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PROGRÈS (IDÉE DE) 

 

NOTE

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         Introduction

        1. Progrès et épistémologie dérélictionnelle
        2. Phénoménologie du mythe
        3. L'expansion spéculaire et la mort
        4. Les superstructures politiques; Le mythe éducateur; Le totémisme de la raison et l'inceste culturel

          Bibliographie


 

Introduction

Une théorie du progrès s'inscrit nécessairement dans une problématique et dans une dialectique des mythes. Ceux-ci ressortissent à un animisme gravé dans des figures, et que charrie le langage, donc l'image et le nombre. En tout mythe règne la magie de la « re-présentation ». Le mythe est un miroir où le flux se proclame devenir. Cependant, le récit caché de la folie obéit à une logique du spéculaire et du contradictoire. Car le mythe organise en son sein un système de compensation des images inquiétantes et rassurantes, où l'ambiguïté et l'ambivalence des vocables recouvrent leur propre agressivité, leur autovalorisation et leur système d'autodéfense. Le mythe est un voile ; il masque son oscillation entre l'ennui et la peur par la prétention à l'autonomie et au sens.

Empire des figures eschatologiques de l'angoisse, le mythe du progrès est un Narcisse : miroir, mais aussi théâtre. Ses idoles rechargent sans cesse ses concepts spéculaires. Il est la re-présentation du devenir. Le mythe est cependant livré à l'ascèse socratique, ce qui rend possible une parole cathartique à son égard, donc corrosive, et capable de s'épurer elle-même de sa puissance fascinatrice. La pensée imageante est circulaire et tautologique, le taon socratique du cogito harcèle ce « cheval trop lourd » (Apologie de Socrate, 30 e).

Comme tout mythe, celui du progrès est le jouet du jeu de forces qu'il engendre, mais qui l'annulent en retour, dans le resurgissement perpétuel de la distanciation philosophique. Le cogito est iconoclaste : c'est dire que le mythe s'observe par-delà les figures spéculaires qui animent les savoirs modernes ; il est donc, en sa corporéité psychique, une sorte de corps mental. C'est dire encore que le mythe ne se montre qu'à l'anthropologie fondamentale. Un sens du mythe s'inscrit, certes, à la surface du miroir, dans sa propre structure narcissique; mais le mythe n'est intelligible qu'à une conscience transcendante, capable de l'observer comme leurre. Lévi-Strauss essaie en vain de se fondre dans ce qu'il montre : la musique du mythe, c'est-à-dire un système d'équivalences internes et d'autogestion.

Pour le philosophe, par contre, il s'agit de rendre visible le comportement abyssal des corps cérébraux de la collectivité et de leur musique. On verra que ces corporéités mythiques se livrent à une inlassable et vaine reconquête de l'innocence sacrificielle à laquelle leur « objectivité » narcissique est soumise dans l'Eden. C'est tenter de soumettre à une gestuelle les « invariants » des structuralistes. 

1 Progrès et épistémologie dérélictionnelle

Le mythe du progrès et l'avènement du concept

Avec la Révolution de 1789, le concept débarqua dans l'histoire et y devint une force politique. Mais le mythe du progrès n'a trouvé sa formulation politique moderne, donc idéologique, qu'au XIXe siècle, par l'endogamie de la machine et du concept, qui se mirent à parler ensemble. L'abstraction devint une puissance mécanique; le progrès fut la parole scolastique de l'outil.

Au reste, tout outil est fabriqué, comme la scolastique, à partir du concept : en lui, l'essence précède, par définition, l'existence. Le langage du concept, devenu moteur et matrice de la machine, prit en charge le destin mythique du labeur dans une scolastique de l'essence mécanique du devenir.

Chez les Anciens, le paradis se conjuguait au passé; mais le concept, devenu eschatologique et désormais greffé sur la mécanique dans une mutation moderne de la scolastique, fut condamné à métamorphoser l'Olympe et à rejeter l'âge d'or vers le futur. Le mythe du progrès répond donc à une image mentale de l'essence, celle d'un paradis futur des concepts incarnés. Ce paradis est une essence conceptuelle précédant magiquement l'existence, un essentialisme laïc. Il ne restait plus qu'à conférer la dignité de la pensée philosophique aux concepts en marche pour que les dieux devinssent des corps mentaux agissants, dont le progrès serait le Jupiter. Mais, en tant que corps en images, les corps mentaux sont des dieux immanents, donc rebelles à la statuaire. Tout mythe escamote son miroir ; la scolastique immanente au devenir est invisible. Mais toute scolastique est une machine invisible à elle-même : celle du Moyen Âge n'était qu'une autre machine invisible de l'esprit.

