*
1 -
L'apprentissage du recul
2
- Une espèce leurrée ab ovo
3
- Vers une science du singulier
4
- Une science du désenchaînement
5
- Le regard sur les dieux grecs
6
- Que signifie le verbe exister appliqué aux dieux?
7
- Une révolution de la méthode
8
- De l'immoralité des idoles
9
- Quelle est l'immoralité du Dieu unique ?
10
- Le sacrifice et le meurtre
11
- La théologie du meurtre payant
12 - Une psychanalyse de la condition simiohumaine
13
- Le mystique et le flambeau de l'intelligence
1 - L'apprentissage
du recul
Quel casse tête que de tenter de placer sous la lentille d'un
microscope encore à inventer l'encéphale d'une espèce à distancier
aussi bien des criailleries de son ventre que des miroirs flatteurs
dans lesquels elle se mire! Prenez l'éléphantologie, la lupologie,
l'entomologie, la léonologie, la tigrologie, la simiologie d'un
côté, l'angélologie, la séraphologie, la théologie de l'autre:
que voilà des sciences heureuses de savoir ce que parler à son
miroir veut dire! Comment se fait-il que seule l'anthropologie
transcendantale soit une science tellement déshéritée qu'elle
ne sait dans quelle glace se regarder? De plus, la science dans
laquelle toutes les autres espèces se réfléchissent porte sur
des traits que leurs spécimens ont la chance de posséder en
commun. Les loups ont des fourrures et des crocs, les abeilles
savent ce qu'elles doivent faire pour s'appeler des abeilles,
les fourmis s'affairent du matin au soir à se démontrer ce qu'elles
sont, tandis que notre espèce n'est reconnaissable ni à ses
exploits banalisés, ni au regard moyen qu'elle porte sur sa
boîte osseuse. De plus, elle ne s'entend même pas sur les avantages
et les inconvénients de sa nature.
Pis que cela : il lui appartient tantôt de se définir à l'école
de ses exemplaires suréminents, tantôt à celle de ses modèles
les plus répandus; et, dans l'un et l'autre cas, elle ignore
à quelle station de la perfection ou de la médiocrité de ses
vocalises elle aura fait halte. Comment apprendre à se reconnaître
dans sa rareté ou dans son moule?
2
- Une espèce leurrée ab ovo
La seule espèce dont on ne sait comment la cerner et dont les
disciplines censées définir son chant ou ses cris ne peuvent
que s'interroger sans relâche sur leur propre comportement à
l'égard du mystérieux objet du savoir a été qualifiée d'humaine
à titre préjudiciel, parce qu'elle est née de la terre, humus,
qu'elle reste à terre, humilis, qu'elle est humble
et humiliée, humiliata, et qu'on l'inhume,
c'est-à-dire qu'on la jette à la fosse. L'homme est le prématuré
de la poussière à laquelle il retournera.
Aussi l'anthropologie transcendantale et prospective comportera-t-elle
la même scission interne que la pensée philosophique classique:
l'une de ses faces observera l'animal abaissé et voué au sépulcre,
mais à la fois prédateur et découvreur des recettes sur lesquelles
l'univers s'est construit, l'autre inspectrice de la bête attachée
à décrypter les arcanes de son propre encéphale et qui rêve
de le rendre transtombal. Mais si l'on étudie de plus près les
exploits de la boîte osseuse d'un bipède vaporisé dans des mondes
surréels et pourtant acharné à capturer et à domestiquer le
cosmos, on ne construira jamais qu'une anthropologie amputée
de l'étude de sa folie, tellement les deux pôles qui pilotent
la masse des neurones de ce primate dédoublé entrecroisent leurs
paramètres respectifs et s'en font un seul et même rets.
Comment
tenter de mettre en cage les deux moitiés de notre encéphale
sans brouiller l'unité apparente qu'elles affichent en surface?
Pis que cela : vous dresseriez un inventaire décevant des ressorts
de l'un et de l'autre de ces jumeaux si vous vous contentiez
d'y repérer un logiciel commun à la bipolarité qu'ils affichent
dans leur berceau partagé. Certes, dans la portion éthérée de
sa masse cérébrale - celle qui se révèle ambitieuse de se célestifier
- vous rencontrerez force personnages le plus souvent gigantesques;
mais vous en retrouverez le sceau et les effigies dans l'autre
genre de savoir dont dispose ce mammifère, celui qui porte notamment
sur la connaissance des atomes, des planètes et de mille objets
étrangers par nature aux préoccupations proprement psychiques
de cette espèce. Comment se fait-il, se demandent les topographes
de notre vie rêvée, que des acteurs fantastiques peuplent la
vie intérieure de cet animal et que ces acteurs aient accouché
d'un cosmos fort peu séraphique? Car les sécrétions cosmologiques
du simianthrope songeur sont principalement de type juridique,
donc censées diriger les cités. Celles-ci sont pilotées par
des législateurs habiles à rédiger des modèles généraux et abstraits
des tractations qui régissent nos sociétés. C'est ainsi que
toute la physique classique répondait au type d'architecture
de l'entendement rationnel de la "créature" qu'une divinité
était réputée avoir forgé à l'établi du droit public et privé
afin de schématiser les comportements de la matière sur le modèle
juridico-théologique, c'est-à-dire sur les relations légalisées
que les individus sont appelés à entretenir entre eux et à l'égard
de leurs propres masses.
