*
1-
Un pion chasse l'autre
2
- Le roi-dollar menacé
3 - L'heure de la pesée du cerveau
4
- L'introspection politique face au nucléaire
5
- Comment nous arracher à la vassalisation de l'Europe?
6
- L'homme et le chimpanzé
7
- Le langage irrationnel de l'homme-singe
8
- L'ambigüité existentielle du singe dédoublé
9
- L'existentialisme politique à l'âge de l'atome
*
1 - Un pion chasse
l'autre
Deux mois après l'entrée en fonctions de M. Barack Obama, une
nouvelle carte du monde se dessine du fait que les Etats-Unis
tentent désespérément de déplacer tout soudainement et in extremis
le point de focalisation de leur expansion messianique de l'Irak
vers un Afghanistan où leur enlisement pourrait se révéler plus
désastreux encore qu'à Bagdad. De même que la Rome antique importait
d'Egypte le blé nécessaire à l'alimentation du peuple romain,
les Etats-Unis vont chercher le pétrole là où il se trouve et
manu militari au besoin, parce qu'ils consomment trente
pour cent de la production mondiale et en produisent six pour
cent. Or on sait que des contrats avaient été signés entre les
Talibans et la firme pétrolière américaine Unocal pour la construction
d'un oléoduc destiné à acheminer le pétrole depuis la mer Caspienne
jusqu'à l'océan Indien en passant par le Turkménistan, l'Afghanistan
et le Pakistan. Le contrat ayant été rompu par les talibans alors
au pouvoir, l'OTAN tout entier s'est rué dans une guerre d'agression
contre une nation souveraine et reconnue à ce titre par la communauté
internationale.
Telle
est la raison pétrolière pour laquelle le monde "civilisé"
a accepté la fiction selon laquelle l'art 5 de l'Alliance Atlantique
serait censé s'appliquer à l'attentat du 11 septembre 2001 contre
les tours du World Trade Center, alors que la Lybie de Khadafi
aurait mérité, elle, de se trouver inculpée par un tribunal international,
preuves à l'appui, pour l'attentat de Lockerbie - mais non, pour
autant, de se voir déclarer la guerre sans plus de façons et par
le monde entier.
2
- Le roi-dollar menacé
Mais la légitimation artificielle d'une croisade mondiale contre
le nouveau "terrorisme intercontinental" rencontre désormais
une vive résistance des principaux membres de l'OTAN, qui n'acceptent
même plus d'envoyer trois bataillons à Kaboul. M. Nicolas Sarkozy
ayant déclaré crûment qu'il ne pouvait vendre au peuple français
deux allégeances à la fois et qu'il convenait de laisser à la
nation le temps de digérer son retour sous le commandement américain
de l'OTAN, la France n'enverra que cent cinquante gendarmes.
Mais
un droit international estropié est un train qui en cache un autre.
L'heure a sonné pour la Chine de s'élever au rang de principal
interlocuteur des Etats-Unis sur la scène internationale, parce
que la menace d'un effondrement politique, militaire, économique
et idéologique de l'Amérique se précise d'autant plus clairement
qu'un prêt de mille milliards de dollars aux banques - qui sera
payé par le peuple américain au profit des banquiers de Wall Street
- donnera, dans quelques semaines, son élan décisif à une inflation
mondiale déjà déclenchée et à laquelle le dollar ne saurait résister.
Du coup, il deviendra impossible d'empêcher durablement le cours
de l'or d'entreprendre l'ascension de l'Himalaya. Un panel de
monnaies internationales - le yuan, le yen, le rouble et l'euro
- sera-t-il seulement nécessaire pour ruiner le monopole de la
sesterce des modernes ou s'effondrera-t-elle d'elle-même et soudainement
en raison de l'effacement rapide des clauses qui libellaient les
échanges internationaux en dollars? Déjà la Chine signe avec l'Amérique
du Sud des contrats dans sa propre monnaie et M. Chavez se rend
en Chine ces jours-ci.
