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LETTRES PHILOSOPHIQUES A UN JEUNE ANTHROPOLOGUE

Première Partie
Esquisse d'une histoire du cerveau humain

Troisième Partie
Le Mythe de l'Eden

Deuxième PARTIE

QU'EST-CE QUE l'HOMME ?

 

LETTRE XVII : Où l'anthropologie critique étudie les relations de la mémoire avec le génie
LETTRE XVIII : Où l'anthropologie critique commence de se colleter avec les encéphales sommitaux
LETTRE XIX : Où l'anthropologie sommitale gire autour d'une étoile
LETTRE XX : Où l'anthropologie sommitale cherche son message parmi les signes
LETTRE XXI : Où l'anthropologie scientifique compare des cubages cérébraux
LETTRE XXII : Où l'anthropologie historique raconte le ciel des éléphants
LETTRE XXIII : Où l'anthropologie isaïaque jaillit du vide
LETTRE XXIV : Où l'anthropologie critique écoute la fureur d'Isaïe
LETTRE XXV : Où l'anthropologie joue sa tête
LETTRE XXVI : Où l'anthropologie sacrilège étudie les calorifères du langage

LETTRE XVII : Où l'anthropologie critique étudie les relations de la mémoire avec le génie

Les monstres de la mémoire

Puisque l'effondrement de la logique d'Aristote est la clé d'une connaissance iconoclaste du singe-homme et de l'histoire de son cerveau, donc de tous les critères de la vérité scientifique que cette espèce avait fondée sur les jugements du " sens commun " , du " sentiment d'évidence ", et des " lumières naturelles " ; puisque la relativité générale d'Einstein féconde la postérité anthropologique de Darwin en ce sens qu'elle condamne le "Connais-toi" de demain à des radiographies sacrilèges de l'encéphale simiohumain ; puisqu'il est désormais possible de passer au scanner du blasphème la rationalité inconsciemment téléologique de l'univers qu'élaborait la physique des Copernic et des Newton ; puisque vous savez maintenant qu'il s'agissait de légitimer un " ordre du monde " réputé cautionné par la logique du Dieu d'Euclide - ce qui permettait au monothéisme chrétien de tenir dans ses mains le sceptre d'une raison qui passait pour l'interlocutrice de l'univers - il est temps que vous élaboriez une anthropologie dûment informée des conséquences du mutisme psychopolitique du cosmos.

Dites-vous bien que si la question du statisme et du dynamisme intellectuels dont l'alternance scande le destin aléatoire du cerveau de notre espèce se situe au cœur des retrouvailles vivifiantes de la philosophie du "Connais-toi" avec une anthropologie politique et si le propre des religions fondées sur le mythe d'une délivrance est d'orchestrer nos oscillations entre de longues périodes de blocage de l'évolution de notre encéphale et des intermèdes éphémères de grossissement de nos boîtes osseuses, vous aurez à vous interroger sur le statut de l'intelligence transanimale qui germe imperceptiblement et s'éteint soudainement sous nos crânes, et vous vous demanderez si ce moteur est perfectible ou s'il est appelé à tomber définitivement en panne - ce qui met toute la philosophie occidentale devant le choix de se convertir à une simianthropologie soupçonneuse et sur ses gardes ou de renier les promesses d'un voleur de feu originel, un certain Prométhée.

Pour ma modeste part, je crois bien évidemment, avec le célèbre Dr Jean-Marie Delassus, dont les observations depuis deux décennies sur les premiers pas du petit d'homme sont décisives, que nous bénéficions dès l'état fœtal de potentialités cérébrales étrangères au monde animal et qui, faute de trouver un support physique, nous font subir un traumatisme natal différent de celui que Freud avait théorisé, parce que nous suons sang et eau , si je puis dire, à nous armer de l'organisme biologique, donc inaccessible par définition qu'appellent nos virtualités cérébrales innées et non finalisées dans le cortex de l'embryon . Du coup, l'artifice d'un outillage de plus en plus puissant nous permet de nous armer d'une sorte de corps collectif mécanisé, mais surajouté et qui n'égalera jamais l'instantanéité et l'ubiquité de notre omnipotence cérébrale - sauf à rejoindre l'idole dont nos armes thermonucléaires s'essoufflent à mimer le jugement dernier.

Mais il reste à démontrer que la spécialisation intensive de nos cerveaux et notamment l'apparition de spécimens dits de génie résulterait du développement des latences corticales indifférenciées du fœtus. Quel est le rôle de notre environnement culturel et social dans l'éclosion et l'épanouissement d'individus bénéficiaires d'une hypertrophie extraordinaire de telle ou telle de nos facultés cérébrales ? Philidor joue une partie d'échecs avec quatre-vingts joueurs simultanément, puis consacre le reste de la nuit non seulement à noter les coups un à un, mais à les assortir d'analyses critiques. A l'âge de quatorze ans, Mozart entend à la chapelle Sixtine le Miserere d'Allegri, dont la partition devait demeurer secrète au point que les copieurs surpris en flagrant délit étaient expulsés manu militari, sinon poursuivis par l'Eglise . Sitôt l'office terminé, l'enfant prodige en transcrit l'intégralité de mémoire. Mais, dès l'âge de six ans, il se produisait dans les cours royales de toute l'Europe avec son " tour du clavier caché " - il s'agissait d'exécuter sur un clavecin dont les touches avaient été recouvertes d'une étoffe les morceaux les plus difficiles sans jamais se tromper d'une note .

A huit ans, Sviatoslav Richter, décédé en 1997, mémorisait un opéra de Wagner par une seule lecture de la partition. Selon Heinrich Neuhaus, Richter "voyait la musique". La 3ème partie du concerto n°2 de Prokofiev ressemblait à un " dragon dévorant des enfants ". Alfred de Vigny écrit dans " Grandeur et servitude militaire: "J'ai le don, souvent douloureux, d'une mémoire que le temps n'altère pas. Ma vie entière avec toutes ses journées, m'est présente comme un tableau ineffaçable. Les traits ne se confondent jamais ; les couleurs ne pâlissent point. " Il suffisait à Paul Morphy, le " Mozart des échecs ", de lire un ouvrage ou d'entendre une symphonie une seule fois pour les mémoriser à jamais. Au cours de son enfance, Giacomo Casanova assimile le latin, le français, l'hébreu, l'anglais et apprend le grec à seulement lire une grammaire de cette langue. Mais le célèbre séducteur attend l'âge de seize ans pour prononcer son premier sermon. Entre onze ans et une piété aussi tardive qu'éphémère, il apprendra à exceller en mathématique , à rédiger des pentamètres en latin et à décrocher le double doctorat en droit civil et en droit canon. Dans Drei Dichter ihres Lebens (Trois poètes de leur vie), Stefan Zweig écrit de lui : "Une mémoire véritablement phénoménale : dans une carrière de soixante-dix ans, il n'oublie aucun visage et ne laisse rien effacer de ce qu'il a entendu, lu, prononcé ou vu". D'Hadrien, l'auteur de L'Histoire auguste nous dit qu'il jouissait d'une mémoire prodigieuse, qu'il se souvenait des noms de tous les vétérans auxquels il avait accordé leur droit à la retraite ; qu'il savait par cœur les livres qu'il avait lus ; qu'il était au courant de tous les recoins du budget de l'Etat.

Je me suis un peu attardé à évoquer ces spécimens monstrueux, parce qu'une anthropologie privée de regard sur les hypertrophies de la mémoire ne passera pas moins au large de l'espèce qu'elle prétendra étudier qu'une anthropologie incapable de radiographier le cerveau onirique d'une espèce médiocrement scindée entre la terre et ses dieux. On remarquera que l'éloquence banalisée de la chaire du jeune Casanova est demeurée étrangère au génie religieux et que ses études juridiques ne l'ont initié en rien au génie du droit romain. De même, Morphy sait par cœur le code civil et le code pénal de Louisiane pour les avoir seulement lus, mais il n'est pas juriste pour un sou. Afin de vous initier au génie de votre discipline, il faut que vous vous demandiez quelle est la mémoire propre aux hommes de génie en général et quelle sera celle des anthropologues de demain.

