Tout au long des
premiers siècles du christianisme, les esprits avertis ne cessaient
de crier: "Orbis Romanus ruit - l'empire romain
s'écroule". De nos jours, les constructeurs du radeau de
la Méduse se sont rendus à Pékin et ils ont annoncé au monde
entier que l'Europe n'est plus qu'une épave dont le plus léger
clapotis de la mer fera sombrer la coque. Mais les pilotes du
vaisseau-fantôme ont les yeux fixés sur les brèches où l'eau
s'engouffre dans la carène et ils se gardent bien de tourner
leurs regards vers l'abîme qui attend le corps du bâtiment.
Si un noyé remontait du gouffre pour nous raconter l'histoire
du naufrage de l'Occident, quel serait à peu près le récit qu'il
tiendrait au spectre des nautoniers trépassés?
"Ne savez-vous pas
que les vrais Etats passent avec le haussement d'épaules du
mépris au large de votre continent parce que, depuis soixante
ans, des centaines de forteresses d'un empire étranger se sont
incrustées à demeure sur le territoire de vos nations, ne savez-vous
pas qu'on traite avec dédain les peuples désarmés, ignorez-vous
que les patries privées d'échine n'ont pas de politique étrangère,
n'avez-vous pas appris que l'ambition politique se nourrit du
courage et de la volonté des citoyens, personne ne vous a-t-il
informés que les infirmes ont des dirigeants à l'image de leurs
troupeaux, n'avez-vous pas lu dans les livres que vos sesterces
sont à l'école de vos léthargies, apprendrez-vous que votre
vassalité vous a fait refuser des armes à la Chine et que l'Empire
du Milieu se venge de votre condition d'esclaves - ils refusent
des sous à des serfs devenus quémandeurs. Je vous informe que
le trésor public des asservis aux armes de l'occupant se vide
rapidement et que leurs finances publiques sont à la merci de
leurs créanciers triomphants et moqueurs."
A l'heure où l'Europe
se disloque, à l'heure où une civilisation s'engloutit dans
l'océan de sa propre cécité, à l'heure où votre aveuglement
se révèle volontaire, les peurs de la raison et les démissions
de l'intelligence se présentent à nouveau en acteurs géants
de l'histoire du monde. Mais le creux de la vague est favorable
à la naissance des corsaires du ciel dont Malraux disait qu'ils
enfanteraient les nouveaux brigands de l'absolu. On cherche
les fécondateurs de l'Europe humiliée. La Chine a son dragon,
l'Afrique ses marabouts, la Russie ses popes et ses icônes,
l'Inde ses éclopés du vrai Bouddha, l'Amérique du sud son culte
de la déesse des chrétiens. Seul l'islam offre à l'Europe des
derniers conquistadors de la pensée les chances d'un combat
ascensionnel, parce qu'il n'a pas d'orthodoxie rudement assénée
par un clergé strictement hiérarchisé, pas d'appareil d'une
scolastique minutieusement rédigée par des greffiers de la vie
éternelle.
Mais l'Europe, elle,
a perdu la mémoire de ses huissiers d'une dogmatique alourdie
sans s'être posé la question de la nature de la "vie spirituelle";
et ses philosophes eux-mêmes ont oublié primo, que la
philosophie des sciences est la partie la plus précaire d'Aristote,
de Platon, de Descartes, de Kant ou de Hegel et secundo
que le "Connais-toi" socratique est tombé en panne à son tour.
Une philosophie qui a renoncé à l'analyse critique des documents
anthropologiques qu'on appelle des théologies a renoncé à se
rendre spectatrice de la boîte osseuse qui couronne l'ossature
des évadés partiels de la zoologie. Mais la loi de séparation
de l'Eglise et de l'Etat de 1905 a conduit la philosophie mondiale
à jeter les songes sacrés du simianthrope à la poubelle.
