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Constantin Noica et l'avenir de la philosophe européenne

   

 

La recherche qui conduira toute la philosophie du XXIe siècle sur les chemins nouveaux du "Connais-toi" sera la science des secrets psycho-politiques qui font de l'homme une espèce meurtrière. Pourquoi le basculement d'un primate hors de la zoologie a-t-il scellé l'alliance du temps de l'histoire avec les assassinats collectifs ?

La piste la plus précieuse et la plus sûre de cette découverte sera une anthropologie en mesure de scanner la psychophysiologie des croyances religieuses, parce que les autels témoignent des étapes et de l'évolution de l'histoire du crime et, par conséquent, de la signification politique du sacré au sein des sociétés simiohumaines .

Le judaïsme a inauguré l'abolition des sacrifices humains en vertu de la décision sacerdotale d'Abraham de soustraire son fils Isaac au couteau de l'idole , et cela par la substitution à la victime du leurre d'un agneau. Puis, l'islam a confirmé ce progrès en perpétuant la tradition, déjà devenue multiséculaire, du sacrifice annuel d'un mouton à Allah. Mais dès le premier siècle de notre ère, le christianisme scellait les retrouvailles de l'autel avec le sacrifice humain. Que signifie la précaution de masquer désormais l'offrande immolatoire d'un congénère à un créateur mythique du cosmos par le subterfuge de la transsubstantiation du pain et du vin de la messe en la chair et le sang réels d'un vivant rituellement trucidé? Comment situer dans la postérité de Darwin une civilisation que donne aux fidèles la chair d'un homme à manger et son sang à boire sur les offertoires ?

Ce sera aux côtés d'un islam devenu pensant que l'Europe du IIIe millénaire approfondira la connaissance des ressorts psychogénétiques du meurtre collectif au sein de l'histoire. Il y faudra une anthropologie philosophique et critique en mesure de radiographier les théologies monothéistes et d'en interpréter les étapes à la lumière d'une histoire de l'évasion titubante du cerveau humain du règne animal.

Sur le chemin du décryptage de notre espèce, nous trouverons un philosophe roumain, Constantin Noica, qui nous aidera à comprendre pourquoi, dans un premier temps de la recherche anthropologique sur le devenir humain, le catholicisme devra céder le pas à la spectrographie de la théologie orientale, parce que la tradition d'Antioche est mieux armée que celle de l'Occident pour aplanir les chemins du " spirituel ", donc des blasphèmes créateurs .

1 - Ma conversation avec Constantin Noica
2 - Peut-on former des pédagogues de la pensée ?
3 - Qu'enseigne le génie philosophique au génie religieux ?
4 - Qu'est-ce que la " co-naissance " ?
5 - Le désensorcellement de l'expérience scientifique classique
6- L'inconscient théologique de la notion d'intelligibilité
7 - La guerre de Troie de la philosophie occidentale
8 - Au commencement était l'absence
9 - La généalogie de Dieu
10 - Les premiers pas du génie de Noica
11 - L'apparition de " l'être " comme personnage mental
12 - L'argument ontologique
13 - La mutation cartésienne de l'argument ontologique et la pesée du cerveau semi animal
14 - La mutation anthropologique de l'être et du non-être
15 - La philosophie attachée aux basques de l'être et du néant
16 - Le vrai Socrate
17 - Les effigies cosmologiques des principaux monothéismes
18 - L'anthropologie des théologies
19 - La mystique du philosophe
20 - Comment incarner les signes et les symboles?
21 - " Dieu " et le meurtre dans l'histoire
22 - Noica et la théologie de l'esprit
23 - Le sacré et la mort
24 - Les premiers pas de la critique anthropologique des idoles
25 - Généalogie de l'anthropologie transcendantale
26 - La généalogie des idoles
27 - La résurrection de la pensée
28 - Comment les idoles jaillissent de néant
29 - Noica et l'avenir de la philosophie
30 - La noblesse de Noica

1 - Ma conversation avec Constantin Noica

Au cours de l'été 1984, je me trouvais, comme chaque année, en relations suivies avec la poétesse roumaine Sanda Stolojan :

- La guerre préventive, un crime de guerre et un crime contre l'humanité, Lettre à Sanda Stolojan,
- Lettre à Sanda, décédée à Paris le 2 août 2005

Je ne manquais jamais de profiter de la proximité de nos maisons de campagne pour lui demander des détails précieux sur le déroulement de la visite d'Etat du Général de Gaulle à Bucarest en 1968, au cours de laquelle elle avait servi d'interprète talentueuse à ce grand homme auprès du tyran qui régnait alors sur la Roumanie. Parmi les nombreux invités se trouvait un philosophe roumain de soixante quinze ans, Constantin Noica, avec lequel j'ai eu, en aparté, une conversation prolongée et passionnée sur le Théétète de Platon. Il s'agissait de peser la portée du jugement de Socrate sur les sophistes, lesquels prétendaient que la philosophie devait s'enseigner à l'école des professeurs de rhétorique. On se souvient que la Torpille soutenait le contraire. L'ascèse de la pensée rationnelle, disait-il, exigeait autant le secours des grandes âmes que des cerveaux logiciens, donc doués pour la dialectique. Mais alors, quelle était la part respective du cœur et des encéphales au sein d'une discipline tétanisante, puisque Socrate , surnommé la Torpille , renvoyait à un poisson qui paralysait ses adversaires.

D'entrée de jeu, Constantin Noica m'a fait allègrement valoir l'absurdité du type de pédagogie en usage dans les démocraties du monde entier. Le professeur, disait-il, vous transforme toutes choses en l'objet d'un cours magistral, alors que la philosophie est interrogative et qu'elle enseigne bien davantage à questionner qu'à répondre. L'office des écoles se réduit à raconter à des enfants une histoire de la pensée à laquelle les pédotribes de l'Etat ne comprennent goutte, puisqu'ils ne savent quel sens donner au devenir de l'esprit . Aussi y mettent-ils autant de lourdeur et d'ennui que les catéchètes du Moyen-Age, dont le métier était de commenter saint Augustin ou saint Ambroise à l'école de la scolastique. " Il faudrait, me disait-il - je me tiendrai, comme le demande Thucydide, au plus près des paroles prononcées - il faudrait ouvrir une école pour les écrivains en herbe qu'attire le comique ou le tragique au théâtre , afin qu'ils apprennent autant que possible à lire Racine ou Molière à l'écoute de ces grands hommes ; il faudrait fonder une école des romanciers à l'intention des talents juvéniles dont l'ardeur à s'illustrer dans ce genre littéraire serait aussi éclatante que le désir de Théétète de s'initier à la parole socratique; il faudrait fonder une école où les candidats à la discipline du "Connais-toi" apprendraient à lire les grands initiateurs avec l'âme et le cerveau des suicidaires de la raison que Husserl appelait " les grands commençants ".

2 - Peut-on former des pédagogues de la pensée ?

Le lecteur de ce site sait que Noica prêchait un converti. Descartes, Kierkegaard , Jaspers, Schopenhauer , Nietzsche , Heidegger n'ont pas dit autre chose.

- Dans la section Les penseurs et les pédagogues : La création philosophique ,

Mais mon interlocuteur innovait en ce qu'il faisait débarquer le débat, non plus seulement dans l'enseignement scolaire, mais dans une politique de l'esprit à la charge des Etats devenus rationnels. J'estimais que ce type d'Etats n'était pas près de naître et qu'une problématique aussi révolutionnaire soulevait des questions nouvelles et passionnante au sein de la philosophie, puisque cette discipline ignore encore quelle alliance du cœur et de la raison nourrit le génie de penser. J'ai donc répondu à mon éminent interlocuteur à peu près en ces termes : " Il me semble que la fécondité de votre beau projet exige que soit posée la question de fond, celle de la nature du génie dramatique, du génie pictural, du génie du romancier, du génie musical, du génie philosophique ; car les étudiants d'exception dont vous rêvez seront nécessairement et de naissance à la recherche de leur propre vocation. Ils ne liront donc les plus grands chefs-d'œuvre du passé que pour apprendre d'eux ce qu'ils jugeront nécessaire à leur propre éclosion."

Je crois me souvenir que j'ai fait valoir quelques exemples, et d'abord celui de Degas. Au jeune Toulouse-Lautrec, que l'attente du jugement du maître sur sa première exposition rendait fébrile: " Vous êtes du bâtiment ", avait laissé tomber Degas, et tout était dit . Balzac avait lu Volupté de Sainte-Beuve avec le sourire ; et il avait jugé ce roman si mal fichu qu'il l'avait récrit sous le titre Le Lys dans la vallée. J'ai même ajouté, si j'ai bonne mémoire, que l'Allemagne autorisait ses philosophes à enseigner le génie de la philosophie à leurs étudiants , mais que Heidegger lisait l'histoire de la philosophie mondiale avec les yeux de Heidegger et Hegel avec les yeux de Hegel . N'allait-on jamais former que des âmes et des cerveaux de disciples dans un enseignement ambitieusement transscolaire, alors, comme disait Musset , qu'un écrivain est quelqu'un qui " boit dans son verre" ? Comment enseigner aux apprentis-philosophes à vider la coupe de leur âme, dont Nietzsche disait qu'elle doit " déborder de son miel" ?

Noica m'a répondu à peu près en ces termes :

- " Il existe des conservatoires pour l'enseignement de la musique, ainsi que pour la formation des acteurs, comme il existait à Athènes et à Rome des écoles de rhétorique pour la formation des orateurs . Je vous accorde qu'un acteur n'a pas vocation à devenir un auteur de théâtre ; je vous accorde qu'un élève du conservatoire ne devient qu'un brillant exécutant ou, au mieux, un chef d'orchestre éminent, c'est-à-dire un interprète, mais non un compositeur ; je vous accorde que Cicéron, Démosthène, Lisias ou Isocrate ne sont pas devenus davantage des orateurs à l'école de leurs pédagogues que Bossuet n'a appris l'éloquence de la chaire à la lecture des sermons de saint Augustin. Mais que seraient devenus les orateurs qui ont illustré leur langue s'ils n'avaient appris l'art de la parole à l'école des modèles célèbres dont le génie a fécondé le leur ? Les professeurs qui enseigneraient à penser seraient des éveilleurs libérés de toute tutelle des Etats ; et leur propre talent serait suffisant pour leur permettre non seulement de respirer l'odeur du génie, mais également de le guider parmi les premiers récifs, du moins jusqu'à quelques encablures du rivage, à la manière dont le nez des grands critiques littéraires est armé d'un flair infaillible pour humer les premières senteurs d'une vocation littéraire."

3 - Qu'enseigne le génie philosophique au génie religieux ?

Parvenus à ce tournant, notre conversation s'est approfondie du seul fait que Noica avait évoqué l'auteur des Oraison funèbres, ce qui soulevait depuis longtemps sous ma plume la question des relations que le génie littéraire entretient avec les mythes religieux. J'avais publié mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu chez Plon en 1965 , mais cette année 1984, j'allais faire paraître Et l'homme créa son Dieu chez Fayard et mon Histoire de l'intelligence en 1986 chez le même éditeur. Pouvait-on décrypter les documents anthropologiques abyssaux qu'on appelle les théologies, pouvait-on approfondir le "Connais-toi" à l'école des idoles d'hier et d'aujourd'hui, pouvait-on étudier le génie des prophètes ? C'est alors que j'ai découvert en Noica non seulement un grand connaisseur des mystiques chrétiens, mais un penseur qui lisait Platon en psychagogue , donc en éveilleur du devenir d'un humanisme européen plus profond. Car la philosophie est demeurée une discipline superficielle sur les cinq continents, et cela précisément en raison de son incapacité à descendre dans les abîmes semi zoologiques du sacré.

J'ai donc répondu au Parménide roumain peu ou prou en ces termes :

- " Ne pensez-vous pas que la différence entre les pédagogues et les spéléologues du "Connais-toi" est la même que celle qui sépare les théologiens officiels des prophètes ? Les premiers vous commenteront saint Anselme ou saint Thomas d'Aquin leur vie durant, mais ils n'en seront jamais que les représentants blasonnés; les autres sont appelés à boire la ciguë de la déraison de leur temps. Ne pensez-vous pas que la philosophie est la science du tragique de la pensée, comme la foi initie les prophètes au tragique de leur destin ? Ne pensez-vous pas que, depuis vingt-cinq siècles, la discipline de la pensée féconde un condamné à mort par les juges de la cité et, depuis deux millénaires seulement, un témoin du sang des autels ? Les Sorbonne produisent les Commentaires de Pierre Lombard , qui ont formé des générations de professeurs de théologie au Moyen-Age ; mais le mythe sacré produit les géniteurs, les modeleurs, les façonneurs de leur Dieu ; et pour cela, c'est l'idole qu'ils démasquent sous le sceptre du faux ciel de leur temps. Ne pensez-vous pas que la vraie philosophie est un sacrilège permanent et que ses prophètes se reconnaissent de se trouver assassinés ?"

4 - Qu'est-ce que la " co-naissance " ?

