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Auto-nécrologie

 

C'est une singulière entreprise que celle de la philosophie. Cette discipline souffre à ce point du désordre du monde dans lequel la raison ordinaire trouve ses aises qu'elle jette des ponts entre des savoirs qui passent pour étrangers les uns aux autres. Quel rapport y a-t-il entre le génie littéraire, la physique mathématique, la notion d'intelligibilité dont les sciences de la nature se réclament, la relativité d'Einstein, les chemins de l'anthropologie ouverts par Darwin et la spectrographie des idoles cérébrales dont la science politique de ce siècle aura besoin ? Pour parcourir le chemin de ronde de la forteresse qu'on appelle la connaissance, il faut une logique articulée avec la pesée de l'encéphale humain.

1 - Mes débuts dans le funèbre
2 - Rabelais et L'Écrivain et son langage
3 - Les Titans de la parole
4 - L'Écrivain et son langage
5 - " Dieu " et la littérature
6 - Science et Nescience et la physique mathématique
7 - La caverne de Platon
8 - La Caverne et la physique quantique
9 - L'inintelligibilité de la matière et la psychanalyse de la théorie physique
10 - La notion magique de " causalité expliquante "
11 - Une psychanalyse de la physique mathématique
12 - La pesée post-darwinienne de la physique
13 - Le pont
14 - L'idole de la Genèse
15 - La notion d'idole
16 - Un intermède significatif
17 - L'histoire de la philosophie
18 - Internet

1 - Mes débuts dans le funèbre

On sait que l'autobiographie est un genre littéraire fatigué . Né avec les Confessions d'un père de l'Église et mis au goût romantique par les longs aveux de J.J. Rousseau, ce fleuve d'orgueil du funèbre s'est étiolé dans les ruisselets du Journal intime. Ne pourrait-on en fuir le débit pathétique à l'aide de l'auto-nécrologie ? Ce modeste exercice mettrait une note d'humour dans des souvenirs qui n'ont jamais su trouver le recul posthume qui convient à leur discrétion. Est-il une ambition plus amusée que de porter sur les déserts de la civilisation de masse le regard attentif d'un pèlerin d'outre-tombe ?

Je n'ai vraiment trouvé mon itinéraire dans la sobriété de l'auto-nécrologie qu'en 1960, à l'âge rassis de trente-huit ans, alors que je me croyais imperceptiblement en avance sur l'encrier pour avoir rédigé à vingt-quatre ans un essai intitulé La Barbarie commence seulement, lequel ne fut publié qu'en 1948, en raison de la paresse des calendriers et de l'indécence de saluer sur le mode tombal un triomphal retour de la planète aux élégances de la civilisation démocratique. J'y dénonçais la barbarie soviétique et celle, encore dans les limbes, de l'Amérique victorieuse.

2 - Rabelais et L'Écrivain et son langage

Douze ans après cette juvénile galopade, j'ai publié la même année Rabelais au Seuil et L'écrivain et son langage chez Gallimard. Aux yeux de la presse unanime de l'époque, ces deux essais ressortissaient à la critique littéraire. Pour ma modeste part, je pensais que Fréron est un fripon et que, deux siècles après Voltaire, il ne véhicule jamais que le regard banalisé d'une société sur l'homme de génie. Quand donc la critique littéraire portera-t-elle, à l'inverse, le regard de l'homme de génie sur l'humanité de son temps ? Le jugement de la médiocrité scolaire sur l'exception est toujours applaudi, mais ce genre de profanation me paraissait une trahison. Comment une intelligence des chefs-d'œuvre et de leur lumière allumerait-elle l'œil éteint d'une caméra ?

L'homme de génie se nourrit de miel et de poison. Heure par heure, son époque impose à son identité solitaire le supplice de se consumer au feu qui l'inspire. Imagine-t-on les Isaïe, les Ézéchiel rasant les murs, la mine basse, et rentrant la tête dans les épaules devant n'importe quel robin du Jahvé de son siècle? La rétine du globe oculaire collectif ne réfléchit jamais que les " grandeurs d'établissement " qu'évoquait Pascal. Mais comment peindre un Rabelais par lui-même ? Un an plus tard , dans la même collection du Seuil, Yves Bonnefoy publiait un Rimbaud qui épousait le champ de vision du poète.

3 - Les Titans de la parole

La matière première des géants de la raison, des forgerons de l'intelligence et des guerriers de la philosophie est leur langage. Sinon pourquoi le plus grand des écrivains grecs serait-il un incendiaire de la pensée ? Le statut des maîtres de l'écrit renvoie au poète de l'idée. " J'ai arraché des idées à la nuit et des mots au silence ", écrit Balzac. La biographie de Rabelais se réduisait donc à un tissu d'anecdotes imaginées par l'auteur du Pantagruel à seule fin d'illustrer l'élan iconoclaste de la littérature de la Renaissance. Dans les coulisses de la métaphysique , me disais-je, ce sont les Kafka, les Shakespeare, les Cervantès, les Swift, les Rabelais qui inspirent les colosses de la vision, parce qu'on n'entre dans le temple de la pensée qu'en se mettant à l'écoute des grandes orgues des visionnaires de la condition humaine. En 1960, il y avait déjà trente six ans qu'un Ehrenfest stupéfait par les thèses de Louis de Broglie sur la double nature de la lumière s'était écrié : " Si ce qu'il dit est vrai, c'est que je ne comprends rien à la physique. " Einstein lui avait lancé: " Mais non, la physique tu la comprends très bien. C'est le génie que tu ne comprends pas. " Quelle est la double nature du génie si la lumière en prend une copie ?

J'étais indigné qu'on pût lire les Aventures de Gulliver, La Colonie pénitentiaire de Kafka ou L'île des Utopiens de Rabelais sans en décrypter le message anthropologique abyssal qu'était d'ores et déjà toute la philosophie à mes yeux. Quel théoricien de la postérité vivante de Darwin et quel psychanalyste avant la lettre qu'un Platon qui mettait à nu l'inconscient du faux savoir de son interlocuteur ! A l'instar des cobayes du dialecticien-accoucheur, la critique littéraire croyait savoir ce qu'elle ignorait. L'écrivain de génie forge la connaissance de la condition humaine à laquelle la masse des lecteurs de son temps ne comprend goutte ; et pourtant, sa voix les atteint aux tréfonds de l'inconscient collectif qui les aveugle. Si la grande littérature vous frappe au plexus, c'est que sa parole est à la fois le creuset par lequel le génie est contraint de passer pour conquérir la surréalité qui incendie tout son être et le fouet avec lequel il dompte le troupeau de ses crucificateurs. Le Niagara sonore de Rabelais distillait dans l'univers des géants le fameux " pantagruélion " dont je cherchais la recette.