D'où un humanisme
manchot d'un côté et des croyants ritualisés par la lettre du
Coran de l'autre, d'où un enseignement laïc ignorant du fonctionnement
onirique des fuyards du règne animal d'un côté, et, de l'autre,
un islam terrorisé par un dieu dichotomisé entre son ciel et
son enfer, d'où une République de la raison qui ignore les travaux
qui l'attendent d'un côté et, de l'autre, un islam déchiré entre
un Allah élévatoire en Cisjordanie et à Gaza et un guichetier
des prières de ses fidèles, d'où une démocratie droguée par
la bi-dimensionnalité de sa propre effigie d'un côté, et, de
l'autre, un islam prosterné sur les trottoirs, d'où une France
tombée en panne sur le chemin du "Connais-toi" socratique d'un
côté, et, de l'autre, un islam condamné à alimenter le feu de
la sainteté à l'école des tortures infernales, d'où d'un côté,
une Europe des caricaturistes involontaires de leur propre sottise,
de l'autre un islam dont le ciel copie tous les Etats du monde,
qui se divisent entre un trésor de rubans à distribuer et de
châtiments à infliger.
Mais si l'Europe
de la pensée critique inaugurée au XVIIIe siècle ne saisissait
pas une occasion aussi providentielle, si je puis dire, de se
demander ce qu'est le spirituel, l'avenir intellectuel
et philosophique de ce continent ne sera qu'un autre radeau
de la Méduse. Tentons de changer une civilisation agonisante
en une dernière ascension, tentons de porter un regard sur le
trépas d'une Europe de la raison, tentons de sombrer pavillon
haut et toutes voiles dehors.
1-
Les embarras du
verbe expliquer
2
- L'avenir de la pensée logique
3
- Nos assassins célestes
4
- La psychophysiologie des dieux uniques
5
- De l'incohérence théologique du monothéisme
6
- L'Europe à Lilliput
1 - Les
embarras du verbe expliquer
L'entreprise la plus torturante, mais également la plus exaltante
que vous devrez tenter de prendre à bras le corps sera de trouver
l'endroit privilégié d'où il vous sera possible de porter un regard
sur l'histoire tumultueuse et souvent incohérente du cerveau simiohumain.
Car il vous faudra vous colleter avec la tâche de raconter notre
boîte osseuse à un public qui n'a pas encore débarqué sur cette
planète. Ce sera à vous seuls qu'il appartiendra d'accoucher vos
auditeurs au forceps que les Grecs appelaient une maïeutique.
Ne vendez pas à la criée une marchandise déjà achetable sur les
marchés. Les siècles bien achalandés pouvaient se contenter de
narrer des évènements à la queue leu leu et de les attacher les
uns aux autres avec la corde du sens commun, tellement leur déroulement
répondait à la connaissance la plus banale que notre espèce avait
conquise d'elle-même. Mais l'école des siècles dont les chroniqueurs
avaient vérifié les postulats est au bout du rouleau.
Nos
couturiers du quotidien disaient que nous appartenons à une espèce
guerrière, ingénieuse, pieuse, tantôt fourbe comme le renard et
tantôt courageuse comme le lion. Nos premiers spécimens se trouvaient
à peine diversifiés par l'inégalité de leurs intelligences et
de leurs talents; et ils se laissaient aisément rassembler, hiérarchiser
et discipliner dans l'enceinte de leurs cités. Mais, depuis le
XVIIIe siècle, l'aile marchante de notre race a commencé de percer
quelques secrets psychogénétiques de ses songes collectifs. Elle
dispose maintenant d'une science encore titubante de ses délires
naturels, qu'elle appelle des cosmologies mythiques. Mais si nos
savants les observent avec circonspection, la masse de nos semblables
les appelle encore des religions ou des théologies.
