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La philosophie, la politique et la théologie du Dieu mort
Réponse à Georges Tissot, Professeur d'histoire des religions à l'Université d'Ottawa


L'avenir du "Connais-toi" est dans la psychanalyse de " Dieu ". Il n'est pas de personnage plus existentiel que ce grand trépassé. Comment exorcisait-il le néant ? Comment dirigeait-il le monde et lui-même sans que personne lui montrât le chemin ? Comment nous représentait-il sans trop paraître nous imiter? J'ai tenté de décrypter une humanité dont les théologies charrient les secrets de son inconscient politique.

Le scannage du créateur et de son encéphale nous conduit à la connaissance scientifique de nos masques sacrés. En quoi sommes-nous une espèce imperceptiblement métazoologique et quelle est l'animalité propre au seul vivant qui rêve de se transporter dans l'éternité ? En vérité, l'humanité est une guerrière dont la fuite devant sa propre mort l'empêche d'accéder à la maturité. Qu'adviendrait-il de nous si nous nous libérions de nos rêves d'immortalité, donc des apories de notre condition que nous avions chargé notre Dieu décédé d'illustrer? L'anthropologie de demain est politique, parce qu'une réflexion qui laisse la politique intacte n'est pas une philosophie .

1 - Qu'en est-il aujourd'hui du regard sur soi ?
2 - Votre intervention sur le forum
3 - La psychanalyse du Dieu mort et la conscience de soi
4 - Le problème de la perruque de Dieu
5 - Les existentialistes du Dieu mort
6 - Les radiographes de Dieu et de nous-mêmes
7 - La croix du politique et la conscience de soi
8 - L'œil de la mort
9 - L'occultation de la mort
10 - Une psychophysiologie de nos masques sacrés
11 - Qu'est-ce qu'une espèce métazoologique ?
12 - L'étranger
13 - La politique
14 - Dans le fer et le sang de l'histoire

1 - Qu'en est-il aujourd'hui du regard sur soi ?

J'ai tardé à répondre à votre réflexion du 12 mars dernier sur le forum , parce que, comme vous le savez, j'ai tenté de préciser les devoirs du philosophe d'aujourd'hui face à l'expansion de l'empire américain.

Quand la plus puissante démocratie du monde conquiert par la force des armes un pays de vingt-cinq millions d'habitants, quand elle soutient qu'il n'existe pas de morale, parce que toutes les vérités sont seulement l'expression de l'opinion des masses, quand elle se dit qu'il suffira donc de faire cautionner une occupation guerrière par le plus grand nombre d'États possible pour que l'éthique du monde devienne celle du glaive ; si cet empire de la force se dit que toute résistance à son sceptre victorieux sera baptisée une " insurrection " ou une " rébellion " à réprimer au nom du droit international, alors le philosophe qui se taira se rendra complice d'un naufrageur mondial de la justice. De plus, il se change en meurtrier de l'universel. Car le philosophe est celui qui dit, depuis Socrate, qu'un seul homme qui garde les yeux ouverts a raison contre des milliers d'aveugles et que si les majorités avaient raison, il suffirait de compter les voix pour savoir où se cache la vérité. Dans ce cas, nous n'aurions pas besoin des kamikazes de la pensée qu'on appelle des philosophes depuis vingt-cinq siècles.

Or, un faisceau nouveau et saisissant de convergences se dessine entre l'évolution précipitée de la politique internationale vers une dictature de plus en plus barbare du messianisme pseudo démocratique de l'Amérique d'une part et, d'autre part, une montée en force de la résistance intellectuelle à l'échelle de la planète. Parmi les phalanges macédoniennes de la pensée critique de ce temps, il faut compter les nouveaux anthropologues qui se mettent en mesure de rendre compte de l'état actuel du blocage de l'évolution cérébrale de notre espèce. Ceux-là se demandent si n'aurions basculé hors de la zoologie que pour délirer sous le commandement de trois divinités chaotiques et sauvages. Que signifie l'apparition dans nos cerveaux d'une magistrature cosmique oscillante entre l'ange et la bête ? Pourquoi nous donnons-nous dans le ciel des chefs aussi féroces et titubants que nous-mêmes sur la terre? Pourquoi le monothéisme est-il le prisonnier d'un modèle simiohumain de religion dont nous demeurons les otages ? Pourquoi nos sciences humaines se tiennent-elles à l'écart d'une interrogation tellement centrale que, sans elle, rien n'accède à l'intelligibilité historique du politique ?

La richesse de la problématique que vous exposez et la densité de vos formulations nous font un devoir à tous deux, me semble-t-il, d'éviter tout échange artificiel, ce qui serait le cas si nous trompions nos lecteurs à les laisser ignorer que vous avez saisi, il y a deux ans, l'occasion d'un voyage en France pour m'honorer de votre visite et que nous avons été heureux de découvrir la profonde parenté entre nos préoccupations et nos tournures d'esprit. Notre rencontre intellectuelle me permettra d'éviter tout formalisme académique dans cet échange.

2 - Votre intervention sur le forum

Je commencerai par résumer votre propos en quelques lignes , afin de souligner d'emblée que vous êtes le seul, dans l'Université d'aujourd'hui , à poser la question focale du statut de la " conscience pure ", comme on disait autrefois: " On ne peut, je crois, parler de croyance que si advient la possibilité d'une distance, écrivez-vous, c'est-à-dire d'un certain regard sur soi. La naissance ou la formation de ce regard m'intrigue. " Qu'en est-il du " deuxième type de conscience ", de l'" autonomie " , qui fait de nous des " étrangers " au monde que nous saisissons ? Vous concluez par ces mots : " Je n'entrevois qu'une neuve réponse à l'étranger que nous accepterions d'être. "

Ils se comptent sur les doigts d'une main, les penseurs, qui savent qu'on ne saurait " tuer Dieu " et laisser ce mort à lui-même : il faut, tout au contraire, tenter de prendre conscience de la nature et de l'étendue de la charge que le trépas de nos géants du ciel met sur nos épaules. Comment féconder cette terre en friche ? Nous sommes effrayés par la légèreté d'esprit de nos prédécesseurs, qui avaient cru pouvoir se soustraire à l'examen des secrets les mieux cachés du genre humain pour en avoir confié la connaissance et la gestion à des porte-fardeau célestes de leurs épouvantes et de leur cécité. Je voudrais profiter de la mise en terre de Dieu pour porter un regard nouveau sur l'angélisme qui sert de masque à sa sauvagerie transcendantale. Car depuis Kant, toute la philosophie occidentale s'efforce de comprendre le prodige que nous appelons notre conscience et dont, malgré notre infirmité, nous pensons que " Dieu " a bien voulu nous l'accorder. Mais ni Kant, ni aucun de ses successeurs n'ont pris la mesure de ce que le personnage schizoïde que nous appelions Dieu disait de nous.

