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LETTRES PHILOSOPHIQUES A UN JEUNE ANTHROPOLOGUE

Première partie
Esquisse d'une histoire du cerveau humain

 

Deuxième partie : Qu'est-ce que l'homme ?

Troisième partie : Le Mythe de l'Eden

Nos premiers défrichements des vastes continents de l'inconscient datent de plus d'un siècle et cent cinquante ans ont passé depuis que la parution de L'Evolution des espèces nous a renvoyés à nos origines animales. L'heure n'est-elle pas venue de faire cingler, toutes voiles dehors, la philosophie vers la question longtemps immobilisée par les mythes religieux ou méprisée par la philosophie des sciences - celle de savoir qui nous sommes ?

Puisque les armes nouvelles du "Connais-toi" font de nous les Christophe Colomb de notre retour à notre port d'attache, il est singulier que nos anthropologues demeurent prisonniers d'une espèce dont ils croient bien connaître l'encéphale . Mais Socrate, dit la Torpille, du nom d'un poisson tétanisant, pensait que le genre humain se rendait reconnaissable aux infirmités de son cerveau. Comment cet organe tente-t-il d'observer sa cage? Réussit-il à se dédoubler au point de porter sur lui-même un regard du dehors? Mais dans ce cas, quelle est la nature de l'extériorité censée le distancier de son histoire et de ses politiques et comment pouvons-nous soumettre à l'enquête la plus soupçonneuse le recul auquel il s'essaie?

Si telle est la question que soulève une anthropologie inquiète et qui commence de juger suspect son examen et sa pesée de l'objet de son savoir, nous ne saurions prétendre décrypter notre boîte osseuse si nous ignorions comment elle nous fait naviguer vers un port introuvable. On comprend que le convertisseur originel qui fit de la ciguë de la pensée le nectar de la philosophie débarque dans les sciences humaines du IIIe millénaire et qu'il y cherche le seul oracle auquel la raison prête l'oreille - son discours de la méthode.

Première PARTIE

ESQUISSE D'UNE HISTOIRE DU CERVEAU HUMAIN

LETTRE I : Où Diogène cherche sa lanterne
LETTRE II : Où l'anthropologie critique s'interroge sur la théologie des insectes
LETTRE III : Où l'anthropologie du singulier commence d'observer le logique du génie
LETTRE IV : Où l'anthropologie critique écoute les fac-similés expliquer les originaux
LETTRE V : Où Montaigne observe un renard
LETTRE VI : Où l'anthropologie visionnaire tente de visionner la notion de preuve
LETTRE VII : Où l'anthropologie du singulier raconte quelques pages de son histoire
LETTRE VIII : L'anthropologie des signes vivants
LETTRE IX : Où l'anthropologie sommitale commence d'observer les signes
LETTRE X : Où l'encéphale simiohumain assiste au naufrage de l'espace et du temps
LETTRE XI : Où l'anthropologie du singulier observe le gri-gri de l'Occident
LETTRE XII : Où l'anthropologie critique dresse un constat de déréliction
LETTRE XIII: Où l'anthropologie de l'avenir rédige l'éloge funèbre de François Villon
LETTRE XIV : Où l'anthropologie moderne devient existentielle
LETTRE XV : Où l'anthropologie isaïaque démythifie l'expérience
LETTRE XVI : Où l'anthropologie existentielle flirte avec l'introspection

LETTRE I : Où Diogène cherche sa lanterne

Pour une révolution de l'anthropologie

Vous m'avez adressé une lettre inquiète et confiante, lucide et vibrante de la générosité de vos espérances. Je salue votre vocation riche d'une attente juvénile, j'apprécie l'honneur que vous me faites de me demander quelques conseils à l'heure où votre jeunesse s'engage avec vaillance dans une vie que vous entendez consacrer à la recherche anthropologique d'avant-garde. Votre discipline, m'écrivez-vous, commence de se poser des questions sur la problématique qui la commande et sur la méthode qu'elle voudrait apprendre à s'imposer. Ces questions sont philosophique par définition, tant il est vrai , soulignez-vous, qu'il n'y a pas de science qui ne requière son " discours de la méthode ", donc un balisage des chemins qui la conduiront à bon port.

Longtemps, dites-vous, la vocation de la philosophie fut de rédiger un guide de la raison à la seule intention des sciences de la nature , parce que celles-ci servaient seules de fondement à l'universalité d'un savoir reconnu pour rationnel. Mais de nos jours, ajoutez-vous, la pensée est redevenue socratique du seul fait que son guidage s'adresse aux sciences dites humaines, dont la principale est l'anthropologie. Vous soutenez en outre que cette discipline rassemblera dans son enceinte la psychologie , la psychanalyse , l'éthologie, la politique, la critique des mythes religieux, mais également l'archéozoologie et l'archéopsychologie, donc la connaissance scientifique de l'évolution de notre cerveau depuis notre évasion partielle du règne animal. Vous me rappelez à bon droit que la philosophie continue de nous poser la seule question décisive, celle de savoir si nous sommes en mesure de peser la validité des instruments de notre raison; vous ajoutez avec non moins de pertinence que toutes les sciences , y compris la physique mathématique, se sont révélées secrètement socratiques; vous allez jusqu'à écrire que la question de la valeur de la connaissance ira jusqu'à nous demander ce que prouve la preuve qualifiée d'expérimentale, puisque nous savons maintenant qu'elle ne nous démontre jamais que les vérités que notre cerveau lui enjoint de prouver . Je vous réponds que la philosophie est devenue une radiographie des prémisses qui pilotent les théories scientifiques ; je vous réponds que toute la philosophie court vers une anthropologie abyssale ; je vous réponds que la pensée rationnelle est à la recherche d'un inconnu que nous avions baptisé l'homme un peu trop précipitamment et dont nous nous demandons si ce prématuré ira jusqu'à débarquer un jour parmi nous. Vous voyez que nous avons des chances de jeter un pont un peu nouveau entre l'anthropologie descriptive d'autrefois et la pesée de l'encéphale du simianthrope .

L'anthropologie et la pesée de notre encéphale

Votre patriotisme se demande si la France voltairienne se révèlera la prophétesse de l'anthropologie moderne pour avoir découvert, dès le XVIIIe siècle, que le vrai moteur du monde s'appelle l'intelligence et pour avoir construit un temple voué au culte des têtes pensantes. Nous sommes le premier peuple de la terre, m'écrivez-vous, qui ait gravé sur le fronton de la nation l'inscription: " A ses grands hommes, la patrie reconnaissante ". L'humanité en attente d'elle-même serait-elle une espèce dont les radars voudraient bien savoir ce qu'ils cherchent, mais qui sait du moins que le plus difficile est d'apprendre à apprendre et que le carburant de l'humanité s'appelle le génie?

En vérité, vous tracez d'avance l'itinéraire de notre dialogue ; car vous savez que les progrès et les reculs de la raison sont les clés de l'histoire et de la politique et que la France des philosophes porte la responsabilité de monter en première ligne sur le front de la pensée de demain ; vous voulez qu'elle serve de guide à la seule discipline dont la nature propre est de définir la santé du cerveau et de soigner ses maladies, vous entendez réhabiliter le condamné à mort qui a enjoint à la science de la ciguë d'apprendre les secrets de l'humanité. Puisque cette discipline est donc médicale par définition, sa mission naturelle la voue à soumettre les formes de la réflexion que l'Occident qualifie de " rationnelles " à une thérapeutique de la boîte osseuse des fuyards de la nuit animale.

Tel est l'esprit dans lequel vous me demandez : " Quelle est la véritable histoire de la raison ? " Vous précisez de surcroît qu'on n'a jamais vu une civilisation se proclamer irrationnelle et s'en faire un mérite . Mais si la sorcellerie passe pour rationnelle aux yeux du sorcier , la théologie aux yeux du théologien, la démocratie aux yeux du démocrate, la monarchie aux yeux du royaliste, c'est donc que la " raison " est l'enclume et le marteau de toutes les cultures et qu'en tous lieux, à toutes les époques et dans tous les ordres du savoir, son autorité est l'instrument exclusif de la découverte de la " vérité " . Et pourtant nous nous demandons quelles seront ses méthodes et à quels critères nous reconnaîtrons la légitimité des comportements inégalement disciplinaires et spécialisés des cerveaux placés sous la férule d'Athéna, la déesse de l'intelligence, dès lors que la première des sciences à vos yeux, l'anthropologie , se demande par quels alambics faire passer sa raison aux fins de purifier celle qui lui appartiendra en propre et qu'il lui reste à conquérir.

Vous savez que organe que le philosophe ne cesse de poser sur les plateaux de la balance qu'il a construite dans l'intention de peser la valeur de la pensée de ses congénères n'est autre que la masse cérébrale que notre espèce s'enorgueillit de voir grossir de millénaire en millénaire et même de siècle en siècle. C'est dire que le plus grand danger, pour notre civilisation, est de laisser la réflexion anthropologique sur l'histoire et la politique des semi évadés de la zoologie s'échapper du filet socratique. Votre lettre est-elle d'un apprenti anthropologue ou d'un disciple de Socrate, tellement vous démontrez que la quête du "Connais-toi" passe par l'alliance de l'anthropologie scientifique de demain avec l'échographie du cerveau de l'humanité ?

Les prospecteurs de la raison

Comment définirions-nous la santé politique de notre espèce et comment la philosophie porterait-elle les sociétés humaines à une conscience d'elles-mêmes dictée par les victoires de la raison si la notion même de raison fait précisément toute la question et si la tâche de cette discipline prospective est d'apprendre à connaître cette déesse ? Vous savez qu'à partir de Platon les termes d'harmonie et de perfection , qui étaient demeurés mystiques et cosmologiques dans la raison grecque depuis Pythagore, ont subi une scission interne de leur acception. Alors qu'elles avaient passé pour l'expression d'une beauté et d'un savoir achevés par leur clôture sur eux-mêmes - les mathématiques de l'époque en avaient fourni le modèle - il existerait une vérité inaccessible dont le statut renverrait non seulement au-delà de l'univers visible, mais également au delà des idées pures, de sorte qu'on les qualifierait à juste titre de méta-physiques. Vous savez que le mythe platonicien de la caverne avait relativisé tout le " temporel " et que, dans cet esprit, la première "chute " était celle qui avait fait choir le monde des Pythagoriciens et des Eléates dans l'accidentel et le contingent .

Vous êtes tellement conscient de ces prémisses que je ne puis qu'admirer sans mesure votre courage de jeune chercheur des secrets de la raison anthropologique qui rendra sommitale votre discipline . A quel avenir votre enthousiasme d'anthropologue-philosophe est-il appelé? Vous me demandez si le "Connais-toi" socratique redeviendra ascensionnel et ressuscitatif ou s'il repose d'ores et déjà dans le mausolée des espérances perdues du genre humain . Mais comment saurais-je si la France sera citée à la barre du tribunal de l'histoire pour avoir fui ses responsabilités dans l'enfantement de l'intelligence mondiale à venir ? Car cette question soumet précisément l'anthropologie scientifique actuelle à l'examen prospectif que vous appelez de vos vœux , puisque notre boîte osseuse s'est enrichie de deux disciplines inconnues de Voltaire , la science de l'inconscient et la découverte de l'évolution des espèces. En vérité nous ne pouvons que nous interroger ensemble sur ce qu'il en sera du rationalisme qu'appelle le troisième millénaire. Comment l'anthropologie moderne devra-t-elle apprendre à peser l'encéphale des descendants d'un quadrumane à fourrure ?