Il
s'agit donc de mettre la main sur l'encéphale supposé pensant
d'un vivant qui se bâtit une compréhension mi-administrative,
mi-onirique de lui-même et qui se met à l'école des machineries
verbales des législateurs dont il projette obstinément la magistrature
sur l'inerte. Pourquoi s'imagine-t-il qu'un cosmos désespérément
errant dans le silence de l'immensité se coulerait dans le moule
supposé éternel d'une loquacité des lois commune aux cités et
aux dieux?
Une anthropologie ambitieuse de connaître les cellules grises
des évadés de la nuit se dotera d'un téléobjectif et d'un écouteur
qui lui permettront de recueillir à la source les représentations
falsifiées de lui-même et du monde extérieur qui égarent une
bête livrée de naissance à des images narcissisées du cosmos.
Mais pour porter un regard distancié sur une tromperie aussi
gigantesque, il faut disposer d'un appareil de prises de vues
et d'un capteur de sons situés hors de l'arène et, par conséquent,
savoir déjà ce qu'est en elle-même une spécularité d'origine
psychobiologique, ce qui suppose l'existence d'un troisième
œil, dont le regard porterait sur la nature propre aux deux
lobes cérébraux du chimpanzé dédoublé par ses Olympes.
3
- Vers une science du singulier
Cherchons
le lunetier qui nous permettra d'observer nos potentialités
et nos latences. Pour cela, nous devrons nous fabriquer un télescope
qui grossira nos virtualités les plus microscopiques, mais aussi
les plus prometteuses. Où se cache-t-il, le vrai regard du dehors
sur notre minusculité et notre grandeur?
Quand
Claude Lévi-Strauss photographiait les accouplements de ses
congénères, les Amérindiens, il montait sur le trône bénisseur
et absolutoire du pan-culturalisme . Mais s'il leur avait enseigné
à entourer leurs feux de pierres afin de réduire des deux tiers
le temps de cuisson de leurs aliments, il aurait endossé la
tenue du missionnaire calviniste; et s'il avait médité sur le
tragique de la condition simiohumaine, il aurait troqué la tenue
de l'anthropologue bon teint pour celle, plus contemplative,
du lecteur de Cervantès, de Swift, de Shakespeare, d'Eschyle,
de Sophocle ou de l'Ecclésiaste. Et puis, quelle est
l'anthropologie critique de Jean de la Fontaine qui, le premier,
observa notre espèce en son animalité propre, quelle est celle
de Jonathan Swift qui, le premier, tenta de peser le "grain
de raison" du Yahou, quelle est celle de Cervantès qui,
le premier, étudia les relations de la folie avec la sottise,
quelle est celle de Rabelais qui, le premier, radiographia le
panurgisme simiohumain, quelle est celle des Juvénal , des Martial,
des Pétrone chez les Anciens, quelle est celle des La Bruyère,
des Chamfort, des Vauvenargues, des La Rochefoucault et même
des Molière parmi les modernes, qui les premiers observèrent
la bête qui fait l'ange.
Quoi que fasse l'anthropologie, il lui faut emprunter un siège
subrepticement sacerdotalisé et rien ne prouve que le plus charitable
soit le plus heuristique. Et si l'anthropologie transcendantale,
elle, s'armait enfin d'une connaissance spectrographique de
l'inconscient ecclésial qui sous-entend la démocratie mondiale,
sur quelle balance pèserait-elle son axiomatique?
Une
première conclusion va s'imposer à notre infirmité : jamais
l'anthropologie moderne ne conquerra le rang d'une science si
elle se contentait d'emmagasiner et d'amonceler des connaissances
généralissimes. Une telle discipline ne dresserait que des nomenclatures
de ses petits avoirs. Inutile d'entasser un matériau hétéroclite,
bon marché et d'usage courant, inutile de ranger cette pacotille
dans des casiers à portée de main, inutile de la hiérarchiser,
afin d'en faciliter l'accès et l'emploi, inutile de la classer
à titre utilitaire. Mais s'il nous faut un gouvernail de la
connaissance transcendantale, essayons de tracer une frontière
nouvelle entre l'homme et l'animal ; et si nous voulons la rendre
plus sûre que la précédente, nous devrons en tester l'altitude.
Conclusion
provisoire: toute anthropologie qui se voudra scientifique se
fera, de son axiomatique, son quartier général et se donnera
à peser sur une balance plus distanciatrice que la précédente,
parce que seul un recul intellectuel nouveau posera sur un plateau
la bête qui se construit ses nids , ses ruches et ses boules
de cristal, sur l'autre celle qui se prend la tête entre les
mains pour apostropher ses oracles contrefaits et leur dire:
"Enseignez-moi à me regarder dans le miroir qui m'attend."