3 - L'heure de la pesée
du cerveau simiohumain
Mais seul un approfondissement vertigineux de la science de l'inconscient
psychobiologique qui régit notre espèce dans l'ordre politique
nous permettra d'élaborer une problématique de l'Histoire à l'échelle
des secrets de notre évolution cérébrale , seul le logiciel d'une
anthropologie critique se révèlera en mesure de rendre compte
des ressorts cachés du seul animal que la nature a dédoublé de
naissance entre des mondes fictifs et le réel et qui se transporte
aussi spontanément dans le mythe qu'il vaque à ses affaires. Il
s'agira de scanner la vie onirique des démocraties parées de vêtements
aussi faussement évangéliques que les crosses d'évêques et les
chasubles dont la mise en scène répondait aux modèles théologiques
de la théâtralisation de l'Histoire.
L'heure du débarquement de la psychanalyse post-freudienne dans
la géopolitique a sonné. On savait que le paranoïaque bâtit des
raisonnements rigoureux, parfois subtils et brillants, sur des
prémisses oniriques. La démocratie aussi. Mais il se trouve que
le modèle universel du dédoublement originel de l'espèce entre
le réel et le mythique est le religieux; et si le paranoïaque
exprime donc la condition cérébrale simiohumaine dans son universalité,
comment le mythe de la Liberté ne prendrait-il pas le relais des
Croisades? Et si l'imagination politique des démocraties mythiques
se présente en décalque de l'utopie sotériologique des trois religions
du Live - le rêve rédempteur est commun au judaïsme, au christianisme
et à l'islam - comment se fait-il que leur courroie de transmission
commune soit celle de trois enfers spécialisés dans la torture
par le feu? "Dieu est né rôtisseur", disait le vieil Hugo.
La spectrographie du songe démocratique nous conduira donc au
même approfondissement de la connaissance de nous-mêmes que la
psychanalyse du religieux. Simplement, nos rôtissoires sont de
proportions plus modestes. Le Goulag et même la Shoah ne sauraient
rivaliser avec la géhenne divine.
4
- L'introspection politique face au nucléaire
Il
se pourrait que M. Obama jouât le rôle d'un accélérateur inattendu
du débarquement de la simianthropologie critique dans la politologie
du simple fait qu'en proposant la suppression pure et simple de
l'arme nucléaire, il s'est condamné sans le savoir à énoncer une
problématique de nature à nous conduire à la question de fond,
celle de l'origine anthropologique de la dissuasion nucléaire.
Pour l'instant, ce Président s'en trouve encore fort éloigné:
"Le fatalisme est un ennemi mortel - dit-il; si nous
pensons que la prolifération des armes nucléaires est inévitable,
alors, c'est que nous admettons en nous-mêmes que leur utilisation
est inévitable. Nous devons ignorer les voix qui disent que le
monde ne peut pas changer."
Cette
vision évangélique et pastorale de l'apocalypse nucléaire est
évidemment utopique. Au sommet de Reykjavik avec M. Gorbatchev
en 1986, M. Ronald Reagan avait lancé, lui aussi, un appel de
type sotériologique à la pieuse élimination des armes nucléaires.
Pour l'instant, M. Obama demeure un adepte de la dérobade dévote.
Ne s'empresse-t-il pas d'ajouter que ce royaume des cieux ne sera
"peut-être pas atteint de son vivant"? Mais le politique
ne connaît que les solutions réalistes et les seules solutions
réalistes sont celles que la force est en mesure d'imposer. C'est
pourquoi l'anthropologie critique démontre qu'une arme suicidaire
n'est pas une arme militaire, parce qu'elle est incompatible avec
la notion de champ de bataille. Pour l'apprendre, il sera bien
inutile de chercher la réponse dans une problématique politique
au sens courant du terme - il y faut une connaissance spéléologique
du singe semi cérébralisé, c'est-à-dire suffisamment éveillé pour
ne pas se précipiter "héroïquement" et les yeux grands
ouverts dans sa propre vaporisation inter sidérale. Le nouveau
réalisme sera celui d'une pesée des paramètres religieux de la
peur.
