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De l'utilité de l'imagination

 

L'homme est un animal tellement livré à des mondes fantastiques qu'il en vient à vivre entièrement en esprit. Mais puisqu'il en est ainsi, il faut se dire qu'à quelque chose malheur est bon, sinon utile.

S'il n'avait pas imaginé que l'eau coulerait sur l'étoffe des parapluies, il n'aurait pas inventé le parapluie. Plus fort encore, il faut beaucoup d'imagination pour comprendre que si vous placez un essieu au centre d'une roue pleine, vous passerez à l'invention de la roue à celle de la charrue.

Réflexion faite, toutes les inventions connues ont été précédées d'une image. L'homme est le seul animal entièrement animé par son imagination. Il fallu attendre le XVIII e siècle anglais pour que Hume découvrît que le lien de causalité est tout imaginaire. Ce "lien" n'existe nulle part dans la nature, mais exclusivement dans les têtes. Depuis lors , une microscopique fraction du genre humain sait cela, l'autre fraction croit tenir un fil d'Ariane entre les mains. C'est ainsi que le principe de causalité est devenu le moteur du monde dans les imaginations et que le monde se trouve fort bien de se tromper à ce point. Mais personne n'a vu une cause en tant que telle sous la lentille d'un microscope. C'est ainsi que le savoir philosophique devenu anthropologique se place au fondement de toutes les connaissances.

L'heure est venue de savoir ce qui se cache derrière les évidences et derrière le sens commun c'est-à-dire derrière les alphabets que nous prenons pour les clefs du monde.

Qu'arriverait-il si, contrairement au récit officiel que le genre humain est censé présenter de l'histoire de son évolution, il s'agirait du récit truqué et qui conduirait à des contradictions internes? Qu'arriverait-il si ce récit enfermait notre espèce dans une enceinte fermée d'avance, sans issue, dont il serait impossible de nous retirer ? Car le genre humain a d'abord imaginé que d'offrir des victimes précieuses à l'invisible lui vaudrait des banafices en retrour. Puis il a enfanté un monstre indomptable et bien décidé à se faire apporter des offrandes sans fin sans jamais consentir à pardonner à sa créature de l'avoir offensé à mort en des temps très anciens par une désobéissance irréparable et baptisée le péché originel.

Or, deux divinités sont nées de ces tractations. La première se veut tellement vengeresse qu'elle demande, de génération en génération, qu'on lui apporte des victimes ensanglantées et pantelantes. Ainsi, aux yeux du théologien suisse, Urs von Balthazar, l'entassement des offrandes ne connaîtra jamais de fin. On les lui offrira à titre de représailles bien méritées. C'était en gants blancs que les domestiques rémunérés par la richissime héritière dont il partageait l'hôtel particulier assuraient le service de l'autel. La propriétaire de l'hôtel n'était autre que l'ex-Madame Koegi, divorcée de l'helléniste suisse Rudolf Koegi, auteur d'une grammaire et d'une syntaxe grecques. A peine placée sous la tutelle d'Urs von Balthazar, l'ex-femme de Koegi imita Katherine Emmerich. Dotée d'une imagination féconde, elle rédigeait quotidiennement un " journal " dans lequel elle relatait ses relations personnelles avec Jésus-Christ quel le célèbre théologie suisse, ami du Père de Lubac, authentifiait.

Mais, dans le même temps, une autre déité révélait depuis le XVIe siècle les nouveaux embarras de l'absolu. Calvin, refusait désormais d'accorder le moindre crédit à une divinité construite sur un modèle si fâcheux : il fallait supprimer les rites, les litanies, les offrandes et tous les prodiges d'un culte au service d'un Créateur tout puissant et tellement souverain qu'il n'avait de comptes à rendre à personne et moins à lui-même qu'à tout autre.

Que la divinité fût devenue insatiable ou qu'au contraire, on ait sapé toute autorité de ses rites et de son culte, dans les deux cas, comment une humanité pouvait-elle évoluer, puisqu'elle s'était construite une identité chaotique par nature et par définition. Tout se passait comme si la prétendue évolution dont se targuait le genre humain se construisît une histoire incohérente et fondée sur des idoles insatiables.

Si l'on décidait de combler d'offrandes une divinité condamnée à exiger une victime bien saignante jusqu'à la fin du monde, l'évolution n'aboutissait qu'à enfermer la créature dans une impasse irréversible, un passé verrouillé à double tour. Et si l'on prétendait s'installer dans un univers célestifié, on ne faisait rien de plus que de se bâtir un univers carcéral dans l'absolu.

Rien n'illustrait davantage ces apories que l'histoire du langage. A partir de l'instant où l'homme devenait un animal parlant, il se dotait d'une mémoire créatrice. L'histoire de ses rêveries devenait sa seule histoire véritable et aucun Jupiter ne pouvait venir les effacer.

Alors l'humanité a continué de se forger ses divinité à la chaîne . Au bout de quelques décennies, elle en avait fabriqué environ trois douzaines . Puis constatant le peu de durée de existence de chacune d'entre elles, elle les avait enterrées en grande pompe pour s'en donner quelques-unes seulement, mais qu'elle rendrait plus durablee. Jahvé, Allah , le dieu en trois personnes des chrétiens, le dieu éternellement sacrificateur et gros mangeur de Luther et celui de Calvin dont le culte refusait tous les prodiges des dieux immolateurs.

Que va-t-il maintenant surgir dans l'arène du fantastique sacré si cette arène se désertifiait de nouveau si nous vivions sans pilote, sans bite d'arrimage, sans rappel de nos anciennes bâtisses dans les nues ? Sommes-nous largables dans l'infini? Et pouvons-nous y trouver un logis qui nous doterait d'un domicile fixe ou bien sommes-nous condamnés à tanguer éternellement dans le silence et le vide du cosmos ? monde a reconnu à son pas dès les premières lignes, tellement il faisait corps avec son esprit.

Le 21 juin 2018