C'est
dire que seule une science médiocre et docile peut se donner
le luxe de mouiller dans sa rade, seule une pseudo anthropologie
peut se charger à ras bords d'instruments qui ne manqueront
pas de se mettre à son service. Mais une anthropologie transcendantale
et critique ne pourra lâcher ses amarres que si elle a trouvé
son océan à franchir, son capitaine au long cours et le tracé
de sa croisière. Puis il lui faudra apprendre à naviguer à l'école
des vents imprévisibles qui l'attendront. Quel paradoxe de hisser
les voiles inconnues qui seules permettront au navire d'une
science du singulier de prendre le large!
4
- Une science du désenchaînement
Seule la petitesse connaît ses sacres et ses arènes.
Voir:
La
mort du roi des culturalistes,
16 novembre 2009
La
méthode est le tigre ou la panthère dont le rapt arrache le
simianthrope au cabotage des disciplines préapprises et sans
recul. Selon Heidegger, Angelus Silesius aurait dit: "La
fleur est sans pourquoi". On pourrait dire, de l'anthropologie
pseudo-scientifique, qu'elle est sans pourquoi, alors
que la question du pourquoi inaugure non seulement le recul
de l'encéphale simiohumain à l'égard du visible et de l'invisible,
mais à l'égard de la dichotomie originelle de l' animal scindé
de naissance entre le tangible qui le rend mesurable et le néant
qui le renvoie à l'insaisissable. Mais l'insaisissable s'appelle
l'étendue; et celle-ci branche l'organe sommital du simianthrope
sur le "manchon de néant" que Valéry disait enclore
le monde. On attend le cogito qui fera de l'anthropologie transcendantale
la spectatrice des encéphales habités par le pourquoi.
Une simianthropologie du pourquoi devenue scientifique
pour s'être découverte philosophique, et devenue philosophique
pour s'être jetée dans le vide se détournera nécessairement
des amarres du monde; et il lui appartiendra de découvrir l'objet
qu'elle aura vocation de connaître, celui dont seule sa navigation
lui révèlera l'existence. De plus, une science aussi insolite
sera condamnée à demeurer en mouvement ; et chaque fois qu'elle
se trouvera au mouillage dans quelque port, elle dénoncera ses
ancrages afin de reprendre son voyage.
Mais
sans doute vaudrait-il mieux ramener notre encéphale à l'écurie
du visible et lui passer le licol du sens commun que de l'envoyer
vagabonder dans le néant sans gouvernail ni capitaine. Donnons-lui
donc un champ à retourner à la bêche, du grain à semer, du blé
à récolter et à moudre! Mais alors, qu'en sera-t-il d'une discipline
vouée à la désarticulation perpétuelle de son pourquoid? Il
nous faudra lui apprendre à se raconter les péripéties qui auront
ponctué les désenchaînements successifs et toujours provisoires
du cerveau simiohumain.
C'est
dire que l'anthropologie scientifique et critique, donc philosophique
par nature et par définition, devra ouvrir la route à une histoire
des arrimages trompeurs et des désarrimages prometteurs d'une
espèce qui passe de leurre en leurre depuis des millénaires
et qui élabore pourtant peu à peu et méthodiquement une science
de ses désenchaînements. Pourquoi?
5
- Le regard sur les dieux grecs
Par
bonheur, les témoins en chair et en os des ancrages cérébraux
et des désarrimages imprévisibles de notre espèce se dressent
en plein soleil et se présentent dans le temps chronométré de
l'histoire du bipède auto-cognitif. Aussi rien n'est-il plus
spectaculaire et plus aisé à décrire que les ports d'attache
où l'encéphale simiohumain a jeté l'ancre un instant pour la
lever après une courte plongée dans les fonds marins de l'endroit.
Voyez comment, à chaque escale, l'écriteau d'une idole s'est
plantée à l'entrée de la rade;
voyez comment toute la difficulté de l'anthropologie prospective
est de découvrir les instruments de la connaissance transcendantale
de lui-même qui permettront à notre encéphale de larguer partiellement
l'idole locale qui lui aura brièvement offert le gîte et le
couvert.
Supposons
que l'anthropologie scientifique ait trouvé son chemin du moment;
supposons qu'elle ait commencé d'observer de l'extérieur et
de décrire l'histoire des dieux et de leurs ancrages théologiques
sous les crânes. Pour découvrir maintenant ce qu'est une idole
en tant que telle et dans sa complexion spécifique, il faudra
que cette discipline apprenne à scanner la boîte osseuse de
ses adorateurs sur le chemin qui l'aura conduite d'une idole
à la suivante, parce que toute idole n'est observable qu'à l'aide
d'un télescope nouveau, de sorte que si l'océan à parcourir
a été dûment repéré et la trajectoire bel et bien tracée, toute
la difficulté sera de trouver l'observatoire qui permettra de
faire le point de l'histoire commune à toutes les idoles et
aux encéphales qui en seront devenus les servants.