Nous ne serons pas seuls à chercher la réponse. Ne craignons pas de nous laisser guider par des cerveaux sommitaux, laissons-nous illuminer autant que nous le pourrons par des lumières dont les siècles passés nous ont transmis l'éclat et demandons-leur d'éclairer des territoires inconnus de leur temps ; car le génie est prospectif par définition et son éclairage sert de lanterne de Diogène à ses modestes serviteurs.

Le premier bonheur que l'anthropologie dont vous rêvez apporte à la philosophie est de consolider l'alliance de Socrate avec l'apprentissage d'une science historique qui sache quelle est sa propre nature, tellement votre discipline est condamnée à conclure un traité nouveau entre Clio et la pesée du cerveau de nos ancêtres afin que la mémoire et le vrai savoir consentent à s'interroger de conserve sur les arcanes de l'intelligence et de la politique d'une espèce déchirée entre le ciel et la terre . Je vais donc commencer par raconter au guerrier prometteur qui monte au front tout casqué comment, il y a quatre siècles, notre boîte osseuse faisait briller ses dorures à excommunier les charançons.

LETTRE II : Où l'anthropologie critique s'interroge sur la théologie des insectes

Les charançons de Saint-Jean-de-Maurienne

Souvenez-vous qu'en 1531 , cinq ans seulement avant la mort d'Erasme, un de nos plus grands juristes, Chasseneuz , a publié un traité de l'excommunication majeure des insectes dans lequel il rappelait le déroulement de plusieurs procès diligentés par l'autorité ecclésiale de l'endroit contre des chenilles et des limaces. Son ouvrage n'innovait en rien : il suivait la jurisprudence établie par notre encéphale de l'époque, qui avait permis à saint Bernard d'excommunier avec éclat des essaims de mouches dont le vrombissement troublait les offices du couvent de Frogny . En 1587, neuf ans seulement avant la naissance de Descartes, une invasion subite de charançons alerte les instances juridictionnelles de Saint-Jean-de- Maurienne en Bourgogne. Il s'agissait de l'eumolpe de la vigne, qu'on appelait des "hurebecs".

La question se trouvait donc posée derechef de préciser devant quelle juridiction les charançons seront cités à comparaître, comment on leur signifiera par huissier de quitter le territoire, au nom de quels articles du droit canon ils pourront se voir frappés d'anathème par l'autorité romaine en cas de récalcitrance aux sommations en bonne et due forme que le tribunal leur aura signifiées et si leur relégation par voie de justice dans les flammes éternelles dont s'alimente jour et nuit le camp de concentration souterrain où notre idole s'exerce à la torture sera provoquée par la foudre de leur " excommunication majeure ", alors que le véhicule du bourreau qui transportera leurs âmes au jardin des supplices n'est pas décrit avec soin et précision dans les Saintes Ecritures.

La procédure

Le procureur de Saint-Jean-de-Maurienne est un honnête homme: il estime que les accusés ont le droit de se trouver défendus à l'aide de toutes les ressources de l'éloquence de prétoire. L'honneur de plaider pour les charançons devant un banc d'infamie désert revient à un avocat, Me Rambaud, qui fait aussitôt valoir l'évidente légitimité des dégâts provoqués par les insectes, puisqu'il est prouvé dans la Genèse que Dieu a béni tous les êtres vivants et respirants sur la terre - sinon, jamais il ne les aurait trompés par ces mots: " Croissez et multipliez ". Ne serait-il pas sacrilège, enchaîne le défenseur des insectes, que Dieu fût le " grand trompeur " dont Descartes exorcisera un demi siècle plus tard le fantasme à l'école de son " discours de la méthode ", qui parut en latin à la fin de 1636 et qui fut traduit en français en 1637 par le duc de Luynes?

Mais je vous rappelle que nous sommes en 1587. L'excommunication de Martin Luther remonte à deux tiers de siècle . Me Rambaud ne saurait ignorer les acquis de la Renaissance au pays de Montaigne, de Ronsard, de Budé, de Rabelais. A ce titre, il éclaire la simianthropologie au chapitre de la scission de l'encéphale simiohumain entre des mondes incompatibles entre eux, mais que notre espèce invoque toujours conjointement. Le 5 juin , ce sera donc en humaniste que Me Rambaud contestera toute la procédure diligentée contre ses minuscules clients : il prétend qu'on ne peut ni les citer à comparaître devant leurs juges, ni les condamner par contumace . Mais, dans le même temps, sa foi demeure aussi inébranlablement schizoïde que celle de Luther, qui avait dit devant la Diète de Worms : " A moins qu'on ne me convoque sur des attestations de l'Ecriture et pour des raisons évidentes (…), je suis lié par les textes scripturaires que j'ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu. " Qu'il soit impossible de faire venir de force les charançons à la barre du tribunal, rétorque l'encéphale biphasé des plaignants, ne saurait délégitimer les clauses non révocables du traité d'alliance signé entre Dieu et sa créature. Au demeurant, tous les animaux n'ont été créés que pour l'utilité de l'homme ; comment des circonstances occasionnelles seraient-elles habilitées à nuire aux intérêts éternels de l'abondante postérité d'Adam et d'Eve ? Mais attendu que les deux systèmes de pensée se révèlent en contradiction radicale entre eux, alors qu'ils font la paire à la barre du tribunal, qu'adviendra-t-il de la liberté bipolaire du singe-homme ? Ne se verra-t-il pas contraint de décider tout seul et sans aucun secours théologique de faire prévaloir une problématique aux dépens de sa jumelle monozygote?

Rassurez-vous, je ne vais pas vous narrer en détail les dix-neuf feuillets du dossier rédigé en latin. L'important, pour le simianthropologue des procédures d'excommunication majeure des insectes en général et des charançons en particulier est d'observer la structure cérébrale biphasée du singe fulminateur telle qu'elle se transmet de siècle en siècle sous des formes variables, mais qui se révèlent toutes à l'écoute des logiciels éprouvés et constants chargés d'assurer la saine gouvernance de l'encéphale simiohumain . Sans doute vous réjouirez-vous de ce que la simianthropologie philosophique conduise votre anthropologie critique à des analyses politiques du cerveau à la fois semi animal et théologique dont notre espèce se trouve dotée encore de nos jours ; car la politologie de demain sera du ressort de votre discipline dès lors qu'elle pilote un organe asservi au fonctionnement collectif et religieux par nature de nos sociétés. Aussi l'essentiel de toutes les orthodoxies théologiques est-il dans la soumission enfantine du simianthrope à un souverain mythique dont la tâche diversement modulée sera de consolider le lien social . Un chef divin, de préférence fort âgé, tiendra d'une main ferme les rênes d'un univers auquel il dictera sa gestion de l'intelligibilité du monde nécessaire à la gouvernance cérébrale de notre espèce. C'est pourquoi tous les raisonnements des raisonneurs simiohumains sont construits sur le modèle requis par leur créateur et leur maître.

Une histoire simianthropologique de la théologie

Supposons que l'anthropologie actuelle étende son champ d'observation et d'analyse jusqu'à se métamorphoser en une simianthropologie; supposons qu'elle fournisse aux diverses théologies qui donnent leur charpente cérébrale aux trois monothéismes la méthode de décryptage de leur évolution ; supposons que la problématique interne du mythe de la Genèse réclame de l'encéphale simiohumain qu'il élabore une discipline de ce genre. La méthode requise par votre discipline vérifierait alors sa scientificité aussi bien à l'école du cerveau dichotomisé de Luther qu'à celle des habitants de Saint-Jean-de-Maurienne, qui se demandaient avec quelle moitié de leur tête il leur fallait comprendre l'invasion des charançons. Dans les deux cas, la question centrale serait de connaître le degré de dépendance de l'encéphale de notre espèce à l'égard de son chef dans le cosmos et comment cet assujettissement se vérifierait à l'épreuve de toute la politique et de toute l'histoire du cerveau simiohumain .

Etait-il permis de poursuivre les charançons en justice pour hérésie, alors que l'idole à la longue barbe blanche semblait avoir clairement répondu par l'affirmative du seul fait qu'elle n'avait tenu aucun compte du verdict précédent de ce même tribunal, qui avait solennellement déclaré : " Attendu que Dieu, auteur suprême , a permis que la terre produisît des fruits et végétaux , non seulement afin de nourrir les hommes, créatures raisonnables, mais pour la conservation des insectes qui volent à la surface du sol ; attendu qu'il ne serait nullement convenable d'agir avec trop de précipitation .(…) Par ces motifs, déclarons que mieux vaut que nous recourions à la miséricorde céleste et implorions le pardon de nos péchés . " Puisque , les messes , les processions, les prières n'avaient pas suffi à faire déguerpir les charançons, c'était que la rudesse d'une procédure expéditive était expressément requise.

Aux yeux de Luther, la question s'était présentée sous le même vêtement : à quelle autorité infaillible fallait-il reconnaître le titre et l'habillage de porte-parole exclusif et assermenté de l'idole , à celle dont témoignaient ses œuvres complètes ou au sceptre de ses tribunaux? " Je ne crois ni au pape, ni aux conciles seuls , avait déclaré le réformateur, puisqu'il est clair qu'ils se sont souvent trompés et contredits. Je ne puis ni ne veux me rétracter en rien , car il n'est ni sage, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. " Mais qui garantissait à Luther que l'unique autorité dont dépendait sa conscience était celle d'un Dieu dont l'encéphale se révélait aussi bifide que celui de ses adorateurs, puisqu'il était interdit à ceux-ci de se reconnaître dans le miroir de la " sagesse " et de " l'honnêteté " que leur tendait leur idole biphasée? La divinité était-elle au-dessus de tout soupçon ? Quatre siècles plus tard, Nietzsche prophétisera : " Le christianisme périra de son immoralité ". A quelle créature l'immoralité du génocidaire de l'éternité renvoyait-elle? Si " Dieu " est nécessairement un personnage politique et si son cerveau définit le " Bien " et le " Mal " à son propre profit de tortionnaire immémorial de sa créature, quelle sera la politique dichotomique qui commandera son éthique de l'écartèlement du monde entre la paix et la guerre? C'est ce que se demande désormais une Europe vassalisée par les Luther du Dieu bipolaire de l'Amérique et divisée entre les Evangélistes de la Liberté révélés dès 1789 et les expéditions guerrières contre les charançons du monde entier, tant il est vrai que votre anthropologie critique débarquerait avec armes et bagages dans la géopolitique contemporaine, qui se dichotomise comme jamais entre l'empire de la vertu et celui du péché, si vous conquériez les armes de la science des cerveaux que Darwin et Freud attendent d'une révolution radicale de la problématique de votre discipline.