C'est ainsi que les grands acteurs de leur propre mort ont scellé notre accord. Je n'ai jamais revu Constantin Noica et je n'ai appris qu'incidemment son décès quatre ans plus tard. Mais en octobre 2006, j'ai reçu par mail de Mme Laura Pamfil, docteur en philosophie de l'université de Bucarest , dont la thèse de doctorat portait le titre Tradition et originalité dans l'ontologie de Constantin Noïca, une demande de collaborer à une revue engagée dans la publication, en mars 2007, d'études sur Noica en français, en anglais, en allemand et en italien. Mme Laura Pamfil m'envoyait également par internet les manuscrits de deux œuvres capitales de Noica traduites en français, mais en attente d'un éditeur parisien, l'une datant de 1950 environ, intitulée Le devenir vers l'être , l'autre rédigée dans les dernières années du philosophe et dont le titre m'a paru , à lui seul, tellement saisissant qu'il exigeait une lecture immédiate : Traité d'ontologie.

Comment rédiger à l'école de la raison philosophique l'équivalent d'un " Traité de la création et du devenir de l'esprit" ? Certes, Bossuet avait écrit un Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, que Claudel avait repris sous le titre, noicien avant la lettre, d'un Traité de la co-naissance de Dieu et de soi-même. Le poète du Partage de midi enseignait que " Dieu " est un portrait abyssal de la créature, alors que la psychanalyse moderne continue de l'ignorer . J'étais persuadé depuis longtemps que les théologies sont appelées à nourrir une anthropologie philosophique qui fécondera la psychanalyse socratique à venir.

Mais il me serait bien difficile de rédiger un texte suffisamment succinct sur Noica pour qu'il pût trouver place dans une revue . De plus, si les travaux universitaires sont indispensables et même fondamentaux pour la connaissance d'un philosophe, ce ne sont pas eux qui tracent les chemins de la postérité des grands philosophes, parce que leur vie posthume dépend de la place que leurs successeurs leur reconnaîtront dans une histoire de la logique interne qui commande le devenir de la philosophie mondiale. Je vais donc me contenter de présenter modestement Noica sur internet, puisque, depuis mars 2001 , mes exposés de l'actualité internationale sont précisément articulés avec un déchiffrage anthropologique de l'encéphale simiohumain actuel dans un monde désormais messianisé par le mythe pseudo-démocratique du salut et de la rédemption par la puissance des armes de l'empire américain d'une part et par le mythe du salut par le Coran, d'autre part. Comme la question de fond est celle du choix entre la vassalisation politique et intellectuelle et la libération philosophique du continent de la pensée, quelle est la contribution de Noica à l'approfondissement de la science de l'intelligence au stade actuel de l'évolution du cerveau humain, d'une part, et à la résurrection de son espérance sur cette planète , d'autre part?

5 - Le désensorcellement de l'expérience scientifique classique

La révolution décisive du cogito occidental, celle dont la secousse sismique ébranle l'histoire de la pensée scientifique mondiale depuis plus de deux siècles est celle dont Kant s'est révélé inconsciemment l'artisan. Comment se fait-il que l'audace de ce profanateur et de ce fécondateur de la notion d'expérience dans la physique n'ait pas pris la mesure de la fécondité de ses sacrilèges ? Comment se fait-il que le métronome de Königsberg ait cru avoir exorcisé à jamais le danger mortel que représentait à ses yeux l'empirisme de Hume, lequel menaçait de ruiner, disait-il, le statut ontologique de la raison classique, celle qui, d'Euclide à Copernic, s'était fondée sur la rencontre " évidente ", du moins dans les sciences de la nature , entre un ordre juridico-divin du cosmos et le fonctionnement " rationnel " du cerveau humain dans l' univers copernicien? On sait que notre matière grise passait alors pour éclairée de naissance par les " lumières naturelles " et le " sens commun " cartésiens. Or, à partir du grand naufrageur allemand, ce fut le gigantesque édifice para-théologique qu'il croyait avoir sauvé de l'effondrement qui est tombé en ruines au cœur des sciences expérimentales. Comment cette construction multiséculaire s'est-elle révélée un leurre ? Que valait, en réalité, l'expérience scientifique si elle sécrétait un type d'intelligibilité dont les ingrédients psychiques étaient isolables dans les cornues des psycho chimistes de la connaissance ?

Dès lors que des principes à la fois innés et réputés vérifiables à l'école de l'expérience - en tout premier lieu, le fameux principe de " causalité " - se révélaient de faux Sésame pour le motif qu'ils se trouvaient subrepticement dictés aux fuyards de la zoologie par les prestiges de l'accoutumance de leur boîte osseuse aux routines de la matière ; dès lors que les répétitions aveugles de l'univers matériel enfantaient dans l'encéphale semi animal dont notre espèce se trouve dotée la croyance affligeante en une légalité parlante des " habitudes " du cosmos ; dès lors que les redites énigmatiques des choses se métamorphosaient insidieusement en un " discours de la raison " sous notre os frontal; dès lors que ces ritournelles impavides engendraient dans nos têtes le mythe de l'intelligibilité du prévisible, donc du profitable ; dès lors que toute notre logique de juristes impénitents du cosmos se révélait au service de notre abdomen de législateurs-nés ; dès lors que, par un comble de la dérision, notre clownerie épistémologique demeurait inconsciente de la farce cérébrale dont nous demeurons les otages, alors il était urgent de sauver au moins la transcendance au rabais de notre entendement de vantards du cosmos . Qu'en était-il de l'oracle autrefois focal et universel d'une causalité docile s'il s'agissait d'un totem verbal dont la semi animalité se révélait observable ?

6 - L'inconscient théologique de la notion d'intelligibilité

Kant s'est imaginé que ceux, parmi nos jugements, que nous tenons pour intelligibles demeureraient assurés de se trouver innés, comme autrefois, mais que leur légitimation doctrinale se limiterait désormais à engendrer dans les cerveaux une compréhension insidieusement apodictique des phénomènes, puisqu'on continuerait de les construire sur le modèle juridico-théologique. De même que la loi civile ou pénale rencontre d'avance et nécessairement dans la société les cas concrets dont elle a construit au préalable le modèle juridique et qu'elle entend rendre compréhensibles à l'école de la vérification inconsciemment tautologique de leur prédéfinition légale, de même, le dogme parathéologique de la causalité explicative qui habite notre matière grise au titre d'une " catégorie " native rencontre automatiquement les événements physiques qu'elle a oints d'avance du saint chrême de leur rationalité de confection. Ce prodige de magicien de la connaissance intelligible des phénomènes a permis à toute la philosophie occidentale d'éviter un approfondissement psychologique, puis psychanalytique de la notion semi animale de compréhension engendrée par une philosophie demeurée semi confessionnelle - donc de fuir tout examen abyssal, c'est-à-dire sacrilège, de la subjectivité ventrale qui présidait à la généalogie du verbe comprendre dans la physique astronomique.

Mais la pseudo fécondité d'une philosophie dite " naturelle " se décode à l'école des conséquences chaotiques de ses exercices de prestidigitation. Nombre de tours de passe-passe demeurent privés de descendance ; mais d'autres déposent le trésor de leurs falsifications dans le berceau des profanations créatrices . A ensorceler l'impavidité de l'expérience scientifique par le dépôt de son manège sur l'autel de la vérification bien calculée, afin d'armer le protestantisme industriel d'une raison non moins ferme d'allure et insolente que celle dont l'Eglise catholique avait assuré la sécrétion dogmatique, Kant inaugurait l'immense basculement de la scolastique scientifique mondiale dans une anthropologie critique qui s'attacherait à radiographier le discours caché de l'expérience et à conquérir une extériorité nouvelle de l'intelligence transanimale à l'égard de l'inconscient de la science physique qui pilotait la boîte osseuse de l'humanité avant Einstein. C'est ainsi qu'à la fin du XVIIIe siècle, l'Occident a commencé de s'armer d'une définition iconoclaste de la notion même de " raison expérimentale".

7 - La guerre de Troie de la philosophie occidentale

Depuis les origines, l'intelligence philosophique tentait, certes, de porter un regard de l'extérieur sur le cerveau de l'humanité ; mais tous ses efforts ne l'avaient conduite qu'à améliorer les performances liées au fonctionnement proclamé " naturel " de cet organe. A ce titre, Platon y avait installé le tribunal des idées pures, dont les arrêts ne pouvaient être cassés. Aussi s'étaient-elles hissées sur un trône qui les faisait bénéficier d'une transcendance insurpassable ; mais leur juridiction se trouvait désormais profanée par les a priori dogmatiques de la " théologie expérimentale " sous-jacente à la " critique de la raison pure " de Kant ; car, pour la première fois, la pensée philosophique trouvait son recul non plus seulement dans une anthropologie critique balbutiante, ce qui avait toujours été le cas, mais à la faveur de l'accès de la raison humaine à une capacité entièrement nouvelle du cerveau évolutif d'observer la généalogie de sa " raison " semi animale. Il y fallait une plongée sacrilège dans la subjectivité cachée de la notion même d'intelligibilité appliquée à la matière, donc une radiographie transcendantale du verbe comprendre. Celui-ci s'observait désormais dans la spécificité de la complexion psychobiologique dont le genre simiohumain le dotait inconsciemment. La postérité de Darwin scellait l'alliance de l'évolutionnisme avec l'histoire du "Connais-toi".

Du coup, la Critique de la raison pure de Kant, parue en 1781, devenait le port d'attache où la flotte de Ménélas attendait impatiemment qu'Eole fît souffler le vent favorable qui la conduirait sous les murs d'Ilion ; mais le seul sacrifice qui pût fléchir l'idole était celle du cerveau même d'une humanité qui, jamais encore, n'avait trouvé le recul d'un vrai regard sur l'intelligence semi animale qu'elle forgeait sur l'enclume de l'expérience scientifique. En vérité, il faudra attendre les progrès du décryptage du code génétique simiohumain pour donner à la distanciation du regard anthropologique sous-jacente à la Critique de la raison pure de Kant un recul réellement trans animal à l'égard de l'animalité spécifique du cerveau des semi évadés de la zoologie.

La difficulté principale résidait dans l'ambiguïté de l'immolation demandée : il fallait couper le cou à la théologie d'autrefois sur le propitiatoire d'une transcendance de la raison du genre humain encore en gestation et apprendre, dans le même temps, à décoder les secrets anthropologiques de l'encéphale schizoïde d'une espèce dont les théologies ambiguës avaient révélé la bipolarité cérébrale et psychique. C'était un rude apprentissage que d'autopsier les idoles biphasées d'hier et d'aujourd'hui . La philosophie n'était pas près de se lancer sur la voie appienne de la pensée où le blasphème se change en hostie fécondatrice d'une intelligence transanimale en devenir. Comment trouver le chemin de l'ascension d'une raison, dont celle d'hier portait déjà les stigmates , alors que le regard à venir de la philosophie sur l'encéphale simiohumain n'avait pas encore conduit le "Connais-toi" à une spectrographie anthropologique des dieux ? La théologie mystique n'avait jamais paru immoler l'idole de l'endroit qu'afin de se prosterner aux pieds de son héritière. Aussi l'anthropologie philosophique pouvait-elle bien avoir reçu de l'échec de Kant sa chiquenaude initiale : elle ne s'en trouvait pas moins contrainte de fouailler les entrailles des sacrifices anciens. Puisque la question posée à l'anthropologie philosophique était de découvrir le tragique de l'animal dont le cerveau projette de gigantesques personnages imaginaires dans le cosmos, il fallait apprendre à observer les divinités en promenade dans les têtes.

C'est à ce titre que Constantin Noica se situe dans la seule postérité vivante de Kant, celle de son anthropologie manquée, ce qui explique que le destin intellectuel du grand Roumain commence de susciter des radiographies de sa vie posthume, donc de sa postérité potentielle ; car toute son œuvre est une anthropologie grande ouverte à l'étude critique de l'inconscient des théologies . Mais, de cet inconscient, son œuvre est-elle demeurée la victime ou en est-elle devenue le dompteur ? Car le "Traité d'ontologie" soulève la question du sacrifice d'une Iphigénie perpétuelle sur l'autel de la philosophie. Qui gouverne la navigation des Grecs vers la cité de Priam si le destin posthume de ce philosophe est de féconder l'anthropologie philosophique post-kantienne, alors que les capitaines au long cours d'aujourd'hui ne savent plus, comme Noica le rappelle, que la philosophie a toujours été la science de "l'esprit"? Il s'agit donc de découvrir quel est " l'esprit " de l'intelligence , celui qui veut que les prophètes soient tués aux côtés de Socrate, ce premier buveur de la ciguë de la lucidité. Peut-être la philosophie moderne a-t-elle vocation de demander à nouveau : " Qu'est-ce que l'esprit ?"

8 - Au commencement était l'absence

Le premier primate miraculé par un encéphale scindé entre le monde et le vide se demandait ce qu'il en était d'un "rien" dont l'horizon, même le plus lointain, échouait à terrasser la vacuité. Avant que Parménide l'eût appelé le néant, la question a hanté l'animal dédoublé par sa conque sommitale et qui se demandait maintenant si le néant qui l'assiégeait existait en tant que tel et, dans l'affirmative, quel serait l'" être " propre à un si étrange personnage. Mais si, en vertu de sa définition même , le néant n'existait pas à la manière des buffles et des bisons, pourquoi fallait-il écarter de toute urgence la menace de reconnaître l'existence d'un acteur du cosmos qui refusait de paraître sur le théâtre du monde visible et qui en fuyait obstinément le théâtre?