Prenez
les premiers et les plus rudimentaires des dieux, ceux qui campaient
en chair et en os sur l'Olympe des Grecs. A quels cerveaux leurs
écriteaux se trouvaient-ils attachés et comment les Grecs mesuraient-ils
le recul de leur encéphale à leur égard? Pour observer leur
art de se distancier de leurs idoles, il ne vous servira de
rien de prendre l'un après l'autre entre vos mains les lobes
cérébraux perfectionnés de Pythagore, d'Archimède, de Platon
ou d'Euclide, tellement les boîtes osseuses les plus performantes
de ce temps-là croyaient dur comme fer en l'existence réelle
de ces gigantesques acteurs du cosmos. Il vous faudra donc,
à chaque escale, découvrir l'encéphale rarissime qui seul se
sera rendu capable de se mettre à quelque distance des dieux
locaux et de les filmer en tant qu'idoles. Comment cela, si
la méthode dont vous aurez fait le pénible apprentissage et
qui vous aura enseigné les secrets des dieux de l' époque précédente
ne vous servira de rien pour décrypter l'idole suivante et si,
par conséquent, votre anthropologie prospective et critique
ne découvrira qu'au terme de son parcours la clé ultime de l'histoire
du cerveau simiohumain?
Voyons
comment les Grecs mettaient en scène le recul partiel dont disposait
leur boîte osseuse à l'égard de leurs idoles. Où se situaient-ils
entre le vide et le plein ? Si vous observez la distance moyenne
que leur civilisation avait conquise à l'égard de son propre
cerveau religieux, vous remarquerez que les Platon, les Aristophane
ou les Euripide n'ont pas attendu les moqueries d'un certain
Lucien de Samosate au IIe siècle de notre ère. Mais comment
se fait-il que l'auteur de l'Apologie de Socrate
lui-même n'ait été qu'un dégrossisseur d'idoles réputées exister
de son temps? Dans l'Euthyphron, il se contente
de reprocher à ses congénères de commercer avec leurs Célestes
et de leur offrir des cadeaux ridicules et coûteux, comme si
leurs bienfaits étant tarifés, ils se laissaient acheter au
plus haut prix. Tout se passe comme si les idoles réputées incorruptibles
acquerraient l'existence réelle à l'école de leurs vertus.
6 - Que signifie le
verbe exister appliqué aux dieux ?
Voilà
qui est préoccupant : car si une République pouvait devenir
irréprochable et si, de ce fait, elle se mettait à exister,
il faudrait s'interroger sur le statut qui la définirait dans
les têtes et préciser ce qu'il en serait de l'existence propre
aux personnages cérébraux rendus incorruptibles à l'école de
la sainteté de leurs vénérateurs. Mais alors,
comment leur perfection s'installerait-elle hors de leur boîte
osseuse? Et si c'était leur moralité qu'il faudrait alors apprendre
à peser sur une balance intérieure du pur et de l'impur, n'aurions-nous
pas radicalement changé d'axiomatique? Or, jamais les Grecs
ne se sont appliqués à peser leurs dieux sur la balance d'une
éthique de leur Olympe, mais seulement sur celle des exploits
de leur corps; et ils les ont réfutés quand leurs performances
physiques leur ont paru invraisemblables.
Lucien,
par exemple, les blessait au talon d'Achille à ridiculiser Charron,
auquel il fait demander à Hermès quelques boulons tout neufs
afin de réparer sa barque - la coque en était presque hors d'usage
- et du fil pour recoudre ses voiles rapiécées et même trouées
de partout. La critique des idoles de l'époque dénonçait donc
seulement une distanciation insuffisante du cerveau grec moyen
à l'égard de lui-même, donc un recul intellectuel demeuré embryonnaire
et dont témoignait un culte des dieux gravé dans l'esprit du
peuple. Il en sera encore de même au XVIe siècle, quand Erasme
observera les copies chrétiennes des dieux païens, qui ont reparu
sous la figure des saints - mais leur culte ne suscitera pas
de Lucien de Samosate chrétien. Que va-t-il se passer quand
l'esprit critique cessera de s'en prendreaux dieux enfermés
dans leurs muscles plus puissants et leur ossature plus durable
que ceux de leurs adorateurs, que se passera-t-il, quand la
raison s'en prendra à leur immoralité?
7
- Une révolution de la méthode
Il
va falloir se décider à conquérir un regard de l'extérieur sur
l'immoralité propre à l'idole unique qui aura succédé à l'immoralité
inaperçue des dieux charnels d'autrefois. On sait que l'idole
nouvelle s'est proclamée solitaire, mais qu'au plus secret de
sa politique, elle est demeurée non moins sauvage et barbare
que les divinités corporelles du passé. Quelle sera, aux yeux
de l'anthropologie transcendantale, la spécificité cultuelle
de l'acteur du cosmos qui revendiquera maintenant pour lui-même
le monopole de l'immoralité sanctifiée? Dira-t-on que l'idole
nouvelle aura eu le plus grand tort de s'être tapie si longtemps
dans les coulisses de l'univers et d'avoir tellement tardé à
sortir de son trou? Féliciterons-nous l'humanité d'avoir enfin
mis la main sur le Dieu véritable ou bien reprocherons-nous
à un ciel apparemment unifié d'avoir joué à cache-cache avec
la créature pendant des millénaires? Nous étonnerons-nous de
ce qu'un miracle si précieux n'ait pas précipité tout le monde
dans les monastères? Peut-être l'ironie des Lucien de Samosate
chrétiens trouvera-t-elle d'autres paramètres encore de l'esprit
critique des modernes, peut-être le sarcasme inaugurera-t-il
une pesée entièrement nouvelle de l'immoralité viscérale des
idoles. Dans ce cas, comment réfuterons-nous un ciel coupable
d'une lenteur impardonnable à se manifester en public et néanmoins
devenu monocéphale à une tout autre profondeur anthropologique
que le ciel polymorphe des Anciens?