Quel sera le sceptre qui garantira aux pieux habitants de Saint-Jean-de-Maurienne que le vrai ciel de Jésus-Christ leur demande d'excommunier derechef les insectes coupables d'avoir fait la sourde oreille aux injonctions d'un ciel pourtant fort à l'écoute des messes et des processions de ses fidèles et qui leur aurait clairement ordonné de quitter les lieux, ou bien de se contenter de recommencer les cérémonies expiatoires antérieures, dont la responsabilité de l'échec incomberait à la robustesse insuffisante de la piété des fidèles ? La seule autorité qui décidera de la pertinence de leurs actes de dévotion ou de leur hérésie sera une conscience privée de tout moyen assuré de décider de sa propre légitimité ou de celle du diable si, par malheur, ce dernier s'en révélait le véritable instigateur ; car le singe schizoïde est terrorisé en secret par une évidence dont il se refuse l'aveu , à savoir que le fulminateur de l'apocalypse et le bénisseur du cosmos n'est autre que la créature dont le ciel gesticulatoire s'empêtre dans les embarras politiques insolubles qu'il partage avec ses serviteurs. Encore une fois, ne pensez-vous pas que l'anthropologie moderne sera existentielle et qu'elle aura tout à gagner à observer la domesticité humaine dans sa politique tant sur la terre qu' au ciel ?

LETTRE III : l'anthropologie du singulier commence d'observer le logique du génie

L'apprentissage de la radiographie du cerveau simiohumain

A quelle époque notre intelligence transonirique a-t-elle fait ses premiers pas? Seulement à l'heure tardive où nous avons découvert notre appartenance à une espèce congénitalement livrée à des délires cosmologiques provoqués par la propulsion de notre masse cérébrale dans le vide. Nous avons commencé par tâtonner parmi nos gigantesques champignons verbaux ; puis notre boîte osseuse nous a hissés sur les hauteurs du cosmos. La conscience de cet accouchement monstrueux est apparue à Athènes au IVe siècle avant notre ère. Figurez-vous que nous y avons assisté au débarquement de quelques spécimens de notre espèce que la nature avait tout subitement fait bénéficier d'une mutation de leur masse cérébrale tellement décisive que, de nos jours encore, non seulement les effets collatéraux de cette métamorphose continuent de se propager, mais que le XXIe siècle tout entier lui donnera une postérité plus féconde que toutes les précédentes. L'accouchement de notre premier regard sur notre imagination religieuse se résume en un télégramme : " Les dieux n'existent pas. Stop. Comment nous en passerons-nous? Stop. Comment nous en donner qui existeraient ? Stop ". Nous avions découvert , comme dira Novalis, que " nous sommes plus étroitement liés à l'invisible qu'au visible ".

Mauriac saluait la sainteté de la jeunesse. Permettez-moi de rappeler à votre sainte jeunesse les ravages qu'a provoqués, en ces temps reculés et que provoque encore de nos jours la seule bombe thermonucléaire proprement cérébrale que le genre simiohumain ait jamais réussi à faire exploser et qui nous laisse encore tout déconfits. Les congénères des Prodicos et des Protagoras se sont aussitôt armés des gourdins de leurs dieux et se sont rués sur les malheureux philosophes avec des cris de mort. Depuis lors la pensée est devenue l'ennemie majeure de la théologie . En -499 Socrate boira la ciguë de la piété. En -423 , Aristote, menacé du même sort, quittera Athènes avant son procès, afin d'éviter, disait-il, un " nouvel attentat contre la philosophie ". Puis les chrétiens ont pris pendant vingt siècles la relève des procès pour crimes contre les dévotions. Mais les écrits de Prodicos n'en ont pas moins fait un si grand scandale à Athènes qu'ils ont allumé, dit-on, le premier autodafé de l'histoire et que Périclès a dû protéger sa fuite affolée.

Le plus étonnant, aux yeux des anthropologues qui élèveront leur science du cerveau onirique du simianthrope au rang d'une vision isaïaque de la folie religieuse, c'est que l'illumination cérébrale aussi subite que dévastatrice dont les premiers philosophes épouvantés par le vide du cosmos ont bénéficié il y a vingt quatre siècles ne les a pas fécondés instantanément et par miracle dans tous les ordres du savoir et de l'intelligence de leur temps. Comment se fait-il que leur gigantesque avance cérébrale sur leurs congénères ne les ait pas tout subitement et comme par un coup de baguette magique promus au premier rang des mathématiciens, des géomètres, des poètes, des prosateurs, des chefs de guerre de leur siècle? C'est que l'évolution des encéphales capables de se mettre à l'écoute du néant est lente, partielle et désespérément locale. Les grâces de l'immensité et de la mort sont si parcimonieusement distribuées que les bénéficiaires des déflagrations du silence ne connaissent jamais qu'une focalisation rarissime de l'alerte cérébrale de notre espèce dans le mutisme de l'éternité. C'est avec une paresse infinie que nous nous arrachons aux formes théologiques de la zoologie.

Aussi avons-nous attendu huit siècles environ que les dieux d'Athènes consentissent à se rendre inaudibles ; et c'est à contre cœur qu'il nous a fallu nous résigner à dresser leur acte de décès en bonne et due forme ; mais d'autres dieux plus surarmés que les précédents ont aussitôt jailli des sépulcres de leurs frères et ont emboîté le pas à leurs compagnons trépassés avec une telle audace qu'il serait suicidaire pour vous de célébrer leurs funérailles avec trop d'éclat à Paris. Comment se fait-il que les derniers arrivés du ciel n'aient pas tardé à faire l'objet d'une vénération officielle de la part des Etats et des peuples égale à celle dont leurs prédécesseurs avaient bénéficié pendant plusieurs millénaires à Athènes ? Comment votre anthropologie courageuse expliquera-t-elle que, de nos jours encore , trois Zeus aux théologies incompatibles entre elles aient conservé une immense audience sur un Olympe tricéphale et que chacun d'eux puisse revendiquer le monopole de la création du cosmos sans que cela dérange nos anthropologues officiels?

Il vous faudra expliquer, sous le sceptre de nos Périclès, que les descendants des mutants athéniens se comptent encore sur les doigts d'une seule main et que le délire onirique congénital à notre espèce a seulement changé de direction et diversifié ses ravages ; il vous faudra expliquer pourquoi l'inexistence des dieux grecs a paru tellement incroyable au simianthrope même intelligent du Vème siècle avant notre ère que, depuis deux millénaires et demi , les héritiers de Prodicos et de Protagoras demeurent isolés dans une anthropologie demeurée non seulement pieusement superficielle, mais qui, de surcroît, s'est fait un bouclier cérébral de sa superficialité ; il vous faudra expliquer que nos athées en prière dans les Eglises de leurs idéalités exorcisent désespérément la chute de leurs autels dans les platitudes du quotidien . Votre anthropologie cessera donc de perdre son temps en démonstrations aussi irréfutables qu'inutiles de l'évidence que Prodicos et Protagoras ne s'étaient pas trompés ; car vous vous demanderez exclusivement pourquoi des personnages imaginaires par définition s'installent de génération en génération sous l'os frontal des rejetons d'un quadrumane à fourrure et bâillonnent son embryon d'entendement dans le monde entier, et cela non seulement avec un entêtement incroyable, mais dans la jubilation et avec un succès jamais démenti . Car telle est la théologie sous-jacente à nos sciences humaines demeurées pseudo rationnelles et pseudo cogitantes.

LETTRE IV : l'anthropologie critique écoute les fac-similés expliquer les originaux

Les insectes miraculés

Vous avez commencé de vous dire que le singe-homme est un insecte virtuellement miraculé, puisqu'il se révèle potentiellement capable de ressentir une épouvante proprement intellectuelle , mais qu'il ne parvient à se protéger d'une panique d'entrailles inconnue des chimpanzés qu'en se cachant sous les carapaces cérébrales qu'il se forge afin d'exorciser ses terreurs. Puis votre anthropologie a commencé de décrypter les théories physiques simiohumaines, et vous vous êtes mis à l'école d'un difficile décodage des boucliers du calcul dont les fuyards de la nuit animale ont armé les nombres de siècle en siècle ; et vous avez commencé de raconter une physique dont l'arithmétique a progressé de Ptolémée à Copernic, à Newton, à Einstein, sans jamais être parvenue à se demander ce qui faisait fonction de " preuve du sens " dans leurs preuves dites " expérimentales ", puisque, dans son état actuel, l'intelligence simiohumaine a encore tellement froid aux yeux qu'elle demeure incapable de radiographier les gesticulations de type " rationnel " auxquels elle s'exerce ; et vous avez commencé de démontrer que toute signification n'est démontrable que par le relais d'une motivation et d'une volonté simiohumaines , ce que la théologie des charançons rebelles aux vues de leur créateur a sans doute achevé de vous démontrer.

La pesée anthropologique des divers systèmes d' " explication mathématique " d'un univers rendu effrontément " locuteur " pour s'être mis à l'écoute de ses décalques équationnels - comme hier à l'école de ses décalques théologiques - vous conduira donc à la connaissance de la raison modélisée et piétinante dont notre espèce se trouve dotée, mais à la seule condition que vous appreniez à décrypter le prodige cérébral censé permettre aux facs similés d'expliquer les originaux . Pour cela, il vous faudra plonger dans l'inconscient des équations illusoirement arrachées à leur mutisme par la myopie attachée à leur exactitude - cercle vicieux que Descartes appelait une " battologie " et qui ensorcelle les routines de la nature à l'école de leurs propres redites. Puisque la raison retentissante du simianthrope est viscéralement tautologique et spéculaire, vous devrez observer l'effigie de son fabricant tartufique. Comment, vous direz-vous, " Dieu " s'écoute-t-il dans le haut-parleur de son pénitencier souterrain, celui dont sa créature s'est aussitôt armée à son tour? Vous voyez avec quelle ardeur la théologie de l'impiété des insectes poursuit l'anthropologue d'aujourd'hui et le contraint à observer au microscope les charançons empressés que nous sommes devenus dans une immensité truffée de nos microphones; car si la sainteté pénitentiaire est la mégaphone du simianthrope, celui-ci se révèle un animal condamné à supplier son propre " être " de décrypter le monde.

LETTRE V : Montaigne observe un renard

Confession d'un singe semi pensant

Montaigne avait démontré par l'observation d'un renard dont la patte logicienne tâtait longuement la surface d'un étang gelé et qui ne s'engageait sur la glace que pour avoir tiré les enseignements d'un monde " rationnel " en diable, que les animaux sont nés cartésiens et que leur Discours de la méthode les conduit, comme nous, à " comprendre " le monde à seulement enregistrer les " habitudes de la nature ", comme disait Ockham. C'est qu'à se redire avec constance elles se laissent prophétiser, donc rentabiliser à coup sûr.