4 - L'Écrivain et son langage

C'est pourquoi, la même année, L'écrivain et son langage racontait l'histoire d'une critique littéraire française informée depuis les bancs de l'école de la nature et du fonctionnement de l'outil qu'on appelle la littérature, mais non de la vocation du génie littéraire de tirer des étincelles de cet instrument. De Jules Lemaître ou Ferdinand Brunetière à Émile Henriot, les pédagogues qui avaient régné en maîtres sur la critique littéraire n'avaient pas écrit une seule page mémorable sur Balzac ou Proust, Ionesco ou Beckett, Verlaine ou Rimbaud. Même si vous possédez un Stradivarius, ce qui compte, ce n'est pas le violon, mais le jeu de l'archet . C'était cela qu'Einstein avait répliqué à Ehrenfest. Mais comment théoriser les fondements existentiels de la création littéraire, comment raconter ses foudres et ses étonnements dans l'arène de la mort ?

Dans l'atmosphère marxiste de l'époque, il était difficile de réhabiliter l'art d'écrire. Et pourtant, si " le style, c'est l'homme même ", comme l'avait dit La Bruyère, il fallait non seulement se demander comment le style pense, mais, bien au-delà, comment " la forme, c'est le fond ", comme disait Valéry, et comment cette forme conduit la pensée à la découverte de l'historicité propre à l'homme. Or, le "Connais-toi" passe par la connaissance rationnelle des relations que les mythes sacrés entretiennent avec l'encéphale évolutif des fuyards du règne animal.

5 - " Dieu " et la littérature

Mon Chateaubriand ou le poète face à l'histoire de 1963 (Plon) et mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu de 1965 (Plon) poursuivaient la même voie de la réflexion sur une espèce demeurée à l'état embryonnaire, mais dont les hommes de génie illustrent les tentatives désespérées et souvent avortées de s'évader de sa cage. Comment, me demandais-je, le poète Chateaubriand prend-il place dans l'histoire des délires dont notre simiohumanité est la proie? Comment les poètes du sacré inventent-ils un Dieu semi animal et calqué sur les feux et les accablements alternés de leur génie? Comment se faisait-il que les Pascal, les Bossuet, les Chateaubriand, les Claudel se lovaient dans une théologie pseudo unifiée à coups d'artifices spéculatifs, dialectiques et syllogistiques, alors que leur voix, leur âme et leur musique auraient dû en appeler à des credos, des dogmes et des doctrines échafaudés au sein de quatre religions non seulement distinctes, mais radicalement incompatibles entre elles?

Il me fallait donc tenter de m'interroger sur l'assise de toute croyance et de toute philosophie, qui n'est autre que le mythe de l'intelligibilité de l'univers, alors que cette croyance n'est jamais orchestrée que sur le diapason polychrome de la subjectivité des valeurs. Mais mon Science et Nescience n'a paru dans la Bibliothèque des Idées chez Gallimard, qu'en 1970, alors que le manuscrit était prêt avant la révolution de 1968. Ce retard de l'édition a fait croire à la presse que je me précipitais afin de tirer le premier les conséquences logiques d'un événement politique. J'étais censé prendre acte avant tout le monde du poids retrouvé de l'histoire et célébrer les funérailles d'un structuralisme décérébré, alors que je célébrais tout autant le trépas d'un marxisme acéphale, mais demeuré très florissant et qui ne mourra que dix-neuf ans plus tard, sans que l'anthropologie scientifique ait percé le secret des utopies politiques.

6 - Science et Nescience et la physique mathématique

La physique mathématique qualifiée de " classique " reposait sur une logique des comportements constants de la matière. Ses régularités étaient étroitement liées, jusque dans l'astronomie, à la rigidité euclidienne d'un " ordre divin ". Les " lois de l'univers" reproduisaient le modèle aristotélicien. La théologie chrétienne l'avait repris à son compte depuis le XIIIe siècle. Qu'allait-il se passer à la suite des graves entorses à la géométrie du " bon sens " et des " lumières naturelles " que la relativité restreinte de 1905 et la relativité générale de 1916 avaient inaugurées sous la baguette magique du génie d'Einstein ? L'auteur de l'équation e=mc2 lui-même était demeuré aussi convaincu que Galilée qu'il suffisait de fixer des rendez-vous vérifiables à la nature pour la comprendre dans la foulée, tellement c'était la transsubtantifier en pain de la raison de la rendre prévisible à tous coups. Mais l'astronomie de Ptolémée n'avait pas moins parfaitement réussi cette performance. Il fallait donc psychanalyser la prouesse eucharistique qui métamorphosait par prodige l'exactitude en oracle de l'intelligibilité dans l'inconscient de la raison occidentale. Je transportais les fondements d'une recherche anthropologique dans le champ clos de la théorie physique.

Cette publication m'a valu la rencontre intellectuelle la plus importante de ma vie, celle de Claude Grégory, concepteur et directeur d'une Encyclopaedia universalis dont la publication en était alors à son septième volume. Initié au bouddhisme chinois et adepte du Tch'an , Grégory m'a permis de comprendre que Science et Nescience introduisait dans notre culture scientifique et théologique une philosophie du vide et un savoir fléché qui faisaient précisément l'originalité de l'Encyclopaedia universalis . Il m'a demandé de rédiger l'article sur la philosophie des sciences, qui s'est étendu sur trente cinq colonnes. J'y développais la critique anthropologique et la psychanalyse de la physique classique exposées dans Science et Nescience. La préface générale de l'Encyclopédie a alors été modifiée dans le tome premier où l'on peut lire : " Pressentir le non-savoir (…), c'est montrer comment l'interrogation précède toute raison : nos sciences sont, sans exception, humaines : sans quoi, elles ne seraient pas. "

Pour Grégory, le Tch'an exprimait l'alliance intime de l'éthique avec l'intelligence critique, la sagesse de l'éveil bouddhique enfin ouverte sur le véritable avenir d'une raison occidentale à démythifier, une spiritualité fondée sur l'athéisme radical de l'Éveillé, une lucidité à l'abri des dérives ou du naufrage du logos platonicien dans une mystique du " verbe " de Dieu qui, à partir de Saint Jean, allait nourrir non seulement vingt siècles de la théologie chrétienne, mais se retrouver au cœur de la théorisation de la pensée scientifique occidentale. Pour moi, le bouddhisme, c'était tout cela, mais également un gigantesque cratère dans lequel Orphée allait descendre aux enfers, parce qu'on ne remonte à la lumière du jour que si l'on a passé par l' " épreuve des ténèbres " commune à l'expérience mystique dans toutes les religions du monde. Le Bouddha démontrait que la vie spirituelle fait naufrage dans la croyance à des dieux. Mais entrer dans la nuit, c'était plonger dans l'abîme de l'animalité humaine, dont la spécificité est de porter des masques proprement cérébraux dont la psychanalyse de Freud n'avait pas percé les secrets. On ne pouvait porter le message du bouddhisme au cœur même de la civilisation occidentale si l'on ne demandait pas à Darwin et à Freud d'accompagner la science dans sa descente au plus profond de l'inconscient semi animal des évadés de la zoologie. Je faisais du Tch'an une clé de mon anthropologie critique.

