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Apologue

Le toréador et la philosophie

 

Il n'y a pas d'autonomie du champ politique. Toute réflexion en profondeur sur la résurrection de l'Europe dans l'arène de l'Histoire conduira à une anthropologie philosophique, donc critique. L'inverse s'impose également : toute pesée qui se voudra philosophique du destin du Vieux Continent reconduira aux sources de la pensée politique, parce que la politique est la véritable arène de la philosophie depuis vingt-quatre siècles. Y a-t-il un seul dialogue de Platon dont la toile de fond ne soit pas la politique ? Socrate se demande quelle est la vraie vie de la cité, quelle est son éthique, quelles sont sa sottise et sa raison , sa justice et son iniquité , s'il vaut-il mieux subir l'injustice que la commettre, si le vrai courage militaire est stupide , s'il faut obéir au pouvoir établi ou lui désobéir, si la fidélité du philosophe aux droits de la pensée doit lui faire préférer la mort à la vie .

Afin d'éviter de graves malentendus sur le fond, il me faut préciser l'esprit de la philosophie .Pour tenter de prévenir les internautes qui liraient mes textes politiques dans une perspective qui leur est étrangère, je mets sur mon site un apologue qui fortifiera le noyau des lecteurs appelés à entrer en philosophie comme on entre dans les ordres.

1 - L' arène de la pensée
2 - La corrida des idées
3 - Les matadors de l'espace et du temps
4 - Les orfèvres de la mort

1 - L' arène de la pensée

Des étudiants me demandent par mail de leur expliquer, primo, quelle problématique générale de la réflexion philosophique rend ma recherche intelligible aux aficionados de feu la " reine des sciences " et secundo, de préciser les clauses de l'alliance du "Connais-toi" socratique avec la science politique. Qu'une interrogation aussi centrale se dessine non seulement dans l'enceinte de l'Université, mais jusque sous la plume d'élèves de terminale passionnés de question nodales , me livre à un enchantement teinté d'embarras, parce que je me demande quel prodige pédagogique a bien pu se produire au plus secret du corps professoral d'une République chargée de raconter l'histoire de la philosophie à la jeunesse, mais non de s'interroger sur la source vive de son questionnement. Et voici que des têtes juvéniles se demandent subitement , même sur internet au besoin, " ce que signifie penser", pour reprendre le titre d'un ouvrage de Heidegger traduit de travers dans notre langue sous la banderole : " Que veut dire penser ? " Figurez-vous qu'on ne me somme pas de me répéter, figurez-vous qu'on a appris à lire ce qui est écrit, figurez-vous qu'on rejette les manuels scolaires dont les platitudes couchaient sur le papier des balisages utiles aux simples d'esprit, parce qu'on voudrait former les phalanges dont la rare ascèse tremperait l'acier de la question : " Que signifie penser " .

C'est demander à l'herméneutique de l'intelligence qu'on appelle la philosophie ce qu'elle " entend dire ", ce qu'elle aurait bien voulu laisser entendre à ses toréadors, ce qu'elle n'a pas réussi à leur suggérer dans l'arène de l'histoire, ce qu'on voudrait qu'elle se risquât enfin à leur confesser, ce qu'on l'encourage de la voix et du geste à leur avouer ou ce qu'on lui donne une dernière chance de leur murmurer à l'oreille. Bref, on applique enfin à la philosophie ce qu'Okusai disait dans ses derniers jours : " Peut-être vais-je un jour commencer de peindre ".

Certes, penser, c'est signifier, donc signaler ; mais qu'est-ce qu'un signe ? Comment la philosophie peut-elle faire signe en ce sens qu'elle montrerait le chemin vers la question: " Qu'est-ce qu'un animal qui s'identifie à des signifiants, une espèce en mouvement parmi les signaux qu'elle s'adresse et qui voudrait tellement signifier quelque chose sous le soleil qu'elle dit à la nuit: " Voilà le signifiant que je voudrais devenir quand je me serai revêtue de mes habits de lumière" . L'heure aurait-elle sonné où l'étudiant n'ira plus aux arènes pour apprendre les virtuosités qui métamorphosent l'art de la tauromachie en une somme de recettes bien apprises, mais pour se mettre à l'école de la logique interne des ciseleurs des ténèbres qu'on appelle des philosophes ? Car la philosophie n'est pas seulement la discipline de feu qui cherche à donner son âme à l'intelligence, elle est la science qui enseigne que l'intelligence est l'âme de l'humanité.