Observez donc les recettes de ventriloques de la matière auxquels l'encéphale simiohumain et celui du renard recourent de conserve afin de s'armer d'une raison censée se trouver tapie tout ensemble dans les entrailles de l'univers et sous leur os frontal. Cette méthode conduira votre discipline à se dire que si l'univers est censé donner la parole à ses propres ritournelles et si votre pauvre tête se trouve pourtant habitée par un entendement ambitieux de scanner l'illusion expérimentale qui l'habite, vous le devez à deux pédagogues. Le premier s'inscrit dans la postérité d'un certain Darwin , dont les expériences ont permis de faire débarquer dans les sciences que ses congénères qualifiaient prématurément d'humaines une anthropologie critique encore titubante, mais d'ores et déjà en mesure de déposer le cerveau de notre espèce sur les plateaux d'une balance capable de chiffrer l'augmentation de poids de cet organe au cours des millénaires; car dès lors que nous nous trouvons livrés à des métamorphoses lentes et tâtonnantes des capacités de notre encéphale, nous nous voyons contraints de nous reconnaître en cours d'achèvement, et par conséquent, condamnés à conquérir un regard non point sur nos corps, mais sur le grossissement inutile de notre boîte osseuse , puisque l'infirmité psychogénétique qui affecte notre entendement branché sur le profitable nous fait penser sur le modèle de tous les autres animaux.

Qu'en sera-t-il donc de la raison qui pilotera votre anthropologie en gestation et quel regard portera-t-elle sur la raison du renard? Marchera-t-elle à vive allure ou d'un pas traînant ? La ferez-vous courir un jour à toutes jambes ? Bien malin qui vous dira à quelle distance votre discipline se trouve du renard qu'elle vient tout juste de quitter et de l'homme dont elle attend l'heureux débarquement dans notre capital génétique. Pour l'instant, l'infirmité cérébrale native de l'anthropologie moderne s'exprime par l'instabilité de l'entendement prévisionnel qui affecte cette discipline et qui la ballote de siècle en siècle entre un monde muet, aveugle et sourd et des mondes béatifiés par des songes. Ne pensez-vous pas que, pour comprendre une science de nous-mêmes devenue semi transcendante au monde animal et qui se voit condamnée à se construire une identité de masse sur l'assise des référents psychiques imaginaires qui lui permettent seulement de s'accoter à des images idéalisées et vengeresses d'elle-même, il faut qu'elle apprenne à scanner l'encéphale de la divinité qui sert de fixatif aux liturgies patelines d'un cosmos désespérément routinier ? Car l'idole traque ses profanateurs pour le meilleur et pour le pire.

Mais vous savez que les mystiques dignes de l'écoute des anthropologues de demain condamnent les idoles qui jouent aux renards parmi leurs séraphins; ils pensent, comme vous, que l'évolution des dieux au couteau entre les dents et qui se sont installés dans le cerveau simiohumain reproduisent et résument le fonctionnement de l'encéphale semi animal de leurs adorateurs. Aussi, l'analyse critique du cerveau infirme qui pilote pour l'instant notre anthropologie pseudo scientifique vous permet-elle d'observer comment le singe sonorisé s'applique à motoriser les guides et les pédagogues divins qu'il a vocalisés dans le cosmos des renards. Si vous acquérez une science du cerveau transthéologique qui germe malgré tout sous l' os frontal de l'anthropologie moderne, donc également dans la boîte osseuse du bourreau du ciel que nos ancêtres adoraient, vous étendrez votre problématique à une étude spectrale de toute la géopolitique de notre espèce .

Une espèce cérébralement inachevée

Vous voyez qu'il est brûlant, l'avenir que je souhaite à votre simianthropologie. Mais pour libérer cette discipline de sa paralysie méthodologique et des tabous religieux qui paralysent son essor, vous devez tenter de faire gravir une montagne à votre belle vocation intellectuelle; car, si votre science de l'homme ne gravissait pas un pic dont l'ascension sera difficile , comment examineriez-vous un jour de l'extérieur la genèse , la perpétuation, la solidification ou la fossilisation des méthodes qui vouent l'anthropologie de plaine d'aujourd'hui à fossiliser les identités irrationnelles dont les peuples et les nations se sont cuirassés? Puisse votre escalade vous permettre de porter un regard suffisamment transanimal sur nos institutions publiques pour qu'elles se révèlent des focalisatrices de nos représentations aveugles du monde .

LETTRE VI : Où l'anthropologie visionnaire tente de visionner la notion de preuve

Une histoire de la raison simiohumaine

Peut-être les univers oniriques sont-ils véhiculés d'une génération à l'autre par la fausse intelligence d'une espèce née du calorifère qu'on appelle le langage ; peut-être ce calorifère fait-il mijoter à feu doux le plat de la sottise édénique ; peut-être nos cités politiques font-elles grésiller la parole de notre " justice " et de son ventriloque, notre " principe de justice "; peut-être notre idole tient-elle d'une main ferme son sceptre de créateur mythique du cosmos, lequel aurait fait de sa créature la victime tantôt tiède et tantôt brûlante d'une condamnation éternelle pour cause d'intelligence ; peut-être notre expulsion du jardin originel trouvera-t-elle son couronnement dans une décision de justice apocalyptique - celle de notre vaporisation thermonucléaire .

Dans le cas où votre discipline serait placée sous une épée de Damoclès de ce type, votre tâche serait de rédiger en premier lieu un rappel des étapes que la pensée simiohumaine avait franchies sous le soleil avant de se voir réduite au rang d'otage en sursis ou sans recours de sa semi animalité cérébrale.

La première station de croix de la raison anthropologique serait celle du concept. Vous la trouverez exposée avec minutie dans les œuvres du disciple le plus célèbre de la Torpille , un dénommé Platon. Ecoutez-le demander à Hippias, le benêt de service , ce qu'est la beauté en son " être " idéalisé, donc élevé à sa perfection vocalisée . Le pauvre homme fait successivement valoir la beauté d'une marmite, d'une vierge, d'un vieillard que son grand âge aura couronné de la sagesse des barbes blanchies. Dix fois, Platon revient à la charge, mais en vain : comment faire comprendre à un idiot de village qu'il ne lui demande pas de vous présenter un étalage des sonorités particulières dont il pourra faire retentir la cloche de l'idée de beauté, mais d'énoncer clairement le concept de l' " être " de la beauté qui rendra belles les marmites, les vierges et les vieillards et qui nous fera nous exclamer : " Qu'ils sont beaux " ! Hippias répond, comme tous les enfants : " Ce qui est beau, c'est quand… " . Aussi ce dialogue présentera-t-il un immense intérêt simianthropologique à vos yeux, parce qu'on y découvre que l'encéphale des Athéniens était demeuré aussi chosiste que le nôtre et qu'à l'instar des savants simiohumains actuels, il soutenait la matérialité des preuves, lesquelles seraient confusibles avec des faits ou des événements proclamés probatoires, à l'instar des légumes qu'on porte au marché sur des chariots.

Distinguer une preuve logée dans un cerveau, donc présente à la lumière de sa signification dans un univers rationalisé par des signes d'une part, de sa prétendue illustration physique , d'autre part, n'est pas encore à la portée de l'encéphale moyen de notre civilisation dite scientifique. Mais l'usage du concept, donc des mots abstraits, a du moins permis à Platon de mettre au point un outillage cérébral entièrement nouveau en son temps et qui a permis au simianthrope de relier les uns aux autres les anneaux d'une grande chaîne, celle de la logique, que nous avons appelé la dialectique et dont Platon précise dans la République qu'elle fournit à la pensée critique le test unique et décisif qui autorise le philosophe à trier les intelligences supérieures et d'en faire les chefs et les maîtres des Etats rationnels.

LETTRE VII : Où l'anthropologie du singulier raconte quelques pages de son histoire

Entre le piquet du singulier et le fantasmagorique

La seconde halte du simianthrope outillé s'est produite à l'heure où Abélard a désensorcelé le concept platonicien . Vous savez que le christianisme avait fondé toute sa philosophie de la connaissance rationalisée de l'univers du temporel sur la croyance selon laquelle le concept serait plus réel que l'individu , puisqu'il permettait à notre espèce de cerner vocalement de vastes ensembles de faits bien établis, donc de légitimer des généralités auxquelles la foi interdisait de se rendre oraculaires. Aussi appelait-on cet idéalisme mesuré le réalisme et ses défenseurs, les reales. Les adversaires de cette doctrine, qu'ils jugeaient menacée de platonisme, se qualifiaient de nominalistes et formaient, aux yeux de l'Eglise du Moyen-Age, les légions serrées, mais relativement bien tolérées des nominales. A leurs yeux, Socrate était plus réel que le concept d'humanité, puisque le Christ était plus réel à lui seul que toutes les créatures réunies, pour ne rien dire de " Dieu " qui concentrait toutes choses en son " être ".

Mais le concept n'était pas encore devenu un outil abstrait ; et sa désacralisation risquait de valoriser l'individu aux dépens de la positivité de l'institution. Aussi l'Eglise allait-elle mettre bon ordre à cette menace, d'abord avec saint Thomas d'Acquin, puis avec la réaction tridentine, parce qu'il était évident qu'à l'instar de tout pouvoir simiohumain , l'autorité ecclésiale avait besoin de consolider le statut de l'abstrait, donc de l'universel, face à l'anarchie politique inscrite dans la logique interne d'une valorisation incontrôlable du singulier. C'est pourquoi votre anthropologie marche plutôt sur des œufs que sur des charbons ardents : si vous glorifiez les simples cultures, votre discipline va se décérébrer et se dissoudre dans la subjectivité et la sentimentalité ; et si vous lui donnez la rigoureuse armature d'une logique du concept, votre regard pourra, certes, commencer de se porter sur la vie onirique, donc sur la folie dont notre espèce alimente les abstractions depuis son évasion de la zoologie ; mais votre science retombera dans la querelle entre l'hérésie singulariste et l'orthodoxie inquisitoriale et judiciaire de l'Eglise , et il vous faudra recourir à un nouvel approfondissement de la problématique de votre discipline afin de tenter de rendre compte de la dichotomie cérébrale qui régit toutes les formes de la politique dont le simianthrope est la proie. Car le singe-homme se donne tantôt ses dieux du langage, tantôt la nature inanimée pour interlocuteurs imaginaires de sa solitude dans le cosmos.

Au Moyen-Age , on s'inscrivait dans les Universités sous la bannière des reales ou des nominales et l'on prêtait le serment de défendre loyalement la catéchèse de l'une ou de l'autre école . C'est que le cerveau simiohumain, qu'il fût de facture théologique ou scientifique, confondait obstinément la notion de vérité avec la saisie de la réalité la plus étendue possible, ce qui en appelait à la bannière du concept le plus généralisateur qu'on pût trouver. La révolution anthropologique d'Abélard est considérable, parce qu'il a démontré aux théologiens qualifiés de " réalistes " - donc les idéalistes de son temps - que le terme d'arbre est un outil sonore qui ignore les feuilles, l'écorce, le poids , la couleur et l'âge de tout arbre particulier et que le drapeau du langage n'est qu'une pauvresse, tandis que l'individu Socrate est plus réel à lui seul que l'humanité tout entière , qui se réduit à un fantôme verbal sous la férule du magistère d'une parole ectoplasmique.