Tautologie et credo

Ayant ainsi organisé sa propre cécité, le progrès, en tant que corporéité cérébrale de la scolastique de la machine, organise lui-même ses motivations mythiques, ses objectifs mythiques, ses résultats mythiques, ainsi que la rencontre de ses projections avec un singulier système de mesure, destiné à réengendrer, à promouvoir et à vérifier en retour les prétendues motivations, objectifs et résultats du mythe lui-même. La pensée magique est essentiellement constituée en un système d'autovérification, où l'expérience est censée vérifier les présupposés axiomatiques subrepticement introduits dans la place, en vue précisément de rendre signifiantes les « vérifications » . Ainsi s'élabore un univers tautologique clos sur son arène mentale et immanent à son propre amalgame : capable, par conséquent, de se réenfanter et de se perpétuer dans un Eden dont les pistes sont prédéterminées par les postulats mêmes du mythe.

Comme figure, le mythe renvoie à Polyphème : non seulement parce qu'il n'a qu'un oeil – le positivisme enregistrant sa propre structuration –, mais parce qu'il ne peut que répondre « personne » à qui lui demande son nom. Toute scolastique vérifie son « n'être-pas-là », son autoabsentification à la manière de Polyphème. Le positivisme servait d'oeil unique au progrès, mais Nietzsche, Kierkegaard et Heidegger sont des Ulysses qui le lui ont crevé.

On pourrait soutenir que le Progrès illustre le dernier avatar, la chute dans l'univers marchand, de la haute dialectique de l'Un et du multiple chez Parménide « le pur ». Car le mythe diffracte inlassablement sa multiplicité marchande ; il diffuse son oeil unique émietté dans l'infini des échanges. Ses principaux champs d'expansion commerciale lui sont donnés d'avance par ses concepts, anticipateurs puissants de son autoprolifération dans le crédit, sans qu'aucun regard transcendantal, qui porterait sur la gestuelle même du mythe en son piétinement et son harassement, puisse naître dans son sein. Le mythe se commercialise à l'infini dans le commerce de sa figure, il se répond et s'annule dans l'équilibrage des échanges ; il est lui-même une marchandise à crédit, un credo fiduciaire.

Idée d'une anthropologie fondamentale de la croyance

Le mythe du progrès pose donc le problème du fonctionnement magique de l'esprit humain, puisque l'eschatologie mythique qui le fait fonctionner comme une croyance, donc comme un système animiste dont les personnages moteurs sont des « idées », n'est ni conscient, ni observable au niveau du visible. Le sujet collabore inconsciemment et aveuglément à sa promotion eschatologique dans le mythe dont il est le servant. Certes, le sujet proclame qu'il appartient à l'action collective organisée et consciente de forger un bonheur universel dont la mesure sera quantifiable. Mais le mythe a déjà mis en place la seule définition du bonheur qu'il est précisément capable de vérifier : un bonheur doté d'existence « objective », et déclaré a priori susceptible de confirmation expérimentale dans le cadre structuré par lui-même, donc par des machines conçues expressément pour enregistrer de tels résultats. Il est évident qu'une pensée qui ne se pense pas elle-même, qui ne se voit qu'à partir de ce qu'elle croit être, n'en est pas une. La pensée qui se déclare « pensée » dans l'enceinte fabuleuse du mythe de l'Eden n'est qu'une expérimentation magique de la pensée édénique par ses propres soins ; une expression animiste de l'anthropologie gérée par un Eden poursuivant naïvement ses propres fins par ses propres moyens. Le mythe du progrès ne peut donc être étudié qu'à partir d'une anthropologie plus fondamentale que celle qui confirme immanquablement ses propres présupposés informulés, lesquels sont capables seulement d'assurer le bon fonctionnement, donc le signifiant, des constats dûment retenus par la pensée édénique.

Il faut donc tenter une réflexion dont l'Eden du savoir serait l'objet, donc l'innocence viscérale et obsessionnelle d'une raison encore enfermée dans une anthropologie mythique. Car le mythe n'est que l'expression la plus moderne de l'angélisme originel de la conscience, où la salutation rituelle et quasi compulsionnelle au progrès joue le rôle purificateur des cultes et des sacrifices anciens.

Ces rites ressortissent, depuis le fond des âges, au lavage et au rinçage des corps, des « mains sales » de Sartre, des mains criminelles de lady Macbeth. Dans Le Sophiste, Socrate rangeait déjà ces sortes de purifications dans l'art du bain. Lavage et rinçage idéologiques innocentent des sociétés qui idéalisent compulsionnellement leur violence dans le quichottisme du langage de la « conscience », langage auquel le mythe du progrès donne précisément son moyen d'expression idéal, donc édénique. En ce sens, le mythe du progrès est le gnosticisme apaisant des Modernes, l'instrument privilégié de leur innocentisme, celui que seule peut démasquer une anthropologie « infernale » du rite.

Anthropomorphisme de la vérification

Plus profondément encore, le mythe s'apparente aux divinités primitives des peuples qui soutiennent, par exemple, que le soleil est Dieu, parce qu'il chauffe, éclaire et revient fidèlement chaque matin. Ces peuples disposent, eux aussi, des preuves qui confirment les présupposés de leurs esprits : ils disent que chacun peut voir de ses yeux, et vérifier de lui-même que le soleil est effectivement le maître du monde, puisque rien ne se ferait sans lui, puisque son règne est évident et ressortit au sens commun universel. N'apporte-t-il pas sa ration de lumière à tous? N'assure-t-il pas la santé et le bonheur aux hommes et aux animaux? Nous avons rendu simplement signifiant le soleil à partir des « lois » astronomiques ; la « légalité » est l'hypostase parlante de la régularité. Notre dieu est désormais la constance : c'est à elle que nous conférons le sens ; c'est elle que nous proclamons intelligible. La notion de loi est évidemment anthropomorphique à partir de l'instant où elle cesse d'être le simple constat chiffré de la régularité, donc de la monotonie de l'univers, pour fournir une compréhensibilité quelconque.