Si les professeurs de lettres cessaient d'enregistrer ce que Balzac a raconté dans César Birotteau pour enseigner comment le génie fait passer son soc et sa charrue sur des terres en friche; si l'initiation à la philosophie dans l'enseignement cessait de s'arrêter à la prose d'Aristote pour observer comment ce penseur labourait à nouveaux frais la raison de Platon afin de la faire briller d'une clarté plus tamisée ou comment Kant fécondait le bon sens de Descartes, ou comment Hume imposait un tête à queue à toute la philosophie de son temps, alors une pédagogie placée sous le joug des créateurs ferait peut-être naître tant de clameurs qu'on enseignerait aux beaux arts comment Léonard de Vinci s'est bien moins colleté avec des formes et des couleurs qu'avec le nouvel univers pictural qu'il portait en lui et qui lui faisait dire : " Voilà ce que signifie la peinture ".

Mais ne faut-il pas craindre, dans ce cas, que Socrate ressurgisse sur les talons des faiseurs et qu'il redise que la philosophie ne s'enseigne pas ? Pourquoi, depuis vingt-cinq siècles, cette discipline se divise-t-elle toujours et en tous lieux entre ses sophistes et ses buveurs de ciguë ? Peut-être le maïeuticien qu'on appelait la Torpille, du nom d'un poisson tétanisant, fut-il le premier acteur de la philosophie, celui qui fit descendre Athènes dans l'arène de la vérité politique et qui accabla la cité de ses banderilles afin de lui faire boire le poison ressuscitatif qui transporte les civilisations dans leur éternité. Car non seulement toute philosophie désireuse de boire à la source de la pensée conduit à la politique, mais encore, il n'est pas de philosophe de l'eau pure qui ne commence pas la politique. Pourquoi cela, sinon parce que le spectacle dont le "Connais-toi" se nourrit n'est autre que celui de l'histoire et de la politique.

2 - La corrida des idées

Le philosophe traque les secrets de l'animal livré à la corrida des idées. Ayant appris que la raison refusait d'élire domicile dans la matière inanimée ou dans les parfums suspects du sacré, Kant les a colloquées dans l'encéphale le plus ordinaire de notre espèce. Deux siècles après la mort du premier recenseur des règles du jeu de la connaissance et du cadastre où ses arpenteurs recensent les bons usages de l'entendement, il est significatif qu'une philosophie de l'intelligence se livrerait à un bavardage aussi insignifiant que celui des derniers toréadors d'une cosmologie mythique s'il prétendait passer d'un pas résolu au large de deux incendiaires, celui qui alluma la mèche de l'évolution des espèces et celui qui plaça le détonateur de l'inconscient sous toutes les livrées du savoir. Mais que signifie le rejet de tous les dieux dans les ténèbres de l'ignorance et de la peur si la question de la signification bute sur l'obstacle: " Que signifie penser ? ".

Des Eléates à Darwin, les progrès réguliers ou entrecoupés de désastres théologiques dont les sciences de la nature avaient bénéficié ou souffert avaient mobilisé toute l'attention des toréadors du signifiant. Mais Darwin et Freud vous redisent seulement que la pensée veille sur les poussins de la science et qu'elle ne serait rien sans la connaissance des progrès de la physique et des mathématiques de chaque siècle. Quelle est donc la révolution entièrement nouvelle du regard que la pensée tente de porter sur l'œuf d'or qu'elle est à elle-même ? Pourquoi vous contraint-elle de placer une anthropologie dévastatrice au fondement de toute la logique interne de l'histoire de votre lanterne ? C'est que le transformisme nous a révélé que le décodage des masques oniriques que le paléolithique a fait débarquer sous notre calotte crânienne nous contraint de nous colleter avec les empires erratiques de nos songes d'un instant.