LETTRE VIII : L'anthropologie des signes vivants

La ventriloquie de la matière

Vous voyez que le cerveau simiohumain ne se demandait pas encore comment il fonctionne aux fins de paraître s'expliquer le monde et de sembler le rendre intelligible à l'école des concepts qu'il se forge et qu'il ne tarde pas à proclamer oraculaires. Mais pourquoi donc notre étiage simiohumain se souciait-il seulement de savoir si le langage capturait le cosmos dans ses serres ou si celui-ci lui échappait, alors que quinze siècles auparavant, Platon avait approfondi la question en nominaliste chevronné: le nez de Théétète, disait-il, ne se laissait pas emprisonner en tant que tel dans la cage de la parole généralisante. C'est qu'aux yeux de l'Eglise, il était impie de chercher à comprendre l'univers à nouveaux frais, alors que c'était chose faite depuis des millénaires, puisque le ciel l'avait expliqué tout au long. Le chœur à quatre voix du Nouveau Testament n'avait pas besoin d'une doublure : il ne s'agissait plus que de savoir si la créature disposait bel et bien des moyens de mettre à coup sûr la main sur la création que Dieu lui avait offerte, alors que le concept s'enfuit à toutes jambes à la seule vue du singulier.

Aussi la troisième étape du parcours cahotant de l'encéphale post-zoologique du simianthrope est-elle celle que les Hume et les Kant ont inaugurée au sein de la théologie individualiste de la Réforme, qui était bien décidée à briser les scellés de la création. Il suffisait, disaient ces philosophes, d'observer avec attention les règles qui assuraient le bon fonctionnement de l'encéphale simiohumain pour constater que la logique d'Euclide et le principe de causalité " expliquaient " du moins le monde des phénomènes et qu'il fallait ordonner la main-levée de la théologie sur les sciences. Mais ni Hume, ni Kant n'avaient été des simianthropologues du verbe comprendre.

La quatrième station du cerveau semi animal est celle que seule votre anthropologie parviendra à peser à la suite des découvertes démythifiantes de Darwin, d'Einstein et de Freud, lesquelles commandent impérieusement à Socrate de se demander toutes affaires cessantes comment le cerveau d'un animal en chemin entre deux espèces se construit une pseudo intelligibilité de l'univers secrètement finalisée par un personnage allégorique de Rabelais , un certain Messire Gaster. Autrement dit, si la matière parle raison dans la physique mathématique, toute science devient une ventriloquie ; et seule une simianthropologie peut psychanalyser le cerveau d'une espèce qui substitue la voix qu'il attribue à la matière à la voix de ses idoles. Qu'en est-il donc de la nature fatalement illusoire de l'intelligibilité que le simianthrope se construit? La question focale de la spécularité des signifiants fait désormais tout l'objet d'une anthropologie des savoirs de demain que vous rendrez consciente de la position de carrefour qu'elle occupera dans les sciences humaines.

Comment un cerveau branché sur les entrailles d'une espèce ventriloque de naissance recevrait-il une lumière transcendante au monde dès lors qu'il s'agira d'une transcendance construite sur le modèle théologique et inscrite dans l'évolution cérébrale actuelle d'un animal encore inconscient des racines semi zoologique des plus hauts exploits de sa " raison " ? Puisque le champ ouvert à une psychanalyse de la condition simiohumaine au début du IIIe millénaire devra permettre à notre espèce de radiographier les idoles que sécrète son cerveau, donc porter le champ du "Connais-toi" socratique à une profondeur abyssale, le singe en voie d'une cérébralisation réelle apprendra à se regarder de plus haut et de plus loin que ses dieux ne le lui permettaient, puisqu'il se mettra en mesure d'observer la politique semi animale de ses trois " dieux uniques " . Autant dire qu'il vous faudra donner à votre discipline l'œil qui lui manque , celui des sacrilèges. Du coup, la notion même d'animalité changera radicalement de sens, puisque Messire Gaster n'a pas d'yeux, que je sache ; et puisque l'animalité semi intellectualisée propre à la simio humanité n'est pas reconnaissable dans le miroir d'un animal, et encore moins par l'élévation de son nombril au rang d'un œil, votre anthropologie n'apprendra à observer notre espèce dans son " être ", comme dit Heidegger, que si elle conquiert un globe oculaire dont la rétine recevrait l'effigie du simianthrope socratique ou isaïaque en tant que tel.

LETTRE IX : Où l'anthropologie sommitale commence d'observer les signes

Une anthropologie ascensionnelle

Nous voici au cœur des exigences de méthode d'une anthropologie authentiquement rationnelle et dont la " scientificité transcendantale " verrait se rouvrir la béance de la finitude au cœur d'un animal bloqué entre la zoologie et le " surhumain " de Nietzsche. Mais toute la mystique orientale, qui est nietzschéenne en diable, si je puis dire, ne soutient-elle pas que notre espèce est inachevée, puisque " Dieu a été fait homme afin que l'homme devînt Dieu " ? Vous vous colletiez avec le simianthrope ; vous voici condamné à vous colleter avec le Dieu des signes que vous êtes à vous-même .

Du coup, la question de l'incomplétude et de la " transcendance " de notre espèce change radicalement de nature à son tour, puisque la conquête d'une science de l'animalité mentale et politique commune à l'homme et à " Dieu " déplace l'ancienne ligne de démarcation entre le " temporel " et le " spirituel " pour engendrer un encéphale ignoré des religions et de leur " échelle de Jacob " . Car les premiers solitaires de l'ascension de leur esprit dans le vide du cosmos disent que les idoles ne sont que les escabeaux d'une " créature " virtuellement transzoologique - seul message véritable des mystiques chrétiens.

Mais la philosophie n'était-elle pas une anthropologie " spirituelle " depuis les origines, puisque Platon observait déjà l'encéphale d'Hippias comme celui d'une espèce qui se collète tantôt avec sa propre ventriloquie et qui lui demande de servir d'oracle au cosmos, tantôt se cloue au piquet du mutisme , ce qui lui fait croire " connaître " Socrate dans sa singularité, mais à la manière des disciples qui prétendent toucher les résurrecteurs de la philosophie avec leurs mains.

Si les symboles n'ont pas de corps et si Isaïe observe des signes en marche , sur quelle balance pèserez-vous l'intelligence véritable ? Socrate ne dit-il pas qu'il est un signe ? Socrate ne dit-il pas qu'il est l'abeille qui emportera son miel ? Socrate ne dit-il pas que son dard tourmentera le simianthrope de siècle en siècle et qu'il le fera " bouillonner " ? La simianthropologie dont vous rêvez fera exploser l'encéphale simiohumain, car elle sera la balance à peser les signes en marche et les symboles vivants .

LETTRE X : Où l'encéphale simiohumain assiste au naufrage de l'espace et du temps

Le naufrage du cogito simiohumain

En 1905, quatre cent dix-neuf ans ont passé depuis la découverte, primo, que les charançons sont hérétiques et se moquent comme d'une guigne de la théologie simiohumaine, secundo, que le ciel habité dont l'espèce au cerveau rêveur s'est dotée ne demeure pas moins impuissant que ses orants à expulser les hurebecs de l'Eden de leurs vignobles. Etait-il urgent de reprendre les prières et les processions un instant suspendues ou fallait-il recourir en hâte à de nouveaux procès en hérésie contre les insectes du Malin? Etait-il définitivement prouvé que les fulminations doctrinales ne pourraient jamais rien contre les animalcules en général et l'eumolpe en particulier ? Après vingt générations de grands carnages dans les vignes du seigneur, le monde entier ne savait plus où donner de la tête . D'un côté , tous étaient frappés de stupeur par des catastrophes théologiques d'une ampleur sans précédent, de l'autre, chacun se demandait s'il fallait, toutes affaires cessantes, aller dénicher un interlocuteur moins dur d'oreilles dans le cosmos. Il fut décidé que l'univers serait soumis au préalable à une traque nouvelle de ses secrets ; et bientôt les atomes se sont mis à vrombir dans tous les laboratoires de la planète, où ils seraient sans doute devenus aussi parlants que les insectes d'autrefois si, en cette fatale année de 1905, un certain Albert Einstein n'avait joué à l'univers le mauvais tour de vous fabriquer une physique qui fit taire les notions simiohumaines d'espace et de temps en usage depuis la préhistoire. Il était inévitable que si la durée et l'étendue cessaient de parler raison dans les encéphales, ce désastre allait commotionner le genre simiohumain au point que cette espèce ne saurait plus à quel saint se vouer.

Le paléolithique nous avait appris à négocier avec les deux géants qui régissent le cosmos , Chronos et Gaia ; puis les millénaires avaient si bien consolidé notre confiance en eux que le naufrage de ces Titans de notre entendement naturel a fait plus grand bruit sur la terre que l'échec de nos prières de 1587 à Saint-Jean-de-Maurienne. Année fatidique, au demeurant, que celle de la ruine des heures et des surfaces ; car un siècle plus tard, nous avions commencé de comprendre que la chasse aux insectes de la matière avait, certes, rendu l'univers encore plus calculable que précédemment, mais que l'immensité et nos horloges étaient devenues définitivement muettes et radicalement inintelligibles sous le vêtement de quatre dimensions plus aveugles et plus sourdes que celles d'Euclide. Et pourtant l'histoire des cataclysmes qui frappent notre espèce de raison ne faisait que commencer : en 2006 déjà, la chorale des dimensions indéchiffrables de l'éternité et du vide s'élevait, selon les dires de la majorité des chefs d'orchestre de nos équations, à trente-cinq voix environ et à une cinquantaine si nous prêtions l'oreille aux plus désespérants de nos arithméticiens.

Que va devenir votre anthropologie scientifique si non seulement la discipline à laquelle vous vous apprêtez à vous consacrer en appelle désormais à des formes du génie philosophique et scientifique aussi singulières et aussi spécialisées que celles dont font montre nos mathématiciens , nos compositeurs, nos poètes, nos peintres, nos architectes, mais si vous aurez, en outre, à payer le prix de l'évanouissement du cerveau de l'espèce que vous étudiez et s'il vous appartiendra de tenter de rendre compte d'un vivant privé de boussole ; et si, plus que jamais, ce ne sera nullement la spécificité de notre espèce que vous tenterez de connaître si vous ne vous résignez à en observer la crête? Pis encore , votre science devra orchestrer une partition qui en appellera de mois en mois à de nouveaux choristes de notre étrangeté. A force de voir s'étoffer les arpèges du cosmos sous la baguette de ses multiples concertistes , notre simianthrope des calculs muets ne va-t-il pas craindre que les violons, les clarinettes et les flûtes du silence ne rivalisassent dans l'immensité avec les stridents suffrages des charançons ?