La mémoire des spécimens de génie

Car il arrive qu'une mémoire titanesque aille de pair avec la sottise , notamment chez les calculateurs prodiges. Dans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand éprouve le besoin de se défendre contre la thèse, alors fort répandue, de l'imbécillité des malheureux dotés d'une mémoire plus dérangeante que géniale et qui semble seulement remédier à leur incapacité à réaliser les économies prodigieuses de temps et de travail qui résultent de la faculté d'opérer des synthèses intellectuelles révolutionnaires. La mémoire du simianthrope de génie n'est pas encombrante, mais panoramique. Kasparov disait que le champion du monde d'échecs jouait "autrement". Mais cet "autrement " signifie qu'il obéit au "style", donc à l'art, que réclame son génie de la synthèse, donc à une esthétique supérieure de l'art des échecs. Le premier ordinateur qui a surpassé Kasparov avait été confié pendant plusieurs mois à un grand maître espagnol qui lui avait appris "l'art de jouer aux échecs" , donc à programmer une manière de perception globale d'une position dont la logique interne ressortissait à l'esthétique de la partie. Ces faits posent à votre anthropologie non seulement la question des relations que la beauté entretient avec la logique dans tous les ordres, mais la question de la logique particulière à la génialité.

Il arrive que notre espèce donne naissance à des spécimens dont l'encéphale se trouve branché dès l'enfance sur une alliance rarissime de leur mémoire avec la logique interne que nécessite la création dans laquelle ils sont destinés à exceller. Or, celle-ci ressortit à la " vision ", et l'intelligence dite " visionnaire " est d'ordre à la fois synthétique et esthétique. Vous devez donc vous dire qu'il n'y décidément aucune raison sérieuse pour que l'anthropologie scientifique de demain ne ressortisse pas, elle aussi, à une forme particulière de l'intelligence visionnaire, parce qu'une logique supérieure à celle du commun des mortels élargit le champ du regard de l'anthropologue et lui permet d'embrasser le territoire à la fois abyssal et immense des alliances secrètes et inconscientes des cerveaux avec les corps. Isaïe , Ezéchiel, Cervantès , Shakespeare, Molière voient le simianthrope avec des yeux spectrographiques . Si vous devez accéder à la connaissance de la logique interne de la science anthropologique de demain en tant que forme du génie simiohumain, ce seront ces anthropologues abyssaux qu'il vous faudra non seulement apprendre à déchiffrer, mais à spectrographier , parce que, pour l'instant, notre espèce confie principalement à leurs écrans la capacité de nous décrypter.

LETTRE XVIII : Où l'anthropologie critique commence de se colleter avec les encéphales sommitaux

L'anthropologie classique et la modélisation du "sujet de conscience"

Vous savez déjà tout cela, puisque vous jugez aveugle l'anthropologie massifiante d'aujourd'hui - ce qui signifie que vous la voyez condamnée à banaliser encore davantage un " sujet " promis à un accomplissement collectivisé, alors que le génie saisit le singulier. Le type d'achèvement psychophysiologique ordinaire se trouvera pompeusement qualifié d' " adulte " par une médication anthropologique vouée d'avance à normaliser et à automatiser des identités individuelles sottement confusibles entre elles. Il n'en résultera jamais qu'une anthropologie schématisée a priori et superficielle, parce qu'à ce compte, toutes les espèces animales bénéficient, elles aussi, de l' " accomplissement idéal " auquel elles sont destinées et pour lequel leur nature les a méticuleusement programmées.

Il se trouve seulement que cette difficulté scinde radicalement la discipline dont vous entendez promouvoir le destin intellectuel entre deux problématiques irrémédiablement incompatibles entre elles, l'une fondée sur l'apologie subreptice, donc bien camouflée, d'une thérapeutique cérébrale commune aux seuls mammifères réputés s'être définitivement évadés de la zoologie, ce qui présentera l'inconvénient rédhibitoire de vous interdire d'avance de jamais étudier des mutants dans leur spécificité , donc de comprendre goutte au génie, l'autre désireuse d'observer dans leur singularité les crânes armés d'une avance stupéfiante sur ceux de la masse de leurs congénères , ce qui vous entraînera dans une aporie un peu moins insoluble que la précédente - celle d'interdire à toute l'anthropologie pseudo scientifique d'aujourd'hui de se fonder sur un savoir sottement globalisant , donc dépréciatif par définition.

Mais si la discipline que vous aurez réformée ne saurait modéliser des sujets préqualifiés de " représentatifs ", quel regard porterez-vous sur les cerveaux rendus statiques et stériles par leur quantification même, ou pis encore, vigoureusement normalisés, donc couchés sur le lit de Procuste par la tribu ? Dans le premier cas, on ne voit pas comment l'examen superficiel de la séparation communément admise entre l'homme et l'animal évitera de se trouver conduite à hypertrophier une surestimation systématique de notre espèce, ce qui rendra votre discipline étrangère à toute pesée réelle des critères banalisés d'avance de la distinction entre l'homme et les chimpanzés. Jane van Lawick-Goodall écrira dès 1970: "Les observations au Gombe ont révélé des similitudes frappantes dans le comportement du chimpanzé et de l'homme, notamment dans les styles de communication non verbales . " (Les chimpanzés pratiquent le baise-main et se donnent l'accolade.) Voilà pourquoi une compréhension approfondie du comportement du chimpanzé facilitera nos efforts pour comprendre le nôtre. " (Le chimpanzé et moi, Stock, 1971, p. 308-309) Et d'ajouter : " Le professeur Hamburg, du service de psychiatrie à l'université de Stanford , est en train d'aménager un grand enclos en plein air pour les chimpanzés. " Mais dans le parc national de Gombe, en Tanzanie, figurez-vous que " les visiteurs du monde entier auront une occasion unique d'observer des chimpanzés dans toute la splendeur de leur liberté ". La " splendeur " de votre anthropologie sera-t-elle calquée sur le type de liberté collective et acéphale propre à toutes les espèces dans l'ordre de leurs comportements naturels et dont Heidegger glorifiera la médiocrité globale à bercer leur encéphale dans un culte anthropomorphique de leur " être " préalablement décérébré ?

LETTRE XIX : Où l'anthropologie sommitale gire autour d'une étoile

L'anthropologie scientifique et le cerveau collectif

Si votre science anthropologique négligeait l'étude des simianthropes de génie, ce ne serait pas seulement la spécificité qui caractérise votre discipline que vous verriez passer entièrement au large de votre problématique et de votre méthode, parce que les cerveaux d'exception ne naissent pas dans les choux, mais les uns des autres. Une civilisation est un lieu d'accueil et de culture de boîtes osseuses intensément diversifiées. Il n'y aura jamais de Mozart arabe, parce que cette civilisation ne connaît ni le piano, ni le violon, ni les tourments des âmes évadées de la théologie et crucifiées sur elles-mêmes . Le cerveau russe ne produit des champions du monde d'échecs à la chaîne que parce que des dizaines de millions de Russes jouent aux échecs. Une civilisation meurt quand elle ne produit plus un certain type de cerveaux , c'est-à-dire quand elle leur interdit de naître . Si, du VIe au XVe siècle, l'Eglise n'avait pas éteint des dizaines d'Archimède et de Léonard de Vinci en herbe, Copernic serait né peu de siècles après Démocrite, qui faisait consister l' " Etre " en une infinité d'atomes en mouvement dans le vide et qui riait de la folie du simianthrope.

