Il est stérile de
comparer les plaines et les marécages du christianisme avec
les plaines et les marécages de l'islam. Les civilisations se
fécondent à l'écoute de leurs voix sommitales. A l'heure où
le printemps arabe ouvre la porte aux rectitudes altières du
cœur et de la raison, à l'heure où la jeunesse d'Allah enfantera
quelques têtes ivres des espérances et des droitures de l'intelligence,
la seule sève commune à toutes les civilisations ascensionnelles
est celle des lucidités de feu.
L'humanité est une
espèce stratosphérique. A ce titre il lui arrive de se tromper
de pics à escalader. Les monstres bifaces que sécrètent alors
nos encéphales nous scindent sur le modèle de tous nos Etats
et de tous nos tyrans, qui nous distribuent des récompenses
et nous infligent des châtiments. Peu d'entre nous savent que
ce sont des idoles.
L'histoire a dressé
un Mont Thabor et creusé le gouffre de la mort en Palestine.
Ce sommet brûlant et cette forge sanglante attendent le lancement
de la civilisation du prophète vers sa nouvelle sainteté; et
cet espoir enseigne que la religion de la croix et celle du
croissant gravissent le mont Carmel d'une victoire de l'esprit.
Mais Rome a perdu son âme et son souffle, Rome expose ses ossements
dans les ténèbres où son cadavre attire les derniers bénisseurs
de ses funérailles et l'islam étend ses morts sur les claies
de ses rites et de ses prières. Qui allumera les torches du
ciel dans ces sépulcres ? Si, comme disait Malraux, le XXIe
siècle sera spirituel ou ne sera pas, le moment n'est-il pas
venu, pour l'Occident et pour l'islam, de se demander ensemble
quel incendie il leur appartient d'allumer et à quel feu commun
ils appellent les âmes à se consumer.
Voici ma sixième
réflexion d'affilée sur l'avenir de l'islam de la raison et
sur la résurrection de l'Europe de l'esprit. Je suis quelquefois
tenter de retourner un instant sur la planète de Gutenberg.
Mais je ne me parjurerai pas : depuis onze ans, j'essaie d'apporter
ma microscopique contribution à la construction d'une rampe
de lancement qui permettrait à d'autres plumes que la mienne
de changer internet en piste d'envol d'une alliance de la géopolitique
avec l'anthropologie philosophique. Car la Palestine est devenue
l'enclume de la spiritualité du monde de demain.
En ces jours d'une
nouvelle année des gibets de la "liberté", qu'il soit permis
à un laïc de parler du ciel. .
1-
Vous êtes à la
croisée des chemins
2
- Votre public
3
- Votre vocabulaire
4
- A la recherche du vrai Allah
5
- Le mécano de la preuve
6
- L'Occident et le temps
7
- Le trépas du temps d'Euclide
8
- Les Socrate d'Allah
9
- Votre Allah intérieur
10
- A la recherche d'Allah
11
- Le singe distanciateur
1 - Vous
êtes à la croisée des chemins
Si vous entrez en campagne vaillamment et bannière au vent, votre
premier exploit sur les sentiers de la guerre sera de disposer
des avant-postes qui vous avertiront de ce que l'espèce de bimanes
à laquelle vous appartenez obéit à la pente naturelle de se laisser
piloter par des sorciers et des magiciens du cosmos, tandis que
tous les autres animaux disposent d'un encéphale sûr de lui, mais
limité à la perception des objets qui se réfléchissent sur leur
rétine.
Puis vous paierez d'audace à vous démontrer les uns aux autres
que les rêves religieux du simianthrope se distinguent des armes
de bord dont se sert leur corps; car nos voix enfantent des personnages
qui s'adressent à nous en retour et qui nous changent en interlocuteurs
courageux ou terrorisés du fabuleux et du fantastique que nous
avons engendré. Puis nos songes, devenus bavards, étendent leurs
tentacules jusqu'à la prétention inouïe de nous faire réciter
l'origine de l'univers et la "finalité dernière" de tous
les êtres vivants.
Vous constaterez ensuite que le corpus des croyances à
connaître sur le bout des doigts et à l'école desquelles notre
boîte osseuse se rend loquace se nomme une orthodoxie et
que les codes doctrinaux du seul animal à prêter sa voix à la
course impavide des atomes se perpétuent de génération en génération
par le canal d'un enseignement impérieux, que nous appelons une
catéchèse. Du coup, vous saurez que l'assujettissement
du croyant à des comportements liturgiques imperturbables et qualifiés
de rituels, est destiné à enraciner sans relâche dans son
esprit des préceptes et des dogmes censés avoir été dictés par
Jupiter en personne à ses porte-paroles nommément désignés.