Nos
encéphales, hier respectueux, se trouvent donc placés dans la
position la plus inconfortable qui se puisse imaginer; ou bien
nos historiographes se réduisent au rang de simples récitants
des aventures cérébrales de leurs congénères et du destin politique
que leur crâne se partage et, dans ce cas, la science de notre
mémoire ne rend intelligible en rien l'itinéraire bousculé des
rescapés des ténèbres, ou bien nous apprenons à regarder de haut
et de loin le grain de raison qui, selon Jonathan Swift, pilote
l'histoire et la politique de nos congénères. Mais dans ce cas
nous découvrons à notre corps défendant que nos songes sacrés
demeurent insuffisamment décryptés et que, depuis Voltaire, les
décodeurs de la célestification de notre boîte osseuse n'ont cessé
de s'empêtrer dans leurs défrichages de nos ciels.
Revenir à l'ignorance des sociétés semi-animales serait ridicule,
s'arrêter à tel siècle et à telle civilisation serait arbitraire,
confesser que nous nous trouvons en chemin serait reconnaître
que nous ne savons à quelle borne nous nous trouvons arrêtés.
Mais le temps presse. Quelques siècles seulement après le premier
regard de l'extérieur que nous avons porté sur notre tête, nous
voyons la moitié de notre astéroïde se remettre à l'école des
dieux de nos ancêtres, tandis que l'autre moitié piétine aux portes
du savoir qui nous attend. Notre encéphale schizoïde ne répond
que par le mutisme de l'indifférence à la question posée par le
statut dichotomique de nos neurones.
Comment
la classe dirigeante un peu plus instruite que la nôtre dont le
monde entier attend qu'elle naisse de la souveraineté en devenir
de tous les peuples de la terre conquerra-t-elle le recul d'une
anthropologie critique qui rendrait notre science historique plus
explicative que celle dont l'élite politique actuelle de la mappemonde
nous sert les plats mal cuisinés ? Son retard intellectuel et
son pourrissement moral vont si bien de pair que le premier exploit
qui nous est demandé sera de terrasser notre effarouchement d'enfants
et d'acquérir un regard plongeant sur l'histoire de la boîte crânienne
de notre espèce.
2 - L'avenir de la
pensée logique
Vous
vous situez d'ores et déjà à l'avant-garde des courages de demain.
Comment ignoreriez-vous que vos propres rangs donneront naissance
à une nouvelle classe de démagogues et que les ennemis de l'intérieur
sont toujours les plus redoutables, parce qu'ils feignent de se
réclamer de votre rectitude afin de tenter d'en inverser plus
aisément le sens et la direction?
Votre
seule chance politique sera donc de défendre l'éthique connaturelle
à l'esprit de logique. Si votre honnêteté cérébrale devait témoigner
de l'autorité de la raison qui vous habitera, votre gouvernance
sera plus difficile à terrasser que si vous tentez de ne surpasser
vos adversaires que par des ruses et des fourberies mieux ajustées
que les leurs. Exemple: pour conduire les démagogues de l'absolu
à reconnaître des faits dûment établis et rendus irréfutables
par le témoignage du bon sens de tous les historiens depuis Homère,
vous leur rappellerez seulement que notre pauvre espèce a cru
des millénaires durant à l'existence hors de son encéphale de
tous les dieux de l'Olympe des Grecs et des Romains. Ne croyez
pas que la science historique de demain pourra persévérer à se
cacher la tête dans le sable: il lui faudra soit légitimer un
prodige afin de se convertir à la piété, soit raconter et comprendre
l'histoire du monde à l'écoute des dieux qui la pilotent encore
de nos jours dans les têtes.
Vous voici déjà armés d'un premier étonnement : comment se fait-il,
vous dites-vous, que les croyants d'autrefois n'étaient ni des
ignorants, ni des sots, mais, bien au contraire, les plus grands
savants et les plus illustres philosophes de leur temps? Votre
logique en tirera la conséquence de méthode la plus simple et
la plus invincible. "Comment nos historiens de demain, même les
plus médiocres, pourraient-ils persévérer à s'offrir le luxe de
ménager la chèvre et le chou? Comment passeraient-ils sous silence
la terrible évidence que les cosmologies fantasmées d'autrefois
étaient nécessairement illusoires et nécessairement inscrites
dans le capital psychobiologique du genre simiohumain?"