Ce sera donc de siècle en siècle que votre anthropologie devra placer sous verre le cerveau collectif du simianthrope européen et observer ce qui paralyse et éteint cet organe si particulier. Copernic ne publie son De revolutionibus que quelques mois avant sa mort, en 1543, parce qu'il savait que les preuves alors reçues de ce que la rotation du soleil autour de la terre n'étaient qu'une illusion des sens ferait un scandale inimaginable, non seulement parce qu'elles démentaient les Saintes Ecritures , mais, bien plus profondément, parce qu'elles introduisaient une rupture radicale entre le témoignage des yeux et la vérité, ce qui démontrait que Dieu se moquait du monde au point de berner sciemment ses fidèles. Près d'un siècle plus tard, en 1633, Galilée abjurait à genoux les thèses de Copernic et Descartes renonçait à publier son Système du monde de crainte de subir les foudres de l'Inquisition.

Mais il serait erroné de s'imaginer que l'encéphale simiohumain aurait changé de nature depuis XVIe siècle. Il a fallu trois cent soixante ans après le De revolutionibus de Copernic pour qu'un cerveau de physicien fît une observation à la portée de tout le monde: comment se fait-il que le mouvement entretienne des relations mystérieuses et illogiques avec l'espace et la durée ? Car enfin, si la terre court aveuglément autour du soleil tout en pivotant obstinément sur son axe, comment se fait-il que la lune tourne bêtement autour de ce projectile comme s'il demeurait immobile dans l'étendue ? Puisque notre satellite ne détourne jamais sa face de notre planète , en serait-il comme hypnotisé, au point qu'il en oublierait que son orbite devrait subir des alternances d'accélération et de décélération selon qu'elle accompagne la lancée de la terre autour d'Hélios ou lui tourne momentanément le dos? Comment se fait-il que je puisse jouer au ping-pong dans un avion sans me préoccuper davantage de la vitesse de la mécanique qui me transporte que la lune ne se soucie des enchevêtrements entre sa ronde bien huilée autour de la terre et la glisse imperturbable de celle-ci sur l'écliptique ? Et puis, il se trouve que toute la machinerie gire en douceur autour d'une étoile elle-même livrée à une fuite éperdue dans l'infini, alors que le lumignon central de Copernic passait encore pour en suspension et figé dans le vide que sa chandelle faisait flamboyer.

Parmi les grands écrivains que vous lirez avec les yeux d'une anthropologie abyssale, vous admirerez le premier existentialiste d'une astronomie angoissée, un certain Blaise Pascal, et vous remarquerez que l'encéphale transanimal se loge dans le vide pour raconter ses relations torturées avec l'espace et pour y observer les avatars de son identité cosmique. Sans doute êtes-vous médiocrement étonné de vous déplacer sur la terre sans que la rotation de ce théâtre ne gêne en rien vos pas. Mais si votre encéphale ne vous paraît pas désorienté pour un sou de ce que la terre court sans secousse autour d'une étoile, c'est parce que tout cela ne vous délocalise pas encore radicalement dans le vide. Et pourtant, vous savez que le soleil est la proie du gouffre qui le happe, que la terre est désarrimée de tout lieu et que vous ne disposez d'aucun habitacle arrêté dans l'immensité, puisque votre planète gire autour d'une étoile en fuite dans l'éternité. Serez-vous le premier existentialiste de l'épouvante , le premier anthropologue avalé par l'immensité, le premier dieu d'un infini réduit au silence - vous-même? Alors, votre regard sur Copernic, qui croyait encore que le soleil offrait un refuge immobile à son esprit, sera celui de l'anthropologie transcendantale de demain.

Mais cent ans après Einstein, le cerveau simiohumain moyen de l'humanité n'est pas encore éveillé. Aussi confortablement installé dans l'orthodoxie copernicienne et galiléenne que le cerveau du Moyen-Age dans l'astronomie de Ptolémée, il fait cracher au silence des équations aussi muettes que le Dieu biblique. Voyez-vous le simianthrope s'affoler ou seulement s'étonner de danser dans une cage dont les barreaux s'ignorent les uns les autres et s'entrecroisent sans qu'il s'en aperçoive ? Voyez-vous le simianthrope cloué au piquet d'un espace fractionné en lopins autonomes et aveugles? Voyez-vous le simianthrope se demander ce qu'est le temps dans lequel il se trouve immergé , alors que seule la durée lui permet de conjuguer le verbe exister ? Voyez-vous le simianthrope se demander comment le temps a créé le monde ? Votre anthropologie devra observer le cerveau collectif simiohumain comme un organe aussi stratifié à son échelle par des orthodoxies que celui du chimpanzé par la " splendeur de sa liberté ".

LETTRE XX : Où l'anthropologie sommitale cherche son message parmi les signes

L'anthropologie scientifique et l'étude du singulier

Nous voici livrés à la question la plus difficile, celle avec laquelle votre génie juvénile a pris rendez-vous depuis votre enfance : vous voulez conquérir une " compréhension approfondie " de l'humanité, alors que ladite " compréhension " n'est précisément pas à la portée des chimpanzologues officiels, puisque leurs observations sont illogiques, donc irrationnelles par nature en raison même du schéma conceptuel préétabli qui commande l'assemblage de leur documentation et qui s'impose au regard de leur anthropologie doctrinale. Vous remarquerez donc, en tout premier lieu, que l'homme de génie observe des faits dont il n'en revient pas de ce qu'ils n'aient pas été remarqués avant lui et depuis des siècles, tellement ils lui crèvent les yeux . Mais s'ils demeurent invisibles à ses congénères, c'est que leur espèce de raison les soustrait à leur regard. Aussi les découvertes intellectuelles importantes ne tirent-elles jamais que les conséquences rigoureuses d'une raison bâtie sur une problématique nouvelle, ce qui entraîne un mode d'observation du système solaire plus logique que le précédent, donc autrement calibré que celui dont la raison courante abreuvait ses méthodes.

Votre lettre me démontre que vous disposez d'une vision iconoclaste du simianthrope, donc d'une forme blasphématoire de l'intelligence puisque vous voyez les planètes aussi étonnées de tourner bêtement autour d'un soleil en fuite que la lune autour d'une terre qui se moque de sa servitude . Mais vous devez encore apprendre que la logique des sacrilèges qui pilotent le cerveau du spécimen de génie est précisément l'instrument profanateur qui armera sa mémoire dans son ordre , comme si la logique de l'impiété qui inspire la vision des créateurs leur accordait un globe oculaire surplombant. C'est pourquoi les poètes de leur vie sont des spectrographes de leur destin. Seule leur logique de radiologues leur donne la forme de la mémoire sans laquelle leur création n'aurait pu remplir ses réservoirs. Ce sera donc la " logique visionnaire " de la génialité que vous devrez rendre intelligible si vous entendez fonder votre anthropologie critique sur le scannage des comportements simiohumains dont la raison actuelle et publique ignore la grille de lecture.

Par bonheur, vous savez que l'homme moyen n'est pas l'incarnation de l'archétype idéal dont un décryptage banalisé vous éclairerait à la fois sur la quête qui vous habite et sur la nature des chimpanzés. C'est pourquoi - incipe risu cognoscere scientiam - j'ai commencé par vous montrer sur écran l'état du cerveau simiohumain moyen de 1587, puis celui de 1905, afin de vous proposer des instruments d'observation et de pesée de cet organe dont notre anthropologie abusivement nantie d'avance d'une définition officielle du terme de "science " et du terme d' " homme " devra apprendre à disposer si vous entendez interpréter la nature du simianthrope à partir d'une connaissance de sa matière grise plus abyssale que celle actuellement en examen dans nos laboratoires. Car nous aurons beau placer les chimpanzés sous la lentille de nos microscopes ou les observer à l'aide de nos longues vues, si nous ne sommes pas plus distanciés de notre espèce que les chimpanzologues ne le sont des spécimens qu'ils observent " dans toute la splendeur de leur liberté ", nous prendrons, nous aussi, nos photographies pour des explications.

