmuré à l'oreille, mais parce qu'un prêtre, un certain Père Bro, l'a crié aux chrétiens du haut de la chaire de Notre-Dame un dimanche du Grand Carême , il y a plus trente ans de cela . Or, les idolâtres de la croix présents dans la nef n'ont nullement été pétrifiés d'entendre cette insulte à leur gibet. Le combat pour le sacré serait-il celui de la science du "Connais-toi" C'est bien la preuve que le christianisme n'est pas encore né. Miguel de Unamuno l'helléniste avait raison d'évoquer l' "agonie du christianisme" : mais il prenait ce terme au sens grec de combat . Qui est l'"autrui " dont ce combat se nourrit ?

7 février 2006