Rien de plus lié au désir de s'évader du monde animal que la comparution du non-être devant le tribunal de la conscience de quelque chose. En vérité, l'existentialisme le plus originel est né avec la " séparation de corps " entre l'être et le néant , donc avec l'expérience de la coupure entre le vide et le plein. Mais comme sacer , sacré, signifie séparé et comme tous les temples sont retranchés du profane par le vide dans lequel ils se retirent, et cela précisément afin de faire vénérer l'espace qu'ils ont découpé dans le néant , l'anthropologie post-kantienne observe comment les fuyards de la zoologie font retraite loin de l'espace profane, avec l'espoir d'examiner le néant qui les taraude.

Les demi évadés de la nuit ont connu leur premier désarçonnement avec le débarquement de ce casse-tête dans leur espèce de cervelle . Il était terrifiant de se trouver immergé dans le non-être, il était angoissant de porter un regard de l'extérieur sur son propre corps. Qu'en était-il du tentacule d'une chair impuissante à capturer le rien dans lequel il se trouve incarcéré " à son corps défendant ", comme on dit ? Le néant serait-il une glu insaisissable et qui vous asphyxierait sans jamais présenter de prise ni à vos sens ni à votre esprit ? La philosophie est née du tragique et de l'effroi d'une espèce livrée pieds et poings liés à un despote invisible, immatériel , omniprésent, impénétrable et désespérément fuyant. Ce tyran est-il un lâche ? Pourquoi vous incarcère-t-il jour et nuit dans son absence, alors que, de son côté, il se dérobe aux chasseurs lancés à sa poursuite ? Où est le courage d'un déserteur qui vous assaille dès le berceau ?

Peut-être l'encéphale simiohumain a-t-il quitté la préhistoire le jour où il a commencé de traquer la couardise du néant jusqu'à l'hallali. "Tuons-le donc , dit Platon, ne reculons pas plus longtemps devant ce parricide . Ce vieillard ne prétend-il pas que notre verbe être - qui nous est le plus nécessaire de tous - il le rejette, ne soutient-il pas qu'il n'a rien à dire à ce muet ? Allons, n'hésitons pas davantage : puisque nous en parlons, comment n'existerait-il pas ? Comment pourrions-nous discourir de ce qui n'existerait pas, ne serait-ce qu'au titre d'un objet certain de notre discours ? Si le néant n'existe pas, que saisissons-nous à sa place quand nous parlons de lui, sinon l'être qui, au plus secret de nous, fait du néant un objet de notre dialectique ? Quelles sont nos relations avec notre être au plus intime du non-être qui nous encapsule? Qu'enseigne le non-être à notre être ? Voilà une question qui existe, et même la plus existentielle de toutes."

Nous avons donc réussi à faire du rien un objet qui parle beaucoup de nous, et même qui nous apostrophe du berceau à la tombe . Qui dit mieux ? Puisque nous sommes des vivants vocalisés et qu'à ce titre, nous raisonnons ferme, raisonnons avec le néant. Et puisque nous l'appelons notre père, intentons-lui un procès en paternité. Si nous parvenons à le ramener à la raison, donc à lui rappeler ses devoirs à l'égard de ses fils légitimes, nous réfuterons son déni de paternité ; et toute philosophie naîtra de notre exploit d'avoir contraint le néant à bien raisonner sous notre férule.

9 - La généalogie de Dieu

Mais comment rendre parlant le rien, le vide et l'absurde, sinon en lui proposant d'agréer un interlocuteur patenté dans son sein? Et lequel aura le plus d'autorité, sinon son antonyme, que nous appellerons " l'être " ? Mais, du coup, se dit le premier animal devenu semi pensant, comment logerai-je jamais le haut-parleur de " l'être " dans le silence du non-être, sinon sous les traits de l'être sonore que je suis devenu à moi-même, si j'en crois mes oreilles? Serai-je le propriétaire ou seulement le locataire du néant ? Et puis, si le vide existe et s'il occupe tout l'espace, excepté l'îlot qui vous parle, vous écoute, vous regarde, aurai-je encore mon mot à dire dans cette affaire ? Le néant existera-t-il si bien à ma place que j'en serai réduit à lui demander quels sont mes titres à l'existence et même si j'existe bel et bien ou si je ne serais que la proie d'un songe ? Entre lui et moi, quel tragique renversement de la charge de la preuve ! En revanche, un héros qui trônerait en souverain dans le néant ou qui le compénétrerait entièrement s'imposerait décidément comme l'acteur le plus puissant du monde ; car ce Goliath serait le seul à savoir ce que je chercherais en vain à connaître et qui ne serait autre, assurément, que la science du néant qui dirigerait le monde. Que vais-je devenir si le vieillard têtu qui se baptise le néant était à lui-même un être et s'il consentait gentiment ou ne consentirait jamais à débarquer dans mon esprit ? Le traiterai-je en maître ou le domestiquerai-je en retour afin de le mettre au rouet, obtiendrai-je qu'il me ménage et même qu'il me distribue les torrents de sa grâce ? Me mettrai-je à sa merci ou le contraindrai-je à me rendre des comptes ?

C'est ainsi que si la philosophie a surgi de la mise à la torture du néant , la théologie naquit de la mise à la torture de " l'être" . Car un dieu est nécessairement un personnage qui voudrait se donner de la consistance , de l'épaisseur et des pouvoirs politiques, un acteur ambitieux d'occuper entièrement le vide dans lequel il a établi son quartier général, un despote ou un roi fainéant, un magistrat dont les prisons feront pâlir d'envie tous les tyrans de la terre . Il s'agit donc de débattre des exigences du propriétaire ou du gestionnaire du néant . Est-il substance ou vapeur ? Est-il législateur comme personne, et moraliste de surcroît , et porteur du sceptre de son verbe, donc de sa sagesse, de sa majesté et de sa puissance ? Quelle est sa stratégie de chef de guerre ? Car nul empereur du néant ne saurait se faire respecter sur cette terre sans y porter le casque et la cuirasse des guerriers, comme il est démontré dans tous ses traités et discours.

Mais on raconte aussi qu'il a un rival redoutable, le Démon, qui l'a bien souvent battu à plate couture sur les champs de bataille, ce qui a nourri des siècles de disputes entre ses conseillers, ses gardes du corps et ses chefs d'état major.

10 - Les premiers pas du génie de Noica

Noica est ce philosophe de l'être et du néant qui, un demi siècle après L'être et le Néant de Sartre, a repris à son compte la question focale de la vènerie, celle de mettre la main sur " l'être " et sur son logeur, le néant. Mais ce Roumain de haut vol se situe toujours tellement au cœur du dialogue entre ces deux autorités qu'il pose pour la première fois en Occident la question fondamentale de toute anthropologie post kantienne , celle de découvrir quel est l'enjeu abyssal qui pilote et oriente une boîte osseuse hantée par sa scission native entre " l'être " et le " non être " - donc qui gouverne le crâne d'une espèce que la nature a condamnée à se débattre dans cette géhenne. Quelles sont les chances de la conque cérébrale simiohumaine de jamais apprendre à s'observer de l'extérieur si le vide n'a pas d'extérieur? Jusqu'où la facultés de la raison semi animale de connaître cette aporie torturante s'étend-elle? S'agit-il d'une scolastique viscéralement inscrite dans le drame d'exister sur le modèle d'un déchirement psychobiologique sans remède ? Noica est-il empêtré dans une querelle stérile ou embarqué dans les premiers tâtonnements d'une espèce livrée au tragique de la pensée? Est-il un guide, même encore somnambulique, de l'avenir de toute la philosophie occidentale ? Dans ce cas, il serait utile de rappeler que les grands philosophes sont des somnambules par définition en ce qu'ils s'essaient à mettre en marche le cerveau potentiel de l'humanité . Parménide, Platon, Kant, Descartes, Hegel ne sont des crucifiés féconds sur la croix de " l'être " et du néant que parce que le genre humain est un dormeur qui se sent égaré hors du règne animal, comme s'il suffisait de bien parler pour quitter l'animal et pour connaître la ligne de démarcation entre les deux espèces. Ce qui est sûr , c'est que le voltage de Noica est à haute tension, parce qu'il allume une anthropologie critique à la recherche de la frontière entre l'homme et l'animal et qui n'ignorerait pas que cette frontière est devenue flottante depuis le paléolithique. Quelle est l'incandescence de l'humain, quel est le feu qui habite un être situé à la jonction entre le mythe philosophique d'un néant insaisissable et le mythe théologique de l'incarnation d'une vérité saisissable ?

11 - L'apparition de " l'être " comme personnage mental

Un premier test de la fécondité comparée de la folie métaphysique simiohumaine et de sa consœur, la folie théologique, est la capacité de Noica de suggérer à ses continuateurs un chemin de passage de la critique de la théologie polythéiste à la critique de la théologie monothéiste . Car, à l'origine, la question des statuts respectifs de " l'être " et du " non être " était demeurée à l'écart de la question du statut et de la nature des idoles . Les Grecs ne se demandaient pas quelles étaient les relations que leurs dieux entretenaient avec le vide et le plein. Aussi les gestionnaires célestes de leurs affaires ne se tenaient-ils nullement en embuscade dans quelque recoin perdu de l'immensité: tout le monde les savait en villégiature sur un Olympe spectaculaire. Mais, dans le même temps, l'un courait en satellite autour de la terre, comme Hélios ou Séléné , l'autre se cachait au fond de l'Océan, comme Poséidon , un troisième était sans cesse occupé d'un management universel des marchandises , comme le dieu du commerce, Hermès. De plus, les Grecs n'avaient pas tardé à saupoudrer leurs dieux de sel attique , notamment un certain Lucien de Samosate, Syrien d'origine , mais aussi fin lettré qu'on peut l'être à Athènes.

Or, au fur et à mesure que les Célestes en chair et en os s'effaçaient, "l'être" et le néant faisaient surface jusque parmi les Immortels, de sorte qu'il devenait de plus en plus évident que la malheureuse espèce que la nature a vouée à se colleter avec le vide et le plein était condamnée à élever " l'être " à la divinité et à se faire progressivement un seul dieu, plus insaisissable et plus énigmatique que les précédents, du mystérieux locataire du néant dont elle se demandait maintenant s'il était confusible avec le vide , le rien et le silence et, dans ce cas, comment on lui donnerait néanmoins la parole.

12 - L'argument ontologique

La première difficulté de raisonnement résultait de la contradiction obstinée entre "l'être" et le non-être qui s'était tapie dans l'encéphale simiohumain. Or, la question ne se laissait pas déloger, parce qu'elle invoquait avec entêtement le raisonnement suivant : si " Dieu " est parfait, il est impossible de lui refuser l'existence, sinon nous le frapperions d'une imperfection affligeante, tellement il est difficile d'imaginer une infirmité plus rédhibitoire que de se trouver privé d'existence.

C'était au XIe siècle que le premier raisonneur habile à user de cet exploit de la grammaire avait commencé d'exercer son talent de logicien des sons. Son argument avait été qualifié d'ontologique ; mais on l'avait également déclaré anselmien, du nom de son inventeur . Dans une religion fondée sur le pouvoir créateur attribué au discours d'une divinité, il était inévitable que sa créature en viendrait également à conférer tôt ou tard l'existence réelle à tout ce qu'elle baptiserait sur l'autel de sa propre parole. Aussi ce mimétisme ontologique a-t-il été copié mot pour mot par saint Thomas d'Aquin, qui devint le docteur officiel de l'Eglise, puis par Descartes: si jamais il existait une montagne, disait l'auteur du Discours de la méthode, alors il serait inévitable qu'il existât une plaine. Noica reprend la formulation cartésienne de l'argument d'une manière anthropologiquement beaucoup plus féconde et qui commencera de nous éclairer sur la maladie cérébrale fondamentale dont souffre une espèce dont le cerveau schizoïde la divise encore de nos jours entre "l'être" et le néant , le vide et le plein, la parole et le silence. " L'argument ontologique affirme que seul , parmi les concepts, celui d'être - d'être parachevé, ajoute-t-on d'emblée - implique également et nécessairement l'existence. (…) On ne saurait user pertinemment du concept de divinité sans y rencontrer l'immortalité; les dieux n'existent pas , en fait, mais dans le cas où ils existeraient, il faudrait qu'ils fussent immortels." (p. 152) (C'est moi qui souligne)

On voit que Descartes et Noica expulsent du débat la signification existentielle de l'argument ontologique, qui témoigne seulement de l'effroi du sujet devant la possibilité du non-être de " l'être ", et qui tente de capturer l'englobant - le néant - en le suppliant d'exister.

13 - La mutation cartésienne de l'argument ontologique et la pesée du cerveau semi animal

En vérité, Noica entre dans la postérité de Descartes en posant la question de la logique interne d'une proposition, ce qui conduit non seulement à une pesée , siècle après siècle, du niveau cérébral moyen du genre humain, mais à la découverte que la notion d'évolution deviendrait inféconde si une telle balance n'était construite . Car saint Thomas d'Aquin use, en réalité, du raisonnement ontologique quand il étudie la logique interne de la résurrection : les ressuscités, écrit-il, ne mangent pas , sinon ils engraisseraient indéfiniment , en raison de l'absence de déperdition de la substance de leur corps immortel ; les ressuscités ne se reproduisent pas , sinon leur multiplication offenserait les premiers arrivés , qui se verraient réduits à une ridicule minorité. Mais le Christ mange, afin de prouver qu'il est bel et bien vivant . Les ressuscités sont jeunes , sinon le paradis serait peuplé de vieillards ; mais les ressuscités portent les cicatrices de leurs glorieuses blessures de guerre.