Comment vos historiens de la troisième ou de la quatrième génération
de la souveraineté des peuples - ils ne commenceront de s'exprimer
que vers 2050 - se mettraient-ils à l'école de ceux d'aujourd'hui,
qui se trouvent encore infailliblement informés, et de la bouche
même des nantis du ciel, de la nature véritable et de la marche
écrite d'avance de l'histoire universelle? Les dieux vieillis
se changent en témoins inébranlables de leur propre sénescence
et en garants pétrifiés de ce qu'on leur a fait dire dans les
siècles passés. Aussi, à chaque époque, leur enseignement se ramène-t-il
à protéger l'humanité des dangers de son indifférence à l'égard
d'un souverain immuable, donc à la préserver des conséquences
fâcheuses de l'oubli des ordres de son maître. Tant qu'une divinité
réputée unique et censée trôner en personne dans l'infini ne se
trouvera pas réfutée, il vous faudra vous rabattre à expliquer
son enseignement proprement politique - et vous verrez bien quelle
part vous aurez prise à son travail de législateur intouchable
du cosmos et de nos sociétés.
2 - Votre public
Vous
n'aurez plus le public français et même européen de Renan ou même
d'Anatole France à satisfaire. Ces ancêtres avaient tenté de porter
sur les dieux d'autrefois le regard que les savants ès humanité
de leur temps portaient sur leurs semblables; mais la connaissance
rationnelle des ressorts et des rouages cérébraux de notre espèce
était encore tellement chétive et à ce point amputée du surréel
céleste qui dichotomise l'encéphale de notre espèce que la lunette
de leurs télescopes et la lentille de leurs microscopes ne leur
montraient jamais que les fausses couches d'une raison encore
dans l'enfance.
Vos
lecteurs à vous étendront les ramifications de leur problématique
de l'histoire et de la politique à la masse immense des chrétiens,
des musulmans et des juifs essaimés sur toute la terre habitée;
et ce sont eux, vos auditeurs futurs, eux qui attendent déjà de
vous une connaissance du genre simiohumain moins superstitieuse
que celle du Moyen Age, mais également plus intelligente que celle
des descendants endormis ou tombés en léthargie du Siècle des
Lumières. Vous vous trouvez à la croisée des chemins de l'humanité
réflexive, celle d'où elle s'élancera vers l'avenir de la pensée
ou s'en retournera au culte des idoles.
3
- Votre vocabulaire
C'est
pourquoi votre premier devoir sera de rappeler à une Europe désormais
privée de sa mémoire religieuse le vocabulaire oublié du sacré
dont usaient les documents anthropologiques que vos ancêtres appelaient
encore des théologies. Vous enseignerez à la civilisation décélestifiée
d'aujourd'hui que l'on appelait créatures la masse incalculable
des fidèles réputés avoir été enfantés par un géniteur et par
un père mythique du cosmos, alors que les dieux précédents s'étaient
contentés de mettre de l'ordre dans un chaos innommable.
Puis, vos historiens d'avant-garde entreront dans le cerveau peureux
d'Adam, cet organe tellement angoissant qu'il s'en cache à lui-même
la périlleuse existence; car le mangeur de la pomme des savoirs
intrépides se montre tellement épouvanté par les neurones qu'ils
a ramenés de là-haut qu'il en attribue la propriété et les apanages
tantôt à ses Jupiter, tantôt au démon. Vous analyserez ensuite
les opérations pseudo cogitantes qui permettent à tous les simianthropes
délogés de leur ciel d'attacher une signification rationnelle,
qu'ils appellent intelligibilité, aux explications inconsciemment
oniriques qu'ils continuent de se fournir du sens du cosmos
des mortels et du destin de leur charpente sidérale.
L'intelligibilité du monde que sécrète l'encéphale simiohumain
se présente toujours à la fois ficelée à la notion de finalité
pratique et d'accomplissement dans l'éternité. Le concept tout
utilitaire et naïf de compréhensibilité qui dirige l'espèce
de raison bifide de cet animal lui propose un grand nombre d'artifices.