Nous revenons du cimetière où nous l'avons porté en terre. La cérémonie des funérailles a été simple et digne ; et maintenant, nous fouillons nos souvenirs. Comment nous apostrophait-il du haut de sa férocité et de sa bonté, et qu'attendions-nous de lui en retour ? Comment se fait-il que nous l'ayons enseveli avec une discrétion un peu embarrassée? Comment se fait-il que, depuis qu'il repose dans son sépulcre, le monde soit demeuré le gage d'un créateur perplexe du cosmos, dont l'existence fâcheusement localisée de quelque façon dans l'étendue était censée se trouver irréfutablement démontrée par la nécessité de le faire exister, donc par l'utilité pratique qu'il présentait à nos yeux ?

3 - La psychanalyse du Dieu mort et la conscience de soi

Mais nous sommes pris à contre-pied par la caution que ce mort nous offrait: au fur et à mesure que son décès nous fera progresser dans la connaissance de la psychologie, puis de l'espèce d'intelligence dont il faisait preuve à notre égard, c'est nous-mêmes que nous apprendrons enfin à connaître , tellement nous n'avions pu inventer cet assureur-conseil de l'univers sans le construire à notre image. Certes, Husserl, Sartre et Heidegger ont bien tenté, après tant de saints, qui y avaient fort bien réussi, de retrouver l'équivalent de la présence de " Dieu " à lui-même dans la plus secrète conscience d'eux-mêmes à laquelle ils avaient voulu accéder; mais si leur propre ego, qu'ils qualifiaient de transcendantal, se confondait si heureusement avec celui d'un démiurge décédé, ils ne s'en étonnaient pas outre mesure et négligeaient fort d'aller chatouiller ce miracle. Nous sommes devenus moins négligents : la mort de nos trois dieux uniques nous met à l'écoute de leurs tombeaux. Du coup, leur poussière nous lance dans l'aventure de mieux observer leur finitude - tellement, nous retrouvons la nôtre réfléchie dans la leur . Ce faisant, nous ne savons pas encore où se cache le miroir dans lequel nous commençons de nous regarder de haut. Et pourtant, parmi les créatures que surplombe notre œil intérieur, il faut compter celles qui nous imitent le mieux. Nous les appelons Jahvé , Allah et le Dieu de la Croix. Où sommes-nous quand nous les voyons tempêter comme des enfants coléreux ou osciller entre la rage et des airs de bonté qui ne nous trompent plus ?

Vous êtes, à ma connaissance, le seul privilégié de la théologie qui ait reçu de cette discipline à la fois flottante et amarrée à de profonds pilotis le baptême de la question la plus décisive, celle de savoir ce que Dieu nous permettait de nous cacher inconsciemment à nous-mêmes et qui portait précisément sur la véritable nature de notre esprit. Nous scruterons donc d'une œil soupçonneux les ravages de la peur qui ont privé les grands existentialistes d'autrefois des pouvoirs de leur entendement dont ils ne pouvaient ni se permettre de priver leur Dieu , ni les reconnaître en eux-mêmes.

Et d'abord, qu'en était-il des prérogratives de leurs jugements dans l'ordre politique ? Ils ont tué " Dieu ", mais ils ont frémi à l'idée qu'il leur fallait s'atteler d'urgence à la tâche de penser la politique à sa place et de réfuter son inexpérience d'apprenti d'une science aussi périlleuse. Mais nous, comment échapperions-nous à la tâche d'observer comment ce mort faisait de la politique et quelles apories redoutables il laisse sur les bras de tous nos gouvernements depuis que nous avons dû le remplacer au pied levé et sans nous être préparés en rien à lui succéder dans cet office ? Nous tentons donc de nous instruire du savoir qu'il avait fini par acquérir dans cette discipline. Déjà il nous a appris à observer comment il cachait son action derrière un masque. Il avait mis des siècles à apprendre cela. Ce n'est pas rien de nous être si rapidement instruits à son école. Mais sans cesse ce forban nous prend au piège de son enseignement - puisque ce Dieu, qui y allait tout de go au début, puis était devenu beaucoup plus cauteleux et rusé, c'était déjà nous !

Commençons donc par observer comment le Dieu mort s'y prenait pour feindre de conduire notre politique à notre place, et par conséquent, demandons-nous, quelle politique nous lui ordonnions, en réalité, de piloter en son propre nom, afin de nous cacher dans son dos. Gare au coup de grisou de la chute des masques; car si ce mort nous servait de prête-nom et s'il nous rendait aussitôt la pareille, ne verrons-nous pas nos intellectuels et tous nos philosophes s'envoler comme une volée de moineaux devant le rude commandement que nous donnerions à Dieu et à nous-mêmes de nous retirer réciproquement nos perruques ?

4 - Le problème de la perruque de Dieu

La perruque du mort d'abord. Vous écrivez : " En prenant le discours à rebours, vous affirmez, aux fins d'une description de la situation anthropologique de l'humain, que le simianthrope s'est retrouvé inconnu devant l'inconnaissable, solitude métaphysique, qui serait intolérable : le sans-signe de tout. Mutisme de tout ! ça ne signifie pas ! Cela renvoie cependant à un état d'appel à la signification. " Voilà, au contraire, une perruque hautement " significative ", me semble-t-il : car si le mutisme absolu est le seul sceptre véritable du cosmos et si, à ce titre, il n'est rien de plus qu' un " appel à la signification ", mettons-nous seulement un instant à la place du Dieu mort et essayons de comprendre le problème de perruque que lui posait l'appel à la signification qu'il s'adressait à lui-même dans le vide! De son vivant, ce personnage avait pleinement conscience de ce qu'il ne servait encore de masque à personne; et le mutisme terrifiant du cosmos montait la garde derrière lui. Fallait-il qu'il cédât au chantage que la " solitude métaphysique " exerçait sur lui et qu'il l'affublât d'une perruque ? " Être ou ne pas être " se dit-il. Le Hamlet de l'absolu était né. Déjà Shakespeare rôdait dans l'ombre, déjà notre génie faisait les cent pas dans le cosmos, déjà Eschyle et Molière, Cervantès et Platon battaient la semelle sur les traces de Dieu et de sa perruque .