Savez-vous que notre encéphale est devenu notre grand trompeur sous le soleil? Que " signifie " penser s'il nous faut terrasser les enchantements tragiques dont nous sommes les victimes dans l'arène des millénaires? Quelle étrange mutation du champ de la tauromachie philosophique si cette discipline tétanisante ne se demande plus : " Qu'en est-il de l'animal rationnel ? " mais : " Comment l'animal s'imagine-t-il penser ? " La discipline des sacrilèges interroge ses sourciers: " Qu'y avait-il d'animal dans l'entendement de nos pères ? Sortirons-nous jamais de l'animalité propre à la pensée des semi évadés de la zoologie? " Si c'est cela que le blasphème de penser voudrait rendre signifiant, alors il est d'autant plus dramatique d'apprendre " ce que penser voudrait signifier " qu'on ne l'apprendra pas à l'école des picadors à cheval qui lancent à la philosophie les banderilles des sophistes.

Depuis que nous avons basculé à demi hors du règne animal, nous n'avons pas réussi à mesurer la distance qui nous sépare de nos origines ; mais nous commençons d'observer avec dépit que nos dialectiques ont fait de nous d'aussi fieffés magiciens que nos autels. Nos aventures dans les airs se sont partagées entre les songes de nos logiciens et ceux de nos devins . Aussi nos philosophes sont-ils désormais condamnés à s'armer de l'épée des matadors. Ils ont reçu mission de terrasser nos exorcismes. Où peut-elle bien se rendre, une espèce qui apostrophe désormais ses ancêtres et qui leur dit à tous: " Vous avez servi de proies à des signifiants qui ne sont plus les nôtres et dont nous récusons les sortilèges. "

3 - Les matadors de l'espace et du temps

Certes, nos sciences de toréadors applaudis exigeaient déjà un perfectionnement constant de nos vieilles armes de chasse. Mais la traque des secrets de notre encéphale se révèle une corrida infiniment plus périlleuse que celle de nos harponneurs de la matière; car, avec Einstein, le temple de notre logique, dont les stèles étaient demeurées effrontément debout dans l'arène de Pythagore et d'Euclide, s'est subitement angoissée de flotter dans les airs et de nous désarrimer de tous nos autels. Depuis lors notre anthropologie cherche en vain le télescope géant qui nous fera assister au naufrage des heures et de l'étendue qui pilotaient notre planète dans le vide.

Depuis que la relativité générale a fait de nous les orphelins des distances et du temps qui rassuraient nos aïeux, la question de savoir ce que signifie penser commence de nous terrifier . Pour se flatter de signifier quelque chose, ne faut-il pas savoir qui l'on est et où l'on se trouve placé dans l'arène ? C'est donc notre identité qu'il s'agit de trouver dans le grand cirque du cosmos. Mais la quête de notre identité se confond avec celle de notre signification. Comment les Tantale de l'espace et du temps le captureraient-ils? Nos prédécesseurs avaient pris grand soin de tendre un filet à ces gymnastes de l'univers; mais ils sont tombés à nos pieds et se sont brisé bras et jambes.

Pour la première fois, notre capital génétique a rendez-vous avec d'autres paramètres que les siens, pour la première fois , nous avons à observer notre animalité dans l'arène où la durée et l'étendue agitent devant nos mufles leur cape écarlate. Mais déjà nous ouvrons l'œil sur les leurres de nos pères. Nous savons maintenant comment leurs théologies les toréaient sous le soleil. Déchiffrerons-nous les documents taurins de tout premier ordre qu'elles étaient à elles-mêmes ? Nous avons été éjectés du jardin dans lequel nos chromosomes nous avaient trop flatteusement promenés. Le regard qui nous attend sous nos cornes demeurera-t-il frappé d'infirmité ou bien entrerons-vous dans une connaissance nouvelle de la corrida ?