Le monde visible se révélant aisément prévisible à l'école du
calculable, la matière passe dans son esprit pour avoir débarqué
de plein pied dans le royaume de son élucidation sitôt que l'explication
censée la rendre loquace lui permet de se livrer à une exploitation
intensive de ses redites. Afin d'accéder au profitable, le simianthrope
se fait donc de ses constats expérimentaux sans cesse répétés
l'oracle universel de la vérité scientifique.
4
- A la recherche du vrai Allah
De quoi la nature est-elle censée parler toute seule à se répéter
inlassablement? Pourquoi se met-elle soudainement à vous entretenir
de la signification réputée l'inspirer, alors que, dans le même
temps, ses devins attribuent ses bavardages à Jupiter? Et pourquoi
Jupiter se précipite-t-il sur son encrier et se met-il tout courant
à rédiger de gros livres dans lesquels il veut bien associer ses
intérêts politiques à long terme à ceux qu'il attribue à sa créature?
Vous
voici sur la piste de l'énigme qu'il vous faudra résoudre: pourquoi,
vous direz-vous le sempiternel suffit-il à fabriquer du signifiant
dans la tête de Jupiter et dans la vôtre confondues et comment
les deux encéphales accouchent-ils parallèlement et par magie
de ce modèle-là du compréhensible? Qui les a mis tous deux à l'école
de la validité théologique qu'ils attribuent ensemble aux coutumes
de la matière?
Pour
tenter d'apprendre l'origine de la parole du sens dans
le berceau du profitable, vous soulignerez l'ambiguïté dont souffre
le verbe comprendre dans l'encéphale du ciel et dans le
vôtre: d'un côté, ce verbe voudrait se rendre universel, de l'autre,
il emprunte des chemins si astucieusement pré-aménagés en vue
de sa mixture avec l'utile qu'il en vient à capturer un réel
toujours valorisé d'avance au profit des deux maîtres qu'il a
mis de mèche dans sa tête; et ces malheureux jumeaux cachent si
bien leur gémellité derrière le décor qu'ils parviennent à rendre
indissoluble l'association trompeuse du réel et du signifiant,
qu'ils nouent inlassablement l'un à l'autre à l'aide d'une corde
décidément un peu grosse, qu'ils appellent leur bon sens.
Vous remarquerez également que, malgré la multiplicité des acceptions
du substantif raison au sein de cette espèce, le vocabulaire
qu'elle préconstruit sur ce pacte secret et dont elle grave les
termes sur l'enclume du verbe comprendre rend la tribu
hémiplégique.
Car
toutes les religions sont des mangeoires célestes; et à ce titre,
elles se donnent pour vocation de contrôler et de rendre le plus
utile possible l'alliance indéfectible du pithécanthrope avec
un pachyderme du ciel dont les autels réclament sempiternellement
leur pitance. Quel effort titanesque de Naoh, Nam et Gaw de se
construire un habitacle mental stabilisé par leurs dévotions et
de nourrir pieusement le feu sacré de la tribu ! Mais si le surnaturel
et le fabuleux perpétuellement allumés à la gloire d'un mammouth
vorace des nues passent pour le combustible sacré de la foi, comment
la jeunesse du monde n'attendrait-elle pas un islam fécondateur
d'une pensée rationnelle d'un autre calibre? Et si votre jeunesse
attendait seulement le mammouth aux portes trompeuses du même
paradis et du même enfer que celui des chrétiens, comment insuffleriez-vous
au monde entier le feu de votre ascension au ciel de l'intelligence?
Devenez les géniteurs du vrai Allah, celui qui allume vos cœurs
en Palestine.
5 - Le mécano de la
preuve
Mais pour brûler sur les sentiers d' Allah, il vous faudra guider
les historiens sur les chemins de la connaissance de l'inconscient
idolâtre qui commande encore une rationalité occidentale prématurément
qualifiée de scientifique. Car le simianthrope au parcours
cérébral interrompu est un truqueur. Voyez comme il a construit
son espèce de raison sur le modèle que ses premiers magiciens
ont imaginé de lui fournir. Voici le montage de meccano : prenez,
dit-il, un réseau de référents que vous qualifierez de
moraux et que vous appellerez des valeurs, mais
que vous aurez pris grand soin de choisir fort intéressés par
leurs rendez-vous fictifs avec les évènements physiques que la
nature sera censée leur fournir régulièrement et en abondance.