Ainsi, le mythe du progrès se vérifie à l'aide des instruments capables de quantifier le bonheur ; il fonctionne donc, comme toutes les divinités, par la vérification méthodique des présupposés mentaux qui le mettent en oeuvre et qui le rendent probatoire, en ce sens qu'il enregistre effectivement ses propres démonstrations à l'aide des moyens qui le constituent à cette fin.

On comprend donc qu'il est impossible d'observer le mythe en tant que tel sans un recul qui le rende spéculaire, et qui le révèle enfin réfléchi dans l'esprit des croyants, ce qui suppose un approfondissement psychanalytique de la notion d'image mentale. Mais l'anthropologie « scientifique » manque précisément d'une psychologie du reflet au niveau où seule la notion d'idole peut fournir le champ de contemplation du leurre. Pour voir l'idole et l'idolâtre, en leur miroir mythique, il faut observer les corps mentaux en leur gestuelle de l'autovénération ; il faut s'ouvrir à la vision des corporéités psychiques prosternées devant les dieux qu'elles sont à elles-mêmes.

Mais cela ne suffit pas encore : aussi longtemps que la philosophie ne disposera pas d'une anthropologie fondamentale capable de peser les rapports tantôt masochistes, tantôt sadiques, toujours ambigus, de la raison naturelle avec les idoles, donc avec le sujet réfléchi dans de la matière qui parle ; aussi longtemps que la pulsion autosacrificielle de l'idolâtre et de sa violence en quête d'innocence ne seront pas comprises au niveau des pseudo-purifications angéliques de la pensée dans le mythe, celui d'une raison à la fois animale et édénique, la métaphysique ne sera pas visionnaire de la liturgie et du sacerdoce propres aux sociétés de consommation. Autant dire que l'avenir de la métaphysique s'inscrit dans l'analytique de l'oubli de la finitude, dont Heidegger a fait, dès 1934, l'unique objectif d'une ontologie fondamentale de l'« innocence » , de la banalité quotidienne. Cette ontologie sera transcendante aux « visions du monde » (Weltanschauungen), dans lesquelles demeure enfermé le savoir scientifique superficiel.

C'est pourquoi il importe d'observer l'articulation du mythe sur le fonctionnement idolâtre de la raison naturelle, afin d'analyser son ambiguïté, son oscillation entre l'angoisse et l'ennui, au niveau du temporel et du visible, afin d'imposer progressivement les questions les plus profondes.

2  Phénoménologie du mythe

La liberté

Le moteur mental le plus spectaculaire du mythe sera la notion séraphique de liberté, à la fois objet et récompense édénique de la quête. La liberté jouera, dans le mythe innocent, le rôle de la promesse eschatologique temporelle propre à toutes les religions primitives.

Cependant, la promesse mythique est susceptible de « vérification » , donc de consommation immédiate et saturante. Portée par l'ubiquité de sa parole, dont le mythe est le diffuseur universel, la liberté, récompense et purification, viendra couronner un labeur collectif acharné : car le mythe du progrès et l'eschatologisme inhérent à un labeur mondial bienheureux ont scellé alliance en vue de l'incarnation idéologique de la parole mythique, dont le travail est le messager spirituel. Le travail accumule une sorte de matière eschatologique dans l'Eden qu'engendre le progrès. En ce sens, le mythe du progrès est l'expression de la pensée pharaonique et théocratique des Modernes ; il accouche, à plus ou moins brève échéance, d'une structure essentiellement étatique de l'asservissement des hommes au temps.

La notion de loisir vient ensuite se greffer sur la liberté que dispense le travail serf. Cette notion de loisir ne doit pas faire illusion : elle masque le caractère césarien de la liberté engendrée sous forme de parole mythique. Les loisirs ne seront que des interruptions planifiées du labeur, des systèmes astucieux de récupération de la fatigue, donc des moyens d'utilisation efficaces et nécessaires des outils de la production dans l'empire de la production. Sur les autels du mythe du progrès, on sacrifie joyeusement, dirait-on, aux dieux du travail et de la liberté ; mais la sueur joue, en profondeur, le rôle du sang dans les rites sacrificiels plus primitifs.

La force du mythe provient, comme en toute théocratie, du labeur collectif, de ce que les valeurs purifiantes y sont en marche au coeur d'un processus douloureux, celui même de l'accouchement de la matière par elle-même, de sorte que la délivrance assurée par la quantification du bonheur emprunte les mécanismes de la mise en servage des masses par leur propre nombre et leurs propres instruments, et des élites par les impératifs des masses.