Quel tournant! Car si l'encéphale simiohumain avait gravé son
histoire dans celle de l'éthique des dieux, le tracé d'une science
de la morale donnerait une tout autre signification à l'évolution
cérébrale du singe sonorisé, parce que le regard qu'une intelligence
devenue transcendante à l'immoralité de l'histoire aurait porté
sur les adorateurs des idoles d'autrefois aurait changé le globe
oculaire de notre espèce. Alors une lumière inconnue éclairerait
l'histoire des désenchaînements et des ligotages successifs
de la boîte osseuse des évadés de la zoologie, et cela précisément
parce que le capitaine disposerait d'une rétine fort différente
de celle de ses prédécesseurs. Laquelle, et quel serait son
pourquoi ? Certes, il dénoncerait le ridicule des idoles
du passé et il les accuserait de s'être révélées humaines, trop
humaines. Mais que signifierait "trop humaines", si le
"trop humain" avait changé d'étage et si une éthique
nouvelle était devenue la balance de la moralité des mythes
sacrés du passé, du présent et de l'avenir? Comment la divinité
monocéphale se révélerait-elle non moins simiohumaine de s'être
incarnée en sa progéniture?
Car enfin, le nouveau Zeus est en chair et en os, lui aussi.
Qu'a-t-il gagné au change d'avoir perdu son immortalité physique
trois jours durant ? Que vaut une éternité un instant interrompue
et qui a grand besoin d'une résurrection cellulaire afin de
reprendre son cours? L'hémoglobine adresserait-elle un clin
d'œil à la morale? Mais si nous avons basculé dans le symbolique,
qu'allons-nous faire du corps qui nous restera sur les bras?
Les nouveaux observateurs de l'alliance que les idoles en chair
et en os scellent depuis la nuit des temps avec l'encéphale
de leurs adorateurs nous diront que nul ne saurait à la fois
nier l'existence extérieure d'un personnage cosmologique plus
unifié et non moins incarné que le précédent, si dans le même
temps, il refuse de se demander pourquoi le nouveau Zeus s'incruste
à ce point et de siècle en siècle dans la tête de ses vénérateurs.
La traque du mimétisme des idoles de tous les temps et sous
toutes les latitudes avec leurs inventeurs hauts comme trois
pommes a commencé avec Isaïe, mais elle en appelle maintenant
à une révolution de la connaissance rationnelle de la navigation
cérébrale de notre espèce.
8
- De l'immoralité des idoles
Quelles
surprises n'attendent-elles pas une anthropologie à la fois
scientifique et prospective, donc constructrice de ses méthodes!
Car cette discipline empruntera sa lumière à son propre itinéraire
parmi les signes; et son ambition autopsiera son passé à l'école
même des signaux qui auront jalonné son parcours.
Que
dit désormais le télescope du symbolique au cœur de l'éthique?
Que l'idole est sotte, puisqu'elle confesse avoir stupidement
tenté de noyer toutes ses créatures, cruelle, puisqu'elle se
venge de génération en génération sur le corps dérisoirement
éphémère de ses victimes, escroc, puisqu'en paiement de ses
promesses d'une éternité à fonds perdus, elle se fait quémandeuse
d' un tribut inépuisable, créancière prévaricatrice, puisqu'elle
laisse espérer à ses débiteurs un retour en grâce toujours aléatoire,
coupable d'un orgueil immense et invétéré, puisqu'elle demande
qu'on salue à genoux la démesure de sa puissance et l'ubiquité
de sa gloire, hypocrite, puisqu'elle délègue à un tiers omniprésent
et qu'elle feint de honnir le diabolique entretien des feux
de son camp de concentration souterrain, imprévoyante, puisqu'elle
aurait tout aussi bien pu créer de ses mains une humanité mieux
lotie en son argile et qui lui aurait épargné force tracas,
écervelée, puisqu'elle sue sang et eau à s'incarner en une progéniture
sacrifiée d'avance en paiement d'une offense ancienne qu'elle
aurait subie et dont il lui faut se venger afin de se refaire
une réputation fantasque, puisqu'elle fait d'Abel son chouchou
prédestiné et proclame la gratuité des bienfaits qu'elle lui
accorde d'avance, obtuse et lâche, puisqu'elle damne tous ceux
qu'elle a voués à lui désobéir et surtout rançonneuse, puisqu'elle
se fait rembourser sur la potence ensanglantée de l'histoire
du monde le meurtre supposé rédempteur des innocents qui lui
servent d'appâts et de prébendes. Bref, le tribunal du symbolique
ne se moque plus de Charon et de sa barque en perdition, il
se présente en juge averti de l'immoralité de "Dieu".