Puis, vous métamorphoserez allègrement ces rencontres en preuves
de leur signification, donc de leur prétendue intelligibilité
en soi. La raison simiohumaine de l'Occident est expliquante sur
le modèle juridifiant, de sorte que le concept de loi de la
nature se valorise de se construire sur une morale civique.
Mais derrière le rideau, cette éthique de singe est toujours celle
du profitable, lequel se rend compréhensible, comme il est dit
plus haut à l'école des magiciens de l'utilitaire.
Voyez
comment l'Occident remet le sceptre de la vérité aux mains
d'un animal dont le cerveau schizoïde passe pour vérifier des
signifiants gravés dans le cosmos. Dans la physique classique,
les constances impavides de la matière en mouvement passaient
pour l'expression de la légalité de ses parcours; et sitôt
que les comportements muets du cosmos étaient rendus prévisibles,
donc exploitables, le faux constat surgissait selon lequel l'automaticité
du coutumier enfanterait le sens, donc le rentable
dûment confondu d'avance avec le compréhensible. Observez
comment ce personnage déambule sur les planches d'un théâtre des
signifiants: puisque la "raison" occidentale et mondiale donne
rendez-vous à une ponctualité rendue mirifiquement volubile par
la voix off du profitable, comment cet acteur ne témoignerait-il
pas de ce que l'encéphale du simianthrope est préconstruit sur
la parole qu'il octroie à l'utilitaire?
Mais il se trouve que cette sorcellerie expérimentale a été frappée
d'une catastrophe épistémologique qui a rendu le judaïsme, le
christianisme et l'islam étrangers à la science moderne; car,
en 1904, l'Occident a découvert que le temps calculable est une
face cachée et incompréhensible de la matière en déplacement dans
l'espace et que la durée accélère ou ralentit la course des atomes
au gré de la vitesse qui les transporte. Du vivant encore de Marie
et de Pierre Curie, l'Europe des physiciens savait déjà que si
je chevauchais un rayon de lumière pendant un an, la vitesse de
ma course freinerait à tel point la coulée du temps dans mon corps
que je retrouverais un globe terrestre vieilli d'un siècle et
qui aurait giré cent fois autour du soleil ; et je débarquerais
de mon cheval de lumière au milieu de la cinquième génération
de mes descendants.
Si, de son côté, l'Occident attend seulement de l'islam spirituel
qu'il découvre un Allah tridimensionnel en Palestine, l'islam
spirituel, pour sa part, attend d'un Occident encore livré à des
chronomètres parlants qu'il lui fournisse les armes de la raison
trans-temporelle qui lui manquent encore - mais quelle promesse
du vrai ciel d'Allah que la collaboration de l'islam avec les
nouveaux Prométhée de la vitesse de la lumière ! Et pourtant,
l'Occident est demeuré aveugle à la révolution de la physique
mathématique qui, en disqualifiant l'alliance du "sens rationnel"
du monde avec les sciences vainement tridimensionnelles d'autrefois,
contraindra les Socrate de demain à se demander dans quelle anthropologie
les religions enracinent la problématique de leurs idoles chues
dans un temps terrestre et localisé.
6
- L'Occident et le temps
Afin de vous démontrer l'immaturité intellectuelle et spirituelle
de l'Europe d'Euclide et d'Archimède, sachez que toute notre classe
dirigeante et la plus grande partie de nos savants ne sont pas
encore entrés dans l'univers multidimensionnel d'Einstein et que
leur retard dépasse depuis lontemps celui que l'Eglise catholique
du XVIIIe siècle avait prise sur l'astronomie de Copernic.
En
1922 un échange épistolaire demeuré célèbre entre Bergson et le
découvreur de la relativité générale de 1905 a permis d'illustrer
la cécité et le retard intellectuels de nos philosophes de la
science astronomique, ainsi que de toute la classe politique mondiale.
Car l'auteur de l'Essai sur les données immédiates de la
conscience de 1888 et de L'Evolution créatrice
de 1907 se rattachait encore à saint Augustin qui, dans ses Confessions,
avait soutenu que le temps était une "distension de l'âme".