Et voici que notre Dieu mort et sa chasuble débarquent dans notre conscience fécondée par le trépas de notre créateur; car c'est vous qui, à travers lui, ne cessez de vous poser la vraie question, celle qui démasque la créature sous le Dieu et que je formulerai en ces termes : " Si j'accepte de me découvrir tel que je suis au plus secret de ma conscience , c'est-à-dire étranger à la totalité du monde que je saisis en esprit, quelle " neuve réponse " dois-je apporter à l'inconnaissable qui m'étouffe? Vais-je m'abaisser à faire appel à des signes humains et les jetterai-je dans le monde afin de m'identifier ensuite à eux et de me piéger à l'école de ma souveraineté déchue? Comment me donnerai-je jamais ma plus haute signification si j'allais quêter une perruque parmi mes créatures ? Mais comment perruquer le néant ? Je dois donc admettre que le mutisme de l'infini ne signifie rien, puisque c'est à moi qu'il appartient de faire parler l'immensité. Je refuse à la fois de me laisser perruquer par la solitude qui m'empoigne et de quémander les signes perruqués que m'offrent mes créatures. Mais comment me rendrai-je étranger à tout monde pensable et à tous signes présents en ce monde ? Et pourtant, ce sera seulement à ce prix que je conquerrai la grandeur et le tragique de ma condition de Dieu privé de perruque. "

Voilà, n'est-il pas vrai, une quête d'identité de Dieu par lui-même qui fait grand peur à nos petits philosophes - et pourtant, chacun de nous, au plus profond de sa conscience n'est autre que ce dieu-là , chacun de nous, s'il consent vraiment à penser en existentialiste du Dieu mort, découvre que personne ne se cache dans son dos pour lui tendre le sceptre du chef, du guide, du précepteur. C'est fou comme les morts ont besoin de sortir de leurs sarcophages pour se mettre à exister en nous ! J'en connais quelques-uns qui n'ont pas leur pareil pour s'évader de leur tombe et pour nous arracher à la nôtre. Mais il faut confesser que le Dieu mort y occupe un rôle sans égal, parce qu'il nous enseigne le "Connais-toi" à l'école du vide, de la solitude et, comme vous dites, du " mutisme de tout ". Vraiment ce cadavre-là est le plus existentiel du monde. Peut-être " Dieu " est-il le seul homme véritable , le seul à se poser la question de l'étranger, le seul dont l'appel à la signification n'est pas l'appel à chercher dans le monde les hochets qui seront censés lui donner sa signification en retour !

5 - Les existentialistes du Dieu mort

Et voici que la politique débarque à nouveau dans l'arène du monde ; et voici que cette diablesse talonne le Dieu mort ; et voici qu'elle rappelle à Georges Tissot qu'il est devenu le poète du Dieu mort le jour même où ce mort-là est venu l'habiter. Comment ne pas accueillir dans sa demeure la grande âme d'un Dieu en deshérence ? Du temps où Dieu vivait, et même du temps de sa longue agonie, vous avez tenté de chanter sa gloire. Mais c'était encore la sienne. Vous êtes devenu l'existentialiste de Dieu le jour où son mutisme vous a contraint à lui prêter la voix du mort et du ressuscité qu'on appelle le poète.

Mais mon anthropologie ne pose pas tout à fait au Dieu mort les mêmes questions que le mort qui vous habite. C'est que ce trépassé est un existentialiste polyvalent. Comment se fait-il, se demande sa dépouille mortelle, que j'aie enfanté autrefois une créature au cerveau schizoïde et qui s'est révélée mon portrait tout craché ? Comment se fait-il qu'à peine sortie de mes mains, elle m'a renvoyé ma propre image sur la terre? J'étais le Dieu des hommes, j'étais devenu simiohumain en diable , j'étais en route entre le singe et le Dieu auquel je me vois maintenant réduit au fond de mon catafalque. Et voici que mon cadavre leur montre la bête que nous étions ensemble en ce temps-là. Verrai-je l'animal que nous étions tous deux du temps où j'avais bon pied, bon œil sur mes offertoires ?

Pour l'instant, j'ai beau fuir ma créature, elle me rattrape dans mon sépulcre pour me diviser encore et encore entre mon ciel et mon enfer . Je la regarde faire l'ange dans mon ciel mort et sans figure - mais elle me singe encore effrontément, parce qu'il faut bien qu'elle me mette à la torture, il faut bien qu'elle me déchire sans relâche entre le ciel et la terre, la pauvresse ! Comment l'ai-je enfantée quelque part entre la bête et moi ? Quel signe suis-je devenu pour elle au fond du tombeau où je cherche encore le signe sans perruque que je suis à moi-même ? Deviendrai-je l'étranger? Accepterai-je de le devenir? Quelle sera la lumière de ma " neuve réponse " ?

J'ai le sentiment que vous avez reçu le baptême de votre vocation de philosophe et de poète sur les fonts baptismaux de la théologie existentielle qu'appelle la mort de Dieu. Pour la première fois, notre civilisation est capable d'observer la finitude et la transcendance de " Dieu " . Personne n'a encore mesuré la fécondité de cette mutation extraordinaire de la culture occidentale. Seuls les Jean de la Croix, les Nicolas de Cuse , les Me Eckhardt - et, naturellement les Pères grecs - s'étaient exercés et mis à l'épreuve de la transcendance du personnage ; mais aucun ne s'était identifié à sa finitude - car, pour cela , le seul levier disponible était le fils soumis et censé " apaiser le courroux de son père " afin d'" effacer le péché originel " . Il fallait qu'un " Dieu " mourût pour faire jaillir du tombeau la double figure que l'homme est à lui-même et pour qu'il en revendiquât l'héritage . La véritable postérité du christianisme est là : le Dieu mort fait tomber les bandelettes de la théologie. Son tombeau nous ouvre le champ immense de la connaissance scientifique de nous-mêmes dont le Dieu en vie nous interdisait l'accès. Du coup, c'est toute la postérité de Darwin et toute l'interprétation de notre évolution cérébrale qui entre dans la vraie postérité du Dieu mort. L'autopsie transcendantale des théologies devient l'avenir de la pensée rationnelle.