Dans un cosmos devenu muet et que tous les dieux avaient déserté, le verbe comprendre ressortissait nécessairement à la psychologie de l'inconscient collectif caché sous le tabernacle de l'expérience. Du coup, toute philosophie du "Connais-toi" se changeait en une anthropologie critique ambitieuse de peser les motivations cachées de l'encéphale d'une espèce vénératrice des autels qu'elle dresse à ses calculs. Pourquoi leur boîte osseuse sécrétait-elle des mondes enchantés ? Une psychanalyse capable de peser le cerveau d'un animal ensorcelé par le sacré se révélait la clé logique de l'histoire universelle et débouchait enfin sur la vraie postérité de Darwin et de Freud, celle qui permettait de percer les secrets religieux des semi évadés de la nuit animale.

7 - La caverne de Platon

Mon dialogue avec Claude Grégory m'a aidé à me lancer dans une réflexion sur l'alliance de notre encéphale avec un univers physique supposé intelligible, donc " parlant ". Cette histoire figurée de l'évolution psycho cérébrale de la raison simiohumaine a paru en 1974 dans la Bibliothèque des Idées sous le titre La Caverne. C'était la première fois que la célèbre collection illustrée par les Raymond Aron et les Sartre s'apprêtait à accueillir un ouvrage de plus de 1000 pages et signé, de surcroît, d'une auteur peu connu. J'y faisais parcourir à l'intelligence occidentale enfermée dans l'antre de Platon un itinéraire symbolisé par les thèmes de l'enfer, du purgatoire et du paradis de Dante. Le cadre " terrestre " du récit figuré proposait en outre une symbiose entre une Odyssée mythique et les voyages non moins mythiques de Gulliver. Mais la caméra qui filmait l'évolution de notre encéphale sur un chemin emblématique et qui s'arrêtait à diverses stations de son mûrissement suivait un fil d'Ariane, celui des aventures et des métamorphoses de la notion-clé d'intelligibilité dans la physique. Il s'agissait d'une histoire semi allégorique et transfiguratrice de la philosophie et de la science occidentales. Cet éclairage anthropologique ambitieux allait-il, sinon unifier, du moins préfigurer une unification transeinsteinienne du champ de l'histoire et du champ poético-mythique, donc enregistrer à l'aide d'une seule caméra les aventures du savoir et du rêve , de l'action et du mythe ?

Mais le manuscrit ne répondait en rien à cette structure. Au cours d'une promenade en forêt, le nouveau modèle de toute la construction s'est imposé subitement à mon esprit avec une telle évidence que je me suis senti contraint, par une force irrésistible, de réécrire l'ouvrage de la première ligne à la dernière, alors que la première version avait déjà été pleinement agréée par Raymond Queneau et imposée au comité de lecture. L'auteur de Zazie n'avait plus que six mois à vivre. J'étais poursuivi par une malédiction : Camus s'était tué en voiture aux côtés de Michel Gallimard quelques semaines après avoir imposé L'Écrivain et son langage contre l'avis de Paulhan, que j'avais eu l'imprudence de qualifier d'" instituteur de luxe ". De plus, le contrat avait été signé en toute hâte .

La version nouvelle a paru tellement surréelle dans sa tonalité et son récitatif que Claude Gallimard m'a demandé d'en éditer les 1078 pages en édition cartonnée, ce qui était sans précédent et faisait entrer l'ouvrage dans le tabernacle des auteurs que cette illustre Maison crédite d'avance d'un destin posthume. On imagine mon désenchantement à découvrir qu'il y mettait cependant une condition : que les droits d'auteur fussent réduits de moitié jusqu'à l'extinction de la propriété littéraire - c'est-à-dire jusqu'à l'entrée des œuvres dans le domaine public. Ce " passage du témoin " intervenait en ce temps-là un demi siècle après la mort de l'auteur - on sait que, depuis lors, ce délai a été porté à trois quarts de siècle. Pour les raisons éthiques qu'on imagine j'ai cru peu compatible avec la dignité, même d'un moucheron de la philosophie, d'accepter une promotion falsifiée par une ruse marchande. De plus, il paraissait humiliant pour Gallimard lui-même qu'il se servît de mon nom, si modeste qu'il fût, pour faire commerce du prestige que le génie des Gide, des Malraux, des Valéry, des Camus, des Queneau avait donné à la Maison au cours de trois décennies. Il s'en est vengé en réduisant le tirage à deux mille exemplaires et en doublant le prix de vente au public.

8 - La Caverne et la physique quantique

La Caverne poursuivait l'analyse de la notion magique d'intelligibilité de la matière que j'avais tentée avec Science et Nescience, mais que la physique postérieure à 1905 ne m'avait permis de mener que dans un univers devenu mi euclidien, mi relativiste à l'échelle macroscopique, et non encore soumis, dans ses profondeurs, à une problématique probabiliste. Les théoriciens de la nature n'étaient ni des psychologues, ni des anthropologues conscients de ce qu'il fallait tirer les premières conséquences logiques de l' " expérience de pensée " imaginée par Einstein en 1935 aux côtés de Boris Podolsky et de Nathan Rosen et qui a été appelée le " paradoxe EPR ". C'est que les progrès de la réflexion critique sur la signification cachée de la vérification seulement expérimentale des hypothèses scientifiques sont d'une grande lenteur dans la physique théorique et ne portent jamais sur leur signification humaine au plus secret de l'encéphale simiohumain, puisque le champ dans lequel le mythe d'une intelligibilité en soi du réel doit nécessairement apparaître se trouve précirconscrit par la notion même de physique depuis Aristote et par la problématique bimillénaire qui régit l'expérimentation. Or, c'était cette problématique euclidienne qui se trouvait contestée sans qu'on disposât des paramètres psychobiologiques qui auraient permis de peser cette mutation de notre évolution mentale.

En l'espèce, la paralysie de la pensée scientifique dite " classique " résultait en outre de ce que les instruments nécessaires à la vérification des hypothèses nouvelles n'étaient pas encore disponibles . Ajoutons à ce bilan que l'intérêt des physiciens se focalise tantôt sur des problèmes politiques à l'ordre du jour, tantôt sur les difficultés nouvelles de méthode que soulève la marche saccadée de la recherche fondamentale à l'échelle mondiale. C'est ainsi que l'interprétation de l'expérience décisive de Louis de Broglie et qui ne lui vaudra le Nobel qu'en 1929 avait été faussée en 1923 pour le motif que, dans le laboratoire construit dans l'enceinte du château du duc Maurice de Broglie, lequel avait prêté son matériel expérimental à son fils, on s'affairait dans l'enceinte d'une problématique plus vrombissante et née des premiers pas de l'image télévisuelle mécanique, qui sera supplantée par le balayage magnétique de l'écran. Louis avait découvert que l'électron est un corpuscule en mouvement au sein d'une onde ; et comme celle-ci interfère avec elle-même, à l'instar de la lumière, l'électron se diffracte lui aussi et nécessairement sur un obstacle. La confirmation de ce qui deviendra " l'effet photoélectrique " viendra en avril 1925 des Bell Laboratories, avec Clinton Davisson et Lester Germer. Puis le physicien américain A.H. Compton découvrira que les photons rebondissent sur les électrons, en conformité avec les lois de la mécanique classique.