A ce titre, il croyait, comme tous les animaux, à la séparation,
évidente à ses yeux, entre l'espace et le temps qu'Aristote appelait
l'instrument de mesure du mouvement; et il reprochait véhémentement
à une science devenue abusivement matérialiste de spatialiser
le temps intérieur, le temps spirituel, c'est-à-dire d'observer
la coulée du temps véritable comme celle d'un monde uniformément
extériorisé. Pourquoi décompter les heures au seul spectacle d'un
artifice de la physique, celui d'une aiguille trottant menu sur
le cadran d'une horloge ? En vain Einstein rappelait-il au philosophe,
alors tenu par le plus grand de son époque, que les rouages des
horloges se trouvent effectivement ralentis par le déplacement
de leur mécanique et que les ressorts de leurs machineries chiffrées
sont physiquement paralysés par leur transport dans l'étendue
à la vitesse d'un milliard et quatre vingt millions de kilomètres
à l'heure.
7 - Le trépas du temps
d'Euclide
Aujourd'hui
encore, l'encéphale de nos savants est demeuré viscéralement tridimensionnel;
et leurs neurones nous font valoir qu'Einstein aurait seulement
"complété" l'astronomie de Newton, alors que l'évènement décisif
à enregistrer était de nature anthropologique, à savoir que le
cerveau de notre pauvre espèce se trouve "formaté" à titre psychogénétique
par l'univers euclidien, de sorte que ni le "sens commun" d'Aristote,
ni les "lumières naturelles" des théologiens du Moyen Age ne sont
plus en mesure de nous préserver de la cécité d'un animal livré
pieds et poings liés à l'inintelligibilité éternelle d'un cosmos
indéchiffrable par nature à notre encéphale. L'abîme entre les
verbes savoir et comprendre est devenu infranchissable.
A
cela, l'Occident tridimensionnel vous répond froidement que seule
la raison pratique intéresse notre espèce et que la géométrie
simiohumaine d'Euclide nous permet de construire des ponts qui
tiennent, tellement l'erreur à notre échelle est trop infime pour
les faire s'effondrer. Mais précisément, au lieu d'élever Muhammad
au rang, supposé flatteur pour lui, d'un savant en biologie, en
physique ou en astronomie, l'islam spirituel a le devoir de se
demander, aux côtés de l'Europe de la pensée de demain, où se
trouve "Allah" l'intemporel et quelles retrouvailles de l'Europe
et de l'islam avec l'avenir spirituel du pithécanthrope écriront
la véritable histoire de notre boîte osseuse.
Car,
par un paradoxe instructif, Bergson est le seul philosophe qui
ait compris que l'évolutionnisme de Darwin posait la question
de fond, celle de l'avenir spirituel d'une espèce évadée de la
zoologie et que cet avenir est lié aux sociétés qu'il qualifie
d'ouvertes, par opposition aux sociétés closes sur
leurs rites et sur les redites de leur lettre. Bergson s'est trompé
sur la nature du temps physique; mais le temps spirituel, lui,
est grand ouvert en Palestine. Aussi la question fondamentale
de l'anthropologie critique est-elle de se demander ce qui fait
du simianthrope un animal ouvert ou fermé. Bergson qualifierait
aujourd'hui de créatrice une civilisation ouverte sur le
"vrai Allah".
Vous formerez donc les historiens de demain à l'école d'une raison
qui frappera la classe dirigeante mondiale d'aujourd'hui d'un
retard intellectuel plus difficile à rattraper que celui qui croyait
"objectiver" des signifiants: l'homme plante seulement dans le
cosmos des signes de sa signalétique diogénique. Si l'ouvert devenait
le signe du spirituel, le vrai Allah aura pris rendez-vous avec
l'avenir socratique du Moyen Orient.
8 - Les Socrate d'Allah
La radiographie anthropologique du concept de "sens rationnel
du monde" révèle qu'il s'agit d'un porte-signe de l'hémiplégie
dont souffre le verbe comprendre et dont le simianthrope
actuel projette la claudication sur la ruée de la matière; car
il ne suffit pas de rendre le cosmos dûment prophétisable à notre
échelle et de le livrer à la coulée énigmatique du temps pour
le rendre intelligible. L'identité semi animale de notre espèce
s'inscrit dans les codes cérébraux oraculaires qu'elle se construit
et qu'elle appelle des problématiques. C'est ainsi que
le primitif perdra la vie s'il a égaré son gri-gri, tellement
le réseau de signifiants, subjectifs par définition, qui pilote
cet animal exprime les relations portatives qu'il entretient avec
les esprits de ses ancêtres censés se cacher sous l'écorce des
arbres. Mais si la symbolique du talisman, de l'amulette ou du
fétiche bavards s'est substantifiée dans le gri-gri pythique,
le physicien classique sera l'orphelin de feu la loquacité euclidienne
de l'univers - il aura perdu son gri-gri à lui, c'est-à-dire le
prétendu sens "rationnel" que le tri-dimensionnel projetait sur
le monde physique d'autrefois; et il ignorera que le monde actuel
demeure construit sur une sorcellerie qui s'imagine rendre explicative
l'expérience sans cesse confirmée par des calculs dûment vérifiés
en tant que tels et par l'observation inlassablement répétée des
évènements. Et si vous ne savez pas que le vrai monde n'est jamais
celui qui se présente à votre regard, mais celui qui se cache
derrière le spectacle, que vaut votre savoir?
