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Section : Articles publiés dans divers périodiques
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Article publié dans La nation roumaine

 

Constantin Amariu , Dialogue sur la mort, La nation roumaine, janv.-fév.1960

La mort d'Albert Camus, écrit Manuel de Diéguez dans Combat du 7 janvier 1960, est un vrai désastre pour les lettres françaises. Car sa disparition permet désormais aux orthodoxies d'agir contre l'homme, tant en ce qui concerne sa liberté et sa dignité que dans son pouvoir créateur. Selon notre ami, ces totalitarismes sont d'une part la nouvelle scolastique marxiste qui ne cesse de se scléroser et d'autre par l'ancien dogmatisme d'un catholicisme sans souplesse ni générosité.

Au delà de sa douleur personnelle, M. de Diéguez s'inquiète de l'avenir. Camus était pour notre génération un «maître à penser» et un solide rempart contre ce que Nietzsche appelait l'accroissement du désert. Lui mort, la sécheresse du coeur et de l'esprit gagnera le royaume de l'homme défendu si bien par l'auteur de la Peste.

Je serais certainement de mauvaise foi si je ne reconnaissais pas la légitimité de ces inquiétudes. Et au-delà de ma profonde douleur pour la mort d'un homme que j'ai connu dans un temps difficile, je veux avouer l'influence énorme que son oeuvre a eu sur ma propre formation littéraire. L'Étranger, ce petit chef-d'oeuvre, a été longtemps mon livre de chevet (au point d'en suivre le style et la démarche, lors de mon Paresseux). Exilé à la fois de la terre des hommes et du ciel de la grâce, j'ai milité en faveur de cet humanisme comme seuls les pessimistes authentiques en sont capables. Cependant, à mon grand regret je dois reconnaître que j'ai été désenchanté. L'auteur de l'Étranger ne pouvait aboutir qu'à la prose du Juge... pénitent de la Chute. Son lyrisme refuse la communion mystique avec le ciel de l'indicible, là où tout poète doit échouer afin que la poésie soit. Le court passage dans un Été qui descendait directement du «grand midi» nietzschéen, réchauffe à peine celui qui n'avait pas su - ou pas pu - faire le saut. Dès lors, avec sa lucidité absurde, l'homme de Camus se fourvoie dans des villes en état de siège, menacées par la guerre, la peste et la peine capitale. Il clame son dégoût pour la justice humaine et l'injustice divine. Mais jamais il ne se demande si le mal ne vient pas d'une définition erronée de l'être humain, de cette honnêteté même qui ne fait confiance qu'à la raison. C'est à cause de cet homme sans transcendance que j'ai cessé de croire à l'efficacité de son humanisme.

Je ne voudrais pas qu'on me juge mal. Le stupide accident dont Camus a été la victime est certainement un désastre pour la littérature. Cet homme, comme l'écrivait M. de Diéguez, avait tant de projets et des livres «difficiles» à écrire ! Je me rappelle qu'en 1954 il m'avait dit que son désir était d'écrire un grand roman épique. Il avait l'air de désapprouver le style récit (dont j'étais plus qu'envoûté) et me conseillait de lire Israël Potter de Melville, «exemple de roman à faire». (À cette même époque, il avait généreusement mis à ma disposition son cabinet de travail pour que j'écrive un essai sur la Paresse).

Quelquefois, au hasard d'une rencontre, nous discutions de tout : littérature, philosophie, politique. C'est ainsi qu'un soir d'été nous avons parlé de la mort.