Cependant, les valeurs de salut fournies par l'autoparturition du système sont censées transcendantes aux biens qui incarnent pourtant les valeurs du mythe. Ces biens jouent donc le rôle de preuves tangibles des valeurs. Ainsi, les biens deviennent les démonstrateurs mythiques des valeurs. Puisque ce sont des objets qui manifestent clairement la liberté dont ils sont les irréfutables représentants, le mythe est l'expression la plus évidente du totémisme eschatologique des Modernes.

Onto-théo-logie du mythe

Les biens de consommation courante jouent le même rôle, dans la théocratie pharaonique de la production de masse, que les preuves tangibles de la grâce dans un certain protestantisme américain analysé par Max Weber, où la réussite économique du sujet lui démontrait la bienveillance particulière de Dieu à son égard, et le consacrait comme un juste, un Abel dans l'Eden. Cependant l'accumulation des biens de consommation ayant ruiné le mythe protestant de l'épargne en tant qu'instrument du salut, la liberté devra se consommer par la dévoration de ses propres signes, les biens périssables, mais toujours renouvelables. Contrairement à un certain jansénisme financier du protestantisme, qui se place précisément à l'origine des sociétés industrielles et du mythe du progrès – on stockait abusivement dans les coffres-forts les preuves de la grâce – , l'idéologie exige donc désormais une dévoration insatiable des richesses, et même un gaspillage effréné, puisque les valeurs du mythe doivent être consommées pour que s'accomplisse la promesse.

C'est que la liberté épuise obsessionnellement les preuves sadomasochistes qu'elle se donne compulsionnellement de sa propre réalité spirituelle. La consommation obsessionnelle prend la place de l'épargne sadomasochiste, et devient angélique, comme l'épargne autrefois : la consommation est la nouvelle eau de purification des justes.

Ainsi, dans sa structure haruspicienne fondamentale, le mythe du progrès renvoie à une problématique de la justification idéologique, où se retrouvent toutes les questions pseudo-théologiques, onto-théologiques, comme dit Heidegger, auxquelles donne lieu la dialectique de la rencontre lustrale avec le Verbe ; mais, comme l'appel aux faux dieux est, en l'occurrence, idéologique, donc idolâtre de Idea, la dialectique de la liberté est celle qu'engendre la démiurgie interne du mythe pharaonique du salut économique, générateur seulement et inlassablement de sa propre figure spéculaire.

Mécanisme du leurre

Ainsi, l'objectif poursuivi, la liberté, s'évanouit sans cesse devant ses poursuivants, du seul fait que cet objectif-là n'est, par définition, que l'image réfléchie du sujet hypostasié dans l'eschatologie de la consommation. On dirait que la dialectique du dieu Liberté s'inscrit tellement dans sa fuite et son évanouissement, comme s'il disparaissait dans l'odeur de l'encens que le mythe fait monter de l'autel où il s'engendre lui-même, que certains sociologues du dieu ont élaboré une onto-théologie pseudo-négative du mythe, où son échec est censé ressortir à son mauvais emploi ou à l'anarchie de son expansion. Mais l'incapacité de la rencontre avec le dieu Liberté est celle qui s'inscrit en toute quête secrètement narcissique de l'absolu. Le sujet s'étonne alors de ne pas trouver autre chose, dans son miroir mental, que sa propre figure, celle du mythe lui-même. Comme le mythe est idée, et comme l'idée est abstraite, donc retirée (abstracta) sur son socle, elle frappe d'absence cela même qu'elle prétend désigner par le langage mythique : la liberté. Le mythe engendre sa propre rencontre avec son creux : l'abstraction qui le fonde.

Ainsi, né de la nécessité antique à laquelle, depuis Eschyle, l'homme s'efforce d'échapper, sur le mode prométhéen et faustien, le mythe du progrès est le Sisyphe idéologique de son propre narcissisme. L’Idea idéologique est spéculaire du seul fait qu'elle est une abstraction censée agissante, donc une absence où les fantasmes du sujet se projettent.

A l'instar de toute dialectique inconsciemment narcissique, le mythe renvoie à l'animisme inscrit dans le langage humain. Une anthropologie des métamorphoses du revêtement sonore du destin et de la signification magique des vocables dans l'Eden des objets parlants permettrait de scruter la gestuelle mythique du sujet au niveau des présupposés propres aux systèmes fondamentaux de la représentation idolâtre dans les anthropologies idéologiques. Mais le mythe ne sera examiné ici que dans l'ordre des ambiguïtés où le prend son propre réseau temporel et où il organise une cécité observable au niveau de son organisation socio-politique.