La nouvelle aventure du "Connais-toi" fait seulement ses premiers pas. Pour l'instant, notre humanisme sans profondeur alimente une science historique à son image. Comment son asthénie lui permettrait-elle d'interpréter la politique telle qu'elle apparaît dans les miroirs de la vie théologique de notre espèce que lui tendent les siècles ? Une anthropologie capable de scanner le Dieu mort est la clé d'une connaissance du passé en mesure de décrypter l'inconscient à la fois séraphique et sanglant de la politique. Elle observera que le Dieu de la Genèse était un simiohumain titubant et qu'il avait fondé la politique sur une théodicée de la culpabilité collective qui a culminé dans le génocide du Déluge . Mais puisque toute idole n'est jamais que le portrait en pied de sa créature, le Dieu semi animal qui ordonna notre noyade générale, c'était nous ; et le Dieu qui, à Falloujah a fait six cents cadavres, dont la moitié de femmes, d'enfants et de vieillards, c'est nous. Car le silence de la presse et des radios du monde entier devant ce massacre n'est autre que le silence du Dieu simiohumain. Ce Dieu regarde le ballet de ses anges et de ses séraphins voleter autour de son trône . Pouvons-nous compter sur le Dieu mort pour donner sa vraie vie à notre histoire, son vrai visage à notre mort, sa vraie valeur à notre sang ? L'anthropologie qui collera son oreille à ce cercueil entendra-t-elle un autre " appel à la signification " ?

6 - Les radiographes de Dieu et de nous-mêmes

Si le Dieu mort d'aujourd'hui devait refuser la réélection triomphale d'un criminel de guerre à la présidence dévote de la démocratie chrétienne la plus tueuse du monde, ce Dieu-là, ce serait nous aussi. Mais quelle responsabilité politique nouvelle, pour la créature, de se découvrir le pédagogue du Dieu des tueurs qu'adoraient nos ancêtres sur cette terre, quelle tragédie de nous regarder marcher en rang serrés derrière notre Dieu tueur ! Peut-être le Dieu du Déluge est-il mort afin que naisse une autre " distance ", un autre " regard sur soi ", un " deuxième type de conscience ", comme vous l'écrivez. Puissions-nous devenir les orphelins de tous nos dieux pour que naisse ce Dieu-là ! Mais, du coup, nous entrerons dans l'existence du Dieu simiohumain ; et son histoire sera celle de nos crimes et des siens. Il nous faudra donc apprendre à tuer l'idole en nous-mêmes, afin que naisse le Dieu que nous évoquez à demi mot. La postérité scientifique de Darwin va s'ouvrir ; elle nous fera connaître les vraies étapes de l'évolution cérébrale de notre espèce parce que nos théologies oscillantes entre nos meurtres et nos prières deviendront les miroirs dans lesquels notre anthropologie scientifique nous apprendra à nous regarder. C'est cela qui fera d'une histoire théologique de l'humanité la clé d'une histoire de notre intelligence.

C'est dire que si l'Occident intellectuel devait se réveiller et si notre civilisation renouait demain avec les audaces de la pensée que nous appelions la philosophie, la postérité nouvelle de Nietzsche lui-même ne serait pas de tout repos, tellement l'héroïsme des futurs existentialistes de Dieu nous contraindrait, l'épée dans les reins, à décrypter les plus profonds secrets des semi évadés de la zoologie et de leurs idoles. Alors la simiohumanité dont nous serions devenus les observateurs ne serait autre que celle de nos trois dieux uniques. N'est-ce pas de ce regard-là que vous vous demandez s'il répond à un " deuxième plan de l'encéphale " ou s'il faudrait plutôt évoquer " un deuxième type de connaissance " ?

Je crois que ce sera accéder à une conscience tout autre de soi d'entreprendre la tâche héroïque d'observer au microscope électronique la condition semi animale du monothéisme , donc de nous-mêmes. Il y faudra des lentilles transsimiennes. A cette radiographie cruelle de Dieu, quelques théologiens s'étaient essayés depuis Abraham, le premier iconoclaste qui arracha son couteau des mains du créateur. Mais maintenant, nous ne pouvons plus fuir les vraies responsabilités de notre intelligence. Celle-ci s'est suffisamment évadée du monde animal pour nous avoir rendus orphelins de nos bouchers du ciel.

C'est encore bien maladroitement que nous commençons de radiographier notre condition simiohumaine telle qu'elle se trouve fidèlement réfléchie dans les gigantesques paradigmes de notre propre cerveau que nos trois idoles sont devenues aux yeux d'une science plus profonde de notre vie onirique. Puissent les futurs existentialistes de Dieu n'avoir pas froid aux yeux, puissent-ils apprendre à connaître sans frémir les fureurs et les vengeances du Dieu mort. Les apories psychogénétiques qu'illustraient nos théologies se révèlent celles de toute notre histoire et de toute notre politique depuis le paléolithique. Nous portons la bât du ciel de nos ancêtres. Comment concilierons-nous l'obligation de châtier la créature indocile avec le devoir de nous faire aimer d'elle ? Notre Dieu trépassé en était accablé. Comment civiliserons-nous notre créateur ?

7 - La croix du politique et la conscience de soi

Que nous enseigne d'ores et déjà le regard que porte notre intelligence en gésine sur l'espèce dont nous ne nous sommes pas encore évadés ? Comment porterons-nous la croix de notre politique avec un peu moins de sauvagerie, mais avec autant d'embarras que le Dieu de l'Amérique? Si nous ne nous faisons pas craindre de la créature, proclamaient ensemble nos ancêtres et leur créateur - car ils savaient tous deux que la sagesse de la créature commence par la peur, comme le proclament ses livres de piété - elle ne respectera en rien notre autorité, qu'elle verra désarmée, et elle tombera aussitôt dans le pire; mais si, d'une seule et même voix, nous nous appliquons à la terroriser pour son salut et si, à bien l'épouvanter, nous la protégeons consciencieusement de tous les vices auxquels elle se trouve exposée de naissance, elle appellera vengeance la sainte justice que nous confions à notre intendant sous la terre et à ses marmites infernales; et elle secouera le joug de l'obéissance qu'elle nous doit et à laquelle l'éternité fumante de notre camp de concentration la rappelle.