Je venais de relire Noces. En le rencontrant je lui dit combien j'aimais ce livre. Sur un ton blagueur il me répondit que ses amis affirmaient que c'était son seul bon livre. Je ne sais pas pourquoi je me suis récrié. En fait aujourd'hui je me rends à l'évidence : Noces est un grand livre. Tous les autres sont fait avec des recettes, personnelles ou empruntées, qu'importe. On a tort de fabriquer un livre et de jouer gagnant avec des clins d'oeil au lecteur déjà préparé par une atmosphère littéraire (le cas de tant de livres à succès, Kafkaïens ou Joyciens, le prouve assez bien). Dans Noces, le lyrisme est authentique. Le silence des pierres, la fureur de vivre ou l'ombre de la mort, sont éprouvés avec une authenticité qui ne trompe pas. Plus tard, Camus organise ses sentiments et met en idées ses évidences. La mort devient «une aventure sale». Lui, pour qui l'élan lyrique avait été le moyen le plus sûr de la comprendre, mieux même, de pénétrer dans son royaume, se mettait maintenant à la conjurer et à adresser les barrières rationnelles de son refus. Mais en même temps l'homme se privait d'une partie authentique de son être. La révélation de la mort n'était qu'un aspect de ce fond de transcendance qui est dans tout un chacun. La découverte de ce qui semble nous nier, d'une façon définitive, dans l'éternel absolu, peut faire perdre la raison. Camus, par contre, se révolte contre cette partie de soi-même, refuse de voir en elle ses chances de salut, et réchauffe de son amour l'unique partie de son être, dite humaine, c'est-à-dire visible. Du coup son lyrisme se tarit. En vain invente-t-il dans l'Été (La mer au plus près), un lyrisme de paroles, froides et dignes. Ni le ton, ni le silence des Noces ne reviennent. Camus avait cessé de vivre, dans son être, la grande expérience (lyrique) de la mort. Sa prose venait de perdre ainsi sa dimension transcendantale.

Dès lors son humanisme ne concerne qu'un homme amputé. Un homme qui ne doit souffrir aucune injustice. Un homme qui doit réaliser une société meilleure et un bonheur terrestre. Le Christianisme est dénoncé parce qu'il croit à l'immortalité, c’est-à-dire à la mort. Camus se refuse l'une et l'autre. Cette dignité de l'homme, exilé mais lucide, semblait avoir une certaine noblesse. Malheureusement, elle était (pour moi tout au moins) sans lendemain. Là, encore une fois, elle escamotait ce qui est le vrai souci de l'être humain, je veux dire sa transcendance.

Alors, en ce soir d'été, j'ai raconté à Camus comment la mort est pour les paysans de mon pays, une sorte de Noce. Je lui ai parlé de la cérémonie lyrique qui s'y déroule et de la sérénité avec laquelle l'homme assure son passage d'une vie simplement humaine, dans celle éternelle et cosmique. Je me suis emporté et oubliant même le respect que je lui devais, je lui ai dit que tout ce qu'il avait écrit sur la mort (dans l'Homme Révolté) me semblait erroné. Je sentais en ce moment l'essentielle différence qui existait entre les lumières logiques et occidentales et mon mysticisme, paysan et oriental. Enfin - c'était au mois d'août je crois - je suis rentré pour commencer à écrire «La Fiancée du Silence» (livre de la mort). Pour la seconde fois, Camus m'avait aidé à me retrouver. Mais cette fois-ci, contre ses pensées. Depuis, sa philosophie et son éthique, l'idée de l'existence absurde et du sacrifice profane de la Peste, ne me semblaient plus une voie à suivre. Car l'une et l'autre desséchaient l'être humain et permettaient au désert de gagner davantage sur le monde.

III

Car, en somme, quelle différence existe-il entre l'humanisme de l'homme absurde et celui du commissaire politique ? L'honnêteté de l'un et la mauvaise foi de l'autre ne me satisfont plus quand il s'agit d'une sincérité plus grande, celle qui concerne ma vraie nature et mon suprême salut. Tout humanisme qui ignore la mort comme mystère révélant à l'homme sa transcendance, s'avère une pauvre technique sociologique. Il flatte la solitude ou l'efficacité immédiate, jamais la communion véritable. Je ne nie point le caractère désespérément humain des personnages de la Peste. Cependant ces hommes, des saints sans foi, restent séparés les uns des autres. Leur humanisme est impuissant. Car il ne suffit pas d'accomplir une oeuvre de Croix-Rouge (certes nécessaire). Il faut surtout comprendre que la Cité est d'abord une Cité de Dieu, c'est-à-dire une Cité où la transcendance de l'homme est vrai fondement du monde. Il est vrai que pour Camus la mort, ayant cessé de révéler ce qu'il y a d'absolu dans l'être humain, ne montre que son visage terrifiant d'ennemie, de peste, d'absurdité.

Je ne veux pas mettre en discussion la valeur littéraire de son oeuvre. Ni son honnêteté. Camus était le seul qui savait dire non aux mensonges marxistes ou fascistes. Il ne louchait pas vers Moscou comme J.-P. Sartre. Et son combat contre la bêtise des racistes ne date pas d'hier.

Mais pour combattre le désert des dogmatiques et des nouvelles scolastiques, il faut une force où l'amour et la charité sont fondés dans l'idée de l'homme transcendantal.