Mais alors, votre anthropologie contournera-t-elle la règle multiséculaire énoncée par Aristote et Platon, qui disent qu'il n'y a " pas de science du singulier " ? Comment fabriquerez-vous le télescope du Mont Palomar en mesure de placer le singulier sous son miroir ? Comme il est dit plus haut, si aucun vocable ne place le nez de Théétète sous sa lentille du seul fait que les noms propres sont seuls censés désigner des individus - alors qu'ils ne les saisissent, eux aussi, que dans leur globalité - en quels termes allez-vous singulariser le moteur universel qu'on appelle le génie ? Et puis, si votre microscope électronique nous fait découvrir ce que Mozart et Einstein avaient en commun, cela ne vous renseignera pas sur ce que le génie anthropologique, donc profanateur de Platon, de Cervantès , de Swift, de Shakespeare, de Rabelais présentaient de commun. Et pourtant, ces géants sont tous des interprètes du simianthrope . L'homme de génie serait-il un interprète ? Dans ce cas, quelles seraient les relations que les découvertes scientifiques de haut rang, donc hyperlogiciennes, entretiendraient avec " l'interprétation " devenue visionnaire au cœur d'une anthropologie en mesure de connaître le voltage du génie ?

Les mots et les signes

Vous savez que le verbe interpréter se dit " signifier ", deuten en allemand , et que la Traumdeutung de Freud doit se traduire par " la signification du rêve ". Quelle sera, par exemple, la signification du rêve religieux à haute tension? De quelle science de l'identité cachée du simianthrope votre discipline devra-t-elle disposer pour découvrir la véritable signification des mythes sacrés si la " vérité ", donc le sens, se signale par des signes et si les signes ne sauraient s'exprimer à l'aide des mots, mais seulement se signaler par la signalétique dont ils sont porteurs? Votre anthropologie serait-elle sur le chemin d'une signalétique du génie? Dans ce cas, quels seraient les signes capables d'observer un animal dont le cerveau fonctionne sur le mode onirique ? Certes, les signes sont plus habilités que les mots à déshabiller le rêve, parce que signum conduit à praesagire, présager, et l'avenir s'annonce par des signaux. Il s'agit donc de changer les signes en télescopes et en microscopes de l'anthropologie de demain, ce qui ne sera pas une mince affaire. Qu'en sera-t-il de la signalisation sur laquelle se branchera l'encéphale d'un animal qui aura " appris " à se signaler sur le mode onirique, donc à partir des signaux qui déclencheront son action politique et ses comportements dans l'histoire?

C'est qu'une maïeutique de la transanimalité à venir de nos idoles ne pourra se fonder que sur une spectrographie du fonctionnement de l'encéphale de nos spécimens de génie, et notamment du génie iconoclaste des prophètes : car les cervelles sommitales ne sont pas toutes sacrilèges dans l'ordre exclusif du sacré, mais toutes le sont dans leur ordre . Einstein se trouvait tellement entravé par sa médiocrité de mathématicien qu'il se faisait aider dans ses calculs par des physiciens laborieux, mais virtuoses des équations. Il disait d'eux qu'ils connaissaient parfaitement la physique mathématique, mais qu'ils ne comprenaient goutte au génie . De cette faculté si parcimonieusement distribuée, Napoléon disait qu'il s'agissait seulement d'un " formidable bon sens ". Mais les champions de ce calibre-là du " bon sens " sont les visionnaires d'une logique terrifiante. L'homme de génie est crucifié sur la croix de sa logique. Ce martyr d'un genre particulier souffre mort et passion au spectacle du désordre congénital qui semble frapper l'encéphale de ses congénères.

Aussi toutes les grandes découvertes des sciences se sont-elles ramenées à des expansions foudroyantes de l'esprit de logique, donc à des explosions soudaines de la pseudo cohérence interne qui cancérise les problématiques simiohumaines. Si les disruptions violentes du chaos cérébral ordinaire paraissent " venues d'un autre monde ", c'est qu'elles jaillissent de la gueule du néant et qu'une logique de l'épouvante est leur inspiratrice. L'homme de génie joue aux échecs dans un autre monde. C'est au spectacle de la logique surréelle d'une belle partie qu'on a dit de Morphy et de Fischer qu'ils étaient des " Mozart des échecs ". Il faudra donc que votre anthropologie apprenne à observer les formes de l'esthétique qui commandent les logiques supérieures dont le génie fait preuve dans tous les ordres et qui lui donne la vision des contradictions internes qui disloquent la raison simiohumaine. Nous en avons compris quelques aspects à observer par un vasistas le cerveau semi animal et chaotique de 1587 aux prises avec une théologie schizoïde de l'excommunication majeure des insectes. Nous en avons compris d'autres à observer le cerveau dichotomique de 1905 aux prises avec un univers frappé d'épouvante par une relativité générale qui faisait dire à un Einstein cuirassé, lui aussi, de théologie bifide que " Dieu ne joue pas aux dés ". L'anthropologie moderne non plus - son génie redistribuera seulement les cartes à l'école du " formidable bon sens " qui élève les spécimens de génie au rang des Mozart de la logique. Comment une intelligence infantilisée par un sacré de pacotille serait-elle capable de décrypter notre " chute ", la vraie, la chute dans les logiques moisies ? Votre raison vous apprendra donc à percer les secrets de l'animal que nous avons placé dans le ciel et qui nous a dicté en retour les règles illogiques du Bien et du Mal simiohumains .

Puisse votre discipline décrypter l'animalité cachée de la parole édénisée par ses contradictions internes, l'animalité secrète de la parole angélisée par ses masques, l'animalité masquée de la pensée chaotique; puissiez-vous décoder la chute de la musique de l'intelligence dans la cacophonie de l'animalité théologique. Il y faudra une psychanalyse des critères malodorants qui commandaient une raison empoisonnée par des senteurs maléfiques. Alors les vrais enseignements de l'évolutionnisme ne seront plus ceux des parfumeurs dont la tiédeur intellectuelle vous révulse et qui interdisent à l'anthropologie d'école de peser les vices de fabrication du cerveau du singe euphorisé, sonorisé, vocalisé. Comme il sera exigeant, le dialogue de votre discipline avec une philosophie abyssale du "Connais-toi" - sinon, gare aux oedèmes de l'universalité !

Vous voyez combien l'étude du cerveau des spécimens de génie est décisive pour seulement parvenir à définir la nature et l'objet de la science anthropologique de demain, donc la problématique et la méthode qui régiront sa signalistion. Mais dites-vous que l'Eglise a fait cette découverte depuis belle lurette, puisqu'elle l'a occultée avec un soin aussi jaloux que la science expérimentale et l'anthropologie bidimensionnelle d'aujourd'hui. Comment voulez-vous que deux mille ans d'expérience des avatars de l'histoire n'aient pas suffi aux narines romaine et qu'il sera bien impossible de jamais comprendre le christianisme et encore moins de nourrir l'espoir d'en faire l'objet d'une science anthropologique quadridimensionnelle sans se demander quels seront les encéphales signifiants de cette religion et si elle se laissera définir à la lumière d'un examen des cerveaux sommitaux qui se seront ralliés à son argumentation et à sa vision du monde ou si l'étude sociologique des rites et des dévotions de masse y suffira? Qui faudra-t-il consulter, le poète saint Jean de la Croix ou le pêcheur sicilien agenouillé devant la Madone peinturlurée qui trône dans l'Eglise de son village ? Votre anthropologie scientifique devra se poser la question de la nature du savoir qui aura guidé la pastorale tour à tour démagogique et qualitative à laquelle le christianisme se sera essayé depuis Saint Paul. De quelle espèce votre discipline est-elle le signe sur les chemins d'une signalétique de l'homo sapiens ?