La théorie physique et les signifiants

Vous savez que je me range depuis belle lurette parmi les plus pessimistes de mes congénères. Je vous raconterai plus loin comment, dans une adolescence aussi inquiète que la vôtre , je m'étais demandé par quelle aberration la notion antique de vérité portait dans tous les villages, mais également dans les cerveaux des physiciens les plus savants de la planète, à la fois sur le constat pur et simple de l'existence des faits tout nus auxquels l'univers veut bien servir de théâtre répétitif et sur la démonstration supplétive de leur signification scientifique, donc de la prétendue " intelligibilité naturelle " de leur constance dont la théorie leur faisait la généreuse donation. Puisque la compréhension d'un événement quelconque - donc la révélation de son " sens rationnel " - est nécessairement construite sur des référents simiohumains effrontément projetés sur l'inerte, aucune matière ne saurait, me disais-je avec angoisse , sécréter de sa propre autorité des discours réconfortants parce que proclamés " rationnels " . Comment se faisait-il que la science eût fait du cosmos un mégaphone de nos signifiants d'organisateurs et de juristes d'un cosmos bien ordonné, alors que, dans leur pieuse stupidité, les habitants de Saint-Jean-de-Maurienne eux-mêmes n'étaient pas suffisamment privés de cervelle pour s'être jamais imaginé une sottise de cette taille?

Or, les physiciens étaient si peu logiciens qu'ils avaient, certes, cessé depuis longtemps de nicher un opérateur intelligent dans le cosmos et de lui confier le soin de finaliser le vide et l'immensité à son bénéfice, mais qu'ils n'avaient en rien renoncé à se servir le plus banalement du monde des verbes expliquer et comprendre en usage depuis Archimède . Puisqu'une " signification " pouvait se prétendre aussi " objective " et évidente qu'un fait, sans doute le singe-homme prenait-il les signifiants pour une variété de champignons tapis dans la matière et qu'on ne découvrait qu'en se vissant à l'œil la loupe de la théorie ; sans doute le simianthrope observait-il les atomes jouer au tric-trac avec la parole simiohumaine. Si nos congénères ont rassemblé les atomes sous la houlette de leur " principe de raison ", me disais-je, et s'ils en ont fait le sceptre d'une causalité profératrice , quelles seront les Ecritures de cette déesse dont votre anthropologie fera usage, puisque le génie de votre discipline est appelé à percer les secrets de la parole oraculaire dont notre espèce évangélisatrice fait usage dans tous ses savoirs?

LETTRE XI : Où l'anthropologie du singulier observe le gri-gri de l'Occident

Le principe de raison

Vous savez que Leibniz a proclamé l'avènement du " principe de raison ", mais que les décrets d'application de ce bel oracle avaient force de loi depuis Adam et Eve ; vous savez également que Leibniz est devenu l'enfant de chœur de toute la philosophie occidentale pour avoir déclaré que " tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles " et que cet exploit de la naïveté de l'encéphale simiohumain a inspiré à Voltaire le plus lucide, le plus sarcastique et le plus célèbre de ses écrits, Candide ou l'optimisme, dans lequel le philosophe allemand a pris le nom de Pangloss. Ce patronyme signifie-t-il " qui sait tout ", ou " qui parle de tout ", ou " qui parle à tort et à travers ", ou suggère-t-il que " tout n'est que parole " ? Les étymologistes en débattent avec d'autant plus d'ardeur que Leibniz a également découvert le calcul différentiel et intégral, dans lequel la dynamique des fonctions a définitivement éradiqué la notion semi animale de " cause expliquante ", qui n'avait pas encore été totalement expulsée de l'Eden des mathématiques . Fonderez-vous la rationalité de l'anthropologie moderne sur une théodicée déguisée et dont le " principe de raison " porterait le sceptre ?

Dans ce cas, souvenons-nous de ce que le " principe de raison " s'exprime, comme je l'ai déjà rappelé, dans le langage d'un second principe, qui lui sert de ventriloque et qui s'appelle le " principe de causalité " et que ces deux locuteurs s'entendent comme larrons en foire pour enserrer le cosmos dans un réseau de causes et d'effets aux mailles serrées. Mais nous savons que ce double pilier de l'encéphale simiohumain s'est effondré au XVIIIe siècle sous les coups de boutoir d'un philosophe anglais, David Hume, qui a démontré que le singe pseudo réflexif imagine un " lien de causalité " entre un événement et celui qui lui succède à tout coup ; nous savons, de surcroît que Kant s'est fondé sur le génie anthropologique de David Hume pour retirer de notre boîte osseuse la croyance en l'autorité métaphysique tant de la notion de cause que du fameux " lien de causalité ", qui sont tous deux introuvables dans la nature et dont il faut aller dénicher l'effronterie sous l'os frontal du simianthrope ; nous savons enfin que l'Essai sur l'entendement humain de Hume répondait aux Nouveaux essais sur l'entendement humain de Leibniz, de sorte que votre anthropologie se trouve tout entière livrée à la querelle vieille de deux siècles entre Leibniz et Hume au chapitre de l'optimisme et du pessimisme dont témoigne la notion de causalité dans votre discipline . Seulement l'optimisme et le pessimisme du XXI siècle cherchent désormais leurs catéchismes respectifs dans un univers ébranlé jusque dans ses fondements.

Candide ou l'optimisme vous pose donc la question fondamentale de la nature et de la composition d'une substance cérébrale dont on ne trouve pas trace dans l'encéphale des chimpanzés et qui s'appelle la candeur . Puisque la querelle sur l'optimisme et le pessimisme de la connaissance dite rationnelle que nous pouvons conquérir de notre espèce a quitté l'enceinte de la théologie dogmatique pour débarquer dans celle de notre politique démocratique et de notre eschatologie de la liberté et puisque les sciences si prématurément qualifiées d'humaines sont devenues les laboratoires de ces formes nouvelles de la question de notre salut, qu'est-il advenu du " meilleur des mondes possibles " de Leibniz? Le mutisme craintif d'une anthropologie rendue purement descriptive sera-t-il optimiste pour s'être donné le luxe de passer sous silence le tragique de la condition simiohumaine ? Mais une anthropologie seulement descriptive, donc aveugle, s'appelle une éthologie ; et toute éthologie nous raconte des histoires incompréhensibles, et d'abord comment les Trobriandais, les Aborigènes ou les Papous écoutent la parole rédemptrice de leurs sorciers . De ce constat de cécité résulte le syllogisme irréfutable selon lequel une anthropologie digne de ce nom et qui méritera l'appellation de " science " sera nécessairement critique et devra donc expliquer pourquoi le cerveau simiohumain a inventé la magie dite causative. A quelle forme de la candeur le gri-gri de notre rachat appelé " lien de causalité " ressortit-il dans l'encéphale du sorcier de type occidental ?

LETTRE XII : Où l'anthropologie critique dresse un constat de déréliction

La dichotomie de l'encéphale simiohumain

Il est clair que le cerveau simiohumain ne saurait se passer d'un interlocuteur mythique, et d'abord du personnage éloquent que nous appelons la causalité, dont vous avez remarqué qu'il se niche maintenant dans les entrailles de la matière , puisque la notion d'expérience scientifique est devenue " parlante " en ce qu'elle " parle raison " jusque dans nos villages. Certes, les habitants de Saint-Jean-de-Maurienne prétendent qu'on n'a jamais vu une grange dont aucun charpentier n'aurait conçu la construction et ne l'aurait menée à bien conformément à ses plans. Mais l'auteur de Candide soutient que le " principe de raison " est causatif comme personne , puisqu'il prétend, primo, qu'on n'a jamais vu d'horloge sans horloger, secundo, que Dieu est l'expert en téléologie horlogère du cosmos, tertio, "qu'un jour tout sera bien, voilà notre espérance ".

Puisque le siècle de Leibniz et de Voltaire n'avait pas encore de cerveau en mesure d'observer nos magiciens du cosmos, c'est donc que l'encéphale de Voltaire n'était pas moins schizoïde que celui dont nous avons observé les exploits à Saint-Jean-de-Maurienne en 1587. Dès lors que le champ de bataille de nos guerres de religion, puis de nos guerre idéologiques n'est autre que l'encéphale bifide d'une espèce divisée premièrement entre le réel et les sorciers de ses songes, secondement entre l'optimisme et le pessimisme de ses magiciens, qu'arriverait-il à votre discipline si elle ne conquérait un regard d'anthropologue sur l'entendement de ses exorcistes du néant? Car votre vocation vous appelle à plonger dans les arcanes de la politique et de l'histoire de notre espèce. C'est pourquoi la question des relations que la candeur religieuse ou idéologique du simianthrope entretient avec son optimisme au plus secret de sa science expérimentale - il en vante les prouesses dans le " meilleur des mondes possible " - vous appelle à observer le plus grand prodige dont nous sommes les auteurs sous le soleil, celui qui a permis à la matière de rivaliser avec la stupidité de notre idole, de sorte que les atomes se sont mis à parler haut et fort à ses côtés dans nos encéphales.

Mais si un mythe chasse l'autre dans nos têtes , la notion téléologique d'" explication rationnelle " aveuglément appliquée à une physique mathématique subrepticement finalisée à notre avantage expédie nécessairement dans le vide de l'immensité, comme il a été dit, des vaisseaux chargés à ras bord de nos valeurs, c'est-à-dire de nos voeux. Comment notre encéphale navigue-t-il dans l'espace où " Dieu " et les atomes nous coupent tour à tour la parole ? Après la caravelle de Copernic, la corvette de Galilée avait pris le large, puis la canonnière de Newton avait hissé les voiles . J'ai déjà dit que la dissection du cerveau simiohumain est l'avenir du "Connais-toi" , donc du destin de l'humanisme mondial ; mais si l'anthropologie philosophique ne travaillait pas sur le même chantier qu'une anthropologie scientifique condamnée à transcender l'éthologie descriptive, le monde moderne cesserait purement et simplement de penser pour tomber dans le chaos de ses désirs.

LETTRE XIII: Où l'anthropologie de l'avenir rédige l'éloge funèbre de François Villon

Mettre les mots de la tribu sous haute surveillance

Impossible de douter que, depuis 1905, le cerveau simiohumain a poursuivi son chemin bien ordonné et que le nouvel ordonnancement du cosmos ne l'a pas troublé le moins du monde, au point qu'il s'imagine maintenant " comprendre " à son tour un univers frappé de la foudre de ses multiples dimensions ; impossible de douter que les fondements psychobiologiques de toute science semi zoologique se trouvent ensorcelés d'avance du seul fait qu'ils se chargent allègrement de faire tenir un discours rationnel aux routines bien réglées de l'univers et que la cargaison de nos renseignements exacts sur l'atome prétend expliquer, elle aussi, donc comprendre, des constats d'huissier aussi aveuglément vérifiés que les précédents. Puisque notre logique, autrefois si convenable, a subitement trépassé dans un dérèglement intempestif des habitudes de la matière, puisque les trois paramètres éprouvés de la géométrie d'Euclide se sont révélés des spectres hagards sous leur exactitude approximative, il est hors de doute que l'échographie du cerveau défunt que notre science physique s'était fabriqué est devenue aussi nécessaire que le scannage du cerveau des théologiens de 1587.