Bien
que le temps soit devenu la face incompréhensible de la matière,
bien qu'il n'y ait plus d'intelligibilité naturelle du cosmos
depuis que toutes les églises du sens commun ont fermé leurs portes,
les calculs exacts à notre échelle ne passent pas encore pour
réfutés - ils sont toujours censés faire tenir aux équations de
la quatrième, de la cinquième ou de la sixième dimension le même
discours "classique" que les gri-gris trépassés d'Aristote. Mais
pourquoi la meule de l'expérience terrestre persévèrera-t-elle
néanmoins à faire tenir aux redites coutumières des atomes la
parole du sens que prononçait la logique oraculaire d'Euclide
- celle du prétendu "sens rationnel de l'univers" en longueur,
largeur et profondeur de Descartes? Parce que les signifiants
que nous projetons sur le monde sont demeurés aussi comestibles
que les prébendes nourricières que nos sacrificateurs d'autrefois
offraient sur leurs autels à leur mammouth du ciel.
Observez
donc les nouveaux devins de l'alimentaire simiohumain, voyez-les
traquer dans les entrailles de leurs équations la parole de la
raison ventrale réputée venir au rendez-vous des mathématiques.
Les picotins dociles que mâchonne l'expérience sont ceux d'une
raison censée tapie dans le cosmos. Mais tout sens est nécessairement
une projection de l'humain sur un monde muet et rendu "parlant"
par des artifices du langage. Depuis que les "lumières naturelles"
du simianthrope se sont éteintes, les chiffres dont cet animal
consultait les entrailles sont devenus silencieux comme des carpes.
Leur exposition sur les plateaux de la balance de l'utilitaire
nous font honte. Mais qui fait parler haut et fort l'expérience
bien rémunérée, qui sonorise le cadavre de la bête immolée sur
les offertoires, qui donne une voix aux rabâchages du cosmos,
qui rend la matière bavarde sous le masque volubile où le sacré
s'écrie: "Au commencement était le Verbe", sinon le Messire Gaster
de Rabelais?
Il
vous appartiendra de connaître les traits et la complexion d'une
espèce réfléchie depuis des millénaires dans ses copies célestifiées
qu'on appelle des idoles. A cette fin, vous enseignerez aux futurs
historiens socratiques à se rendre pensants à l'école de l'observation
du singe vocalisé et qui fait tenir des discours au fléau de la
balance muette sur les plateaux de laquelle il dépose des preuves
truquées en sous-main.
9
- Votre Allah intérieur
Mais alors, de quel feu de vos cœurs le vrai Allah se nourrit-il,
à la flamme de quelle sainteté Allah va-t-il s'allumer en vous,
quel est le rendez-vous de cette divinité avec le sommital qui
vous éclaire et que vous dit-il de sa lumière en Palestine ? S'il
est miséricordieux, la foi qu'il dicte à ses fidèles ne saurait
obéir à la peur des tortures éternelles de l'enfer qu'il brandit
sottement. Ecoutez-le à Gaza. "Me prenez-vous pour une bête féroce?
Croyez-vous que le cosmos soit la proie du sauvage sous les traits
monstrueux duquel vos pinceaux osent me peindre?