Je m'excuse pour ce rappel technique - mais il était nécessaire pour comprendre pourquoi Einstein avait pu mettre au point dans sa tête une expérience tout imaginaire, qu'il appelait une " expérience de pensée ". Car aux yeux de la physique probabiliste des Niels Bohr, Pauli, Heisenberg, Dirac - qu'il s'efforçait alors de réfuter, parce qu'il jugeait les " relations d'incertitude " de Heisenberg incompatibles avec la notion classique de causalité, donc de régularité des phénomènes - deux photons pouvaient posséder une fonction d'onde commune . Mais si l'on réussissait à les séparer et à les envoyer dans des directions opposées, ces ex-jumeaux devaient logiquement retrouver leur individualité et cesser de se trouver corrélés sur le modèle élaboré par la physique quantique. Dans ce cas, cette physique était condamnée à sombrer corps et biens, tellement il paraissait d'un ridicule achevé de soutenir la thèse selon laquelle des corpuscules éloignés l'un de l'autre de plusieurs kilomètres demeureraient étroitement associés et qu'ils se copieraient fidèlement, alors qu'ils ne sauraient se concerter, physiquement parlant, faute de disposer d'un instrument matériel de communication entre eux. La physique quantique allait-elle tomber dans une pure sorcellerie fondée sur l'action à distance qu'Einstein avait réfutée chez Newton ? La gravité avait été réduite à l'inertie, ce qui seul expliquait la chute du plomb et d'une plume à la même vitesse dans le vide.

Il faudra attendre 1964, donc vingt neuf ans de plus, pour que le physicien irlandais John Bell instrumentalise, mais sans parvenir à conclure dans un sens ou dans l'autre, une expérience capable d'observer si l'entente cordiale, la complicité suspecte ou le mimétisme aveugle entre deux photons coupés de tout moyen de se donner le mot se conserve après leur " séparation de corps ". La physique classique n'en menait pas large, parce qu'une décennie après la mort d'Einstein, personne ne doutait que la paire énigmatique perdrait son lien de parenté à la faveur du voyage des deux partenaieres vers des cieux différents. Mais il faudra patienter encore dix-huit ans, jusqu'en 1982, pour que se déroule à l'Institut d'optique d'Orsay l'expérience d'Alain Aspect, qui confirmera les prévisions ahurissantes d'une physique quantique qui avait semblé remettre le trophée de la victoire définitive au champion de la physique " classique " à laquelle Einstein s'était reconverti. Ce ne sera pourtant que seize ans plus tard, en 1998, que l'expérience parisienne sera entièrement confirmée à Genève, parce que les deux photons pourront être guidés par des fibres optiques en direction de deux miroirs-témoins qui attesteront, au mépris des verdicts que le tribunal incorruptible de la géographie aurait dû normalement prononcer en appel, que nos hémiplégiques devenus autarciques s'entendent comme larrons en foire et s'obstinent à se passer la consigne pour traverser ensemble le miroir ou pour s'y refuser. Comment expliquer cet entêtement à se copier dans le vide ? Et si le vide était vivant , comment agirait-il?

9 - L'inintelligibilité de la matière et la psychanalyse de la théorie physique

C'était par la grande porte de la physique quantique que l'inintelligibilité de la matière entrait dans la connaissance scientifique de l'univers. Mais comment la notion d'intelligibilité est-elle construite dans la physique classique - autrement dit, comment l'anthropologie critique pouvait-elle tenter de décoder l'inconscient d'une théorie? De toute évidence, il fallait bien se résoudre à remodeler la notion même de " rationalité de la nature " au sein d'une physique dont l'actualité scientifique, donc la " vérification expérimentale ", avait rendez-vous avec ma réflexion proprement philosophique, donc anticipatrice par nature et conjecturale par définition ; car je ne faisais, naturellement, aucun cas de me trouver aux avant-postes d'une interrogation angoissée, d'abord parce que la philosophie a toujours précédé la découverte matérielle, ensuite et surtout parce que l'objet de ma réflexion anthropologique n'était pas physique : il s'agissait de préciser l'objet d'une preuve dite scientifique , c'est-à-dire ce qu'elle vérifie effectivement sous une problématique soutenue par l'inconscient collectif et qui la font précisément reconnaître pour une démonstration, donc pour un test validé par les référents du " rationnel " ou de l' " irrationnel " qui la téléguident. Une preuve est dite scientifique quand elle est mise au service de la notion d'intelligibilité agréée au sein d'une société ou d'une civilisation. La collusion jugée intempestive entre deux photons séparés dans l'espace permettait enfin de poser la question décisive - celle de l'anthropomorphisme de la problématique de référence dont le judicature est reconnue par la communauté scientifique. Or, la critique psychologique de l'habilitation du tribunal à trancher le litige demeurerait légitime même si, dans un demi siècle, la physique théorique parvenait à capturer et à théoriser l'énergie du vide et la nature du temps.

La validation de l'avance d'une spéculation philosophique imposée par sa rigueur logique face à une expérience scientifique aveuglée par l'inconscient qui la pilote demeurait d'autant plus inentamée dans mon esprit qu'une critique de l'anthropomorphisme de la science n'a pas encore été introduite dans le champ de la pensée occidentale. Cette carence de la réflexion paralyse les anthropologues et soustrait la notion même de " raison causale " à leur attention . On sait qu'aujourd'hui encore, les défenseurs de la physique classique sont censés disposer d' une intelligibilité réputée aller de soi et jugée vérifiable en tant que telle par le " sens commun ".

Comment se faisait-il que les savants de 1998 ne disposaient pas davantage que ceux de 1974 ou de 1935 de l'outillage mental qui leur aurait permis de se demander comment le " concept " de causalité peut se trouver " objectivé " et pour ainsi dire " concrétisé " de telle sorte qu'il se dérobe à l'examen ? C'est qu'à se soumettre au banc d'essai de l'expérience substantifiante, il fait d'elle son juge de touche. On sait que cette absurdité est spontanément sécrétée par la simiohumanité dite " naturelle " de notre encéphale et qu'elle a été réfutée il y a deux siècles par un certain Emmanuel Kant. Mais le retard des physiciens sur les peseurs de l'encéphale humain a toujours été considérable. En 2004, la physique quantique passe toujours pour avoir seulement ouvert une brèche inopportune ou catastrophique dans le mur en béton d'une rationalité matérialisée du cosmos et fondée sur la prévisibilité non aléatoire des " lois de la nature ". Einstein a passé les dernières années de sa vie à tenter de combler cette brèche.