LETTRE XXI : Où l'anthropologie scientifique compare des cubages cérébraux

La sélection des cerveaux

* LETTRE XXI Où l'anthropologie scientifique compare des cubages cérébraux En les désignant par des prénoms, Mme van Lawick-Goodall a cru éviter le piège de numéroter les chimpanzés qu'elle a observés pendant des centaines d'heures, de sorte que nous disposons des noms de baptême des quadrumanes qui parviennent à percer le secret des serrures ou des verrous des caissons de fer dans lesquels le simiologue aura caché des bananes. Mais si vous voulez que l'anthropologie moderne force sans violence la serrure de la boîte osseuse du simianthrope en général et de Pascal en particulier, vous vous souviendrez que Mme Lawick-Goodall - qui a été assassinée par des chasseurs de chimpanzés - les avait portraiturés. Si vous comparez ses dessins avec les photographies des originaux prises par son époux, vous remarquerez que le crayon qui fait apparaître la tête de Mike nous présente une figure aussi individualisée que celle de Rodolf ou de Goliath et que les chimpanzés ne diffèrent par moins les uns des autres par les traits de leurs visages que Copernic de Galilée.

Mais si vous entendez observer le genre simiohumain en anthropologue curieux de connaître la spécificité d'un animal inégalement cérébralisé, inégalement rêveur, inégalement logicien, inégalement visionnaire, inégalement mémorieux, donc inégalement spéculaire, comment oublieriez-vous que notre espèce éduque sa progéniture selon des méthodes publiques de sélection des cerveaux et que les Etats modernes procèdent à un tri intellectuel généralisé, officialisé et sans appel des citoyens ? Quels sont les critères drastiques, strictement logiques et clairement définis qui échappent au crayon de nos dessinateurs ? La sévérité de cette sélection nobiliaire est autrement plus sévère dans la République que celle à laquelle procédait la monarchie. Y a-t-il une réforme plus radicale de notre science politique que de fonder les principes égalitaires de 1789 sur les verdicts d'une inégalité reconnue et enregistrée par la loi entre les encéphales des citoyens? Mais vous ne trouverez pas un mot sur l'aristocratie du génie dans cette législation , faute de moyens officiels et reconnus de sélectionner les seuls cerveaux qui comptent vraiment et qui fécondent leur époque, parce que leurs découvertes bouleversent les problématiques et les méthodes tenues pour probatoires en leur temps , donc la manière dont le simianthrope pilote ce qu'il appelle sa pensée.

Deux siècles après la Révolution, nous allons chercher sur toute la terre les cerveaux prometteurs que notre démocratie rendra hyper performants sur des routes tracées d'avance et garanties par nos expériences antérieures. Nous avons cessé de capturer les chimpanzés le fusil à la main, mais les rares spécimens modélisables de notre espèce dont nous organisons l'importation d'Afrique ou d'Asie , nous les lâchons sur des itinéraires où leur flair fera merveille. C'est que nous " formatons " systématiquemet leurs neurones - mais seul le génie révolutionne la cartographie. C'est pourquoi les spécimens de génie sont devenus le seul véritable moteur d'une évolution réellement métazoologique de notre espèce.

Comment sélectionner les spécimens de génie

Goûtons l'ironie d'Einstein, qui disait : " Je ne cherche pas, je trouve ". Puisque les traits de nos visages se distinguent autant sous le crayon de nos dessinateurs que la physionomie du chimpanzé David, dit " barbe grise " diffère de celle de la femelle Flo, notre espèce ne se rendra reconnaissable en ses performaces sommitales que si nous fabriquons des enregistreurs en mesure de se mettre à leur écoute. Aussi les écouteurs de votre anthropologie feront-ils entendre en premier lieu à vos oreille la différence qui séparera l'encéphale des rares individus mutants, d'une part, de la masse de leurs congénères normalisés, d'autre part. Mais, du coup, vous tomberez dans une première embuscade, parce que vous aurez à vous demander si vos congénères sont plus éloignés du chimpanzé que des encéphales que nous n'avons pas encore appris à décrypter . Car, disait notre anthropologue du XVIe siècle et fin observateur du renard cartésien, " il se trouve plus de différence entre tel homme et tel homme qu'entre tel homme et tel animal ".

Peut-être votre audace vous permettra-t-elle alors de combler le fossé que la Révolution française a creusé entre le culte rationaliste de l'inégalité cérébrale entre les citoyens et le culte para religieux de l'égalité politique - dichotomie cérébrale que vous avez déjà observée à l'occasion de notre analyse du cerveau schizoïde de 1587. Savez-vous que notre éducation nationale ne cesse de rappeler que le volume du cerveau moyen de notre espèce s'élève à 1500 cm3 , mais qu'elle passe soigneusement sous silence que nos spécimens se répartissent entre des encéphales de 1000 cm3 et de 2000 cm3 ou davantage ? Au grand scandale de certains anthropologues bien pensants , l'homme de Néanderthal disposait d'un encéphale dont le volume se situait entre 1500 cm3 et 1750 cm3 ; mais si les populations européennes actuelles témoignent d'un retard de dix-sept pour cent en moyenne sur le cubage crânien de nos lointains ancêtres , nous n'avons pas découvert de Néanderthalien dont la boîte osseuse contiendrait 2000 cm3. de matière grise, pour ne rien dire de la pesée que nous avons faite en 1660 de " l'énorme masse de cervelle " de Pascal. Cela s'explique-t-il par le faible nombre de conques cérébrales de Néanderthaliens que nous avons retrouvées - celles de huit mâles seulement et de trois femelles ? Et puis, quelle était la finesse et la variété des connexions entre les neurones de l'homme de Néanderthal? Le cerveau d'Anatole France était plus léger que la moyenne.

Comment fonderez-vous une anthropologie réellement scientifique sur l'interdiction qui vous sera discrètement signifiée d'étudier la hiérarchie des crânes simiohumains et surtout les conséquences psychopolitiques de cette graduation ? Certes, comme il est dit plus haut, les finalités ultra diversifiées auxquelles les démocraties modernes destinent les citoyens les individualisent désormais systématiquement ; certes, il faut nous féliciter de ce que la civilisation mondiale d'aujourd'hui bénéficie d'une spécialisation intense des capacités cérébrales des citoyens. Mais on vous interdit à mots couverts de féconder la postérité intellectuelle commune à la révolution française et aux théories politiques ultra sélectives des encéphales exposées dans la République de Platon. Sur quelle assise définirez-vous une simianthropologie en mesure de rendre compte de la signalétique qui n'arme que les cerveaux mutants, alors que notre civilisation ne se livre à aucune analyse du mode particulier de fonctionnement du cerveau de Pascal, d'Einstein ou de Paul Valéry, pour ne rien dire de celui de Swift, de Shakespeare ou de Balzac ?

LETTRE XXII : Où l'anthropologie historique raconte le ciel des éléphants

Les questions cruciales sont sacrilèges

Pour bien vous pénétrer de l'évidence que toutes les questions cruciales sont sacrilèges par définition et qu'elles devront pourtant inspirer toute votre réflexion sur la logique inflexible qui commandera la problématique et la méthode transsimiennes de votre discipline, demandez-vous en tout premier lieu quel serait le statut d'une chimpanzologie réellement transzoologique si cette espèce était composée d'individus distincts entre eux par des différences incroyables de volume et de facultés intellectuelles de leur cerveau, parce que la capacité de leurs crânes varierait du simple au double. Sans doute entendrions-nous de savants chimpanzologues prétendre que le volume de leurs boîtes osseuses serait sans rapport avec leur intelligence, alors que, dans notre espèce , ce volume a quadruplé ou quintuplé depuis les australopithèques .