Du
constat de la bipolarité cérébrale des Anciens, vous verrez découler
un impératif méthodologique nouveau et incontournable: il sera
impossible à vos chroniqueurs, à vos annalistes et à vos mémorialistes
de ne pas se demander non seulement par quel coup de chance notre
espèce aurait tout soudainement déserté sa double appartenance
psychique pour avoir mis la main sur la truffe exquise du Jupiter
qui fuyait ses regards depuis des millénaires. Et pourquoi ce
colosse serait-il subitement sorti des ténèbres qui lui servaient
de cachette? Or, la découverte du démiurge fabuleux qui se tenait
tapi dans le cosmos n'a bouleversé ni votre connaissance du genre
humain, ni le sens de l'histoire universelle.
3 - Nos assassins
célestes
Au cours d'un long cortège de siècles, les Anciens s'en étaient
tenus à la théologie dont leurs nations avaient lu les récits
dans Homère. La sagesse suprême, disaient-ils, conservait l'univers
dans la floraison de son éternelle jeunesse. Les dieux étendaient
le bénéfice de leur bienveillance à toute la nature. Actifs en
tous lieux et à chaque instant, ils observaient le monde et entendaient
les conversations des humains. A leurs yeux, leur espèce se distinguait
des "autres animaux", comme disait Platon, par une intelligence
habitée par leur présence. Pour nourrir leurs entretiens avec
leurs fidèles, ils s'adressaient à eux jour et nuit. "Prosternez-vous
devant nous", leur disaient-ils inlassablement.
Une
foule de prodiges et de présages témoignait de leurs volontés.
La renommée de leurs oracles se répandait à une allure prodigieuse.
Mais, malgré leur omnipotence, les Grecs ne conduisaient ni leurs
affaires privées, ni celles de leurs cités avec suffisamment d'attention
à leurs conseils les mieux apprêtés et les plus judicieux. Aussi
leurs maîtres embusqués dans les nues les rappelaient-ils rudement
à leurs devoirs. De lourds sacrifices de leurs congénères égorgés
ou d'animaux domestiques trucidés expiaient sans relâche les oublis
coupables ou les graves négligences du genre humain à l'égard
de ses assassins dégoulinants du sang de leurs autels. Mais si
le dieu unique existait nonobstant le chaos mental dont ses trois
théologies principales ont aussitôt témoigné, comment la piété
devenue un peu pensotante de nos historiens se mettra-t-elle à
l'écoute de ses directives?
4
- La psychophysiologie des dieux uniques
Mais
puisque le vrai Jupiter ne laisse pas davantage vérifier son existence
que celle des dieux dont l'inexistence a leurré quinze siècles
durant l'encéphale de leurs créature, puisque la Chine et le Japon
ignorent superbement la souveraineté du Zeus nouveau, puisque
la science historique de l'Europe, de la Russie, de l' Amérique
du sud et de celle du nord ne produirait que des historiens oublieux
et incohérents si les trois souverains du cosmos récemment détectés
existaient davantage que ceux des Grecs et des Romains, ne faut-il
pas saluer la logique de l'Aigle de Meaux, qui croyait lire dans
le livre du ciel la succession des rois que le créateur avait
répartis entre les dynasties de l'Europe?
Ce théologien n'était-il pas le seul qui se voulût cohérent? Mais
comment s'installait-il dans la tête du démiurge subitement enregistré,
comment en précisait-il les actions et les volontés ? Car enfin,
si les trois nouveaux géniteurs du cosmos existent en lieu et
place de leurs prédécesseurs précipités dans le néant et s'ils
occupent néanmoins et nécessairement une place limitée dans une
étendue infinie, la science historique moderne ne saurait affecter
d' ignorer leurs directives et leurs complexions sans se rendre
aveugle, sourde et muette. Ou bien vous tentez de capter leur
triple voix et vous vous fiez à leurs préceptes triphasés, ou
bien vous vous précipitez sottement dans l'artifice de vous dérober
à la connaissance de leur gouvernance. Voyez comme la logique
traque votre piété, voyez comme elle vous met au défi de jamais
vous passer de ses commandements impérieux!