Du seul fait que Noica retrouve la signification cartésienne de l'argument ontologique , sa postérité s'ouvre à la critique de la cohérence interne du mythe ; car si " l'être " existe, ou bien il occupe tout l'espace de feu le néant, et nous aboutissons au panthéisme , ou bien il n'occupe qu'une portion du vide, et la question devient anthropologique en ce qu'il s'agit de savoir comment, à travers le mythe, c'est la créature qui se collète avec le rien.

14 - La mutation anthropologique de l'être et du non-être

La mutation anthropologique que Descartes et Noica imposent à l'argument ontologique introduit dans la philosophie une analyse grammaticale des thaumaturgies cérébrales dont se nourrit une espèce vocalisée. Car à partir de Hume, le cerveau simiohumain avait commencé de s'interroger sur les ingrédients psychobiologiques qui entrent dans la composition des verbes. La difficulté était grande de s'atteler à la difficulté de radiographier la spécificité de la notion d'existence appliquée à une charrue , à une idole, à une musique ou à la pensée philosophique. La découverte que la parole est portée par des signifiants et que le verbe comprendre est fabriqué de toutes pièces à l'école des récompenses qu'il octroie à ses utilisateurs est tellement récente qu'elle n'a pas encore été diffusée par les revues spécialisées dans la linguistique. Mais Noica a introduit le mouvement dans " l'être " et dans le néant ; ce faisant, il a rendu ces vocables existentiels , alors qu'à l'origine, la traque de ces deux fauves se fondait sur le creusement de gigantesques fosses recouvertes de branchages , qu'on appelait les " apparences " . Avec Noica, le cerveau occidental a commencé de changer "l'être" et le néant en un gibier nouveau , dont la mise en mouvement va rendre ces vocables beaucoup plus existentiels que chez Parménide, Hegel ou Heidegger .

Autant dire que ces mastodontes, autrefois immobiles, vont se ruer dans la politique et dans l'histoire et que l'espèce bifide va découvrir sa déréliction dans un néant devenu définitivement insaisissable. Certes, elle se savait livrée de naissance à la précarité. Mais la voici condamnée à se colleter avec sa chute dans une durée fondée sur la coalescence entre un tragique sans remède et un devenir aléatoire. Il résulte de la première alchimie dont témoigne l'évolution de notre cerveau que l'irruption soudaine des peuples et des nations simiohumaines dans une dialectique autrefois ficelée à " l'être " et au " non-être " aboutit à des synthèses sacrilèges, donc périlleuses, entre le mouvement et la pétrification. Noica nous conduit à une généalogie existentielle du devenir au sein des théologies monothéistes.

Alors que dans La pensée et le mouvant Bergson avait théorisé le premier le devenir de l'esprit humain à l'école de la postérité virtuelle de Darwin, Noica redécouvre le néant et "l'être" ; mais il les met en marche, comme il a été dit, alors qu'ils en étaient venus à se regarder en chiens de faïence , de sorte que le face à face stérile de ces deux sphinx dans le silence et le vide de l'immensité conduisait l'espèce sonorisée à un mutisme absolu. A faire débarquer le devenir dans la problématique fascinatoire d'une théologie du salut fondée sur un guide suprême , Noica introduit le loup dans la bergerie, parce que Chronos se révèlera un convive bien plus incommode que le doux Bergson se l'était imaginé. Qu'en sera-t-il de la postérité tumultueuse à laquelle Darwin et Freud ont livré ce vieillard ? Il est redoutable, le regain de jeunesse de la bête qui dévore ses enfants. Travaille-t-elle la pâte du temps sans brusquerie ou s'empare-t-elle de l'histoire avec une poigne de fer?

L'une des fécondités du Traité d'ontologie de Noica - j'ai déjà dit qu'un philosophe incarne le cerveau potentiel de l'espèce humaine - résulte de ce qu'il se présente résolument en lutteur dans l'arène de "l'être" , du néant et du temps, ce qui permet à sa postérité d'observer des acteurs verbaux en représentation sur les planches du théâtre qu'on appelle le monde et sur lequel un animal semi réflexif s'exerce désespérément à devenir pensant . Le rythme tantôt précipité, tantôt faussement dormant du " devenir " noïcien va conclure avec " l'être " des alliances qui nous permettront d'assister à la genèse des idoles au sein même de " l'être " , puisque ces personnages mythiques vont se dédoubler tantôt en une divinité solitaire, tantôt en un demi dieu, comme dans le christianisme. Comment les idoles vont-elles armer leur sceptre des apanages indispensables à l'exercice de leur souveraineté politique ?

15 - La philosophie attachée aux basques de l'être et du néant

La théologie chargée de piloter et d'armer la boîte osseuse des trois idoles dites uniques, mais qui se démènent côte à côte dans le vide de l'immensité, est née du mythe d'un " être " exclusivement verbal, mais réputé hyper signifiant. Aussi, tout le génie des pédagogues du ciel simiohumain s'est-il employé à doter de loquacité un créateur du cosmos jailli des entrailles d'un verbe incantatoire. Mais que signifie le verbe exister chargé de construire une divinité si nous parvenons à observer les matériaux de construction qui édifient des personnages aussi divers qu'une République , une démocratie , une équation , une symphonie, un tableau, une théorie de physique, une géométrie ?

Faire parler " l'être " d'une idole est une entreprise plus scabreuse encore que de faire discourir " l'être " d'un Etat, pour le motif qu'un démiurge, même si on le fait bénéficier du titre et de la dignité d'un " être " suprême, demeurera nécessairement un interlocuteur embarrassé du compagnon d'armes ou du geôlier dont on l'aura flanqué : le néant . Comment l'idole cessera-t-elle d'en découdre avec " l'être " du néant qui lui courra aux trousses ? Comment nos deux larrons apprêteront-ils la créature tour à tour résignée et indignée de se trouver incarcérée dans l'espace et dans le temps aux côtés de l'être et du néant et qui, depuis Parménide, s'échine à prendre part à leur conversation et d'occuper un rang honorable sinon enviable entre ces deux géants ? Mais précisément, " l'être " et le néant ont forcé la serrure du cerveau simiohumain ; et ils y ont débarqué de force , leur bail à la main , de sorte que le "Connais-toi" qui s'éclairait au flambeau des " idées pures " se trouve expulsé de la caverne . Comment le terme même " d'existence " sera-t-il appelé à en découdre avec l'existentialité de " l'être " et du " néant "?

Voici que la philosophie existentielle commence d'étendre son territoire originel, parce que "l'être", le néant et le temps vont engendrer des relations intratrinitaires qui rendront encore plus tragique le singe vocalisé. Les anthropologues post platoniciens, post darwiniens et post freudiens qui ont pris acte du débarquement des vrais propriétaires de l'encéphales des prisonniers du vide se sont attelés à la tâche d'imposer à l'anthropologie pseudo scientifique et superficielle de leur temps un examen de l'agitation gesticulatoire et des transes du cogito semi animal dans le cosmos. Quelle sera l'anthropologie abyssale qui s'ouvrira à la postérité de Noica ? Car, répétons-le, si " l'être " est un acteur divisé contre lui-même et s'il se collète avec le néant, il est à l'image des pygmées qui, eux aussi, tentent de se désembourber du règne animal . Quelles seront les antennes cérébrales communes à l'idole et à sa créature ? L'espèce en voie de devenir pensive va se trouver contrainte de rassembler et d'interpréter les observations, les mises en garde, les admonestations ou les ordres que deux locataires titanesques de sa cervelle, "l'être" et le devenir, ne vont cesser de lui adresser , puisque l'idole et ses servants sont logés à la même enseigne et se réfléchissent dans le même miroir invisible, le néant.

16 - Le vrai Socrate

Voici que le " Qui suis-je ? " de Socrate redevient l'âme de la philosophie. Qui était-il donc, le vrai Socrate, celui qui s'amusait un peu de ce que Platon lui faisait dire et qui avait rendez-vous avec une ciguë dont jamais encore l'espèce sonorisée n'a découvert la composition ? Telles sont la lancée et la gestuelle latentes de Noica. Que dit maintenant l'existentialiste de "l'être" et du néant , celui que les cités simiohumaines mettent à mort ? Si je suis le roi du néant et si mes négociations avec ce locataire ou ce propriétaire de ma boîte osseuse m'entraînent à connaître les derniers secrets des relations que la trinité que je suis à moi-même entretient avec la politique et l'histoire de l'espèce à laquelle j'appartiens pour l'instant , me voilà en charge des responsabilités de " Dieu " - donc du devenir psychobiologique de mon encéphale. Mais si la philosophie occidentale entrait dans la trinité du moi qui caractérise l'existentialité angoissante de la postérité anthropologique de Kant, quel serait l'avenir du "Connais-toi" ? Saurons-nous alors quelle ciguë assure la résurrection de la pensée ?

Mme Laura Pamfil m'apprend que Noica a lu la Critique de la raison pure à dix-huit ans et que sa rencontre avec ce premier copernicien de la philosophie occidentale a déclenché sa vocation de penseur. Comment se fait-il que Noica ait tenté , dans ses dernières années, de former des jeunes gens à la science politique de l'avenir, sinon parce que l'apprenti de 1927 avait pressenti l'avenir anthropologique du criticisme kantien ?

Pour tenter d'apprendre quel sera le devenir du tissu cérébral simiohumain , observons le substrat mythologique d'une philosophie mythologique elle aussi, en tant qu'elle a construit une théologie, donc une idolâtrie de " l'être ", du néant et du devenir. Car si ces trois instances symbolisent l'existentialité d'une créature livrée au monde, au vide et au temps, Noica sera ce philosophe qui savait que seule une anthropologie fondamentale pourra enfanter le regard de la pensée socratique de demain sur cette trinité verbale.

C'est pourquoi il me faut revenir un instant à l'examen de l'articulation anthropologique de l'ontologie parménidienne avec la mise en scène planétaire des théologies monothéistes. Car le polythéisme localisé des Grecs a évidemment précédé la spéculation métaphysique ultérieure - celle qui faisait débarquer sur les planches de l'histoire universelle une philosophie de " l'être " déjà relativement tardive. Il sera donc heuristique de se demander dans quelle mesure une théologie agressivement et naïvement anthropomorphique a pu se maintenir au cœur de trois monothéismes désormais légèrement teintés de métaphysique, afin d'y bâtir la forteresse d'un existentialisme demeuré ultra superficiel - et cela précisément sur le même modèle que le polythéisme antérieur . Car pour que le glissement de l'ontologie para mystique de Noica vers une " théologie " du devenir subrepticement articulée, elle aussi, avec l'" être " et le " devenir " s'inscrive dans une histoire anthropologique de la philosophie occidentale, il faut conquérir un regard sur l'anthropomorphisme crypté du mythe de l'incarnation et sur sa signification dans l'histoire du meurtre simiohumain.

17 - Les effigies cosmologiques des principaux monothéismes

Dans cet esprit on remarquera en tout premier lieu que les monothéismes se sont construits sur quatre effigies cosmologiques principales de "Dieu ".

La première répond au type moïsiaque, selon lequel un chef de guerre invincible, doublé d'un législateur souverain et d'un potentat de toute éthique s'est choisi un peuple déterminé afin de fonder sur lui seul son règne et sa puissance.

La seconde est apostolique, catholique et romaine. On y voit le général en chef des Hébreux se donner un descendant mâle aussi unique et éternel que lui-même, de sorte que l'ascension théologique persévérante de sa progéniture a fini par l'identifier entièrement à la nature et aux pouvoirs de son géniteur. La doublure terrestre de la divinité s'y trouve dotée d'un foie, d'un estomac, de poumons et de viscères divins, comme Mars, Poséidon ou Hélios. " L'Eglise a toujours reconnu que, dans le corps de Jésus 'Dieu qui est par nature invisible est devenu visible à nos yeux'. En effet, les particularités individuelles du corps du Christ expriment la personne divine du Fils de Dieu. Celui-ci a fait siens les traits de son corps humain. " (Catéchisme de l'Eglise catholique, Mame/Plon 1992, n° 477).

Au démiurge unifié sur le modèle des dieux païens, donc doté à son tour d'un esprit surréel et d'un corps terrestre, s'ajoute une mère vierge , dont l'hypertrophie théologique la conduira à jouer progressivement un double rôle cosmologique, celui d'une " reine du ciel " et celui d'une médiatrice locale de son fils unique auprès des créatures . Cette configuration de la vie onirique de l'espèce au cerveau dichotomisé a permis à une administration ecclésiale rigoureusement hiérarchisée de copier la bureaucratie de l'empire romain, de la Perse ou de la Chine et de gérer avec autorité le rêve religieux des masses et des élites. L'assignation de l'espèce à une finalité extra terrestre cautionnée par l'Etat a permis à cette religion d'assurer et de garantir l'immortalité posthume du genre simiohumain pendant des siècles.

Le troisième creuset théologique de l'encéphale scindé entre " l'être " et le néant est le luthérien, dans lequel l'épouvante des fidèles livrés sans défense à un souverain mystérieux , imprévisible et insaisissable, mais biphasé sur le modèle de sa créature, a provoqué un autre type d'enflure théologique du fils mythique, selon laquelle l'idole désormais incarnée en sa progéniture se change en une bouée de sauvetage à portée de main et relativement capturable. Mais le statut théologique du père, de la mère et du fils est devenu flou ou flottant . Du coup, la reine du ciel cesse de jouer un rôle médical éminent dans le cosmos, puisqu'elle n'apaise plus la panique d'entrailles du croyant terrorisé par sa déréliction, tellement sa médiation s'est amoindrie à se fondre dans celle de son fils au point de s'évanouir dans la dislocation du mythe trinitaire.