10 - La notion magique de " causalité expliquante "

Il fallait se rendre à l'évidence : vingt décennies après Hume, les physiciens modernes demeuraient incapables d'analyser le contenu psychobiologique de la notion de causalité à la fois loquace et " tangible " dont usaient les Copernic et les Galilée aux XVIe et au XVIIe siècles . Dans Der Teil und das Ganze, Heisenberg s'était approché de quelques pas de la Critique de la raison pure de Kant ; mais, faute de formation philosophique post nietzschéenne et de psychanalyse de la condition humaine, il avait seulement rôdé dans les parages de la question posée par le philosophe allemand à toute l'histoire de la physique depuis Aristote et qui pourrait se formuler en ces termes : " Pourquoi le concept de " cause " est-il un magicien censé rendre les phénomènes naturels intelligibles sitôt qu'il les touche de sa baguette magique, et cela sans que le " lien de causalité " se rende jamais observable en tant que tel ? ".

La notion d'explication appliquée à la matière est donc nécessairement un ingrédient fabriqué par notre cerveau. L'homme de Königsberg s'imaginait que notre encéphale se trouvait mystérieusement armé de canons épistémologiques, les catégories a priori, et il les proclamait capables de miraculer la matière par un verdict que Dieu et la nature avaient prononcés d'un commun accord, tandis que Hume était un anthropologue et un généalogiste encore désarmé, mais déjà capable de s'interroger sur les effets psychobiologiques des coutumes de la matière sur l'encéphale simiohumain, donc de remonter à l'origine semi animale de la notion mythologique de causalité bavarde.

Pour l'anthropologue dont l'attention se porte sur la nature même de l'évolution de notre encéphale, une " causalité " censée nantir l'univers de la volubilité réputée enclose dans la notion " vérifiable " d'intelligibilité est un totem mental: on ne substantifie pas des signifiants. Toute signification se signale à brandir ses signaux. Il s'agit donc de scruter les profondeurs anthropomorphiques d'une théorie physique fondée sur une signalétique générale et construite sur des valeurs inconsciemment simiohumaines - dont la principale est la croyance selon laquelle ce qui se répète sécrète " le rationnel ", alors que l'alliance du prévisible avec des signifiants subjectifs, donc du profitable avec le compréhensible est évidemment de nature animale. Bien plus : ce pacte révèle l'origine semi simienne du " mythe eucharistique ", qui se transporte au sein de la science causaliste et qui se charge de transsubstantifier des signes en une matière hantée par des voix. Les profondeurs de l'inconscient théologique de la physique classique et la psychanalyse des emblèmes religieux qu'arborent les routines de la matière permet d'esquisser la philosophie d'un "Connais-toi" capable d'observer l'alliance simiohumaine entre une physique mathématique nécessairement muette et le prodige non moins muet de l'autel des chrétiens - ce qui conduira une anthropologie réellement scientifique, donc libérée de la peur, à la question centrale que se poseront les sciences humaines et la politique du XXIe siècle : qu'est-ce qu'une idole ?

11 - Une psychanalyse de la physique mathématique

Quelle est donc la spécificité de la semi animalité de notre encéphale si la signification anthropomorphique de la rébellion des savants classiques contre l'" illogisme " de la physique quantique est de jeter le pont d'une psychobiologie entre les postérités encore à défricher, mais communes, de Darwin et d'Einstein ? Pour comprendre la portée d'un tel enjeu, encore faut-il faire entrer un décryptage " einsteinien " de notre boîte osseuse dans le champ de la connaissance rationnelle du fonctionnement du cerveau semi animal, ce qui exige une observation et une pesée minutieuses des concepts semi simiens qui entrent dans l'interprétation de la notion d'intelligibilité adoptée par la physique classique. Pourquoi notre matière grise attribue-t-elle un discours de l' " intelligible " au fourrage mental que le cosmos lui fournit ? Pourquoi croyons-nous que la nature nous approvisionnerait d'une parole juridifiante et calquée sur la raison des cités? Mais toute spectrographie critique de l'encéphale d'un " Dieu " législateur demeure frappée d'un interdit para religieux au cœur d'une physique passagèrement décontenancée, parce qu'elle s'imagine avoir perdu, avec la régularité providentielle de la nature, le trésor du " sens " ethnico-théologique réputé se cacher dans les redites civiques de la matière.

Qu'est-ce que la constance rassurante des phénomènes comme repère politique? Le raisonnement animal se construit sur les répétitions d'une matière réputée discoureuse à force de se redire, donc censée confirmer son discours à le rabâcher. Ce phénomène a attiré l'attention de Montaigne : le premier, l'auteur des Essais a analysé le fonctionnement du cerveau " vérificateur " d'un renard traversant avec précaution une rivière gelée. Mais cet examen, commencé au 1er siècle après notre ère, n'a été sérieusement repris qu'au XVIIIe avec David Hume. Depuis un siècle et demi seulement, la révolution darwinienne permet d'observer que les ritournelles de la matière sont une manière de pitance épistémologique dont le manège de la nature approvisionne des encéphales désarçonnés par une interruption subite et inattendue de la constance des phénomènes.

Il est iconoclaste, l'évolutionnisme qui permet de soumettre le cerveau d'Adam à des radiographies de l'animalité proprement humaine sur laquelle la notion de " raison naturelle " est construite ; car l'intelligibilité attribuée à des atomes aux parcours calculables se démasque comme un leurre de type animiste. Que faire d'un vocable qui, sitôt introduit dans des équations, se charge de les rendre oraculaires ? Les opérations mathématiques semblent alors s'allier avec l'exactitude du calcul et avec la justesse de l'observation pour se changer en rites cultuels au profit d'un savoir devenu subrepticement pieux, donc transfiguré par la croyance en une légalité sacralisée en catimini. Du coup, toute alliance féconde entre la réflexion anthropologique sur la physique quantique et la pesée de l'intelligence transanimale passe par le franchissement de la dernière barrière de sécurité entre l'homme et l'animal, celle qui interdit encore à une psychanalyse terrifiée depuis un demi siècle par le génie sacrilège de Freud d'entrer dans l'inconscient du mythe théologique selon lequel l'impavidité de la matière serait la corne d'abondance de la compréhensibilité de l'univers. Le tarissement inopiné de ce Pactole de la connaissance passe pour un désastre intellectuel et non pour un assèchement des comptes.