Ah ! se disent toutes les classes politiques du monde aux côtés de leur Dieu et de sa géhenne, quelle catastrophe que son trépas! Il nous laisse aussi seuls dans le cosmos que lui-même et sa géhenne! Comment allons-nous traiter notre déserteur ? Quelle sera notre perruque s'il nous prive de l'éclat de la sienne ? Quels théologiens de notre autorité formerons-nous à l'école de notre politique de la torture? Si aucun chef suprême de l'univers ne cautionnera plus les ordres que nous leur donnerons, comment respecteront-ils nos auréoles de pacotille ? Vous écrivez : "L'anthropologie historique dévoilera nos créations imaginaires pour déchiffrer nos craintes, ou angoisses, ou folies et dérèglements, nos quêtes et nos hantises et inaugurer une démarche qui tente de recentrer pour ainsi dire la voie ou une voie. "

L'heure est venue pour nos sceptres de carton-pâte de prendre la relève de notre mort. Vous dites qu'il y faut la lumière d'un "deuxième type de conscience " ; vous dites qu'elles seront existentielles au plus profond, les craintes , les angoisses, les folies, les quêtes et les hantises de " Dieu ". Vous suggérez que le "Connais-toi" du IIIe millénaire s'approfondira à l'école des paniques, des dérobades , des feintes et des masques de "Dieu " . Si nous parvenions à nous mettre à l'écoute des portraitistes d'hier de notre ciel et de nous-mêmes, notre civilisation apprendra-t-elle à déchiffrer ce que nos religions disaient de nous sans s'en douter ?

C'est ici que notre dialogue prend un tour nouveau. Car votre exposé me crédite en filigrane d'une question étroitement liée aux précédentes et impliquée dans leur logique : en fait, vous me demandez quelle est la vocation spirituelle de mon anthropologie historique, donc la nature même de tout combat intellectuel digne de ce nom. Telle est la raison profonde pour laquelle la question du statut de " Dieu " , donc de la théologie, est présente à chaque ligne sous votre plume.

8 - L'œil de la mort

Il faut remonter aux origines du christianisme pour découvrir ce dont il est réellement question dans cette religion, donc ce que cache le généreux appel de ses philosophes à la " transcendance de la conscience ". Saint Paul l'a dit avec une clarté qui ne laisse rien à désirer: " Si Jésus n'est pas ressuscité, notre foi est vaine. " Tel est le véritable et le seul fondement anthropologique du christianisme.

Mais ce fondement me semble une sorte de chantage théologique dont toute la politique nous fournit sans relâche le modèle. Quel est le chef qui ne dise, tantôt à grand bruit, tantôt mezzo voce, parce qu'il juge la discrétion plus efficace que les cris : " De deux maux, choisissez le moindre . Le joug sous lequel je vous mets vaut mieux que l'anarchie dans laquelle vous tomberiez sans moi. " Saint Paul porte à l'échelle théologique ce genre de chantage ; car, en sous-conversation, il nous dit : " Si Jésus n'était pas ressuscité, vous seriez précipités dans une nuit éternelle et sans remède ; sans lui, rien ne saurait dépeindre l'étendue du désastre cosmique auquel vous seriez livrés sans recours. Sachez, malheureux, que tous les maux des humains peuvent prendre fin, mais que celui-là vous traquerait jour et nuit. Donc, Jésus est ressuscité. "

Qu'en est-il d'une espèce dont le Dieu se nourrit d'une menace de mort dont toute l'apologétique chrétienne témoigne depuis vingt siècles ? Comment se fait-il que la pression théologique se retrouve au plus profond du pragmatisme religieux de Kant ? Pour une anthropologie dont le courage serait de devenir réellement scientifique, la question est tout autre : car "il est révélé ", si je puis dire, que le " deuxième type de conscience " que vous évoquez ouvre un œil nouveau sur la mort, et que son regard ouvre la possibilité d'une vraie distanciation à l'égard de toute croyance. Quelle est la généalogie d'un globe oculaire de ce genre ? Sur quoi cet éveil porte-t-il ? Vous écrivez: " La formation de ce regard m'intrigue. " C'est moi qui souligne.

Il faut remarquer, en tout premier lieu, que l'homme en tant que tel apparaît avec un regard imperceptiblement transanimal sur lui-même et que la transanimalité virtuelle de ce regard porte sur le constat de sa mortalité. Mais il y a plus : ce savoir potentiellement nouveau n'est pas seulement de se savoir périssable, mais de se voir mourir à petit feu tout au long de l'existence. Or, ce " regard sur soi " se trouve aussitôt et radicalement refusé. Quelle est l'animalité spécifique et imperceptiblement transzoologique de ce refus de savoir ce qu'on sait et de voir ce qu'on voit? Toute l'histoire du cerveau humain est celle de la dénégation de son regard sur la mort. Comment se fait-il que " l'autre regard " que vous évoquez ne sécrète, en réalité, que des défaussements de ce savoir et des transferts vers des représentations de substitution du monde réel, donc vers des masques dont la seule finalité est précisément de nous permettre de ne pas nous regarder dans le miroir de la mort ? Qu'en est-il d'un engloutissement aperçu et aussitôt comblé par des univers oniriques, qu'en est-il d'une absence à soi-même aussitôt exorcisée par des songes ?

C'est à partir de là qu'une anthropologie capable d'observer ce qu'il advient du bienfait refusé de conquérir un vrai regard sur la mort en appelle à une connaissance généalogique de ce refoulement universel. Quel est le sens psychologique et politique de " la naissance et de la formation " d'une distanciation proprement humaine et toujours manquée à l'égard du trépas ? Pour Heidegger, l'homme n'est plus seulement un vivant dont l'immense privilège est de se voir mourir, mais un " être né pour la mort ", un " Sein zum Tode " donc un vivant capable de changer la conscience qu'il parvient à acquérir de sa mortalité en la conscience d'habiter en poète son propre devenir dans la mort. " Habiter ", wohnen, c'est féconder le monde à l'école d'une poétique de la mort, donc à partir de la métamorphose de sa propre absence au monde en un absent orphique. La mort de Dieu nous a donné une poétique ascensionnelle de la mort. Mais toute poétique n'est-elle pas née de la transfiguration d'une chair absente ? C'est l'Eurydice engloutie dans les ténèbres qui renaît au son de la flûte enchantée du dieu. Habiter le dieu mort, n'est-ce pas le ressusciter en poète ?

9 - L'occultation de la mort

Ici, à nouveau, nos voix se croisent et se complètent, même en divergeant. Qu'en est-il de Heidegger et de sa poétique orphique de la mort ? Le culte de la fleur pour sa destination naturelle de mourir " en beauté ", comme on dit, tourne le dos à une discipline anthropologique qui se voudrait en mesure d'observer dans leur généalogie la plus secrète les falsifications théologiques ou idéologiques de la mort auxquelles notre espèce se livre depuis qu'elle se veut pensante . Pourquoi sommes-nous tellement craintifs que nous métamorphosons la mort elle-même en parures et diaprures de nos dénégations somptueuses de la mort ? Cette fuite se cristallise en édénismes cérébraux. Les deux formes cardinales de nos dérobades devant le funèbre ont donné naissance aux deux principaux messianismes de l'Occident: l'américain, issu du rêve protestant, donc greffé sur " Abel le juste ", et le marxiste, récemment décédé. Le premier camoufle le prédateur que l'homme est à lui-même sous un masque d'innocence, l'autre faisait du processus historique le chemin de la dernière en date de nos révélations, celle de l'avènement des bienheureux du travail. Le paradis de l'utopie répondait aux prophéties des annonciateurs de nos félicités marxiennes sur la terre.