9 - Quelle est l'immoralité
du Dieu unique ?
Dans
mon texte précédent, que j'ai consacré à la mort du roi des
sorciers modernes,
Voir:
La
mort du roi des culturalistes,
16 novembre 2009
j'ai
observé que les magiciens des cultures vassalisent maintenant
les peuples primitifs en catimini et à l'école d'une cléricature
plus subrepticement bénédictionnelle que jamais, ce qui signifie
qu'ils glorifient les ethnies sur un mode plus inconsciemment
et plus symboliquement sacerdotal que le précédent, puisqu'ils
leur prêchent saintement la prosternation devant leurs amulettes
et leurs grigris. A ce propos, je n'ai évoqué qu'en passant
un écrit peu connu d'Erasme, sa Disputatiuncula de taedio
et pavore Christi de 1499 (Petite controverse
sur le dégoût et l'effroi du Christ).
En quoi ce texte malicieusement apostolique peut-il servir de
balance à peser l'immoralité ancienne et nouvelle des trois
dieux uniques? Je rappelle brièvement l'objet de la querelle:
un théologien anglais, donc un bon protestant - de surcroît,
prêcheur attitré en l'Eglise Saint-Paul de Londres - John Colet,
s'était indigné de la poltronnerie éhontée et de l'égoïsme religieux
du crucifié : au lieu de "bondir de joie" à la perspective
de faire l'objet d'un marchandage avantageux avec l'idole, il
avait fait preuve d'une lâcheté pitoyable. Songez qu'au prix
dérisoire de son trépas sous la torture, il allait transporter
d'un seul coup et à jamais le genre humain tout entier au paradis
! Et voici que, loin de se féliciter d'une disproportion aussi
titanesque entre le profit garanti par l'acheteur et celui escompté
par le vendeur, la victime avait manifesté une récalcitrance
impie : n'était-elle pas allée jusqu'à se plaindre, "comme
une femme" et à supplier le bourreau généreux d'épargner
sa pauvre carcasse?
Erasme
répondait à cette argumentation sans trop paraître quitter les
conventions de la problématique de la grâce et du salut en usage
à l'époque: le vrai courage de l'humanité, se demandait-il à
l'école du Lachès de Platon, serait-il aveugle
et stupide ou bien la vaillance propre aux fils d'Adam doit-elle
se montrer intelligente et lucide ? Dans le premier cas, il
fallait mettre le supplice de la croix à l'école des leçons
de courage militaire de ce grand baroudeur de général Lachès
qui, à l'opposé du fin escrimeur et stratège Nicias, proclamait
"courageuses" les bêtes les plus sauvages, parce qu'elles
se ruaient en aveugles et sans hésiter sur leur proie. Dans
le second cas, le courage de la victime saintement trucidée
sur l'autel de la rédemption résultait de sa connaissance détaillée
et proprement surnaturelle des tortures rédemptrices qu'elle
allait fatalement endurer pour la gloire de son "boucher
céleste", comme dira Pascal.
Mais
il faut comprendre les textes à la lumière de la postérité intellectuelle
à laquelle ils servent secrètement de vecteurs. Erasme est le
premier simianthropologue du sacré qui ait soulignécomme en
passant - in transitu, dit-il - l'immoralité centrale
du monothéisme des chrétiens, celle d'un retour caché et largement
inconscient aux sacrifices humains qu'Abraham avait abolis par
la substitution d'un agneau aux nouveaux-nés dont l'idole se
léchait jusqu'alors les babines sur ses offertoires.
10
- Le sacrifice et le meurtre
Depuis
les origines, cette immoralité-là se situe au cœur du sacré
monothéiste. C'est que le sacrifice d'un vivant est le moteur
à l'histoire simiohumaine tout entière. Si l'anthropologie transcendantale
entend spectrographier l'immoralité de Dieu, il lui faut descendre
dans les entrailles de la notion politico-religieuse de sacrifice,
ce que ni Freud, ni Nietzsche n'ont osé.
J'ai
déjà dit que les Grecs ne se sont pas préoccupés de l'immoralité
de leurs dieux. Si Platon s'indigne de ce que Zeus, pris d'un
désir violent pour son épouse Héra, l'avait aussitôt plaquée
au sol, c'est seulement afin de réfuter un récit indécent et
non afin de déposer l'histoire du genre humain sur la balance
de l'éthique de Zeus. Mais si l'immoralité du dieu des chrétiens
est celle qui, depuis la nuit des temps, s'attache aux sacrifices
humains, il faudra non seulement scanner les liens immémoriaux
que le meurtre sanglant de l'autel entretient avec l'histoire
des démocraties contemporaines, mais confectionner de surcroît
une torche - celle de la première description minutieuse de
la révolte de l'agneau ou du mouton. En cette année 2009, elle
date de cinq cent dix ans.