Mais vous, dont je sens bouillonner le génie juvénile, vous ne craindrez pas de rappeler à vos congénères que les chimpanzés sont beaucoup plus égaux entre eux par leur taille et par leur force musculaire que les spécimens de notre espèce, puisque notre poids peut varier de quarante à deux cents kilos. En revanche, les cerveaux des chimpanzés sont principalement inégaux au chapitre de leurs capacités politiques. Mike a eu l'idée de s'emparer de deux bidons d'essence vides au camp de Gombe et de les entrechoquer violemment. Ce tapage publicitaire lui a permis de détrôner Goliath et de conquérir pour longtemps le rang de chef incontesté de la tribu. De surcroît, et conformément aux traditions culturelles de cette espèce, le vaincu reconnaît aussitôt sa défaite, et cela avec une cordiale élégance, ce qui a sans doute servi de modèle au rite politique en usage dans les élections présidentielles américaines, où la presse n'apprécie pas les mauvais perdants.

Comment définir une espèce fondée sur l'inégalité des cerveaux?

Mais puisque le cubage des encéphales simiens est relativement uniforme, personne ne contestera la légitimité d'une chimpanzologie fondée sur l'oubli ou du moins sur la marginalisation délibérée des individus imperceptiblement inégaux au chapitre du volume de leur masse cérébrale - et cela d'autant plus que, chez les chimpanzés, ce sont principalement, sinon exclusivement les différences entre les caractères et les volontés qui individualisent ces animaux dans l'ordre de leurs hiérarchies politiques. Mais quand l' inégalité de poids et de volume entre les boîtes osseuses devient le trait dominant d'une espèce, toute science qui se fonderait sur une égalisation fictive des cerveaux serait non seulement artificielle, mais manquerait entièrement son objet , parce que la nature même d'un vivant de ce type répond à un tout autre mode de fonctionnement de son identité collective . Du coup, seule une connaissance elle-même sommitale des cerveaux sommitaux et de leur difficile branchement sur la masse des boîtes osseuses ordinaires aboutira à une science véritable de l'individu mutant , et cela jusque dans l'ordre politique, puisque le simianthrope ne deviendra visible dans sa spécificité que sous la loupe de ses martyrs cérébraux, donc des témoins de l'espèce qu'elle n'est pas encore devenue, mais qui se laisse d'ores et déjà présager. Ces témoins-là n'ont jamais écrit, parce qu'ils se signalent par leur signalétique. Le Bouddha, Socrate, Diogène, Jésus sont des signes en marche.

Prenez l'exemple de la politique proprement théologique du simianthrope orant actuel, puisque votre anthropologie serait quadriplégique si elle ne rendait compte de la vie spéculaire du simianthrope. Savez-vous pourquoi les peuples à majorité musulmane ne se préoccupent pas massivement du sort de leurs frères palestiniens ou libanais ? Parce qu'ils jugent qu'il n'est pas de la compétence de leur piété et de la dévotion de leurs Etats de dicter sa conduite de l'univers à Allah, ce qui permet aux classes dirigeantes corrompues - et majoritairement sunnites - de se défausser sur leurs croyances.

Certes, il n'est pas de dérobade plus payante que de prendre appui sur la foi en un prétendu " ordre divin " du monde. Comment, diront les imams, le destin des peuples et des nations ne serait-il pas du ressort exclusif , donc de la gouvernance solitaire du personnage "tout puissant et miséricordieux " qu'on aura installé dans le cosmos et sous le sceptre duquel toutes les créatures se trouveront placées d'office ? Pour secourir les Libanais ou les Palestiniens, il faut disposer des apanages d'une identité souveraine et séparée de la théologie, il faut que les simianthropes se sentent davantage les frères les uns des autres que les sujets d'une divinité prétendument secourable et qui les assujettira à sa loi, il faut que leurs prérogatives les rendent responsables de leur destin et de celui de leurs congénères sur cette terre, donc que les peuples autrefois domestiqués par leur idole soient devenus scandaleusement autonomes . Le monde moderne se fonde tout entier sur la profanation de la dépendance religieuse. Sans cette violation inaugurale du sacré , il n'est ni liberté, ni démocratie réelles.

Or, le sacrilège libérateur se trouve handicapé par le retard que la hiérarchisation des cerveaux a pris sur la hiérarchisation des corps. Quinte-Curce raconte la stupéfaction des ambassadeurs des Scythes de découvrir la petite taille d'Alexandre, qui vaincra pourtant le roi indien Porus, lequel mesurait plus de deux mètres et dont l'éléphant était le plus gigantesque qu'on avait pu trouver dans son royaume. Mais le petit Alexandre invente sur le champ une tactique de la guerre contre les éléphants : il leur coupe les jarrets.

Comment piloter les idoles

En revanche, les Israéliens savent parfaitement piloter leur idole et la mettre en scène sur le champ de bataille de la " démocratie " éléphantesque, parce qu'ils n'ignorent pas que les trois dieux uniques sont des mammouths oniriques chargés de servir d'acteurs, de guides , de cautions, de répondants et de représentants politiques des nations. Lorsque le seul peuple qui ait su se faire sélectionner par sa divinité s'est vu reprocher par toutes les grandes puissances - l'Amérique exceptée - et par l'opinion mondiale tout entière de se livrer à une guerre des éléphants copiée sur l'agression des Etats-Unis contre l'Irak en 2003, les juifs de France se sont rassemblés dans leurs synagogues et leur " Eglise " a fait remettre à leur divinité, par la trompe de l'AFP, de ferventes prières afin qu'elle accoure en toute hâte soulager les souffrances et les épreuves de son peuple. Jahvé daignera-t-il dévaler promptement du haut du ciel, ce mastodonte aiguisera-t-il en un instant ses défenses d'ivoire, ce pachyderme piétinera-t-il la nuée des ennemis déchaînés contre ses fidèles, ses barrissements ouvriront-ils le cœur endurci des chrétiens et des musulmans ? Que l'esprit de paix et de justice qui a toujours inspiré Israël bénéficie à jamais de la bénédiction de Jahvé et que la cruelle indifférence d'Allah livre ses nations à la persécution et à l'extermination .

On voit à quel point le cerveau des fidèles du Coran se trouve placé sous le joug d'un souverain qui en a fait ses serfs et ses otages, tandis qu'Israël sait aiguiser le glaive et brandir le sceptre de son ciel. Comment des peuples prosternés devant leur idole feraient-ils le poids devant une nation capable d'apostropher fièrement le guerrier du cosmos qui lui sert de bouclier et d'interlocuteur et même lui demander des comptes en créancier impérieux de son idole face à toutes les nations de la terre ?

LETTRE XXIII : Où l'anthropologie isaïaque jaillit du vide

Le regard du prophète sur l'encéphale de l'idole

Ne tombez jamais dans l'illusion que le simianthrope serait propulsable dans un avenir fécond du cerveau de son espèce par une élite politique et culturelle dont l'étiage serait miraculé par des performances au-dessus de la moyenne. Rappelez-vous que le moteur central de notre espèce n'est jamais qu'une phalange microscopique de crânes courant sur des chemins non balisés; rappelez-vous que la problématique et la méthode qui commanderont l'observation et l'expérimentation d'une anthropologie de la différenciation ne peut reposer que sur une séparation qualitative entre le cerveau du simianthrope et celui de l'animal et que cette scission radicale sera fondée sur le regard qu'un autre cerveau que le nôtre portera sur notre boîte osseuse . Hier encore, le cerveau sommital était celui des façonneurs, des modeleurs et des administrateurs de l'intelligence d'une idole devant laquelle nous nous prosternions le front dans la poussière. Il vous faudra donc étudier le cerveau dont saint Anselme dotait la divinité des chrétiens, puis celui dont saint Thomas d'Aquin renforçait et complétait les facultés - car Descartes a pris modèle sur ces deux théologiens pour rédiger ses Méditations métaphysiques et notamment son étude des raisonnements et de la logique de l'encéphale de l'idole, lesquels reproduisent mot à mot ceux de saint Anselme. En ce temps-là, nous nous contentions de démultiplier nos armes cérébrales afin d'en faire bénéficier la boîte osseuse de notre Dieu, qui en devenait une marionnette aux neurones hypertrophiés dans notre mythe de l' " absolu ". Mais aujourd'hui, bis repetita placent, le simianthrope en est venu à fonctionner de siècle en siècle sur le génie d'une centaine seulement d'encéphales dotés de paramètres inconnus de nos ancêtres.

