L'anthropologie
expérimentale s'interroge sur la balance à peser l'intelligence
humaine. Elle prend acte de ce que l'Amérique demande à l'intelligentsia
mondiale de légitimer une science de l'histoire fondée sur les
victoires de la force militaire et elle organise la résistance
planétaire à cette disqualification radicale de la civilisation
occidentale . C'est pourquoi elle a besoin d'étudier ses phares
- le cerveau des hommes de génie.
Gérard
Khoury
: Comment isolez-vous des traits
cérébraux de nature à différencier non seulement des cultures, mais
à hiérarchiser significativement les intelligences, et cela sans
que la notion biologisante de " race " vienne en rien interférer
ni avec la problématique, ni avec les méthodes d'analyse de l'anthropologie
expérimentale ?
Manuel de Diéguez : La notion
de " race " est fondée sur le constat qu'il existe des différences
évidentes dans l'apparence extérieure de l'espèce humaine, dont
la principale est la couleur. La science n'a pas attendu Montesquieu
pour remarquer que le climat modifie à la longue l'aspect extérieur
de l'homme. Mais ces observations ne concernent pas l'anthropologie
historique. Darwin remarquait déjà qu'un séjour de quelques années
en Angleterre suffisait à changer les indigènes des îles Galapagos
en sujets de sa gracieuse Majesté.
On
sait que des tests sont désormais censés calculer le niveau cérébral
des individus ; mais les instruments de mesure de cette pseudo science
valorisent les critères qui téléguident la notion d'intelligence
dans l'inconscient des cultures. Comment tester l'intelligence de
Mozart ? Einstein a obtenu un piteux résultat dans cette épreuve
pour le motif qu'il existe des intelligences de divers types et
que le " quotient cérébral " est noté sur un mode simpliste.
Diderot disait que l'amour enlève leur intelligence à ceux qui en
ont et en donne à ceux qui n'en ont pas. Mais ce n'est pas la même
intelligence que l'amour enlève aux uns et donne aux autres, parce
que les intelligences supérieures se meuvent dans un monde à part.
Newton avait percé un grand trou dans une porte pour faire passer
son chien et un petit pour faire passer son chat. Qui trouvera un
plus grand benêt ?
Les
intelligences jugées universelles se révèlent à la fois rapides
et superficielles. Non seulement une question profonde ne saurait
recevoir une réponse rapide , mais la seule formulation d'une vraie
question demeure inaccessible aux intelligences qu'on qualifie précisément
de brillantes pour ce motif. Le génie intellectuel est un ruminant
agité. Il remâche sans se lasser un aliment indigeste et qu'il cherche
à partager. Proust visite le temps. Mais la durée qu'il donne à
partager n'est pas comestible par tous. Balzac écrit et réécrit
treize fois César Birotteau " les pieds dans la moutarde
" - mais il faut du génie pour seulement comprendre la logique interne
et impérieuse qui commande la métamorphose et la continuité des
versions successives de ce roman. On connaît vingt-neuf versions
de La Jeune Parque de Valéry . Il est seul à en connaître
les secrets. Beethoven creuse sans fin le sillon qui lui fera trouver
Fidelio sous Leonore.
Gérard Khoury
: La notion de race - sans parler de ses connotations négatives
dans le passé récent - est donc trop globale et trop
confuse pour permettre une focalisation de l'analyse de l'Europe
des cerveaux.
Manuel de Diéguez:
Cette notion est si ridiculement collective, donc rudimentaire,
qu'elle demeure étrangère à une anthropologie expérimentale fondée
sur l'examen des intelligences différenciées et hiérarchisées au
sein de la civilisation occidentale. Celle-ci se caractérise par
l'apparition, il y a vingt-quatre siècles, d'une capacité unique
et extraordinaire des cerveaux, celle d'élaborer une science du
raisonnement proprement dit. La pensée grecque sait enchaîner des
propositions les unes aux autres dans un ordre rationnel et commandé
par la dialectique. Il y faut un lien puissant, celui de la logique.
L'anthropologie historique étudie l'inconscient de la logique d'Aristote,
qui n'a explosé qu'avec Einstein - ce qui ne signifie pas que la
faculté de raisonner soit disqualifiée, mais seulement qu'il convient
d'observer les présupposés des propositions logiques.