Un demi siècle après la mort d'Einstein, l'histoire de la physique théorique n'a fait que confirmer l'aporie psychobiologique à laquelle le père de la relativité générale avait cru remédier et qui l'avait fait chercher jusqu'à son dernier souffle le saint Graal d'une équation dont la formule réconcilierait définitivement les faux bonds de la raison probabiliste de la physique quantique avec la raison bienheureuse qui ferait parler d'une seule voix les coutumes fiables de la matière et les aléatoires. Depuis vingt-cinq ans, la recherche fébrile de ce Sésame du cosmos s'exténue à nouveau dans une " théorie du tout " en quête d'une synthèse mathématique finale . La quête du " rationnel " s'est engouffrée dans un monde des " cordes " dont la plus petite, écrit François de Closets (1) est " cent milliards de milliards de fois plus minuscule qu'un noyau atomique et dont seule une machine un million de milliards de fois plus puissante que le grand accélérateur du CERN de Genève parviendrait à l'observer ". L'univers réel n'est plus accessible à nos calculs: ceux des Hilbert et des Ricci sont devenus des jouets mathématiques à l'usage des enfants en bas âge . Mais leur perfection même ne leur donnerait pas la légitimité qu'elles réclament : le verbe savoir et le verbe comprendre ne sont pas conciliables dans la physique, tout simplement parce que la notion de compréhensibilité appliquée à la matière est construite par le cerveau semi animal. C'est la postérité de Darwin qui donne sa vraie postérité scientifique et philosophique à Freud.

12 - La pesée post-darwinienne de la physique

La pesée anthropologique de l'intelligence scientifique réclame une psychanalyse du mythe anthropomorphique de l'adaequatio rei et intellectus dont la science occidentale a hérité d'Aristote, puis de l'Église du Moyen Âge . Cent mille ans après notre sortie de la zoologie, nous croyons qu'une rencontre idéale entre le réel et le savoir théorisé par les mathématiques serait le fiat lux d'un verbe originel. Mais le constat d'huissier le plus détaillé et le plus volumineux ne sera jamais qu'un décalque chiffré. La photographie ne décode pas l'original. Comment se fait-il qu'un bipède tout ahuri soit apparu sous le soleil, qu'il regarde autour de lui en titubant et qu'il oublie sporadiquement sa stupéfaction de se trouver là ?

La physique moderne peut aider la pensée critique à poser la seule vraie question, celle de savoir ce que signifie notre ébahissement originel. Si, après avoir éclairé tous les recoins du cosmos avec la torche des équations, le mathématicien constatait que le réel est muet par définition et qu'il n'y a pas de réponse à la question posée, parce qu'il n'y a pas d' " oracle du sens " caché dans les entrailles de la matière; si l'anthropologie transsimienne commençait de braquer ses projecteurs sur l'idole dont le singe humanisé s'est flanqué, sur laquelle il s'est appuyé pendant des siècles, qu'il a parfois bousculée, mais avec l'aide de laquelle il a fait les quatre cent coups tout au long de son histoire, peut-être la civilisation mondiale serait-elle en mesure de se placer sur le chemin de son véritable avenir cérébral, celui où le seul animal qui s'acoquine avec des dieux et s'égosille à leurs côtés conquerrait la lucidité qui le terrifie encore et dont il rejette le poids sur les épaules de trois rois des nues. Alors, la dignité de ce singulier animal serait de reconnaître que personne ne gesticule dans son dos. Mais qui verrait-il alors dans son miroir, sinon une espèce apeurée et tapie sous ses tabernacles, une espèce qui n'ose regarder son idole en face , une espèce qui n'ose apostropher son faux maître pour lui dire : " Pourquoi m'as-tu volé ma solitude ? " L'heure de ce tragique face à face sonnera-t-elle?

13 - Le pont

Il devient possible de construire le pont qui conduira de la réflexion sur la physique quantique au décryptage anthropologique des idoles d'hier et d'aujourd'hui si celles-ci ont si bien raté leur coup que leurs créatures commencent de les observer d'un œil narquois. La science politique n'a-t-elle pas pris rendez-vous depuis longtemps avec une connaissance psychobiologique secrète de l'idolâtrie simiohumaine? Qu'était-ce comme idole que le culte de la race ? Qu'était-ce comme idole que le culte du " processus historique " ? Qu'était-ce comme idole que le culte de l'utopie ? Qu'est-ce comme idoles que le Dieu de l'Amérique, l'Allah des mollah, le Dieu génocidaire du déluge, le Jahvé guerrier de Moïse ? Quant au Dieu crucifié, ne s'appelle-t-il pas la pensée ? Qu'est-ce qui distingue ce Dieu saignant du morceau de bois ou de fer rendus bavards par la sottise se l'homme-singe? Si je retire la parole au bois, au fer ou à l'airain pour la donner à un objet énorme - un cosmos de bois, de fer ou de pierre - et si cette masse fière de son énormité se met à tenir le discours de sa propre intelligibilité à toutes la simiohumanité ébahie, n'aurai-je pas troqué une idole de proportion modeste et peu rentable pour une autre - celle que son gigantisme aura libérée de la pingrerie du bois ou de la pierre dont se moquait Isaïe ?

Et voici que ce robot de l'immensité, la physique quantique l'a fêlé pour le plus grand affolement de la science du cosmos dont se vantait notre espèce. Comment ne pas soumettre les prouesses des mathématiques de l'univers à la pesée de l'évolution de notre cerveau transanimal puisque nous commençons de conquérir un regard sur la semi animalité de notre propre organe cérébral ? Le test le plus sûr de ce nouveau regard n'est-il pas dans les premiers pas de la radiographie de l'idole massive à laquelle nous faisions tenir des discours? Certes, ce gros bêta de cosmos était muet de toute éternité. Mais notre embryon d'intelligence commence de s'en apercevoir . Est-il une preuve plus ahurissante de ce que nous commençons de quitter la zoologie ?

Qu'en est-il du degré de développement du cerveau d'une espèce tellement sortie du règne animal qu'elle voit en tant qu'idole la mécanique dont les tournoiements ne font jamais qu'une meule payante ? En vérité, nous n'en revenons pas d'être quasi devenus transsimiens. Mais pour cela, il a fallu que la physique quantique fende Bel en deux portions et rende aphasique la moitié seulement de son corps. Décidément, nous avons crié victoire trop tôt, décidément, nous ne sommes pas encore sortis de la glaise originelle. Comment se faisait-il que l'autre moitié de Bel continuait de " parler raison " à Babylone ? Comment se fait-il que l'idole de Nabuchodonosor bouge encore , alors que le bouddhisme Tch'an, il y a trois mille ans qu'il ne fait tenir aucun discours à une machinerie qui crache des équations ?

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée , il faut qu'une idole parle par la voix de tous ses organes ou se taise. Il y avait longtemps que les oies du Capitole s'étaient tues ; mais la statue de la Victoire déclamait encore dans l'enceinte du Sénat. Simmaque s'était fait l'avocat de sa cage thoracique : si le Dieu nouveau avait fait taire les oies, disait-il, il ne pouvait réduire au silence la divinité la plus ancienne et la plus glorieuse de l'empire, parce que les dieux prêtent leurs poumons à l'identité des peuples. Ambroise enrageait : il répétait qu'il était " né pour marcher sur la terre, non pour l'adorer ". Dix-sept siècles plus tard, Rome défendait le Dieu des chrétiens au nom de l'identité religieuse de l'Europe et son vicaire baisait humblement la terre des nations. Mais il avait trouvé un rival : l'oie du Capitole s'appelait maintenant la physique classique ; et cette idole croyait encore qu'elle parlait dans l'enceinte du Sénat. Comment la réduire au silence à son tour ?