Je
vous demande d'écraser de tout le poids de votre sainteté le faux
dieu dont la fureur est à l'image de la bête que vous êtes demeurés
à vous-mêmes. C'est vous, le colosse qui s'acharne sur un microbe
coupable, à vos yeux, de ne pas s'être suffisamment prosterné
la face contre terre devant le trône cruel et grotesque qui n'appelle
que votre mépris. Apprenez à toiser de haut les idoles sculptées
à l'image de vos carnages, enseignez à votre Allah une éthique
supérieure à celle que vous vous récitez, faites comparaître votre
Allah contrefait devant le tribunal des juges de vos idoles. Pourquoi
les idolâtres de son temps ont-ils tué Isaïe ? Parce qu'il avait
fait dire à Jahvé: "J'ai horreur de vos sacrifices; et vos
mains dégoulinantes de sang sur mes parvis me dégoûtent."
A vous de faire dire à Allah par la voix de l'ange Gabriel: "Vous
allumez le feu de votre foi à l'école de votre terreur; la sainteté
vers laquelle vous courez la peur au ventre me dégoûte, votre
adoration épouvantée, sachez que je l'ai en horreur."
10 - A la recherche
d'Allah
Si
la magistrature suprême d'Allah vous appartient, si Allah est
le feu de vos âmes, si Allah vous attend en Palestine, quel sera
le combustible de votre éthique? L'anthropologie critique enseigne
aux futurs historiens des ténèbres que le paradis et l'enfer sont
nés des mystères d'Eleusis. Au terme des cérémonies initiatiques,
des portes d'airain s'ouvraient avec fracas et les horreurs du
Tartare apparaissaient aux regards des néophytes terrifiés. On
raconte que tout retentissait du bruit des chaînes et des cris
des malheureux; on raconte que les furies armées de fouets s'acharnaient
sur des coupables pâles et tremblants. Puis, les néophytes étaient
conduits vers les bosquets délicieux que les chrétiens ont copiés
des parcs et des prairies riants de la Perse. Une clarté pure
brillait dans le "paradis" - l'étymologie du mot grec "paradis"
signifie à côté et à l'abri du parc effrayant où l'on lâchait
les tigres et les lions que les grands chassaient au péril de
leur vie. Les trois religions du livre se sont collé aux oreilles
les écouteurs du ciel et de la géhenne du Dante de la vengeance
céleste à Eleusis, qu'on appelait le hiérophante, en grec l'orateur
sacré.
Décidément,
je crois que vous n'avez pas encore trouvé le vrai Allah en Palestine
et à Gaza. A sa place, je ne vois qu'un ridicule metteur en scène
de son "ciel" et de son "enfer", je ne vois qu'un grossier démagogue
de la gloire que l'atrocité de ses tortures est censée combler,
je ne vois que l'idole en apprentissage dont vous vous rassasiez.
Quelle est l'effigie pieusement enragée d'une créature qu'assouvissent
le sang, les larmes et les supplices dont son dieu insatiable
se repaît? Est-ce vous ou Allah, les minutieux et les avares de
votre ciel, est-ce vous ou Allah qui réclamez de vos victimes
un paiement proportionné aux autels ensanglantés que vous dressez
à la sécheresse de vos cœurs, est-ce vous ou Allah qui comptez
vos sous de si près, est-ce vous ou Allah qui immolez vos frères
en Palestine, est-ce vous ou Allah qui présentez leur pitance
aux offertoires géants sur lesquels vous sacrifiez vos
frères à Gaza?
Le vrai Allah n'est pas le banquier de votre piété, le vrai Allah
n'est pas le trésorier de vos dévotions, le vrai Allah ne remplit
pas sous la terre des geôles plus vastes et plus cruelles que
celles d'Israël, le vrai Allah n'est pas le sacrificateur en chef
du cosmos, le vrai Allah n'entretient pas les feux de votre enfer
intérieur, le vrai Allah n'est pas le serviteur d'un animal épouvanté
de naissance par le vide qui l'étrangle, le vrai Allah n'est pas
l'administrateur d'une thérapeutique de la torture, le vrai Allah
n'est pas le solitaire sacré du cosmos, l'idole qui n'aurait plus
personne ni dans son dos ni au-dessus de sa tête, le vrai Allah
vous fait brûler son effigie, le vrai Allah vous dépeint en microbes
apeurés et qui rejettent sur les épaules d'un Atlas gigantesque
la terreur qui les habite sous le soleil. Mais qui vous dit que
votre peur n'accable pas votre faux Allah, qui vous dit que vous
ne calmez pas une idole à lui donner vos corps à torturer? Le
tyran des nues que vous mettez en scène fait de vous des otages
de vos crimes.