Or,
une scission nouvelle et significative de l'intelligence européenne
est apparue à l'heure où une population latine et une population
nordique, cérébralement homogènes en apparence et qui, depuis un
millénaire et demi, semblaient légitimer de conserve un culte plein
de miracles et de rituels d'origine assyrienne et sumérienne, s'est
subitement scindée entre des protestataires et des traditionnalistes
de l'encéphale chrétien. Cette révolution cérébrale se préparait,
en réalité, dans les profondeurs d'un Moyen Âge dont les origines
gréco-romaines avaient été révélées par le canal de l'invasion arabe
en Espagne et dont la théologie de saint Thomas d'Aquin témoigne
abondamment.
L'anthropologie expérimentale étudie les deux types de cerveaux
issus, depuis cinq siècles, de la soudaine bipolarisation de la
" raison " occidentale dont la politique internationale d'aujourd'hui
démontre si spectaculairement la portée planétaire.
Gérard Khoury
: Comment distinguez-vous la raison catholique de la raison protestante?
Manuel de Diéguez : Les deux
cerveaux ne se distinguent nullement l'un de l'autre par des traits
de nature à légitimer les critères d'une pesée universelle de l'intelligence
humaine. On aurait pu s'imaginer que des encéphales libérés de la
croyance en des prodiges aussi stupéfactoires et tétanisants que
celui de la métamorphose miraculeuse du pain de la messe en chair
réelle d'une divinité au seul énoncé de certaines paroles rituelles
et du vin en hémoglobine d'un souverain mythique du cosmos se révéleraient
supérieurs aux cerveaux catholiques dans tous les ordres du savoir
humain ; mais l'expérience a démontré que le protestantisme engendrait
en retour un phénomène d'auto angélisation collective parallèle
au naufrage de la lucidité politique la plus ordinaire, comme si
l'anéantissement de la crédulité religieuse la plus titanesque trouvait
sa compensation psychobiologique dans une naïveté civique stupéfiante.
La bonne conscience et la mauvaise conscience engendrent des formes
fort distinctes de la cécité à l'égard de soi-même.
Dans
les pays protestants, Abel le Juste est devenu roi. Nos entretiens
précédents nous ont permis d'évoquer les sources d'un évangélisme
politique mondial et qui domine désormais la politique internationale.
Le messianisme guerrier et l'esprit de conquête ont passé du côté
des encéphales béatifiés par un degré de rationalité intellectuelle
que compense une irrationalité politique aggravée par l'auto sanctification
religieuse.
Gérard Khoury :
La
mondialisation des deux cerveaux théologiques de l'Europe ouvre
un champ nouveau à la connaissance de l'Histoire, donc à la science
politique. Votre anthropologie expérimentale pourrait en etre tout
à la fois le défricheur et le vecteur. Comment articulez-vous
cette révolution du terreau même de l'observation avec la vocation
éthique, donc civilisatrice, de la nouvelle discipline?
Manuel de Diéguez : Nous sommes
à un tournant de l'histoire de la pensée mondiale parce que, pour
la première fois, il est demandé aux États et à l'intelligentsia
de la planète entière de légitimer d'un commun accord une victoire
de la force, celle qu'exprime la conquête des ressources de la nation
la plus ancienne de la terre par un jeune empire au blason évangélique.
Mais derrière la guerre pour l'or noir, le véritable enjeu politique
est celui de l'hégémonie du dollar sur laquelle repose l'ordre mondial
qui s'appelle l'empire américain et que Saddam Hussein avait menacé
en demandant le paiement en euros du pétrole et en appelant le monde
arabe à se servir de cette arme, la seule qui soit réellement de
" destruction massive ", puisque l'Amérique vit de la vente
du papier-dollar. La ruine de la crédibilité de ce papier anéantirait
les États-Unis .
Sans doute la politique de chancellerie acceptera-t-elle porter
ce masque. Déjà elle légitime une occupation militaire et l'exploitation
des richesses du vaincu par un organisme irakien non moins aux mains
du vainqueur que l'OTAN en Europe. Mais l'histoire ne pourra demeurer
rationnelle que si elle refuse obstinément d'absoudre le péché originel
qui fonde désormais l'histoire du monde sur un désastre de la conscience
morale, parce que la connaissance du passé n'est humaine que si
une éthique la soutient . Sans cela, la science de la mémoire n'est
plus qu'un outil à enregistrer les faits et gestes d'un animal sauvage.