5
- Comment nous arracher à la vassalisation de l'Europe
La problématique des problématiques qu'exige une pesée anthropologique
de l'encéphale simiohumain commence de montrer son canevas; car
le dédoublement de la politique de notre espèce entre le réel
et le vaporeux - ce phénomène remonte à l'invention du langage
- illustre le déhanchement des peuples et des nations entre leurs
masques de fer et leur peur. Les masques verbaux dont nous sommes
affublés sont nos témoins cérébraux les plus fiables. Ils nous
parlent de notre fausse justice, de notre droit estropié, de notre
liberté vocalisée. Le totem suprême dont nous sommes friands n'est
autre que l'universalité de la vérité dont notre parole nous fait
une parure séraphique.
Prenez
la guerre des vocables angéliques que la France se voit désormais
condamnée à déclarer au monde entier afin de tenter de défendre
ses intérêts les plus vitaux - ceux dont nos politologues s'accordent
à reconnaître qu'ils exigent un déplacement titanesque du centre
de gravité de notre politique de survie. Il est devenu évident
que le débat porte maintenant sur les questions suivantes. Primo,
comment le Vieux Continent rebroussera-t-il chemin, secundo,
comment rompra-t-il avec son destin de suiveur humilié et de vassal
consentant, lui qui se plaçait depuis si longtemps et sans murmurer
dans le sillage du Nouveau Monde qu'il avait fini par s'y accoutumer
et que son abaissement était devenu une seconde nature, tertio,
par quel prodige du ciel de la démocratie les Etats domestiqués
par leurs propres classes dirigeantes depuis trois générations
forgeront-ils soudainement dans leur sein le levier de leur libération,
quarto, comment trouver le chemin des futures alliances
d'un Vieux Monde enfin régénéré avec la Russie, la Chine, l'Inde
et l'Amérique du Sud - ces puissances débarquent à toute allure
dans l'industrie et la technique modernes - quinto, comment
calculer le prix de cette mutation et comment la contrôler afin
qu'un changement radical de cap de la civilisation européenne
ne la marginalise pas seulement sur un autre modèle, moins abaissant
que l'anglo-saxon, mais lui permette, au contraire, de féconder
à nouveau la raison mondiale?
L'avenir
du "dialogue" de l'Europe avec l'Asie, l'Afrique, la Russie,
l'Amérique du Sud et le monde musulman ne sera pas créateur s'il
demeure seulement "culturel", comme on dit, donc sentimental
et acéphale par nature : il s'agira, pour l'Occident , de redevenir
le chef de file d'une pensée universelle fondée sur des
paramètres anthropologiques . Or, depuis deux millénaires et demi,
la pensée est critique ou n'est pas. L'autorité attachée à la
notion de raison est née avec la Grèce des philosophes;
et l'humanité s'est tour à tour endormie et réveillée au rythme
des affûtages et des émoussements de ses victoires cérébrales
sur ses dieux.
6 - L'homme et le chimpanzé
Mais si nous observons de plus près encore les masques du langage
que brandit une politique européenne encore trop timidement engagée
dans un desserrement de l'étau américain, nous remarquerons que
les adversaires les plus acharnés des retrouvailles du Vieux Continent
avec sa souveraineté perdue n'avouent jamais leur volonté secrète
de se ligoter étroitement et à jamais au Nouveau Monde: ils usent
des faux-fuyants les plus classiques du vocabulaire ambigu que
la civilisation dite "de la liberté" leur fournit.
Il y a quelques mois, André Glucksmann appelait l'Elysée . Il
avait soutenu le candidat Nicolas Sarkozy : il aimerait maintenant
que le président lui en sût gré et en apprît un peu plus sur la
"réalité du pouvoir néo-soviétique à Moscou". Le "philosophe
au toit de chaume", comme le surnomme Yasmina Reza, propose
au chef de l'Etat d'accueillir à bras ouverts un grand spécialiste
de "l'horreur politique".