Vous remarquerez que l'armure cérébrale que se donne l'évangélisme américain n'est que la forme luthérienne de la grâce divine et qu'on la retrouve au plus profond de l'angélisme marxiste. Le refus de la mort par son maquillage en parures de l'Eden sont toutes deux messianiques, toutes deux construites sur les légitimations de l'esprit de conquête déguisées en sainteté, toutes deux inspirées par la métamorphose de la politique en élixir de l'éternité. L'Amérique est persuadée que " everything the US is doing in Iraq is not only correct, but also morally ordained by God - tout ce que font les États-Unis en Irak est non seulement juste, mais également moralement ordonné par Dieu " . Pour nous qui voudrions descendre dans le catafalque de notre Dieu mort avec les yeux grands ouverts, nous apprenons la généalogie de la cécité semi innée et semi volontaire des fuyards de la fosse, la seule espèce que la nature a armée d'un regard transtombal sur la mort.

Ce ne sont pas seulement les trois dieux à l'eau de rose et qui cachent un poignard dans leur manche qui ont fait de nous les tisserands d'une mortalité avortée: les sarcophages des Pharaons, eux aussi, accompagnaient leurs cadavres dans l'éternité embaumée des falsificateurs de la mort. L'anthropologie critique est appelée à observer l'encéphale artificiellement dédoublé qui sécrète des antidotes odoriférants du tombeau. Le spectacle des ratages d'Orphée dans les dorures du trépas est tellement stupéfiant qu'il relègue au musée des surprises d'enfants le fameux étonnement dont les premiers philosophes avaient fait le propre de la pensée olfactive. C'est un ahurissement sans pareil qui inspire l'étude des immortalités fleuries qui ouvrent l'anthropologie critique à une connaissance transanimale de l'histoire et de la politique.

10 - Une psychophysiologie de nos masques sacrés

La caractéristique principale du rêve américain est d'engendrer un aveuglement sulpicien devant la nuit des idoles. L'examen bio-théologique de ce masque révèle la férocité et la fureur de la bête évangélisatrice. La moindre piqûre l'enfle et la déchaîne. Le prophète marxiste était pris dans l'étau d'une contradiction interne à la sainteté du " processus historique " de la délivrance planifiée: ce tao coinçait le croyant entre la bienveillance d'un devenir séraphique de l'humanité et les pannes sanglantes d'une sotériologie qui condamnait les guerriers de la rédemption à ramasser les cadavres qu'accumulait le fameux processus rédempteur. A l'instar du paradis américain, le Saint Esprit des marxistes s'exprimait par un déluge de fer et de feu.

Il en résulte que l'espèce vouée à connaître et à refuser son propre regard sur la mort sue le sang et les larmes de l'avènement avorté de son salut sur la terre. Le cynisme désordonné de cet animal angélisé par les couturiers de son éternité s'exprime tantôt sur les chemins d'un messianisme de type démocratique, tantôt sur ceux du rigorisme systématique dont s'arme une tyrannie de l'immortalité. Mais le même édénisme, la même guerre pour l'entrée dans l'éternité, le même rêve d'une purification de la vie dans les alambics d'une sotériologie, la même folie congénitale à une espèce insurgée conduit l'anthropologie spectrographique dans les profondeurs de l'animalité propre à l'homme seulement - non point celle de son regard sur la fatalité de la mort, mais celle d'un regard sur une mort exorcisée par des sorciers. L'histoire et la politique de l'espèce dite humaine sécrètent des anges et des séraphins voletants dans les encéphales. Ce sont eux qui vont piloter une cécité dûment apprise un aveuglement transmissible d'une génération à la suivante, et même susceptible de devenir semi héréditaire.

Entre le chemin de la béatitude que propose le fameux " als Dichter wohnt der Mensch " de Heidegger et le désespoir qu'exprime "L'homme est une aventure inutile " de Jean-Paul Sartre, il s'agit de spectrographier une histoire truquée par des fantasmes et placée sous le joug du fabuleux. L'anthropologie historique observe que l'onirisme quasi sanctifié par une poétique cyclique de la terre chez Heidegger l'a conduit tout droit au nazisme, tandis que le désespoir sartrien s'est achevé dans le sanglant Eden des marxistes. Mais les deux sotériologies sont nées de l'appel à un surréel transtombal, ce qui est clairement démontré par la hantise du néant qui inaugure les deux philosophies du " salut ". Chez Heidegger, le néant se révèle par un terrible flottement du cosmos. L'univers est sans cesse sur le point de chavirer sous l'assaut du nihilisme. Quand ce mot venait dans la conversation, l'auteur de Sein und Zeit demandait à sa femme de quitter la pièce. Chez Sartre, l'expérience du néant est celle de la déréliction absolue de la créature qu'illustre Antoine Roquentin dans La Nausée. Naturellement, le néant n'est que le terme philosophique dont se pare l'épreuve de la mort.

11 - Qu'est-ce qu'une espèce métazoologique ?