5
- De l'incohérence théologique du monothéisme
Mais voyez également à quel prix nos dieux répondent aux besoins
cérébraux d'un bimane désireux de recevoir des ordres de la bouche
de sa propre figure gigantifiée dans les nues. Qu'un esprit aussi
solide que Suétone s'indigne de l'impiété de Jules César est une
chose, mais qu'un abbé Barthélemy (1716-1795) lave Socrate de
tout soupçon d'impiété à l'égard des dieux dont ce prêtre ne pouvait
ignorer qu'ils n'ont jamais existé ailleurs que dans les têtes,
que Platon reproche seulement aux Grecs d'insulter la majesté
de Zeus quand ils l'accusent de lubricité à l'égard d'Héra son
épouse, que les dieux des humains se mettent donc à exister dans
l'étendue par l'effet de leur lessivage et de leur rinçage sur
la terre, voilà une tare innée et la preuve que les philosophes
enfantent des personnages célestes seulement mieux nettoyés que
ceux des ignorants.
C'est pourquoi le célèbre abbé sus-nommé ne cesse de dénoncer
la "tragique méprise" des humains, qui ignorent que les
dieux ne demandent pas de cadavres sur leurs offertoires. Mais
les Grecs étaient suffisamment intelligents pour réfuter des Célestes
ridicules. S'ils s'en sont bien gardés, c'est qu'ils en avaient
grand besoin. A l'heure tardive où le vrai maître du cosmos est
arrivé, ils auraient pesé ses titres et ses dires avec la plus
grande circonspection ; et ils auraient bien vite remarqué que
si sa perfection l'éloignait de l'histoire et de la politique,
il se perdait dans l'insaisissable et s'il se calquait sur le
modèle des Etats, il se scindait à attribuer force décorations
d'un côté et, de l'autre, à alimenter ses fourneaux sous la terre.
Comment se fait-il que les saints aient intériorisé le divin au
point de nier l'existence de tous les dieux plantés dans l'espace?
L'Eglise
a attendu deux siècles pour canoniser Jean de la Croix, parce
qu'il avait divinisé son ascension intérieure et ils a canonisé
Thérèse de Lisieux à toute allure, parce que son Dieu planait
au-dessus des tranchées de Verdun, comme le génie tutélaire d'Athènes,
de Corinthe, de Lacédémone tournoyait au-dessus de leurs murailles
afin d'en écarter autant qu'il était possible les maux dont ces
villes étaient menacées.
C'est
pourquoi on observe que les protestants dont la foi a fait naufrage
demeurent des effigies protestantes de la tête aux pieds, que
les catholiques chus dans l'incroyance conservent la tournure
d'esprit et la dégaine de leur dieu mort, que les laïcs israéliens
se comportent sur le champ de bataille comme Jahvé le leur a demandé
il y a deux millénaires et demi, tellement les trois dieux auto-proclamés
uniques transportent dans les nues l'effigie de leurs inventeurs
sur la terre.
Mais
puisque la science historique des modernes suit aussi tranquillement
le parcours que ses dieux d'autrefois lui ont assigné que si la
bombe thermonucléaire d'une révélation aussi fabuleuse que celle
du monothéisme n'avait pas explosé en Judée et comme si toute
la discipline de la mémoire n'avait pas été précipitée dans le
fantastique, vous vous visserez la loupe à l'œil et vous remarquerez
que le ciel des monothéismes s'est divisé en deux, puis en trois
et que le trio des Célestes devenus inséparables met désormais
en scène des acteurs du cosmos aussi différents entre eux qu'Isis
et Ouranos, Cérès et Neptune, Mars et Vénus. Combien leur unité
n'est que de façade, combien leur identité théologique les divise,
combien le dieu des chrétiens, d'une part, qui passe pour avoir
engendré un fils en chair et en os d'une mortelle - son prédécesseur
avait fécondé Ismène ou Léda - est incompatible avec le dieu célibataire
des juifs et des musulmans!