L'œil de cet " autre cerveau " observe les boîtes osseuses respectives de Jahvé, d'Allah et du dieu trinitaire. Il voit que leurs crânes sont différemment construits, mais qu'ils fournissent à une anthropologie transcendantale une vision concordante du poste de pilotage central du simianthrope spéculaire en général. Certes, notre espèce était globalement parvenue à entretenir un dialogue relativement cohérent, habile et persévérant avec ses doubles imaginaires, de sorte que le simianthrope moyen prenait pour un interlocuteur effectif le personnage invisible et désarrimé de tout lien qu'il avait astucieusement installé dans le cosmos. On ne saurait néanmoins apprendre à radiographier l'historicité spécifique d'un animal auquel ses ciels servent de miroirs naturels sans disposer d'un globe oculaire en mesure d'observer de l'extérieur la simiohumanité éthique des idoles semi séraphiques. Aussi votre anthropologie ne deviendra-t-elle rationnelle et ne méritera-t-elle le titre de science que si elle parvient à peser son propre désarrimage des encéphales autrefois préconstruits par des idoles. Il y faut une signalétique générale des songes semi zoologiques, donc une balance à peser les pesées.

Sans doute cette conséquence rigoureuse vous paraîtra-t-elle difficile à admettre ; mais, la fureur cérébrale d'Isaïe vous instruira sur ce point décisif . D'où regarde-t-il l'idole à laquelle il fait proférer qu'elle a horreur des sacrifices de ses adorateurs et que leurs mains sont pleines de sang sur ses parvis ? D'où regarde-t-il le bûcheron qui se réchauffe avec la moitié du bois qu'il vient de couper et qui se taille sans sourciller une idole avec la seconde moitié, puis se prosterne devant elle ? Dites-vous bien que ce n'est pas dans le miroir du langage qu'il observe l'idole, mais à partir du néant qui lui sert de demeure cérébrale " absolue " et qui lui donne son regard sur la signalétique entière qui meut l'idolâtre. Le génie prophétique voit le simianthrope sur l'écran qui le caractérise comme animal. Le vide est un œil grand ouvert dans la noirceur, un œil tapi dans le silence de l'immensité, un œil ouvert sur le " corps cérébral ". Si votre simianthropologie ouvre en vous l'œil isaïaque sur les signes incarnés, vous regarderez le physicien qui se chauffe aux routines de la matière et qui, avec l'autre moitié de ce " bois ", se taille une théorie et se prosterne devant elle. Alors, vous aurez fait un grand pas en direction du génie de la science anthropologique que vous attendez et qui germe en vous.

LETTRE XXIV : Où l'anthropologie critique écoute la fureur d'Isaïe

L'anthropologie climatisée et l'anthropologie inachevée

Vous voyez qu'une anthropologie dite scientifique, mais dont la scientificité climatisée mettrait en évidence la santé et le " bon fonctionnement " d'une animalité cérébrale aveuglément bûcheronne - et qui se ferait donc de sa médiocrité médicalisée une jauge des cerveaux fièrement banalisés du simianthrope - enfanterait un savoir radicalement incapable de jamais connaître l'identité réelle d'une espèce rendue idolâtre par son évasion terrifiée du paléolithique ; car les hiérarchies proprement crâniennes ne se laissent pas généraliser par le langage, mais seulement par la logique qui guide les intelligences visionnaires des signes . L'heure est donc venue, pour vous, d'ouvrir l'œil sur les signes que sont les idéalités politiques, ces masques spéculaires et publics que notre espèce charge d'orchestrer le culte contrefait qu'elle rend au mythe d'une égalité universelle, mais résolument fictive entre les encéphales. Car le simianthrope disparaîtrait en une génération de la surface de la terre s'il ne détectait dès le berceau les rares machines mentales qu'il forme à grands frais dans ses grandes écoles afin qu'elles lui servent du moins de fers de lance d'un monde hyper mécanisé, hyper industrialisé , hyper commercialisé; et pourtant ces cerveaux demeurent privés non seulement de tout regard de l'extérieur sur le cerveau simiohumain , mais de toute balance à peser la notion même d'extériorité.

Ce sera le fameux " principe de raison " en personne qu'il vous faudra soumettre à des analyses spectrales de la notion même de pesée qu'appelle une simianthropologie que nous qualifierons de transcendantale, parce qu'elle vous entraînera fort loin de la connaissance niveleuse de notre espèce que forgent des idéalités hypocritement banalisées sur la balance du langage. Alors votre raison scientifique ne se voudra plus la garante d'un " ordre social " décérébré par une politologie superficielle, car vous demanderez à Isaïe de vous enseigner une climatisation systématique des cerveaux . Ce prophète vous appellera à quitter le territoire d'une anthropologie de garde-chiourme de l'ordre public et vouée à la gestion démocratique des encéphales ; il vous conviera même de bonne grâce à observer la semi animalité attiédie du singe rêveur et à vous demander d'articuler votre discipline avec une connaissance simianthropologique de la politique des idéalités et de leur " perfection ". En latin, perfectus signifie simplement achevé. Mais Isaïe vous enseigne que c'est seulement l'animal qui est " achevé " au sens bêtement psychophysiologique du terme. Kant, Shakespeare, Copernic, Einstein demeurent fécondés du berceau à la tombe par le tragique inachèvement de leurs blasphèmes.

Platon était-il demeuré pythagoricien sur ce point ? Le cercle, disait-il, était une figure " parfaite ", donc une idéalité auto-suffisante en ce sens que sa courbe se refermait exactement sur elle-même. Mais puisque le simianthrope a quitté la zoologie précisément pour produire des surgeons supérieurement inachevés, donc prodigieusement virtuels , de sorte qu'il se donne des étais artificiels afin de tenter de se structurer mentalement , quelle sera la nature du sujet hyper singularisé par l'encéphale blasphémateur des mutants et comment mesurerez-vous son avance sur la boîte osseuse de ses congénères endormis ? Voilà l'objectif d'une anthropologie qui serait devenue consciente de ce que notre espèce est composée de sujets cérébralement situés à des années-lumières les uns des autres et alertée par l'évidence que les méthodes d'une telle discipline ne sont pas à portée de main. Il vous appartiendra de donner un statut anthropologique au " sommeil " et à " l'éveil " d'une espèce branchée sur ses potentialités cérébrales .

Dites-vous en premier lieu que l'inachèvement du simianthrope est la source vive de sa rébellion ; dites-vous ensuite que les prophètes sont des esprits politiques et que la vassalisation de leurs congénères sous le sceptre de l'idole de l'endroit, ils la rejettent ; dites-vous enfin que c'est la liberté de leur intelligence visionnaire qui leur enseigne à porter leur regard sur l'animalité du " Dieu " de leur temps et qui branche leur combat sur leur éthique de l'insoumission.

C'est pourquoi les prophètes sont des libérateurs de leur nation. Isaïe regarde l'Europe avec les yeux de son Jahvé à lui. Et le Jahvé d'Isaïe dit à son prophète : " Regarde ce continent aux mains dégouttantes de sang sur les parvis de sa servitude. Pour la première fois, l'Europe se veut la proie d'un autre continent , pour la première fois , un empire venu d'ailleurs campe en armes sur son territoire, pour la première fois, une civilisation entière tombe sous la coupe du maître qui accompagne chacun de ses pas. Ces idolâtres ne se connaissent pas comme tels, ces idolâtres sont des aveugles semi volontaires . Jahvé , toi qui as horreur des animaux qui se prosternent devant toi , toi que dégoûte le sang des sacrifices , toi qui m'as enseigné ton abomination de la servitude , ouvre leurs yeux aux signes de leur cécité, ouvre leurs oreilles aux signes de leur surdité, livre leur palais aux signes de leur amertume. Qu'ils boivent jusqu'à la lie la coupe de leur vassalité, afin que leurs yeux s'ouvrent sur leurs chaînes . " Cicéron : 'Eo deprimit servitus ut iis placeat , (La servitude abaisse les hommes à tel point qu'ils en viennent à s'y plaire) .