Votre lettre témoigne de votre vocation naturelle de prêtre et de pédagogue d'une anthropologie " pluridisciplinaire " . Mais où sont les neiges d'antan si le statut de la notion de raison fait précisément toute la question au cœur de votre pluridisiplinarité? Décidément, la philosophie est devenue la science d'une ignorance tellement singulière que le monde sue sang et eau à seulement la vérifier. Si je ne suis pas informé de ce qu'une montagne se dresse à tel endroit, il me suffit d'y aller voir de près. Mais si je veux apprendre de Socrate non point ce que les mathématiques et la physique ignorent, mais ce qu'elles persévèrent à s'imaginer comprendre depuis la catastrophe de 1905, la réponse sera infiniment plus difficile à trouver. Il y faut une science de nos séismes cérébraux. Alors seulement votre discipline aura des chances d'ouvrir les yeux sur l'espèce dont l'organe le plus malade et le plus difficile à soigner n'est autre que son cerveau. Mais où sont les neiges d'antan ? Où sont les Hippocrate spécialisés dans le traitement de cet organe, où sont les Esculape dont la thérapeutique placerait les mots de la tribu sous haute surveillance ? Pis que cela : les insectes que ses médecins citent maintenant à la barre du tribunal sont les charançons de la sottise qui ont envahi les vignobles de l'intelligence future de l'humanité. Mais où sont les neiges d'antan ?

LETTRE XIV : Où l'anthropologie moderne devient existentielle

Le "sens commun" au miroir de la simianthropologie

Apprenons à prêter une oreille attentive aux vocables que se forgent ceux de nos malheureux congénères dont le cerveau se trouve encore en voyage ou en panne entre deux espèces. Vous avez remarqué qu'ils demandent à leurs sciences privées de sépulture qu'elles veuillent bien doter le cosmos de vêtements de bonne coupe afin que leur habillage fasse honneur à leurs tailleurs. Certes, leurs étoffes de luxe n'épousent pas de fort près les contours de leurs charpentes, mais elles leur dessinent une silhouette de bon usage et qui suffit à cacher leur nudité dans le meilleur des mondes possibles. Les plus flottantes de leurs draperies leur donnent l'ampleur et l'élégance qui mettent leur esprit à l'aise.

Si vous leur demandez sur quelle autorité ils fondent leurs diaprures, ils vous répondront que les expériences qui leur servent d'oracles sont les meilleures possibles; et si vous leur faites reproche de ce que leurs équations sont des copies nécessairement aussi muettes que les originaux, ils se révèleront des magiciens d'un genre inattendu. Car il est avéré que leurs expériences autorisent leur cerveau ensorcelé à observer des signifiants jaillir tout vrombissants de la ruche des atomes. Qu'en est-il donc de l'animisme de type expérimental ? Pour observer la spécificité simiohumaine de cette fantasmagorie, il vous faut disposer d'une boîte osseuse en mesure de s'étonner des prodiges verbaux dont s'est rendu captif l'encéphale de l'espèce à laquelle vous appartenez. Que reste-t-il au fond de la boîte de Pandore des dimensions euclidiennes de l'univers ? N'avaient-elle pas été rendues coites ? Pourquoi la physique simiohumaine a-t-elle persévéré à se rendre bavarde sous l'uniforme de la relativité générale de 1905 ? Décidément, le décryptage de l'inconscient épistémologique dont la " raison classique" voulait demeurer l'otage contre vents et marées n'est pas une mince affaire, puisque c'est désormais l'expérience scientifique vérifiable en tant que telle qu'il vous faut apprendre à désenvoûter .

Ce n'est pas parce qu'une géométrie se trouve mieux informée que la précédente que vous la rendrez plus loquace. Mais songez que si les mesures d'Einstein se révèlent plus exactes que celles d'Archimède, alors qu'elles ont cessé de s'accorder avec la logique tridimensionnelle d'Aristote, le mythe d'un parallélisme providentiel entre l'exactitude et l'intelligible s'effondre et que nos expériences n'engendrent plus que le sens que nous leur concoctons. L'apprêt de ce sens était de type juridique et civique au sein de feu la géométrie d'Euclide et il l'est demeuré dans celle d'Einstein. Il vous faudra donc élaborer une anthropologie critique qui étudiera les ingrédients psychogénétiques à l'aide desquels l'espèce simiohumaine cuisinera la notion, illusoire ab ovo, d'une vérité dont la signification sera dite " expérimentale ", et à laquelle la notion finaliste d'intelligibilité sera censée lui être fournie par les faits, alors que l'expérience servira, en réalité et subrepticement, de preuve truquée du " discours rationnel " qu'elle sera censée tenir. Mais si la simianthropologie parvient à décrypter les acteurs divins auxquels notre espèce accorde une parole messagère nous serons devenus des spéléologues des signifiants qui pilotent le cerveau de nos idoles et qui ne sont que les nôtres. Alors, les boîtes osseuses de nos dieux se révèleront des personnages cérébraux que nos yeux devenus trans-simiens verront évoluer sur les planches d'un théâtre mental. Mais les neiges d'antan reviendront-elles blanchir les décombres de nos temples ou bien leur tapis blanc les ensevelira-t-il à jamais?

La psychanalyse transcendantale enseigne aux Dr Pangloss de l'anthropologie pseudo scientifique actuelle que l'espèce simiohumaine construit le " sens " à décrypter les signes que des idoles légiférantes sont censées lui adresser et dont elle arme son optimisme et son pessimisme bien tempérés; que le sens simiohumain est toujours l'expression de l'autorité apostolique qui l'a promulgué et dont la signalétique s'impose à des croyants; que si vous soutenez qu'un Dieu sage et puissant aurait créé le monde et l'aurait armé du sceptre de sa justice, même l'intelligence finaliste et codifiée d'avance des théologiens de leur propre candeur apostrophera ce personnage en termes vigoureux: " Qu'est-ce qui légitime ton existence béatifique de justicier, de législateur et de souverain du monde? " L'intelligence théologique habillait un démiurge des parures de la gloire et de la puissance qui lui permettaient d'enfermer le " sens du monde " dans une boîte aux signifiants préconstruits . Il s'agissait d'une poupée russe qui n'avait pas de poupée de plus grande taille dans laquelle se loger. Vous non plus, personne ne vous regarde dans le vide de l'immensité, vous aussi, vous êtes seul à ouvrir les yeux dans le silence de l'éternité. Si vous deviez nicher un observateur bavard dans votre dos, puis un autre plus volubile encore et ainsi de suite, qui cacheriez-vous derrière vos contrefaçons successives ? Mais où sont les neiges d'antan ?

Que prouve la preuve expérimentale ?

Vingt-cinq siècles après Platon, l'étude de la bancalité cérébrale qui frappe un animal tout récemment évadé de la zoologie se révèle féconde, car elle le fait bénéficier d'une dignité nouvelle et extraordinaire, celle de découvrir l'infirmité dont sa raison est frappée à titre congénital. Ce n'est pas rien non seulement d'observer, mais d'apprendre à interpréter avec l'aide du disciple de Socrate les vices de construction et de fonctionnement d'un encéphale devenu imperceptiblement transanimal. Car le chimpanzé semi cogitant connaît ses malformations anatomiques et radiographie sa cervelle atrophiée. Mais il s'imagine qu'un examen superficiel y suffit. Tout change, en revanche, s'il y a lieu de débattre de la valeur probatoire que les sciences simiohumaines attribuent aux preuves de type simiohumain et si les critères mêmes de la " vérité ", donc les signifiants dont les preuves semi animales se sont armées sollicitent l'attention spectrographique d'une espèce devenue imperceptiblement transonirique ; car dans ce cas il vous faudra réfuter les prétentions probatoires de la notion semi animale de " vérité ", puisque toute la difficulté sera d'entendre les leçons d'un entendement devenu capable de réfuter les faux oracles que l'expérience était censée faire entendre à ses oreilles.

LETTRE XV : Où l'anthropologie isaïaque démythifie l'expérience

Les voltages de la raison

Ce n'est pas Heidegger, mais Platon qui enseigne que " la science ne pense pas" et qu'elle a bien raison de s'en abstenir ; ce n'est pas Heidegger, mais Platon qui lui reproche seulement d'élever la prétention de penser, alors qu'elle a mieux à faire, tellement il est utile d'observer le monde et d'en fournir des décalques mathématiques. En revanche, la raison transanimale pèse les présupposés des sciences qui s'aveuglent à écouter les oracles de l'exactitude - ce que Platon démontre tout au long à propos de la géométrie. Mais les présupposés renvoient à une anthropologie de la vérité. Votre anthropologie devra apprendre à lire les philosophes à la lumière de leurs latences, parce que seule leur postérité les éclaire à titre rétroactif.

Si votre anthropologie est socratique, donc perpétuellement d'avant-garde, elle se demandera d'ores et déjà quelle est la véritable nature d'une espèce dont les cerveaux se situent sur des orbites séparées par des années-lumière les unes des autres . Aristote avait réussi l'exploit d'observer de l'extérieur et de dresser la nomenclature des principes qui assuraient le bon fonctionnement de la logique d'Euclide . Quelque vingt et un siècles plus tard, Kant était parvenu à se donner un premier recul d'anthropologue à l'égard du cerveau aristotélico-euclidien ; car il était allé jusqu'à se demander si l'encéphale simiohumain de ce modèle ne serait pas préconstruit afin de rendre l'expérience " intelligible " à l'aide des " catégories innées " qui piloteraient automatiquement son entendement.

Mais du coup, comment expliquer que la gestion des régularités de comportement de la matière par les " catégories " a priori du jugement simiohumain rendissent " intelligibles " les constances routinières du cosmos ? Comment se faisait-il que la lanterne magique des " catégories " réussît l'emboîtage des phénomènes répétés et leurs redites impavides dans la vieille logique d'Aristote, de sorte que l'expérience rencontrait précisément les preuves que le cerveau simiohumain lui dictait ?

Avec Kant , la notion de " vérification expérimentale " appliquée à des signifiants simiohumains a commencé de faire naufrage au cœur de la " raison explicative " de l'Occident, de sorte que votre anthropologie critique est condamnée à se demander comment notre espèce construit le verbe comprendre. Mais si le " problème de la connaissance " ressortit désormais tout entier à une anthropologie critique, c'est le destin de toute la philosophie européenne qui s'éclaire; et ce seront les cerveaux d'Aristote, de Platon, de Descartes, de Kant, de Hegel, qui se changeront en objets de votre science de notre évolution.