Au
début de janvier 2008, le chef de l'Etat reçoit en grand secret
un ennemi virulent de V. Poutine, Vladimir Boukovski, qui se fait
une gloire d'avoir passé ses années les plus mémorables dans un
hôpital psychiatrique à Moscou, mais dont la "guérison"
remonte sûrement à plusieurs décennies, puisque l'hospitalisation
des coupables "d'hérésie droitière" a été abolie après
la mort de Staline en 1953 et que Le rôle d'accusé de
Roger Grenier date de 1949 . Quand une dictature se décide à disqualifier
ses ennemis à l'école de la psychanalyse, c'est que son orthodoxie
est devenue impotente, puisque les aliénés n'étant pas responsables
de leur délire, il ne fallait pas brûler ce fou de Giordano Bruno
ou tuer ce dément de Trotski. Boukovski, le délirant, qui doit
la vie sauve à sa pathologie, raconte son audience à l'Elysée:
"André Glucksmann voulait que j'explique à Nicolas Sarkozy
qui sont les hommes en place au Kremlin : tous des anciens du
KGB. Ah ! je les connais malheureusement trop bien! Une heure
durant, je lui ai exposé combien il est dangereux de trinquer
avec des gens de cet acabit; il n'y gagnera pas un kopeck."
Mais le saint homme a été déçu: "La visite, très courtoise, n'a
servi à rien. Sarkozy a poursuivi ses relations ambiguës avec
Poutine, puis Medvedev."
Vous
avez dit "ambiguës"? Que signifie cet adjectif aux yeux
d'une anthropologie ambitieuse de prendre un recul psychanalytique
à l'égard des poupées russes dont l'emboîtage dans le cerveau
simiohumain illustre la succession de nos problématiques spéculaires?
Il se trouve que la politique internationale est ambiguë depuis
que le Créateur en miroir que le singe vocalisé s'est donné pour
témoin bancal et pathétique a feint, l'hypocrite, de se repentir
à chaudes larmes d'avoir noyé des centaines de milliers de spécimens
de sa créature. Pourquoi a-t-il épargné le bienheureux Noé sans
nous dire quels remèdes ce Tartuffe du cosmos s'est administrés
afin de faire semblant de s'auto-guérir d'une sauvagerie ou d'une
folie originelles qu'il partage nécessairement avec sa créature
dans le vide de l'immensité? On sait qu'André Glucksmann, dont
le patronyme ambigu signifie "l'heureux homme", nous dit
son miroir allemand, n'a jamais prononcé un seul mot ni écrit
une seule ligne, même ambiguë, sur Guantanamo, sur la CIA ou sur
le peuple de Gaza.
Le modèle de masque biface du politique dont il se sert afin de
se cacher à lui-même les enjeux mimétiques de sa foi, donc le
caractère nullement ambigu de ses dévotions, ce masque, dis-je,
ne vise donc qu'à diaboliser Téhéran pour des motifs politiques
clairs et précis à souhait: il s'agit de convertir le monde entier
à la problématique infantile selon laquelle Israël serait menacé
par une bombe nucléaire iranienne en cours de fabrication dans
les ateliers de Manès, alors que ce pétard inutilisable se révèlerait
aussi mythologique entre les mains des mollahs qu'entre celles
des grandes puissances qui ne savent plus que faire de son ambiguïté
et qui essaient vainement de s'en débarrasser depuis plus de soixante
ans, tellement elle est devenue obsolète aux yeux de tous les
théoriciens de la guerre. Mais si la sottise se révèle un produit
pharmaceutique à peser sur la balance de l'ambigüité politique
du mythe du Déluge, alors une politologie mondiale privée de la
problématique générale qui commande les feintes et les ruses langagière
de l'animal aux apocalypses truquées ne dispose pas encore d'une
vision cohérente de l'histoire du simianthrope, parce que l'encéphale
dérangé de notre espèce sert de boussole à un singe en folie.
7 - Le langage irrationnel
de l'homme-singe
Nous
sommes-nous un peu rapprochés de l'anthropologue anglais qui nous
parlait d'un idiot mis à l'écoute d'un tapage incompréhensible
?