Le quatrième modèle de l'évolution cérébrale de l'espèce bipolaire est le calviniste, dans lequel le père du cosmos retrouve largement la solitude originelle de Jahvé dans le néant , mais sans que des exorcistes puissants - la mère et le fils - dynamisent l'évolution et le développement d'une éthique désormais figée, ce qui disqualifie derechef le duo privilégié du fils et de la mère , mais au bénéfice de l'omnipotence retrouvée du démiurge redoutable de la Genèse: il ne reste plus au fidèle livré d'avance et sans appel à une grâce ou à une damnation aussi éternelles qu'inscrutables à enregistrer passivement des signes convenus de la bienveillance ou de l'hostilité inintelligibles de l'idole à son égard, donc les bénéfices tangibles d'une grâce ou d'un courroux aléatoires.

La cinquième configuration onirique de l'espèce livrée au plein et au vide par son expulsion lente de la zoologie n'est apparue qu'au VIe siècle, avec une idole plus expérimentée que ses rivales et désireuse de délivrer l'espèce de l'appareil pesant et égocentrique d'un clergé tenté par l'appât de sa propre sacralité sous couvert de renforcer l'omnipotence de son maître dans le ciel.

18 - L'anthropologie des théologies

On constate qu'à ce stade de l'évolution de l'encéphale semi animal, il n'existe encore aucune réflexion anthropologique en mesure de peser la spécificité d'une espèce dont l'évolution se confond pourtant étroitement à celle de sa matière grise. Et pourtant, il est devenu observable que le ciel de l'Occident a été mis à l'école de l'expérience politique de ces quatre modèles successifs ou contemporains les uns aux autres de la vie onirique d'une espèce déchirée entre " l'être " et le néant . Ce découpage de l'empire des songes simiohumains diversifie les fuyards de la nuit originelle à l'école de leur répartition géographique. Pour comprendre les relations que cette topographie cérébrale entretient avec l'histoire du monde , il faut se mettre à l'écoute du personnage central des monothéismes du Livre, un créateur du monde dont les silhouettes théologiques et métaphysiques ont servi, de Moïse à nos jours, de paradigmes politico-éthiques à ses créatures.

Si nous les passons de nouveau en revue, nous verrons que le modèle hébreu répondait à un archétype cérébral éminemment narcissique, donc autonome, mais étroitement relié à un égocentrisme viscéral du groupe, ce qui exige un renforcement constant de sa cohésion psychique par la médiation de liturgies méticuleuses et de rituels de consolidation éprouvés. Ce type d'identité collective est à la fois autodéfensif et conquérant , parce qu'il engendre une garde rapprochée et privilégiée du maître de l'univers .

La deuxième effigie, la romaine, répond à un modèle de société aux mœurs déjà relativement relâchées, mais encore surveillée de près par une ecclésiocratie dont le règne assure sa propre prospérité et son omniprésence à la manière d'une caste bivalente, parce que divisée entre la puissance de son fonctionnariat et celle de son mandarinat.

Le troisième modèle, le luthérien, répondait, à l'origine, à une civilisation principalement agricole, dans laquelle le serf affolé par sa dépendance à l'égard de son propriétaire trouvait un refuge auprès du fils de son maître; puis cet archétype a évolué pour se mettre au service de la grande industrie.

Le quatrième modèle de conjuration du néant par les monothéismes répond à une civilisation dans laquelle le salut se trouve garanti par la rédemption bancaire et commerciale. Les profits du prêt à intérêts y assurent la rentabilité de l'argent, qui consent à travailler tout seul et dans le silence, à la manière d'une grâce divine à la fois secrète, corsetée et aléatoire, à l'image du monde sans bienveillance des marchandises et des affaires.

Le modèle islamique des exorcismes de type monothéiste est censé faire de chaque croyant le prêtre, le responsable et le défenseur de son souverain, ce qui présente l'avantage d'interdire les controverses sans fin au sein d'un clergé sur les relations d'Allah avec le néant dont l'infini le défie. La paralysie théologique d'une religion privée de dialecticiens effrénés favorisera l'essor des mathématiques et des sciences abstraites.

19 - La mystique du philosophe

Puisque l'anthropologie existentielle des théologies scindées entre "l'être" et le néant se révèle le miroir dans lequel le ciel des songes sacrés reflète les régimes politiques, économiques et sociaux, comment Noica va-t-il ressusciter , sans s'en douter, semble-t-il, les chemins de la mystique occidentale résumés ci-dessus, en conférant à " l'être " , au néant et au devenir les mêmes attributs théologiques que Me Eckhardt, Nicolas de Cues, saint Jean de la Croix, Moïse , Mahomet, Luther ou Calvin attribuaient de leur côté au dieu de la Genèse et au dieu trinitaire?

Pour tenter de comprendre pourquoi l'itinéraire du philosophe vers " l'être " reproduira pas à pas celui du néophyte en chemin vers le mystère d'un démiurge mythique , il faut renoncer à la catéchèse littérale pour emprunter le langage des symboles et des signes : " Arrivée ici, écrit Noica, la présente ontologie ne peut plus parler qu'analogiquement, après s'être tout le temps essayée à un discours phénoménologique , c'est-à-dire descriptif, dans son essence et rationnel." (p.458)

Le chemin est donc libre pour observer comment le rêve religieux dûment enchâssé dans le néant et dans " l'être " va procéder à sa fusion progressive avec l'idole qui l'habite et qui l'appelle à s'identifier à elle . Noica baptise maintenant ce devenir la devenance. Mais pour que cette voie initiatique se révèle non seulement payante, mais praticable, il faut que la divinité vienne à la rencontre du demandeur. Cette initiative, la mystique chrétienne l'appelle la grâce innée ou naturelle et Noica la "distribution". Celle-ci se révèlera profitable si elle se rend unique et globale , parce que : " l'être ultime n'a de sens que s'il a une seule distribution ". (p. 462).

Voici que le saint Jean de la Croix d'un devenir humain en chemin vers " l'être " va évoquer le terme de son voyage , celui que révèlera la prise de conscience, par le néophyte, de ce que " l'être ultime a une seule réplique " : " Au sein d'une telle pensée, qui n'a pas suffisamment fait l'objet de la spéculation philosophique , la condition extrême du sens de l'être est contenue. A tous ses niveaux et dans toutes ses instances : l'être doit se distribuer, car il est l'Un différent de soi. Mais son privilège, dans sa suprême instance, serait de n'avoir qu'une seule distribution, qui ne diffèrerait pas de soi. " (p.458)

Qui est " l'être " en tant qu'il est devenu " Dieu " si le néant se trouve enfin exorcisé ou oublié au profit du croyant délivré par la " distribution " de la grâce? Qu'est-ce qui fait l'unicité d'une donation de " l'être " devenue une " grâce distributive " en ce qu'elle accorde au néophyte sa propre plénitude ? Transcrit en un langage désireux de demeurer métaphysique, mais seulement en apparence, cela deviendra : " Qu'est-ce que cette distribution unique de l'Un ? C'est une pensée métaphysique que ni Héraclite, ni le Parménide de Platon n'ont entendu évoquer. C'est la pensée que l'Un multiple le plus élevé est celui dans lequel le multiple lui-même est, de fait, devenu l'Un. (p.459)

20 - Comment incarner les signes et les symboles

Qu'on me cite un seul mystique chrétien qui ne dirait pas, avec Noica, que " l'être " de son " Dieu " lui est révélé par son devenir au cœur de sa foi ? Celle-ci chemine en l'âme d'un fidèle et de son créateur mythique de plus en plus étroitement confondus . Transcrit en langage métaphysique , nous aurons: " L'être n'est vérifié et vérifiable qu'à travers la devenance. " (p.459) Mais puisque le christianisme est une religion de l'incarnation du divin, comme le paganisme, comment une incarnation proclamée spirituelle et non charnelle exorcisera-t-elle le péril de substantifier Dieu par le biais de la divinisation de ses organes corporels , comme le fait le Catéchisme officiel de Rome ? Face à cette aporie enracinée dans la problématique originelle du vide et du plein, le protestantisme se contente de mettre entre parenthèses le débat théologique sur la nature nécessairement mythique du rédempteur. Mais comment cet escamotage serait-il absolutoire? Quant à l'Islam, il a évité d'élever Mahomet au rang d'un Allah incarné . Cette prudence ne saurait supprimer la difficulté de définir un personnage divin : car si la question du statut de l'idole se trouve soustraite à la controverse sans que soit résolu le problème de "l'incarnation de l'esprit", reviendrons-nous à Socrate, qui avait tranché la difficulté par le rejet absolu de son corps, donc par sa réduction à un objet ? En théologien de l'incarnation, Noica écrira: " L'être " absolu " n'a de sens qu'à la condition de se démentir en tant qu'absolu par son incarnation dans la devenance ; donc, s'il parvient à exprimer par une seule incarnation toutes les incarnations possibles. " (p.459 ) Qu'est-ce que " démentir l'absolu" si "l'absolu" est précisément censé se réaliser par l'incarnation, de sorte que tout "absolu" non incarné sera une contrefaçon de "l'être"?

Pour répondre à cette question, il nous faut disposer d'une anthropologie qui nous dirait pourquoi le genre simiohumain veut à toute force donner des bras et des jambes à ses divinités, donc à l'esprit , comme la République sera censée s'incarner en l'énorme charpente osseuse du peuple français. Mais si l'incarnation est seule dépositaire de l'absolu, nous comprenons mieux pourquoi toute la mystique occidentale voudrait disqualifier les purs concepts " d'être " et de néant, faute de parvenir à les rendre " existentiels " au sens physique et d'accéder, par ce détour, aux privilèges d'une grâce consubstantielle au don continu d'un seul corps divin, lequel serait distribué à tous les fidèles du " devenir vers l'être ", donc aux consommateurs de sa chair et aux buveurs de son sang sur ses autels. Mais puisque, pour accéder à ce repas, il faudra nécessairement tuer la divinité censée s'être incarnée en tant que telle, comment Noica va-t-il revendiquer la légitimité du mythe de l'incarnation de la vérité au sein d'une problématique de " l'être ", du " non-être " et du " chemin " pourtant rebelles à toute substantification? Comment chosifier l'absolu ? " On peut maintenant réclamer, non point pour le concept divin, ni pour le concept métaphysique, mais pour l'être, c'est-à-dire pour le sens ultime de l'être , un privilège : celui de bénéficier d'une seule distribution indivise, la devenance. " (p.459) Mais ne venons-nous pas d'apprendre que la devenance s'incarne, et qu'à ce titre, elle " dément l'absolu " conceptualisé, ce qui signifie que le véritable " être " divin a un corps ? Et qu'est-ce qu'un corps, sinon un objet livré à la politique et à l'histoire, donc au meurtre?

21 - " Dieu " et le meurtre dans l'histoire

Décidément , la rencontre de " l'être " avec l'incarnation commence de rencontrer son écho anthropologique . Noica insiste : Anselme ou Hegel, écrit-il, avaient cru prouver " l'être " incarné par la seule médiation d'un concept censé impliquer la substantification de " Dieu " en un corps, alors qu'aucun mystique n'a jamais cru " penser Dieu " par le recours à des démonstrations logiques et abstraites de " l'incarnation " de sa divinité , mais seulement par la " connaissance saturante " d'une plénitude censée à la fois conquise et pourtant accordée par la manducation de la vera caro, la " vraie chair " de l'idole par la potion de son " vrai sang ", donc de son hémoglobine . Mais s'il n'y a pas d'incarnation du divin sans théophagie, donc sans retour à l'anthropophagie originelle d'une espèce carnassière de naissance, l'approfondissement du "Connais-toi" va nous donner le vertige, puisque l'autel chrétien a rendez-vous avec l'assassinat et qu'il s'agira donc de peser la semi humanité sur la balance de ses meurtres sacrés.

Le nœud anthropologique de la question se dessine : pourquoi l'enracinement de l'incarnation dans l'histoire tient-il le langage des immolations ? Quelle connaissance profonde du genre simiohumain et de son devenir nous est-elle apportée par les mises à mort qu'on appelle des sacrifices? Mais voici que le cerveau bipolaire de l'espèce simiohumaine va se mettre au travail : il va proclamer non sanglant le sacrifice le plus sanglant de l'autel qu'on ait jamais imaginé ; celui qui fera manger la chair et boire le sang de la victime aux fidèles, alors que les nomades anté abrahamiques ne consomme pas leurs Isaacs immolés. Nous avons rendez-vous avec l'encéphale schizoïde des évadés sanglants du règne animal. Car l'anthropologie fondamentale du meurtre nous conduit maintenant tout droit à la question du rendez-vous existentiel de l'histoire avec l'hypocrisie ontologique d'une espèce dédoublée entre ses séraphins et ses bourreaux.