Alors votre vocation vous appellera à féconder l'héritage des grands profanateurs dont l'apostolat intellectuel a transformé les conquêtes du " savoir rationnel " de leur époque en victoires d'une intelligence à haute tension. Une simianthropologie en mesure d'observer le voltage du cerveau semi animal de chaque époque vous posera, en réalité, la question des relations que la notion de vérité au sens psychobiologique et berceur du terme - celle dont la science anthropologique actuelle revendique encore la tiédeur - entretient avec l'écartèlement du sujet " de conscience " précipité dans le vide par la mort de ses idoles. Alors seulement la question posée au plus profond de votre esprit sera celle de démontrer la validité de la " problématique transcendantale " qui seule permettra à votre discipline d'accéder à un savoir digne de porter les insignes d'une pensée imperceptiblement transanimale.

Qu'en serait-il du voltage cérébral à basse tension d'une anthropologie dite scientifique , mais qui persévèrerait à revendiquer les droits de son ignorance et de sa cécité ? Convertirez-vous la science anthropologique d'aujourd'hui à la guerre des cerveaux qui l'attend, convaincrez-vous les médicastres de notre encéphale d'hier de placer les Hippocrate des têtes les plus rares au-dessus de la multitude des " corps pensants " d'autrefois , mettrez-vous en apprentissage les thérapeutes de l'intelligence stellaire réputée nous être promise par notre évolution, puisque notre boîte osseuse a quintuplé de volume en un million et demi d'années? Dans ce cas, il vous faudra réfléchir aux relations que le destin de la pensée transanimale entretient avec la vocation sacrificielle d'Isaïe ; car les Isaïe de la philosophie vous demandent quelle est la spiritualité propre à la pensée iconoclaste si l'intelligence réelle est sacrilège par nature et par définition.

Le discours de l' "être"

Les théologiens étaient d'habiles contrefacteurs. Ils rêvaient d'une anthropologie telle que les hommes pussent s'accorder sur le sens qu'il convenait de reconnaître à leur existence. Pour cela, ils appelaient leur démiurge l' " être suprême ". Mais ce personnage était construit sur des accords auxquels ils consentaient librement et qu'il leur importait de reconnaître pour des oracles assermentés par eux-mêmes. Mais vous, vous admonestez leur " créateur ". Les équations ont-elles un être qui leur donnerait une éloquence copiée sur celle du mathématicien? Cette Pythie serait-elle une substance parlante ou un personnage seulement cérébral ? Pourquoi l'être serait-il, comme disait François Villon, " écho parlant quand bruit on mène dessus rivière ou sur étang " ? Vous savez qu'il n'y a pas de relation logique entre vos calculs et le sens fier d'allure et beau parleur que les théologiens chargeaient d'enfanter " l'intelligibilité du monde " et dont ils avaient fait un acteur en chair et en os ; vous savez que le sens n'est le nourrisson vagissant ni des principes, ni des faits et que c'est à tort et à travers qu'il fait " parler raison " à l'exactitude des sciences .

LETTRE XVI : Où l'anthropologie existentielle flirte avec l'introspection

Parenthèse biographique

Vous avez bien voulu me rappeler qu'à l'âge de dix-neuf ans - cet âge ne doute de rien - j'ai publié sans sourciller dans une revue d'étudiants de l'Université de Lausanne où je faisais mes études, un article solennellement intitulé Dogmatisme et pragmatisme, dans lequel j'explicitais, sous l'œil attentif de deux examinateurs, le Dr David Hume et le Dr Emmanuel Kant, que cette pauvresse de science occidentale souffre d'une bancalité originelle, puisqu'elle repose sur des présupposés psychobiologiques enracinés dans le passé le plus reculé de l'humanité : car, écrivais-je, notre raison pratique ne peut que livrer la nature à son mutisme et notre raison théorique la soumettre à des incantations verbales que nous calquons encore de nos jours sur les exploits de la raison médiévale dont l'excommunication des charançons illustrait les prodiges . Mais alors, les idoles ne font jamais que changer de grands couturiers dans l'encéphale simiohumain. Je me réjouis de ce que, soixante trois ans plus tard, votre jeune âge place la question de la nature des idoles et de leurs écrits au cœur de toute anthropologie future, puisque depuis la mort de Dieu, notre espèce a commencé de supplier l'univers de nous parler en lieu et place des œuvres complètes de feu notre créateur.

Certes, le cerveau spéculaire en usage au siècle de Descartes n'était pas en mesure de se demander à la lumière d'une anthropologie critique quels étaient les supports mentaux du " sens commun " et à quel titre cette " vertu " si bien " partagée " prétendait exercer un magistère souverain sur une physique inexperte à se regarder dans une glace, puisque nous ne savions à quels personnages cérébraux l'encéphale simiohumain sert de miroir. Mais le singe-homme apprendra à se regarder dans les tractations commerciales que son " sens commun " mène avec les prérogatives du cosmos. Demain, notre boîte osseuse photographiera le personnage mental qui faisait discourir l'univers d'Euclide comme Poséidon rendait la mer loquace. Si la notion d' " ordre " est anthropomorphique par définition, la question de la nature psychobiologique des idoles simiohumaines entrebâille une porte qu'il deviendra de plus en plus difficile à l'anthropologie moderne de refermer, celle d'une lecture sacrilège de toute l'histoire de la philosophie dite " rationnelle " de l'Occident. J'ai appris, depuis lors, qu'une question aussi inopportune ne sera pas posée de mon vivant ; mais elle le sera à vos cheveux blancs. Car l'anthropologie actuelle est à l'agonie. Avant vingt ans, elle se demandera ce que signifiait un verbe comprendre qu'elle avait incarcéré dans les " évidences naturelles " dont se glorifiait un sens commun hérité non point du Moyen-Age, mais d'Aristote ! Il vous faudra néanmoins attendre avec patience que vos congénères prennent conscience de ce que nous vivons désormais dans un univers livré à un nombre infini de dimensions incompréhensibles. Mais prenez courage : bientôt les physiciens de village eux-mêmes finiront par se dire : " Plus nous connaissons le monde, moins nous le comprenons ".

Les idoles simiohumaines

Vous vous étonnez de ce que je n'aie pu développer ces vues qu'en 1970, dans Science et Nescience (Gallimard, Bibliothèque des idées) et en 1974, dans La Caverne (Gallimard, Bibliothèque des idées, 1078 pages). Mais , de 1945 à 1970, la victoire d'un tyran sur un autre m'a contraint à combattre la rechute du cerveau de l'époque dans la folie d'une messianisation planétaire non seulement de l'histoire et de la politique simiohumaines, mais également d'une littérature mondiale subitement mise à l'écoute des Saintes Ecritures du prophète Karl Marx. Le caméléonisme intellectuel régnait alors en maître à Paris, à Rome, à Moscou, à Pékin. C'était l'époque où les neuf dixièmes de l'intelligentsia française et européenne célébraient les funérailles de Staline dans les larmes; c'était l'époque dévote où de grands dadais des Lettres et des arts se ruaient à Pékin pour y saluer l'ascension du soleil des temps nouveaux, un certain Mao Tse Toung ; c'était l'époque où un Roland Barthes se convertissait, comme tout le monde, à un structuralisme rendu oraculaire pour quelques mois, sans doute à titre de pénitence pour son Michelet, dans lequel le célèbre historien de la Révolution française se retrouvait cloué au banc d'infamie pour hérésie anti-stalinienne. On ne comptait plus les hérétiques que le tribunal international de l'inquisition prolétarienne vouait à la décapitation évangélisatrice.

Je me suis donc modestement exercé, sous le ciel orageux du salut intellectuel par le goulag, à défendre l'impiété de la vraie littérature, celle qui repousse les assauts rédempteurs des Fouquet Tinville du paradis sur la terre, parce qu'elle est engagée dans l'histoire en profondeur - celle du Camus de La Peste ou du Mythe de Sisyphe. Mais vous savez que la critique littéraire a longtemps scellé alliance avec les orthodoxies religieuses du moment et qu'elle n'est pas près de se convertir à la philosophie critique , tellement elle tremble d'apprendre le tragique de l'humanité dans Cervantès, Swift, Shakespeare ou Kafka . J'avais le plus grand tort de me demander dans quel univers mental la langue et le style des explorateurs de l'abîme transporte notre espèce et son histoire. J'ai donc publié successivement un Rabelais au Seuil, un Chateaubriand ou le poète face à l'histoire et un Essai sur l'avenir poétique de Dieu (Bossuet, Pascal, Chateaubriand, Claudel) chez Plon et enfin un L'Ecrivain et son langage chez Gallimard.

Il était bien évident qu'aucun approfondissement de la connaissance rationnelle de l'homme n'était à espérer d'un humanisme qui avait, certes, retrouvé le chemin de la recherche scientifique au XVIe siècle, mais qui se tenait à l'écart de tout apprentissage anthropologique de la solitude de notre espèce dans l'univers, parce qu'il y fallait une radiographie des idoles du sauve-qui-peut général dont l'encéphale avait été préconstruit afin de permettre au singe-homme de s'agripper à l'univers. Une Révélation y avait d'abord suffi , puis la magie du calcul avait pris le relais des mythes. Aussi, le goulot d'étranglement du "Connais-toi" des modernes est-il demeuré le même qu'en 1587 : à savoir, l'interdiction absolue d'observer le mutisme de la raison et la semi animalité politique du " créateur ". Mais qui donc avait enseigné à rire du Dieu dichotomique qui nous mime et nous gigantifie dans le cosmos, sinon les Rabelais, les Cervantès, les Molière, les Swift, les Kafka, les Beckett , pour peu qu'on osât apprendre à lire sérieusement ces premiers anthropologues d'une espèce épouvantée?

Je m'excuse de cette brève parenthèse biographique; mais elle était nécessaire à l'explication du lien qui rattache indissolublement le génie littéraire de haut vol aux aventures et expéditions du cerveau simiohumain sur la terre et dans les airs, parce qu'il était évident qu'une littérature française égarée dans l'eschatologie sanglante du " processus historique " marxien ne pouvait retrouver la vocation anthropologique de combattante d'avant-garde de la lucidité philosophique la plus abyssale, celle qui l'avait inspirée et guidée au cours des siècles précédents, aussi longtemps que la question du statut simianthropologique des sciences de la nature se trouverait en panne dans l'encéphale des physiciens. Car, de Platon à nos jours, toute grande philosophie s'est voulue à l'écoute de la science physique de son temps, donc des tractations du simianthrope avec le cosmos. Mais puisque, depuis 1905, aucun physicien ne s'interrogeait sur les fondements psychogénétiques de la notion d'intelligibilité dans les mathématiques classiques du cosmos, puis dans la physique einsteinnienne, alors que les nouvelles équations réfutaient non seulement les calculs fondés sur la logique impavide d'Euclide, mais également les notions complaisantes d'espace et de durée mises en usage depuis la nuit des temps, c'est que les géomètres du cosmos qui avaient succédé aux théologiens des insectes n'étaient pas moins terrifiés par le spectacle de leur solitude dans l'immensité que les habitants de Saint-Jean-de-Maurienne en 1587.

le 1er septembre 2006