Les Christophe
Colomb de l'anthropologie critique, La vassalisation financière
et politique de l'Europe, 6 avril
2009
Mais il nous demeurera impossible de jamais traiter sérieusement
de la question des mérites et de la nocivité de la folie aussi
longtemps que nous n'aurons pas construit une balance un peu différente
de celle d'Erasme. Car le premier ironiste de la démence ignorait
que l'un des plateaux recevra un cerveau simiohumain encore confusible
avec celui du chimpanzé, l'autre un cerveau déjà dédoublé, donc
désorienté par le langage ambigu qui le dichotomisera. Considérons
un instant la boîte osseuse flottante du Pakistan, ce pays dont
le chef schizoïde déclarait, il y a peu, qu'il ne lancera jamais
le premier la foudre nucléaire sur l'Inde, son voisin. On
ne saurait calibrer la bipolarité de cette tête à l'école de l'Eloge
de la folie d'Erasme, parce qu'on sait fort bien, à Islamabad,
que New-Delhi dispose également de l'apocalypse biphasée et sottement
solennisée à l'école de sa propre scission interne. On ne saurait
donc prétendre ignorer qu'il s'agit d'une menace non moins fantomatique
dans les mains de l'un que de l'autre de nos matamores ambigus.
Emprunterons-nous la balance cervantesque du délire? Nenni: l'invention
de la folie rusée est une nouveauté anthropologique. Son examen
exige que la question de la pesée du langage de l'homme-singe
et du créateur ambigu qui le dédouble se place au cœur de la réflexion
politique sur l'irrationnel simiohumain d'aujourd'hui; et il est
non moins évident que le fléau d'une balance aussi inconnue de
nos ancêtres ne pourra être forgé que sur l'enclume d'une logique
transcendante à l'infirmité des problématiques actuelles de nos
politologues. A quelle aune mesurerons-nous donc la solidité relative
de l'encéphale du singe locuteur ? Comment pèserons-nous le néant
simulé qu'il brandit à l'école de sa foudre onirique? Pour tenter
de l'apprendre, commençons par nous demander pourquoi le dérangement
originel de notre boîte osseuse nous fait proférer une menace
tellement illogique que notre propre raisonnement, si illogique
qu'il soit demeuré, suffirait à nous en démontrer la vanité.
Car
enfin, il est contradictoire de brandir une apocalypse que l'on
sait truquée. Et pourtant, cette feinte réussit, parce que la
peur humaine est irraisonnée. Mais si elle était raisonnée, il
n'existerait plus de religions, ce que démontre actuellement l'extinction
de la domination éternelle, donc de la terreur qui rendait crédible
une divinité armée de la foudre nucléaire de l'enfer. Il n'existe
donc pas de pesée anthropologique de la bombe atomique sans une
mise en lumière de son parallélisme avec l'épouvante sacrée. Mais
cela signifie également que notre cerveau se trouve dichotomisé
de telle sorte qu'il sait et ne sait pas ce qu'il fait dire à
son propriétaire ; c'est donc que nous sommes convaincus de l'inexistence
de Zeus, mais que nous nous gardons bien de le défier ouvertement.
Notre peur nous fait dire à la fois: "On ne sait jamais… "
et : "Je sais… ". C'est à cette ambiguïté anthropologique
abyssale que nous renvoie l'ambiguïté commune à l'Europe et à
André Glucksmann, le philosophe "sans peur et sans reproche",
qui accuse M. Nicolas Sarkozy de faire preuve d'une "ambiguïté"
politique épouvantable et qu'il entend bien rendre digne du bûcher
au profit de l'agneau universel du monde moderne - l'Etat d'Israël.
Car, pour sa part, le nouvel Abraham dont la sainteté ambiguë
protège l'Isaac innocent qu'il est à lui-même n'éprouve pas l'ombre
d'un doute quant à la légitimité démocratique de la bombe nucléaire
hyper terrorisante de Tel-Aviv, donc quant au ridicule qui en
découle pour la bombe encore dans les limbes à Téhéran. Mais alors,
la logique bifide du singe théologisé par ses grammaires pourrait
bien se révéler une ruse politique de forte taille, donc une stratégie
tellement savantissime que son ambiguïté anthropologique appelle
un examen strangulatoire.
8
- L'ambigüité existentielle du singe dédoublé
En
vérité, la relation animale classique entre la peur masquée et
la menace performante a été subrepticement déplacée par la bombe
thermonucléaire, qui a brouillé les corrélations connues entre
les forces apparentes et les forces réelles de la politique. Le
chat qui se hérisse, crache et ouvre toute grande sa gueule minuscule
exerce une dissuasion dont la crédibilité agit effectivement sur
un chien de taille moyenne, mais non sur un molosse. C'est pourquoi
les bêtes féroces ne se défient pas entre elles : ou bien elles
s'entredévorent sans " débat " sur leurs chances respectives
de survie, ou bien elles s'évitent prudemment. Le lion, le tigre
et le léopard ne comparent pas la puissance de leurs mâchoires.