On
n'imagine pas l'Europe du savoir et de l'intelligence passer l'éponge
sur le forfait fondateur qui racontera désormais le destin d'une
pseudo civilisation et qui réduira la politique à la gestion des
victoires de la force. L'enjeu est immense. Même le pragmatisme
politique ne pourra passer sous silence le fait que le monde réel
est désormais construit sur un forfait inaugural: chaque année le
Conseil de sécurité sera appelé à relégitimer ou à délégitimer un
cambriolage, donc à entériner ou non un basculement de l'histoire
dans un avatar du dialogue de " Dieu " avec un assassin. Aux chancelleries
d'y " penser toujours et de n'en parler jamais ", à l'image
de la diplomatie française entre 1870 et 1914 ; mais l'intelligentsia
mondiale se souviendra jour et nuit de ce que le " nouvel ordre
mondial " reposera sur un vol.
Gérard Khoury
: Peut-on
imaginer des tests universels censés mesurer l'intelligence pure
de notre espèce et ses rapports avec la droiture morale de la raison
et ne seraient-ils pas inappropriés pour une évaluation scientifique
d'une Histoire bancale. Dans le même temps, votre anthropologie
expérimentale se veut inauguratrice d'une spectrographie du cerveau
humain - donc susceptible de se procurer les outils explicatifs
d'une hiérarchie des encéphales. Où trouvera-t-elle le regard objectif
dont l'ambition demeurera de faire progresser la civilisation de
la pensée rationnelle? Cette vocation exige que l'histoire de nos
têtes devienne intelligible, alors que l'intelligible est précisément
ce que nous cherchons. Risque de nous enfermer dans une spirale
infernale!
Manuel de Diéguez
: Dès notre premier entretien, j'ai souligné à la fois que le récit
historique devait recevoir sa lumière du génie des grands écrivains
de l'Occident et que les conquêtes de l'anthropologie expérimentale
seront fécondes à condition de se révéler provisoires - donc de
se refuser à le fossilisation théologique des encéphales. Par la
conjonction de ces deux feuilles de route, j'ai voulu suggérer que
les vrais guides et les phares de la science du cerveau sont les
hommes de génie. Mais qui peut prétendre connaître les secrets du
génie ? Qui peut seulement se vouloir leur patient apprenti ? La
modestie de la recherche anthropologique peut la rendre féconde
du seul fait qu'aucune discipline n'est plus inexistante dans le
champ du savoir scientifique que celle du type d'intelligence qui
appartient en propre au génie dans tous les ordres. Nous savons
seulement que le signe de ralliement des visionnaires de la condition
humaine est la profondeur.
L'homme
de génie voit le chaos régner en maître sous le tapis de la raison
ordinaire ; et c'est le spectacle de ce chaos qui le taraude. Le
seul remède à la souffrance de la pensée est l'alliance secrète
de la beauté avec la vérité et de la vérité avec une logique souveraine.
Kasparov disait qu'il était dans la beauté quand il était dans la
vérité du jeu. Le pacte de la beauté et de la vérité est commun
à Platon et à Mozart, à Copernic et à Shakespeare, à Sophocle et
à Nietzsche. Il exige une autre forme de la profondeur de la vision
que celle des grands intellectuels. C'est pourquoi le génie est
victime de périodes de sécheresse et se nourrit d'éclairs, tandis
que l'intelligence a seulement ses millésimes et ses grands crus.
Qu'est-ce
donc que la vision tout introspective dont l'autorité est si grande
et si sûre qu'il lui faut se masquer sous une divinité souveraine
pour se faire accepter et dont la réfutation use un millénaire de
la meule du temps? N'avons-nous pas dû aller déterrer une idole
vieille de vingt-neuf siècles pour dénicher son dialogue avec un
assassin ? L'entendez-vous demander à Abel : " Pourquoi te prends-tu
pour un juste? Regarde-moi : suis-je bien l'idole que tu es à toi-même
? Qui t'a innocenté, moi ou toi ?"
L'anthropologie
expérimentale tente de porter le regard de la psychologie moderne
sur la démocratie d'Abel et sur son Dieu. Elle les voit échanger
leurs effigies dans le même miroir. Elle observe que les cerveaux
supérieurs sont dédoublés de naissance et qu'ils tentent désespérément
de s'observer de l'extérieur à l'aide des dieux qu'ils se donnent.
Décrire des cerveaux de l'extérieur , c'est découvrir qu'ils sont
vides. Il n'y a que trois millénaires que l'homme apprend à jeter
l'une après l'autre ses coquilles vides. Cette passion s'appelle
la pensée.
Des années d'observation des encéphales miraculeux ont fait croire
à mon infime lueur de raison que si, par extraordinaire, l'anthropologie
expérimentale devait un jour rencontrer sur sa route le cerveau
d'exception qui lui est prédestiné, la profondeur avec laquelle
cette science prendrait rendez-vous ne serait en rien celle des
intelligences prodigieusement habiles ou rusées.
26 mai 2003 |