Notre tauromachie est devenue introspective. Elle nous révèle la sauvagerie de nos divinités successives. Nous observons comment nos trois idoles s'étaient mises en tenue de photographes de leurs créatures. Voyez comme elles nous distribuaient leurs prébendes et nous infligeaient leurs châtiments dans l'arène, regardez ces metteurs en scène du somptueux apparat de leur autoglorification et de leur autosanctification ! Le premier de nos trois grands miroitiers nous avait dit : " Faisons le taureau à notre image et ressemblance ". Mais le théâtre de nos songes taurins n'a pas permis à nos télescopes rudimentaires d'observer notre propre effigie réfléchie dans l'éternité instable dans laquelle nous sommes demeurés empêtrés. Nous avons oublié de répondre à la question : " Que signifie penser si nous prenons Dieu au piège de son animalité, que signifie penser si notre taurologie devient la voix nouvelle de notre philosophie ? ". N'attaquez pas le christianisme au-dessous de la ceinture, mais de plus haut que lui. C'est la noblesse de votre intelligence qui est juge de la roture des croyances.

4 - Les orfèvres de la mort

Apprenez à scanner la boîte osseuse d'un " Dieu " rendu schizoïde par son éjection manquée du règne animal et vous le verrez courir à vos côtés comme un taureau au mufle furieux et fumant . Quand vous le verrez foncer droit sur le leurre, une fois, deux fois, dix fois et obéir à chaque appel de la cape ; et quand le courage de la bête aveuglée vous aura fait entendre la musique des souverains des arènes que vous serez devenus, vous vous demanderez: " Suis-je le taureau qui se rue sur l'étoffe écarlate ou le matador qui soumet l'animal à son jeu ? Mais si je m'avisais de jouer double jeu avec la bête , quel dieu dédoublé serais-je devenu à moi-même ? Ne convierais-je pas le soleil à danser avec la mort et la mort avec la lumière ? Ce rythme-là serait-il celui de la philosophie ? ".

Alors vous serez en mesure de radiographier votre histoire dédoublée entre votre biographie et votre métabiographie ; alors l'histoire de l'encéphale dichotomique que sécrète notre espèce trouvera toute sa signification dans l'étude anthropologique de " Dieu " et des plus illustres personnages de la littérature; alors votre psychanalyse des croyances religieuses connaîtra la psychophysiologie de l'animal sauvage qui nourrissait ses idoles dans l'arène des cieux et qui ne cessait de dévorer sur l'autel le chef du cosmos dont il caressait l'encolure. C'est dire que toute votre science politique trouvera ses fondements dans votre science de la généalogie de vos divinités. Pour la première fois votre science historique conquerra un recul qui permettra aux sentinelles de la philosophie d'observer entièrement de l'extérieur le genre taurin auquel nous appartenons encore corps et âme.

Comment cela se peut-il ? Demandez-vous comment Manolete a fait tenir à la tauromachie le langage des orfèvres de la lumière. Que le torero, disait-il, demeure cloué sous le soleil des arènes, que le taureau fasse le jeu de l'homme devenu incandescent sous le feu de son ciel, que la bête tourne en aveugle autour du fer qui l'attend, et toute la science et l'éthique de la corrida en seront bouleversées, parce que le rendez-vous de la bête avec le dard caché sous la cape rejoindra l'élégance de l'échec et mat dans le jeu rayonnant et royal des échecs.

Les matadors des idoles sont les Isaïe de la philosophie. Ces joailliers de la nuit savent que les soixante-quatre cases ont soif d'une logique de la représentation. Mais votre intelligence en acier trempé a rendez-vous avec la superbe estocade qui rend écarlate la fin de la partie. Le Dieu des taureaux toréait sa créature ; si vous apprenez à toréer votre matador, vous monterez au ciel des miraculés de la philosophie . Je salue les pédagogues nouveaux qui vous ont enseigné que la question : " Que signifie penser ? " en cache une autre : " Quelle est la problématique de la condition humaine? " Si vous voulez l'apprendre, entrez en philosophie comme on entre dans l'arène où le soleil et la mort tendent leur sceptre à leurs toréadors et s'inclinent devant eux.

Lz 15 mars 2005