Comment
en ferons-nous la lanterne de Diogène du monde moderne? Car
enfin, le théâtre des immolations s'étale maintenant à ciel
ouvert au Moyen Orient. Aussi la simianthropologie transcendantale
a-t-elle rendez-vous, non plus avec les idoles en chair et en
os des Grecs, mais avec celles, pieusement conceptualisées et
rendues verbalement charitables des Eglises monothéistes d'aujourd'hui,
qu'on voit épaulées par les démocraties pseudo évangélisatrices
issues des principes de 1789. Tentons d'armer le XXIe siècle
d'une connaissance un peu plus sérieuse des propitiatoires et
des immolations. Où ont-ils passé, les dieux nouveaux? Pourquoi
les idéalités au couteau entre les dents ont-elles pris la relève
des autels et des potences d'autrefois ? Que voulait dire Frédéric
Nietzsche quand il prophétisait que le christianisme périrait
de son immoralité?
11 - La théologie
du meurtre payant
Voici
soixante-dix ans qu'Israël fonde sa légitimité politique sur
le meurtre originel dont il déclare mériter la récompense, voici
soixante-cinq ans que la Palestine sème le blé de son martyre
afin de récolter demain la moisson de ses retrouvailles avec
la souveraineté de ses ancêtres sur son sol. Et vous prétendez
que le dieu des chrétiens n'est pas celui du meurtre payant
sur l'autel de l'histoire? Mais tant que l'humanité se reconnaîtra
dans le miroir de ce dieu-là, comment une anthropologie transcendantale
enfanterait-elle le cerveau de demain du chimpanzé religieux?
Regardons
l'idole droit dans les yeux. Rome garde un silence meurtrier
sur l'offertoire de Gaza; et si les prêtres du ciel des potences
gesticulent devant leur étal, ce n'est pas pour s'apitoyer sur
le gibet sanglant de la Palestine, mais seulement afin de rendre
grâces au Dieu dont l'assassinat sur l'autel leur donne à boire
et à manger le sang et le corps de la victime livrée
bien saignante à l'idole.
Mais alors, l'histoire de l'éthique se révèle l'axe central
de l'anthropologie transcendantale. J'évoquais la question insidieuse
du pourquoi. Pourquoi Lucien de Samosate démontrait-il
seulement que les dieux des Grecs n'existaient pas dans leur
charpente? Pourquoi, d'Aristophane à Freud, le simianthrope
a-t-il perdu son temps à démontrer que les idoles n'ont ni bras,
ni jambes au lieu de se demander comment elles siègent dans
les têtes? Et voici que l'histoire de l'intelligence a pris
rendez-vous avec le vrai miroir de l'encéphale de l'humanité.
Regardez le simianthrope et son dieu faire la paire à Gaza,
regardez les bénisseurs de la tiare dédoublée de Rome et de
la démocratie mondiale, regardez la population massivement rassemblée
sur un propitiatoire d'un million six cent mille victimes.
Mais,
en décembre, une armée en provenance de toutes les nations de
la terre, marchera sur Gaza; et cette armée criera aux victimaires
que cette idole-là n'est pas la leur. Quatre patriarches ouvriront
le cortège, Nelson Mandela, Jimmy Carter , Desmond Tutu et Mgr
Gaillot, évêque de nulle part. Comment se fait-il, diront-ils,
qu'un autre dieu soit né de l'abolition du meurtre de l'autel?
Quel spectacle que celui d'une histoire du monde réfléchie à
jamais dans le miroir de l'immoralité de son dieu!
Mais alors, qu'en est-il du symbolique ? Symbole renvoie à un
verbe grec qui signifie "jeter ensemble". Isaac n'est-il
pas un corps et un signe jetés ensemble sur l'offertoire? Et
les Gazaouis, leurs corps sont-il dissociables du sens qui les
élève au rang de signes? Qu'est-ce donc qui fait signe dans
les signes? La proie humaine livrée à la mâchoire de l'idole
sur l'offertoire des chrétiens est-elle le signe de leur théologie
du meurtre bénit, du meurtre saintement rémunéré, du meurtre
rédempteur ou bien le signe de l'immoralité de l'idole? En décembre,
le monde entier aura rendez-vous avec la question du meurtre
payant. N'est-il pas réconfortant que l'histoire de la planète
ait pris rendez-vous avec la nativité du monde de demain à Gaza?
Alors, la chair et le signe, le sang et le symbole, le corps
et la voix de "Dieu" feront de Gaza le tombeau des idoles.
12 - Une psychanalyse
de la condition simiohumaine
L'anthropologie
transcendantale est en apprentissage perpétuel de sa route.
Cette découvreuse inlassable de son devenir cérébral s'est mise
à l'école de son propre chemin. Voyez comme elle va bouleverser
une fois de plus ses méthode de décryptage des meurtres sacrés
. Voici qu' elle observe les travaux des pédagogues du ciel
d'autrefois. Comment se fait-il que ces éducateurs-là ne se
contentaient pas de ravaler la façade vieillie de l'idole ?