6
- L'Europe à Lilliput
Que
les dieux en bisbille entre eux existent dans l'espace ou seulement
dans la tête de leurs fidèles, vous observerez à quel point, ils
y existent tellement que la science historique mondiale tout entière
passe allègrement à côté de son véritable objet si elle s'obstine
à ignorer comment l'encéphale du genre simiohumain se trouve gouverné
par les personnages imaginaires qui s'y promènent depuis tant
de siècles. Si vous voulez passer au large des théologies, votre
haussement d'épaules vous fera également passer au large d'Antigone
et de Don Quichotte, d'Hamlet et de Gulliver, de Tartuffe et du
Dr Faust; et si les héros universels de l'humanité n'ont rien
à vous apprendre, je vous souhaite bien du plaisir à raconter
l'histoire de l'encéphale schizoïde qui enfante des personnages
surréels.
Comment ferez-vous parler les coutumes, les constructions théologiques,
l'éthique et la politique de l'humanité dès lors que les faits
et gestes des idoles ne se laissent pas réduire à des cogitations
vaporeuses et insaisissables? Exemple: la question de savoir s'il
faut leur choisir des victimes odorantes parmi vos congénères
ou si elles se contenteront d'un bœuf, d'un bouc ou d'une chèvre
a divisé le genre simiohumain pendant des millénaires et continue
de le diviser. Vos historiens devenus pensants continueront-ils
de laisser inexpliqué tant de massacres et de carnages? Qu'est-ce
qu'une science historique que la victime immolée en chair et en
os ou présentée à titre seulement symbolique sur les offertoires
de la mort laisse muette?
Vous
direz donc aux historiens myopes qui se lèveront demain dans vos
rangs et qui prétendront faire "parler raison" à l'histoire du
monde à votre place. "Aurez-vous le courage de regarder le genre
humain et ses dieux droit dans les yeux? Aurez-vous le courage
de décrypter l' histoire si étroitement partagée du ciel et de
la terre? Aurez-vous le courage de vous servir des armes de votre
raison à vous, ou bien vous montrerez-vous non moins couards et
faibles d'esprit que la classe dirigeante d'une planète dont l'encéphale
agonise sous vos yeux et que vous êtes appelés à guérir de son
infirmité? Croyez-vous vraiment que le pithécanthrope progressera
s'il demeurait à l'écoute d'une classe dirigeante plus moribonde
que celle du Moyen Age? Vous abêtirez-vous à ses côtés ou prendrez-vous
la relève du mourant? Comment une civilisation étendue sur son
lit de mort y gagnerait-elle à jeter aux orties l'avenir du "Connais-toi"
socratique?
Vos historiens pensants se sépareront donc avec la dernière énergie
de ceux des classes dirigeantes arriérées auxquelles ils sont
appelés à succéder. Ils introduiront le cheval de Troie de leur
raison dans le récit muet, le scalpel de l'explication dans la
narration lénifiante, la vision des prophètes dans l'œil des greffiers.
Pour cela, ils mettront sur pied une méthode qui éclairera les
évènements historiques à une profondeur inspirée par le génie
d'Homère de Sophocle, d'Eschyle, de Cervantès, de Swift, de Shakespeare,
de Molière. On a dit que la Grèce "avait capturé son féroce vainqueur".
L'Europe vaincue arrachera Clio aux huissiers de sa mémoire; l'Europe
captive arrachera Gulliver aux historiens de Lilliput.
Je
vous raconterai la suite des relations tumultueuses du cerveau
de l'Occident avec celui de l'islam de demain le 9 janvier "
Le 2 janvier 2012