Il n'en est pas de même entre les Etats: s'ils sont de taille
égale, ils peuvent s'affronter et il arrive que l'un l'emporte
sur l'autre sans disposer d'un avantage physique spectaculaire
sur son adversaire.
La
dissuasion nucléaire a bouleversé ce schéma multimillénaire: s'il
y est résolu, un nain peut faire jeu égal avec un géant.
Toute la question est seulement de savoir s'il parviendra à convaincre
son adversaire de la démence dont il se vante et dont il se fait
un bouclier, ce qui a rendu le courage militaire matamoresque
par définition. Le chat hérissé devient vraiment redoutable, mais
à la condition absolue qu'il soit réellement devenu suicidaire,
donc que les deux adversaires acceptent de ne jamais assister
à leur victoire nécessairement posthume. C'est pourquoi, de 1945
à 1960 environ, les Etats simiohumains se sont épuisés à se convaincre
eux-mêmes qu'ils étaient héroïques des pieds à la tête et qu'un
vrai chef d'Etat devait se rendre crédible par ses griffes en
ce sens que tout son peuple serait devenu consentant à jouer les
matamores vaporisés. Mais, dans le même temps, l'introspection
semi animale s'arrête à mi parcours et même à quelques encablures
de la sortie du port, parce que les théoriciens de leur foudre
ne poursuivent jamais leurs semi analyses jusqu'à s'interroger
sur les ultimes frustrations du singe suicidaire et sur celles
de ses adversaires, qui se privent de conserve du spectacle de
leur ennemi terrassé dans les nues. Dans le même temps, l'anthropologie
critique fait des pas de géant, parce qu'une vraie pesée de l'histoire
exige désormais un bouleversement radical de la problématique
de la politique et de l'histoire . Il s'agit non seulement de
calibrer à nouveaux frais les mythes religieux et les coordonnées
de la psychologie classique, mais de descendre en spéléologue
dans les souterrains du réel et de l'imaginaire simiohumains.
9
- L'existentialisme politique à l'âge de l'atome
Car enfin , si les deux moteurs centraux et éternels de l'histoire
qu'on appelait le courage et la peur changent non seulement de
mensurations, mais de nature, de sorte que le courage n'est plus
le courage s'il se pare d'une cécité mortelle et si la peur n'est
plus la peur, faute d'adversaire à vaincre, l'espèce simiohumaine
se trouve condamnée à une sotte errance dans le vide du cosmos
où sa foudre la condamne à se suicider de bêtise ou à mourir d'ennui
de n'avoir plus personne à écharper. Que faire si la paix n'est
plus le fruit de la sagesse, mais de la contrainte? On pourra
jouer à se faire peur sans en avoir les moyens réels; on pourra
tester un instant la sottise auto-propulsive de ses congénères.
Mais les spectateurs transcendantaux de l'idiot de Shakespeare
vont leur ouvrir les yeux et le singe semi pensant se trouvera
pris dans l'engrenage ambigu de sa lucidité naissante.
En vérité tout avait commencé avec le mousquet, qui armait tout
le monde d'une foudre privée de musculature et qui tuait à distance
aussi instantanément qu'à grand bruit. On avait fini par s'y faire.
Et voici que le jeu prend fin dans un cauchemar : la charpente
osseuse de tout Etat grand ou petit se change en Jupiter et fait,
des peuples et des nations, des personnages titubants et aveugles.
Mais, du coup, comment ne pas apprendre à penser l'hébétude, comment
ne pas faire de l'introspection nucléaire la seule arme du salut,
comment ne pas chercher refuge dans sa propre boîte osseuse, comment
ne pas faire de l'intelligence l'arme nouvelle du genre simiohumain,
celle de la seule guerre encore possible, la guerre cérébrale?
Quelle mutation de la condition ambiguë de l'humanité que celle
d'une espèce condamnée à marcher avec le canon d'une arme à feu
sur la tempe!
La suite à lundi prochain
Le
13 avril 2009