Pourquoi vous la repeignaient-ils à neuf des pieds à la tête,
pourquoi vous redressaient-ils son échine et amélioraient-ils
son port de tête, pourquoi aiguisaient-ils son regard, pourquoi
rééquilibraient-ils sa démarche, pourquoi lui lissaient-ils
la barbe, pourquoi consolidaient-ils son sceptre et requinquaient-ils
ses affutiaux ? Les anthropologues anciens des dieux et de leur
politique étaient les visionnaires de l'avenir de l'intelligence.
Pourquoi, se demandaient-ils, l'encéphale simiohumain est-il
demeuré embryonnaire au point qu'il avait doté son géniteur
du sceptre de la stupidité, de la cruauté, de l'esprit de vengeance,
de l' escroquerie, de l'orgueil, de l'hypocrisie, de la lâcheté,
du décervellement et tutti quanti?
L'anthropologie
transcendantale se voudrait l'instrument de la découverte des
secrets meurtriers des idoles. Le spectacle que lui présente
une espèce réfléchie dans le miroir sanglant de ses potentats
des nues lui permet de décrypter le politique à l'échelle de
notre astéroïde d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Mais alors,
qu'en sera-t-il du regard trans-animal que nous porterons enfin
sur un administrateur vénal des récompenses et des châtiments,
sur un gestionnaire coupable de trafic d'influence et de malversations,
sur un Président directeur général du cosmos corrompu jusqu'à
l'os?
C'est
que l'immoralité de l'idole révèle les apories natives de la
condition simiohumaine, tellement il est bien impossible à cet
animal politique de jamais exercer la justice sans faire
trembler, impossible à cet animal politique de jamais
se faire obéir s'il se fait par trop aimer, impossible à cet
animal politique de jamais tenter de s'armer des grâces
de l' éternité sans déchaîner un torrent d'appas trompeurs,
impossible enfin, à cet animal politique de jamais se
faire respecter pour sa sagesse sans s'abaisser à un humiliant
et maladroit étalage de ses ruses et de ses faux fuyants. L'anthropologie
transcendantale est le nouveau bathyscaphe du singe banqueroutier
et prévaricateur. Elle permet de plonger dans les profondeurs
marines où les poissons de l'abîme se laisseront capturer dans
les filets nouveaux de l'intelligence.
Mais
alors, quel bienheureux abcès de fixation de la mort, quelle
gangrène salutaire, quel chancre du salut que le martyre de
Gaza! On y voit les nations naître sur l'enclume du Dieu tueur,
on y voit les sacrifices de sang forger le destin des peuples
et des nations; mais dans ce creuset mondial de l'esprit, on
entend Clio demander à la planète de changer d'Olympe. De cet
offertoire naîtra un regard nouveau de l'humanité sur elle-même,
de ce propitiatoire jaillira la science de l'immoralité de Dieu.
13
- Le mystique et le flambeau de l'intelligence
Nous étions partis de la question de savoir comment élaborer
en haute mer une science qui, non seulement ne connaîtrait d'avance
ni l'objet de sa recherche, ni le tracé de son parcours, ni
la méthode qui la conduirait à bon port, mais qui, de surcroît,
lèverait l'ancre chaque fois qu'elle s'imaginerait avoir trouvé
la rade qui lui permettrait de carguer les voiles. Et voici
que l'anthropologie prospective a trouvé son matériau, son vaisseau
et son espace.
Et
pourtant, après un long voyage, le navigateur a jeté l'ancre
dans le vide. Comment les ténèbres se changeront-elles en levier
de la connaissance, en feu de l'esprit, en arme de l'intelligence?
Le néant n'est-il pas aveugle, sourd et muet ? Sera-ce avec
cet aveugle, ce sourd et ce muet que l'encéphale de notre espèce
aura pris son ultime rendez-vous?
Peut-être
quelques mystiques, et d'abord Jean de la Croix, furent-ils
les premiers découvreurs et allumeurs du feu intérieur qui les
brûlait et qui leur ordonnait de se jeter dans la flamme qu'ils
étaient devenus à eux-mêmes. Si l'anthropologie transcendantale
ouvrait à la science psychologique et à la psychanalyse le chemin
des géniteurs de leur propre feu, peut-être l'Occident rationnel
éviterait-il le naufrage des deux millénaires et demi d'incendiaires
qui avaient voyagé jusque dans la "nuit obscure de l'entendement"
et qui ont cru y découvrir une imperceptible lueur. A l'heure
où une République pastoralisée sur les autels ruisselants de
sang de la démocratie mondiale à Gaza tente de sceller à nouveaux
frais l'antique alliance des Etats avec l' Eglise du meurtre
sacrificiel des origines, laisserons-nous réhabiliter le ciel
des idoles et des sots, ou bien l'humanisme européen de demain
reprendra-t-il en mains le flambeau des allumeurs de l'intelligence
? .
Le 23 novembre 2009