Mais voyez le masque ambigu dont le substitut gigantal de votre
solitude vous affuble dans les nues; car il semble bien que vous
entendez tirer le plus grand bénéfice de la taie de la fausse
sainteté que vous vous mettez sur les yeux. Décidément si votre
faux Allah s'empresse de prendre sur ses épaules la solitude qui
vous ronge et que vous fuyez à toutes jambes, quand commencerez-vous
de vous voir réfléchis dans le miroir que votre idole vous met
sous le nez?
L'anthropologie critique que vous mettrez entre les mains des
historiens pensants de demain ne sera pas seulement un appareil
d'observation de l'intelligence à l'œil de lynx que vous allez
enfanter: cette discipline verra de ses yeux le joug de votre
épouvante fidèlement réfléchi dans le miroir le plus limpide et
le plus sûr, celui du faux Allah que vous exposez sur les places
publiques en Palestine et à Gaza. Mais sachez que votre idole
sauvage, vaniteuse et stupide, c'est vous qui la sécrétez. Puisse
l'effigie de ce génocidaire vous aider à descendre de quelques
marches dans les profondeurs de votre histoire et de votre politique!
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Comment
enseigner sa souveraineté au citoyen (3) - Le discours interdit,
18 décembre 2011
11
- Le singe distanciateur
Quel
sera l' ultime recul intellectuel d'un animal à la cervelle léthargique
et comment radiographiera-t-il les documents semi cérébralisés
que son encéphale sécrétait de siècle en siècle sous l'appellation
de théologies ? Vous êtes condamnés à légitimer l'ambition la
plus cachée du XVIIIe siècle, celle de faire débarquer la connaissance
des idoles dans les sciences humaines du XXIe siècle. Voyez comment
votre future anthropologie critique mettra en évidence la distanciation
extrême à laquelle le singe devenu semi pensant est susceptible
de parvenir, voyez comment la science de votre éveil interrompra
trois millénaires de l'histoire du sommeil de la raison occidentale.
Mais,
direz-vous, qu'adviendra-t-il des premiers clercs radicalement
séparés du reste de nos congénères? Serons-nous assignés à résidence
dans le cloître du vide, serons-nous les premiers saints du néant,
serons-nous les ascensionnels du cosmos appelés à briser la dépendance
ancienne d'un animal que terrorisaient les oracles qu'il avait
fétichisés?
Je
n'en sais rien. En revanche, je suis sûr que vous ne vous écarterez
plus de la route que les trois derniers millénaires ont ouverte
à vos travaux et dont le tracé vous impose de suivre le rude itinéraire;
car les premiers historiens ont vainement tenté de faire comparaître
la science historique de tous les temps devant le tribunal suprême
de leur intelligence; et comme les ultimes secrets de l'univers
étaient censés se trouver entre les mains des dieux, les Hérodote
et les Xénophon voyaient partout une divinité jalouse attendre
les hommes et les empires pour les précipiter dans l'abîme. Mais
quand il devint manifeste que les dieux n'étaient pas fort savants
et que leurs oracles ne rendaient pas réellement explicative la
mémoire embarrassée de leur créature, celles-ci se sont résignées
à décrypter leur passé à la seule école de la connaissance partielle
et piteuse d'eux-mêmes qu'ils avaient acquise de leurs sanglantes
mésaventures.
C'était
oublier sottement que si les hommes se réduisent à errer dans
le cimetière de leurs dieux morts, ils se privent des connaissances
qui leur permettraient d'apprendre les secrets qu'ils avaient
cachés sous l'effigie de leurs divinités. Vous vous trompez depuis
Thucydide à négliger la dissection de vos dieux trépassés, vous
vous trompez à laisser vos catafalques à l'abandon - si vous ne
visitez les nécropoles du sacré que vous êtes devenus à vous-mêmes,
jamais vous ne déchiffrerez les siècles de votre errance, tellement
vos dieux, c'est vous, tellement vous êtes tour à tour les architectes
et les fossoyeurs de vos ascensions et de vos naufrages à l'ombre
ou à la lumière de vos effigies divinisées.
Je
salue les obstacles qui vous attendent. Puissent vos projections
sur grand écran de l'animal sidéral placer la philosophie de demain
dans la postérité spirituelle et politique de Socrate, puissent
vos dieux morts vous conduire au dévoilement des ultimes ressorts
de l'animalité humaine.
Le 9 janvier 2012