L'animalité proprement humaine est une animalité fabriquée par un bannissement intellectualisé, cérébralisé, théologisé de la mort. Il s'agit d'un rejet artificialisé par des masques collectifs. Mais, encore une fois, leur origine commune se trouve dans la parole de Saint Paul : " Si Jésus n'est pas ressuscité, notre foi est vaine. " La vraie question s'approfondira donc en ces termes : " En quoi le refus de la mort est-il le sceau d'une espèce dont l'animalité spécifique est précisément de nature métazoologique? En quoi est-il non seulement animal, mais du ressort de la forme proprement humaine , donc cérébralisée, de l'animalité de refuser la mortalité - et cela avec une telle énergie que toutes les religions du monde se présentent comme des systèmes de falsifications de la mort et même sous la forme de coups d'État contre elle ? "

Si le chrétien boit le sang chaud et mange la chair de Jésus mort sur l'autel, c'est afin de s'approprier l'éternité charnelle qui lui est promise; et si au paradis , Jésus mange et boit, mais sans engraisser, disait saint Thomas, c'est que la rage d'exister en chair et en os se transporte au paradis. Le mythe de la résurrection se révèle la marque de l'animalité propre aux trois religions du Livre ; et si les morts blessés ou estropiés retrouvent dans la vie éternelle leurs membres intacts et la fraîcheur de la jeunesse, c'est que le paradis est le champ de gloire des corps , le lieu où ils bénéficient enfin de la garantie de la pérennité de leurs muscles, de leurs viscères et de leurs ossements. Le christianisme est la religion de l'apothéose de la chair . Pourquoi, selon les plus illustres docteurs de l'Église, et notamment selon son docteur officiel depuis le XIIIe siècle jusqu'en 1962, les ressuscités cessent-ils de se multiplier au paradis ? Parce que la surabondance de leurs corps indéfiniment reproduits par l'acte de la génération réduirait leurs précurseurs sur la terre à une minorité ridicule et Jésus lui-même , avec sa maigre cohorte de disciples, à un microscopique bataillon de prématurés du salut.

Il est naturel que l'animal se montre rebelle à sa disparition. Mais est-il naturel que le paradis des humains se remplisse d'humains éternels, comme celui des poules se peuplerait de coqs et de poules immortels ? Je parie que l'Eden des grands fauves serait une brousse transcendantale où les tigres et les lions goûteraient leur nonchalante sainteté ; je parie que l'hippopotame et l'éléphant y jeûneraient sans maigrir et que l'aigle tournoyant dans les airs bénirait les moutons de ses ailes pacifiques. Est-il digne de nous que tant de bipèdes et de quadrupèdes seraient à notre ressemblance s'ils avaient seulement un Eden dans la tête?

Puisque les pseudo évadés du règne animal s'exercent depuis des millénaires à tisser les leurres les plus épais à seule fin de planter dans leur boîte osseuse la conviction que la résurrection des morts viendra démentir les verdicts de leurs funérailles, il faut admettre que l'homme se situe à quelques encablures seulement de la zoologie. Faut-il en conclure que l'évolution patiente de notre encéphale n'a conduit notre raison et notre intelligence qu'à fabriquer un encéphale dopé par des euphorisants et que cet encéphale demeure tellement inapte à accepter la fatalité de sa disparition qu'il s'ingénie depuis la nuit des temps à enfanter des philosophies et des théologies analgésiques ? Mais il y a dix décennies seulement, une mutation inattendue a commencé d'armer la philosophie d'une intrépidité nouvelle, celle que Nietzsche appelait la " philosophie au marteau ".

12 - L'étranger

Pourquoi, direz-vous, m'attaquer à un mythe à demi écroulé sur toute la surface de la terre ? Est-il digne du IIIe millénaire de perdre son temps à enfoncer des portes ouvertes ? Mais le 11 septembre 2001 , puis le 11 mars 2004 nous ont rappelé que des centaines de millions d'hommes adorent trois dieux qui leur garantissent l'éternité de leur corps ; et ces trois dieux nous ont lancé à la figure les masses innombrables des aveugles qui ont écrit, sous nos yeux, l'histoire du siècle dernier, celle des siècles précédents et celle des siècles à venir. Jamais le rêve de l'immortalité de la chair n'a conduit l'histoire du monde avec autant de fureur que de nos jours.

C'est pourquoi, cher Georges Tissot, mon anthropologie voudrait percer quelques secrets cérébraux des terrorisés de la nuit animale. Elle est engagée à vos côtés dans la conquête d'un autre regard sur l'histoire et d'une autre intelligence de la politique. Vous écrivez : " Depuis la bifurcation du simianthrope du tronc des hominidés, il y a deux plans dans l'encéphale, celui de l'imagination, qui offre une vision du monde et l'évaluation du monde imaginé, assortie et de bénéfices et des sanctions, chacune d'elle liée à un territoire. Chacune vit dans un " monde " très réel, dit la " réalité ".

Observons ces territoires : ils servent de théâtre aux plus grands carnages. Tous ces combattants qui transportent leur Eden dans la bataille, le regard anthropologique nous les révèle comme ceux appartenant à une espèce dont l'encéphale est scindé de telle façon qu'il se trouve condamnée d'avance à gérer sa dichotomie, afin de réserver une place à celui que vous appelez " l'étranger ". Cet étranger-là, le Dieu mort le symbolisait bien maladroitement ; mais son encéphale se prête maintenant à une autopsie heuristique de sa simiohumanité. Quel est l'étranger que je suis devenu à moi-même ? Quel est l'étranger par lequel je me crois habité ? Quel est l'étranger auquel j'accorde le statut passager de locataire sous mon crâne ? Quel est l'étranger qui m'autorise quelquefois à observer l'animal éphémère auquel son cerveau bipolaire ne sert jamais qu'à masquer l'animalité de son refus intellectualisé de la mort ?

Étrange animalité, en vérité, celle qui s'hypertrophie à nier mon trépas dans ma tête, étrange animalité, assurément , celle de perpétuer dans les nues la chair, les os et le sang d'un animal au cerveau schizoïde, étrange animalité, décidément, que celle d'une croyance qui prétend que si nous ne ressuscitons pas dans l'Eden de Jahvé, d'Allah ou du Crucifié, nous deviendrons semblables à des animaux, parce que notre seule différence entre eux et nous serait la gloire qui nous appartient de transporter notre squelette et nos viscères dans des mondes merveilleux, mais tout imaginaires ?

Le combat spirituel de l'anthropologie historique n'est pas de ridiculiser l'animal dont l'hypertrophie cérébrale ne l'a conduit qu'à rêver d'éterniser sa carcasse, mais de se demander ce qui nous arriverait d'extraordinaire et de proprement " divin " si nous cessions de nourrir notre ambition à feindre de nous distinguer des animaux privés de paradis ? Quelle triste ardeur, et combien lourdement animale, de théologiser notre refus de mourir , alors que, dans le même temps, nous semblons douter à tel point de notre survie charnelle dans l'Eden de notre folie que nous faisons, de l'extermination rageuse de nos semblables, le pire des châtiments que nous puissions leur infliger ! Il me semble que si nous acceptions la mort, nous deviendrions si prodigieusement humains que notre faculté de penser commencerait de nous arracher de la zoologie, parce que ce serait enfin sur toutes la terre et dans l'arène entière de notre politique et de notre histoire que nous serions au combat.