Ecoutons le mystique du chemin initiatique, qui conduit vers l'incarnation de "l'être" d'une idole dont l'alliance avec le meurtre et la torture " fait la bête ", dit Pascal l'abyssal , et cela précisément en s'exerçant à "faire l'ange". Noica serait-il sur le chemin de l'avenir philosophique de la théologie orthodoxe qui, au contraire de Rome, privilégie " l'esprit " dans la trinité ? Mais si le mythe de l'incarnation de l'esprit nous renvoie au cerveau d'une espèce dédoublée entre le ciel et le meurtre, que dira l'anthropologie des théologies ? " Il ne s'agit pas de dire , comme Anselme ou Hegel, que l'on peut prouver l'existence divine ou la rationalité du réel. Tout ce que l'on peut oser dire, c'est que l'être a toujours été implicitement pensé de la sorte [c'est-à-dire comme incarné]. C'est pourquoi l'ontologie présente n'a pas essayé autre chose que d'éclairer ce que nous pensons et ce que l'on a pensé, lorsque la spéculation sur l'être a été conduite à son terme. " (p.459) Mais à Bucarest, c'est la " descente de l'esprit " à la Pentecôte qui se veut l'agente de l'incarnation de l'esprit.

22 - Noica et la théologie de l'esprit

A Rome et à Bucarest, le saint reçoit la plénitude de "l'existence" de sa divinité tout au long de l' accomplissement progressif de sa foi, donc de son parcours vers l'idole qui lui donnera sa chair à manger et son sang à boire. L'anthropologie de " l'être " et du néant observe que Noica a rendez-vous avec " l'inconnaissance " d'un Nicolas de Cues, donc avec le vide souverain de Socrate en marche vers le tribunal des Archontes, d'une part, et avec " l'incarnation " la plus primitive et la plus sanglante de " l'esprit " , celle qui passe par la manducation de la divinité et par la descente de son hémoglobine dans les estomacs, d'autre part.

Il faut donc nous demander avec quel "Connais-toi" Socrate a rendez-vous à l'aube du IIIe millénaire. Car on ne saurait imaginer un destin plus symbolique, pour un philosophe, que de se situer au carrefour de l'anthropologie des profondeurs, celle qui placera l'espèce simiohumaine devant le choix entre l'esprit et la chair. Car si, depuis deux mille ans, l'incarnation à la romaine demande ardemment le retour aux sacrifices humains qu'Abraham avait provisoirement abolis, la philosophie occidentale rendra-t-elle les armes pour la seconde fois devant la théologie du meurtre sacré, celui de la "vraie chair" immolée sur l'autel de l'histoire simiohumaine ? Retrouverons-nous la doctrine classique de la Stultitia philosophorum du Moyen-Age, celle qui a failli faire monter Bérenger sur le bûcher pour le motif qu'il avait traité les mangeurs de la chair du Christ de troupeau de sots ?

Question : pourquoi la théologie vaticane de l'incarnation rédemptrice qualifie-t-elle de " rationnel " la liquéfaction de la raison critique dans le mythe de " l'incarnation d'une vérité " immolée sur l'autel de l'histoire simiohumaine ? Noica: " Si l'être de l'être a un sens rationnel , son privilège est de ne pas avoir d'existence en tant que tel, mais seulement une incarnation possible. " (p.460) Noica nous mettrait-il en mains les clés d'une anthropologie historique et philosophique qui nous permettrait de peser le poids et la nature d'un " salut " acheté par la mort sanglante d'un innocent ? Mais pour comprendre le mythe de la rédemption d'une espèce par le versement de son sang sur ses autels, donc par l'appel au meurtre au plus secret de l'encéphale simiohumain et de son évolution, il nous faut une anthropologie en mesure de connaître la généalogie des théologies dans le cerveau semi animal. Comment connaître le " sens rationnel " de " l'être " si nous ne pesons pas ce sens sur la balance d'une anthropologie de l'esprit ?

Noica le mystique entend conjurer l'accusation de réhabiliter un " anthropomorphisme ontologique ". " On peut, naturellement, répond-il, formuler cette accusation, qui viendrait tout annuler " (p.460), puisque, à ses yeux, l'incarnation de la vérité religieuse est à la fois substantifiante et apophatique, mais sans que la question soit posée de l'articulation fatale de l'incarnation avec son expression cultuelle dans le meurtre à la fois sauvage et angélisé du sacrifice, donc la question de l'articulation de l'incarnation avec le sang de l'histoire. Mais alors, que peut bien signifier l'expression d'" anthropomorphisme ontologique " ? Comment l'apprendrions-nous si nous n'avions pas conquis un regard d'anthropologue sur l'anthropomorphisme non encore décrypté qui commande à l'espèce simiohumaine de dresser des autels en l'honneur d'un meurtre tenu pour délivreur? Il nous faut donc tenter de porter un regard de l'extérieur sur le mythe ambigu de l'incarnation d'une idole dont l'assassinat à la fois sanglant et séraphique sur les offertoires sera jugé hautement payant. Du coup, le verbe exister nous sautera de nouveau à la figure, puisqu'il nous faudra préciser ce que signifie son frère jumeau, le verbe être appliqué à une victime saintement assassinée à la messe et dont les premiers assassins seront honnis à jamais comme déicides. Si nous n'avons même pas appris à radiographier " l'existence " propre à un poème ou à une équation, comment allons-nous prétendre scanner l'existence propre à un " être " saintement incarné afin de se trouver immolé depuis deux mille ans sur toute la terre à la demande expresse d'une idole bien décidée à vendre à ce prix la " rédemption " de sa créature sur ses offertoires?

23 - Le sacré et la mort

On voit qu'une anthropologie transcendantale, donc articulée avec l'interprétation du meurtre sacré qui habite le cerveau simiohumain et qui métamorphose les théologies sacrificielles en documents historiques et psychobiologiques abyssaux, une telle anthropologie défie l'enseignement officiel de la notion d'" anthropomorphisme religieux " dans les écoles. Certes, si " l'être " se diffuse dans les consciences à la lumière d'une " incarnation unique" , nous devrons écouter Noica à la double école de Grégoire de Nysse et des théologiens de la chair et du sang de l'idole - ce qui nous renverra à la science du cerveau angélique et meurtrier d'une espèce déboîtée entre l'homme et la bête par son évasion partielle de la zoologie.

Mais, du coup, l'on s'étonne que Noica, ce peseur de l'existentialité propre à une philosophie et à une théologie mystique, ait souligné une phrase qui aurait fait sourire son ami Cioran : " L'homme est selon la forme et la ressemblance de l'être " . (p.460) De quel " être" parlons-nous si nous ne le rencontrons que dichotomisé entre le monde et le vide, et si son agrippement à la terre le conduit à chercher" l'esprit " à l'aide du paiement d'une rançon intarissable à un souverain sanglant du cosmos? Car d'une part, " l'être de l'être " n'existe qu'au sens où la " grâce " renvoie à la " coupe débordante de miel " du Zarathoustra de Nietzsche ou à la coupe vide d'un Socrate livré à l'ultime silence de son " dieu ". Mais la coupe d'un don qui s'achève par le meurtre satisfactoire ou propitiatoire, les chrétiens l'appellent l'amour.

L'amour sera-t-il donc à son tour un donateur et un tueur ? " Que l'être comme être se distribue, cela dit bien davantage que l'argument ontologique médiéval, qui ne demandait, pour l'être suprême, que " l'existence " au sens métaphysique. Mais c'est également au Moyen-Age que l'on a suggéré quelque chose de plus profond au chapitre de ce que l'on nommait alors le divin : on a dit que celui-ci n'est pas l'être , que l'être est son amour. " (p.460) Que signifie, aux yeux d'une anthropologie abyssale du sacré, donc d'une spéléologie de l'animalité proprement humaine, l'alliance de la sainteté avec l'immolation sanglante d'une éternelle Iphigénie, puisque le christianisme divinise un assassinat cultuel qu'il déclare rédempteur sur ses offertoires ? Comment se fait-il que, pour le mystique chrétien, " Dieu " soit " l'être de l'être " au titre d'une " ouverture " à l'amour et que, dans le même temps, le Christ soit un nouvel Isaac aux yeux de tous les mystiques, donc un Isaac que le Dieu d'Abraham n'a pas réussi à soustraire au couteau de son père céleste?

On voit l'enjeu anthropologique des mythes sacrés. Noica : " L'être comme être n'est qu'un vocable s'il n'est l'ouverture [à l'amour] par la devenance. " (p.462) Ou encore " Ce qui manque à Anselme, c'est qu'il ne traite pas de l'accès vécu à " Dieu ", mais de l'accès à " l'être de Dieu ". Mais encore une fois, qu'en est-il de " l'être " de Dieu si c'est le temps qui enfante le verbe être et si Chronos tue ses enfants? Noica : "Ce ne sont ni la perte ni l'oubli du thème central de " l'être " comme " être ", comme on l'a dit, qui condamnent la plupart des ontologies passées, mais leur accès à l'être : elles ont cherché directement l'être , sans intermédiaire ; et elles l'ont recherché comme être sublime, qui dégrade tout, au lieu de tout investir. Lorsqu'un Heidegger essaie de trouver l'accès à l'être en lui-même , il le cherche seulement dans le questionneur de l'être , c'est-à-dire dans l'homme, et non dans la question permanente qu'est le devenir. La voie d'accès à l'être en lui-même " est la devenance. " (p.462) Mais puisque la " devenance " conduit à l'assassinat sacrificiel de l'esprit incarné, donc à la rencontre énigmatique du meurtre religieux simiohumain avec l'amour semi animal, l'anthropologie du sacré voudrait savoir de quoi l'on parle quand, depuis vingt-cinq siècles, on prétend faire du "Connais-toi" l'objet de la philosophie.

Si la grâce " investit tout ", elle investira également le Caïn de l'autel des chrétiens. Qui y déposera le pain et le vin de l'esprit et qui y déposer le couteau des sacrificateurs d'une victime de chair et de sang ? Si c'est dans le " vécu " que le meurtre et l'amour font alliance et si Noica appelle maintenant " l'immédiat " le divin réconcilié avec le temps sanglant de l'histoire, " l'amour " deviendra, certes, " l'être de l'être " ; mais cet " être " se changera en victime des prêtres de Chronos le tueur. " L'être suprême " ne sera-t-il donc suprême que " parce qu'il s'est fait homme " (p.462) dans le temps qui le tuera ? Noica : " Toute l'ontologie, de Parménide à Heidegger , s'est montrée cruelle face au réel et face au monde, en refusant l'être à l'immédiat et en le situant dans un immédiat insaisissable. " (p.462) Mais si l'immédiat saisissable est divinisé afin qu'il soit immolé sur l'autel de l'histoire en paiement d'une dette inépuisable à un créancier au couteau entre les dents, la question du voyage d'une théologie de l'incarnation meurtrière du sacré à une théologie de l'amour séraphique de " Dieu " n'est décidément pas résolue sur les propitiatoires dichotomiques de l'histoire simiohumaine . Comment l'oscillation perpétuelle de la théologie de " l'être " entre un amour divin censé s'être incarné et un meurtre bien rémunéré ne révèlera-t-elle pas les secrets zoologiques d'une espèce dont le "Dieu " débarque en tueur dans l'évolution? " L'ontologie, écrit Noica, a disparu de la culture de l'homme à chaque fois qu'elle a tourné le dos au monde ". (p.463) Mais si la rencontre de " l'être " avec le monde n'est autre que celle du rendez-vous immémorial de l'histoire avec Caïn , le meurtrier de son frère, où nous conduira-t-il, le débarquement de la spectrographie de l'incarnation dans la méthode historique, donc dans l'anthropologie critique ?

Car voici que la postérité philosophique de Noica s'ouvre à un territoire immense, celui du futur dialogue de l'islam avec le christianisme oriental : car dans saint Thomas déjà, Rome tentait de réfuter les philosophes du Coran, qui soutenaient qu'une divinité digne d'exister n'vait pas besoin d'immoler son fils sur ses autels en échange du remboursement d'une dette originelle de la créature à son égard . Ou bien le Dieu des chrétiens était avaricieux ou bien il était ligoté à Caïn. Or, seule la théologie orthodoxe est en mesure d'inaugurer un dialogue philosophique fondamental avec l'islam . Car l'Eglise catholique ne sait pas encore que l'apologie d'un meurtre sacré est le fondement même de son culte ; et elle ne dispose pas d'une science anthropologique qui lui permettrait de l'apprendre . Or, le thème du meurtre se placera au cœur de la philosophie et de la théologie du XXIe siècle , comme l'a déjà démontré le discours de Benoît XVI à Ratisbonne le 12 septembre 2006

L'anthropologie critique et la seconde Renaissance : Une nouvelle lecture du 11 septembre 2001 , Benoît XVI et les musulmans , L'avenir de la raison , 29 septembre 2006

Il serait réjouissant qu'un philosophe roumain inaugurât le " devenir " de la pensée mondiale . Mais pour cela , il faut que l'interprétation de l'évolutionnisme devienne partie prenante de l'anthropologie moderne.

24 - Les premiers pas de la critique anthropologique des idoles

L'anthropologie critique est maintenant à pied d'œuvre pour observer de plus près et au plus secret du cerveau semi animal la généalogie de " Dieu " et de " l'être ". Comment ont-ils rampé de conserve vers le meurtre de l'autel, comment ont-ils poussé des rugissements de grands fauves, comment ont-ils pris la tête d'un devenir inconsciemment zoologique de la politique, comment ont-ils rallié à leur cause un cosmos devenu effrontément volubile à l'école de la dialectique du Parménide de Platon , comment le glaive des sacrifices a-t-il ensanglanté " l'être " et le devenir , comment le sang et la mort ont-ils chanté la gloire du grand immolateur caché dans le cosmos, comment, sitôt expulsé du néant, Chronos est-il tombé dans le temps meurtrier de l'histoire?