3  L'expansion spéculaire et la mort

Le champ d'urbanisation du mythe et sa diffraction par l'image

Le progrès s'exprime par ses propres organes, dont il dispose souverainement. Il se diffuse et se répand par les moyens les plus modernes de fabrication de l'information. Il est à lui-même son système de sollicitation mythique des savoirs et des consommations. La première extension de son champ est celle que lui confère l'urbanisation. Celle-ci lui fournit le réseau et, du même coup, l'espace planétaire indispensable à sa perpétuation. L'expansion industrielle sera le fer de lance du mythe. Puisque la quantité des biens produits et distribués sert d'instrument de mesure des valeurs engendrées, le mythe appellera « rationnelle » et « objective » la voie accumulative qui répond à son éthique. L'industrialisation s'opérera scientifiquement par la transformation technologique, donc systématique de la nature. La diffraction du mythe sera nécessairement publicitaire, puisque l'image mentale est le fondement des mythes : le progrès diffuse sa propre figure multipliée en images coercitives de la consommation. La publicité angélique des biens leur confère leurs figures eschatologiques, celles qui sont exigées des choses fabriquées en tant que symboles permanents de la liberté et du bonheur. Les choses ont besoin de bien remplir leur fonction dans la religion du bonheur, afin que l'industrialisation puisse se poursuivre dans le cadre du système des valeurs indispensables au mythe de l'Éden. On ne consommera jamais de véritables articles d'alimentation, mais des symboles : prairies en fleurs, croisières en image, plages ensoleillées, visages radieux.

Le mythe comme drogue et la mutation du meurtre

Le mythe a besoin, pour fonctionner conformément à ses propres impératifs, d'une institutionnalisation tacite du chômage et d'une reconversion perpétuelle des travailleurs : ceux-ci devront se trouver disponibles en tous lieux et en tous temps selon les exigences propres à l'Eden du labeur universel, afin que celui-ci puisse conserver sa cohérence éthique.

Le mythe sécrète donc lui-même l'anonymat et la solitude qu'il combat frénétiquement par l'image euphorisante. Mais l'optimisme qu'il dispense est une drogue qui ne fait pas oublier l'acharnement de la compétition, la disparité des conditions réelles et la pauvreté. Il en résulte une fuite dans la drogue de type pharmaceutique. La drogue mentale qu'est le mythe lui-même engendre des candidats à l'Eden par le relais d'une marchandise « stupéfiante » faisant fonction de médicament, ce qui demeure conforme au système de consommation du bonheur où, toujours, c'est la marchandise qui est source de l'éthique.

Drogue impérieuse, unique, tentaculaire, le mythe forge des classes sociales nouvelles issues de la consommation imageante des biens. Un prolétariat enfanté par le songe germe dans le sein du mythe de la richesse ; il groupe ceux qui se sentent frustrés des images et des figures par lesquelles la drogue exerce son règne sur eux.

Au plus profond, la drogue qu'est le mythe organise le meurtre édénique. Dans le paradis riant des corps et des esprits, l'utilisation courante des produits pharmaceutiques, exigée par la production massive de la marchandise médicamenteuse (qui doit être dévorée, comme tout autre bien), entraîne une consommation si fabuleuse qu'elle engloutit bientôt une part considérable des ressources de l'État. Les gouvernements, instruments d'exécution du mythe, se mettent alors à organiser discrètement, mais systématiquement, le meurtre par privation de soins, au-delà d'un certain prix des traitements. La théologie thomiste connaissait ce type de meurtre par abstention, dans le cas exceptionnel où le praticien laissait périr la mère et l'enfant plutôt que de sauver au moins la mère par le meurtre du foetus. Il devient dangereux de se faire transporter dans les hôpitaux publics de l'Eden, passé un certain âge, pour peu que la maladie exige des soins trop prolongés et des médicaments trop coûteux. L'euthanasie par abstention constitue évidemment la forme la plus angélique du meurtre, que seul pouvait engendrer le mythe du progrès en tant que drogue euphorisante. La forme fondamentale d'élimination des vieillards en surnombre et des malades graves sera celle qui répondra à la mutation profonde du vocabulaire de la mise à mort, engendrée par le mythe du progrès. L'exécution des malades coûteux s'inscrira dans l'édulcoration systématique du discours édénique de l'État : les « choix sociologiques » requerront un vocabulaire pudique, celui des « choix budgétaires » et de leurs impératifs.

Ainsi, la condition humaine, vouée à ne connaître jamais que le moindre mal, le « cas de force majeure » ou la « nature des choses », resurgit au coeur de la réalité mythique, puisque l'hygiène de l’Éden conduit à des périls comparables à ceux dont souffrent les peuples sous-développés, où le meurtre par privation de soins emprunte encore un vocabulaire d'une innocence moins discrète.

4 Les superstructures politiques; le mythe éducateur; le totémisme de la raison et l'inceste culturel

Le mythe du progrès domine aujourd'hui tous les systèmes politiques, puisque ses axiomes alimentent le fond théorique nécessaire au conditionnement universel, dès l'enfance, de tous les citoyens du monde, aussi bien chez les peuples sous-développés que dans l'expansion capitaliste libérale ou socialiste. Le président des États-Unis proclamait, en 1971, qu'avant dix ans la compétition économique entre les États aurait supplanté les conflits armés d'autrefois. C'est sur son ubiquité que le mythe peut fonder la dialectique de la généralisation planétaire de sa critériologie, donc de la valorisation mondiale de son action. Toute science politique moderne paraît assujettie d'avance au Bien, prédéfini comme étant le progrès économique.