13 - La politique

Ce site est un site politique. " A Fallouja, ville fantôme où les snipers américains sont postés sur les toits de chaque pâté de maisons, les habitants sont prisonniers chez eux. Impossible de sortir. Ceux qui s'y sont risqués gisent encore sur les trottoirs. "

Ce site est politique : " Dimanche dernier pendant le "cessez-le-feu", le docteur raconte qu'il a essayé de ramasser plus de dix cadavres abattus d'une balle dans la tête ou dans le cœur. De nouveaux morts sont venus s'ajouter à ceux qui pourrissaient déjà sur les trottoirs ou sur les perrons des maisons. "

Ce site est politique : "Il y avait ce vieil homme abattu dans son jardin et cette femme à la porte qui me suppliait de m'occuper du corps de son mari. Cela faisait deux jours qu'il gisait là, devant elle." Dans le stade de la ville, réquisitionné à cet effet, les morts sont enterrés les uns sur les autres, faute de place."

Ce site est politique : "Avant-hier, j'ai vu une voiture touchée par le missile d'un hélicoptère Apache. A l'intérieur, il y avait quatre corps carbonisés. Sur le capot, le cadavre d'une petite fille de cinq ans. Je n'ai même pas pu les emmener. Loin des quartiers où sévit la guérilla, une famille de douze personnes a été pulvérisée par une bombe. "J'ai mis la matinée à recomposer les cadavres", soupire le docteur dont la voix se brise. Il a pris des photos de chaque tas de viscères "pour qu'on sache ce qui s'est passé ici". "Voilà ce qui jonche le sol de Fallouja", se reprend-il en brandissant un morceau de shrapnel récupéré à côté du corps d'un de ses ambulanciers, "des obus qui explosent avant d'avoir touché leur cible, dans tous les sens et à hauteur d'homme."

[Sara Daniel, Le piège de Falloujah, Le Nouvel Obs, 20 avril 2004]

Oui ce site est politique parce que depuis deux millénaires et demi, la philosophie apostrophe la politique. Quand l'édénisme américain décide de massacrer six cents femmes, hommes et enfants à Falloujah afin de venger la mort de quatre mercenaires ; quand le Dieu de l'Amérique s'installe sur les toits pour tuer les gens dans la rue, c'est une théologie qui inspire cette animalité mûrie et raffinée - une théologie de l'innocence. Écoutez la bonne conscience des saints de la démocratie ; c'est elle qui fait écrire à G. Kagan : " Mais arrêtez donc de vous intéresser aux civils tués par les marines, cela n'intéresse personne. "

Oui, ce site est politique, parce que c'est un site consacré à l'avenir de la pensée européenne: "Vous parlez à un homme mort." Dans un coin de la mosquée de Kirkouk, qui sert de siège au bureau de Moqtada al-Sadr, Ali, trente ans, informaticien, fait les cent pas. Il vient de prendre la décision la plus importante de sa vie. Dans quelques heures, pour le salut de son leader Moqtada, pourchassé par les Américains, il ira se faire exploser devant la cible qu'on lui aura désignée. (…) L'heure du sacrifice a sonné. "

[Sara Daniel, Ibid.]

Quand la pensée prend le relais de la politique, elle rappelle que toutes les tyrannies règnent par la perversion théologique qu'elles font subir au vocabulaire. Le nazisme saluait le " guide " d'un Heil Hitler, que l'on a traduit par Vive Hitler , alors que Heil renvoie à heilen , guérir au sens médical, mais aussi au sens religieux de rédemption . Le marxisme appelait Staline " le petit père des peuples ", ce qui lui donnait une allure de saint populaire. L'Amérique est devenue une tyrannie suffisamment théologique pour changer le sens des mots . Savez-vous que toutes les radios françaises se donnent le mot pour oublier que l'Irak est une terre conquise par une guerre-éclair ? Savez-vous que toutes appellent les résistants des " insurgés " ou des " rebelles " ? Le chef d'État-major interarmées américain, le général Richard Myers a dit que jamais , " il n'y a eu dans l'histoire de la guerre, une campagne plus humaine que celle menée par la coalition depuis le 19 mars de l'an dernier jusqu'à aujourd'hui, et cela inclut les opérations à Fallouja " et que ces combattants sont aussi " ceux qui ont le plus de compassion ". Nous sommes revenus sous Vichy. Savez-vous que selon l'organisation britannique indépendante Iraq Body Couting, le nombre de civils tués depuis l'invasion de l'Irak oscille entre 8 865 et 10 715 personnes ? Savez-vous qu'à Fallouja la moitié des morts étaient des femmes, des enfants et des vieillards ? Croyez-vous que ces meurtres seraient possibles sans une théologie de l'innocence dans l'Eden ?

14 - Dans le fer et le sang de l'histoire

La vocation spirituelle de l'anthropologie scientifique moderne lui fait livrer le combat de l'esprit dans le sang de l'Histoire . Elle soutient que la vie spirituelle se forge au fer et au feu de l'animalité humaine. Le combat de l'esprit n'est pas né d'un christianisme voué au culte de l'éternisation de la chair, mais dans les épreuves des martyrs de l'intelligence. Ceux-là tiennent leur corps pour une offrande de vil prix, ceux-là se rient de leurs bourreaux, ceux-là les ridiculisent de se satisfaire de si peu. Puisque les assassins tiennent un pinte de sang frais pour une valeur inestimable, Socrate répond , tout riant, au bon Criton : " Ce gentil jeune homme s'imagine que Socrate, c'est celui qu'on va transporter en terre dans un instant. Je suis l'abeille qui transporte son miel, avec le dard qui vous piquera et vous fera bouillonner pendant des siècles. " Que ces paroles aient pu être prononcées à Athènes il y a vingt-cinq siècles et que le monde entier les ait oubliées au profit d'une tribu de lourdauds transportés en chair et en os dans le paradis des arabes, des juifs et des chrétiens condamne l'anthropologie scientifique de demain à rappeler que la parole : " Il vaut mieux subir l'injustice que la commettre " n'est pas de Jésus, mais de Socrate.

Vous évoquez une espérance " unique " un " ailleurs " , une " absence " qui ferait du simianthrope l'étranger socratique. Cher Georges Tissot, cet " ailleurs " sera-t-il enseveli ? Mais si les combats spirituels étaient mortels, comment serions-nous là, à faire notre miel d'un saint de la pensée? Ces saints-là, personne ne parvient à les porter en terre. Comment se fait-il que, depuis vingt-cinq siècles, nous arrachons à Criton un Socrate ressuscité ?

le 22 avril 2004