LETTRE XXV : Où l'anthropologie joue sa tête

La chute

Si vous passez en revue ces quelques repères d'une biographie psycho-biologique de notre espèce, vous cernerez d'un trait plus sûr ce que vos confrères entendent par " l'homme ". Vous savez qu'ils le qualifient de " sujet de conscience ", mais sans jamais se risquer à préciser de quoi il serait devenu conscient. Il vous faudra donc recourir à une anthropologie flottante en apparence, mais dans laquelle tout sera déplacement, chute, ascension et qui vous permettra de fuir la rigidification de la métaphysique occidentale dans les présupposés théologiques et les bénédictions verbales d'un humanisme sans envol ; et il faudra que votre recherche demeure toujours aux aguets, heuristique et active, comme tout ce qui bouge , change et devient. Car si le singe devenu semi pensant appartient nécessairement à une espèce évadée de la zoologie, son encéphale est nécessairement tombé en catalepsie jusque chez les spécimens d'un grand génie, compte tenu des restrictions que leur époque imposait à leur audace.

Quand vous serez devenu capable d'une observation critique de l'évolution psycho-génétique des référents théologiques de notre espèce, votre simianthropologie historico-critique radiographiera les armures cérébrales des personnages célestes qui servaient de cariatides à un animal dichotomisé pour avoir chu dans le monde. Alors vous serez mieux armé pour interpréter l'allégorie de notre chute parmi les idoles qu'évoquaient nos prophètes. Car vous aurez du moins renoncé à édéniser notre politique. Mais, pour autant, vous n'interpréterez pas encore les yeux grands ouverts votre croyance d'autrefois en l'existence d'une truffe exquise qui se serait cachée dans le cosmos, celle d'une intelligibilité en soi de la matière et qui légitimerait les alliances diverses et confuses que notre cerveau ancien concluait entre le monde réel et nos songes collectifs - donc politiques par définition ; car ceux-ci nous servaient seulement de leviers verbaux. L'analyse critique des synthétiseurs cérébraux de vos congénères devra donc élever votre psychanalyse à une science raisonnée de la folie dont le cerveau simiohumain demeurait la proie, celle de se connecter par magie à un univers divisé d'avance entre le réel et les discours oniriques que les répétitions de la matière étaient réputées vocaliser.

La dissection du cadavre de l'homme-singe

Alors l'approfondissement de la connaissance simianthropologique des cerveaux mutants dont s'honore d'ores et déjà notre espèce exigera une étude prospective de l'histoire, donc de la politique internationale, tellement l'histoire erratique et superficielle du singe-homme sera devenue le vrai creuset du "Connais-toi" de demain. Seul un approfondissement de nos sciences humaines nous enseignera à décrypter les effigies cachées de nous-même et de nos idoles qui soutenaient notre connaissance toute spéculaire et falsifiée de notre espèce et du monde ; seul cet approfondissement-là soumettra la problématique qui soutient votre recherche prometteuse à une science politique articulée avec une interprétation transcendantale des grands événements simiohumains qui scandent la folie de notre espèce. A l'instar des Grecs de Salamine et de Marathon, l'Europe jouera son avenir politique sur le destin de sa tête.

LETTRE XXVI : Où l'anthropologie sacrilège étudie les calorifères du langage

L'enfance et le mythe de l'Eden

Où l'anthropologie sacrilège étudie les calorifères du langage. Nous avons donc découvert, primo, que l'encéphale simiohumain est livré de naissance à une chute psychobiologique qui l'a livré tout au long des millénaires à des constructions théologiques maternantes, secundo, que nous sommes donc marqués du sceau d'un retour rêvé au stade fœtal, tertio, que toute la géopolitique contemporaine continue d'illustrer les exploits des idéologies réconfortantes qui nous servent de séraphismes calorigènes. Comment se fait-il que le singe en voie de cérébralisation soit devenu l'otage de ses idéalités réchauffantes, et cela au point qu'il se trouve empêché par la collectivité mentale à laquelle il appartient de faire un pas dans le monde glacé du visible sans occulter avec le plus grand soin la véritable nature de sa politique, tellement il a appris à se cacher sous le masque de ses songes bien tempérés ? Ses rêves le flatteraient-ils en secret ? Véhiculeraient-ils des concepts auto-béatifiants, donc des déités verbales qui l'angéliseraient en retour? L'auto sanctification inconsciemment semi animale d'une espèce sonorisée par ses idéalités flatteuses bercerait-elle un couple décérébré par son maître dans le jardin d'Eden ? Du coup, le simianthrope serait frappé de l'interdiction d'observer d'un œil averti comment l'idole lui a imposé ses définitions politique du " Bien" et du " Mal " - celles qui nourriront en retour la gloire et la puissance d'une divinité qui partagera avec ses adorateurs le fruit empoisonné qu'ils appelleront ensemble leur " pain de l'esprit ".

Les prémisses isaïaques de la pesée du simianthrope vous imposeront de vous demander quel sera l'enseignement dont l'intelligence véritable vous dispensera les bienfaits . Ne vous enseignera-t-elle pas qu'un monde idéalisé et éclairé d'une candeur édénique ne sera en rien celui de votre science ? Au reste, un monde illuminé par une innocence d'enfant de chœur n'est pas celui du monde grec : rien de plus nostalgique que l'univers prétendument " solaire " d'une Hellade canonisée par le mythe d'une innocence native. La civilisation grecque dit que " les dieux font mourir jeunes ceux qu'ils aiment ".

Une science du simianthrope capable d'apprendre cela aux enfants des écoles en sait décidément davantage que " Candide ou l'optimisme ". C'est que le génie tragique de la Grèce se nourrit d' une vérité que l'Europe ne redécouvrira qu'avec le Kant de 1781 et que la postérité d'Einstein a placée au fondement de toute la physique à quatre dimensions, à savoir que le genre simiohumain est livré, comme il est dit plus haut, à la magie verbifique de la " causalité matérielle " et qu'il n'est jamais parvenu ni à observer une cause de ce type en sa matérialité propre, ni à s'en saisir - encore moins à capturer dans ses filets le serpent de mer qu'on appelle le " principe de causalité matérielle ". Qu'en sera-t-il donc d'une anthropologie dont l'intelligence percera les secrets de l'Eden semi animal, de l'Eden des " causes concrètes ", de l'Eden des mots, de l'Eden d'un souverain patelin du cosmos ? Je souhaite à votre simianthropologie de nous éclairer sur la chute du cerveau simiohumain dans l'infantilité simiohumaine.

Peut-être l'avantage qu'une civilisation peut retirer de son abaissement intellectuel et politique est-il de faciliter une prise de conscience, au sein de votre discipline, de ce que des masses informes et couchées sur le lit de Procuste de leurs idéalités vassalisées par un empire étranger vous mettent en état de légitime défense et vous appellent à étudier la spécificité de crête de notre espèce ; car la connaissance scientifique du degré de transanimalité salvatrice de l'espèce que vous étudiez vous appelle non seulement à une simianthropologie transimmunitaire, donc interrogative et inquiète, mais également à une philosophie entière du génie des prophètes. Aussi votre réflexion sur l'avenir de votre science et sur la place qu'occupent les mythes sacrés dans l'onirisme simio humain commence-t-elle de s'approfondir , précisément parce que vous êtes à l'écoute de votre clouage sur la croix de la semi animalité de votre espèce.

le 1er septembre 2006