Mais il était inévitable que le mythe du progrès devînt l'instrument même des États et le principe de leur forme. Dès le XIXe siècle, il était apparu, en effet, que les systèmes économiques, politiques et sociaux expriment l'adaptation des hommes au type d'outillage dont ils disposent. L'invention et la fabrication des moyens techniques obéissent donc à une évolution qui leur est propre : les outillages doivent être considérés comme les moteurs naturels des civilisations qu'ils plient à leurs lois. Une seule et même philosophie de l'éducation par le mythe doit donc dominer toutes les théories de l'État et du pouvoir. L'expression même de la pensée, en tant que système d'adaptation inconscient des penseurs aux postulats du mythe, doit obéir à une limitation inconsciente de leur champ mental, donc à une restriction et à une autocensure de l'analyse des présupposés mêmes du mythe.

Il convient donc d'évoquer rapidement le système universel d'enseignement qui répondra aux exigences du mythe ; puis les diverses structures des castes dirigeantes et des États adaptés au mythe ; et enfin, par une brève analyse des méthodes de la réflexion qu'autorise le mythe, on retrouvera le problème anthropologique fondamental que pose à la philosophie le conditionnement mythique de l'esprit.

La culture

Puisqu'il s'agit, dans un système urbanisé et industrialisé, d'organiser rationnellement la quantification du bonheur, de la liberté et des biens, les mots de rationalité, de logique, d'objectivité, de science, de bien commun, etc., seront subtilement consacrés comme « valeurs sûres » de l'éducation et de l'enseignement ; donc comme valeurs capables de sélectionner des sujets qui assureront en retour la conservation, la législation et l'institutionnalisation des axiomes du mythe.

Turgot fut l'un des premiers théoriciens de l'éducation nationale. Comme dit Tocqueville , il voulait « une certaine instruction publique donnée par l'État, d'après certains procédés et dans un certain esprit. La confiance qu'il montre en cette sorte de médication intellectuelle, ou, comme le dit un de ses contemporains, dans le mécanisme d'une éducation conforme aux principes, est sans bornes » (L'Ancien Régime et la Révolution). Turgot lui-même écrivait au roi : « J'ose vous répondre, Sire, que dans dix ans votre nation ne sera plus reconnaissable et que, par les lumières, les bonnes moeurs, par le zèle éclairé pour votre service et pour celui de la patrie, elle sera infiniment au-dessus de tous les autres peuples. Les enfants qui ont maintenant dix ans se trouveront alors des hommes préparés pour l'État, affectionnés à leur pays, soumis, non par crainte mais par raison, à l'autorité, secourables envers leurs concitoyens, accoutumés à reconnaître et à respecter la justice. »

On voit que c'est bien le mythe du progrès qui a donné son système d'éducation à l'État moderne. Deux siècles plus tard, il en est résulté une sorte d'inceste narcissique entre le mythe et l'État éducateur. Car l'État en vient à s'identifier en retour au mythe éducatif qui l'a engendré ; et il devient à lui-même son propre interlocuteur. Se considérant dans le miroir de l'éducation mythique de la nation, dont il représente la figure, l'État inaugure un commerce entre le mythe et son instrument, c'est-à-dire lui-même. L'État ne peut alors que se désirer narcissiquement; mais il est aussi le Tantale de sa propre image, celle de la « médication intellectuelle », dont il rêve sans fin comme du moyen de son autoprolifération dans l'enceinte eschatologique que le mythe lui fournit.

La mise en place du système spéculaire appelé « éducation » sera donc une sorte de mise sur orbite étatique des présupposés narcissiques du progrès, déclaré désormais national dans le miroir de l'État et fondé sur l'inceste du langage magique du mythe avec sa propre figure. Narcisse a engendré Tantale; la progéniture incestueuse de l'État et du mythe sera éduquée narcissiquement, en ce sens que l'enfant sera systématiquement initié aux abstractions parlantes qui animent le mythe spéculaire du progrès. Ainsi l'État deviendra la machine suprême du mythe du progrès, le personnage en lequel s'incarne l'eschatologie.

Les abstractions que maniera la culture seront consommatrices d'elles-mêmes. Elles seront « scientifiquement » substituées à tout contact direct entre l'enfant et les réalités concrètes. C'est ce que G. Balandier appelle le décalage entre la pratique et l'image officielle des sociétés. L'enfant entrera très vite, dès l'âge de sept ou huit ans, dans sa corporéité mentale de type édénique. C'est dire qu'il se consacrera corps et âme, dès l'âge dit de raison, à fortifier l'image euphorisante de lui-même que le mythe lui tend, dûment valorisée et fortifiée par les organes de l'État qui la réfléchissent. Il pratiquera l'inceste avec son propre cerveau par la consommation culturelle narcissique, puisque le mythe lui fournira inlassablement la culture sous forme de produit spéculaire. Le mythe est, par nature, un narcissisme de la pensée : la culture pratiquera l'inceste à distance avec sa propre figure inaccessible, tantalesque, du seul fait que le mythe est la drogue du moi spéculaire.