Aucune théorie de physique ne pouvait découvrir le secret des oies du Capitole, parce que c'était par construction que la preuve scientifique venait au rendez-vous que lui assignaient les laboratoires. Il fallait donc imaginer une expérience proprement cérébrale, alors qu'Isaïe lui-même ne parvenait à réfuter les idoles de son temps qu'à nier leurs prouesses: elles ne démontraient pas, disait-il, ce que l'histoire lui demandait de prouver pièces en mains, c'est-à-dire leurs victoires à la guerre. Mais la physique classique ne fournissait-elle pas à tous coups les preuves de ses victoires sur les champs de bataille du monde ? Ne s'illustrait-elle pas à la lumière des exploits qu'on réclamait de son génie - la prévisibilité des habitudes de l'univers?

Pour observer les entrailles d'une idole qui comble d'aise ses devins, il ne suffisait donc pas de conquérir un regard sur le cerveau simiohumain : encore fallait-il réussir à observer la simiohumanité de l'encéphale dont nous avons doté nos trois dieux uniques. L'homme d'État porte le regard du politique sur la science économique ; et il voit qu'en réalité , c'est la politique qui tire les ficelles d'une science économique qui n'en demeure pas moins performante sur son lopin. Comment le cerveau méta zoologique voit-il le cerveau du Dieu des singes ? Il voit le subterfuge à l'aide duquel l'idole parvient à faire passer une preuve pour une autre. Dans la physique, elle fait passer les coutumes de la matière pour les signes de sa rationalité. Dans la théologie, elle fait prendre des verdicts de la nature pour des réponses à des prières. Le cerveau du Dieu des singes récompense et châtie . Quel décalque de sa créature que ce Dieu-là!

14 - L'idole de la Genèse

S'il se révélait décidément stérile de prêter une parole de l'intelligence à la matière cosmique, l'anthropologie moderne n'était-elle pas mieux armée et plus intrépide qu'autrefois ? Cette grâce, elle la devait à la gigantesque panne de courant qui avait frappé la physique euclidienne . Il fallait radiographier avec courage la cruauté et la sottise de l'idole de la Genèse. Pour cela, demandons-nous pourquoi le cerveau simiohumain veut recevoir d'un tiers des paroles sorties de sa propre bouche, alors qu'aucune idole n'étant confusible avec l'objet dans lequel elle feint de se domicilier, elles sont toutes des alibis et des défaussements des voix humaines qui se font entendre derrière elles.

Mais les saints eux-mêmes seraient épouvantés de découvrir qu'ils sont seuls à faire sonner la " sombre, sévère et sonore citerne " du poète qu'est le vide " toujours futur " de l'immensité. Je retrouvais les Claudel ou les Bossuet, qui ne savaient pas qu'ils se cachaient dans le dos de la statue de la Victoire des chrétiens. Le champ était-il libre pour le "Connais-toi" du XXIe siècle , celui qui nous dirait ce qu'est le génie littéraire? Descendre dans les entrailles de la théologie simiohumaine, telle était la voie royale que la physique quantique avait ouverte à l'anthropologie moderne et à la critique littéraire dont j'avais rêvé dans ma jeunesse. La nouvelle ciguë de la pensée, c'était l'ignorance partagée des physiciens et des théologiens. Non seulement ces idolâtres croyaient savoir ce qu'ils ignoraient , mais ils faisaient tenir à leur ignorance le langage du savoir le plus assuré. Mais quel était le remède caché dans le poison ? Si la barbarie se révélait tout entière le fruit de l'ignorance, lutter contre cette ignorance en appelait à la plus haute responsabilité de la philosophie ; et si seule la connaissance anthropologique de l'encéphale simiohumain pouvait la faire reculer, alors la philosophie était un dieu digne de se trouver cloué sur la croix où la pensée se vide de son sang.

Et voici que la physique post einsteinienne s'engageait dans la voie de l' " inconnaissance " , donc de la " nescience " des Nicolas de Cuse dont Claude Grégory m'avait fait comprendre l'origine bouddhique. Car le père de la relativité croyait que, sans la matière, le temps éternel et le vide sans fin n'existeraient pas. Mais que démontrent maintenant les particules élémentaires ? Que le millionnième ou le dix-millionnième de seconde de leur existence ne serait pas possible si le temps n'existait pas. Que dit encore la physique moderne? Que l'équation e=mc2 ne saisit pas le temps. Cette croyance remontait à Galilée, qui avait formalisé le temps dans l'équation de la chute des corps. Etienne Klein , physicien au Commissariat de l'énergie atomique, docteur en philosophie des sciences écrit en 2003 : " Le temps est une 'chose' introuvable dont tout le monde parle mais que personne n'a jamais vue. Nous voyons, entendons, touchons, goûtons dans le temps, mais non le temps lui-même . Contre toute attente, Chronos est un planqué, un caméléon qu'il faut débusquer sous nos habitudes de langage et de perception. (…) Aujourd'hui, le regard le plus audacieux et le plus déconcertant sur le temps, c'est la physique qui le porte. " (2)

Que disent les nouveaux " docteurs en philosophie des sciences "? Ils ont abandonné la scolastique moderne qui leur faisait formaliser les concepts universels de la physique classique après ceux de la théologie du Moyen Âge et ils commencent d'observer le genre humain. Il disent que la physique " donne le vertige ". Lequel ? Celui de saint Augustin qui disait que les théoriciens de la création étaient des sots , parce qu'il fallait bien que " Dieu " eût créé le temps pour s'échiner ensuite à fabriquer " le ciel et la terre ". Mais comment faire commencer le temps si le terme de " commencement " est déjà temporel ? Le verbe " exister " est le fils aîné de la durée. Comme toute matière est en mouvement dans le cosmos, sa vitesse modifie le rythme cardiaque du temps ; mais le temps lui-même , personne ne l'a capturé.

Comment chercher une réalité qui a enfanté le verbe être et à laquelle le terme de réalité ne saurait convenir, puisque tout ce qui est réel est déjà tombé dans le temps ? Etienne Klein voudrait débusquer une réalité qui implique l'abandon de la notion de réalité ; mais comment " effeuiller " le temps, comment " le déshabiller, le distinguer de ses effets les plus sensibles : la durée, la mémoire, le mouvement, le devenir, la vitesse, la répétition, si le temps existe indépendamment de ce qui survient, se transforme, vieillit et meurt ? " Décidément, il faut tenter de capturer le personnage dans des lieux où il ne se présente pas sous des traits reconnaissables. Il est significatif que tous les chapitres de Les tactiques de Chronos portent en exergue des citations de Valéry , de Fernand Léger, de Baudelaire, de Beckett, de Nerval, de Queneau, de Pascal, de Nietzsche , de Borgès, de Cioran, de Victor Hugo, de Giraudoux, de Marivaux, de René Char, de TS Elliott , de Supervielle, de La Fontaine - et toutes illustrent un apologue Zen : " Le disciple : Prenez une libellule, arrachez-lui les ailes, c'est un piment. Le maître : Non, prenez un piment, ajoutez-lui des ailes, c'est une libellule. "

Décidément la pensée a pris un bienheureux rendez-vous avec le vertige des physiciens. Sitôt écarté le faux-fuyant d'un " Dieu " , la question la plus profonde de toute anthropologie future et de toute théologie refait surface : qu'est-ce que le temps si cet acteur du cosmos ne peut se faire reconnaître dans l'empire de Chronos, s'il ne peut tomber à son tour dans le temps, s'il ne peut emprunter les vêtements d'une " réalité " ? L'anthropologie vraiment scientifique se demande, aux côtés de la physique moderne, comment, à chaque seconde, le temps soutient et fabrique le monde. Cette énigme est-elle enfin digne de l'intelligence ?