Pour tenter de comprendre l'oscillation du cerveau simiohumain entre la géhenne et les séraphins, il faudra conquérir le recul de l'anthropologie philosophique que Kant a esquissé sans s'en douter et auquel l'ontologie écartelée de Noica pourrait servir d'introduction . Retomberons-nous donc dans la pensée mythique, celle qui n'exorcise le néant qu'à l'aide d'une idole à la fois immolée et censée triompher du vide ? On n'imagine pas que j'écrive tant de pages pour " réfuter " un philosophe : réfuter Kant, Hegel, Anselme, ce n'est pas seulement tenter de les arracher au tombeau dans lequel ils sont descendus, c'est les ressusciter dans le devenir de l'intelligence. Je m'abstiendrai donc d'approfondir d'autres aspects de la distanciation inaugurale d'un regard para-initiatique sur l'espèce humaine que le Traité d'ontologie de Noica fait débarquer au cœur de la métaphysique occidentale , notamment la notion de précarité, qui est décisive de se trouver dynamisée et de rebaptiser une vieille connaissance, qu'on appelait la finitude.

Qu'on me pardonne donc de seulement accompagner Noica sur le chemin d'une spéléologie anthropologique, mais dont l'avenir inspire d'ores et déjà en secret la pensée occidentale à venir, puisqu'il s'agit de s'interroger à nouveaux frais sur la définition de " l'esprit ", tellement le scrutateur roumain de l'échec de l'évasion du genre humain du règne animal est un plongeur dans les empires infernaux que les abîmes de la zoologie ne sauraient effrayer , tellement le néant se révèle le nectar de la pensée.

Demandons-nous donc quel sera le recul de la raison philosophique de demain, celle que seule une vivisection des idoles sera en mesure d'inaugurer. Comment se distanciera-t-elle d'une métaphysique classique dont le mérite demeurera d'avoir enfanté l'avant-garde des légions qui scelleront les retrouvailles de l'Occident de la pensée avec le "Connais-toi" ? En observant que la postérité de Kant est déjà devenue hautement blasphématoire, et cela du seul fait qu'elle a livré le vieux Parménide à une anthropologie scrutatrice des entrailles de l'autel. Pourquoi Platon a-t-il assassiné le vieillard à l'aide d'un glaive de la parole qu'il a baptisé la dialectique, c'est-à-dire l'épée d'un logos transperçant ? Parce que cet instrument meurtrier met nécessairement le discours simiohumain tout entier au service de Chronos, le glouton qui dévorait ses enfants. Qu'est-ce donc que le temps de l'histoire qu'on appelle la temporalité ? Celui qui, depuis Darwin, condamne notre espèce à en découdre précisément avec la face la plus originelle de l'historicité du temps, celle qui fait du monde un offertoire de la mort. Du coup, la postérité du Parménide de Platon articule toute la philosophie post kantienne avec une connaissance spectrographique des origines zoologiques de la politique et de l'histoire des idoles, donc du temps simiohumain en tant que tel .

Deux cent vingt cinq ans après la parution de la Critique de la raison pure, la métaphysique classique est devenue le berceau d'une révolution anthropologique qui met cette discipline en prise directe avec un néant dont il s'agira de radiographier la cruauté, puisque la théologie de l'incarnation est précisément la véritable voix du Dieu des immolations et qu'il s'agit, en se mettant à l'écoute de " l'être " dans lequel le grand sacrificateur prétend se draper, d'accéder à une anthropologie capable d'autopsier le temps des fuyards du néant - ce qui met la philosophie à l'école des prophètes, ces tueurs enragés des idoles, donc des dieux tombés dans le temps; car depuis les origines, c'est à l'écoute d'un néant éveillé et transcendant au temps des nations qu'un éternel Isaïe assassine les dieux. Tout prophète ouvre l'œil du non-être sur l'animalité secrète de Dieu.

Comme l'anthropologie descriptive d'autrefois se révèle enfantine, elle qui ne s' articulait pas encore avec la quête de la connaissance de l'évolution du cerveau meurtrier de type simiohumain, c'est-à-dire avec le défrichage et le déchiffrage de l'abîme de la zoologie au cœur de l'histoire ! Mais si l'anthropologie existentielle est à la recherche de la généalogie de l'animalité spécifique de l'historicité humaine, le poète Parménide s'ouvre à la postérité béante que le IIIe millénaire lui réserve ; car, proclamer inconnaissable le néant , c'est tenter de préserver notre espèce de la chute dans la temporalité, tandis que le tuer, c'est interdire à l'espèce prématurément qualifiée d'humaine de se connaître ailleurs que déjà chue dans le temps animal. C'est ainsi que le poignard naïf de la dialectique platonicienne censée avoir réglé son compte au néant ouvre, au contraire, la trappe du temps des autels et des sacrifices sous les pas des fils d'Adam ; et, depuis lors, Chronos le sanglant a pris la clé des champs parmi les idoles. Mais les prophètes sont là pour dire à " Dieu ": " Pauvre idole, pour qui te prends-tu, toi dont l'œil ne s'est pas encore ouvert sur le néant qui te traque ? " Puis ils radiographient le cerveau animal de Dieu et lui disent : " Le néant se rit de ta chute dans le temps."

Telle est la postérité génitrice de Noica : un philosophe est un accoucheur de la voix du devenir de la philosophie. C'est pourquoi le grand Roumain contraint l'anthropologie critique à conquérir un recul nouveau à l'égard du " devenir vers l'être " , donc à poser la question la plus cruelle, celle de l'animalité du Dieu simiohumain .

25 - Généalogie de l'anthropologie transcendantale

Si la philosophie est une anthropologie armée d'une connaissance transcendantale et prospective des idoles et si sa vocation de science de l'avenir de l'esprit est de connaître les secrets du devenir de l'encéphale simiohumain dans le temps , comment conquerra-t-elle un regard de généalogiste sur les neurones de l'espèce livrée au néant ?

Par l'observation de la ruée des idoles hors du néant et de leurs efforts pour éclairer le monde de leurs torches. Mais pour assister à ce spectacle, revenons un instant à l'étonnement encore tout animal d'une espèce tout juste en mesure de capturer des bribes d'un monde visible, audible et tangible, mais incapable de saisir le vide, le rien et le silence dans lesquels l'univers se trouve pourtant tout entier enchâssé . Si encore les choses saisissables étaient durables, il serait payant de se fier à l'interlocuteur désespérément fuyant qu'on appelle le temps ; mais ce sont précisément les captures à portée de main et indubitables en tant que telles qui se révèlent les plus périssables sous le joug de Chronos, tandis que le néant qui englobe toutes choses se veut à la fois omniprésent et tellement évanescent que l'on ne saurait préciser ce qui est éternel en ce couard, puisque l'étendue et la durée ne sont décidément pas des gibiers à la portée des arcs et des flèches des chasseurs.

Il est bien évident que la première pulsion à laquelle obéira un animal scindé entre le préhensible et le vide sera d'allégoriser l'invisible - c'est-à-dire les personnages qu'il y rencontre et qui s'appellent la mort et la fatalité. Mais sitôt que la parole sera devenue à son tour un personnage somptueux dans le cosmos et qu'on l'appellera le logos, sitôt qu'on l'aura habillé en acteur divin et chapeauté de la tiare de "l'être ", qu'on appellera le Verbe, sitôt qu'on aura fait dire à son sceptre: "Je suis le commencement" , peut-on imaginer une manière plus trompeuse, donc plus convaincante de donner une existence simiohumaine au règne de l'invisible et du vide que de les appeler " l'être ", afin d'en faire à la fois les fondateurs de l'univers habitable et les répondants de toute raison semi animale ? L' " être " sera donc un tentacule cérébral relativement tardif dans l'entendement semi zoologique ; et la majuscule autorévérentielle qui servira de toison à ce vocable paraîtra assurer sa pousse dans le vide, mais à la condition expresse qu'on pût envelopper force êtres vocaux dans de beaux vêtements et sonoriser à souhait leur croissance dans l'encéphale simiohumain. Voici donc que les frondes de deux êtres mythiques, " l'être " et le " devenir " vont tenter de lapider le néant.

La pensée semi animale ressortit essentiellement à des exorcismes de type linguistique . Le singe oraculaire projette dans le silence de l'immensité des vocables agissants ; mais à l'heure où l'anthropologie critique fécondera le néant dans la philosophie occidentale , l'évolution de l'animal schizoïde , donc dichotomisé entre le visible et le rien, ensemencera son angoisse la plus originelle et la plus propulsive, celle de manquer de toute assise dans l'étendue, sinon un prétendu " être " dont la positivité lui échappera nécessairement, puisque, dans le cas où il " existerait " , le verbe exister ne lui serait pas applicable du seul fait que le démiurge du verbe être s'appelle le temps. Alors l'existentialité proprement cérébrale du singe scindé de naissance entre le vide et le plein s'inventera un chemin mythique vers " l'être ", ainsi qu'un corps et un esprit réputés en voie d'accoucher de leur signification conjointe , donc un vivant en gésine perpétuelle de l'intelligibilité inaccessible de son existence physique et mentale.

26 - La généalogie des idoles

Généalogie : un animal devenu semi lucide et semi conscient, mais sous le joug d'un Chronos qui le prive de tout regard sur le temps ne sera jamais qu'un vivant tellement désemparé qu'il suivra en titubant un chemin qu'il appellera sans rire un destin. Généalogie : cet animal se mettra en tête de rendre cohérent son "parcours". Pour cela, il se mettra à l'écoute d'un cosmos auquel il enjoindra de se mettre à parler tout seul, mais dont le langage contrefait exorcisera en vain le silence et le vide de l' immensité. Généalogie : à l'heure où l'idole ne sera plus de bois, de pierre ou d'airain, à l'heure où sa " substance " ne la renverra qu'à sa propre voix , à l'heure où un ciel sonorisé par des écrits dits révélés cherchera le secret de sa volubilité , à l'heure où le signe se démènera afin de se rendre discoureur en diable mais ne saura où il aura caché la clé de sa signification, à l'heure où le signal ne renverra qu'au code de la signalisation qui le tiendra en laisse, à l'heure où la raison philosophique commencera de tâtonner à la recherche de sa signalétique , à l'heure où une signalétique aux yeux bandés en viendra à tituber dans le vide, le verbe comprendre se mettra en vain des écouteurs du sacré aux oreilles. Mais où donc l'idole expulsée du bois , de la pierre ou de l'airain va-t-elle se cacher, sinon au cœur du cosmos où, en désespoir de cause, elle deviendra la voix de son propre " être "?

J'ai déjà dit que la philosophie se nourrit de ses propres naufrages : Constantin Noica est le premier philosophe qui imposa à " l'être ", au néant et au devenir une connexion interne si ferme et une logique si impérieuse que la souveraineté même de sa démarche a enfanté la catastrophe créatrice qui donnera demain son âme et son ressort à un puissant renouveau à la pensée occidentale ; car si le " devenir" n'avait pas été contraint de se rendre de force vers " l'être ", la folie audacieuse des mystiques de l'incarnation de l'esprit n'aurait pas révélé ses failles et sa béance et le sacrilège spirituel qui inspire les prophètes de l'intelligence n'aurait pas démythifié " l'être" du dieu tueur; et jamais l'humanité n'aurait appris à s'installer résolument dans le néant, afin que la parole longtemps étouffée des ténèbres se change en bistouri à autopsier les idoles.

L'ontologie de Noica se situe à la charnière de " l'être " immobile de Heidegger et de l'être en mouvement dans le temps semi animal des modernes. Cette position à la croisée des chemins condamnera l'anthropologie philosophique de demain à articuler la problématique de l'être et du néant avec l'histoire de Caïn et d'Abel. Alors il apparaîtra que Heidegger se barricadait prudemment dans un Eden de " l'être " d'où il n'observait que le temps d'une sortie piteuse du jardin originel, ce qui faisait de sa métaphysique un mime du mythe de la chute. Noica jette le devenir dans le temps tragique de l'histoire , ce qui lui permet de retrouver le fondement de toute la mystique chrétienne, qui fait de la foi le guide d'une histoire tumultueuse du salut . Mais de buter sur le mythe aporétique de l'incarnation de l'esprit, son ontologie rencontre le meurtre au cœur du sacrifice de l'autel ; et, du coup, il donne rendez-vous à une anthropologie qui observera l'homme dans l'histoire de son animalité cérébrale . Tel est l'échec créateur de Noica .

J'ai déjà dit que la fécondité de la pensée philosophique se mesure à l'étendue des désastres auxquels le démon qui l'habite la conduit ; car ce démon est celui de la lucidité, et la lucidité enseigne , aux côtés de Pascal, que plus elle abaisse l'intelligence , plus elle l'élève et que plus elle croit l'élever, plus elle l'abaisse. Voici donc que la raison d'une philosophie en apparence abaissée va radiographier l'idole de l'incarnation de l'esprit simiohumain. Le recul anthropologique de la philosophie, celle qui observera la généalogie du cerveau d'une espèce hantée par le néant, lui donnera un regard sur la panoplie de " l' être " devenu l'ultime idole des fuyards de la nuit animale .