On comprend donc pourquoi l'inceste du mythe culturel du progrès avec sa propre image narcissique, dont l'éducation nationale est l'instrument et l'État le support matériel, est partout fondamentalement le même, tant dans le capitalisme libéral ou fasciste que dans les socialismes, dont ni les turbulences ni même les schismes n'ont jamais mis en cause le mythe du progrès.

Certes, la consommation édénique de l'image eschatologique du moi innocent, sous forme de production culturelle ritualisée et purifiante, est plus spectaculaire en U.R.S.S. qu'en Occident, puisque l'idole du paradis est ouvertement inscrite au programme de l'enseignement étatique du Parti, comme finalité avouée du système économique et comme valeur immanente à la structure finaliste de la théorie marxiste de l'histoire. Mais. si la culture édénique et mythique s'insinue dans l'éducation de manière plus diffuse aux États-Unis et en Europe qu'en U.R.S.S. et si l'endoctrinement intensif par lequel le mythe narcissique fait valoir sa figure paraît moins spectaculairement tantalesque en Europe, c'est seulement parce que l'enseignement ne peut encore y prendre appui ni sur une caste d'État entièrement forgée par le pouvoir étatique du mythe, ni sur un corps enseignant armé officiellement par l'État d'une philosophie du processus historique immanent à l'eschatologie idéologique.

Structures politiques

Les structures politiques adéquates à l'expression du mythe du progrès seront de deux sortes et reposeront sur deux types de civilisation, selon que les masses exerceront sur elles-mêmes une dictature larvée et diffuse sans qu'elles y aient été violemment contraintes par l'État ; ou selon qu'une oligarchie très voyante, sécrétée par les organes mêmes du mythe, se sera déjà séparée des masses pour organiser délibérément son pouvoir solitaire et exclusif sur le nombre, dès lors manipulé par les organes étatisés et durcis du mythe.

Le premier modèle de pouvoir du mythe repose sur les castes dirigeantes de type anglo-saxon, marquées par l'innocentisme et l'édénisme protestants ; le second semble résulter de la brusque mutation de la structure de l'État dans les pays latins et dans l'univers slave à partir du XIXe siècle, en fonction, précisément, du mythe du progrès issu de la Révolution française.

Pour prendre la mesure du champ politique désormais mondial du mythe, il faut donc procéder à un regroupement théorique portant sur les types d'oligarchies au pouvoir, en assimilant les États occidentaux capitalistes aux États socialistes sur le chapitre de leur organisation de plus en plus administrative de la puissance, puisque, par-delà leurs systèmes économiques différents, ces États se caractérisent par une sécrétion d'oligarchies nouvelles, d'allure technocratique et cléricale, armées d'un pouvoir immense, et témoignant déjà d'un retranchement de mandarins dans un orgueil de sérail.

Ni l'athéisme marxiste ni le catholicisme latin n'engendrent la méfiance viscérale à l'égard du césarisme de l'État qui s'inscrit dans le génie protestant, en raison précisément de son origine antiromaine et antiscolastique. C'est pourquoi l'océan Atlantique semble de plus en plus marquer la ligne de séparation fondamentale des esprits politiques entre les civilisations vouées aux exploits des idées nées du logos et celles, plus praticiennes, qui se méfient du concept. Mais, par là même, le cléricalisme de l'abstraction est plus diffus et caché dans l'univers anglo-saxon, parce qu'on se méfie d'autant plus de l'État qu'on se méfie moins du césarisme latent de la conscience collective.

C'est ainsi que des options religieuses inconscientes prédéterminent, au plus profond, les figures du mythe du progrès : l'une agressivement cléricale, à destin hégélien, l'autre immanente à la bonne conscience commerçante.

Situation de la philosophie

La théorie lacanienne du moi et du miroir a fait franchir à la psychanalyse philosophique un pas de géant vers une future ontologie fondamentale de la finitude, inaugurée par Heidegger. Certes, la psychanalyse lacanienne ne semble pas encore en mesure d'observer les présupposés de la rationalité causaliste ou structuraliste, ni la gestuelle des figures animistes qui peuplent les savoirs scientifiques. Mais elle a d'ores et déjà transformé la psychanalyse freudienne et son mécanisme, hérités du XIXe siècle, en une maïeutique. Le mot « âme » a fait étrangement retour dans la science de l'être symbolique chez Lacan. Les répercussions encore limitées d'une telle mutation du champ psychologique seront immenses dans l'ordre d'un retour au non-savoir socratique. Une résurrection de l'ironie philosophique est en vue, du seul fait qu'une psychanalyse de l'image renvoie déjà à une psychanalyse de l'idole : « image » se dit eidôlon en grec.

Du seul fait que la pensée lacanienne est déjà, en puissance, une psychanalyse de la logique, de l'objectivité et de la rationalité classiques, ainsi que du type d'intelligibilité qu'elles élaboraient, elle laisse sur place toutes sciences dites humaines. À celles-ci le mythe du progrès refuse souvent l'examen critique des présupposés de leurs Weltanschauungen inconscientes. Dire d'une science qu'elle est humaine et prétendre, en même temps, qu'il existerait une rationalité intelligibilisatrice en soi (Lévi-Strauss), ou une sorte d'objectivité finaliste des structures économiques (Althusser), c'est faire des sciences humaines les ancillae inconscientes du mythe du progrès. Souvent les « sciences humaines » se contentent d'exprimer la volonté du mythe dont elles constituent les tentacules dialectiques ou les conditions structurales.