15 - La notion d'idole

Engagé dans cette voie, j'ai d'abord tenté de résumer l'histoire de la raison occidentale dans un petit livre publié aux Presses universitaires de France en 1980 et intitulé Le mythe rationnel de l'Occident. Puis j'ai esquissé, dans L'Idole monothéiste, paru l'année suivante chez le même éditeur, une radiographie politique et psychanalytique du monothéisme chrétien. Mais, dès lors, le problème de la double nature de l'homme - l'animale et la fantasmée - se plaçait encore davantage au cœur de la réflexion sur les idoles, puisque le Christ de la théologie est un personnage mythologique dont la fonction est d'illustrer sur le mode paradigmatique la scission entre le réel et le rêve dont les descendants d'un quadrumane à fourrure se trouvent frappés de naissance.

Je me suis donc attelé à l'étude d'une espèce construite sur une psychogénétique bipolaire, afin d'observer comment elle procède à la mise en scène emblématique de son destin politique. En 1984, j'ai publié le résultat de mes premières analyses chez Fayard sous le titre Et l'homme créa son Dieu . Je m'y étais appliqué à suivre de concile en concile l'impossible élaboration d'un Dieu biphasé sur le modèle de sa " créature ", donc censé à la fois entièrement " divin " et entièrement humain, puisque, encore une fois, cette aporie symbolise notre espèce. L'étude des documents ecclésiastiques qui relatent point par point la négociation du statut d'un homme-dieu coincé entre les prérogatives liées à l'exercice du pouvoir politique et celles qui relèvent du pouvoir ecclésial m'a reconduit à l'histoire de l'intelligence simiohumaine exposée sur le mode figuré dans La Caverne. Un an plus tôt, je publiais un Jésus qui a été reçu avec une faveur insolite et que je considère comme le plus insatisfaisant de mes ouvrages , parce qu'il m'aurait fallu rédiger au préalable non seulement une histoire de la bancalité anthropologique qui frappe toute la philosophie occidentale de Platon à Freud, mais également une lecture anthropologique de l'histoire biphasée de la culture occidentale d'Isaïe à Freud.

16 - Un intermède significatif

L'Europe sombrait de plus en plus dans l'oubli de la vocation intellectuelle qui lui avait donné son inspiration et son véritable élan depuis Platon. M'imaginant courir au plus pressé, j'ai publié, en 1986 Une histoire de l'intelligence (Fayard 1986), suivie d'une tentative de réhabilitation de la raison critique (Le Combat de la raison, Albin Michel 1989) et l' Essai sur l'universalité de la France (Albin Michel 1991). Cette entreprise n'a pris rendez-vous avec les événements qu'en 2004, à l'occasion d'un retour partiel, donc avorté à une laïcité armée d'une pensée et à une diplomatie fondée sur la vocation réflexive du Vieux Continent La nécrobiogaphie a plus d'un tour dans son sac : elle se fait un jeu d'apostropher une histoire absente. Le prestige de la France se trouvait renforcé dans l'arène des nations pour avoir défendu le droit international face à l'expansion armée de l'empire américain et de son Dieu; mais, à l'intérieur, la pensée rationnelle demeurait plus en panne que jamais. Le rendez-vous avec La barbarie commence seulement de mes vingt-cinq ans se révélait interminable.

17 - L'histoire de la philosophie

Dès 1988, j'avais commencé de rédiger l'histoire anthropologique de la philosophie qui aurait dû précéder mon Jésus. Mais déjà le trépas du communisme jouait à cache-cache avec cette entreprise post-marxienne. J'en ai symbolisé l'ambition en faisant raconter l'aventure de la pensée mondiale, tantôt directement, tantôt en filigrane par don Quichotte et Sancho Pança. Toute l'histoire de la raison occidentale n'oscille-t-elle pas entre les ascensions dans l'utopie des guerriers des idées pures et la chute parmi les palefreniers de la connaissance? Ne demeurons-nous pas incapables de nous désempêtrer d'une nature tour à tour livrée aux labours sans envol et paralysée par des Dulcinée désincarnées ? Naturellement, les mille quatre cents pages de cette vaste entreprise sont vouées à une parution posthume. J'ai encore eu la force de la faire suivre d'une spéléologie anthropologique de l'histoire du christianisme de 1800 pages, que je n'ai conduite à son terme que tout récemment. Le programme s'en trouve exposé sur mon site.

18 - Internet

Entre temps, ma femme a ouvert sur internet un site-forum qui m'a permis d'esquisser, depuis mars 2001, la conjonction qui commence de se dessiner entre la course de la science vers un silence fécond de la matière et l'avenir du continent de la pensée. Une civilisation qui avait conquis le double sceptre de la souveraineté intellectuelle et de la souveraineté politique les retrouvera-t-elle ? Étudier les masques théologiques ou idéologiques des États , et notamment le masque manichéen de l'empire américain, c'est mettre l'anthropologie nouvelle à l'épreuve de la géopolitique de demain. Un humanisme désireux de connaître les secrets psychobiologiques des idoles se révèle la bombe H du XXIe siècle. Si l'Occident rationnel ne la fait pas exploser dans les têtes , notre civilisation ne survivra pas à l'interdit dont elle se frappe de penser la simiohumanité de " Dieu ". La légitimation subreptice des mythes sacrés au sein même de l'État laïc est-elle la dalle funéraire sous laquelle repose à jamais feu la civilisation de l'intelligence ou bien de futurs géants du réveil cérébral de l'Europe réussiront-ils à la soulever ? Les désespérés qui avaient gravé l'inscription mortuaire: " Ci gît le continent de la pensée " seront-ils réfutés ?

(1) François de Closets, Ne dites pas à Dieu ce qu'il doit faire, Editions du Seuil, 2004

(2) Etienne Klein, Les tactiques de Chronos, Flammarion 2003. Voir aussi David Berlinski, La vie rêvée des mathématiques, traduction aux Editions Saint-Simon 2001 (titre original: A Tour of the Calculus, Panthéon Books, Nex-York, 1995).

5 mars 2004