Pour la première fois, l'homme a découvert le tragique dont il est habité ; et l'œil qui s'est allumé en lui est celui des ténèbres. Platon croyait avoir tué le néant ; et voici que le néant ouvre l'œil sur les idoles, et voici que les idoles révèlent au néant la psycho-biologie qui les constitue . Mais si le globe oculaire du néant porte un regard d'anthropologue sur les idoles, c'est donc que seul l'œil de l'animal devenu semi pensant et qui aura vaincu son effroi en découvrira les arcanes. Alors les évadés tremblants du monde animal s'armeront d'un regard sur les idoles cérébralisées qui les leurrent et dont les matériaux de fabrication sont empruntés aux sortilèges de la parole tombée dans le temps.

27 - La résurrection de la pensée

Comme tous les vrais philosophes , Noica sort grandi de sa " défaite " . Si Kant n'avait pas construit l'intelligible à l'école d'une magie expérimentale d'exorcistes assermentés des routines d'un cosmos muet, jamais il n'aurait donné naissance à un recul de la pensée critique qui nourrit depuis deux siècles un Occident devenu attentif aux fourrages psychiques que consomme l'expérience scientifique ; si Aristote n'avait pas construit une physique dont il ne reste pas pierre sur pierre, le monde moderne ne connaîtrait pas une discipline qui s'appelle la physique ; si Freud n'avait pas placé l'inconscient sur le socle dérisoire de la vie familiale, l'effondrement de sa discipline dans le minuscule ne l'aurait pas fécondée au point que toute la pensée anthropologique de demain explorera l'inconscient cérébral d'une espèce livrée à des personnages imaginaires, qu'elle appelle des dieux ; si Noica ne s'était pas égaré à baliser le chemin d'une théologie du devenir vers " l'être ", la serrure qui bloquait l'essor de l'anthropologie philosophique n'aurait sans doute pas été forcée. C'est que la logique demeure la reine de la dialectique : c'est elle qui démontre l'incohérence de l'apparence de cohérence du cerveau d'une époque, c'est elle qui a fait exploser les faux savoirs afin de ressourcer la pensée dans un éternel au-delà de son questionnement.

Pour l'instant, l'anthropologie ontologique de Noica est engagée seulement à mi corps dans le néant fécondateur ; mais son recul de généalogiste, tout partiel qu'il soit demeuré, permet déjà à sa postérité de jeter un regard sur les diverses formes que la raison simiohumaine a prises selon qu'elle a obéi à un " ethos de la neutralité " avec Goethe ou à un " ethos orienté ". Mais il me faudrait analyser la dialectique de la " limitation qui ne limite pas " et la philosophie de la précarité chez Noica, puis les diverses formes de l'apparence de la limitation qui rouvre la pensée à son destin ; puis je devrais étudier le champ de sa théologie de la finitude, et tout cela me conduirait à rédiger un ouvrage sur le Traité d'ontologie de ce détecteur .

Je m'appliquerai donc seulement à observer brièvement comment les idoles se ruent dans l'histoire simiohumaine sous le vêtement de leur " être " , comment leur complexion obéit à des psychobiologies distinctes selon les peuples, les nations et les siècles , comment leur développement cérébral réfléchit le cerveau de la simiohumanité dans le miroir du néant, comment l'anthropologie critique dépose l'encéphale de " Dieu " et celui de son double, sa créature, sur la balance à peser les civilisations.

28 - Comment les idoles jaillissent de néant

Au plus secret de " l'échec " apparent d'une philosophie , son rendez-vous avec une mort résurrectionnelle est le gage le plus sûr de la noblesse de son élan. Mme Laura Pamfil a publié en 20101 et 2002 , dans les Annales annuelles du collège " Nouvelle Europe " de Bucarest, une étude sur les " sources grecques de l'ontologie de Constantin Noica " qui s'achève sur le constat que le " sentiment de la mort pourrait, lui aussi , projeter une forme de néant sur le territoire de la conscience " et que cette " projection " pourrait même exprimer " davantage de réalité que le phénomène même de la mort " . Mais ajoute l'auteur , " à ce propos , Noica cesse d'exprimer quelque opinion que ce soit".

Mais, à chaque millénaire, une théologie tombe en poussière, tandis que le néant féconde l'éternité, parce qu'il pèse son " être " sur la balance de la mort. Les exorcismes religieux échouent si grossièrement devant les tombeaux qu'il faut les abandonner à leur sort . Décidément l'étonnement philosophique n'est pas né , comme le croyait Aristote, d'un problème de géométrie non résolu, mais dont les réponses bien sanglées d'Euclide suffiront à éteindre les braises, mais de la stupéfaction d'une lumière pensive devant un vivant dont l'existence spécifique s'inscrit dans un onirisme proprement cérébral : à peine évadée de la cécité animale , cette espèce confie à des spécialistes de ses rêves théologaux la tâche redoutable de loger dans sa tête des personnages aussi prodigieux que sacrés et les charge non seulement de piloter l'univers à l'école des tortures infernales , mais de faire chanter sa gloire dans le ciel des anges.

Pourquoi le cerveau simiohumain fait-il cracher au néant des monstres imaginaires, mais flanqués d'une géhenne dans laquelle un bourreau de l'éternité attise ses feux? N'est-il pas étrange que l'anthropologie philosophique ne se demande pas pourquoi la simiohumanité loge les brasiers de la vengeance et de la fureur de ses idoles sous la terre? Quel est le " sentiment de la mort " qui, au plus profond de la conscience métaphysique exprimerait " davantage de réalité que la mort elle-même " ? Quel est le surcroît de réalité qui ordonne au néant d'accoucher de personnages cosmologiques divisés entre leurs hosannahs et leurs marmites du diable, quelle est la parole cachée que " l'être " adresse au néant pour que celui-ci sorte de ses gonds et vomisse des géants intersidéraux divisés entre leurs paradis et leurs empires des châtiments perpétuels? Si les idoles sont le miroir abyssal du genre simiohumain, toute la philosophie ne manque-t-elle pas de l'anthropologie qui donnerait sa profondeur à sa connaissance de l'humanisme simiohumain? Mais si la connaissance des idoles est l'avenir de l'anthropologie philosophique, quelle révolution de la science historique ce serait que de rédiger une " histoire parallèle de l'humanité et de ses idoles " ! Cette histoire raconterait le passage des sacrifices humains aux sacrifices d'animaux, le passage du veau d'or au culte des tables de la loi, qui a permis de rassembler le troupeau autour d'un chef cérébral du cosmos , le passage du sacrifice de l'agneau au sacrifice sanglant de la croix, qui a permis de retrouver le meurtre fondateur, le passage des enfers de l'ennui des Anciens à l'enfer des tortures intarissables dont les trois religions du Livre nourrissent leur politique pénale.

Quel vademecum et quel aide-mémoire de l'anthropologie philosophique que l'étude politique de la pauvreté et de l'embarras de la théologie des tortures éternelles et de la vie au paradis, qui font contraste avec l'abondance de la théologie des sacrifices. Pourquoi toute l'histoire profonde des religions est-elle celle de leurs autels, sinon parce que les idoles sont avides des offrandes que le genre simiohumain offre à ses propriétaires imaginaires afin de s'assurer en retour de sa force dans l'arène de l'histoire et de la puissance de ses armes ? A l'heure où "l'axe du mal" témoigne du grand retour de la théologie du Démon dans la politique, n'est-il pas ridicule que la philosophie socratique ne soit pas une science de l'animalité des idoles ?

29 - Noica et l'avenir de la philosophie

Du néant profané a bondi une bête féroce dont les tables de la loi ont armé les guerriers de son ciel , du néant profané a jailli un géant patelin, qui fournit à ses fidèles la chair de son fils à manger et son sang à boire sur ses autels, du néant renié ont surgi à la queue leu leu un banquier parcimonieux et secret, puis un secouriste de sa créature en perdition , puis un législateur armé d'une cosmologie portative dans les déserts d'Arabie . Pourquoi le quadrige des idoles se partage-t-il le même camp de concentration éternel sous la terre, sinon parce que toute divinité se réfléchit dans le miroir des fausses promesses et des châtiments inépuisables qui écrivent la véritable histoire de l'espèce sous-cogitante . Mais pourquoi les géants du vide enracinés dans le sanglant chantent-ils des alleluias, pourquoi leurs fidèles bondissent-ils d'allégresse sur son chemin ?

Pour le comprendre , il faut suivre du regard le transport de la pierre sainte de Cybèle, qui avait été apportée de Pessinonte à Rome pendant la seconde guerre punique. Suivons dans Hérodien le transport du dieu noir sous la conduite d'Héliogabale . L'idole trône dans un char incrusté de pierres précieuses. Le prêtre-empereur dirige ce char tiré par six chevaux blancs et sans tache , parés de brides richement ornées d'or et dont il tient les rênes. Aucun mortel n'a pris place dans le char, mais on entoure son guide, qui marche à reculons, les yeux fixés sur l'idole et qui tient dans ses mains les rênes des chevaux. Long est le chemin de l'aurige . Il pourrait buter ou glisser, puisqu'il ne voit pas sa route . Mais on a répandu en abondance de la terre dorée sous ses pas et ses gardes du corps le soutiennent pendant tout le trajet . Le peuple court de part et d'autre du char de l'idole, le peuple porte les torches sacrées , le peuple jette des couronnes de fleurs à la pierre noire de Cybèle . Les effigies de tous les dieux font un cortège au prêtre d'Héliogabale. Que d'offrandes somptueuses, que de trésors forment l'escorte de l'idole ! Elle sera installée dans son temple ; et l'on mêlera les sacrifices et les fêtes.

On voit que le néant éructe les divinités dont la parole d'amour chantera la joie de danser dans le vide, la joie d'avoir exorcisé les ténèbres, la joie d'avoir apprivoisé le temps. Décidément, le " sentiment de la mort " conjure le néant à l'école de ses idoles, décidément, le recul anthropologique de la philosophie enseigne qu'il est inutile de s'attarder à réfuter la croyance en l'existence de Zeus, de Mithra, d'Osiris, d'Héliogabale , de Jahvé , d'Allah ou du dieu crucifié , parce que la pensée rationnelle de la philosophie ne naîtra qu'à l'heure où la question deviendra celle de savoir pourquoi l'encéphale des évadés de la zoologie sécrète des chefs sanglants du cosmos, décidément, l'étonnement philosophique ne se changera plus seulement en stupéfaction, mais en un ahurissement qui fécondera sans fin la distanciation en devenir de l'intelligence philosophique et qui fera du "Connais-toi" l'instrument du lent surgissement d'une espèce relativement transanimale ; décidémet, la semi animalité du genre simiohumain actuel et de ses idoles cruelles et trompeuses tient tout entière à la spécificité psychobiologique de son animalité théologique .

30 - La noblesse de Noica

Il ne suffira donc pas , pour accéder à la connaissance de la simiohumanité de Dieu, de connaître la généalogie mentale des idoles ; encore faudra-t-il comprendre les mécanismes psychiques qui , même chez Kant, font exister un personnage parce qu'il sera jugé nécessaire qu'il existe , et cela sur le modèle darwinien ou lamarckien, selon lequel le " besoin crée l'organe ", en l'espèce, le besoin de terrasser la mort ; et ce besoin semble si puissant qu'il crée les mondes imaginaires chargés de lui donner satisfaction. Alors l'étude de l'éthique qui pilote le mythe simiohumain de la vie posthume devient le baromètre d'une anthropologie philosophique et critique en mesure d'observer l'affinement progressif de la vie onirique d'un animal hanté par le néant.

Du coup la métaphysique de " l'être " , dont j'ai observé le parallélisme avec celui de la théologie, commence de révéler la noblesse de son échec : le silence de Noica devant les tombeaux rend cathartique toute sa dialectique, tellement le chemin de la purification de la pensée semi animale devient visible au sein du voyage du " devenir vers l'être ". Ce qui féconde une philosophie , c'est l'ampleur du désastre auquel elle conduit, et cela précisément avec le secours de la plus extrême rigueur de sa dialectique . J'ai déjà insisté sur l'étendue de la catastrophe kantienne, qui a révélé comment l'encéphale simiohumain classique engendrait l'intelligible " rationnel " en se mettant à l'écoute du leurre que les redites constantes , donc profitables , de la matière agitaient devant ses yeux.

Toute la fécondité et la noblesse de Noica tiennent à la souveraine rigueur de sa logique, à sa traque impitoyable des contradictions internes à la métaphysique de Hegel, de Heidegger , de saint Anselme, donc à la noblesse de sa rencontre avec le silence de la mort . La grâce philosophique conduit le questionneur " où il ne voulait pas aller ". C'est de force qu'elle conduit le néophyte à une mort muette , la plus purificatrice de toutes. L'élévation de la philosophie occidentale naîtra de ce tombeau ; et elle sera ascensionnelle en ce qu'elle jettera la pensée dans le vide où "Dieu " révèlera les arcanes de l'idole qu'il est à lui-même .

Il faut souhaiter à Noica le destin des " résurrecteurs ", comme disait Victor Hugo. Qu'est-ce que ressusciter en esprit, pour un philosophe, sinon faire don à la postérité du regard moqueur de " Dieu " sur " l'être " , le vide et la mort ?

le 6novembre 2006