Le mythe du progrès est le Zeus de l'Olympe moderne. Cependant, si l'homme est un être artificiel par nature, donc une nature artificieuse, à laquelle les dieux servent de courroies de transmission et de moyens d'action magiques sur les régularités muettes de la matière ; si l'homme agit relayé par sa propre figure parlante, quelle ascèse mentale le délivrera jamais de son ambiguïté anthropologique fondamentale, celle qui le livre d'avance à sa propre image, mais lui laisse cependant, quelquefois, apercevoir son narcissisme abyssal ? « Si le projet de donner à la métaphysique son fondement exige que l'on fasse ressortir l'essence la plus intime de la finitude, cette élaboration porte elle-même nécessairement, et dès le principe, un caractère toujours fini ; elle ne peut jamais devenir absolue. Mais la seule conséquence qui en découle est la suivante : le sentiment chaque fois renouvelé de la finitude ne peut pas conduire à jouer successivement les points de vue adverses, à les concilier par des médiations habiles, pour réussir finalement à atteindre encore une connaissance absolue de la finitude, « vraie en soi » et rattrapée comme à cache-cache. Ce qu'il nous reste plutôt, c'est à élaborer la problématique de la finitude comme telle » (Heidegger, « Kant et le problème de la métaphysique » , in Qu'est-ce que la métaphysique?).

Cette problématique de la finitude s'inscrit dans l'observation de la manière dont l'homme se ritualise en célébrant sa propre image mythique, l'offrant inlassablement en pseudo-sacrifice sur les autels de sa « pensée », par un sadomasochisme obscur, où il fait trafic de sa figure avec l'Olympe et se récupère édénique. Ainsi les sciences sont les devins qui consolident les cités des figures.

Il va sans dire qu'une lucidité portant sur la finitude retirerait à la notion de progrès son impact mythique, sans que l'efficacité pratique des machines en fût diminuée – au contraire, puisque le chaos qu'engendre la marche titubante et turbulente des machines serait dompté par d'autres moyens qu'une apparence de planification.

 

Toute pensée véritable « pense » le César dont elle veut triompher. Si c'est le mythe de l'Eden qui est le César de la modernité et sa figure innocente, peut-être est-ce donc par une réflexion sur le meurtre angélique et sur le sang que la philosophie pourrait ouvrir la voie à une restauration de la finitude et à une anthropologie des idoles. Peut-être pourrait-on même imaginer qu'un certain sang ne partirait pas au lavage ni au rinçage du progrès.

Mais, pour accéder à l'examen d'une finitude en tant que meurtrière, il faudrait que la métaphysique, reprenant le problème de la cause, de Platon à Heidegger, en passant par Hume et Kant, consentît à accepter une épistémologie dérélictionnelle sans laquelle il serait vain de rêver d'une « problématique fondamentale de la finitude » (Heidegger). C'est une question d'intellektuale Gewissen, de « conscience intellectuelle », comme dit Nietzsche.

Certes, personne ne croit plus que l'esprit posséderait en lui un intelligibilisateur inné, ni que la matière recèlerait en elle-même une substance ayant nom « intelligibilité ». Mais qui retirera à l'homme la chaise césarienne des causes sur laquelle les millénaires l'ont assis ? – La « cause » parle de son « effet » ! – La véritable déréliction épistémologique passerait par la découverte de l'inintelligibilité radicale de toute succession d'événements dès lors qu'il n'y a pas de compréhensibilité non spéculaire du passage de la « cause » à l'« effet ». À partir de là s'élaborerait une anthropologie portant sur « ce qui parle en réalité » dans la mise sur pied des « causes » et des « effets ». Qui est ce César-là? De la foudre de cette question naîtrait la « déréliction » (Geworfenheit) de la réalité humaine dont parle Heidegger.

Alors, un regard sur la violence de la finitude -celle qui arbore le masque de l'angélisme de la raison naturelle dans l'Eden – éclairerait quelque peu l'origine du meurtre « innocent », et la philosophie parlerait aux hommes de leurs mythes et de leur sang.

M. de D.

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Corrélats

ANTHROPOLOGIE, CULTURE (SOCIOLOGIE DE LA), DEVENIR, ÉDUCATION, ESCHATOLOGIE. HISTOIRE (théologie), HOMME (réalité humaine), IMAGINAIRE ET IMAGINATION, LIBERTÉ, LOISIR, MACHINISME, MESSIANISME, MYTHE, PÉDAGOGIE, PHILOSOPHIE, POLITIQUE, POSITIVISME, PROSPECTIVE ET FUTUROLOGIE, PSYCHANALYSE, RELIGION, RÉVOLUTION (IDÉE DE), RITES, SCIENCES, TECHNIQUE (SOCIÉTÉ), TRAVAIL, UTOPIE.